‹ Le Boomerang, ou, Rien n'est mal qui finit bienChapitre 9 sur 13 · LE BOOMERANG A · texte numérisé non relu

LE BOOMERANG A

— Oublions !

— Et maintenant, donnez-moi une absinthe, mon ami. L'absinthe, c'est l'oubli! L'absinthe, c'est l'évasion céleste de ce bagne terrestre qu'est la vie...

— Peut-être bien.

— Quelquefois, vous voyez un homme dans le ruisseau. A'ous dites : « C'est un homme saoul. » Non! C'est un évadé.

— Et les sergents de ville le fourrent au poste, pour lui apprendre à se sauver une autre fois... Pure votre absinthe?

— Non, avec de l'anisette.

Et le garçon, selon Thabitude que vous avez déjà dii remarquer, sort en chantant :

Enfants, c'est moi qu'est lanisette L'anisette de Beranger '.

Habitude qui commence d'ailleurs à ta-

i. Au cas où la maison Beranger ne jugerait pas à propos de reconnaître cette gracieuseté par un fort joli cadeau, V auteur se réserve de changer, dans les éditions successives de ce roman, le nom de Beranger par celui d'un autre distillateur p)lus somptueux.

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per sur le système nerveux du pauvre bougre, car :

— Cet homme, grommelle-t-il, est d'une gaieté indécente. Il me fait cruellement sentir qu'il en a une, lui, de place!... Et combien charmante, sa fonction ! Verseur d'oubli!...

Le garçon, selon la même habitude qui préside à ses sorties, rentre en chantant, mais cette fois sur un air de cantique empreint d'un rare mysticisme :

C'est riieurc sainte De l'absinthe.

— Vous êtes gai, mon ami ?

— Moi, gai ? Ah ! fichtre, non ! je ne suis pas gai !

— Mais vous chantez tout le temps.

— Ça n'est pas une raison qu'on soit gai, parce qu'on chante.

— Cependant...

— Oui, je sais bien, à première vue, ça paraît drôle. Mais, la vérité, c'est que je chante, parce que je suis chanteur.

— Chanteur ?

— Bien sûr que je suis chanteur! J'ai

Tair comme ça d'être garçon de café, comme les autres, pas du tout ! Tel que vous me voyez (se redressant), je suis artiste lyrique.

— Artiste lyrique!... Etrange combinaison !

— Ah ! mon pauvre monsieur, c'est une bien triste histoire ! Et si vous aviez une minute ?

— Une minute ! 11 me demande si j'ai une minute ! Mais j'en ai cent, j'en ai mille, des minutes ! Je n'ai que de ça 1 Contez-moi votre histoire, mon ami. Vous commencez déjà à m'intéresser.

— Voici. Et vous allez voir qu'il n'y a pas que vous de malheureux sur la terre.

— La société est mal faite.

— A qui le dites-vous?

— Enfin !... Tâchons de nous faire une raison.

— Imaginez-vous qu'il y a quelques années, je venais de débuter dans un petit restaurant près de l'Opéra-Gomique, l'ancien, vous savez...

— Oui, celui qui a déjà brûlé.

— Précisément... Alors, un beau jour,

LE BOOMERAXG

voilà des messieurs, des messieurs bien, des journalistes qui se mettent à découvrir que j'ai une voix superbe, mais, là, superbe !

— Mes compliments !

— Tout le monde me prédit que j'arriverai à rOpéra.

— Peste !

— Alors, qu'est-ce que je fais ? Je ne fais ni une ni deux, je prends des leçons de chant, et peu de temps après, me voilà qui débute dans un petit théâtre de province.

— C'était le pied à l'étrier.

— Ah ! ben ouiche !... Je n'avais pas plus

tôt débuté que voilà que je perds ma voix!

— Pas de chance !

— Vous pouvez le dire , mon pauvre monsieur, vous pouvez le dire !

Le garçon de café, désignant sa gorge, imite le pénible manège des personnes aphones.

— Pas plus de voix que sur la main !... C'était gai !... Ah ! c'était gai !

— Et alors ?

— Alors, quoi! qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai fait ni une ni deux, j'ai repris mon tablier de garçon de café.

— Cette profession en vaut bien une autre.

— Vous trouvez, vous ?... Moi pas...

