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QUELQUES TYPES

Par Oscar GHILAIN

Hiercheuses

'évocation de quelques types savoureux de la terre boraine serait incomplète, si elle ne comprenait pas le souvenir de cette fille de la plèbe, la hiercheuse, digne descendante des carbenières du temps jadis et peinant, il y a quelques années encore dans l’enfer 'des charbonnages. C’est un souvenir ému qu’il sied de consacrer à cette vaillante, voire même un regret à la leçon de courage et de croyance à la vie quelle a] 'portait toujours malgré l’àpreté de sa terrible tâche.

Ah ! il ne fallait pas choisir de mignonnes demoiselles à collerette, doucereuses et pâlottes, aux frêles mains blanches, pour aller comme les hiercheuses de jadis, querquier à Ftaille dans un charbonnage. Nous ne parlons que du passé, car grâce à des lois, bien humanitaires, les hiercheuses disparaissent et celles que la mort arrache à la veine ou celles qui abandonnent le damâche ne sont plus remplacées, le progrès bienfaisant ayant mis fin â cette intrusion de la jeune fille dans un labeur terrible.

Ce n’était cependant pas la force qui manquait à ces rudes amazones du travail charbonnier et bon nombre d’entr’elles auraient pu remettre des points aux plus robustes des sclauneurs ou des taqueurs. C’est qu’il faut une solide organisation des muscles, une énergie et une opiniâtreté sans égales, une vigueur inébranlable dans les reins, pour résister, durant des journées longues, â cette tâche qui se nomme, dans la bure, querquier à /’ taille.

Non loin des porions sévères dont le regard perçait à travers la lueur issue des lampes pâlotes, la liiercheuse , pau rate pour envoyer aux sclauneurs les cars chargés de houille, donnait à la large escoupe qu’elle tenait au bout de ses bras raidis, une activité jamais lasse. Elle n’interrompait son travail ardu que pour mordre, à belles canines, en de volumineuses tranches de pain qu’elle comparait à des gambrets et boire, à même, le café contenu dans le flacon de fer blanc, inséparable compagnon de la malettc traditionnelle... Assurément non, qu’elle ne faisait pas de longts dints !...

Et c’était tous les jours — nuits éternelles pour elle dans les saisons où le matin s’éveille dans les ténèbres — c’était tous les jours la même destinée qui s’offrait : là-bas, la silhouette d’une avalercsse avec des clartés mobiles de-ci de-là ; le gros souffle des machines à feu haletantes ; des bruits, des chocs, des heurts infernaux ; des freins se tendant et se distendant ; un indéfinissable brouhaha et, à travers tout cela, l’espoir d’un salaire gagné par tant d’efforts et de sueurs ; la maide pleine de farine, les catôirs avec leurs ronds de pâte, le four/ ouvert : du pain ! Du pain !!

La hiercheuse paraissait insouciante de cette perspective. Alors que tout dormait encore profondément en dehors des corons charbonniers, que tant de gens se mettaient seulement sur le bon costé, elle devait se lever, passer rapidement la culotte, mettre ses gros chabots sur des chaussettes rapiécées (quand il y en avait), endosser la courte veste de toile grise aux manches courtes ; nouer au cou le fichu de couleur voyante ; emprisonner la chevelure dans le serre-tête ; faire un repas sommaire, — s estrdner presque — siroter la tasse de rinscauffé de la veille, avec un morceau de sucre candi jeté dans la bouche comme un dé dans une godinette et croqué avec de petits bruits secs ; prendre le flacon et la malette ; crier : à rvoir mâen ! et partir sans murmurer, quelquefois seule, souvent avec des compagnes et des compagnons de taille.

— C’est hue !

Et par tous les temps, mauvais ou bons, secs ou pluvieux, vent sur Ghlin ou sur Frameries, par toutes les saisons clémentes ou inexorables ; en hiver, sous la neige tombant en gros paquets et couvrant les épaules des pauvres filles réduites à réchauffer leurs mains en les croisant sous leurs vestes ; en été, devant le consolant spectacle du soleil élevant là-bas, à l’Orient, son immense disque d’or, dans le concert matinal qui montait des nids en l’honneur de l’aurore, la hiercheuse et ses compagnes marchaient toujours, marchaient inconsciemment vers la fosse. Quelquefois même, l’une ou l’autre entamait une chanson, langoureuse et naïve, dont le refrain, repris en chœur, s’envolait au ciel bien au-dessus de la fumée noire des avaleresses.

Et au retour, aux longs jours de l’année, quand les champs lui offrait des fleurs et des épis, on n’aurait pas cru quelle avait produit une telle somme de travail et de richesse. La fatigue, qui n’avait guère de prise sur elle, paraissait s’évanouir quand une première bouffée de l’airdu jouravait pénétré dans ses poumons. La ^//er^wfea^esautaitdesa berline, telleuneélégantedeson landau. Le petit mot discret lancé au cocher, elle le lançait au taqueur sous forme d’une boutade quelconque dite rébut du jour ; comme par exemple : à rvoir grand pée !

QÔ

Ce retour de la hiercheuse était souvent d’une gaîté toile. Ce n’était quelquefois que romances, cantilènes, chansons, grivoiseries, niches faites aux passants ou aux compagnons, agaceries inoffensives contre tout et contre tous. Fréquemment, un bon mot inédit soulevait d’immenses éclats de rire : un nouveau rébut était né. Le lendemain, cela se répétait dans le coron, puis dans le coron voisin et, au bout de huit jours, dans le Borinage tout entier. Si la bonne tille allait à la kermesse prochaine, vêtue de sa robe claire à pois, impuissante pour cacher cette légère courbe du dos et cette marche un peu balançante de la querquieuse à la taille , elle ne manquait pas de faire mousser son rébut. Et, après chaque portion de frites, chaque mastoque d’amandes, chaque tour de tourniquet, le rébut partait comme une fusée. Au bal du soir, entre deux verres de Louvain, l’éternel rébut battait son plein, toujours le même, toujours provoquant le fou rire.

