‹ Le BorinageChapitre 7 sur 9 · UNE OUVRIÈRE DE CLIQUAGE · texte numérisé non relu

UNE OUVRIÈRE DE CLIQUAGE

Vers onze heures, aux sons bruyants des cloches, une procession brillante se rend au Calvaire à la rencontre du pélérinage. Le cortège s’avance majestueusement, musique en tête, menant triomphalement la gente Pucelette. Des prières sont dites auprès du grand Christ du Calvaire, et l’on ramène la statue de la Vierge et les pèlerins à l’église.

De nouveau, la Pucelette, diadèmée de plumes, s’offre, dans sa robe brodée d’or, à l’admiration de la foule. Elle salue et sourit, puis, le prêtre jette sa bénédiction à la cohue des pèlerins. Aussitôt, ceux-ci se dispersent sur le champ de foire, en quête d’un appel de saltimbanques ou d’un coin d’ombre pour avaler leurs maigres croûtes qu’ils trempent d’une pinte de bière.

Aujourd’hui la vogue du pélérinage et de la procession persiste encore. La population féminine est avide du spectacle, attendrissant pour elle, qu’offrent ces bambines frisées et pomponnées défilant en bon ordre, aux battements rhytmés des tambours de confréries, tandis que les mères tressaillent d’orgueil, en essuyant des larmes de joie, dissimulées à peine.

Un jour de douleur, quand le malheur ou le deuil frappait à leur porte, l’esprit désespéré, les membres rompus, les épouses et les mères ont formulé des vœux, afin que revienne la chance, que renaisse la santé ou que réapparaisse le honneur. Réfugiées dans

leur piété naïve et simple, asile de leur misère grande, elles courent aux Vierges réputées porter l’offrande de leurs lamentations, de leurs prières incomprises et de leurs maigres ex-votos.

On les rencontre par groupes pitoyables à la Chapelle de Notre Dame de Pitié, soit à la Chapelle de Wasmes, à la Chapelle du Coron, ou près de la Châsse du Grand Saint-Ghislain.

Et leurs tristesses s’endorment et se fondent à l’égrènement monotone de leurs chapelets de buis.

Réfugiées dans leur piété naïve et simple, les femmes malheureuses courent aux Vierges réputées porter l’offrande de leurs lamentations.

I l est un élément essentiel de ces cortèges antiques, qui est aujourd’hui disparu. On ne revoit plus, en effet, dans les processions, les corporations naguères vivantes et prospères qu’étaient les confréries.

Il y a\rait la Confrérie de la Vierge, celle de Ste-Barbe, celle de St-Arnould,

celle de St-Roch ; puis St-Martin, St-Eloi, St-Sébastien avaient aussi la leur. Bref, tous les Saints de l’église et tous les patrons des différents corps de métiers étaient honorés par tous les Confréries particulières.

Chaque année, ces associations présidées par leur Mambour respectif, participaient à un tir à la perche afin d’élire leur Roi. Les Confrères, l’arc sur l’épaule et le carquois au poing, défilaient derrière le tambour et le fifre, sous la soie flottante de leur drapeau brodé, et se rendaient sur la plaine où s’élevait leur apââ. Chacun des membres lançait à son tour une flèche, afin d’abattre quelqu’oiseau embroché à l’extrémité effilée des vergueyons. Quand le tir finissait, celui qui avait fait tomber le dernier oiseau était proclamé Roi de la Confrérie. A lui était échu l’honneur de parer sa poitrine de la Toison d'argent insigne de son autorité, et de parader à l’église ainsi qu’aux processions.

Aux chants aigüs du fifre, scandés par la sourde batterie du tambour, les Confrères, en pantalon blanc, en sarrau bleu et coiffés d’un chapeau haut, s’avancaient lentement et cérémonieusement, fiers du rôle important qu’ils croyaient remplir.

errière eux, marchait à cette époque, dans le cortège religieux, une autre confrérie bien plus importante : c’était celle de nos braves Capitaines de Ducasse. Confrérie indispensable, celle-là, car sans elle, pas d’aubades, pas de danses, pas de kermesses !

Pour être élu Capitaine , il fallait aussi faire preuve d’une grande adresse et d’une vigueur corporelle bien développée.

Quelques semaines avant les fêtes annuelles, on plantait au milieu de la Grand’ Place, une perche au haut de laquelle était fixé un gros oiseau de bois.

Tous les concurrents venaient successivement jeter à tour de bras, une bûche — un berleingn , comme ils disaient — pour décrocher la Biette perchée à la pointe du mât. La lutte ne se passait pas sans péripéties drôles et amusantes, ni sans échanges d’invectives acerbes et pittoresques. Mais dès qu’un adroit jouteur avait fait choir la Biette , il y avait des explosions insensées de joie, de la part de ses partisans. L’heureux vainqueur devenait pour toute l’année, Mèneux de Ducasse et choisissait à sa préférence, les camarades qui devaient l’aider dans sa tâche convoitée.

Ah ! quant au cours de la semaine qui précédait la kermesse ils arrivaient décharger sur la Place leurs grands chariots remplis de sapins verts, abattus dans le bois de Ghlin, c’était déjà comme de la joie, qu’ils apportaient dans les branches ! Les gamins désertaient l’école pour courir à leur rencontre et pour les suivre dans leur travail.

Aussitôt nos Capitaines se mettaient à l’œuvre. Ils encadraient la place de hauts sapins ; ils en plantaient deux — les plus beaux — à la porte du mayeur ; puis ils dressaient les autres près des demeures des notables de la commune. On payait cher, alors, cet honneur. Ce sapin constituait une distinction qui désignait

les gens comme étant les plus huppés ; et la vanité aidant, les sapins montraient leurs têtes vertes dans toutes les rues.

