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Quant au Bosphore, en raison de la grande profondeur du canal, on n'y voit nulle part affleurer des saillies sous-marines, à l'exception de quelques écueils disséminés çà et là dans la proximité plus ou moins grande des côtes, comme, entre autres, le rocher* situé vis-à-vis de Skutari, auquel une légende populaire a donné très -gratuitement le nom de Léandre, quelques rochers échelonnés le long du rempart basaltique qui constitue la côte abrupte entre Buyukliman et Rouméli-Kavaghi, et enfin un groupe de douze Ilots appelés par les Turcs Oradji-tachi, qui s'élèvent à l'embouchure septentrionale du Bosphore, à peu de distance de la côte d'Europe, vis-à-vis de Rouméli- Fener. Nous nous arrêterons un moment sur ce petit groupe basaltique, moins à cause de la célébrité dont il a joui dans l'antiquité, sous le nom de Symplegades ou îles Cyanées, que parce que la tradition très-ancienne qui s'y rattache aurait une certaine valeur géologique,
1. Désigné par les Turcs sous le nom de Kis-Kalessi (ch&teau de la fille ). •
si l'on expliquait cette légende h l'aide d'une hypothèse nouvelle et bien différente de toutes celles adoptées jusqu'à ce jour.
En effet, d'après une tradition rapportée par la majorité des écrivains classiques , ces îles étaient jadis douées d'une certaine mobilité qui en rendait les parages fort dangereux pour les navigateurs, à ce point que, lors de leur fameuse expédition en Colchide, les Argonautes eurent bien de la peine à passer au milieu de ces Ilots flottants et profitèrent, pour les dépasser, d'un moment où ils étaient suffisamment éloignés les uns des autres. On a essayé d'expliquer la légende en disant que la prétendue mobilité de ces Ilots. n'était que l'effet d'une illusion causée par l'action d'une mer orageuse , dont les flots venaient tour à tour les masquer ou les laisser à nu. Cette interprétation, accueillie par M. de Hammer, qui, au reste, contrairement à ses habitudes, ne se livre à aucune étude rétrospective à propos de ces lies classiques, devient parfaitement inadmissible lorsqu'on examine les lieux mêmes ; car, bien que les vagues submergent facilement plusieurs des rochers les moins élevés dont se composent les Symplegades j les deux Ilots principaux, et notamment celui que couronne le fût d'une belle colonne corinthienne, sont complètement soustraits à ce phénomène d'immersion et d'émersion alternatives, par la trèssimple raison qu'ils se trouvent au niveau du littoral voisin, c'est-à-dire à une altitude d'une cinquantaine de mètres, et que, par conséquent, la vague qui atteindrait leur sommet submergerait en même temps toute
la contrée limitrophe et ferait complètement disparaître une bonne partie de Tembouchure septentrionale du Bosphore. Or, nous savons que cette embouchure existait déjà lors de l'expédition des Argonautes, puisque les auteurs qui la rapportent font passer les vaisseaux grecs à travers cette partie du détroit dont ils signalent les côtes telles qu'elles existent aujourd'hui. En conséquence , pour expliquer la cause du spectacle mobile que présentaient ces rochers à l'époque si reculée des Argonautes, et qui avait frappé d'une légitime épouvante les hardis navigateurs , ne serait-il pas plus rationnel d'admettre que les agents volcaniques, dont les effets portent encore dans ces parages une empreinte aussi fraîche et aussi récente que nos éruptions les plus modernes , se trouvaient alors en activité ? Les masses basaltiques qui , bien antérieurement à l'époque de l'expédition des Argonautes, avaient opéré l'ouverture du Bosphore, ne pouvaient-elles pas avoir conservé , à cette époque même , un certain degré de leur ancienne énergie, capable de produire de nouvelles secousses dans le fond à peine refroidi du canal, en y faisant tour à tour surgir et disparaître des îlots volcaniques dont ceux qui existent aujourd'hui ne seraient que les débris? Et ces catastrophes temporaires et locales, accompagnées sans doute de dégagements de fumée et d'une agitation plus ou moins violente de la mer, n'étaient-elles pas bien propres à faire naître, dans un âge mythologique , la légende d'après laquelle l'embouchure du Bosphore aurait été sillonnée par des lies vagabondes que les dieux y avaient répandues pour
intercepter la communication entre le Pont-Euxin et l^archipel grec ?