C’était le bonheur insouciant, enfantin, de la brave fille ; rien ne le troublait. Il était celui des âmes douces et simples, des bonnes créatures, divines dans l’adversité, autant' que dans la prospérité, capables de tous les dévouements aux heures des catastrophes.

Eacliaiieuses

C’est le printemps. Le soleil, longtemps voilé par les nues hivernales et les brumes grises, fait risette là-haut, et sa gaieté réjouit tous les cœurs. Les promeneurs s’en vont, gais comme des pinsons, à travers la campagne.

Soudain, derrière la haie d’aubépine longeant la piedsente, ils entendent de joyeux chants mêlés d’éclats de rire argentins, comme si devait passer une adorable ribambelle de petites pensionnaires insouciantes et n’ayant pour toute mission que de respirer de l’air pur et du bonheur ! Est-ce une volée d’oiseaux qui fredonne ainsi ?

Attendons. La voici, cette volée d’oiseaux enchanteurs.

C’est le cortège des rachaneuses en haillons, plus noires que des négresses, robustement musclées, fortes comme des lutteurs, s’avançant pieds nus ou chaussées d’espadrilles déchirées ou de chaussons indiscrets laissant entrevoir la chair des orteils meurtris, coiffées de primitifs serre-tête de grosse toile grise, ayant, attachée au front saillant, comme le joug aux cornes des bœufs, Yhourde pesante bourrée de reÿcs amassés avec tant de peine sur les terrils enflammés.

Avec quelle joie ces travailleuses, si admirables dans leur philosophie naïve, retournent chez elles lorsque, loin des regards investigateurs des inexorables mardes, elles sont parvenues à déterrer, pour les ajouter à la lourde charge, quelques gaillettes égarées qui auront le don d’augmenter de quelques sous la recette du jour. Avec quel appétit tranquille elles pourront mordre dans la grosse tranche de pain rassis couvert de margarine. «

Amère dérision, ce sont ces pauvres filles qui respirent l’acide carbonique, le mauvais gaz tueur de santé, qui chantent ainsi en revenant du terril avec des

frivolités de jeunesse heureuse. Ce n’est pas seulement chez elles que l’on remarque cette insouciance si naturelle, cette indifférence du sort injuste. On l’observe aussi chez les hiercheuses, chez les tchons, chez toutes ces bonnes créatures boraines qui vivent de la fosse.

D’ailleurs, voyez-les aux jours de fêtes, suivez-les aux kermesses animées. Vous ne sauriez trouver nulle part gaieté de meilleur aloi, joyeuse turbulence plus communicative. Avec leurs toilettes un peu criardes, même si gauches quelquefois, mais d’une exquise propreté, d’une fraîcheur irréprochable, vous ne pourriez jamais deviner de quelles chrysalides ces charmants papillons de joie sont sortis. C’est à croire qu’aux rares jours de réjouissance, la houillère, au lieu de pousser son charbon au jour, métamorphose ses veines en filons de pierres multicolores, étincelantes de lumière, et fait fleurir en l’âme des ouvrières la bonne joie, le réconfort et l’oubli.

Rachaneuse revenant du terril

La Marchande de bonbons

'est ducasse. Un coin de la place est resté vide, car il est réservé à Catherine, la vieille marchande que tous les enfants connaissent de longue date.

Et la voici qui vient courbée sous le poids d’un vaste panier attaché à son dos par des bretelles, en manière de hotte et qui renferme toutes sortes de choses. Sous les bras, elle tient un tréteau pliant, une longue manne toute plate en osier et un vieux parapluie de famille. Un passant de bonne volonté aide la vieille, querquiée comme ein baudet , à se débarrasser de son lourd fardeau, et Catherine s’installe.

Elle place son tréteau de la façon la plus stable, ajuste au-dessus la manne qu’elle recouvre d’une large nappe à grands carreaux blancs et bleus, ouvre un à un les nombreux paquets entassés dans son panier, et édifie à petits soins menus et drôles son étalage.

Ici, les figottes, les noix et les noisettes sèches voisinent avec les amandes dorées et les raisinets enfermés dans de petits saclots pointus. Là, des macarons

roux, des moques , encadrant des caramels en papillotes. Puis, viennent les bernardins , les patiences , les pas de clicral , les éclairs, les espagnolettes, les oublies, les cornets à la crème, les tartelettes saupoudrées de sucre blanc, les tablettes en cartes — le grand régal — , les habilites, les morceaux d'avis, les bâtons de sucre d'orge, les piquantes, les boules de gomme, les succâdes variées.

Quelques oranges complètent souvent l’alléchant et pittoresque éventaire.

Sur un coin de table se trouve une petite boite oblongue, sans couvercle, ayant jadis contenu quelques jouets d’enfants. Dans le fond de la boîte, deux dés en os semblent dormir. C’est le joli jeu de pus d’ sept. La vieille Catherine connaît le faible des gens pour les jeux de hasard ; elle veut qu’il y en ait pour tous les goûts, et, du reste, ne peut-elle avoir à ce jeu autant de chance que les amateurs, si ceux-ci sont d’une loyauté parfaite? Mais Catherine juge les gens d’après elle. Le croirait-on ? Il se trouve des gaillards assez dépourvus de

scrupules pour tromper'la brave femme, un peu sourde malheureusement :

— M’ psept !.. dit un drôle en jetant les dés !

