V LE BOOMERANG
son récit, rémaillant de mille anecdotes incidentes plus joviales les unes que les autres.
Un jour, parexemple, que Marie-Blanche lui demandait :
— Que vas-tu me donner pour ma fête, mon beau chéri mignon ?
— Pour ta fête, Marie-Blanche, je l'offrirai mieux qu'un banal cadeau. Je changerai l'i de ton nom de famille, ce pauvre petit i de rien du tout, sans allure et sans caractère, en un y magnifiquement héraldique, et tu t'appelleras dorénavant Marie- Blanche Loyson, avec un y, tu entends bien, un y.
— Oui, j'entends bien.
— C'est tout ce que tu trouves à dire pour me remercier ?
— Mais si, mais si, mon beau chéri mignon, je te remercie bien, seulement, j'aurais mieux aimé un boa en plumes.
A force de ne jamais offrir le moindre boa en plumes, Guillaume perdit aux yeux de son amie tout prestige et, voilà quelques jours, il trouvait sur la table de nuit de la chambre un ainsi conçu billet (nous nous
sommes permis de rectifier l'ortographe) : « Comme tu finirais bien par t'en apercevoir, j'aime mieux te l'écrire. Je te lâche
pour me mettre avec ton ami Népomucène LeBriquetier. Celui-là ne me couvrira pas plus de diamants que toi, mais au moins il me fera des rôles ! Tout ce que nous te demandons, c'est de ne pas nous en vouloir
à tous les deux. Nous, nous ne t'en voulons
pas.
« Ton ex,
« Marie-Blanche Loison. »
« P. -S. — Je te prie de remarquer que je n'emporte pas ton y. Il pourra te resservir pour une autre.
Après cette pénible narration, Guillaume de la Renforcerie eut un long moment de silence, qu'il occupa, le pauvre garçon, moitié à finir la bouteille de cognac et moitié à entamer celle de curaçao blanc.
Berg-op-Zoom l'aida dans cette double opération, puis s'informa :
— Quelle vengeance, Guillaume, comptestu tirer de ton rival ?
— Mon rival ? Quel rival ?
— Ce Ponémucène Le Tribequier.
— Népomucène Le Briquetier, tu veux dire.
— Si tu préfères... Quand on s'appelle Guillaume de la Fenrorcerie.
— De la Renforcerie.
— Si tu préfères... Quand on porte le
Mais au cours d'une ascension...
LE BOOMERAyc, 99
nom que tu portes, on ne laisse point impunie une aussi sanglante injure.
— C'est pourtant ce qui va se passer, Berg-op-Zoom, je laisserai impunie ce que tu appelles une sanglante injure et que moi je qualifie de simple mutation. Marie- Blanche Loison et Népomucène Le Briquetier sont deux êtres libres dans la nature libre, et je ne me sens affublé d'aucun droit sur le moindre de leurs gestes.
— Tu es une belle âme.
— D'ailleurs, mon ami Le Briquetier, tu t'en apercevras vite si le destin veut que tu le rencontres, est parfaitement irresponsable. Son cas est même assez curieux.
— Son cas ?
— Oui, le brave garçon, à la suite d'une chute de cheval, a perdu tout sens moral.
— Sa profession ?
— Récemment encore, la carte clouée sur la porte de sa chambre portait le titre d'aéronaute, mais au cours d'une ascension en ballon captif qu'il faisait pour s'entraîner, il éprouva, le pauvre ! un tel vertige, qu'aussitôt rentré chez lui, il rem-
plaça, sur la carte, le mot aéroiiaute par celui de dramaturge.
— Il fait des pièces ?
— A peu près comme il monte en ballon, car sache, Berg-op-Zoom, que dans le métier d'auteur dramatique, en France, il n'est pas nécessaire de faire des pièces : les annoncer suffit.
— Chaque peuple a ses usages ; chez nous, en Hollande, il suffit de les traduire.
Quand la bouteille de curaçao blanc fut entièrement tarie, Berg-op-Zoom proposa :
— Et, maintenant, si tu veux, Guillaume, allons boire des bocks... Je meurs de soif.
Guillaume de la Renforcerie n'était point homme à refuser une proposition si engageante.
Ils se dirigèrent vers une brasserie voisine et les passants remarquèrent comme les deux compagnons avaient le teint extraordinairement animé !
LE BOOMERAXG 101
— Une idée ! s'écria brusquement Guillaume, après le troisième demi.
— Yas-y.
— Qu'est-ce que tu fais ce soir ?
— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?... Pourquoi veux-tu que je fasse quelque chose, plutôt précisément ce soir qu'un autre soir?... Ce soir, je ne fais rien... Voilà ce que je fais, ce soir.
— Eh bien, je t'invite à dîner... Tu mangeras mal, mais ça te coûtera quinze francs pour nous deux.
— Où donc, que j'y coure ?
— Lis plutôt :
« M. Guillaume de la Renforcerie, membre honoraire de l'Association fraternelle des Anciens élèves chassés des lycées de Paris, est prié d'assister au banquet pseudo-annuel qui se donnera le... 19..., dans les grands salons de l'hôtel de la Gloche-de-Bois.
« Prix : sept francs cinquante. »
« Avis important. — Une tenue, n'importe laquelle, est de rigueur. »
— Je ne suis, expliqua Guillaume, que simple membre honoraire de l'Associa-
102 LE DOOMERAyO
tion, n'ayant été chassé que de plusieurs lycées des départements.
— On ne saurait te tenir rigueur de cette infériorité légère, beaucoup plus imputable à tes parents qu'à toi-même.
— Et toi, Berg-op-Zoom, sous quel titre devrai-je te présenter à ces messieurs ?
— Sous le mien, parbleu : négrier javanais.
C'est ainsi que Guillaume de la Renforcerie apprit qu'il devait l'existence à un négrier javanais.
CHAPITRE SEPTIÈME. — Dans lequel tout lecteur pourvu de son bon sens se stupéfiera de voir des gens d'un certain âge dépenser sept francs cinquante pour passer quelques heures dans un endroit d'où se trouve banni le confortable le plus élémentaire, san<{ que les plaisirs de l'esprit apportent à cet état de choses le moins appréciable dédommagement.
Le banquet des Anciens élèves chassés des lycées de Paris était magnifique, comme tous les banquets qui se donnent à Paris.
Le potage parfaitement délavé, les horsd'œuvre heureusement insutfisants, car ils sont incomestibles, le veau insupportable, ainsi que le bœuf, d'ailleurs.
Quant au poulet," il nage généralement
dans un insondable liquide, qui rappelle les plus mauvais bouillons de notre histoire universitaire, et, curieux détail, malgré cette noyade, ce volatile demeure sec, tels ces margotins qui servent à nos ménagères pour allumer le feu.
Le vin ? N'en parlons pas, et n'y pensons jamais.
Mais les élites parisiennes aiment ce genre de sport, parce que cela leur rappelle, ô labadens ! les vagues réfectoires de leur enfance.
Souvenir du jeune à-àgc,
Sont gravés dans mon cœur-œur.
Quelle franche gaieté !
La vieille, la bonne gaieté gauloise, qui fait que tout le monde se tutoie, afin de pouvoir se dire des choses désagréables sans risques, ni conséquences fâcheuses.
N'y a-t-il pas, pour le fin lettré, une nuance délicieuse entre : « Tu m'embêtes ! » ou « Vous m'embêtez ! », « Tu es idiot ! » ou « Vous êtes un imbécile ! »
Tout est là. C'est la gaieté, ohé ! ohé ! Et puis, on est entre hommes, c'est le
JMoaJ^
Quelle franche gaieté !
