‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 2 sur 23 · NOTICE SUR MEUT · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MEUT

ment du doigt et le parcourt; mais bientôt il tressaille et pousse des exclamations :

— Bravo! s'écrie-t-il, bien touché!., c'est du Juvénal tout pur !

Jouy, qui tenait Tautre exemplaire ne disait mot. Tout à coup, il se retourne vers Méry et lui demande :

— Esirce vous qui avez écrit cela?

— C'est moi, répond le timide auteur.

— Je vous en fais mon compliment, jeune homme. Vous irez loin !

Des importuns arrivent. On parle de la chambre et des discours prononcés à la séance du jour. Méry s'incline et sort.

L'accueil de l'aréopage a été flatteur ; mais il faut, dans la conjoncture, autre chose que des louanges stériles, et aucun de ces messieurs n'a promis de rendre compte de l'œuvre.

Méry se reproche de n'avoir pas abordé franchement ce point capital.

Sachant qu'Etienne va dîner tous les soirs aux Frères-Provençaux, il prend le parli de l'attendre et se place résolument en embuscade, bien décidé à l'accoster au passage.

Au bout de vingt minutes il voit sortir son homme.

Etienne a la brochure à la main ; il lit en marchant.

— C'est bien, pense Méry, laissons-le lire. Je lui parlerai tout à l'heure.

£t il le suit à quelque distance.

Mais Etienne lisait toujours. C'eût été vraiment dommage de l'interrompre. Il lut d'un bout à l'autre de la rue Vivienne, il lut sous les arcades du Palais- Royal ; il ouvrit, en lisant, la porte des Frères-Provençaux et continua de lire après s'être mis à table.

Il avait sur les lèvres un sourire approbateur et se livrait à de petits hochements do tète, que Méry ob-

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servait de la galerie voisine, au travers des glaces de la première salle.

— Bon 1 s'écria le poëte en se frottant les mains, j'ai mon article !

Après ce qu'il venait de voir, il était fort inutile de parler à Etienne.

Le lendemain, Méry se lève et consulte ses finances : il a quatre sous dans sa bourse, juste un sou de moins que le juif errant.

Mais qu'importe ?

n déjeune avec un sou de pain, une tablette de chocolat d'un sou, et il lui reste encore dix centimes pour aller lire le Constitutionnel qm caférdeThémis.

bonheur 1 la Villéliade a son article ! un feuilleton complet, un énorme feuilleton de six colonnes !

Méry court chez la brocheuse, met sous son bras un paquet de treize exemplaires et se dirige du côté du Palais-Royal,

Il entre chez le libraire Ponthieu, sous les galeries de Bois.

— Voulez-vous, lui dit-il, montrant son paquet, prendre ceci en dépôt?

— Non, vraiment, dit Ponthieu; je suis encombré de brochures. Il en pleut de tous côtés, je ne reçois plus rien.

-- Mais, objecte Méry, ce que je vous ofire peut avoir du succès; le Constitutionnel en a longuement parlé ce matin.

Le libraire, à ces mots, dresse l'oreille.

— Êtes-vous sûr de cela? dit-il au poëte.

— Rien de plus facile que de vous en assurer : faites acheter le journal, répond Méry.

Deux minutes après, Ponthieu lisait l'article avec un air de stupéfaction profonde.

Il était à peine au bas de la première colonne, qu'uE individu ouvre la porte et demande :

KÔTICE SUR MÉRT. ïf

t- La rUUliade, s'a vous plaît?

— Voilà! se Mte de répondre Ponthieu, en prenant avec vivacité les treize brochures sous le bras de Méry et en donnant une à Facheteur : prix^ cinq francs!

L'étranger paye et sort.

— Diable! diable! murmure le libraire, c'est l'article qui fait déjà son effet! Il n'y a rien d'étonnant : on vous donne beaucoup d'éloges.

Il reprend le journal et veut achever de lire.

Mais aussitôt parait un second acheteur, puis un troisième, puis un quatrième, puis cinq, six, neuf autres. Le paquet d'exemplaires est vendu, et la boutique se remplit toujours.

— Patience, messieurs, 'patience! ditPonthîeu; je ne puis suffire à l'empressement du public. D'ici à quelques minutes^ on va m'apporter deux mille exemplaires. Ayez la bonté d'attendre!

Et conduisant Méry dans son arrière-boutique :

— Voyons, lui dit-il, combien voulez-vous de votre poëmeî

— Heû! fit le jeune homme, je ne sais... j'attends vos offres, et je m'en rapporte à votre conscience.

— Vingt mille francs, cela vous convient-il?

— Mettons vingt-cinq, dit Méry, ce sera marché fait.

— Touchez là, dit Ponthieu.

ns se frappèrent dans la main.

Le libraire ouvrit sa caisse et compta vingt-cinq billets de mille francs, que l'heureux poëte engloutit dans cette même poche où il n'avait puisé, le matin, qu'un denier si modeste.

En sortant de la boutique de Ponthieu, Méry trouva que les galeries du Palais-Royal n'étaient pas assez hautes et craignit sérieusement de s'y blesser le front.

Il changea un de ses billetsxontre de l'or.

Puis il entra chez un perruquier coiffeur et se fit tdis&! le menton pour la première fois.

NOTICE SUR MÉRT.

Toutes ces anecdotes^ relatives aux débuts littéraires de Fauteur à'Hèva^ sont parfaitement authentiques^ et nous les racontons avec la fidélité la plus scrupuleuse. Rien nWre, selon nous, plus d'intérêt que de remonter une carrière illustre et d'assister à ces péripéties émouvantes, à ces curieux accidents qui sèment la route du génie.

Le pamphlet contre M. de Villèle fut vendu, en moins d'une semaine, à plus de douze mille exemplaires, n eut seize éditions successives, et Ton imprima la vingt-huitième en 1830.

Méry paya ses dettes.

Au nombre de ses principaux créanciers était madame^Caldérou, maîtresse d'hôtel. de la rue de Bussi, brave et digne femme qui croyait à la littérature, et qui, cette fois du moins, n'eut pas à s'en repentir.

On se rappelle que le poëte avait mangé. Tannée précédente, à la table d'Alphonse Rabbe; ITiistorien des papes se métamorphosa tout à coup en restaurateur et fit présenter à son compatriote une carte à payer fabuleuse.

Méry s'exécuta, disant qu'avec un pareil homme on avait tout à perdre, même son latin.

Du reste, à partir de ce jour, Alphonse Rabbe demeure englouti au fond des limbes de la littérature, tandis que son compatriote monte dans le ciel artistique, au rang des constellations.

Toutes les célébrités viennent tendre la main à l'auteur de la Villéliade.

Emile et Antony Deschamps, Sainte-Beuve, Dumas, Boulanger, Delacroix, Rossini, Hérold, et vingt autres, briguent son amitié.

-Personne, mieux que Méry, n'a su compren^lre la sainte fraternité des lettres et des ^rts.

L'envie et ses basses intrigues n'ont jamais pu atteipdre cette âme élevée et généreuse* Quand on parte

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