— Çà y est !... ajoute un compère...

Le tour est joué. Catherine croit de bonne foi le compère. Elle encaisse la mise et s’exécute : elle verse, dans les mains larges ouvertes du trompeur, tout le contenu de la tasse couverte des macarons et des caramels qui constituent la prime.

— Allons, èfants, à qui l'tour ?

Catherine a une patience d’ange. Elle reste en place de longues heures, ne se levant de temps en temps que pour remettre un peu d’ordre dans la boutique et combler les vides faits par les acheteurs, ou bien pour tancer quelques gamins qui regardent l'étalage de trop près, empêchant ainsi la pratique d’approcher :

— Passé vos qumègne, leur dit-elle en roulant des yeux sévères...

Elle exerce placidement son négoce, et n’a pas besoin de réclame, tellement elle est connue et appréciée. C’est à peine si, au passage d’une connaissance, elle murmure :

— Hé ! vos n nié faites nié vin te ?...

Et cet appel si simple est presque toujours entendu. Catherine ne s’inquiète ni du bagoût désordonné des débitantes de coco, de foie ou de saucisse et des marchands de guernades ou de criques. Elle se soucie peu des confrères bruyants qui l’entourent, et qui vantent leurs spécialités avec de grands éclats de voix :

— Dix bel lés g ail les peu n’ mastoque !

— Au resse, au resse, el marchand s in va !

— A prunes, à proues , é quart' ron pou é gros sou !

Elle n’entend même pas le joueur de godinette criant à tue-tête :

— Qu' ist-c' qui fait ungne?... pendant qu’il fait cliquetter les dés dans le gobelet de fer blanc.

Non, Catherine, la bonne vieille mérnée est connue. Elle a sa clientèle bien

caractérisée, sa pratique à elle. Cela lui suffit, et il est rare qu’elle doive, pour épuiser sa provision, tenir longtemps allumée la petite chandelle d 'un liard fixée dans sa minuscule lanterne. La journée a été bonne, Catherine est satisfaite. Elle replie son matériel, reporte la chaise de bois qu’on a eu la bonne obligeance de lui prêter, bavarde un moment, mange une grosse tranche de pain beurrée, avec une jatte de café qu’on lui offre et retourne chez elle, le cœur content, avec le ferme espoir de retrouver la même veine le lendemain, le surlendemain et au raccroc.

Mais ce n’est pas toujours ducasse. Aussi Catherine a-t-elle eu soin de louer une petite habitation à proximité d’une école, et, l’emplacement étant bon, elle en profite et y trouve une ressource permanente. Elle a ses habitués qu’elle choie et qu’elle dorlote en raison de l’importance de leurs dépenses qui varient du gros sou aristocratique au d’jique prolétaire. Jamais elle ne répond à l’acheteur: « On n in fait gnié ! » Les petits ruisseaux font les grandes rivières ; les centimes font des francs.

Et ainsi, la brave vieille dorlote une existence de joie et d’oubli, sans tracas et sans misère, d’une passiveté heureuse que ne peuf*eveiller ni les gamineries des djambots ni les folies des ducasses dans le ronron des ritournelles.

Le marcha iid de peaux de lapins

Marchande de b tank pierre

Avec les rayons d’or du soleil revient le temps aimé des ducasses, des pittoresques kermesses boraines. Et voici que par les chemins des types passent, les baraquiés, les marchandes de blank pierre avec laquelle on fait si proprets les ustensiles de ménage, les joueurs d’accordéon, les débitantes des foirai ls, tant et tant d'autres. Mais l’un de ces types les plus intéressants de ces gagne petit, est à coup sûr le marchand de peaux de lapins.

Entendez donc dans les rues son cri curieux : Piaux d’ies, piaux d’iapés !

Sans le traditionnel lapin, que serait le dîner de ducasse du brave ouvrier borain ?... Certes, la saucisse appétissante et sa servante fidèle, la porée , ne sont pas à dédaigner... Mais le lapin, oh ! le lapin !... Le lapin, avec son indispensable cortège d’oignons, de prunes, voire même de cassonade... C’est pour cela que, parcourant les rues et les piedsentes, le

vieux marchand de peaux de lapins contribue à la popularité du délicieux habitant dè nos garennes...

C est un malin, que ce vieux bonhomme, un expert habile dans le négoce qu il a choisi. Il ne se trompe pas, voyez-vous, sur la valeur de la marchandise et, après examen des taches , il ne cède pas facilement les deux ou trois mastoques qui doivent assurer son bénéfice quand il ira porter, au magasin de gros, ses paquets de peaux attachés aux deux bouts du bâton qu’il porte gaillardement sur l’épaule. C’est ducasse pour tout le monde : il faut que ce soit ducasse pour lui aussi, comme de juste. Le bonhomme a bien raison.

Quand les affaires ne marchent pas, que les salaires sont minimes, que le lapin se fait rare, quelle tristesse dans la voix du vieux !

« ‘Piaux d’ies , piaux d’iapés »

On dirait une mélancolique complainte sortant d’une tristesse cassée. Mais aussi quand tout va, que l’on peut à la bonne franquette se rincer le gosier d’un bon verre de France , quelle verve dans son cri classique !... Ce serait à réjouir les lapins immolés eux-mêmes !

Le marchand de sable

ous nous revoyons encore à ce temps si regretté de l’enfance, où polissons adorés de nos parents, nous suivions le vieux marchand de sable, à la figure hàlée, aux vêtements bariolés et constellés d’étoiles de rapiéçages, poussant devant lui, à vigoureux coups de bâton, une demidouzaine de roussins d’Arcadie, portant tant bien que mal sur leur dos pelés des tas de petits sacs d'étoffe grise semblabes â de minuscules sacs de farine. Ces sacs, étaient peu copieusement remplis de sable blanc destiné aux bonnes ménagères, heureuses de ne pas user trop vite les dalles bleues de la maison et les carreaux rouges du cabinet.