Il est vrai que les auteurs anciens ne signalent point (le phénomènes volcaniques ayant eu lieu dans ces parages pendant Fépoque historique; mais il ne faut pas oublier que Texpédition des Argonautes, antérieure à la guerre de Troie , ne fait nullement partie du domaine de l'histoire, et qu'elle appartient aux époques traditionnelles et légendaires dont les événements, soit physiques, soit politiques, n'ont été transmis aux âges postérieurs que sous le voile, plus ou moins transparent, de Tallégorie et de la fiction; ce qui n'empêche pas que le souvenir de plus d'un phénomène remarquable du monde physique n'ait été conservé à l'aide de ce moyen, et n'ait acquis, de nos jours, grâce à une interprétation rationnelle, la valeur d'un fait historique. Parmi une foule d'exemples de ce genre, je ne citerai que le suivant : Hésiode et Homère rapportent une légende très-ancienne, d'après laquelle un dragon monstrueux, nommé Chimœra, aurait ravagé la côte orientale de la Lycie, en inondant le pays de torrents de feu. Cinq siècles après Homère, Pindare parle également des flammes de la Chimœra; seulement, ce n'est plus chez lui un dragon, c'est une montagne qui les vomit. Enfin, à mesure que nous descendons la série des auteurs anciens qui mentionnent ce phénomène, comme Strabon, Pline le Naturaliste, Virgile, etc., nous voyons se dissiper de plus en plus la légende merveilleuse qui avait rendu si célèbre cette partie de la Lycie, et déjà Sénèque nous la décrit d'une manière tellement circon-
stanciée et tellement exacte , qu'il devient impossible de ne point y reconnaître la montagne qui porte aujourd'hui, chez les Turcs, le nom significatif de Y^anar-tach ou pierre brûlée^ montagne dont les sommets sont constamment couronnés par plusieurs gerbes de l'eu, à la suite d'un dégagement non interrompu de gaz inflammables*. Or, puisque le souvenir d'un phénomène qui n'a rien d'extraordinaire et qui se reproduit sur plusieurs autres points de l'Asie et de l'Europe, ne nous a été transmis que sous les traits fantastiques d'un dragon ignivome, on trouvera certainemeiit bien moins exagérée et plus transparente la fiction qui aurait représenté les phénomènes volcaniques des îles Cyanées, sous la forme de masses agitées, errant à l'embouchure du Bosphore et en défendant l'accès aux navigateurs.
D'ailleurs, une discussion critique de la description que font les auteurs anciens des îles Cyanées, telles qu'elles étaient de leur temps, nous conduit également à la conclusion que ces îles ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient jadis, et que, dès lors, le changement très-notable qu'elles ont éprouvé, même dans le
1. Dans mon grand ouvrage sur la Géologie de l'Asie Mineure, je nroccuperai spécialement de cette intéressante montagne, ainsi que des curieux témoignages historiques qui s*y rattachent.
cours de l'époque historique , s'expliquerait tout naturellement par l'action des agents volcaniques qui seuls ont pu le produire. En effet, depuis Hérodote, qui parle déjà des Cyanées comme d'Iles auxquelles une ancienne tradition hellénique prêtait la faculté de se mouvoir*, tous les auteurs anciens qui mentionnent \es Symplegades les représentent au nombre de deux, dont l'une, située près de la côte d'Europe, et l'autre près de celle d'Asie. Ainsi , Strabon dit que ces deux lies se trouvaient séparées par un espace de vingt stades, ce qui correspond à environ quatre kilomètres ^ et s'accorde assez bien avec la largeur qu'a le Bosphore entre la côte qui porte Rouméli-Fener et près de laquelle sont les lies Cyanées d'aujourd'hui, et le littoral asiatique opposé. 11 est donc probable que chaque fois que les auteurs, soit antérieurs, soit postérieurs à Strabon, parlent des lies Cyanées, ils entendent par là les deux îles séparées par toute la largeur du Bosphore, telles que les a si nette-
1. L. iv. Six. Le passage d*Hérodote a encore cela dMntéressant qu'il mentionne à Tembouchure du Bosphore, sur la côte asiatique, un sanctuaire qui, d'après lui également, est le temple de Jupiter Crios (patron des vents favorables). Or le même auteur nous apprend qu'à l'époque où Darius était occupé à faire traverser à son armée le célèbre canal de Thrace, ce prince alla visiter les Iles Cyanées et se transporta ensuite au temple en question pour admirer le Bosphore qui, ajoute Hérodote, f mérite certainement d'être contemplé. » Il est très-probable que l'antique sanctuaire de Hiéron qui comprenait le temple de Jupiter Urios, a été situé sur le promontoire d'Anadolou-Kavaghy, là où se trouve aujourd'hui ce que les chrétiens appellent le cMteau génois, et ce que les Turcs désignent encore par le nom très-significatif de Voros Kalessi, ou château de Yoros, nom qui reproduit presque littéralement VUrios d'Hérodote.