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Le boucher de Verdun: roman

Qu'il €st doux, quand, après de longues semaînes de souffrances, on se réveilie un beau matin d'un grand sommeil prorond et réparateur, qu'on se retourne facilement et voluptueusement entre des draps frais qui ne pèsent plus sur le corps, qu'on éprouve pour la première fois depuis bien longtemps le délice de respirer librement sans brûlure entre les côtes et sans tenailiernent dans l'abdomen, quand on se rappelle qu'on a eu l'honneur de tomber glorieusement blessé sur le champ de bataille au service de la patrie allemande, quand on a la croix de (er de deuxième classe sur son lit et dans le tiroir de sa table de nuit ie brevet cle lieutenant de Sa Majesté, qu'il est doux de se dire en buvant avidement des yeux la lumière divine :

— Herr Wilirid, Herr Leutnant Wilfrid Hering, vous êtes encore en vie, vous êtes, Donuzrrjeiierl tout ce qu'il y a de plus en vie et prêt à recom.mencer vos prouesses de naguère!

On n'en finit pas de se féliciter et de Ss^ congrahj!er.

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de béair sa chance qui vous a fait si miraculeusement passer entre les gouttes de fer et de feu, sans trop de dommage persoRnel, alors que tant de valeureux compagnons d'armes, partis comme vous pleins de joie et de santé, sont restés en morceaux sur les champs de bataille ou prisonniers entre les mains cruelles de l'ennemi.

Telles étaient les dispositions oii je me trouvais le 26 octobre Î914, sur les neuf heures du matin, tandis que, bien calendrée d'amidon et toute tintinnabulante de bimbelots de piété, sœur Hildegarde m'apportait un bol de consommé à l'œuf et deux belles rôties dorées.

— Bon appétit, monsieur le lieutenant! Dieu soit loué, chaque jour monsieur le lieutenant a meilleure mine.

— Et meilleur estom.ac, sœur Hildegarde. Y aurait-il moyen d'avoir un second bol et deux autres rôties?

— Oh! non, pas pour aujourd'hui, monsieur le lieutenant. Vous aurez votre bouillie à midi. Mais je crois que monsieur le médecin-chef ne tardera pas à autoriser monsieur le lieutenant à manger de la viande.

— De la viande, sœur Hildegarde?... de la viande!...

— Nous commenceTons pas une bonne escalope pannée...

— Quand?

— Dès demain peut-être. Puis, si tout va bien et s'il plaît à Dieu et à la sainte Vierge, nous permettrons à monsieur le lieutenant un bifteck quotidien.

— Je vous embrasserais pour cette bonne parole, éœur Hildegarde... Surtout si ça pouvait faire venir le bifteck plus vite!...

Sœur Hildegarde, qui en entendait bien d'autres, souriait placidement sous sa coiffe amidonnée, reprenait le

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bol vide, secouait les miettes de mon rapide déjeuner, regonflait mes oreillers, me demandait si j'avais besoin de l'urinai et passait à un autre lit.

C'était une grande salle claire d'un lazaret militaire d'Aix-la-Chapelle, comportant une cinquantaine de lits de jeunes officiers, d'enseignes ou d'aspirants, blessés pendant les deux premiers mois de la guerre. Une abondante lumière bleuâtre, tamisée par des stores en tulle ciel, tombait de larges baies exposées au midi. Les rangées de boules de cuivre aux angles des lits brillaient et reluisaient, impeccablement alignées comme à l'exercice. Tendues de gris, les parois présentaient de belles cartes murales des fronts, gaîment et pittoresquement semées de petits drapeaux bigarrés. A l'une des extrémités de la salle paradait un grand portrait de l'Empereur dans le rutilant uniforme des hussards de Brandebourg, tandis qu'à l'autre bout pendait un immense crucifix, où un Christ de bronze noir se décharnait sur une croix de chêne foncé. Les deux im-ages se faisaient exactement face, se regardaient, s'observaient, se complétaient, pardessus la double haie d'honneur des lits blancs à boules de cuivre peuplés de jeunes corps allemands et chrétiens : rhôm.me rouge, coi^é du kolback à flamme écarîate, avec son attila, ses clives, ses tresses, ses nœuds hongrois, et l'homjne noir, couronné d'épines, avec sa pancarte, ses clous, son coup de lance, sa ceinture drapée; l'un, dardant vers le ciel les pointes de sa moustache effilée, l'autre, inclinant sur la terre les boucles de sa barbe soyeuse; celui-ci qui avait dit : c. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre )>, celui-là qui disait : « Je suis le Seigneur de la guerre » ; celui-ci qiii se déclarait fils du Dieu et prêchait : a Mon Père et