Inconsciemment, nous nous faisions quelquefois les petits courtiers du marchand de sable. Nous poussions malhunnêtement (sans le vouloir, bien entendu), à la consommation et quand nos mamans n’achetaient qu’un nombre restreint de sacs, nous étions navrés, le dépit se lisait dans nos yeux, car plus le marchand vendait, plus la récompense était forte pour nous. Et cette récompense, c’était une promenade â califourchon sur les braves baudets délivrés de leur charge : moins il restait de sacs, plus longue était la course convoitée. Dès lors, vous saisissez le secret de nos enfantines combinaisons commerciales.

Hél as ! le type du bon marchand de sable a presque disparu du Borinage. Ses pauvres baudets sont allés rejoindre ceux du marchand de cerises pou du vieux fier , et du racheteur de vieilles loques qui troquait ses petits poteries et ses rossignols de terre cuite contre des chiffons que nous avions pu ramasser après de longues recherches, à travers les greniers et les fournils.

Et ici, confessons-nous : il y a prescription, du reste, — combien de fois n’avons-nous pas taillé, en misérables malfaiteurs que nous étions, dans des jupons non usés, dans des pantalons presque neufs, pour trouver la quantité de loques nécessaire à l’obtention d’un de ces chers rossignols !...

Ah ! c’était le bon temps.

Chanteurs et Danseurs

1 est minuit. La ducasse a été très animée, grâce à un temps exceptionnellement propice. On entend encore au loin le grand orgue du tourniquet , moulant des airs bien plus mélancoliques qu’entraînants. De temps en temps éclatent quelques pétarades de forains, essayant d’attirer vers leurs loges les rares promeneurs qui sillonnent encore la grand’place et les retardataires se sont réfugiés dans un cabaret un peu à l’écart.

Si l’on n’observait pas les physionomies, cette enluminure caractéristique produite par l’abondance des chopes et des petits verres, on ne croirait guère qu’il se fait tard. Mais c’est fête ; il n’y a pas de retraite. On peut donc faire le dint d'tché , quitte à rendre compte de l’emploi de son temps lors de la rentrée au foyer domestique.

Françoise, la grosse cabaretière, n’a garde de chasser les clients. C’est une commerçante bien avisée et ce n’est pas parce que la laïette regorge de blanc et de monnaie qu’il faut finir la recette 1 Que la fête continue, ce sera bon profit !

— « Allons ! crie une voix de Stentor, allons ! Djosepli, perdons-in n petite !... »

Djoseph se fait un peu prier. Mais tout le monde prélude en sourdine sur le ton de la romance favorite et, l’artiste sollicité doit bientôt se rendre à la demande générale. Du reste, il ne demande pas mieux, satisfait de montrer ses talents.

Djoseph se lève. Chacun sait que sa fille a un jour participé à l’exécution des chœurs d’un cercle de la localité, dans un opéra en vogue. Elle s’en est tirée de façon fort satisfaisante, dit-on. Aussi Djoseph a-t-il retenu ce que sa fille cantot si bié et il y met l’expression voulue. Son regard devient presque poétique et ses doigts se crispent. C’est un succès vous dis-je...

Djoseph en reprend une autre. Mais celle-ci a des larira larirette à la fin de chaque couplet. Il n’en faut pas plus pour que se forme immédiatement un rond autour du chanteur et commence une danse cadencée. On applaudit. On bisse avec enthousiasme.

C’est au tour d’un autre. C’est d’abord Louis, le chanteur burlesque, espèce rare, car le Borain donne la préférence aux romances sombres, plaintives ou héroïques et aux complaintes mélancoliques. Il y a cependant des exceptions :

quelques gais compères font valoir avec raison le répertoire des chansonniers borains.

Le silence rétabli, le comique en prend une de dix couplets. Malheureusement il n en sait plus que cinq ou six et avec la permission de l’auditoire, il cante tondis cou qui sait. Il reprend une autre ariette mais au milieu de la deuxième strophe, nou\el arrêt ! Fâcheux contretemps ; hier, il l’a encore chantée deux lois d un bout a 1 autre sans aroquier. Brave Louis ! Le voilà qui recommence et, cette fois, la mémoire revenue, la verve s’en mêlant, on ne sait plus faire taire Louis le prodigue trouvère qui débite même des monologues.

— « Sapré Louis, aïus qu’il in va r’quer tout çà ?...»

Après Louis, c est 1 ate, c est Gustin, c est Tutur, c’est Ugène, les chanteurs de romances :

« Au service du Roi de France,

« Pendant trente ans j’ai combattu ..»

Puis encore :

« Je sens venir le terme de ma vie ;

« Vers le tombeau mon front s’est abaissé...»

Et même les Stances de Flégier :

. « en levant les yeux,

« J’aperçois au ciel une étoile... »

Et enfin la complainte désespérée :

« Bonjour, mon capitaine,

« Me voilà de retour,

« Puisque Jeannette est morte,

« Je servirai toujours... »

Le tout, avec reprise, en chœur, des derniers vers, reprise en laquelle éclatent des voix qui veulent dominer l’ensemble, même l’organe de l’acteur principal et qui révèlent parfois des talents ignorés.

