‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 22 sur 179 · ILES · texte numérisé non relu

ILES

Petit archipel des Princes. — Ile de Prinkipo. — Ses mines de fer. — Ile de Khalki. — Traces d'anciennes exploitations. — Ile d*Antigone. — lie de Prote. — Les îles des Princes, sous les empereurs byzantins. — Palais et cachots. — Conditions actuelles des lies des Princes. — Iles situées dans rintérieur du Bosphore. — Iles Cyanées. — Légende dont ces îles ont été l'objet chez les anciens. — Intérêt de cette légende, et interprétation nouvelle dont elle est susceptible. — Discussion des passages des auteurs anciens, relatifs aux iles Cyanées. — Conclusions à en tirer.

Entre l'embouchure méridionale du Bosphore et l'entrée du golfe de Nicomédie se trouve échelonnée, le long de la côte bithynienne, une rangée d'Iles connues des chrétiens sous le nom d'Iles des Princes, et des Turcs sous celui d'Iles Rouges {kizil adalar). Elles sont au nombre de neuf, savoir : Prinkipo, Khalki, Antigone, Prote, Plate, Oxia, Pyti, Antirobidos el Niandro. Les trois premières, et surtout Prinkipo, la plus grande et la plus remarquable de toutes, méritent seules de nous arrêter quelques instants.

L'Ile de Prinkipo est une masse plus ou moins fortement accidentée, allongée du nord au sud, et ayant, dans cette direction, environ quatre kilomètres de longueur sur environ un kilomètre de largeur moyenne (de l'ouest à l'est). Une vallée pittoresque la traverse dans sa plus grande extension longitudinale, en se renflant graduellement vers son extrémité sud-ouest, où elle aboutit à la montagne couronnée par le couvent grec de Saint-George. La vue dont on jouit du haut du monastère est des plus délicieuses, car elle embrasse l'ensemble de l'île avec ses côtes diversement découpées et hérissées de falaises se détachant sur la nappe azurée de la Propontide , tandis que l'œil se repose agréablement sur les épais taillis et bocages qui revêtent les hauteurs et les vallées, et dont l'émeraude contraste avec les teintes rougeâtres et jaunâtres des rochers. Ces teintes, assez caractéristiques pour le sol de plusieurs des lies de ce petit archipel , mais surtout pour celui de l'île de Prinkipo, à laquelle les Turcs appliquent particulièrement la dénomination collective d'Ile rovge, sont l'effet des substances ferrugineuses qui imprègnent la roche presque partout, et qui attestent la présence de riches minerais de fer. C'est ce qu'il est permis d'admettre, rien qu'à en juger par les quelques exploitations assez bornées et incomplètes dont ces minerais ont été l'objet jusqu'à ce jour, et notamment à peu de distance au nord-est du village Prinkipo, situé sur le littoral septentrional de l'île. Or, le fer oligiste et l'oxyde de fer hydraté , qui constituent particulièrement

ce minerai, s'y présentent dans des proportions telle-

ment fortes, que l'on obtient souvent 500 ok (785 grammes) de métal pur sur 1000 ok ( 1 kilogramme 235 grammes) de gangue, ce qui fait cinquante pour cent, et dénote, par conséquent, une richesse métallique trèsremarquable.

A peu de distance au sud-est et au sud de Prinkipo, s'élèvent les îlots d'Anterobidos et de Niandro; ce ne sont que des rochers nus, exclusivement habités par des lapins, qui attirent souvent les chasseurs.