Le Vendredi, il s’exhalait de toutes les maisons, des odeurs appétissantes de pommes et de pruneaux cuits. Les ménagères confectionnaient leurs tartes, et bien avisées, elles semaient de la farine en croix sur le devant du four, avant d’y introduire leurs belles pâtisseries dorées et les quelques peignons au chuque fabriqués avec le surplus de la pâte.

Dans les rues circulaient des marchands porteurs de hottes et de bâtons â lanière, venus de Strambruges et de Quevaucamps, criant : « Piaux d’iief ! Piaux d'iapein ! » et achetant les peaux des animaux sacrifiés pour les régals prochains. Plus avant, le marchand de cerises tapait sur le dos de son baudet qui portait deux énormes paniers plein de fruits rouges ; et il hurlait à tùe-tête : « A chenses ! A cherises ! ‘Pou don fier et des claux ! » Derrière eux arrivaient les Capitaines. Ils allaient donner des aubades et collecter l’argent nécessaire aux frais de la ducasse. Partout, ils étaient les bienvenus. N’apportaient-ils pas déjà un peu d’allégresse et l’espoir de grosses réjouissances ? Aussi, pour eux, était la première tarte retirée du four, la plus chaude et la plus odorante. On la leur faisait manger, en l’arrosant de lampées de bière mousseuse.

Mais qu’ils étaient beaux le Dimanche ! Coiffés de bicornes emplumés et la taille serrée d’une large ceinture rouge frangée d’or, bien tendue sur leur redingote noire, gantés de blanc, tenant une mince badine de jong cravatée d’une faveur rose, ils marchaient, fiers, à petits pas, pour ne point souiller la blancheur immaculée de leur pantalon. Chacun était accompagné d’une fillette frêle dans sa robe blanche et dans ses nœuds écarlates, qui était sa Danie-deplace.

Dès le matin, précédés de leur musique, ils arrivaient à l’église prenaient place au Chœur, pour la grand’messe, et tenaient rang après les confréries dans la procession, car ils étaient, eux, les héros du moment.

Quand ils avaient dîné chez leurs Pâmes , mangé la saucisse aux épinards, le lapin aux oignons et le jambon traditionnel, sans compter les tartes, ils promenaient les fillettes aux cadences de leur orchestre bruyant.

Le soir venu, ils menaient les danses ; ils formaient ie rond, rangeaient les quadrilles, commandaient aux musiciens et percevaient à chaque ronde une dîme légère.

Leur gaieté tapageuse et leur jeunesse mettaient peu à peu en branle tous les ducasseurs et d’un coin de la place à l’autre, se déroulait une sarabande interminable.

Trois jours durant, ils poursuivaient ainsi leurs promenades, jusqu’à la nuit, avec leurs petites Dames-dc-place e t, toute la soirée, avec tout le village en fièvre autour d’eux, ils faisaient leurs sauts, tandis que leurs musiciens haut perchés sur des planches, lançaient aux échos leurs entraînantes variations.

La première Kermesse ainsi follement achevée, les vaillants Capitaines remisaient leurs jolis cosjumes jusqu’au Seint-Muchet (Saint-Michel) : leur rôle

devenait plus important encore pendant cette période, car elle se terminait le Mercredi par la fameuse journée des Durmenés, à laquelle devait succéder quinze jours plus tard le Raccroc et le brûlage de l’Homme de s tragne.

os dMeneurs de Ducasse recommençaient leurs rondes, leurs aubades et leurs danses avec un entrain plus endiablé et une fougue plus sauvage, et, quand se levait le jour des ‘Durménés toute la population était sens dessus-dessous.

Etait-ce, ce jour, la revanche des petits et des malheureux que la misère tenait forcément éloigné des régalades et des goinfreries festivales, et qui, ce Mercredi, grâce à la générosité de tous, pouvaient à leur tour, s’emplir la panse de viandes, de tartes et de bières ? Etait-ce la revanche des époux tenus habituellement en laisse par les femmes, et qui, ce joyeux Mercredi, rompaient toute attache, quittaient leur foyer, pour une journée de gaieté pétulante d’ivresse et de folie ?...

Les ‘Durmenés Paturageois n’offrirent jamais de point de ressemblance avec ceux de Jemappes, qui promenaient sur un âne, le visage tourné vers la queue, le dernier marié de l’année, grotesquement accoutré. Ils n’avaient point de parenté avec ceux de Cuesmes ou de Peissant, près de Binche.

Le jour des ‘Dunnene's était surtout la journée des pauvres qui pouvaient bien aussi goûter à bon marché aux réjouissances dont ils étaient privés le restant de l’année.

Journée de régals, de rasades, de farces naïves, enfantines et grossières !

Déguisés, grimés, peints, bariolés de rouge, de noir, de bleu, jambes nues et teintes, ou bien enveloppés de jupons, caracos et de cendrinettes blanches, les Durmenés s’organisaient par groupes derrière une viole ou un harmonica, ou un tambour, soit même une grosse caisse, et dès le matin, ils allaient de maison en maison, où on leur remettait des quartiers de tarte, des morceaux de jambon et de rôti, ainsi que des tranches de pain, qu’ils mettaient dans des paniers ou dans des hottes dont ils étaient porteurs. Ils absorbaient sur place la bière qu’on leur servait. Leur course était entre coupée de danses sauvages, de cris bruyants et de chansons drôles.

A midi, les plus sages rapportaient à leur famille le produit de leur quête, et tous s’en régalaient largement.

Puis les bandes se reformaient plus tapageuses et plus excitées que le matin. Et c’étaient alors des contorsions effrenées et des mélopées barbares qui se confondaient avec les timbres plus ou moins enroués des violes et des trompettes. Ainsi se passait la journée, en des saturnales sans retenue, en une orgie de boustifail les, de beuveries et de clâmeurs.