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compartiment des fumeurs. Ohé! ohé!
Ce qu'on en dit, ce qu'on en raconte !
Et les gens mariés peuvent impunément rentrer chez eux à trois heures du matin : ce qui, à proprement parler, constitue une joie inénarrable pour des gens que leurs femmes bouclent à onze heures pour le quart.
Le banquet des Anciens élèves chassés des lycées de Pa/is comptait deux ou trois académiciens non bacheliers, des quincailliers, un évéque m partibuSj un fort lot de bookmakers, un sous-secrétaire d'Etat (postes et télégraphes), deux contreamiraux, des directeurs de journaux, des artistes, des photographes comme s'il en pleuvait, des généraux en retraite, des négociants, des plumitifs, et aussi un certain nombre de chassés des lycées de province^ triés sur le volet, admis là par spéciale faveur.
Après le repas, d'innombrables invités peuplaient les salons, et ces invités donnaient beaucoup de saveur à la réunion, par leur pittoresque.
C'étaient, en général, les créanciers,
108 LE BOOMERAXG
OU les concierges des affiliés de la Société.
La conversation générale y gagnait un ragoût bizarre, plein de néologismes et de solécismes, que tout le monde mettait sur le compte de l'instruction première négligée, et négligeable pour des réfractaires tels que les Anciens élèves chassés des lycées de Paris.
Le repas fut d'autant plus cordial que, renouvelant, pour la circonstance, un usage digestif que la Ligue antialcoolique s'efforce d'abolir, avec quelle raison, bon Dieu, quelle raison ! le président voulut restaurer la tradition du Trou Nonnand.
Le Trou Normand est une institution que le ^lidi de notre France envie au Nord avec une certaine âpreté. Et, pour cordial, c'est un usage d'une cordialité intense, puisque, par définition, un bon « calvados », fùt-il simple eau-de-vie de betteraves, est un cordial, d'après la locution populaire.
Vox popuU, Vox Dei, disaient les aïeux.
Cordial ! cordialité ! On fit un Trou Normand.
Le président avait raison.
LE BOOMERAXG
lOλ
Mais quel président, aussi ! Loquace,
disert, divers.
Il avait été chassé de trois lycées de Paris, de douze lycées en province et de deux seulement dans les colonies.
Vingt-cinq ans à peine, et, déjà président!
Quel président !
Son nom, je pense, a déjà frappé vos oreilles, ou pour mieux dire vos yeux, lecteurs, c'est Népomucène Le Briquetier.
Son propre domicile n'était autre , précisément, qu'un appartement de deux pièces en cette fameuse « Cloche de Bois», berceau
ALC/VUlAZl.^^
de ses profondes études sur la direction des ballons.
L'ancien chassé de tant de lycées, rêvait de se chasser lui-même à travers l'espace, le long d'une tangente extraordinaire, dont il gardait le secret avec obstination.
Oh ! aller vers les astres !
Ad astra !
11 vivait de cette invention secrète, et bien que les commanditaires se fissent rares. Le Briquetier parcourait la vie terrestre d'un pied dédaigneux, comme le ferait un condor qui rêverait de nuages sublimes dans la rue Basse-du-Rempart.
(D'ailleurs, on la démolit cette rue Bassedu-Rempart, et ce n'est pas trop tôt. Elle signifiait quelque bas rampement^ qui ne convient pas à une époque excelsior d'aéro-club. Attrape ça, vieille rue Bassedu-Rempart, pauvre défunte voie sur laquelle, dépouillant toute rancune, je verse un pleur.)
Mais cette vocation grandiose de la direction des aérostats avait fait à Népomucène une âme élevée — dans les deux à trois mille mètres au-dessus du niveau de la Montagne Sainte-Geneviève.
Seulement, cette àme avait gardé, de
Hî
ses excursions dans le sublime Ether (où, par parenthèse, elle k
n'avait jamais fichu les pieds, ayant l'horreur
profonde du vide des espaces, avant que fût construite sa nacelle idéale, et, si j'ose
112 LE BOOMERAAG
■dire, icaréenne) de ses excursions platoniques et poétiques — rêveries du soir, espoir ! — l'âme de Népomucène Le Briquetier avait gardé une foi entière en une autre âme, en l'âme de la femme !
L'âme de la femme, ce ballon idéal qui nous élève... Cet aérostat qui fait de l'homme, la bulle légère de savon irisée de tous les tons de l'arc-en-ciel d'amour, s'en allant vers les sphères resplendissantes... et patati... à moins qu'elle ne crève en l'air... et patata.
Sous ses apparences desséchées de viei aéronaute de vingt-cinq ans, qui n'avait jajajamais navigué dans les nacelles aérostatiques, ce jeune homme cachait un être plein de foi.
Il avait foi dans l'avenir des. « Chassés -de lycées », de ces êtres dévoyés dès l'enfance, qui ne tablent pas sur de misérables diplômes, obtenus à la sueur du front des maîtres-répétiteurs ; mais qui, austères et graves, se fraient à travers la vie un brave petit sentier à l'américaine, d'abord, puis une large route, large comme le monde ! Go ahead. En avant '
Il le prouva dans sa harangue, au moment où le café ombrait les tasses blanches, et géographiait, à larges taches, la nappe déjà maculée de sauces à la Borgia et de piquettes violâtrement chimiques.
11 agita sa sonnette présidentielle (en bois), et dit :
« Messieurs,
« La chasse, pour les oiseaux et les animaux de tout poil, n'est ouverte en France que durant une période de temps assez brève.
« Ainsi, ce cruel exercice n'a lieu que de septembre à janvier. Puis, on la ferme^ cette chasse, sauf, cependant, pour les animaux nuisibles.
« Or, messieurs, il faut croire que les élèves des lycées et collèges de Paris et de la province doivent être considérés comme des animaux nuisibles... puisque les proviseurs, les censeurs et leurs séides — j'ai nommé les pions — les chassent en tous temps ».
A ces paroles, les bravos de tous les « Chassés » retentirent.
— Profond ! fit l'évêque in partibus.
— Gomme c'est juste ! dit un des académiciens.
— Parfait ! s'exclama le général. Népomucène Le Briquetier poursuivit
sa harangue :
« Ainsi, moi qui vous parle, j'ai été chassé de Stanislas au mois de mars.
Puis du lycée d'Angers en plein mois de mai ; à Digne, je fus chassé en avril, et à Saint-Denis de la Réunion, je fus chassé durant le mois de juillet, par une sombre nuit de janvier, car dans ces pays austraux et si lointains, juillet équivaut au janvier de ces parages... »
Et, longtemps, le jeune orateur poursuivit ce parallèle cynégétique entre les animaux des bois et les élèves fauves des lycées.
Les applaudissements, derechef, ne lui furent pas épargnés.
Guillaume, lui-même, de la Pienforcerie et son ami Berg-op-Zoom poussèrent leur large part de hurrahs frénétiques.
Alors, ayant conquis son auditoire, l'orateur se crut en mesure de faire, en ce milieu essentiellement hoministe de La-
LE BOOMERANG lia
badens persécutés et ahuris de ce qu'ils venaient d'ingurgiter, louches nourritures et boissons fadasses, un pompeux éloge de la féminité.
Avec une gâce émoUiente de la voix et du geste, il proféra :
« Messieurs, il est une chasse bien supérieure à cette chasse dont je viens de vous entretenir, celle des maîtres odieux de rUniversité, c'est la chasse à l'amour... à l'amour vrai, robuste, à l'amour.... quoi?»