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moi » ; rautie ^ui ie proclamait roi pai décret divin et vaticinait : «. Dieu et moi )> : l'un qui joénissait : CoLi mit euch! i*autre qui répondait : Coh mit uns! tous deux qui se mettaient réciproquement ak service l'un de l'autre, qui avaient leurs troupes, leurs soldats, leurs i'dèles, leurs croyants, leurs martyrs, tous deux qui disposaient du même pouvoir sur les âmes, eu même empire sur les consciences, qui avaient les mêmts thuriféraires, les mêmes prophètes, les mêmes zélateiirs, les mêmes dévots, les mêmes temples et les mêmes piètres.

Et des lits, les regards allaient de Tua à l'autre avec le même dévouement. Les uns, il est Yz^i, se portaient plus complaisamment du côté du dc;cîian rouge de TEmpereur : c'étaient ceux des blesséï ^ui revenaient à la santé. Les autres, qui tremblaient -...icore de fièvre ou brûlaient de souffrance, se tournaiefc., plus volontiers \tïs le torse maigre et noir du roi cruc-j5«. Mais aucun dont la ferveur fût exclusive; tous c^ ..igards participaient, dans des mesures diverses, à tv : double culte. Les miens, bien qu'un peu plus chaï.^s peut-être de philosophie, ne faisaient pas exception .:i considéraient avec un égal plaisir la tête raide et ma.:jE4achue de mon Seigneur, comme le chef penché et bajrfc.-.?; de mon Sauveur, que la présence tutélaire de sœh\. Hildegarde et le souvenir glorieux de ma campagne ns^ rendaient uniformément sympathiques.

Cependant, à mesure que les jours passaient et que . l'état des blessés s'améliorait, le portrait impérial et son atcila de feu précisaient visiblement leur avantage. C'est que depuis longtemps on ne mourait plus dans le lazaret B d'Ai.x-la-Chapelle, du moins dans cette salle aux lz\ei bleues, dite salle Hasckel, ou se niait mon destin

piéient; on n*y eiUeri;:lait plus de ces râles sinistres, de ces hoquets d'agonie» de ces hurlements de douleur qui en rendaient antérieurement le séjour si peu confortable. Ceux qui étaient marqués du signe fatal avaient déjà succombe; d'autres, qui les avaient remplacés, avaient succombé à leur tour ou guérissaient, si bien que, de sélection en sélection, il n'y avait plus dans la salle Haïckel que d'optimistes candidats à la résurrection, dont le pouls eî le moral se restauraient conjointement et qui, détournant de plus en plus leurs yeux du Christ sur l'Empereur, ne laissaient plus de place vide pour de nouveaux blessés.

C'est tout au plus si une vingtaine d'entre nous prenaient encore quotidiennement, allongés sur une civière ou appuyés sur un infirmier, le chemin de la salle de pansement. Pour moi, je ne connaissais plus, depuis bientôt quinze jours, cette accablante corvée. Mes plaies se cicatrisaient, ma balle avait été extraite de l'épaule gauche, mes deux côtes s'étaient proprement ressoudées, je bougeais, je remuais, je m'étendais ou me recroquevilllais sans autre embarras qu'une dernière raideur du genou droit, ec il me semblait que j'aurais pu déserter ma couche et me promener de long en large comme cidevant, ce dont j'avais une furieuse envie. Tous mes muscles s'ajustaient et roulaient, mes articulations jouaient, mes organes manœuvraient, j'étais entier, complet, intact et, bien que j'eusse du subir une opération interne, je me retrouvais frais et neuf comme un oiseau qui va s'élancer hors du nid. Mon appétit, que je ne pouvais encore satisfaire au gré de mes désirs, conunençait à devenir i.mpérieux, et je ne tardais pas à constatcr, à mon infinie satisfaction, que ma virilité, povr

Ic^quelle j'avais pu nourrir quelque crainte, suivait de près mon estomac.