Ensuite se présentent des artistes de génies spéciaux : le faiseur de tours de cartes, en proie souvent aux niches des gêneurs, qui connaissent le truc et qui prétendent passer pour plus malin que les autres ; le sitfleur qui fignole des fantaisies musicales de haute envergure ; l’imitation des cris d’animaux ou de chants doiseaux ; le débiteur d’histoires et d’anecdotes pour faire rire à tout sclefjer ; celui qui imite le matophore en se donnant des chiquenaudes sur la gorge ; celui qui parie d’enlever un sou placé sous le verre sans toucher à ce dernier ; celui qui s’engage, moyennant pari encore, à faire soulever une bouteille bouchée par un chat ; celui qui, n’en sachant pas plus, s’amuse à attacher des affiches aux vestons et aux redingotes qui passent devant lui,... et encore tant et tant d’autres.

Mais voici quon s’est aperçu de ce que, dans la compagnie, se trouvent les danseurs de pas, les virtuoses admirables des fameux assauts, du Borinage. Ah ! ces danses pittoresques du terroir !

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— « Un concours d’assauts ! Un concours d’assauts ! »

Il n’y a pas de musique y pas d’orgue de barbarie, pas d’accordéons, pas de tambour, pas même un malheureux clarinettiste égaré ! Qu’importe ? L’orchestre sera vite organisé. Il y a les chanteurs, le sifïleur, l’on accompagnera, sur un mode rythmique, avec les, poings labourant les tables ou les portes, la queue du billard à neuf billes, le manche de la brosse auxquels des mains habiles donneront, en frappant le sol, une cadence inattendue...

Et l’on s’installe.

Un loustic a proposé la constitution d’un jury. On pose une table dans un coin près de la porte d’entrée et les plus grands farceurs de la bande s’installent avec, devant eux, — quand il y a moyen — tout ce qu’il faut pour prendre des notes. On trace, à la craie, une large ligne sur le pavement.

C’est hue !

Une, deux, trois, quatre. Le signal est donné. Voilà le premier concurrent qui s avance, la tète haute, comme un funambule sur la corde raide. Il crache deux fois dans ses mains, les frotte l’une dans l’autre et en avant î L’orchestre improvisé va d’abord piano et le danseur esquisse de gentils petits pas bien gracieux, de mignonnes enjambées de demoiselles. Il y a là-dedans presque de la délicatesse de ballerine. Le danseur a du sourire plein les yeux et sur les lèvres. Mais la scène s’anime : il fait une manœuvre d’orteils. Il se hausse, il s’abaisse, tourne, tourne encore avec de légers sauts ; peu à peu l’animation devient plus vive. Le gaillard fait claquer sur le pavement sans trop de bruit dans le début, les semelles et les talons savamment dirigés. Il croise les pieds, les genoux, lève les bras comme pour jongler avec des boules imaginaires. Ensuite, les mouvements s’accentuent, se précipitent. Les pirouettes succèdent aux pirouettes ; les sauts sont plus élevés, plus saccadés, plus précipités, au fur et à mesure que les poings tambourinent avec plus de force, que les manches de rosses et les Cannes martellent plus énergiquement le sol.

Bientôt, à ces instruments d’occasion se joignent des bruits de chopes, de plats de fer blanc, d’ustensile disparates et dissonnants recrutés de-ci de-là dans la maison, au grand dam de la cabaretière. L’orchestre devient une cacophonie sans nom, un tintamarre d’ou sortent des cris, des hurlements de tous genres. Le danseur ne veut pas se laisser démonter et il prétend dominer l’indomptable mouvement ; on l’applaudit, du reste, à tout rompre. Il se sent entraîné par une force invincible. Une véritable fièvre s’est emparée de lui ; il se retourne, monte, descend, remonte, court, galoppe, trépigne, lance les pieds, les jambes, le corps, en avant, en arrière, avec une fougue inénarrable ; on le croirait devenu fou furieux...

Tout à coup l’accompagnement s’évanouit comme par enchantement, après un formidable crescendo ; le danseur donne un grand coup de talon capable d’enfoncer le pavement dans la cave. C’est le point final ; c’est tout.

Le concurrent essoufflé, s’éponge :

— A ein aute, esscaup-ci !

Et c’est un autre, puis deux autres, puis dix quelquefois qui lui succèdent,

Les jurés, majestueux, délibèrent en vidant des chopes, et comme le concours ne peut finir trop vite, il ne décernent que quelques rares distinctions au milieu des braves enthousiastes, décidant même que certains autres concurrents doivent rebarrer et se soumettre à une nouvelle épreuve.

Mais souvent se passe aussi un incident joyeux. Pendant que les concurrents se préparent à la nouvelle lutte, les membres du jury sortent pour un motif quelconque, après avoir payé leur consommation en cachette, et — bonsoir ! — on ne les revoit plus...

Le lendemain, ils apprennent qu’en les attendant, on s’est chamaillé ferme et que si on ne les avait pas retenus , les concurrents se seraient battus, que certains des danseurs dépités ont tiré leur paletot et ont voulu entraîner un adversaire à la porte et que, finalement, on a dû aller chercher des champêtres pour mettre tout le monde à l’ordre et... à la porte. Mais rien de grave, en somme. Et puis c’était un soir de ducasse...

Le pêcheur

Le poisson, disent les zoologistes, est un vertébré aquatique, à sang froid, à peau écailleuse et pourvu de nageoires. Pour le pêcheur borain, tout cela n’est que du flamind : le poisson est une bête, très bonne à frire, qui se nomme percot, rosse, aupielle, anguille, brochet, peu importe ; qui nage dans le canal ou dans la rivière et qu’on attrape difficilement, si l’on n’est pas expert en l’art de manipuler le pain à l’huile d’olives, de préparer les asticots, de choisir les vers, de s’approvisionner de ca{éles, de combiner les amorces pour amener les victimes près de l’appât, et, enfin, découvrir les bons endroits où abondent les mordâches.