A cette évocation de l'amour dans un lieu saturé d'alcool et surchauffé de tabac, vous pensez si les fumées oscillèrent.
On ne sait pas assez, dans les classes sceptiques, combien ce vieux vocable amour a de puissance.
Sans cela, les orateurs du Parlement les plus coriaces, s'en serviraient, et les économistes, comme M. Paul Leroy-Beau-
116 LE nOOMEBAXCr
lieu et d'autres que je m'abstiens de citer, le pourraient faire dans leurs sémillants discours concernant le rendement des impôts dans les petites Républiques centrosud-américaines.
Au spectacle de son succès, Népomucène Le Briquetier s'emballa.
Et que dit-il?
Ni ceci, ni cela, qu'aurait pu incriminer un censeur de bonnes mœurs; il ne parla point des agissements de l'amour, ni des forfaitures qu'il entraîne souvent dans le fonds de son vieux carquois — Ah ! le vieux carquois d'Eros !
Non, non et non.
Très lyrique cet ex-quasi aréonaute, planant au-dessus des drapeaux tricolores qui pavoisent l'espace, s'éleva dans la haute région de la philosophie patriotique.
Il proclamait :
« Messieurs, de tous les pays du monde où existent des femmes — et il y en a beaucoup, il y en a des tas — la France possède le privilège de compter le plus de femmes fidèles... je ne dis pas dans le mariage, mais dans l'amour. »
Berg-op-Zoom, à cette assertion, poussa un rugissements! redoutable, que son voisin Guillaume le pria incontinent de se considérer comme un simple invité, et de ne pas détruire la bonne harmonie qui n'avait cessé de régner dans l'assemblée banquetante des Anciens élèves chassés des lycées de Paris.
Berg-op-Zoom réprima son cri de jaguar javanais, mais ses yeux, comme jaunis brusquement par les fièvres de l'océan indien, lancèrent des éclairs.
Si la transmission de l'éclair du regard sans fil avait été découverte à ce moment, Le Briquetier n'en aurait pas mené large, ni long.
Heureusement, Népomucène put continuer son dithyrambe passionné en faveur de notre gra-
€ieuse compatriote, l'amoureuse française.
« Quand l'amour la possède, affirmait-il, et la tient bien, elle est d'une inébranlable fidélité... Elle peut avoir des amours successives, certes, mais elle est fidèle à l'amour du moment. »
Et, poussé comme un aérostat par le vent de l'improvisation, Népomucène Le Briquetier complaisamment s'ébattait dans cette nue philosophico-pathologico-érotico-sentimentale.
Puis, il prit son verre, ou, pour parler .plus exactement, le verre qui se trouvait sur sa table, à la portée de sa main, et le leva :
— Je dois boire, dit-il, à la femme française, la seule qui... celle qui... cet être divin auquel...
Alors, il s'aperçut que son verre était empli non devin, de café ou d'alcool, mais d'un peu d'eau de Vichy.
— Pouah ! pouah ! fit-il avec une grimace des plus comiques.
Cette conclusion inattendue bouleversa d'un rire folâtre et potachiforme la cohue des « Chassés de lycée. »
Mais une voix s'éleva, rogommeuse et hollandaise, qui déclarait :
— Pouah! pouah! Vous avez raison.
Pouah!
Quel scandale !
Avez-vous vu, à l'issue d'une course frauduleuse, rentrer le jockey coupable, sous les huées de la foule ?
Ainsi en fut-il pour l'exclamation discourtoise de Berg-op-Zoom.
Debout et sans discontinuer, toute l'assistance hurla, tandis que Le Briquetier, brisant son verre, demandait : « Qui avait osé parler de la sorte, sang-Dieu! »
Mal retenu par Guillaume, hors de lui, le farouche Hollandais poussait des rugissements :
— Moi! Moi!
Un grand désordre survint à la suite de ces paroles qui rappellent, à s'y méprendre, ce passage de VEnéide^ où Nisus, à moins que ce ne soit Euryale, s'écrie : J/e, me adsum quifeci!
Tous les professeurs des « Chassés de lycées w ont, maintes fois, fait remarquer ce qu'avait de supérieur cet accusatif me,
me^ à la place de ego. Il y a là-dessus de très belles pages chez les scoliastes.
(Quelques personnes vouées à l'étude de l'onomatopée, croient plus volontiers que me-we est simplement le balbutiement ingénu du simple chevreau qui se sent pris loin de sa tendre mère.)
Quoi qu'il en soit, le « moi-moi! » du Hollandais suscita un tumulte irrationnel comme le sont tous les tumultes, dont les sténographes les plus experts ne tirent, même à Officiel., rien, sinon ce résumé : Mouvements divers. Vive agitation sur p tusieurs bancs.
Irrationnel, mais d'une extrême violence.
Quand un calme approximatif se fut rétabli, Népomucène Le Briquetier se tourna vers le Hollandais :
— J'ai un pleur, s'attrista-t-il, au coin de la paupière, et je le verse sur votre inconscience, monsieur; mais d'ici trois minutes, je serai à vos côtés et je vous parlerai comme il convient.
Le Hollandais avait récupéré son calme,
On put ouïr une chanson exquise dite, comme à Montmartre même, par un vieux
Les assistants se retirèrent enchantés de leur soirée.
monsieur, sur le cours d'anglais du lycée où il avait appris à fumer la pipe : Oh/ y es; le pip : Oh ! y es ! y es ! sir !
Un autre indiqua qu'il avait appris à boire du schnick au cours d'allemand « Oh! y a ! y a ! pon schnick ! y a ! y a !
Un troisième raconta que le cours d'italien lui avait surtout enseigné le sommeil appelé : sieste: Si ! si ! signor !
Il en fut de même pour le cours d'espagnol, etc.. etc..
Après quoi, un à un, ou plusieurs ensemble, les assistants se retirèrent enchantés de leur soirée.
CHAPITRE HUITIÈME. — Plus écœurant encore que le précédent, et dans lequel des êtres ravalés par la boisson au véritable rangde la brute organisent un match qui serait odieux s'il n'était pas aussi parfaitement immonde.
Restaient dans la salle, Le Briquetier et trois amis intimes, plus Berg-op-Zoom et Guillaume de la Renforcerie.
Un médecin de plus et l'on se serait cru à l'entrée en matière de quelque dueL
Ames sensibles, ne craignez rien, le duel devait'se tourner en un pari, comme il convient à un peuple libre et muni de finances.
Ces messieurs auraient pu jouer au \vhist, à la manille, au baccara, au bridge,, au poker.
Il n'en fut rien.
Le pari s'imposait, et dans quelles conditions, mes petits amis ! J'en tremble encore.
Le pari, redoutable invention, qui date au bas mot de la guerre de Troie, a été renouvelé, agrandi, étendu, perfectionné par le génie anglo-saxon que les autres planètes, y compris Mars, envient à la terre ^ Car jusqu'à plus ample informé, c'est sur notre Terre seulement que fleurit le génie anglosaxon.
Or, comme tous les cosmopolites, Bergop-Zoom était fortement imbu de l'esprit anglo-saxon.
Et voilà comment il formula son audacieuse et peu galante gageure.
— Contrairement à ce que vous affirmez, monsieur Le Briquetier, je prétends, moi, que toute femme française est infidèle, et, pour le démontrer, il suffit à un honnête étranger, muni de bagues, de huit jours à peine, avant de parvenir à ce que j'appellerai ses fins.