Mais laissez-moi continuer... Il n'y avait pas huit jours que je servais des bocks et des mazagrans que voilà ma voix qui revient ! Aussi belle qu'auparavant 1... Ça vous épate ?

— Rien ne m'épate.

— Quand je vois mon organe revenu, qu'est-ce que je fais ? Je ne fais ni une ni xleux, je plaque mon tablier et voilà que je retrouve un ens^ao^ement.

M LE BOOMLRANd

— Et alors?

— Le reste, vous pouvez le deviner.

— Dites tout de même.

— Alors, voilà que je reperds ma voix...

— Alors, qu'est-ce que vous faites ?

— Qu'est-ce que je fais?... Je fais ni une ni deux. Voilà que je me remets bistro... Et à partir de ce moment-là, ea a toujours été la même chose !

— Une voix superbe pour servir des bocks.

— Et nib quand il faut que je chante Guillaume Tell.

— La situation n'est pas dénuée d'un certain piquant...

— Dont je me passerais bien.

— Savez-vous ce que vous devriez faire ?

— Dites.

— Vous devriez faire ni une ni deux, comme vous dites, et vous faire engager dans un café-concert.

— Et chanter mon répertoire en servant des consommations.

— C'est ça qui ferait un numéro original.

LE BOOMERANG 5j

— Votre idée n'est peut-être pas si bête que ça... J'y songerai.

Un nuage assombrit soudain la face pâle du pauvre bougre.

— Hélas! gémit-il, moi, je n'ai même pas cette ressource ! Je ne suis ni chanteur, ni garçon de café!... Je suis comptable, comptable en disponibilité, par retrait d'emploi.

Entre pauvres gens, on compatit volontiers. Le garçon de café s'efforce à consoler le Pauvre Bougre et surtout à l'encourager.

— Ne vous désolez pas, mon bon monsieur, je suis sur que vous trouverez une place, une bonne place, juste au moment où vous vous y attendrez le moins.

— J'en accepte l'augure, car ma patience esta bout! Toutes ces démarches, toutes ces humiliations!...

Profond soupir du garçon :

— Les humiliations!... Ah! Je connais ça, moi!

Le pauvre bougre rectifia, philosophe :

— Oh ! les humiliations, à vrai dire, c'est encore ce qui me coûte le moins; car, depuis le temps, je me suis fait un front qui ne sait plus rougir!

Ici, le garçon de café se livre à un des genres de plaisanteries que je réprouve le plus, celui qui consiste à plaisanter autrui sur le démodé, le défraîchi, et autres déchéances de ses hardes.

Egalement à blâmer les réflexions ironiques portant sur le nom qu'on porte, le ridicule qui s'attache à certains de vos parents, ou encore vos tares ou infériorités physiques, et principalement et par-dessus tout votre nationalité.

Voyageant à l'étranger, que quelqu'un vienne à vous dire : « Vous êtes un

cochon! », il n'arrive souvent, si vous êtes plus raisonnable que lui, qu'à vous faire hausser les épaules ; mais qu'il ait la mauvaise inspiration de préciser : « Vous êtes un cochon de Français ! » Ah ! malheur!

Qu'est-ce qu'il prend pour son rhume, pâle étranger!

Pardon de cette petite digression que j'avais sur le cœur et revenons à nos sympathiques personnages.

Le Pauvre Bougre, si j'ai bonne mémoire, venait de déclarer:

— Je me suis fait un front qui ne sait plus rougir.

Ironique, le garçon remarque :

— C'est votre chapeau qui rougit pour vous.

Loin de se froisser de cette observation, le Pauvre Bougre enlève son couvre-chef, le contemple, le lustre par un restant d'habitude, puis, le remettant sur sa tête :

— Le fait est, confîrme-t-il, que mon galurin tourne à l'écarlate.

Le garçon de café, sans le moindre tact, hélas ! crut devoir insister :

— Par contre, votre redingote devient d'un fort joli vert.

Le Pauvre Bougre demeure un instant silencieux, puis il s'exclame :

— Les voilà bien, les mystères de la Nature! Les voilà bien !... Qui expliquera jamais pourquoi le Temps, étrange teinturier, s'amuse à pousser les vieux chapeaux au rouge, cependant qu'il verdit les antiques redingotes noires!

Il rapproche son chapeau de la manche de sa redingote, en compare les nuances et constate :

— Le vert de ma redingote fait admirablement valoir le rouge de mon chapeau.