Il est bien entendu que nous ne nous occupons que de la pêche à la ligne et non de ces modes de pêche clandestins dont Y arivolant est un des plus perfides ornements. Ces procédés, du reste, sont presque toujours des spécialités de gavieux.

Bien que l’on ait jadis insinué que certains borains ne pêchent que pour avoir l’air de faire quelque chose et pour ne pas être considérés comme des fates, on doit reconnaître que, pour passer des nuits entières sur la rive d’un cours d’eau ou se laisser rôtir en plein jour sous les rayons inhumains d’un soleil de plomb, aux seules fins d’observer les mouvements d’un bouchon indicateur flottant à la surface de l’eau, il faut être pourvu d’une bonne dose de courage doublée d’une patience sans .égale.

Le pêcheur borain possède, en son cerveau, un véritable bulletin météorologique, et il peut prédire s’il reviendra bredouille ou si ce sera camelote.

Notons, en passant, cette différence de signification entre le mot camelote borain et le même mot français, plutôt désavantageux.

Le pêcheursâit donc que le vent est bien ou mal mis et. si dans le second oas, il se décide malgré tout à partir pour la pêche, c’est avec l’espoir secret qu'il ira mieux tantôt, qu’un miracle quelconque bouleversera le baromètre en sa

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faveur. Il a, disons-nous, la profonde expérience de la nature et il l’applique adroitement à l’art dont il est si féru et dont il connaît le fonds et le tréfonds.

Dès le matin, il prépare ses boîtes et ses petits potisses dans lesquels le pain, les vers, les casets, les asticots, sont précieusement enfermés. Il choisit ses meilleures lignes, aux fils de crin ou de soie, qu’il a confectionnées lui-même. Il se munit de deux grosses tranches de pain bis que la ménagère a enduites d’une couche épaisse de frais monjroumâche préalablement salé et poivré. Une gousse d’ail complète parfois les virves. Le tout est introduit dans une carnassière ou un sac que le pèchêur suspend à son épaule, au moyen d’une vieille courroie ; puis on ajoute la malette destinée au produit de la pêche. Le bonhomme constate qu’il n’oublie pas sa pipe, son paquet de tabac et les quelques voiles indispensables aux trop longues heures d’attente. Une petite chique cela ravigote. Et alors, à rvoir , grand'pée : le pêcheur se met en route, heureux comme un actionnaire de Belle et Bonne. Il a l’air si débonnaire que les carpes elles-mêmes, si elles n’étaient muettes, le féliciteraient de sa bonne tenue. Il va se placer à son endroit de prédilection et, surtout, pas trop loin du petit cabaret où il pourra aller, de temps en temps, chuffler le verquin , complément du succès ou consolateur des déceptions.

Il lance enfin, d’une main experte les fils conducteurs des matelotes rêvées ; plante une ou deux lignes dans le sol et en tient ordinairement une à la main.

La parole est alors à la chance... et à la patience ; nous ajouterions volontiers et au silence , le silence ayant en ce moment solennel une certaine éloquence.

Bientôt les bouchons accusent des mouvements significatifs, de petites secousses presque imperceptibles ; puis leurs mouvements s’accentuent jusqu’à la submersion totale. C’est l'instant décisif. Le pêcheur tire la ligne et voit, tantôt avec dépit, remonter l’hameçon dépourvu d’appât ; tantôt avec joie, un joli poisson d’or et d’argent se débattant comme un diablotin qui, détaché avec de grandes précautions, s’en va mourir au tond de la malette fatale.

Il arrive quelquefois aussi, qu’après un séjour un peu prolongé au cabaret, le pêcheur constate que l’un des bouchons a disparu sous l’eau et que le roseau de la ligne est fortement plié. C'est au moins une baleine qui mord. Et, en effet, c’en est une... de vieux parapluie cassé ; à moins que ce ne soit une bottine ou... un hareng-saur amené là par une main amie.

Le pêcheur borain ne dédaigne aucune proie. Grands et petits poissons sont favorablement accueillis. Tout fait farine au moulin ; on fait bien des gros plats avec de fins morceaux. Il n’a pas lu La Fontaine :

« Petit poisson deviendra grand,

« Pourvu que Dieu- lui prête vie ;

« Mais le lâcher, en attendant,

« Je tiens pour moi que c’est folie...

Mais ce que La Fontaine a écrit, a été répétéentermesqu’il comprend mieux:

« Cont’s de pichon, cont’s de pâpâe,

« Vaut mue in djône in s’mâen, que deux su l’hâe...

Et encore :

« El petit pichon grandira.

« Si l’bon Dieu né l’ tait nie morie ;

« Mais d’conseille au si qui l’perdra,

« D’ni compter là d’sus pou l’iachie,

« Parqu’cn sait çou qu’on pierd, mais nie çou qu’on ara... »

Quand l’onde a été ingrate envers lui, que pas un mordâche ne s’est manifesté, le pêcheur est évidemment vexé ; mais il n’en laisse rien paraître et, si un passant lui demande :

— Hé bé ! on n’a co rié attrapé ?...

— Oh ! d’viés seul’mint d’arriver, répond-il, bien qu’il soit au poste depuis de longues heures.

Le pêcheur borain a ses diminutifs: les djambots que l’on rencontre en foule, dans les prés le long des fossés, à l’ombre des saules, pêchant à {- cspino ques et ceux qui vont dans les rivières peu profondes, pieds nus et pantalon retroussé jusqu’au genou, guettant, armés de fourchettes, les cabots réfugiés sous les pierres.