Le soir venu, tous les groupes revenaient sur la Grand’Place pour assister au Compage d’elf Boche. De toutes les rues arrivaient des bandes de Durmenés en goguette, dont la démarche dansante et lourde était rhytmée encore â grand’-

peine par les tambours, les harmonicas, les orgues, les fifres et les grosses caisses. La cohue en liesse s'augmentait de tous les curieux du village et des alentours. A ce moment là, il se formait un tassement énorme, comme une houle humaine, marquée par les tètes et les épaules qui s’élevaient incessamment pour retomber aussitôt. Le sautillement sur place était, malgré la brutalité des bousculades, sans arrêt et sans repos.

Curieusement on se pressait autour du petit kiosque, au haut duquel, les acteurs connus allaient représenter le court et grossier Mystère du Compage d elï Boche.

Le patient, porteur d’une bosse énorme constituée par une vessie pleine de sang, était étendu sur une table et maintenu puissamment par des aides. Alors, le sacrificateur s’affublait de larges bésicles et mesurait de son compas le volume de la gibbosité ; il en établissait la largeur et la longueur à l’aide de son mètre ; il la répèrait, puis, après avoir longuement réfléchi, il tentait d’y appliquer la scie, ensuite il s’efforçait d’y faire mordre la varlope ; et, pendant ce temps, sous le théâtre, l’océan humain roulait ses vagues oscillantes, aux sons déchirants et et sauvages de l’enragée musique, toujours infatigable.

A plusieurs reprises, l’opérateur recommençait ses tentatives infructueuses : et, rien n’était effrayant comme le spectacle de tous ces visages rougis, noircis ou bariolés, mal éclairés par la flamme fumeuse d’un falot, et courbés sur le malheureux patient que l’on semblait vouloir cruellement torturer.

Enfin, la réflexion ayant porté ses fruits, le bourreau souriant et décidé, enfonçait profondément d’un coup de maillet, une gouge dans la vessie tendue ; et tout aussitôt giclait un large jet de sang qui inondait les spectateurs les plus rapprochés.

Ainsi débarrasée, la victime se redressait d’un bond vigoureux, et, là-haut, sur l’estrade branlande, s’élevaient des cris et des hurlements de victoire au milieu de sauts furibonds. La sarabande échevelée se confinait ainsi, pendant que de toute la foule montaient des clameurs plus perçantes et des résonnances plus assourdissantes de musique, dans des poussées plus frénétiques et plus brutales.

Une heure plus tard, tout dormait au village, à part les ivrognes titubant dans l’obscurité des rues et des ruelles.

L’acte dernier des réjouissances annuelles était terminé : il ne restait plus à jouer bientôt, qu’un épilogue très touchant dans son symbolisme.

Le Raccroc , le vieux Raccroc allait mettre encore un peu de joie dans les cervelles, et beaucoup de mélancolie dans les cœurs.

Après un dernier Dimanche de plaisir, on voyait, dès le Lundi matin, la bande des Capitaines commencer sa dernière promenade ; pour la dernière fois de l’année, les galants lurons allaient parader et semer leurs aubades joyeuses, en exhibant Yhomm destragne, c’est-à-dire, l’homme de paille. Ce dernier était

représenté par un manequin formé de paille dont on avait bourré des vêtements de houilleur et qu’on avait accroché au haut d’une perche.

Cet homme de stragne personnifiait la Kermesse. La lamentable défroqué était promenée dans toutes les rues, entraînant à sa suite tous les garnements du village. Au soir, quand les beaux Capitaines avaient donné le signal de l’envol dernier des danses coutumières, ils faisaient accomplir à Y homme de stragne sa dernière tournée à travers la foule assemblée sur la Place, aux sons lugubres d’une marche funèbre pleurée par l’orchestre ; puis, formant au milieu de la cohue, une large enceinte, ils érigeaient la perche à laquelle pendait déformé, le triste symbole des joies accomplies.

Tout-à-coup, la flamme jaillissait, léchait en crépitant Yhomm de stragne, le pénétrait partout, le dévorait et s’élevait, victorieuse, dans le ciel noir, en craquantes étincelles... L7 lomtn de stragne n’était plus; ses cendres chaudes jonchaient le sol battu par les danses. Les Kermesses étaient mortes, et leurs cendres parsemées - — dès que le soleil du prochain printemps réapparaîtrait à l’horizon — renaîtraient de nouvelles kermesses jeunes et vivaces, toujours chères à la jeunesse et aux cœurs énamourés.

Des pratiques similaires ont lieu dans beaucoup de communes. Ainsi, à Hyon, près de Mons, on enterrait la ducasse le jour des Durmenés. On recueillait tous les reliefs des repas copieux des jours de bombance, dans un grand cercueil, et du haut du pont, on le vidait dans la rivière.

C’était dans une charrette traînée par des ânes que l’on allait à Thieusies ramasser de maison en maison les restes des tartes et des jambons. Ensuite, toute cette mangeaille était étalée au milieu de la Grand’Place, sur des tables, et chacun pouvait aller se régaler à sa fantaisie, mais surtout, ceux-là que leur pauvreté empêchait de manger à leur appétit chez eux.

A Chercq, à Celles, on enterrait au centre de la Place, une large tarte que l’on avait processionnée dans toute la commune.

Dans le Haut-Pays, on personnifiait également la kermesse, par un grand bonhomme de paille affublé d’oripeaux grotesques. A Quévy-le-Petit, l’homme s’appelle Béria ; à Aulnois, on le nomme Lambert. Le dernier soir de la fête, on brûle Béria et Lambert aux sons d’une marche funèbre qu’accompagnent les gémissements moqueurs de la foule qui danse une ronde lente...