— Et réciproquement.

— Ainsi rapprochés, ma redingote paraît plus verte et mon couvre-chef plus rouge.

Le garçon de café, sans sourire peutêtre, pourquoi pas? sérieusement :

— Gela n'est même pas vilain... en clignant un peu les yeux.

— Possible. Mais je préférerais néanmoins un costume moins polychrome.

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Un profond soupir.

— Hélas! quand pourrai-je m'ofîrir un complet neuf] de la « Belle Jardinière»!

— Ça n'est pas de l'ambition de votre part.

— Je n'ai jamais été ambitieux!...

Tenez, moi, avec cent sous par jour, j'aurais été le plus heureux des hommes.

— Cent sous par jour, ça n'est pas le Pérou.

— Je m'en serais largement contenté...

Mais où est-il, le bon génie qui m'assurerait cent sous par jour ?

Cette ligne de points figure l'extase subite dans laquelle tombent le Pauvre Bougre et le garçon de café aux accents d'une musique — de cette musique ! si douce, supra-humaine ! — harmonie produite par un de ces petits harmoniums spécialité de la maison jNIutel), et qui sont classés dans le catalogue sous l'étiquette de Célésia.

Machinalement, et comme par suggestion d'en haut, le Pauvre Bougre enlève son chapeau et joint les mains.

Le garçon de café l'imite, sauf ce détail que, se trouvant tête nue, il n'a pas à se découvrir.

Dans la salle, un spectateur partage l'émoi des deux personnages.

Guillaume de la Renforcerie, à ce nom : le « Bon Génie », comprend que l'instant est venu où Marie-Blanche Loison va reparaître à ses yeux éblouis.

Il défaille presque.

Marie-Blanche Loison!

N'est-ce pas plutôt qu'il rêve?

Il n'ose pas croire à la réalité tangible de la minute actuelle. Et, ^lui aussi joint les mains.

Zimm !

Un coup de cymbales à l'orchestre!

Le coup de cymbales, qui, selon la vieille tradition théâtresque, accompagne lesapparitionsenscèned'êtres surnaturels.

Et c'est du blond, du blanc', du rose que voici s'épanouir!

1. Avec, au surplus, un peu de gris-vert pâle pour les prwielles et le rien de brun clair des pupilles.

Un coup de cymbales à l'orchestre !

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Un ange !

Et c'est Marie-Blanche Loison!

Le souci de la vérité, qui doit tout primer, nous contraint à déclarer que le costume porté par Marie-Blanche Loison, en cette mémorable circonstance, rappelait beaucoup plus celui des traditionnelles commères de revue que la tenue d'un bon génie, du moins tel que les esprits bien intentionnés se plaisent à l'imaginer.

Mais qu'importe? C'est tout de même un ange blond, blanc et rose.

Et de cet ensemble sort une voix.

Une voix blonde, blanche et rose.

Et cette voix (dans un diapason qui aurait gagné à être un rien moins élevé) proclame :

— Un bon génie!... Qui parle de bon génie? Présent!

Le Pauvre Bougre n'en croit pas ses yeux — mettez-vous à sa place — ni ses oreilles...

— Quoi! s'écria-t-il... Vous seriez...

— Un bon génie, oui. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela ?

— Oh! rien!... Ou plutôt, si!... L'avenure n'e st pas banale... fichtre!

— C'est toi qui m'as appelé, Pauvre Bougre?

— C'est moi.

— Tu as bien fait, Pauvre Bougre, car je suis de ceux qu'on n'invoque jamais en vain. Qu'y a-t-il pour ton servir-e?

— Tout à l'heure- je disais à monsieur

(il désigne le garçon) que, avec cent sous par jour, je serais le plus heureux des hommes.

Le Bon Génie éclata de rire :

— Cent sous par jour! Ah! Pauvre Bougre! On ne peut pas t'accuser d'avoir la folie des richesses!

— Je le disais tout à l'heure à monsieur : je n'ai jamais été ambitieux.

— Alors, cent sous par jour, cela te suffirait?

— Largement, Bon Génie, largement.

— Eh bien! sois heureux, Pauvre Bougre! Tu vas être exaucé!

Il fallait voir, à ce moment, la mimique de M. Mounet-Sully, qui remplissait le rôle du Pauvre Bougre.