Famille boraine

Françoise est une ménagère boraine comme il y en a beaucoup. Ni meilleure ni pire qu’une autre. Elle a les qualités d’une voisine, les défauts d’une deuxième voisine, le caractère complet d’une troisième.

Elle a beaucoup de ruses pour lier les deux bouts ensemble dans son ménage ; mais elle trime ferme et elle parvient à ses fins. Songez donc : on est à six dans la famille. Elle, tout d’abord ; puis son homme, une djône fie, un djônc homme, el djambot, cinq, et la maison, six.

Son homme, c’est Antoine, le crosseur renommé bien qu’il soit gaucher ; vous savez, celui qui fait des trajectoires invraisemblables à chaque coup de solette, même quand celle-ci n’est pas in belle ; celui qui ne donnerait pas son mercredi des cendres pour tous les biens de la terre ; mais qui a l’immense tort, aux yeux de Françoise, de revenir à la maison avec des ber douilles jusqu’à ses bretelles. Au demeurant, homme rangé, travaillant tous les jours, remettant sa semaine tout entière, et qui, en dehors du crossage, tourne lui-même ses soûles et arrange ses fûts et ses fers. C’est plaisir de voir sa crosse magnifique garnie d'une riche poignée de ficelle et de velours, rehaussée de clous dorés.

Il se plaint amèrement de ce que les belles parties dans les camps disparaissent à cause des ceinsiers qui, à son avis, deviennent grignards, et interdisent l’accès de leurs terres. Les concours à la planche n’ont rien d’attrayant pour lui, car il a le bon grand air sain en moins

On ne les verra plus, dit-il, ces grands défs de jadis, à travers les champs borains, auxquels participaient les plus forts champions des environs ! Quelle superbe envolée que celle de ces solettes de buis ou de néflier, lancée par des bras vigoureux, lesquelles, après avoir chifflé à travers l’espace, comme des balles de fusil, venaient s esclaquier sur les portes ou les fenêtres barricadées des petits cabarets chéris des crosseurs ! ■ j.

Antoine se rappelle encore le temps où des cabaretières, gaillardes et joufflues, s’en allaient aussi, le jour des cendres, faire la partie de crosse avec les habitués, et, ma fois, elles donnaient d’aussi fels coups que bien des hommes.

El djone fie à Françoise , c’est Hermance, une brunette à la mine éveillée, qui apprend le métier de couturière. Elle est intelligente et avec cela, instruite : elle sait lire la lettre escrise. Elle connaît son métier. C’est elle qui raccomode les affaires du père et du fils. Mais Erançoise ne compte par trop sur elle pour l’aider dans l’avenir. Celui qui escompte l’appui de ses enfants pour plus tard, peut, croit-elle, mettre scs dints sus V guer nier . D’ailleurs, elle a remarqué que Mimile, le ferronnier d’en face, cherche à parler à Hermance. Elle ne s’opposera pas au mariage, car c’est un brave fieu, très tranquille, pas brichaudeux du tout. Ce n’est pas comme l’autre voisin, Totor, qui kutguinse huit jours par semaine... sans exagérer.

Cependant, Françoise n’est pas tout à fait satisfaite de sa fille. Elle est courageuse, soit, mais elle est rière et se franche un peu trop. Elle veut aller à-q-airs de riches et cela ne va pas à sa mère qui dit que les gens peuvent en déduire qu’on a été au pillage Dégorgé. Oh ! ce n est pas sa mère à elle qui lui aurait permis de remplir de jupons et de falbalas tout un bonheur du jour ! « Les djônes fies de tout méfnant, s’écrie-t-elle, font plus de train à tous lés djoues qu’on en faisait dans le temps peur à aller à Y Ascinsion de Frameries ou à la Peut' coûte de Wasmes.

Albert, un grand jeune homme déjà, qui a tiré voici deux ans et qui a pris le bon numéro que vous pouvez voir, encadré, au-dessus de la dresse, est le garçon dé s manière. Elle ne voit que par ses yeux. Mais il faut savoir, qu’à dix-sept ans, il avait déjà mis au moins dix mouchons en bas de la perche. Dans tous les coins de la maison, il y a de petits bouquets de fleurs artificielles provenant de ses succès ; il y aura un an le lundi du raccroc, il a été roi de la Fanfare et le mois dernier encore, il a eu le maître-prix à un tir important. Aujourd’hui, il parle même d’aller aux grands tirs à vingt-cinq francs.

Tous les dimanches, sa mère prépare de bonne heure ses loques, quelle dépose sur le lit, au cabinet. Quand il est bien propre, après s’être lavé au blanc savon, il s’habille prestement ; sa sœur Hermance lui met sa cravate, le démêle, met sa casquette droite et donne un dernier coup de brosse au collet dé s casaque. Il prend son arc, enveloppé dans la longue gaine de toile cirée, au haut duquel se balance le bracelet de cuir ; suspend à son épaule Je carquois de fer blanc contenant quelques bonnes flèches, et le voilà parti pour la gloire.

Sur le champ de la perche où on le connaît déjà si avantageusement, il ne quitte pas les hommes de son peloton, attendant son tour avec patience. A son premier coup, il ne fait que rifter un mouchon. Au passage de la flèche, on a entendu des lèvres faire : euhff ! Albert, décontenancé, se contente de porter la main à la nuque et de se gratter un peu les cheveux. C’est à recommencer, voilà tout. Il débande son arc, va boire une chope... ou deux... ou trois, croque quelques gailles ou neusettes achetées à une petite marchande qui lui a offert sa marchandise de sa voix chantante : « Masioque de neusettes ?» Pour tuer le temps il va tenter la chance à l’un de ces joueurs de courroie ou d'ancre-pique-trèfle

que 1 on rencontre toujours à proximité des perches, en dépit de la vigilance des gardes-champêtres. Mais quand son tour de tirer est revenu, Albert est plus heureux. Sa flèche heurte le verguéon avec un bruit sec et retombe en même temps qu’un mouchon richement emplumé. Des cris de joie éclatent; Albert exécute un petit pas sur place ; le tambour bat le rappel, les compagnons du peloton se rassemblent, et rapataplan , plan plan, plan plan ! le groupe va arroser le prix à La belle vue de la perche ou à La réunion des tireurs.