Ainsi, le peuple marque à sa façon — caractéristique, toujours — les sentiments qu’il éprouve.

out est éteint. La musique a tu ses accords lugubres... Octobre frappe à la porte du calendrier. Brrr ! !... Le vent froid commence à souffler et à mordre les oreilles.

La journée de travail accomplie, chacun rentre en sa demeure et

s’assied au coin de l’âtre, sous le haut manteau de la cheminée à bavolet rouge, près de la niche conservée encore, dans laquelle, autrefois, trônaient les Dieux Lares quand ils veillaient sur les foyers de nos ancêtres.

L’hiver est là avec ses giboulées, ses gelées et ses neiges ; il s’avance à grands pas. Alors est arrivé dans tous les villages borains, le moment si doux des eschriennes. On va s’assembler en rond autour de la cheminée hospitalière de la maisonnette du voisin. A la lueur d’une chandelle ou d’une pauvre lampe — souvent d’un crachet fumeux — les femmes tricotent automatiquement ; les

aïeules font tourner la roue du char à filer et préparent la toile bise ; on redit les cancans du village ; on raconte les anciens exploits de Moneuse, ou ceux plus extraordinaires de Saint Pierre ; on récite des faitfes ; on tremble au bruit des chaînes qu’agite, dans le verger un loup-garou méchant; parfois, on joue aux cartes ; on boit un gobelet de café, ou bien, les jours de grande fête, on vide une pleine jatte de vieille bière bouillante et bien sucrée, fleurant bon la cannelle, ce que les vieux appellent le pet-de-vessie.

Alors, pas bien tard, car les veillées sont courtes, bien emmitouflé, la lanterne au poing, pour se guider dans le noir des ruelles, chacun rentre au logis calme et satisfait, sans souci et sans ambition.

Les eschriennes ne sont interrompues que le jour des Morts. Ne faut-il pas — devoir sacré — - revêtir le grand mantelet sombre, et s’en aller allumer des chandelles et prier sur les tombes des aimés trop tôt disparus?

Mais bientôt, pourtant, dans tout le Borinage, les Campes résonneront, les fusils et les pétards tonneront bruyamment, et les chants de joie retentiront... Saint Eloi est venu, annonçant l’arrivée de Sainte Barbe.

Forgerons et charbonniers se bistoqueront mutuellement, se régaleront les uns les autres de grandes chopes et orneront leur boutonnière de bouquets de fleurs artificielles multicolores. Ils assisteront en corps à la

Escrienne, à la lueur d’une chandelle ou d’une pauvre lampe, les femmes tricotent...

menus

Grand’Messe patronale, et partiront ensuite à pied à la foire de Mens, acheter pains d’épices et jouets.

Dès la veille, les mineurs n’auront pas oublié de descendre au fond de chaque puits de fosse, une statuette de Sainte-Barbe, dont la présence doit, selon eux, éloigner tout accident durant l’année.

Peu de jours après, les enfants que la visite de Sainte Catherine et de Saint Nicolas aura réjouis, attendront avec impatience la Noël, afin que le petit Jésus dépose sur leur oreiller une belle et grande cougno/le.

e cycle annuel va recommencer alors avec le jour si désiré des Bon-ans , pendant lequel on psalmodiera partout la vieille antienne :

Bon An, Bonne Année, Em’ panche est troée ; Bayemm’ enn’ auflette Pou mett’ tout’ au d’vant, Eié ein gros Bon An Pou mett’ au mitant !

Bientôt recommenceront les courses au travers des guérêts durcis ; on crossera et l’on suivra à perdre haleine une cholette (soûle) de néflier bien pesante.

Ainsi, l’on atteindra la venue du soleil nouveau qui réchauffera les ardeurs engourdies, et qui fera éclore à souhait les réjouissances vivement attendues.

Le Martyrologe du Travail par Valentin Van I I assllt

uand on voit vivre la houillère, on ne peut s’empêcher de la comparer à un être gigantesque fonctionnant sans répit, dans le travail et dans le sommeil, jusqu’à l’heure de la mort. Elle respire, se meut et s’agite, se repose et pâtit des grèves et des catastrophes, puis, guérie de ses souffrances, se reprend à peiner avec plus d’activité et d’énergie.

Elle est, aux jours de labeur, semblable à une ruche immense où bourdonnent d’infatigables abeilles.

11 est impressionnant et admirable, le spectacle de son vaste chantier, où roulent sourdement les wagonnets, où résonnent les pontons sous la foulée claire des sabots des hiercheuses, où se déverse à grand fracas le charbon brillant, et où se rassemblent en groupes animés les mineurs prêts à descendre dans ses entrailles. Là, ces vaillants aiguisent les outils qui doivent attaquer la roche ; là, ils vont chercher leurs lampes, et là, au bord du gouffre, ils s’entassent à demi-ployés, dans les cages prêtes à plonger au fond du puits.

Là-haut, le mécanicien serein et impassible, concentre toute son attention sur le maniement du levier de sa machine ; sur lui repose. Le soin de vies nombreuses ; sa main, son œil et son cerveau agissent avec une merveilleuse précision.

Ici, les taqueurs musculeux surveillent l’assise des cages, s’arcboutent aux

chariots pleins, que de fortes fil les vont renverser dans de larges trémies.

Plus loin, résonnent sur l’enclume les marteaux de la forge. Ce ne sont que heurts, que tapages, que cris, que chants ! Quelle intensité de vie, qui, par le long câble d’acier mouvant se communique au réseau compliqué des artères sombres de la mine !