Le rétablissement de cette fonction importante me rappela la jeune fille que j'airnais, ma douce et blonde fiancée, la belle Dorothéa von Treutlingen. Ahl ce beau mois de juillet 1914, alors qu'étudiant à l'université de Halle, je passais mes vacances dans le Harz, si loin de tne douter que quelques semaines plus tard, après des aventures inouïes, j'échouerais, à moitié démoli, dans ce lazaret d'Aix-la-Chapelle! Cette jolie villa de Goslar, où j'allais faire la cour à ma bien-aimée, ce jardin fleuri de zinnias, ce petit salon où je buvais de la bière, landis qu'elle me jouait de ses mains dodues le menuet du Bœuf ou la chevauchée des Walkyries! Heures inoubliables! divins souvenirs! Je me les rem.émorais à satiété durant ces longs après-midi où je me remettais lentement du rude choc de la guerre. Ah! Dorothéa! chère idole, chère âme et chère chair! Combien j'eusse aimé t'avoir près de moi, sentir tes mains lourdes sur mon front et m'assoupir béatement au soufRe de ta molle présence!

A défaut de cette présence, je possédais du moins tout un petit paquet de ses lettres, qui ne quittait pas le dessous de mon oreiller. Je les en retirais deux ou trois fois par jour pour en relire la forte écriture gothique. C'était celles qu'elles m'avait adressées aux armées, et dont les dernières ne m'étaient parvenues qu'à l'hôpital. J'en contemplais avec amour les traits gras. Je cherchais à discerner ce qui se cachait de tendresse et de douce sensualité dans ces pleins écrasés et ces déliés onctueux. La psychologie de mon adorée m'apparaissait riche de réalité et grandiose de poésie. O îune pleine des soirs d'été!...

Et rêvant à ma familk future, ma pensée revend ii par uue pente naturelle, à la fois filiale et fraternelle, à ma famille présente, à mon père, le conseiller de commerce Hering, à ma mère. M"* la conseillère de commerce Hering, à mes chères soeurs, f-fedwige et Ludmilîa. D'eux aussi j'avais des lettres et que je relisais de même, quoique moins souvent. Savaient-ils ce que j'étais devenu? Pendant un mois, abruti de souffrance, de fièvre ou de drogues, incapable de joindre deux pensées, de rassembler un souvenir ou de remuer un doigt, je n'avais pu leur donner signe de vie. Depuis huit jours seulement je m'étais vu en mesure de leur griffonner quelques lignes sur des cartes postales . militaires. Les avaient-ils reçues? Mes chers et vénérés parents! mes douces petites sœurs! Je songeais à notre belle propriété d'Ilsenburg, dans la forêt romantique du Harz, non loin de Gosîar» où nous passions l'été et où l'ordre de mobilisation était venu me surprendre. S'y trouvaient-ils encore ou avaient-ils déjà regagné la ville?

C'est en de telles pensées, lentement reconstituées, en de tels souvenirs, longuement remémorés que se passaient mes heures, attendant le souper, que m'apporterait sœur Hildegarde, puis le sommeil, que me verserait la nuit. Je nageais dans un infini bien-être, celui de n'éprouver plus aucune douleur, plus la moindre difficulté à me mouvoir et à respirer. Quelle béatitude! Et le lendemain, ainsi que l'avait promis sœur Hildegarde, j'avais une belle escalope à la viennoise qui me fit entrevoir ce que pourraient être les délices futures du paradis par l'avant-goût des voluptés présentes d'un estomac plein de désirs.

Au bout de quelques jours de ce régime reconstituant, je crus pouvoir m'insurger violemment contre mon lit„

tant je me sentais de forces. Mais quand, revêtu de chauds tricots et d'une capote feldgrau, je voulus éprouver ma validité, je fus tout érbnné de constater mon extrême faiblesse. C'est à peine si je pus me tenir debout et risquer quelques pas enfantins au bras secourable de sœur Hildegarde. C'était néanmoins, à n'en pas douter, mon entrée en convalescence.