Ah! l'air exalté dont il clama :

— Vrai? Vous pouvez faire ça pour moi ?

— Mais oui, grand benêt, rien n'est plus simple... Seulement, comme j'ai autre chose à faire qu'à t'apporter chaque matin une... Gomment dites- vous, simples mortels ?

— Une quoi?

Mais le garçon a deviné :

— Une thune ?

— C'est bien cela, une thune!... Comme j'ai autre chose à faire qu'à t'apporter une thune chaque malin, je vais te remettre tout ton compte en bloc.

A ce moment-là aussi, M. Mounet- Sully fut bien beau d'ahurissement :

— En bloc ! Tout mon compte en bloc! . . . Et ce geste d'amonceler des tas d'or

sur le guéridon!

M. Frédéric Febvre, qui figurait le garçon, eut également sa part de succès lorsque, imitant le geste de l'autre :

— En bloc! s'écria-t-il. Veinard! Je vous le disais bien, moi, que ça ne tarderait pas à devenir bon pour vous!

Après un silence, le Pauvre Bougre se décida à balbutier une question qui, visiblement, lui brûle les lèvres :

— Et, dites-moi. Bon Génie, quand allez- vous... me verser... la petite somme? ' — Comme tu es pressé. Pauvre Bougre! Il me laut le temps de faire ton compte. Attends-moi un instant. Je ne fais qu'aller et venir.

Le Bon Génie sort au son de la même musique céleste.

Alors, le garçon et le Pauvre Bougre devisent sur ce peu banal coup de fortune.

— Ah! vous pouvez vous vanter d'en avoir une, de veine! Vous cherchez une place et vous trouvez... quoi? La richesse!

— Oh! la richesse... la richesse! Cent sous par jour!

— Vous avez été bête de ne pas demander davantage.

— Pouvais-je me douter?...

— Qu'est-ce que vous allez faire de tout cet argent -là?

— Je vais commencer par m'acheter un chapeau moins rouge et une redingote moins verte. Ça me changera un peu.

— A votre place, moi, j'achèterais un chapeau vert et une redingote rouge : ça vous changerait encore plus.

Le Pauvre Bougre haussa les épaules.

— Je n'en ferai rien, mon ami. Apprenez que le gentleman, je parle du vrai gentleman, doit éviter, avant tout, d'arborer dansson costume des couleurs voyantes.

— Vous allez faire la noce, hein?

Le Pauvre Bougre hausse de nouvelles épaules.

— La noce! la grande vie! Ohé! ohé!

Entretenir des danseuses? Tout ça avec cent sous par jour! Vous êtes fou, mon pauvre garçon !

— Il y a danseuses et danseuses. Ainsi, tenez, j'en connais, moi, au Moulin de la Galette...

Mais le Pauvre Bougre ne prête aucune attention aux grivoiseries de son interlocuteur. Son esprit est loin... Le Pauvre Bougre regrette...

— C'est vrai que j'ai été bête... J'aurais dû demander un louis par jour. Pour ce que ça lui coûte, à ce Bon Génie !

— Ah! oui, on peut dire! Vous avez été

bête. (Frappé d'une idée subite.) Mais, j'y pense ! Puisque vous allez toucher toute votre galette en bloc (il fait le geste d'amonceler des tas d'or), qu'est-ce qui vous empêche de la placer en viager, au lieu de vivre bêtement sur le capital ?

Le Pauvre Bougre est pauvre, mais honnête : 'cette proposition révolte sa délicatesse.

— Je ne sais pas si ça serait bien correct. J'ai droit à cent sous, je n'ai pas droit à six francs.

— Ce scrupule vous fait honneur; mais, à votre place, je ne le partagerais pas. Cet argent que vous allez toucher, il est à vous. Vous avez bien le droit, nom d'un chien ! d'en faire ce que bon vous semble. Ou alors la propriété n'est qu'un vain mot!

L'argument est, en effet, des plus plausibles.

Le Pauvre Bougre hésite.

— J'y songerai, se gratte-t-il la tête d'une main perplexe.

— Ou bien encore, achetez un caféconcert où vous pousseriez la romance en servant des cerises à l'eau-de-vie.

— Ah! la romance! (Il chante) :

Quand nous en serons au temps des cerises

— Chut!

On entend les accents de la musique

céleste.

