‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 86 sur 179 · VÉGÉTATION · texte numérisé non relu

VÉGÉTATION

Culture des plantes utiles. — Son état défectueux. — Viticulture. — Fabrication du vin. — Origine probable du chasselas. — Appréciation des lois religieuses qui interdisent aux musulmans Tusage du vin. — Végétation spontanée. — Physionomie relativement boréale de la végétation. — Déviations locales de ce type. — (Caractère individuel propre à la végétation de ces contrées. — Répartition de la végétation arborescente. — Agatch-denizy ou mer d'arbres, — Végétations arborescente et frutescente des vallées et des montagnes. — Forêt de Belgrade. — Sa comparaison avec les forêts de Fontainebleau, de Compiègne et de Saint-Germain. — Aspect aride des environs de Coustantinople. — Parallèle entre ces environs et ceux de Rome et de Jérusalem. — Taillis qui ornent les cimetières de Constantinople. — Les cimetières musulmans comparés aux cimetières chrétiens. — Flores sépulcrales.

Dans l'examen de !a végétation du Bosphore, je puis d'autant mieux me borner à des aperçus trèsgénéraux, que j'ai déjà traité ce sujet d'une nianière spéciale et rigoureusement scientifique dans la partie climatologique et surtout dans la partie botanique de

mon grand ouvrage sur l'Asie Mineure*. En conséquence, je me contenterai d'emprunter à ce dernier quelques considérations générales, en les dépouillant de tout ce qu'elles renferment d'exclusivement destiné au botaniste par état, et en les traduisant, autant que possible, dans le langage usuel et intelligible pour tout le monde. Mais avant d'exposer ces considérations générales relativement à la physionomie de la végétation spontanée des contrées du Bosphore, je dirai un mot sur la culture de quelques plantes destinées à l'usage direct ou indirect de l'homme.

L'observation faite à l'égard de l'élevage des animaux domestiques est également applicable à la culture des végétaux utiles; c'est-à-dire qu'ici encore l'industrie humaine ne se présente que sous son état presque primitif. En effet, tant sur les deux côtes du Bosphore que dans les régions limitrophes des presqu'îles de Thrace et de Bithynie, la majeure partie du terrain est inculte. Il est vrai que les portions littorales du détroit se prê-*

i. Voyez Asie Mineure, S"»* partie : Climalologie, c. viii, sur les limites de la végétation arborescente; et m* partie, en deux volumes, consacrée à la flore de l'Asie Mineure, de l'Arménie et de l'archipel grec, et où se trouvent également énuraérées toutes les plantes spontanées constatées jusqu'à ce jour sur les rives du Bosphore et dans les environs de Constantinople.

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teut peu aux expIoiUitions rurales^ ii cause de la ualure rocailleuse du sol et de ses surfaces abruptes et profondément ravinées. De semblables considérations ne sauraient être invoquées pour les régions de la presqu'île de Thrace comprises entre le littoral européen du Bosphore et les méridiens du lac de Derkos et de la ville de Silivri; car cette partie de la presqu'île est formée de plateaux ondulés ou dos plaines plus ou moins unies qui eussent pu fournir d'abondantes récoltes ; et cependant elle est à l'état de véritables steppes, à peine animée par des troupeaux de la plus vulgaire espèce ou par de misérables villages épars çà et là, qui, avec leurs maigres bouquets d'arbres et leurs rares lambeaux de terre cultivée, ressemblent à de tristes oasis au milieu du désert. C'est, entre autres, l'aspect de la contrée que l'on traverse depuis les deux golfes de Tchekmedjé jusqu'à Silivri. Quoique habitée particulièrement par des Bulgares et des Grecs, races plus actives et plus industrieuses que la population musulmane, la partie de la presqu'île comprise dans les limites de la carte que nous donnons témoigne néanmoins presque partout du déniimcnt et de Taban-

don; l'agriculture et l'économie rurales y sont à l'état de première enfance. Aussi, dans toutes ces contrées, à la seule exception de la vigne, nos plantes potagères et nos arbres fruitiers ne fournissent que des produits médiocres; quelques-uns seulement, notamment la figue, le chou-fleur et l'aubergine y sont de qualité supérieure; mais la j)omme de Un*vv et l'asperge s'y

rencontrent à peine au nombre des végétiiux domes-

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tiques ; Tasperge y est inaiig('*e à l'état sauvage , et la pomme de terre, qui joue un si grand rôle dans Talimentaliou de nos populations, n'est cultivée, dans les environs de Conslantinople, que par quelques Européens qui, n'en récoltant pas sulïisamment , en fout même venir de Russie, de France et d'Angleterre.

ni.

Quant au raisin, il mérite sans doute une mention spéciale, non pas parce qu'il atteste un degré élevé de perfection dans l'art de la viticulture, mais parce que les conditions du sol et du climat semblent être particulièrement favorables aux produits de la vigne dans ces contrées.

