CONTINUATION DU TERRAIN TERTIAIRE
Difficulté d'établir des limites précises entre les terrains nummulitique et miocène. — Division du terrain miocène de ces contrées en dépôts d'origine pélagique et en dépôts d'origine lacustre. — Relief et extension probable de la région occupée par le terrain miocène d'origine pélagique.
— Mélange de fossiles nummulitiques et miocènes sur les rives méridionales du lac de Derkos. — Polypiers caractéristiques pour les dépôts miocènes d'origine pélagique. — Affleurement du terrain paléozoique. — Ostracées probablement nummulitiques dans les parages de Tchanartchi.
— Dépôts miocènes lacustres. — Étendue et relief de la contrée qu'ils occupent. — llakrikoi, Vidos, Litros, Balukly. — Golfes du Grand-Pont et du Petit-Pont. — Littoral entre le golfe du Grand -Pont et Silivri. — > Empreintes végétales de Koumbourga».
La délimilation des dépôts miocènes offre dans les contrées du Bosphore d'autant plus de difficultés , qu'elle ne repose que sur un petit nombre de localités fossilifères, séparées les unes des autres par des espaces dénués non-seulement de tout vestige organique, mais encore de toute dénudation ou coupe naturelle qui, à défaut de caractères paiéontologiques, eussent pu nous
fournir des renseignements sur la véritable succession des terrains. Aussi , les quelques polypiers répandus à des intervalles très-inégaux sont-ils les seuls signes qui avertissent de temps en temps le géologue qu'il se trouve réellement au milieu de dépôts miocènes, sans que toutefois ils soient suffisants pour lui permettre de préciser le développement de ces dépôts, ou de les distinguer partout des terrains limitrophes. En conséquence, ce n'est qu'en hésitant et avec toute réserve que je divise les dépôts miocènes de cette contrée en deux groupes, dont l'un d'origine pélagique et l'autre d'origine lacustre.
Nous nous occuperons d'abord du premier.
Ainsi que je viens de le faire observer, la présence et l'extension du terrain miocène, d'origine pélagique, ne sont indiquées dans ces contrées que par des polypiers répandus sur une surface qui peut provisoirement être délimitée du côté de l'est par une ligne courbe, se dirigeant de l'extrémité nord- est du lac Derkos, d'abord à l'est, puis au sud jusqu'aux parages de Kadin-kévi; cette dernière localité, caractérisée par des fossiles nummulitiques , représenterait, pour l'extrémité sud, la limite orientale du domaine miocène; la frontière méridionale de ce domaine se trouverait ap-
proximativement figurée par une ligue ondulée passant d'abord entre les villages Babanagatch et Kutchuk-Halkaly, puis dans la proximité de Tchanartchi ; quant à la limite occidentale, elle se trouve, comme celle du domaine nummulitique, en dehors de la sphère de mes explorations.
La contrée ainsi délimitée offre un relief plus varié et un aspect moins stérile que ceux de la région occupée par le terrain nummulitique, quoique la ligne qui sépare les deux terrains du côté de Test traverse une plaine ondulée, fort aride, où rien ne révèle au géologue l'existence de deux terrains différents, et encore moins les endroits où commence l'un et finit l'autre; car si, en se dirigeant de Derkos à Kadin-kévi, la présence dans cette dernière localité de fossiles nummulitiques avertit qu'on a quitté le domaine des polypiers miocènes pour entrer dans celui de l'étage inférieur de la grande formation tertiaire, de semblables points de repère manquent complètement dans toute la contrée placée au nord de Kadin-kévi; en sorte que si, au lieu de se diriger de Derkos vers le village Kadin-kévi, on laisse celui-ci à droite pour parcourir l'espace compris entre Derkos et Arnaoutkoï, il devient impossible de fixer les points où l'on a franchi la limite qui sépare les dépôts miocènes des dépôts nummulitiques , parce que cet espace n'est composé que de masses blanches non fossilifères, qui peuvent également faire partie de l'un ou de l'autre des deux terrains.