Machinalement, le Pauvre Bougre |se découvre, ainsi qu'il avait fait à la première apparition.

— Voici revenir mon céleste bienfaiteur. (Inquiet.) Mais, où a-t-il mis mon argent? Il n'a pas l'air de ployer sous le faix.

— Parbleu! Il vous apporte la somme en billets de banque.

— Ou en chèques peut-être.

Plus délicieuse que jamais, Marie- Blanche Loison... Oh! pardon!... le Bon Génie reparait.

— Rebonjour, Pauvre Bougre ! Tu ne t'es pas trop ennuyé pendant mon absence ?

— Pas trop... je causais avec monsieur. Je faisais des projets d'avenir.

— Ah!

— Mais oui, Bon Génie, je ne suis pas encore fixé.

Marie-Blanche Loison tenta, mais vainement, d'imprimer à son visage l'expression imperceptiblement ironique qu'ont, à certains moments, les êtres supraterrestres, même, hélas! les meilleurs génies.

Marie-Blanche Loison aura peut-être un jour beaucoup de talent, mais j'ai grand'peur que le sens de l'ironie lui fasse à tout jamais défaut.

— Ah! tu n'es pas encore fixé. Pauvre Bougre! Eh bien, tu vas l'être à l'instant... Voilà ton compte.

— Mon compte!... Ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?...

Le Pauvre Bougre avait en effet, de quoi s'effarer grandement, car la somme que le Bon Génie lui mettait dans la main, consistait, bien modestement, en sept francs cinquante centimes.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— Ça, Pauvr^e Bougre, c'est ton compte.

Et Mounet-Sully eut, après avoir entendu ces mots, une tête que n'eut pas désavouée, dans ses meilleurs jours, M. Germain

,72 LE BOOMERAKG

Pas M. Auguste Germain, notre sympathique confrère et dramaturge à succès.

Pas davantage M. Germain, le financier bien connu.

Ni aucun de ces Germain, dont foisonnent le Tout-Paris et les trois volumes du Bottin.

Non.

Mounet-Sully eut la tête de M. Germain, rirrésistible comique du théâtre du Palais-Royal.

Ce fut donc en applaudissements frénétiques, que tout le public sélect de la coquette bonbonnière des Folles-Ivresses éclata !

— Mon compte !... Sept francs cinquante... Mais, pardon, Bon Génie, vous m'aviez dit, il me semble que vous me remettriez tout ça... en bloc. (Il fait le geste d'amonceler un tas d'or.)

— La somme que je te remets là.

Pauvre Bougre, représente ton compte exact... en bloc, comme tu dis si bien.

L'infortuné, c'est le cas ou jamais d'employer cette expression, l'infortuné s'obstine à ne pas vouloir comprendre.

« Quand nous en serons au temps des cerises ! »

— Voyons, voyons, Bon Génie !... Parlons peu, mais parlons bien 1.., Sept francs cinquante, ça ne peut pas être mon compte, mon compte total... Vous badinez, Bon Génie !... ^'ous me montez un bateau... Dites-moi que vous me montez un bateau... Dites-le moi, Bon Génie !

— Sache, Pauvre Bougre que les bons Génies ne montent jamais de bateaux '.

— Mais alors...

Et là, le simiesque de M. Germain (du théâtre du Palais-Royal), fit place à tout le tragique intense et fatal dont si souvent nous donna des preuves, notamment dans dans le rôle d Œdipe, M. Mounet-SuUy (du théâtre national de la Comédie Française.)

— Mais alors, frémit-il, si je sais compter — et je sais compter, puisque je suis

1. Et le génie maritime? Qu est-ce que l'auteur en fait donc ? A moins, réflexion, faite, que le génie maritime ne soit pas un bon génie. Alors quon y porte résolument la pioche des réformes urgentes... Il y a aussi les pontonniers, mais ces spécialistes relèvent non du génie, mais bien de l'artillerie, ce qui noUs semble fort alogique.

76 LE BOOMERAXG

comptable de profession, je n'aurais plus . qu'un jour à vivre ?

— Hélas! Pauvre Bougre! mon pouvoir ne va pas jusqu'à prolonger ton existence. Je le regrette.

— Pas tant que moi!... Encore un jour et demi à vivre !

— Autrement dit : trente-six heures.

— Ça n'est pas gras.