Parmi les nombreuses variétés de raisin cultivées sur le littoral du Bospliore et dans les régions limitrophes, les suivantes surtout sont remarquables : tchauch-usiim {vdisin-tchauch) , allyn-usum (raisin doré), parmak-mum (raisin digité) , yeri-usum (raisin du pays ou raisin local), miskel-usum (raisin musqué) et yediveren-nsuîu (littéralement raisin donnant sept fois, variété qui rappelle beaucoup la tre voile gradina de Florence). Toutes ces variétés peuvent être comparées à nos espèces les plus estimées, mais aucune au même degré que le délicieux tchauch, particulièrement celui du littoral asiatique entre Skutarl et Gébissé.

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Par ses formes et par son goût, le tchauch rappelle Yuva moscadellana de la Toscane, et plus encore le chasselas de Fontainebleau ou môme celui de Montauban, quoique le chasselas de France soit plus transparent et moins gros que le raisin de Toscane. Il serait possible que le chasselas de France tirât son origine du tchauch, hypothèse que les dénominations respectives sembleraient également confirmer. Car, comme le ich est un son étranger à la langue française qui le remplace volontiers par le chy le mot turc a pu, au moment même de son introduction , se transformer en chauch, et puis subir la contraction en chachj d'où le passage d'abord à cha^Sj et enfin à chasselas j se serait peu à peu opéré.

Malgré leur richesse en substance sucrée, les raisins de ces contrées ne sont employés à la fabrication du vin que par les sujets chrétiens de la Porte*, non pas parce que les sectateurs de Mahomet n'éprouveraient point autant de plaisir qu'eux à boire le jus du raisin, mais parce que les préceptes du Koran

1. Ce n'est que depuis très -peu de temps que, dans Tintérieur de Tempire ottoman, les chrétiens osent se livrer publiquement à Tusage, à la fabrication et au commerce du vin. A Tépoque (iW) où je commençais mes explorations en Asie Mineure , les villes même le plus souvent visitées par les étrangers et situées sur les grandes lignes postales, comme Konia, Kutaya, Angora, Isbarta, etc., ne m'offraient la possibilité de renouveler mes provisions de vin qu'à la condition d'observer les plus grandes précautions dans l'achat, et surtout dans le transport de mes emplettes à domicile. A cet effet, il était prudent d'effectuer les deux opérations non en plein jour, mais à la nuit tombante, et surtout avec l'appui du Kavas ou du Tariar qui accompagnait mes domestiques grecs ou arméniens chargés de cette besogne ,

interdiseul Tusage du vin, interdiction à laquelle les vrais croyants ont toujours eu soin de ne point donner trop d'extension, prétendant qu'elle n'exclut ni Teaude-vie {raki)^ qui n'est point le produit du raisin, ni même le vin de Champagne, qui, disent-ils, par sa légèreté et sa douceur, rappelle trop le sclierbet oriental pour ne point être traité avec les mômes égards que ce dernier. Au reste, grAcc à Tinfluence de la civilisation européenne, dont les épines pénètrent toujours avant les fleurs, les Turcs, non-seulement de la capitale, mais des provinces les plus éloignées, sont devenus aussi chauds partisans du jus qu'afl'ectionnait Noé que ceux d'entre les chrétiens qui le recherchent avec le plus de passion ; en sorte que, sous ce rapport, comme sous bien d'autres, l'autorité du Koran a particulièrement pour effet de faire mieux valoir le charme du fruit défendu. On ne saurait cependant nier que la seule existence du précepte religieux n'ait ce résultat satisfaisant, qu'il prévient le scandale public de l'ivrognerie; car si les hauts fonctionnaires qui, en Turquie comme ailleurs, prêchent plus de parole que d'exemple, peuvent s'adonner tout à leur aise à la boisson du vin, sans être gênés par des témoins inii)ortuns, l'homme du peuple, se respectant davantiige en respectant la loi du prophète, éprouverait une insurmontable répugnance à se montrer en étiit d'ivresse. 11 s'ensuit, qu'indépendamment du sentiment de dignité et de dé-

afin de les préserver dos mauvais traitements auxquels ils eussent été exposés de la part de la populace, si elle eût découvert la nature du liquide prohibé dont ils étaient porteurs.

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cence bien plus fortement développé dans les populations musulmanes que dans les populations chrétiennes, la seule crainte de s'exposer au dédain des coreligionnaires suffit pour préserver les villes musulmanes du hideux speclucle que l'abus de la boisson étale si souvent en Europe. Cet abandon de la dignité humaine de la part des chrétiens, quand il se produit, ce qui n'arrive que trop souvent dans les ports de mer d'Orient, où abordent les navires des puissances civilisées, est l'objet de l'ironie, des rires, disons même du juste mépris des hommes du peuple musulman, et ne contribue pas médiocrement à abaisser le prestige de l'Europe.

Le peu que je viens de dire de l'état où se trouve la culture des plantes utiles en Turquie fait déjà voir que l'action bienfaisante de l'homme s'exerce tout aussi faiblement sur le règne végétal que sur le règne animal dans ce pays, et que, par conséquent, la physionomie de la nature y est déterminée presque exclusivement par la végétation spontanée. C'est donc sur cette dernière que je vais présenter quelques considérations générales.

