TAK-DIGK AU PALAIS B&I6N0LA
— Je ne connais rien de beau comme votre portrait de la marquise de Velletri; dit la comtesse d'un ton fiunilier^ comme pour engager lestement la conversation.
— Je ferai tous mes efforts pour mériter encore aajourd'hui votre approbation^ répondit timidement le peintre.
— EUe vous est acquise d'avance^ maître. Je ne la connais pas^ la marquise de Velletri ; est-elle bien?
— Je ne Val jamais vue^ madame...
— Comment ! sans Tavoir vue^ vous avez fait son portrait!
— Ahl la marquise de Velletri... Excusez-moi, madame; je suis tout à ma palette^ à mes couleurs... Elle est assez bien^ je crois.
— Il parait que vous oubliez facilement vos modèles... Oh ! vous allez me peindre assise ! je n'aime pas cette pose; je veux être debout^ riante^ et une fleur à la main. Cette robe vous plaît^Ue ?
— Non^ madame.
— • Ah ! Et quVt-elle de mai î vous la trouvez trop sombre peut-être?
— J'aime mieux celle que vous portiez ]'an dernier, à la fête du palais Doria.
— Vous étiez au palais Doria le jour des Rogations? Ah 1 je ne vous ai pas vu.
— J'ai eu l'honneur de danser avec vous, de vous parler. •• Il parant que vous oubliez aussi facilement vos danseurs que moi mes modèles...
— C'est charmant ce que vous dites là^ maître! j'ai eu tant de danseurs, moi 1
— Et moi tant de modèles 1
— Vous êtes piqué, seigneur Van-Dick ; excusez une plaisanterie.... Mais si nous causons toujours ainsi, mon portrait n'avancera pas.
— Votre portrait est fini, madame.
VAN-DIGK Àtr PALUS BEiaNOLi. 273
^Fiûi! n n'y arien sur la toile! tous n'ayez pas donné un seul coup de pinceau I
— Oui^ madame^ fini depuis un an. Noua pouvons sortir.
Van-Dick se leva^ salua la comtesse et marcha d'un pas ferme vers la porte.
— Sérieusement^ tous sortez ainsi ? dit la comtesse. Vous partez?
— Je sors^ et vous me permettrez d'emporter la dé de Fatelier ; je n'ai pas besoin c[u'on me dérange et je yeux rentrer ce soir pour mettre la dernière main à votre portrait.
— Faudra-t-il que je pose î
— C'est inutile^ le portrait est bit
— Je n'y comprends plus rien. Quand me domierez^ vous le mot de cette énigme?
— Demain.
— Dois-je en parler à mon mari T
— Comme vous voudrez.
— Je n'en dirai rien.
— Ce sera mieux.
Van-Dick ferma la porte de l'atelier à double tour et alla rejoindre^ sur la terrasse^ le comte et Pallavicini.
— Voilà une première oéance bien courte et qui ne fatigue pas I dit Brignole.
— Je viendrai ce soir faire la dernière^ répondit le peintre d'une voix calme.
— C'est vraiment d'une merveilleuse facilité! il n'y a que vous, mdtre, pour travailler ainsi.
Van-Dick et Pallavicini sortirent du palais ; et quand ils eurent dépassé l'église Saint-Charles, Pallavicini interrogea brusquement son ami.
— Voyons, comment te trouves-tu T
— Guéri.
— Complètement?
œji VÀN-IMCK AU PiXÂIS BEiaNOLA.
f^ïLnt TùB manque plus que le remède dont tu m'as parlé. Maintenant il sera eflBcace*
— Tu l'auras!
— Une folle échappée du couvent! une étourdie qui vous tue à chaque mot! deux jours de mariage et les allures d'une coquette de quarante ans !
^ 'mm Bien^ bien î je suis content de toi^ mais il faut persister dans cette conversion...
i^ Oh ! sois tranquille. . . Gomment nonunes<-tu cette personne dont tu m'as tant parlé?
-*Ge soir^ nous la verrons^ je te le promets... Tout est préparé. On t'attend.
— A ce soir^ donc! attends-moi devant Saint- Charles à sept heures; j'ai une affaire à terminer.
Vani-Dick courut chez lui et détacha du mur de son alcôve un tableau sans cadre et voilé : c'était le portrait en pied de la comtesse Brignole qu'il avait peint de souvenir, magnifique chef-d'œuvre, exécuté dans le délire d'une ardente passion ; seulement on s^apercevait que la main si ferme de l'artiste avait tremblé sur le sein de l'adorable femme et que l'émotion de l'amant avait trahi la vigueur ordinaire de son pinceau.
Van-Dick s'enveloppa de cette toile comme d'un vêtement, jeta son manteau par-dessus, et retourna au palais Durazzo. Il traversa hardiment la galerie sans se faire annoncer, ouvrit l'ateUer, et plaça dans un cadre le portrait de la comtesse; puis, appelant un domestique, il lui dit :
— Annoncez à M. le comte que le portrait de sa femme est terminé.
Et il sortit.
Quelques jours après, il épousait la fille de lord Rutwen, comte de (jorée ; mariage qu'il improvisa, grâce aux actives et intelligentes négociations de Palkvicini. Mais le pauvre artista avait été Uessé an
VAÎT-DICK AU VAIAJS BMGNOLA. 275
cœur : il mourut de phthisie à Tâge de quarante ans. Les femmes ont tué beaucoup d'artistes et les artistes n'ont jamais tué de lemmes.
Telle est Thistoire qui m'a été contée un jour au palais Durazzo, à Gênes, devant le portrait de la comtesse Brignole, pemt par Van-Dick.