— Tâche de te faire^^^une raison, Pauvre Bougre!

— Trente-six heures!

Mais, soudain, changement à vue dans

l'attitude et la physionomie du Pauvre Bougre !

Disparu, tout le tragique intense et fatal de ce raseur d'Œdipe !

Avez-vous jamais vu quelqu'un prendre gaiement son parti d'une aventure éminemment regrettable?

Chapeau jeté en l'air.

Jambe prestement passée, à la' môme Crevette, par-dessus le guéridon.

— Et allez donc, c'est pas mon père!... Une raison!... Vous me dites de me faire une raison!... Ah! là! là!... Elle;;est toute

LE BOOMERAXG

faite, la raison!... J'en ai vu bien d'autres! Que désormais ma devise soit : « Courte et bonne ! »... A nous, les danseuses du

Moulinde la Galette et, plus gé- ^¥^ nérale-

ment, de

les

ns !

mu-

on

le

/. K<»>oLaa-

garçon de café contemplaient cette scène. — Le pauvre Bougre s'écria:

1. Le Moulin-Rouge existait encore — pauvre Moulin- Rouge ! — quand Vauteur, un jour quil passait par là, vit quon démolissait le célèbre bal. Il s'écria: « Cest ma jeunesse qu'on enterre! »

— Et, pour commencer, garçon, un pernod '.

— Avec de l'anisette?

— Non, pur.

— Boum! un pernod pur!

A cet endroit la féerie reprenait ses droits.

Accompagnée par le Gélesta de la maison Mutel et de sa plus belle voix, le garçon entonne, sur l'air si connu de Faust, du regretté Gounod :

Pernod pur, pernod radieux !

Porte son âme au sein des cieux .

Emporte-le sur tes deux ailes, Vers les absinthes éternelles !

Tous reprenant :

Pernod pur, pernod radieux !

Porte son âme au sein des cieux.

Feu de bengale !

Apothéose.

(Le Moulin-Rouge, considéré, bien entendu, comme établissement chorégrapliique).

1 . Même réflexion à l'adresse de la maison Pernod qu'il y a quelques instants à ces messieurs Reranger, (Chèque ou mandat).

LE BOOMERAXG 78

Rideau.

Bravos.

Rappels.

L'assistance se retire diversement impressionnée.'

Un spectateur dit : (* C'est une de ces pièces qui font mieux qu'amuser : elles donnent à réfléchir. »

Un autre spectateur, colonel d'artillerie en retraite, murmure : « L'auteur de cette pièce se serait payé notre tête que cela ne m'étonnerait pas autrement. »

CHAPITRE QUATRIÈME. — Dans lequel nos amis, le Français Guillaume de la lienforcerie et le Néerlandais Berg-op-Zoom, ne sont pas bien longs à se vouer une confiance mutuelle, sentiment autant à Vhonneur de leurs natures loyales quà la louange du déjeuner que leur servit, en une petite salle de son entresol, certain marchand de vins du quai, dont je ne saurais trop vous recommander rétablissement, au cas où, fuyant le luxe criard des restaurants à la mode, vous voudriez vous envoyer une matelotte cV anguilles véritablement digne de ce nom et une entrecôte Bercy comme je n^en souhaite pas à mes meilleurs amis, avec, brochant sur le tout, des nectars à s'en jjourlécher le tour de la tète.

— Ne tis ton pas de pelisses! Che suis le Profitensse ! Viens técheùner afeck moi !

Le lecteur veut-il se montrer assez aimable pour se souvenir que, par cette

phrase, se clôturait le premier chapitre du présent roman.

Sur celui qui la prononça, cette phrase, nous ne possédons, jusqu'à présent, que peu de renseignements : sa qualité de patient pêcheur à la ligne, entre autres, ses yeux bleu-faïence, son allure gros bon garçon, sa nationalité de Hollandais et, comme tel, une déplorable façon de prononcer les mots de notre belle langue nationale.

Dans l'ignorance de son nom, nous l'avons, suivant les circonstances, sobriqueté tantôt Tête--de-Mort, par rapprochement avec les fromages de son humide patrie, tantôt Crocodile, à cause de sa forte mâchoire, comparable à celle de l'alligator ^

Nous nous contenterons, désormais, de l'appeler ^e/\o--o/'-Zoo/?z, imitant en cela ses compagnons de l'Université d'Utrecht, qui ne le désignèrent jamais autrement pen-

1. Surnommer unhomme Crocodile parce qu'il ressemble à un alligator ! Etrange raison^ et de celles dont on peut dire que leur auteur les allègue à tort. (Note de Willij).

dant le laps de trois ans que ses parents, de braves cultivateurs de tulipes, ainsi que sont tous les Hollandais, crurent consacré à l'étude du droit.