Dans ces voies souterraines, dans ces bouveaux profonds et dans ces tailles sans fin, face à la roche qui résiste, ou au charbon qui s’éboule sous le pic, quelle dépense d’énergie et d’intelligente sagacité, quelle exubérance d’appels, de colloques et de refrains !

O la belle humeur, le courage tranquille et l’insouciance du danger !

Les chariots roulent, les sonnettes tintent, les cages montent et descendent. Le cœur de la mine bat puissamment, à rythmes égaux et répand dans toutes les directions un sang généreux et vivifiant.

Mais la corde se rompt, l’eau envahit les voies, le grisou éclate, asphyxie, brûle et renverse tout sur son passage... La houillère meurtrie souffre, gémit et se plaint... Alors, dans les corons du voisinage jaillissent d’amères larmes et de toutes les gorges sortent des hoquets et des gémissements poignants...

La Mort a passé par là, emportant avec elle, les victimes qu’elle a faites.

Ah ! qu’il serait long et pitoyable à dresser le Martyrologe de nos charbonnages ! qu’il serait pénible à établir le nombre des familles frappées au cœur par la disparition soudaine de ses enfants chéris ! Qu’il serait navrant le spectacle des veuves endeuillées et des fillettes en pleurs !

Comme la mer et comme l’usine, la Houillère frappe en aveugle et broie ceux qui l’aiment et qui se nourrissent d’elle 1

Si le cœur humain qu’on dit inconsolable n’enregistrait pas des impressions de durée limitée, et si les évènements, dans leur marche successive, ne venaient pas effacer peu à peu, les peines et les regrets, les larmes ne tariraient jamais et les crêpes resteraient arborés perpétuellement.

Mais l’oubli est un baume bienfaisant, puisqu’il efface vite du souvenir les malheurs passés et qu’il ne laisse qu’une place bien restreinte pour les chagrins présents, conservant encore à tous, assez d’énergie pour se raidir contre la souffrance et pour recommencer de nouvelles luttes contre le sort.

Ainsi est faite l’humanité.

Dresserons-nous une nomenclature avidedescatastrophesdontfuttémoin le Borinage ? Non ! Mais nous voudrions rappeler quelques-unes des plus importantes et des plus dramatiques.

D’anciens houilleurs ont perpétué le souvenir d’un accident qui sur-

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vint en 1 818, au puits Monseigneur à La Bouverie,en face de la fosse actuelle du Grand-Trait. L’eau envahit subitement un bouveau situé à la profondeur de to3 mètres. Quelques ouvriers furent noyés, et d’autres purent se sauver au sommet d’un cayat, haut de 70 mètres, où ils restèrent bloqués, pendant deux jours, sans lumière et sans pain. On put enfin les ramener, après épuisement de la mine.

Si, au milieu de tant d’autres, ce sinistre n’a pas été oublié, c’est qu’un lait particulier qui frappa fortement l’imagination populaire, l’accompagna. Un prêtre vint, en surplis blanc, réciter, auprès du puits, l’Evangile St-Jean ; il roulait une clef entre ses doigts ; la clef tomba par terre ; et le prêtre déclara que cet incident présageait qu’il y avait encore au fond des créatures vivantes. Son oracle se réalisa.

Mais, en i83y, au puits de Ste-Victoire, quand un semblable accident fit 27 victimes, la prédiction du curé ne fut malheusement pas suivie de sauvetage. L’abîme ne rendit aucun ouvrier vivant ; même, on ne put atteindre les cadavres, dont quelques uns furent seulement retrouvés en 1 863 .

De ces époques lointaines, on rappelle encore l’accident sensationnel de 847, qui eût lieu à la Cour de l'Agrappe, puits qui devait être, plus tard le théâtre de tant de catastrophes retentissantes.

A cette époque il n’existait pas encore de vent i 1 a t e u r , et l’aérage des mines se faisait au moyen de grands foyers. C’est à l’un de ceuxci, qu’un courant énorme de grisou vint s’enflammer.

Une gerbe de teu jaillit de la bure, fit sauter le bâtiment d’extraction et projeta au loin d’énormes madriers qui retombèrent jusquedansles maisonsdu voisinage.

Nous possédons des détails précis et circonstanciés au sujet des explosions de grisou, surtout â partir de l’année 1866.

Ces explosions sont rangées en différentes catégories, suivant la cause qui les ont provoquées ; elles sont occasionnées surtout par l’emploi des explosifs, par la rupture accidentelle d’une lampe, ou par l’émission subite d’une quantité considérable de grisou venant s’enflammer â un foyer extérieur.

Ce fut une cause de cette dernière catégorie qui provoqua en Février i865,

à la fosse de St-Catherine une catastrophe qui eut dans tout le pays un retentissement profond. Un dégagement instantané de grisou eut lieu à l’étage de 468 mètres ; le gaz fit érruption avec une telle violence, qu’il envahit immédiatement tous les travaux, et qu’il s’éleva, en passant par le puits d’extraction à la surface.

En passant à l’étage de 443 mètres, le grisou s’alluma à une lampe défectueuse, fit périr tout le personnel de ce niveau, soit 57 hommes, puis s’alluma au jour, à un foyer, dans le bâtiment de la machine, brûla les ouvriers, fit sauter la toiture et mit le feu au câble d’extraction.

Déjà antérieurement, en i863, au même puits, 17 ouvriers avaient perdu la vie, dans des circonstances identiques.

Ce coup de grisou de St-Catherine est un de ceux qui font encore frémir les cœurs, dans le Borinage, quand on en évoque le pénible souvenir.