Mais si, même sous le rapport de la physionomie extérieure du pays, la partie orientale du domaine
miocène se confond avec la contrée occupée par les dépôts nummulltiques en une seule et même surface monotone et déboisée, la région occidentale du terrain miocène, notamment celle qui s'étend tout autour du lac Derkos, offre un aspect comparativement assez pittoresque. Ainsi le bord méridional du lac est découpé en un grand nombre de caps à contours variés, séparés les uns des autres par des plages souvent sablonneuses, mais quelquefois aussi se déployant en belles prairies. D'ailleurs , tous ces promontoires , de même que les hauteurs assez considérables dont ils ne sont que les saillies locales, sont revêtus de taillis touffus qui donnent à ces parages une physionomie pleine de fraîcheur. C'est au milieu de ces hauteurs, ou dans le fond des vallées qui les sillonnent, que se trouvent situés les nombreux villages (pour la plupart bulgares) qui animent le pays, entre autres Derkos (orné encore des ruines de l'antique Derkon), Âyakadin, Delinous, Lazar-kévi, Hadjiomeraga-tchiflik, etc.
En s'éloignant davantage au sud du lac, ou voit la contrée sillonnée par de profondes vallées qui, comme celle où se trouve Tchanartchi , se rattachent déjà au système du massif montagneux connu sous le nom de Sirandja, et qui fait partie des embranchements sud-est du Balkan.
Sous le rapport du système hydrographique, le pays occupé par les dépôts miocènes est aussi mal partagé que celui qui appartient aux dépôts nummuli tiques; car ici encore il n'y a point d'artères fluviales proprement dites, et l'eau des puits est généralement assez mau-
vaise. De plus, celle du lac Derkos est également saumâtre , et, quoique acceptée par les animaux qui en ont contracté l'habitude , elle est peu propre à l'usage de l'homme.
Enfm, les roches qui composent le domaine miocène offrent, sous le rapport stratigraphique, la plus grande analogie avec le terrain nummulitique, ce qui ne contribue pas peu à rendre plus difficile la distinction entre les deux terrains partout où les fossiles font défaut. Comme les dépôts nummulitiques, les dépôts miocènes consistent presque exclusivement en calcaires friables ou solides, souvent très-siliceux, et en marnes grisâtres ou blanchâtres plus ou moins feuilletées; toutes ces roches, localement masquées par des matières détritiques, soit formées sur place, soit amenées par les eaux, sont presque partout disposées en couches horizontales.
La principale localité fossilifère du domaine miocène d'origine pélagique se trouve sur la rive nordest du lac Derkos, dans la proximité même des dépôts nummulitiques du cap Karabouroun. Lorsqu'on se dirige vers ce lac, en descendant des hauteurs où se trouve le village d'Yeni-kévi, on est tout d'abord frappé du changement dans l'aspect du sol ; au lieu des sables qui colorent en rouge et en jaune les hauteurs
de Yeni-kévi, ainsi que la zone littorale comprise entre ce village et Kilia, on voit se déployer des surfaces blanches, jonchées de fragments de calcaire et de marnes, en sorte que tout avertit l'observateur qu'il met le pied dans un domaine géologique bien différent de celui qu'il vient de parcourir en longeant le littoral de la mer Noire; et, comme il voit à sa droite la rive septentrionale du lac Derkos bordée par les massifs nummuli tiques du cap Karabouroun, il descend vers cette nappe d'eau avec l'idée bien naturelle que le reste de sa circonférence appartient au même terrain. Ce n'est qu'en longeant le lac au sud-ouest du village Derkos, qu'il se trouve déçu dans son attentes; car, là, il aperçoit la plage jonchée de fossiles empruntés également aux terrains nummulitiques et miocènes, comme, par exemple, les suivants :
Heliaslrœa EUisiana Milne Edw. et J. Haime.
Reusseana Milne Edw. et J. Haime.
Astrœa burdigalensis Milne Edw. et J. Haime.
Phyllocœnia Verneuili, J. Haime.
Pecten voisin du P, tripartitus Desh.
Ostrea gigantea Brard.