Autre avis important :

En relatant les propos que ne manquera de tenir notre nouvel ami Berg-op-Zoom, au cours de cette narration, nous nous abstiendrons de noter graphiquement les imperfections de syntaxe ou d'accent, émaillant ses dires.

Ce que je vous souhaite à tous, au lieu de ricaner bêtement, c'est de parler aussi bien hollandais que lui, Berg-op-Zoom, se sert de notre langue.

Le déjeuner que Berg-op-Zoom offrait si cordialement à notre pauvre Guillaume de la Renforcerie, se passa dans un petit cabinet sis à l'entresol d'un marchand de vins du quai.

— Si vous voulez bien déjeuner, n'hésitez pas; allez là chez ce marchand de vins du quai, et vous m'en direz des nouvelles.

Un poème, cette matelotte d'anguille!

L'entrecôte Bercy, littéralement à se mettre à genoux devant.

Pour ce qui est des vins, je ne vois guère que Raoul Ponchon, digne d'en toucher deux mots.

Une adorable cordialité ne cessait de régner entre les convives.

Sitôt après la matelotte, arrosée de chacun d'une bouteille de chablis, et dans la forme contestable de ce fameux vers du vieux poète adjurant Napoléon III :

Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime,

Berg-op-Zoom provoquait les confidences :

— Crois-moi, Guillaume, le meillenr baume pour les peines d'amour c'est de les raconter à son ami. Ne suis-je pas ton ami, Guillaume?

— Le plus récent, j'en suis sur, le plus fidèle, je l'espère.

Et Guillaume de la Renforcerie, s'épanchant dans le sein de son amphytrion, ne lui cachait rien de son aventure sentimentale : la rencontre fortuite de Marie- Blanche Loison, le coup de foudre suivi de l'immédiate et non moins fortuite séparation, puis, comment il la retrouvait au théâtre des Folles-Ivresses, dans ce rôle

du Bon Génie, digne partenaire des fameux protagonistes Mounet-Sully, dont le nom seul nous dispense d'en dire plus long, et Frédéric Febvre, l'ami des rois, empereurs et autres tzars.

C'était ensuite le peu de résistance de Marie-Blanche aux entreprises de Guillaume, la mise en ménage, leur existence en simili-bonheur, agrémentée de nombreux cake-walks devant le buffet.

— Pardon, Guillaume, de t'interrompre.

Tu m'as bien dit comme elle est jolie et je la vois d'ici, ta Marie-Blanche..., mais est-elle intelligente?

Guillaume de la Renforcerie réfléchit longuement, puis non moins longuement évoqua ce souvenir :

CHAPITRE CINQUIÈME. — Dans lequel la science va se trouver en conflit avec l'esthétique, mais dans des conditions si peu graves que je me suis longtemps demandé si c'était seulement la peine d'en parler.

— Voici quelques années, ou à peu près, je me promenais un jour par les salles du musée du Louvre, en compagnie d'un jeune fils des faubourgs de Paris, ouvrier électricien dans la maison d'automobiles dont j'étais chargé d'élaborer les prospectus, réclames, notes et autres boniments louangeurs.

De faible culture littéraire et mondaine, et de vocabulaire métaphysique plutôt restreint, mon compagnon, dès que les mots usuels ne parvenaient pas à rendre

son idée, empruntait à la terminologie électrotechnique des expressions dont l'emploi produisait parfois les effets les plus saugrenus, mais qui disaient bien ce qu'elles voulaient dire.

Ainsi tous les chasseurs, les marins et autres spécialistes, desquels le langage se colore et se sapidifie ' à l'usage des termes de leur métier.

Nous arrivâmesdevantle célèbre portrait du regretté Léonard de Vinci-, qui représente Monna Lisa, plus connue sous le nom de la Joconde * !

— Qu'est-ce que vous dites de celte personne? demandai-je à mon gavroche.

— Pour une batte gonzesse \ me ré-

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