En 1866, l’explosion d’une mine, dans un bouveau, au Grand-Trait, détermina la mort de 14 mineurs. La même cause provoqua, en 1868, la catastrophe du charbonnage des Produits. Ici, à un moment donné, et sans qu’on eût le temps de s’en apercevoir, la voie s’était remplie de grisou, filtrant par des fissures, d’une couche inférieure abandonnée depuis longtemps.

Un dégagement instantané tua, en 1874, au charbonnage de Belle- Vue à Dour, 9 ouvriers.

Que de vies ont éteint ces échappées accidentelles et imprévues de grisou.

Le 29 Juillet 1874, à l’étage de 180 mètres, au puits de la Cour de l’Agrappe, il se produisit une éruption subite de gaz accompagnée de la projection d’un volume considérable de charbon pulvérisé. Le grisou remonta dans le bouveau, puis dans le touret et gagna le puits d’extraction où il vint s’enflammer aux lampisteries de 5ao et de 405 mètres, et brûla les ouvriers et les chevaux qui se trouvaient aux accrochages de ces niveaux. Les six hommes du bouveau de 180 mètres périrent asphyxiés.

Ce fut 112 cadavres que l’on remonta du fond de ce même puits, en 1875, aux étages de 5eo mètres et de 56o mètres. Cette catastrophe resta mystérieuse entre toutes ; ni les investigations les plus minutieuses, ni les hypothèses les plus ingénieuses ou les plus osées ne parvinrent à en établir la cause. Un seul détail fut à retenir de l’enquête, et ce détail est épouvantable : la veille du sinistre, une main avait écrit grossièrement à la craie, sur le flanc d’un wagonnet, cette phrase menaçante : « Demain, tout sautera ! » Les ouvriers qui lurent ces mots n’y attachèrent aucune importance ; mais le lendemain, tout avait sauté, et de nombreuses victimes innocentes jonchaient le sol des galeries.

Il devait être maudit, ce puits de la Cour; et les mères et les femmes ne devaient le regarder qu’avec des yeux remplis de haine et d’effroi. Insatiable dans ses tueries, il faisait, le 17 avril 1879, 121 cadavres à la fois. Il se produisit alors une véritable explosion volcanique qui fit sauter les bâtiments, qui les incendia, et qui bouleversa tous les travaux du fond. Les péripéties effrayantes de ce drame durèrent près d’une semaine.

Vers 7 heures et demie du matin, les ouvriers du jour vir

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avait changé de direction, et qu’il sortait du puits des nuages de poussière ainsi que du gaz. Tout-à-coup, le grisou, envahissant le bâtiment, s’alluma au foyer du mécanicien, situé à 23 mètres de distance de la fosse, remplit de flammes toutes les chambres et brûla quatorze personnes, dont trois succombèrent à leurs lésions.

Chargeur de terril.

Immédiatement, le feu prit aux charpentes et au châssis à molettes; leurs débris enflammés obstruèrent, en tombant, l’orifice du puits aux échelles, et rendirent ainsi inabordables les abords des puits d’exhaure et d’extraction.

Le grisou continua â sortir du puits avec violence, en formant, à chaque irruption, une gigantesque colonne de flammes qui redoublaient l’intensité de l’incendie du bâtiment extérieur. Vers dix heures, quand cette gerbe s’éteignit enfin, on entendit une détonation violente qui venait de l’intérieur de la mine. Cinq autres explosions, tout aussi fortes, eurent lieu successivement. Puis, vers midi, une dernière détonation terrible éclata, qui, montant des profondeurs de la houillère, se répercuta brutalement au dehors et renversa une muraille.

En facedephénomènes aussi terrifiants, aussi soudains, aussi prolongés, aussi divers dans leur épouvantable manifestation, que pouvait-il être advenu des deux cent neuf personnes qui se trouvaient dans les travaux intérieurs ? C’est ce que se demandaient avec une anxiété croissante, non seulement les ingénieurs du charbonnage et du corps des mines, mais surtout ceux-lâ qui composaient la foule immense et terrifiée, qui, du village et de tous les coins du Borinage, était tassée autour de la houillère.

Dès les premiers temps de l’incendie, M. Bouchez, le directeur des travaux des Charbonnages Belges, avait fait arrêter le ventilateur pour permettre à l’air pur de descendre dans la mine, puisque le dit ventilateur ne pouvait plus apporter aux ouvriers emprisonnés que les gaz qui sortaient du puits d’extraction.

Cette manœuvre sauva de l'asphyxie les hommes dont on opéra plus tard le sauvetage

Enfin, vers trois heures de l’après-midi, on put localiser l’incendie et déblayer l’entrée du puits aux échelles. Il fallait alors un courage héroïque pour s’aventurer dans les dédales de cette mine en feu. qui récél ait sans doute des dangers innombrables. M. Jules Jacquet, ingénieur au corps des mines, et M. Arthur Delsaux, conducteur des travaux au charbonnage n’hésitèrent pas, et les premiers, ils descendirent. Leur avancée fut lente et pénible ; sur leur parcours, ils rencontrèrent des outils, des calottes de cuir abandonnées qui leur démontrèrent que des ouvriers avaient tenté de se sauver par cette voie, qu’ils s’étaient avancés jusque non loin de l’orifice, et que, pour une cause quelconque, ils étaient redescendus. Au premier touret, à 82 mètres de profondeur, ils trouvèrent 19 mineurs asphyxiés. Enfin, vers 8 heures du soir, ils remontèrent, ramenant 87 ouvriers vivants qu’ils avaient trouvés derrière la porte que masquaient les cadavres.

Les explorations furent reprises, mais au-delà de qo5 mètres, des éboulements considérables arrêtèrent les sauveteurs. Par le puits d’exhaure, les mêmes obstacles fermaient la route, à partir de q65 mètres.