Valve supérieure de V Osirea pyrenaïca d*Orb.
Troncs d'arbres siliciflés parmi lesquels deux fragments fort remarquables constituant deux nouveaux genres que M. le professeur Unger a décrits sous les noms de Tchihatchewius byzantina et Constantinium proteoïdes *.
1. J'ai publié les diagnoses de ces deux fossiles curieux dans les Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. LVI, année 1853, p. 516. Us seront figurés dans ma Géologie de l'Asie Mineure, d'après les dessins de M. Unger, exécutés avec un remarquable talent.
Or, les trois premiers polypiers sont décidément miocènes, et les deux formes végétales nouvelles sont, d'après l'opinion de M. Unger, beaucoup plus analogues à la flore miocène ou diluvienne qu'à celle du terrain nummulitique , tandis que c'est au dernier terrain qu'appartiennent la Phyllocœnia Vemeuili, le Pecten tripartitus et les Ostrea gigantea et pyrenaïca.
Maintenant, quand on considère que tous les fossiles que je viens de mentionner sont plus ou moins roulés et usés , on est naturellement amené à admettre qu'on se trouve sur la limite des deux terrains. Cette conclusion reçoit une confirmation de plus par les caractères stratigraphiques des roches qui participent à la fois des deux types. En effet, tandis qu'à travers la plage où sont disséminés les fossiles dont il s'agit percent des couches d'un calcaire siliceux et marneux, plus ou moins fortement redressées, inclinées tantôt au sud-est et tantôt au sud-ouest, les flancs des collines qui bordent immédiatement cette même plage, et qui sont composées de roches analogues, présentent une stratiflcation presque horizontale. 11 est donc évident que les couches redressées qui percent au pied des couches horizontalement stratifiées sont plus anciennes que ces dernières, et l'on a des raisons d'autant plus fondées de rapporter les premières au terrain nummulitique, que, malgré la stratification horizontale qui caractérise généralement ce terrain dans les régions les plus rapprochées de Constantinople (comme entre autres à Saint-George), le massif de Karabouroun, situé tout près de la côte septentrionale du lac, offre
une déviation locale de ce caractère, puisque, d'après MM. Hommaire de Hell et Viquesnel, les couches y sont plus ou moins redressées. Dès lors, il devient d'une part extrêmement probable que les calcaires à strates inclinées qui percent sur la rive sud -est du lac ne constituent que des affleurements locaux des dépôts nummulitiques développés le long de sa côte septentrionale, et que d'autre part les hauteurs à couches horizontales appartiennent au terrain miocène, parce que ces hauteurs ne forment qu'un ensemble non interrompu avecles dépôts calcaires et marneux, qui, au sud et au sud -est du lac, présentent in situ les deux espèces de polypiers {Heliastrœa Ellisiana et Reusseana), disséminés à l'état de fragments roulés sur la plage du lac. Ainsi, entre Kizil-Kaya et Bouidlik, les surfaces arides qui se déploient comme de vastes steppes tout blanchis par les marnes et calcaires désagrégés , laissent percer ces roches renfermant çà et là les deux précédents polypiers, associés quelquefois à des bivalves très-petites, dont malheureusement je n'ai pu obtenir d'échantillons déterminables.
A peu de distance au sud-est de Tchanartchî, vis-àvis du petit village Kastania, le bord aplati de la vallée présente un affleurement local d'une roche désagrégée, schisteuse, bleuâtre, fortement imprégnée d'oxyde de fer hydraté; cette roche, malgré sa stratification presque horizontale, rappelle beaucoup certaines variétés de thonschiefer du Bosphore ; elle contraste fortement avec les dépôts blancs de calcaires et de marnes qui Tentourent comme un îlot noirâtre. 11 est vraisem-
blablc que cette butte n'est qu'un affleurement local du terrain devonien. Quant aux marnes, distinctement superposées à l'espèce de thonscliiefer qui compose la butte , elles paraissent renfermer, à peu de distance au nord de cette dernière, de grosses huîtres que M. Ritter m'a assuré y avoir trouvées. D'après ce que ce savant m'en a dit, elles appartiennent probablement à VOstrea pyrenaica ou giganlea, les seules Ostracées de grande dimension que j'aie jamais observées dans la presqu'île de Thrace , et qui, comme on le voit, sont éminemment nummulitiques. C'est cette considération qui m'a décidé à placer provisoirement dans les parages de Tchanaktchi les limites entre le terrain nummulitique et le terrain miocène d'origine pélagique; en sorte que celui-ci ne se trouverait séparé que par une bande nummulitique, assez étroite, des dépôts miocènes, d'origine lacustre, dont nous allons nous occuper maintenant.