1. De récentes découvertes nstronomiciiies sembleraient infirmer celle idée de Vauteur.
Il est inutile de faire observer au lecteur sagace que Berg-op-Zoom ne produisit pas cette phrase telle que vous la voyez imprimée. Il remailla de locutions hétéroclites et d'accent néerlandais, dont, par égard pour la typographie, on peut vous faire grâce.
Mais sa formule, si spécialement imprévue,, était contenue dans ce début :
— Toute femme française est infidèle...
Proposition véritablement hasardée, à laquelle sa prétention de n'exiger que 8 jours pouren produire la démonstration ajoutait le sel de l'insolence et le poivre de l'ironie.
Népomucène Le Briquetier vida son
verre, ou tout au moins un verre plein qui se trouvait sur la table à la portée de sa main.
Ce n'était heureusement que de la bière.
Il tira de sa pipe trois longues bouffées, et, sur un ton solennel, s'adressa dans ces termes à l'arrogant étranger :
— 0 marécageux fils de la Hollande ■ Sachez que ce n'est pas huit jours de délai que je vous accorde, mais quinze... là, vrai, quinze jours, pour faire choir dans l'abîme de la trahison la fidélité abrupte de celle que j'aime et qui m'aime.
— A combien se monte le pari ? demanda simplement le riche Hollandais.
Le Briquetier, très grave, déclara :
— Pas plus de vingt-cinq louis, n'est-ce pas, mais pas moins !
11 fixait vingt-cinq louis comme il aurait dit cinquante centimes ou trois milliards. Que lui importait ?
Un des témoins de cette discussion, comme par hasard, un ancien croupier., déclara :
— Allons, faites vos jeux, messieurs.
Mais nul n'écouta cet appel fallacieux, qui aurait pu annoncer quelque joyeux baccara à la place du fatal pari — de ce pari que notre impartialité bien connue nous permet d'ores et déjà de qualifier de libidineux.
Ne s'agissait-il pas de la vertu d'une femme ?
Et cela en quinze jours, petit laps ?
Et pour vingt-cinq louis, petite somme ?
— Ah! tout dégénère! proclama, réveillé pour un instant, Guillaume de la Renforcerie. Oui, faites vos jeux, pâles et exsangues subordonnés de la corruption moderne.
Si la Ligue pour la défense de la vertu menacée..., mais elle n'était pas là, cette Ligue pour la défense de la vertu menacée ; elle visitait les mansardes, sans nul doute.
Enfin!... ne récriminons pas; cela ne servirait à rien.
Ecrions-nous, simplement : « Pauvre France ! » et ajoutons à cette exclamation usuelle, un appendice : « Fatale Hollande ! »
Les conditions du pari furent vivement élucidées par des hommes habitués à ces
sortes de transaction. Et là où plusieurs comptables, et même des conseillers à la Cour des comptes, eussent rencontré au détour d'un procès-verbal les plus inéluctables difficultés, nos vieux « chassés de lycées » montrèrent une aptitude digne du regretté Talleyrand-Périgord lui-même.
Ainsi il fut entendu que Berg-op-Zoom ne serait nullement présenté à la jeune personne dont il s'agissait ; « car, fît justement observer un des témoins impavides de cette joute immorale, il n'est pas juste de créer en présentant officiellement la jeune amie de Népomucène à son adversaire, de créer par là une infériorité pour celui-ci, au cas oîi il respecterait la femme d'un ami, ou une trop grande supériorité dans le cas également possible où cet insolent étranger n'aurait aucun préjugé à ravir la femme d'autrui fùt-il intime avec cet autrui. »
Seulement, il devait pouvoir larencontrer sur le terrain, c'est-à-dire qu'elle ne se trouvât pas enclose dans une forteresse, au donjon de Vincennes, par exemple, tandis que Berg-op-Zoom s'évertuerait à la
LE BOOMEhANG 13Ï
chercher dans les régions usinières de Saint-Denis, à côté des vieux tombeaux des rois de France.
Or, comme elle fréquentait avec assiduité Tenlresol de la Cloche de Bois, où gîtait précisément ]M. Népomucène LeBriquetier, ancien aéronaute honoraire et, pour le quart d'heure, pseudo-dramaturge, il fut entendu que M. Berg-op- Zoom aurait le droitdelouerla chambre n° 17, qui, précisément, — comme ça tombait !
— se trouvait vacante.
Il aurait ainsi le loisir de croiser dans l'escalier qui appartient à
132 LE BOOMERAXG
quiconque et à chacun, en tout bien, tout honneur : escalier, terrain neutre.
A ce moment, un des témoins, quin'avait plus, à cette heure avancée, que de vagues notions de la sobriété antique et vénérée, se trompait sur le genre de duel auquel il donnait ses soins, précisa, d'une voix pâteuse :
— L'emploi de la main gauche interdit, bien entendu.
On rit, comme des petits fous, ettoujours, suivant son idée fixe, le pochard ajouta :
— Et le corps à corps aussi, comme de juste !
On rerit.
La fin de l'épreuve fut fixée au quinzième jour, cinq heures et demie du soir, heure de Paris.
Quand tout fut bien signé et parafé. Le Briquetier, grave, salua l'assistance et dit:
— Nous entrons, messieurs, dans la période de la lutte, je ne veux perdre aucun de mes avantages, mais je tiens à vous déclarer que ma confiance dans l'issue de ce duel de mœurs entre la France et l'étranger
aura une issue conforme à notre génie national.
— Tu parles ! ricana le Hollandais.
Cependant, au fond de son âme, cet olivâtre personnage sentit monter une crainte sourde.
Peut-être, pour être si sûr de son fait, Le Briquetier avait-il fait élection d'un de ces laiderons, devant lesquels les négriers les plus ardents pâlissent et renoncent.
11 avait complètement oublié sa conversation du matin avec Guillaume de la Renforcerie et ne se souvenait plus que l'amie de Le Briquetier n'était autre que l'ex-celle de Guillaume.
Il fit part à voix basse de cette inquiétude, bien naturelle, à son voisin qui, bien qu'évidemment très fatigué, n'hésita pas à élever la A'oix au nom de l'hôte.
Et il parla en ces termes disjoints, en phrases peu faites pour figurer comme exemple de style dans une anthologie de prosateurs français qui se respecterait tant soit peu.
— Hé! Népo, fit-il, vieux lascar... faudrait voir à ce que le rebut des laissés pour compte dans le salon des refusés de la rue Coustou... Tu ne voudrais pas faire à ce noble étranger... la lourde crasse de lui présenter un de ces tableaux... qui... enfin que...
11 s'arrêta, épuisé par cet effort.
— C'est trop juste, clamèrent les assistants.
Alors, Népomucène Le Briquetier se dressa et fut écrasant de hautain mépris.
— Cher ami, dit-il, tu n'es que la suprême gourde parmiles anciens chassés des lycées de Paris. Sache que celle qui est ici en jeu, et enjeu d'honneur, au nom de la féminité française, c'est cette belle comédienne qui
fit naguère fureur au théâtre des Folles- Ivresses en attendant sa prochaine entrée chez Claretie... et qu'elle se nomme Marie- Blanche Loison.
A ce nom prononcé très haut, Guillaume se réveilla, sursauta de sa chaise et tomba comme une masse sur le parquet.
On se pencha vers lui : il donnait tous les signes de la plus parfaite insensibilité. Il était raide.
Les expertes gens qui l'entouraient diagnostiquèrent son état : ivre-mort.
On s'occupa de mettre dans un fiacre cette épave des boissons, tandis que, reprenant son rôle de Profitence^ Berg-op- Zoom se chargeait de reconduire à son domicile la malheureuse victime d'Éros, le dieu de l'Amour, qui saoule les hommes et les dieux, comme l'a dit un poète grec, bien mieux qu'un sale verre de vin; mais, ainsi que le fit remarquer je ne sais quel auteur contemporain, l'un n'empêche pas l'autre...