Le 19 Avril au matin, soit au troisième jour de l’accident, les hommes revinrent du puits d’exhaure racontant a u ’ i 1 s avaient entendu des cris lointains, mais qui paraissaient provenir de l’étage de 55o mètres. En effet, après quelques tentatives, on fut convaincu de l’existence de cinq houilleurs, bloqués derrière un éboulement à proximité du puits, Aussitôt, on hâta le placement d’un châssis à mollettes provisoire donton avait antérieurement commencé la construction et le soir même au milieu d’une foule émue et attentive qui avait envahi les ruines du bâtiment, M. l’ingénieur Bouchez, accompagné de deux porions, Grégoire Rousseau et Lélicien Lheureux, prenait place dans le cuffat et tentait l’exploration du puits d’extraction. Elles semblèrent longues et anxieuses, les quelques heures qu’ils passèrent avant de revenir à la surface... Ils n’avaient pu descendre au-delà de 420 mètres, tant le puits était obstrué par des sommiers et par des

débris, tant l'eau tombait sur eux de toutes parts et parce qu’il ne leur restait plus qu’une seule lampe allumée.

Mais ils avaient pu faire parvenir des vivres aux survivants.

Le lendemain, les cinq escappés furent heureusement remontés.

A ce moment seulement on put aborder la mine sur différents points à la fois. Les 87 ouvriers échappés le premier jour, avaient déclaré que ce n’était ni a l’étage de 55o mètres, ni à l’étage de 5 20 mètres, que s’était donné le coup de grisou. Quand ils avaient vu le renversement de l’aérage, tous les hommes de l’étage de 55o mètres étaient revenus au puits où tombait des débris enflammés, puis ils étaient remontés à l’étage de 5eo mètres. Comme le grisou avait éteint leurs lampes, ils restèrent un certain temps, rassemblés, dans l’indécision ; un grand nombre, y compris les porions et les surveillants grimpèrent par le puits aux échelles ; mais les 83 restants qui avaient craint de les suivre furent victimes des explosions qui se produisirent dans la suite. Même quelques-uns furent projetés dans le puits d’extraction.

Les explosions éboulèrent complètement les travaux des étages de 520 mètres,

On découvrit la cause première de l’accident, dans la veine l’Evêque, à 610 mètres deprofondeur. Làavait eu lieu un dégagement instantané de gaz, d’une violence sans exemple dans les annales des accidents des mines, dégagement qui projeta 4200 hectolitres de charbon pulvérulent. Le volume du grisou dégagé par le volcan avait dû être énorme.

Chaque année apporte avec elle ses catastrophes et ses deuils.

En 1880, un coup de mine tue 9 houilleurs dans la Grande-Veine du Bois de Saint-Ghislain à Dour et un autre, provoqué par l’inflammation d’un fétu de mine, fait i5 victimes au Grand-Buisson à Hornu. Dans ce dernier charbonnage, 6 ouvriers trouvent la mort, dans les mêmes circonstances, en 1881.

Au puits Sainte Désirée du Rieu-du-Cœur, l’explosion d’une mine fait 8 cadavres dam la Couche Toute-Bonne, en 1 883 ; tandis qu’en 1884, six ouvriers perdent la vie, à Sainte Hortense (Société Bonne-Veine) à Pâturages.

Le 8 novembre 1884, un coup de grisou éclate au puits Sainte Julie du Rieu-du-Cœur, et l'on remonte 25 cadavres brûlés. Quelle est la cause de l’accident? L'enquête hésite entre la déflagration d’une mine et une lampe accidentellement brisée.

Mais au milieu de tous ces drames du grisou, voici que survient, cette même année, un coup d’eau au puits n° X de Grisœul des Charbonnages Belges. Un trou de sonde donne issue à une nappe considérable d’eau qui, en quelques instants, envahit tout l’étage inférieur du puits. A la hâte, les ouvriers purent se sauver, excepté une jeune fille qui fut emportée par le courant et noyée.

Quand on fit le recensement du personnel, on s’aperçut que 5 personnes manquaient. Des recherches furent entreprises dans toutes les directions, dans les travaux non atteints par l’inondation. On ne retrouva les disparus qu’au quatrième jour, et ils racontèrent qu’ils avaient erré sans lumière, au hasard des

voies, sans conscience aucune du temps qui s’écoulait. L’un d’eux, pris de folie, avait d’abord voulu battre ses compagnons ; puis il s’était jeté la tête en avant contre les parois de la roche, et s’était ainsi assommé.

Tous, à part une gamine blessée, étaient bien portants. Mais, de même que les escappés de la Cour de l’Agrappe, en 1889, ils demandèrent, aussitôt arrivés à la surface, qu’on leur accordât en grâce une pipe de tabac... Ce désir était plus impérieux en eux que la faim et la soif.

L’année suivante, huit mineurs sont relevés dans la Couche Luquet, au charbonnage de l’Escouffiaux, à Hornu : l’explosion d’une mine avait déterminé l’inflamation du grisou. Au même charbonnage, dans la Veine Abbaye, le 4 janvier 1887, le bris accidentel d’une lampe de sûreté provoqua une explosion violente. Des 36 personnes présentes dans le chantier, 3i furent tuées sur le coup et deux seulement échappèrent à l’asphyxie ; deux autres, remontées grièvement blessées, moururent le lendemain. Outre les victimes du chantier, deux ouvriers furent tués dans le bouveau.