Puis, un matin, ce fut une nouvelle joie.

— Une visite pour vous, Ueber Hctt Leutnani!

— Une visite?

— Une surprise, une grande surprise!...

J'entendis un gloussement de voix bien connues et je

vis s'avancer, prudemment et fort dépaysés, entre les lits militaires, mon père, le conseiller de commerce Hering, avec sa grosse moustache à la Friedrich-Karl, ses petits yeux porcins, sa pelisse de loutre et sa canne à pomme d'or, suivi de ma mère. M""* la conseillère de commerce Hering, en chapeau extravagant et en étole de renard bleu.

Je laisse à penser quels furent les cris de tendresse, les effusions, les épanchements de pleurs à cette rencontre émotionnante.

— Herrje! comme il est maigre! s'apitoyait ma mère.

Ma croix de fer et mon brevet de lieutenant furent l'objet des plus vives conjouissances. Je dus faire le récit de ma campagne, dont le peu de lettres que j'avais écrites n'avaient donné qu'une idée insuffisante. Je racontais noire départ mystérieux de la caserne de Magdebourg, la nuit du 28 juillet, notre concentration au camp d'Elsenborn, la traversée en trombe de la Belgique, notre première affaire aux approches d'Anvers, l'incendie de

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Louvaîri, Mons, l'entrée en France, nos combats sur la oonime. la marche sur Paris, enfin cette terrible bataille de la Marne, où j'avais été grièvement blessé, après avoir perdu la plupart de mes compagnons d'armes et vu anéantir la presque totalité de notre régiment. Là, mon père m'arrêta :

— La Marne, dis-tu? Qu'est-ce que c'est que ça?... Nous n'avons jamais entendu parler d'une bataille de la Marne.

— Ce fut pourtant, dis-je, une grande, une formidable bataille, l'aftaire de beaucoup la plus importante que nous ayons eue.

Je me mis à lui en tracer à grands traits le schéma, du moins selon ce que j'en savais. Mon père m'écoutait d'un air étonné, puis profondément sceptique.

— Non, non, finit-il par dire. Si c'était vrai, nous le saurions. Nos communiqués ne nous cachent rien. Encore une invention de ces hâbleurs de Français, je parie! L'engagement dont tu nous parles, mon cher Wilfrid, ne peut pas avoir eu l'importance que tu lui attri'bues. Ta division a pu se trouver un moment accrochée, au cours des opérations, et subir des pertes. Ce sont là les hasards de la guerre. Mais cela ne tire pas à conséquence. Je sais bien que nous avons dû, au milieu de septembre, opérer un léger recul stratégique et que depuis lors nous n'avons guère avancé. En revanche, notre front s'est considérablement étendu du coté du nord, nous bordons la mer et, en ce momciit même, une colossale bataille se livre dans les Flandres, qui va nous donner Calais, rejeter les Anglais et nous permettre de reprendre sur une plus vast? échelle la n-i0.rche un instant interrompue sur Paris et la ccnqucie de la France.

-— Je n'en doute pas, dis-je; mais, en attendant, la bataille de la Marne a bien eu lieu.

— Je veux bien, puisque tu y tiens, concéda mon père. L'essentiel c'est que tu t'en sois tiré à ton honneur et au nôtre, mon cher fils, et que nous ayons aujourd'hui le bonheur de te retrouver en bonne voie de guérison.

— Herrgoti! larmoyait ma mère, en agitant les plumes de son pharamineux chapeau, nous sommes en efiet bien heureux et nous remercions la Providence!...

Mes chers parents restèrent trois jours à Aix-la-Chapelle et vinrent chaque matin et chaque soir passer urc heure avec moi.