Berg-op-Zoom souriait méphistophéliquement.
Avant de partir, il annonça au garçon de
la Cloche de Bois qu'il viendrait, dès le lendemain matin, avec une valise pleine d'objets divers, et un crâne où s'agitaient déjà de sombres et riants à la fois projets.
CHAPITRE NEUVIÈME. — Dans lequel l'auteur examine, d'ailleurs, assez superficiellement l'état d'âme des héros — ironie des mots ! — de ce roman, hélas ! trop véridique et se jjassant de nos jours. (Seuls les noms propres ont été changés, à cause d'honorables familles qui seraient peu flattées de voir leur patronymie vautrée au sein de tant de turpitudes.)
Quand, le lendemain matin, les personnages qui avaient assisté à la scène nocturne dont il vient d'être longuement question, se réveillèrent la tête lourde et les pensers confus, il faisait grand jour, d'autant plus grand jour que le bleu matin'
1. Les poètes ne sont pas d'accord sur la couleur du matin. Les étoiles pâlissent-elles vraiment à la lueur du bleu matin, ou si l'aurore possède des doigts de rose? Point qu'il serait intéressant de fixer.
faisait pâlir les étoiles à l'instant où ils s'étaient décidés à se séparer.
Les passants doués d'une observativité superficielle purent croire que c'était tout simplement des messieurs qui venaient de se lever.
Quelques heures de sommeil avaient rendu à Berg-op-Zoom sa pleine confiance. Cette Marie -Blanche Loison lui apparaissait comme une proie aussi facile que — il l'espérait, du moins — délicieuse.
Elle avait trompé déjà Guillaume pour Le Briquetier, elle tromperait Le Briquetier pour Berg-op-Zoom. Est-ce que la chose pouvait faire le moindre doute?
Les jeunes Hollandais des classes aisées sont tous élevés dans cette conviction qu'à Paris, il suffit de se livrer à des démarches courtoises, mais insignifiantes, pour obtenir des dames leurs dernières faveurs.
Confiance touchante, mais bien souvent incouronnée de succès.
Népomucène Le Briquetier, d'autre part, se sentait également rassuré sur l'issue de ce match.
Si bien tranquille, qu'il jugeait super-
flu de mettre Marie-Blanche au courant.
Et puis serait-ce bien correct?
Cette clause n'avait pas été stipulée, il
est vrai, mais un vrai gentleman ne connaît que les lois de l'honneur, surtout, ainsi que cela lui semblait en être le cas, quand les lois de l'honneur ne viennent pas se mettre en travers de certains intérêts matériels.
En outre, Le Briquetier n'avait 'qu'à se contempler dans la glace qui décorait son armoire de pitchpin, pour être plus sûr encore de son affaire, en comparant son visage jeune et brillant, à la peau jaunâtre et tannée de son adversaire.
De plus, il avait l'avantage du « terrain déjà acquis ». Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.
Et il le connaissait, le terrain de manœuvres.
Dans les coins, oserai-je ajouter.
Donc, il concluait à une victoire aisée et apercevait, au bout de la quinzaine d'épreuves, une somme de vingt-cinq louis honorablement gagnée en un pari, et le pari étant essentiellement œuvre de galant homme, il sentait que cette somme lui servirait, sans remords, à redorer un crédit, hélas ! bien fraîchissant.
Non pas qu'il songeât à régler le moindre arriéré, mais pour un garçon intelligent et débrouillard, loti de vingtcinq louis réels, c'est un simple jeu d'enfants que de recontracter 2 ou 3.000 francs de dettes nouvelles.
Si nous nous occupions un peu de notre vieux camarade Guillaume de la Renforcerie.
Dans un réveil amer et céphalalgique, de sombres pensées agitèrent son âme tendre.
Tour à tour, il songeait quelle vengeance ce serait si Marie-Blanche Loison faisait perdre son pari à Le Briquetier.
D'autre part, combien son patriotisme montmartrois en souffrirait.
Ah! que Marie-Blanche Loison pût l'avoir abandonné brusquement, pour l'ancien guide-rope de Népomucène ! C'était dur, certes, mais admissible, excusable, logique même.
Cette pauvre oie s'était si facilement persuadée que son nouvel ami allait lui faire
«2 LE BOOMERAXG
remplacer M"*' Brandès à la Comédie- Fraïiçaise!
Et puis, ça ne serait pas de la famille... de la grande famille française.
Cependant, si Le Briquetier triomphait, il ne pouvait se défendre d'en concevoir une amertume, dam! assez compréhensible : mettez-vous à sa place.
11 se perdait en divagations psychologiques, et sa tète lui semblait plus lourde qu'un tombereau plein.
Cette sensation, qui n'était pas seulement intra-cranienne, mais avait gagné le cuir lui-même, lui causait un tel mal aux cheveux, qu'avant de poursuivre des raisonnements jusqu'à la limite où l'infini commence, il s'avisa que l'eau de seltz mélangée à un vin blanc-curaçao s'imposait.
Le curaçao, il tint à l'ajouter au vin blanc pour faire honneur à son sauveteur d'hier, le sympathique Berg-op-Zoom.
Le Hollandais, voyant son jeune anli honorer de la sorte la boisson de son pays, n'hésita pas à lui rendre courtoisement la réciprocité en se taillant une
''^Cvila'V
Comme l'auraieul pu faire des hommes du moyen-àge.
royale absinthe en pleine purée vertbouteille.
C'était là sa façon de montrer qu'il n'est pas difficile de s'assimiler les mœurs françaises, et c'était aussi sa façon d'entamer la lutte contre Le Briquetier.
— Je prendrai, semblait dire son masque impassible, je prendrai l'absinthe d'abord, la femme ensuite.
C'était la veillée des armes. On flamba les épées. Berg-op-Zoom se flambait le corps.
Mais quand il se dirigea vers le lieu de combat, l'hôtel de la Cloche-de-Bois, Guillaume se sentit faiblir et l'accompagna seulement jusqu'au coin de la rue.
Il vit le corsaire audacieux passer la porte du champ-clos, poussa un gros soupir, et s'en alla le long des avenues, chercher des rimes adéquates à son état psychologique.
Il n'en trouva pas d'ailleurs.
Quant aux autres témoins de la scène initiale de ce drame, plaignons-les d'avoir ainsi réduit une pauvre jeune femme à l'état d'enjeu, comme l'auraient pu faire
des hommes du moyen âge, époque de ténèbres, mais indigne tournoi que n'auraient pas dû accepter les galants chevaliers modernes contemporains de ces Apaches délicieux et dignes de l'Iliade qui se pourfendent la physionomie pour leurs belles au Casque d'Or.
Cette page marquera d'une tache de boue l'histoire de l'Association amicale des Anciens Élèves chassés des Lycées de Paris.
CHAPITRE DIXIÈME. — Dans lequel le lecteur, assoiffé de belles relations, ne sera pas long à éprouver un vif dépit en constatant que ce fameux duc de Richelieu, quon lui annonce à grande pompe, ii'est quun vulgaire roturier remplissant les plus basses fonctions, si fose employer cette audacieuse métaphore^ de l'échelle sociale.
Et la lutte sournoise commença dans les ténèbres de la Cloche-de-Bois, sous l'œil pacifique du duc de Richelieu spécialement chargé de cirer les bottes et d'errer ainsi sur les marches de l'escalier et le long des tapis rongés qui ornent le palier.
