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LA POPULARITE

Dans les arts, Pœuvre la plus parfaite doit 6tre celle que toutle monde connaît, l'œuvre universelle, Pœuvre rtpétée par toutes les bouches, retenue par toutes les mémoires, aimée par les jeunes gens, les jeunes filles, les fournies, les enfants et les vieillards.

Quelles œuvres placerons-nous dans cette catégorie de popularité universelle?

Les Adieux d'Hector à Ândromaque, ou Priam demandant le corps d'Hector au fils de ThétisT Non.

Autrefois, dans les fêtes de Pan, ces deux chants étaient dits par des rhapsodes; mais aujourd'hui, les Grecs d'Othcn les ont oubliés. A l'exception de quelques érudits, non savants, personne ne connaît cef chants divins.

Nisus et Edryale, les Amours de Didon, les]6éorgiques, les Bucoliques, c'est-à-dire tout ce que le cœur, l'esprit, le sentiment, la langue ont créé de

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plus beau, de plus noble, de plus suave, de plus émouvant, de plus mélodieux, ne peuvent aussi être rangés dans cette catégorie. On apprend au collège à les publier. Les grands prix du concours général n'en savent même pas un vers au bout d3 cinq ans. A l'Académie française, sauf deux ou trois membres, égarés par étourderie sous un dôme plat, tous les autres ne citeraient pas ud distique virgilien, et 6'ils le citaient ils le comprendraient peu.

Moïse, David et Salomon, ces trois pères étemels de la grande poésie biblique, ont-ils pris beaucoup de place dans la mémoire des hommes? Beaucoup de geus savent-ils par cœur quelques passages traduits de ces trois sublimes poètes î De son temps, La Fontaine demandait à tout le monde s'il avait lu Baruch, et tout le monde lui répondait : Non. Cette ignorance a progressé depuis.

Prométhéey VOrestie, Antigoney Aleeste, ces quatre prodigieuses créations grecques, qui résument tous les grands sentiments de l'âme l^umaine et de l'hu* manité étemelle, courent-elles les rues comme l'esprit qui ne les court pas? Je n'ose me prononcer. Quelqu'un est-il plus hardi que moi?

Dans la poésie moderne, beaucoup de contemporains savent par cœur des centaines de vers de Victor Hugo et de Lamartine; mais ces deux grands poètt^s sont-ils populaires dans le sens le plus étendu du mot? Douze millions de Français au moins, tous jouissant de leurs droits civils, ne citeraient pas deux vers des Voix intérieures j des Feuilles i^ automne ^ des Harmonies et des Méditations. .

Dans lé domaine de la musique, à l'exception des habitués du Conservatoire et de quelques centaines de musiciens, personne ne chanterait quatre mesures de la symphonie héroïque, de la symphonie en ut mi^ miur et da la fa$twaU. Personne m frcdonnerall

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dix notes de VAâelaida, Sans la glorieuse résurrection du Moue de Rossini^ éternel honneur de l'intelligent directeur de POpéra^ toute notre génération ne connaîtrait pas cette merveille biblique ensevelie en 1828 dans les catacombes de la rue Lepelletier par les fossoyeurs du contre-point.

Zampa d'Hérold esMl bien coimuf Âvez-vous entendu beaucoup chanter : Toi, dont la grâce sédui' santef Ou Pourquoi ^pleurerf ces deux admirables expansions de mélancolie amoureuse et de sentiment passionné? La rue est vierge de toutes les mélodies dllérold.

Grâce à Duprez^ une faible partie de la garde nationale a un peu connu Guillaume Tell. Vingt Parisiens comiaiisent te 6aiB%a, le Siège de Corinihe et Semirûmidê.

Eh bleni un beau matin^ il y a très-longtemps^ il T a deux siècles au moins^ un monsieur inconnu se lèteetdit:

Aa ololr do la lune»

Mon ami Pierrot,

Préte-moi ta plume Pour écrire un mot.

; Ma ehanddlle éftt mortei

Je n'ai plus de feu, OuYre-moi ta porte Pour Tamour de Dieu.

La femme de ce monsieur écoute^ et dit : < Cela n'a pas l'ombre du sens commun. Tu fiais rimer lune et plume; tu demandes qu'on ouvre une porte pour emprunter une plume > pour écrire un mot^ et pour ramour de Dieu; où diable^ mon ami> as-tu pris toutes ceB niaiseries? Garde-toi bien de les chanter en public^ on te croirait fou. U y en a dans Chaxenton qui tiennent des discours plus sensés. »

. Le monsieur incoçpu n'écouta pas sa femme; il

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chanta cette stupidité en public; elle fit fortune^ tout le monde la répéta en chœur ^ ce fut une épidémie d'enthousiasme. On la traduisit en toutes les langues; les pères et mères Venseignèrent à leurs enfants an berceau; elle traversa les siècles^ et P Antéchrist la chantera au dernier quartier de la dernière lune du jugement dernier.

Un autre monsieur^ enhardi par ce succès univerself se met à improviser cette chose inqualifiable :

Malbrough s'en ya-t-en guerre, ' Mironton ton ton mirontaine> Etc. etc.

8a femme croit que le compositeur poète a perdu la raison^ et les voisins accourent; le monsieur leur chante Malbrough : on crie au mirade^ on couronne Fauteur, on chante Mironton^ on s'en transmet des copies, les mères bercent leurs enfants avec cette mélodie enchanteresse... if on ami Pierrot a une sœur. La mémoire de l'univers s'ouvre et recueille soigneusement ces deux bijoux. En voilà deux qui passeront i l'Antediirist.

Un troisième monsieur inconnu chante en se levant :

Le bon roi Dagobert Mettait, etc.

Ohl pour le coup, une troisième femme sensée se jette aux genoux de l'auteur, et le supplie de brûler ces huit couplets qui lui paraissent le chef-d'œuvre de la stupidité humaine. On ne brûle rien par amourpropre d'auteur; on connaît son public. U y aura trois chansons étemelles dans le répertoire de TAntechrist.

Allons, poètes et musiciens de génie, faites des eheb-d'œuvre, jamais vous n'atteindrez la cinq cent

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millionnième partie du succès de Mon ami Pierrot y de Malbrough et du roi Dagobertl... Prenez la peine d'être Homère^ Eschy le^ Virgile^ Sophocle ou Rossinij après celât

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