Et des mimstrables, et des académlsables, etc., etc
12 LE DOOMERASG
exemple, l'idée de cette « tête de mort » qui essayait de pêcher à la ligne des poissons dans la Seine, remit une gaieté de bon aloi dans le cœur de Guillaume.
Mais il n'est de si belle contemplation qui ne doive prendre terme, surtout quand on est forcé d'exécuter un plongeon suprême.
A un moment donné... — vous remarquerez que les moments sont toujours donnés ; c'est curieux, on ne les prête pas ^ on les donne... — se levant :
— Monsieur, s'adressa d'une voix forte Guillaume de la Renforcerie à la « Tête de Mort », monsieur, veuillez déranger votre système piscatoire, car je vais me jeter à l'eau.
L'homme au feutre, sans que son bras droit bougeât d'un centimètre, ni sa gaule, ni son fil, ni son bouchon, tourna lentement sa large face basanée de Hollandais.
Cette face basanée était poilue ; un nez
1. Et Von fait bien de ne pas les prêter^ car c^est effrayant ce quil s'en perd.
L'homme au feutre ne bougeait pas...
(lamboyait au centre, et, du coin de la ])Ouche, une pipe énorme émergeait. Mais c'était une pipe éteinte, peut-être même une pipe vide.
Les yeux de la « Tête de mort », des yeux bleu-faïence, regardèrent Guillaume en chien de même substance.
Puis toujours lentement, cette face se letourna vers le fleuve.
Guillaume n'aperçut plus que la coiffe et les ailes de l'immense feutre noir, semblable à un parapluie.
Le tout redevenait immobile dans le silence.
Un silence relioieux !
Quel silence !
Grâce à un peu de finesse dans l'ouïe, on eût pu percevoir, venant de là-bas, du palais Mazarin, le bruit léger que produit la mouture du dictionnaire de l'Académie sur nos vieilles et glorieuses syllabes nationales.
Guillaume commençait à perdre patience.
Alors, au lieu de prendre, comme il venait de le faire, une voix forte
€t basse pour convaincre cet obstiné pêcheur, il emprunta un ton suraigu et glapit :
— Monsieur, vous dis-je, écartez vos «ngins capteurs de poisson, et laissez-moi la place libre, afin que je me noie.
Le feutre se tourna de nouveau d'une façon automatique vers notre jeune désespéré.
Le visage basané, les yeux bleu-faïence, la barbe, la pipe éteinte, peut-être même vide, tout, Guillaume revit tout.
Et, de ce spectacle, une voix sortit, aofrémentée d'un accent étrangler sur lequel nous aurons à revenir plus tard.
— Fous... brenez le pipe tout te suite, €t pourrez-le... Le tapac est tans le poche te troite.
Obéissant, médusé, Guillaume prit le pipe... pardon, la pipe'. Et le visage de l'étranger se tourna vers le fleuve de nouveau.
Et Guillaume, dans une sorte d'incons-
1. C^est remarquable comme on contracte vite les mauvaises habitudes du langage.
LE BOOMERAXG
cience tragique, étant donné son désir absurde de se plonger dans la Seine puante, plongea sa main dans la poche du présumé et très présumable Hollandais, et en tira du tabac...
Ce tabac était enveloppé dans un billet de mille francs.
Mais ce billet de mille francs n'était pas un vrai billet de mille francs.
Hàtons-nous de dire que ce n'était pas non plus un vulgaire et nauséabond billet de la sainte-Farce.
VBOO-'t'lSANO.'y;
18 LE DOOMERAXr.
Non. C'était un billet hollandais' de cinquante florins -.
N'essayons même pas de dépeindre la stupeur de notre ami Guillaume, à ce spectacle.
Sidéré, extraordinarisé, palpitant, il bourra la pipe de l'étranger, une énorme pipe de faïence, pourvue d'un couvercle d'argent finement ouvragé.
Gomme il remettait le tabac et sa fastueuse enveloppe de papier-soie dans la
1. Rien de tel comme le papier-monnaie néerlandais pour conserver frais le tabac à fumer. Ce tabac se conserve d'autant plus frais que la valeur du billet est plus considérable. Je ne me chargerai pas d'expliquer ce phénomène, je le constate, ce qui est déjà bien joli. Tous les Hollandais des classes aisées connaissent cette jjarticularité et ceux aussi des classes nécessiteuses, ces dernières remplacent alors ledit billet de banque par une blague en vessie de cochon, bien supérieure, selon moi, p>our cet usage.
2. Le florin d'or hollandais correspond sensiblement à 2 0 fr . 85 de notre monnaie. On voit donc quen assimilant ce bank-note à un billet de raille francs français, nous n exagérions nullement, au contraire.
poche de droite, riiomme tourna de nouveau vers Guillaume son visao-e et dit :
— Maintenant, tonne.
Il ouvrit une bouche et montra des dents redoutables qui happèrent le tuyau avec la gaie morsure du joyeux crocodile.
On parle toujours, en effet, des larmes du crocodile ; le temps est venu de proclamer la gaieté, parfois indécente, l'irrésistible jovialité de ce saurien qui, d'habitude, ne fume que le Nil.
Notre étranger possédait, sous des sourcils touffus et une paupière plissée comme un vieil éventail, un regard — naus avons plus haut signalé ce détail — bleu, oîi scintillait un rire de brave et sans façon bongarçonnisme.
20 LE liOOMERA'Sa
— As-tu tes allumettes ? demanda-t-il toujours avec le même accent'.
Guillaume, qui avait songé à s'empoisonner par le phosphore, possédait une Loite d'allumettes.
Insuffisantes à donner la mort, ces allumettes, amorphes et anciennement suédoises, étaient susceptiblesd'allumerunepipe.
Ainsi fut fait : Guillaume appliqua l'enflammé bout de bois sur le fourneau de faïence, la bouche du joyeux Crocodile hollandais fit quelques aspirations, pfeu, pfeu, pfeu, et voilà notre pipe allumée !
Alors, derechef :
— Voulez-vous, monsieur, écarter votre ligne, pour que je me précipite dans ce fleuve boueux et que j'y trouve l'oubli définitif?
Le Crocodile, ex-Téte-de-Mort, se leva d'un bond, jeta sa ligne sur le sol, et, interposant sa carrure gigantesque entre le fleuve et Guillaume, déclara:
— Ne tis tonc pas te pêtises, je suis le Profitence. Fiens técheuner afeck moi.