Ce duc de Richelieu était l'œil de l'hôtel, et le véritable témoin du duel qui s'y engageait entre la robuste vertu française et l'entreprenant vice hollandais.
Mais il en avait tant et tant vu, dans sa vie claustrale de garçon d'hôtel, que la plus prodigieuse inconscience s'était peu à peu substituée en lui à cette morale dont les éducateurs de l'enfance s'efforcent d'infuser les principes délicats dans l'âme des écoliers primaires.
Pardon si j'interromps brusquement ce récit.
Plusieurs lecteurs, dont un notable lot de lectrices, semblent s'étonner qu'un personnage répondant aux nom et titre •de duc de Richelieu ait pu se résignera accomplir les modestes fonctions de garçon dans l'humble hôtel de la Gloche-de- Bois. Cela se saurait, semble-t-on dire.
Une courte explication s'impose, en effet.
Notre garçon de l'hôtel de la Glochede-Bois ne porte pas, à vrai dire, le nom par lequel je viens de le désigner, de même qu'il n'a aucun droit au glorieux titre de duc.
Ressemblant en cela à ses ascendants de la branche mâle, il s'appelle Dubois.
De ce simple Dubois^ trop simple, au
LE BOOMEBANG
gré de certains locataires facétieux et inoccupés, on eut vite fait cardinal Dubois.
— Cardinal Dubois^ vous me réveillerez de bonne heure, demain matin... à dix heures et demie.
D'autres locataires, également facétieux, mais plus occupés, jugèrent que cardinal Dubois, c'était bien long et bien encombrant, pour un escalier aussi étroit. Ils se contentèrent donc d'appeler notre hom.ïne cardinal tonicoMYX..
— Cardinal! mon café au lait, vite!
Ne se tenant pas pour battu,
le clan des locataires facétieux et inoccupés compléta ce sec cardinal du nom d'un prélat bien connu, M. de Richelieu.
— Cardinal de Richelieu! c'est comme ça que vous me cirez mes bottines!
fj hàjn.
Népomucène Le Briquetier, jeune homme que tout scrupule semble avoir abandonné, ressentit, néanmoins, en venant s'installer à l'hôtel de la Gloche-de- Bois, une honte profonde à ce qu'un titre ecclésiastique aussi respectable que celui du cardinal servît de risée à tous ces jeunes fous.
— Richelieu, soit! dit-il, mais pas cardinal, duc! Jetez sur la noblesse tous les tombereaux possibles de ridicule, d'accord, mais respectons le clergé, mille N...deD...!
Et toute la clientèle de la Cloche-de- Bois se rangea vite à la proposition du nouveau venu.
CHAPITRE ONZIÈME. — Dans lequel Berçi-op-Zoom, dans un but facile à pénétrer, transforme Vhôtel de la Cloche-de-Bois en une sorte de Niagara, dont l'eau serait remplacée par une chute ininterromp)ue d'or.
Les ennemis des femmes prétendent qu'elles sont non pas immorales, mais plutôt amorales.
Elles ignoreraient, d'après ces sales contempteurs de la plus belle moitié du genre humain, oui mesdames, vous ignoreriez ce que c'est que la moralité, pour être en proie tout bêtement à vos sentiments, à vos sensations, de même, je rougis de prononcer ce mot, à vos instincts.
L'instinct, après tout, appartient bien aux jolis oiseaux plumages de couleurs vives, naturelles, et doués de chansons
qu'ils n'ont nullement apprises an piano selon la méthode Cai pentier, pourquoi les femmes si gentiment ornées de couleurs seyantes, et dont la voix est un perpétuel enchantemant pour les pâles oreilles des craintifs amoureux, pourquoi les femmes ne se contenteraient-elles pas d'avoir simplement l'instinct, qui vient, en somme, de la nature et du ciel, plutôt que de se payer dans de gros livres une philosophie absurde qui change la vie en une drogue affreusement amère?
Mais elle, Marie-Blanche, la jolie Marie- Blanche Loison, avait peut-être poussé un peu plus que loin le droit qu'une femme a de ne pas posséder un intellect dans le genre de celui d'un normalien de la section sciences et philosophie.
Il est bien fâcheux que le terme cité plus haut, ciboulot de faible voltage^ soit à la fois vulgaire et un peu spécialement technique, nous n'hésiterons pas à l'employer de nouveau pour qualifier la mentalité coutumière de notre gracieuse amie.
Aussi ne comprit-elle absolument rien aux coups d'œil profonds que lui lança le
Javano-Hollandais, soit dans l'escalier, quand il la rencontrait à la descente ou à la montée, soit dans le bureau de l'hôtel.
Les petits saluts engageants de cet ancien négrier (?)' de l'océan Indien lui faisaient l'effet de la politesse banale qu'un homme d'ailleurs fort laid adresse volon-
1. Nous mettons ici un point d'interrogation parce que rien ne nous ôtera de la tête que Bergop-Zoom s'était page celle de Guillaume en s' affublant de ce titre, que rion jusqu'à présent n'est venu justifier.
tiers aux femmes quand l'occasion se présente d'être respectueux avec elles.
C'était comme s'il lui avait cédé le pas pour entrer dans une salle de musée, un bureau d'omnibus, etc.
Politesses courantes... Du moins, autrefois, il en était ainsi, avant qu'une jeunesse arriviste ne se prévalût de sa force de gymnasiartjUe pour bouleverser l'archaïque galanterie française.
Pauvres de nous!
Est-ce qu'on ose offrir sa main à une femme pour descendre de wagon? Jamais.
Il n'y a plus que les étrangers, pour risquer les belles et antiques manières, et quelques vieux indigènes de la Vendée en déplacement de villégiature à Paris, ou encore quelques gentlemen de l'Anjou, au moment du Concours hippique.
Sale, sale vingtième siècle !
Mais ne récriminons pas! Cela ne servirait à rien.
Et puis, de leur côté, certaines ardentes féministes (ardentes, bien entendu, aux farouches revendications) ne prétendenlelles pas que ces politesses envers la fai-
blesse féminine, la prétendue faiblesse féminine, sont désuètes, et toujours entachées de hideuse concupiscence, ce qui est très mal, affirment-elles, très mal.
Mais le rude négrier avait à son arc d'autres cordes que sa politesse exagérée, il connaissait quel rôle providentiel jouent dans ce genre de sport l'argent monnayé et les banknotes.
Il n'hésita pas un jour (le quatrième sur les quinze) à donner négligemment un billet de 50 francs au duc de Richelieu, qui était allé lui chercher un paquet de tabac de quatre-vingts centimes.
Et, grand, généreux, il dit à cet humble qui lui rapportait ses 49 fr. 20 centimes :
— Gardez, duc de Richelieu, gardez la monnaie.
Gela se passait, vous l'avez deviné, tandis que la jolie Marie-Blanche Loison échangeait quelques propos avec la patronne de l'hôtel, et rien de ce manège séducteur ne put échapper à cette myopie particulière des femmes et même de certains hommes, qui cesse, en admettant qu'elle existât préalablement, dès que l'or.
SOUS n'importe quelle forme, leur apparaît à distance raisonnable.
L'or, en effet, a dit le sage, n'est qu'une parcelle de soleil tombée sur la terre noire.
Et que cet or prenne la figure bleue d'un billet de banque, la face pâle d'une thune d'argent, ou le mirifique flamboiement des louis jaunes, l'or possède la puissance du soleil pour pénétrer jusqu'à la rétine la plus rebelle et l'irradier favorablement.
La voilà bien, la chrysothérapie ophtalmique, la voilà bien !