Du côté de Touest, Tlle de Prinkipo n'est séparée que par un étroit bras de mer de l'île de Khalki, peutêtre la plus pittoresque de tout ce petit arcliipel. C'est la Kkalkites de Pline, ainsi nommée à cause des minerais de cuivre qui lui donnèrent une certaine célébrité chez les anciens, et qui, sans doute, étaient l'objet de travaux considérables, dont on voit des traces nombreuses sur plusieurs points, et, entre autres, dans la partie méridionale de l'île. Aussi, non-seulement la plage de la baie qui termine l'extrémité sud-est de Khalki est-elle jonchée de fragments de scories provenant évidemment d'anciennes usines, mais encore la vallée qui débouche dans cette sinuosité et qui porte sur Tune de ses hauteurs le couvent grec de la Panagia (Notre-Dame) est-elle hérissée d'éminences composées d'agglomérations de matières rejetées des excavations diverses. D'ailleurs, au pied des collines limitrophes, ainsi que sur la plage même, apparaissent distinctement les orifices d'anciens puits qui auront probablement servi, soit à l'extraction du minerai, soit de débouché à des galeries souterraines. Au reste.

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comme nous le verrons dans la partie géologique de cet écrit, la charpente solide de File est partout plus ou moins imprégnée de substances ferrugineuses ou cuivreuses.

A Khalki, comme à Prinkipo, c'est un couvent consacré à saint George qui permet d'embrasser l'ensemble de l'Ile. Vue de cette hauteur, Khaiki se présente comme une masse verdoyante, renflée centralement, hérissée de mamelons , traversée du nord au sud par une vallée étroite, et terminée au nord-est et au sudouest par deux buttes arrondies, dont l'une porte le couvent de la Sainte-Trinité, Aya Triada, auquel aboutit une pittoresque avenue de cyprès, et l'autre le couvent de la Panagia; cette masse, en outre, est entourée de quelques plages unies qui laissent apercevoir le village de Khaiki situé au pied du versant est du renflement central.

Un bras de mer, de moins d'un kilomètre de largeur, sépare l'île de Khaiki de l'Ile d'Antigone, le Burgas adassi (lie du château) des Turcs*, YErebint/ius des anciens, le Therebinthos ou Panonnos des auteurs byzantins. Elle est plus petite que Khaiki et est traversée de nordest-nord au sud-ouest-sud par un renflement considérable, à surface mamelonnée, et dont l'extrémité sudouest-sud constitue le point culminant de l'île. C'est sur cette hauteur que se trouvent les ruines d'une ancienne église, près desquelles on voit deux belles

1. Ainsi nommée à cause des débris d'un édifice d'origine problématique.

citernes encore parfaitement conservées. La côte nordouest-nord de l'île se termine en un cap allongé dans la direction de Tîle voisine de Prote. Tant par leurs formes que par leurs teintes rougeâtres, les rochers dont ce promontoire et le reste de la côte septentrionale sont hérissés correspondent si parfaitement à ceux de la côte opposée de Prote , qu'il est impossible de ne point admettre que les deux îles n'en formaient jadis qu'une seule. Antigone ne possède qu'un village du même nom, situé sur le littoral oriental, et près duquel s'élève le couvent grec de Saint-George.

Enfin, l'île de Prote, ÏElcea des anciens, dont le nom moderne est emprunté à sa position relativement à Constantinople, parce qu'elle se présente la première (protos)^ lorsque, de la capitale, on se dirige vers le groupe des îles des Princes, l'île de Prote, disons-nous, est une masse âpre et déserte, mais cependant moins aride que les trois îlots Plate, Oxia et Pyti {Pytioides des anciens), échelonnés à l'ouest-sud-ouest d' Antigone.

Ce sont précisément ces quatre rochers inhospitaliers qui, à l'époque de l'empire byzantin, servaient de lieu d'exil ou de captivité à d'illustres infortunes , parmi lesquelles flgurèrent un nombre assez considérable de têtes couronnées, pour que ces îlots aient pu

être appelés des Princes, nom qui, graduellement, s'étendit à l'ensemble du petit archipel. Il est vrai que les deux lies les plus grandes et les plus belles de cet archipel Prinkipo et Khalki connurent plutôt les splendeurs des princes que leurs adversités , puisqu'elles servaient de séjour d'été aux empereurs byzantins, et étaient embellies de leurs châteaux; mais comme, alors , les souverains passaient plus promptement qu'aujourd'hui du palais au cachot, et que, dans ces lieux, la demeure des heureux touchait à celle des martyrs, on pouvait, avec d'autant plus de raison, appliquer le même nom à toutes, que l'on était plus accoutumé à voir leurs habitants passer de l'une dans l'autre, dans une position bien différente. Ces lies étaient donc, aux yeux du public, le symbole des plus violentes antithèses de la vie humaine, l'endroit où venaient se confondre l'orgueil et l'humiliation , la grandeur et le néant, la félicité et la misère; en un mot, c'étaient de vraies îles de Princes!