Les motifs qui rendent si difficile la tâche de tracer une ligne de démarcation, même approximative, entre les dépôts nummulitiques et les dépôts miocènes pélagiques, sont également applicables à l'établissement des limites entre les dépôts nummulitiques et les dépôts miocènes d'origine lacustre. De plus, si les dépôLs
miocènes pélagiques de cette contrée ne renferment
que très-peu de fossiles, du moins les quelques polypiers auxquels ils se trouvent réduits sont- ils assez caractéristiques pour permettre de les accepter comme représentants de l'étage moyen de la grande formation tertiaire , tandis que les dépôts lacustres dont il s'agit n'offrent même pas cet avantage ; car, bien que les fossiles y soient nombreux , ces derniers sont d'une nature tellement vague qu'ils pourraient se rapporter également à tous les étages de la formation tertiaire, sans en indiquer un plus spécialement qu'un autre. Aussi, n'est-ce que d'une manière toute provisoire que je me suis permis de ranger dans l'étage miocène les dépôts lacustres de la presqu'île de Thrace. Je me suis fondé d'abord sur une certaine analogie de faciès que présente l'ensemble de ces fossiles avec ceux qui caractérisent les dépôts lacustres miocènes de la Grèce; puis sur quelques débris végétaux observés par moi entre le golfe du Grand -Pont et la ville de Silivri, débris qui paraissent avoir également une physionomie miocène.
La contrée occupée par les dépôts lacustres dont il s'agit constitue une large bande littorale comprise entre Constantinople et la ville de Silivri. Sa limite septentrionale se trouve provisoirement marquée par la ligne ondulée que j'ai admise comme limite méridionale du terrain nummulitique.
Cette contrée a une grande analogie avec celles qu'embrassent les domaines des terrains nummulitique et miocène marin. C'est une région plus ou moins fortement ondulée , très -peu boisée, souvent aride et
se terminant du côté de la mer par des falaises arrondies. La même analogie se présente sous le double rapport de la composition minéralogique des roches et de leurs caractères stratigraphiques; car ce sont encore des calcaires marneux ou siliceux soit friables, soit très- solides , toujours disposés en couches plus ou moins horizontales. Enfin , quant au régime hydrographique, il y est tout aussi défectueux que dans les régions occupées par les dépôts nummuli tiques et miocènes mariils. Point de rivières navigables, des lits réduits à de maigres filets d'eau, souvent complètement à sec pendant la saison d'été, ou s' épanchant en nappes stagnantes qui donnent lieu à des surfaces marécageuses d'où s'exhalent des miasmes délétères.
A son extrémité orientale, là où il touche immédiatement au terrain paléozoïque, le domaine lacustre est assez nettement délimité En effet, lorsqu'on traverse Constantinople pour longer la côte de la Propontide, à peine a-t-on franchi les Sept-^Tours qui marquent le point le plus avancé, dans cette direction, des murs de la capitale, que l'on voit percer les calcaires lacustres à travers les dépôts détritiques. Un peu plus loin, ces calcaires offent de belles dénudations dans les parages
de Makrikoï, situés à quatre kilomètres à l'ouest des murs de Constantinople , et où la roche est exploitée, pour les constructions, dans de belles et vastes carrières. On y voit se succéder très-régulièrement les diverses assises qui constituent les calcaires lacustres, couronnés par des dépôts détritiques. Une des dénudations les plus instructives offre la coupe suivante :
t. Terre végétale. . i. Sable munenx hor