Le Javano-Hollandais s'aperçut vite de cet effet, et, sans perdre un temps précieux à en tirer des conclusions oculistiques, négligea tout autre moyen, désormais, pour se faire valoir.
L argent ruissela dans les mains du duc de Richelieu, lequel, en retour, n'eut d'autre devoir que de répéter aux échos :
— Ce qu'il en a, de la galette, le type du 17, ce qu'il en a !
Et ces propos montant, descendant l'escalier, suivant les couloirs, s'arrêtant suf
L'argent ruissela dans les mains du duc de Richelieu.
les paliers, à tous les étages, à travers le cirement des brodequins et le vernissage au pinceau des bottines, ne tombaient pas dans l'oreille d'une sourde, quand Marie- Blanche en trouvait l'écho dans un tintinnabulement de pièces d'or, qui cascadait dans cet hôtel de troisième ordre, depuis qu'un soi-disant rajah Javano-Hollandais y avait élu domicile.
Népomucène Le Briquetier finit bien, lui-même, par l'entendre, ce bruit de métal !
Et Népomucène Le Briquetier ne put se défendre d'une vague frisson.
Allait-il perdre son pari ?
Vertu française, ne serais-tu qu'un mot ?
Perplexité ! Vague à Fâme ! Poésie amère d'un aérostat que le vent pousse en dehors de sa route, et qui risque de s'effondrer dans l'océan du désespoir, au lieu d'atterrir sur la terre ferme de la difficulté vaincue 1
Perplexité !
CHAPITRE DOUZIÈME. — Dans lequel, inquiété par les jjropos narquois d'un certain Ferdinand Roussetière, perdant de sa belle assurance, et au mépris de ce levain dlwnneur qui doit se rencontrer dans toute conscience humaine, même chez les êtres les plus dégradés par l'oisiveté, le jeu, le vice et l'abus des boissons fermentées ou spiritueuses, le sieur Népomucène Le Briquetier se décide, poussé par Vappdt du luxe, à commettre une indélicatesse, pour la répression de laquelle les tribunaux se déclareraient incompétents, mais que nous, sans hésiter, flagellons et stigma tisons des épithètes les plus sévères qui se puissent rencontrer dans les vocabulaires spéciaux.
Or, il advint que le huitième jour du pari un de nos meilleurs tapeurs parisiens, un certain Ferdinand Roussetière, se présenta à son vieil anli Le Briquetier avec la figure agréable d'un qui sait que ce n'est pas
avec des visages de vinaigre qu'on attrape les mouches ni même la pièce de cent sous.
Dès qu'il aperçut son vieil ami Roussetière, Le Briquetier jeta ses bras vers le plafond en geste de désespérance, et les laissa retomber sur ses poches.
Cette mimique signifiait : « Pas le rond. »
Si vous ouvrez le Dictionnaire Larousse à la lettre R, et que vous trouviez l'expression : « Rond (pas le), vous lirez : pop. (ce qui signifie populaire)^ « pas le rond », pas d'argent.
Il aurait pu ajouter, ce bon Larousse : « pas d'argent, pas de Suisse. »
Ferdinand Roussetière ne se laissa point, comme on dit, épater parce geste, simple :
— Je reviendrai ! annonça-t-il.
Là-dessus, il exécuta une fausse sortie ;
mais, revenant vers Le Briquetier :
— Voyons, insinua-t-il, n'as-tu pas gagné un pari de vingt-cinq louis? Ça se répand, tu sais, dans tous les cabarets aérostatiques, de la porte Maillot à Montmartre... Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là ?
— Ah ! fait Le Briquetier rêveur.
— Oui, on ne parle que de ça... Les
uns assurent que tu as gagné, les autres soutiennent le contraire.
— Eh bien ! je vais t'éclairer...
16i LE BOOMERANG
— Ah ! chouette !
Et, dans un geste qui est visiblement familier, Ferdinand Roussetière avance la main.
— Non, reprend Le Briquetier, je vais éclairer ta religion.
Et il lui conte, non sans emphase, l'aventure à laquelle nous avons récemment fait assister le lecteur.
Il y a huit jours (déjà, mais pas encore quinze), j'étais allé au banquet des Anciens élèves chassés des Lycées de Paris, dont je suis l'estimé président. Je fus présenté à un riche Hollandais, un nommé Berg-op- Zoom (ce n'est pas son nom, mais nous l'appelons ainsi).
Ce Hollandais, après boire, se livra^ au sujet de la fidélité des femmes françaises, à des propos d'un cynisme sans égal et d'une insolence peu commune.
Que cet étranger au poil rude pût tenir de tels propos, il n'y avait rien là de bien surprenant.
Mais qu'il s'exprimât ainsi devant de jeunes Français, dont chacun avait au moins une, sinon deux maîtresses à défen-
LE BOOMERANG ■ l65
dre, voilà qui, en vérité, dépassait toutes les limites...
Je me levai d'un bond, d'un seul...
— Ah ! c'est bien, cela ! fit Roussetière, le visage souriant et admiratif.
— On avait bu, t'ai-je dit, poursuivit Le Briquetier, bu force vins et liqueurs et je sentais mon visage enflammé d'alcool et de colère... Je regardai le Hollandais fixement dans le jaune des yeux... et, au milieu d'un silence, d'un silence de mort... je lui dis d'un ton enjoué, badin, sûr de mon fait :
« Vous en avez de bonnes, cher monsieur! Mais on n'avance pas de pareilles choses sans les soutenir d'un enjeu...
Faisons un pari, voulez-vous ? Vous prétendez que toutes les femmes trompent leurs amants, et que vous vous chargez de souffler une femme â n'importe quel citoyen français, en quarante-huit heures. Moi, monsieur, ce n'est pas quarante-huit heures que je vous donne, pour triompher de Marie-Blanche Loison, ma jeune et jolie maîtresse, ce n'est pas cinq jours, pas dix jours, mais quinze jours. Venez vous installer dans mon hôtel, vous y trou-
166 LE B003IERA.^G
verez des chambres très convenables depuis trois francs. Soit dit en passant, ajoutai-je, car je sais que vous ne regardez pas à la dépense... Eh! bien, vous entendez? Je vous parie vingt-cinq louis que vous n'arriverez pas à vos fins. Et, ce disant, je portai la main à ma poche... où je ne trouvai qu'un mouchoir et un porte-crayon protège-pointe... Mais, entraîné par la beauté du geste, je les déposai fièrement sur la table.
Roussetière s'émerveilla à ce récit •.
— C'est égal, dit-il, il faut tout de même avoir du culot pour jouer ainsi vingt-cinq louis sur la vertu d'une femme î
Le Briquetier répliqua, tranchant :
— Tu plaisantes? Tu connais Marie- Blanche ?
Et Roussetière, simplement:
— Si je la connais!... Je l'ai connue avant toi. Elle m'a trompé avec Guillaume de La Renforcerie d'abord..,
— Tu blagues ! cria Le Briquetier, stupéfié.
1. Dans lequel nos lecteurs ont pu relever quelques felites inexactitudes.
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— Puis avec loi, poursuivit, imperturbable et sec, le vieil ami Roussetière
N é p o m II -
cène essayait d e s'en tirer :
— Oui, mais c'est au bout de six mois, un an, est-ce qu'on sait? Or, nous sommes ensemble, Marie-Blanche et moi, depuis
d68 LE BOOMERANG
quelques jours, et, de mémoire d'homme, Marie-Blanche n'a jamais trompé personne au bout de si peu de temps. D'ailleurs, je me connais en femmes, et je vois bien qji'elle ne m'a jamais été plus aveuglément attachée.