Mais combien douloureusement retentit, non seulement dans toute la région charbonnière, mais dans le pays tout entier, l’épouvantable catastrophe qui survint le 4 mars 1887, dans la Couche Toute-Bonne, au puits de la Boule du Rieu-du-Cœur à Quaregnon. L’explosion de grisou, occasionnée par la déflagration d’une mine, se développa dans tous les chantiers de l’étage de 495 mètres, se propagea dans certaines voies du niveau de 404 mètres, gagna le bouveau de 3o3 mètres, et s’éleva jusqu’à la surface. Autour de l’orifice des puits, les becs de gaz furent éteints, des plaques de fer furent soulevées et culbutées, un ouvrier fut projeté à une longue distance. La violence de la sortie du gaz fut énorme.

Immédiatement, le directeur M. Tillier et ses porions Carbeau et Brohez, descendirent dans les travaux, mais ils ne purent ramener que bien peu d’ouvriers en vie. Pendant près de huit jours, on travailla à débarrasser les victimes, et successivement 1 13 cadavres vinrent s’aligner dans le vaste hall préparé dans le bâtiment des machines.

Quel pitoyable calvaire eurent à gravir les mères et les épouses !

La série funèbre n’est pas close encore. En 1888, c’est à Dour, à la Grande Machine à Feu, dans la Veine Grand Luquet du puits Frédéric, qu’une explosion de grisou foudroie 3e personnes.

Alors, pendant quelques annés, les catastrophes semblent diminuer de fréquence et d’intensité.

Mais en 1892, un volcan asphyxie 28 ouvriers au puits de la Cour de l’Agrappe. Puis le grisou éclate à Crachet-Piquery et, quelque temps après au charbonnage du Grand-Buisson ; et les victimes qu’il fait viennent grossir le chiffre du Martyrologe Borain.

Une cage est précipitée dans le puits de Bonne Espérance à Wasmes ; elle emporte dans sa chute 17 ouvriers qui trouvent la mort. Enfin, semble s’atténuer un peu la violence des sinistres : une période de calme relatif perdure, sans que

cependant Je minotaure charbonnier ne cesse de réclamer de temps en temps quelques proies isolées.

u’il est long et poignant ce nécrologe pourtant incomplet encore ! Que de kirmes et de misères sont contenues en ces quelques pages !

« La nature, a dit G. Lebon, ne connaît pas la pitié : elle fait périr le faible au profit du fort, et l’univers n’est en réalité qu’un éternel champ de bataille. »

Hélas ! ils sont partis, les braves, pour la contrée inconnue dont nul ne revient ; ils sont partis, et leur vie d’âpre travail continuera dans la vie de leur descendance, ainsi que l’épi se perpétue dans l’humble grain qu’on confie au sillon, pour le bien de l’humanité !

Ces morts impitoyables renferment d’inoubliables enseignements. N’est-ce pas sur les tombes des martyrs que s’échafaude péniblement tout progrès ?

Car le progrès n’est pas seulement l’œuvre de quelques esprits supérieurs, mais il est dû surtout aux efforts incessants des milliers et des milliers d’hommes de toutes les couches sociales : ce n’est pas le génie d'un seul qui le réalise, mais bien le labeur lent et incessant de tout un peuple.

Aussi est-ce une consolation grande de constater

que les prévisions des hommes sont de moins en moins déjouées, et que leur prévoyance se développe de plus en plus. Les statistiques démontrent, en effet, que le nombre des accidents diminue depuis 1821, dans une progression constante, quoique les difficultés et les dangers des exploitations s’accroissent de plus en plus à mesure qu’augmente la profondeur des mines. On doit l’attribuer au progrès scientifique et au progrès moral tout à la fois.

Au progès moral qui développe chez les hommes un plus grand amour du prochain, qui les pénètre plus intimement de leurs devoirs sociaux, qui donne à l’évolution civilisatrice une impulsion telle que des techniciens éminents modi-

Un Ventilateur à Quaregnon.

fient la législation et l’instituent pour les avantages économiques du plus grand nombre.

Au progrès scientifique qui ne cesse d’apporter des réformes ainsi que des améliorations ingénieuses et constantes dans le machinisme industriel, qui développe l’application pratique des découvertes les plus récentes, qui incite à l’étude et à l’observation plus minutieuse des phénomènes souterrains ainsi qu’à leur relation avec les phénomènes terrestres ou célestes.

C’est avec raison qu’un grand orateur disait récemment : « La science ne nous a pas seulement révélé d’infinis espaces, peuplés d’innombrables mondes ; des temps indéfinis peuplés d’innombrables existences ; des organismes infinis, jusqu’alors invisibles, mais délicats, irisés, charmants ; elle a fait mieux encore, elle s’est comme un grand archange de miséricorde, dévouée au service de l’homme. Elle a travaillé, — ses disciples ont travaillé, — non à accroître le pouvoir des despotes ou à augmenter la magnificence des cours, mais à étendre le bonheur sur la terre, à économiser l’effort humain, à éteindre la souffrance humaine. Là, où autrefois des hommes peinaient, demi-aveugles, demi-nus, devant la gueule d’un fourneau embrasé, pour malaxer le fer chauffé à blanc, elle a subtitué l’action mécanique de l’air invisible. Elle a montré au pauvre mineur comment il peut travailler en sécurité, même ou milieu du leu grisou explosible de la mine. Elle ne propose pas à notre admiration les pyramides bâties durant les siècles pénibles par des nations misérables et épuisées, mais le phare et la vapeur, le chemin de fer et le télégraphe. Elle a prolongé la vie ; elle a diminué le danger ; elle a mis le mal sous ses pieds. Et pour toutes ces raisons, je pense qu’aucun de nos fils ne grandira entièrement ignorant des études qui, à la fois, élèvent la raison et enflamment l’imagination, qui façonnent en même temps qu’elles forgent et qui peuvent à la fois nourrir et remplir l’esprit. »

En face du passé, encombré de désastres, la Science se dresse pour clâmer à tous, aux petits et aux humbles surtout, un appel sublime à l’Espérance.

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