Des études détaillées que j'ai déjà publiées sur ce sujet résultent les faits suivants :

i* La physionomie générale de la Flore du littoral

(lu Bosphore et de la contrée limitrophe ne répond nullement aux latitudes où se trouvent ces régions, car elle offre une teinte beaucoup moins méridionale que celle qui caractérise la végétation du littoral septentrional du bassin méditerranéen, bien que ce littoral (entre autres celui de !a Provence) soit situé sur un parallèle supérieur à celui du Bosphore.

La physionomie relativement boréale de la Flore de cette contrée se traduit d'une manière tranchée par l'absence ou l'extrême rareté de certaines formes éminemment caractéristiques de la végétation du midi. Ainsi, par exemple, l'olivier proprement dit est presque inconnu sur les deux rives du Bosphore, comme sur les côtes septentrionales de la mer Noire comprises dans les limites de ma carte : car les quelques buissons rabougris de la variété nommée oleaster répandue dans ces contrées ne sont point propres à la production de l'huile. Quant à l'agave, au cactus opuntia (figue d'Inde), aux orangers, aux citronniers et à plus forte raison aux palmiers, tous ces végétaux si fréquemment cultivés dans le midi sont complètement bannis du Bosphore, ainsi que des presqu'îles de Thrace et de Bithynie*.

2^ La teinte exclusivement boréale de la végétation

1. V Agave americana, VOpuntia ficus itidica, et \e. palmier (Phcenix dnclylifera) sont très-rares également dans toute l'Asie Mineure, ce qui, vu la latitude de cette péninsule comparée à celle do l'Europe, où ces végétaux sont plus ou moins répandus, constitue un phénomène curieux de géographie botanique que j'ai longuement discuté dans la 2' partie de VAsie Miîieure, consacrée à la Climatologie, ^oyoz p. 361-

est plus fortement prononcée sur la rive européenne que sur la rive asiatique du Bosphore. Ce contraste est surtout appréciable quand on compare les parties méridionales de la côte d'Asie, ainsi que la continuation de cette dernière depuis Skutari jusqu'à Ismit, avec la partie méridionale de la côte d'Europe repliée à l'ouest jusqu'aux parages de Silivri. Tandis que le cordon littoral compris entre Constantinople et Silivri rappelle plutôt la végétation du centre de l'Allemagne que celle du bassin méditerranéen, le type méridional est déjà fortement accusé non-seulement le long de la côte au sud-est et à l'est de Skutari , mais également dans les lies des Princes. En effet, les oliviers se multiplient à mesure que l'on s'avance au sud-est de Skutari ; de même on en voit des taillis dans l'Ile de Prinkipo, où d'ailleurs abonde la bruyère arborescente, et où, tout près du village Prinkipo, on voit, à côté du pin maritime, le pin pUhyuse (pimis pithyusa) ^ associé à une espèce de genévrier (juniperus macrocarpa) qui doit être réputée éminemment méridionale , puisqu'on ne l'a encore constatée qu'en Espagne, en Grèce et dans le sud de l'Italie. Enfin, dans plusieurs des lies des Princes, et surtout à Prinkipo et à Khalki, l'Acacia de Farnèse {acacia farnesiana) prospère aussi bien qu'à Rome et à Naples. Toutefois , les contrées où l'on observe ces modifications dans le règne végétal n'échappent pas complètement au caractère boréal si fortement prononcé sur le reste du littoral du Bosphore; car si, dans des localités exceptionnelles, ce caractère est effacé ou du moins atténué par la prédominance de

formes méridionales, il s'y manifeste néanmoins encore, en imprimant h plusieurs espèces une certaine torpeur lors de leur réveil printanîer. Ainsi, même dans les îles des Princes, le figuier ne commence à développer ses feuilles qu'au mois de mars, et sur le mont Boulghourlou, orné d'une foule de représentants exclusifs du midi, comme le laurier, les phyllîrea, les cistes, le trèfle uniflore*, le trèfle d'Olivier 2, le mille-pertuis aux feuilles d'origan •'^, etc., l'orme, bien que déjà en fleurs, n'ouvre ses bourgeons foliacés que vers la fin d'avril, c'est-à-dire à la même époque qu'à Paris, avec un relard de quinze jours comparativement à la côte méridionale de l'Angleterre, et d'un mois entier relativement à Naples.

3** Un troisième trait caractéristique de la Flore dont il s'agit, c'est que tout en ofl'rant une physionomie beaucoup plus septentrionale que ne devrait le faire supposer la latitude du pays, elle n'est cependant pas identique à celle des régions placées immédiatement au nord du parallèle du Bosphore; elle porte dans son ensemble un cachet particulier qui en fait un trait d'union entre le type européen et le type oriental. 11 est vrai que ce caractère ne s'y traduit pas encore par un nombre considérable de formes étrangères à l'Europe, car le littoral du Bosphore ainsi que les contrées limitrophes ne possèdent que peu d'espèces qui leur soient propres, surtout lorsqu'on établit une compa-

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