— Aveuglément, cela te plaît à dire!
fit, ironique, le bon Ferdinand, qui perdait tout espoir de tapage.
— C'est une femme de tout repos.
Parée de toutes les grâces du corps, on dirait que la nature prévoyante ne lui a refusé les dons de l'esprit que pour qu'elle fût plus absolument belle.
Roussetière insista sur ce côté de la question avec la malice rosse de l'emprunteur déçu (sale nature, décidément, ce Roussetière Ferdinand!)
— Oui, contait-il, sournois, elle a ce qu'on appelle, en terme de métier, une jolie pochetée. On ne l'a jamais vue refuser un bateau ; elle les accepte tous avec une douceur inépuisable. Te rappelles-tu — non? oui? non? — quand on lui a fait croire, à la gare du Nord, que, dans les trains de luxe, les bouillottes
du
pun
ch
au
étaient chauffées avec kirsch?...
— C'est vrai, réfléchit tout haut Le Briquetier, soudain pâle comme un linge, qu'elle en a une pochetée ?
— Une de ces pochetées desquelles on peut tout attendre, mon pauvre Le Briquetier, même les pires catastrophes.
— Ah! toi, tu commences à m'embêter, au revoir!
Seul, il commençait a monologuer...
— S'il allait perdre son pari...
Mais comme aussitôt, plus radieuse que jamais, Marie-Blanche Loison entrait, Le Briquetier, bannissant tout scrupule, prit la résolution peu élégante et anti-sportive
de la mettre au courant de son pari extravagant.
Il prit quelques détours, qu'il crut adroits, afin de ne pas heurter les délicatesses de cette exquise jeune femme.
D'autre part, son langage, en exprimant ces choses, manquait peut-être de clarté; car il sentait bien comme cela était incorrect de mettre dans la confidence une personne qui se trouve l'objet d'un pari dans ces conditions.
Seulement, il se rappela qu'on n'avait pas parlé d'une telle clause; dès lors, sa conscience demeura tranquille.
Ajoutons que, même autrement, il eût éprouvé la même quiétude.
Yoici exactement, pour le meilleur profit des historiographes futurs, la phrase lapidaire dont s'était servi Népomucène Le Briquetier pour informer Marie-Blanche Loison de cette affaire considérable :
— Ecoute bien, Marie Blanche Loison, ma douce maîtresse, j'ai parié vingt-cinq louis que tu ne me tromperais pas, dans les quinze jours, avec ce Hollandais... Il y en a dix aujourd'hui.
— Dix quoi, mon chéri ?
— Dix jours... Surtout, chérie, indépendamment de l'affection que tu me portes... songe, songe à ces vingt-cinq louis.
— Vingt-cinq louis! C'est une somme, mon chéri ! Faudra-t-il te faire gagner ces vingt-cinq louis ?
Le Briquetier répondit :
— Je t'écoute !
Marie-Blanche demeura longuement songeuse comme une personne qui cherche à résoudre un problème que lui aurait posé M. Poincaré (le mathématicien).
A ses sourcils froncés , on saisissait qu'une immense contention d'esprit la torturait.
Enfin, elle exhala ces mots :
— Compris! compris! mon chéri! Tu les auras, tes vingt-cinq louis.
Et, ce soir-là, ils ne dissertèrent pas plus avant, comme a dit à peu près Dante Alighieri en parlant d'amoureux célèbres par leur beauté et leur malheureux sort dans l'Enfer, cet Enfer si connu sous le nom de l'Enfer du Dante.
CHAPITRE TREIZIÈME. — Dans lequel il ne se passe rien d'extraordinairement sensationnel, pas plus au point de vue de la marche des événements qu'au sujet de Vétat d'âme des personnages, mais que V auteur a cru néanmoins devoir publier^ en vertu de cette considération qu étant rémunéré à tant la ligne, ce serait un acte dépure folie de sa part ^ après avoir écrit plusieurs pages, même vides d'intérêt, de les utiliser à allumer son feu, son modeste feu de coke.
Les jours passèrent silencieux et calmes, à la Cloclie-de-Bois.
Berg-op-Zoom éparpillait son argent. Le duc de Richelieu, gorgé d'or hollandais, offrait aux cochers d'innombrables petits verres chez les marchands de vins des environs et s'achetait des cravates en soie vert-pomme, nuance pour laquelle il avait toujours nourri le goût le plus vif.
Telle, Jeanne d'Arc entendant des voix, Marie-Blanche Loison prenait des airs concentrés.
Le Briquetier n'avait plus jamais reparlé du pari ; confiant, il s'apprêtait simplemeut à encaisser la belle somme de vingt-cinq louis, due à la vertu française, enfin récompensée.
Enfin, la date suprême, le quinzième jour est arrivé.
Népomucène, seul dans sa chambre, assis en face d'un journal d'aérostation, dont, avec la plus grande attention, il ne lit pas une ligne, — oh ! avec quelle attention extrêmement tendue parfois, on ne lit pas ce qu'on a l'air de lire! Gens perplexes, vous le savez!
Soudain, la pendule sonne huit coups, qu'il compte sur ses doigts.
— Deux heures et demie, dit-il sans manifester d'autre étonnement.
Si Népomucène Le Briquetier ne manifeste aucun étonnement, j'admets sans
^ . f-^£jrn~aju*^ '
Le duc de Richelieu, gorgé d'or hollandais.
conteste qu'il puisse en aller autrement du côté de nos lecteurs.
L'explication s'impose d'un fait en apparence anormal, mais, on le reconnaîtra, tout à l'honneur de ce jeune homme.
La pendule de Népomucène Le Briquetier avançait de cinq heures et demie.
C'est, remarque-t-on. .. beaucoup trop!
Souvenir, touchant souvenir de l'ancien locataire de la chambre, jeune étudiant hindou que torturait le mal du pays, et qui voulait que sa pendule marquât l'heure du méridien de Ghandernagor...
Cette exquise pensée avait, à Le Briquetier, paru empreinte d'une telle poésie, qu'il défendait au duc de Richelieu de donner, en la réglant sur Paris, à cette pendule une autre heure que celle du nostalgique enfant de l'Indus ^
— C'est très agréable, dit-il un jour à
1. A propos oJ'Indus, connaissez-vous ces deux beaux vers qui ne peuvent s'empêcher de retentir à ma mémoire chaque fois qu'il est question du Sind (véritablement nom de V Indus) :
Le paria, hâve et blême, aux bords de l'Indus trie. De vieux chiffons, qu'il livre ensuite à l'industrie.
son ami Guillaume de la Renforcerie, et ça me réapprend à compter sur mes doigts, tout comme si j'étais poète, tel toi, et que je dusse aligner des vers alexandrins.
Il se leva, comme le font les héros de drame, quand ils doivent monologuer.
— Ainsi, aujourd hui, à quatre heures précises (soit neuf heures et demie à ma pendule indo-européenne), ma situation pécuniaire va changer du tout au tout. Mon passif ne diminue jamais... Mais mon actif va s'augmenter de vingt-cinq louis qui ne devront rien à personne... Ça revient au même... Avec ce que je détiens, je posséderai cinq cent vingt-huit francs et quelques décimes... Je me sens de très bonne humeur... C'est curieux comme l'argent aide à supporter la pauvreté... Ces vingt-cinq louis me tombent absolument du ciel, aérostatiquement! Je ne suis pas de ceux qui s'imaginent qu'ils n'ont qu'à ouvrir la bouche pour que les alouettes y tombent toutes rôties... Non, mais, tout de même, j'ouvre la bouche de temps en