Le soir, Albert, après d’assez copieuses libations aux chapelles du chemin, rentre fièrement chez s maniée. Si l’on n’est pas encore couché, il montre les belles pièces de chonq francs gagnées, ainsi que le glorieux mouchon ; il dévore un volumineux chanteau beurré accompagné d’un morceau de bouilli du dîner ; puis va dormir à poings fermés jusqu’à ce que Françoise lui 'crie : « Albert , iéf-té , il est temps ».

Il étire les bras, baille, murmure dédjà et se lève, résigné à abandonner son bon somme : quand on s’amuse bien, il faut savoir bien ouvrer.

Le père, le fils, la fille partis à la besogne, restent à la maison Françoise et le djambot. Celui-ci, après avoir été passablement débarbouillé, déjeune en brichaudant et raspandant beaucoup sur la table, ce qui ne lui amène pas précisément de nouvelles preuves de sympathie maternelle ; il quitte à son tour le logis pour se rendre à l’école, à moins que, de connivence avec des bambins du voisinage, il n’aille taire le losse, ce qui veut dire Y école buissonnière. Mais qu’il se défie, car si s mon frère le savait , il aurait tôt fait de l’envoyer bouter ou ramasser caillaux avec les autres.

Une fois seule à la maison, Françoise remet les loques à place , après les avoir despourées convenablement. Cette opération est souvent accompagnée d’un remarquable monologue vulgairement nommé berdellage et inspiré surtout par les poussières de toubac et les escafions de gailles ou de noisettes trouvés dans les poches. La ménagère, son cabas ou son grand quertin sous le bras, va faire ses courses, à la boucherie chercher des grillades pour ses hommes et des ossieaux pour mettre à la soupe, au fourboutier acheter' espinasses, les dames, le cher fw et, le reste,' à sa marchande de beurre ; au boutique , — c’est l’épicerie qu’elle désigne ainsi, — où elle pourra clabauder un peu, pendant que l’on alignera sur le comptoir les nombreux petits saclots de poivre, sel, café, chicorée, sucre candi , castonâte , amouscdte et autres denrées. Après avoir fait le compte des saclots et avoir payé comptant, en bonne pratique qu’elle est, elle introduit la marchardise dans son quertin. Elle boit alors, à petites gorgées, la minuscule jatte de café bouillant qui lui a été offerte par la boutiquière, et s’en va, la conscience tranquille, bien heureuse de ne pas lai re de dettes chez les commerçants.

Elle se décide à rentrer chez elle, car il faut r attendre ses hommes. Mais il arrive souvent qu’elle rencontre une amie quelconque au seuil de sa porte :

— Rintre{, il a si longmint qu'on nvos a pus vue ! Justémint , F m faut fait du café !...

Et après quelques simagrées, l’amie entre. Françoise rallume le feu, moud quelques grains et en passe une petite goutte de nouveau. Les deux femmes entament une conversation à perte de vue sur une kyrielle de sujets différents,

asant de tout, du m ariage d'une telle, du ménage d’une autre, de Djean , de Djacques, de Djenne , et, lorsque l’amie s’en va, Françoise la ramène sur 1 epas de sa porte, lui recommandant bien de ne plus faire si longtemps sans venir. Mais, comme si les deux commères n’avaient pas assez bavardé, elles entament, sur le trottoir, une nouvelle bavette qui ne cesse que quand il est grand temps de mettre la soupe au feu pour les hommes qui vont revenir du charbonnage.

Si Françoise est une femme d’une placidité exemplaire en temps ordinaire, il n’en est pas de même les jours de cuitées et le samedi. Oh ! le samedi !... Ce jour-là, elle est inabordable et c’est bien pire encore quand c’est le jour de la kermesse. Défense de berdacher ou de toucher à quoi que ce soit, car Françoise, aidée de sa fille, a mis de la couleur sur tout, même sur les manches de brosse, et dans les coins et recoins de la maison, on respire une odeur de badigeonnage et de goudron ; les poêlons, les casseroles, tous les ustensiles de ménage ont été récurés ; on pourrait s’y mirer. Cette Françoise qui, hier encore, goûtait la tarte fraîchement cuite et le pagnon au sucre de la voisine, — à charge de revanche, sans doute -- viendra, telle une Furie, la traiter de toute sorte de vilains noms , pareeque cette voisine s’y est prise trop tard pour nettoyer son richot , et que ses berdouilles sont venues salir ce qui avait été balayé avec un soin si méticuleux. D’ailleurs, on le dira au champette quand il passera tcut-à-l’heure.

En somme, la ménagère boraine est généralement, propre, soigneuse et courageuse et, si l’on peut lui reprocher certaines imperfections, elle n’en est pas toujours responsable, car il faut tenir compte du milieu dans lequel elle vit.

Il faut élever les braves jeunes filles du peuple avec de la pratique et non de la théorie ; leur apprendre à faire de bonne soupe, à conduire la maison avec goût, ordre et clairvoyance'. Il est indispensable surtout de leur faire compendre que la fréquentation assidue des écoles ménagères viendra puissamment en aide à leur intelligence et à leur bonne volonté.

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