Celui qui ne connaîtrait pas de quel raffinement de cruautés étaient victimes les infortunés condamnés à passer leurs jours sous le beau ciel de la Propontide, en face de la côte pittoresque de la Bithynie, ne les plaindrait peut-être pas et trouverait sans doute cette Sibérie byzantine bien douce , comparée soit aux steppes glacés de l'Asie septentrionale , soit aux plages brûlantes de Botany-Bay et de Cayenne; mais les souverains de Byzance ne se contentaient point de vouer à l'exil les victimes plus ou moins légitimes de leur colère, ils leur enlevaient d'avance les seuls moyens

(le se réconcilier avec la solitude et avec eux-mêmes, en brisant impitoyablement les liens qui rattachent le corps à Tâme, puisque, presque toujours, les exilés étaient privés de leurs yeux*, horrible barbarie dont la pratique avait déshonoré la cour byzantine bien avant que des crimes de ce genre eussent souillé le sérail des sultans. Tant il est vrai que, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres, les enfants barbares et belliqueux de Mahomet n'avaient fait qu'emprunter aux chrétiens mêmes, les plus abominables atrocités que commettaient ces interprètes civilisés d'un Dieu de miséricorde et de justice.

Aujourd'hui, tous ces souvenirs de sang et de tristesse, alliés aux monuments de luxe et de splendeur, se sont évanouis dans les îles des Princes. Elles ne sont plus qu'un séjour des plus attrayants et des plus salubres des environs de Constantinople ; aujourd'hui comme autrefois, elles jouissent d'un climat fort doux, bien préférable, par la position insulaire, il celui du Bosphore et même à celui de la capitale, tant sous le

1. Voyez la longue liste que donne M. de Hammer des princes, ministres et prêtres auxquels on avait crevé les yeux ou mutilé d'autres organes avant de les déporter aux îles dont il s'agit. {Constantinopolis und der Bosporos, vol. H, p. 362-372.)

rapport de la température hivernale que sous celui de la régularité des phénomènes météorologiques. De plus, en perdant l'éclat et la splendeur dont elles brillaient à l'époque byzantine, ces Iles en ont conservé l'élément chrétien plus que tout autre endroit des environs de Constantinople. C'est ici, en effet, qu'il est constamment venu chercher un refuge contre le fanatisme musulman, en sorte que, même dans les plus mauvais jours de la domination turque, les Iles des Princes possédaient le privilège, tacitement accordé et respecté, d'être le centre d'une population exclusivement chrétienne. Aussi, tant sous ce rapport que sous celui des avantages de la position et du climat, il est peu d'endroits, dans les environs de la capitale, qui se prêtent autant que ces délicieuses lies au séjour de l'étranger, surtout depuis qu'un service régulier de bateaux à vapeur les rallie à tous les points du Bosphore.

Bien que les neuf lies en question forment seules le petit archipel des Princes proprement dit, on pourrait également considérer comme en faisant partie la rangée d'îlots échelonnés à l'est de Prinkipo, tout le long de la même côte, entre la baie de Kartal et le cap de Touzla. Ces îlots sont, pour la plupart, complètement déserts et plus ou moins rocailleux; quelques-uns, néanmoins, paraissent assez considérables et d'un relief très-accidenté ; tels sont , entre autres , les deux îlots élevés que l'on voit l'un à l'entrée de la baie de Touzla , et l'autre un peu à l'ouest de cette dernière.

Le petit archipel des Princes constitue le seul groupe d'îlots que présente non-seulement cette partie du littoral bilhynien , mais encore les côtes de la péninsule de Thrace.

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