J'appris ainsi que mes deux sœurs faisaient de grands progrès, l'une en musique, l'autre en dessin, et qu'Hedwige avait en outre fait la connaissance, à la Pvîaison des Diaconesses de Halle où elle était volontaire, d'un jeune et brillant officier de dragons, blessé au genou, qui pourrait plus tard donner un fiancé. L'automne avait été fort beau et mes parents s'étaient attardés dans leur propriété d'ilsenburg; ils venaient seulement de regagner Halle et leur somptueux appartement de la Wilhelmstrasse.

Les amours de ma sœur Hedwige et les détails circonstanciés que m'en confiaient avec complaisance mes chers parents me ramenèrent avec une force nouvelle aux miennes propres. J'osai faire une timide allusion à ma belle Dorothéa. Au sourire entendu de mon père et à l'épanouissement béat de ma mère, je vis qu'ils en savaient beaucoup plus que je ne croyais. J'appris alors avec de doux frémissements de joie que le père de ma bien-aimée, le conseiller de cour Otto von Treutlingen, était venu un jour à Ik-enburg demander si Ton avait

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des nouvelles du « jeune guerrier ». Mon père lui avait rendu sa visite à Goslar. On s'était revu. On s'était lié. Le conseiller de cour et le conseiller de cominerce avaient chassé ensemble. On avait dîné les uns chez les autres. Ma Dorothéa était devenue la meilleure amie de mes sœurs. Mes fiançailles étaient désormais reconnues, patentées, officielles.

— ■ Dès que tes souffrances auront pris fin, mon chéri, et que la guerre sera terminée, ce qui ne saurait tarder, dit ma mère, vous pourrez vous marier... Et vous irez faire votre voyage de noces à Paris l

— Oij notre brillant Kronprinz résidera comme viceroi, ajouta mon père.

Délicieux espoirs! riantes perspectives! Ces merveilleux propos et ces tendres entretiens me faisaient plus de bien et me rétablissaient plus sûrement que toutes les potions de sœur Hildegarde. Mon cœur battait à grands coups chauds dans ma poitrine; une émotion pleine de volupté inondait mon être; je rayonnais, j'étais aux anges. A travers mille questions entrecoupées de caresses et de baisers, j'éprouvais une véritable ivresse à pouvoir enfin parler librement de ma bien-aimée, et il me semblait que je perdais l'équilibre dans trop de bonheur.

Le plus beau fut quand je reçus des mains de ma mère une jolie taie d'oreiller en toile fine, brodée par ma Dorothéa, et dont elle s'était faite la messagère. J'en pleurai d'alteridrissement.

Puis mes parents partirent, rassurés sur mon sort et sur ma prochaine guérison, emportant la douce pensée de me revoir bientôt à Halle en congé de convalescence. En quittan» Aîx. mon père, îe ccnseî'îer dz c:— .r.érce Herin^-, fit un don de deux mille marks au L-iJiarei B.

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Quelques jours plus tard et mon état s'étant sensiblement amélioré, je fus transféré dans un pavillon annexe du bâtiment principal, où j'occupai, au premier étage, une belle chambre en compagnie de trois autres jeunes officiers. Je quittai sans regret la vaste salle au Christ noir et au Kaiser rouge, ainsi que les soins onctueux de sceur Hildegarde. Le pavillon était le séjour des blessés gradés en bonne voie de rétablissement et ayant de la fortune. On y était plus libre, plus richement soigné et l'on y recevait la visite de dames de la ville.

Attenant à une galerie-promenoir donnant sur le parc, avec ses quatre fenêtres, ses vitrages de guipure, ses lits en pongée, avec son tapis de moquette, son divan de panne, ses fauteuils-bergère, sa table à thé, sa table de jeu et son piano Bechstein à cordes obliques, la pièce offrait un aspect cossu, intime et confortable qui faisait plaisir à voir et plaisir plus grand à habiter.

Mes compagnons ne déparaient pas cette ambiance. Ils étaient trois.

Blond, mince, aristocratique, t3rpe parfait du grand dolichocéphale germain, le premier-lieutenant comte von Kubitz. du 48* régiment d'infanterie, avait été blessé comme .. oi à la Marne, alors qu'il essayait dans d'héroïques eâ^orts d'arrêter sur le Grand-Morin, avec le IIP corps d'armée, l'assaut frénétique des Français de Pranchet d'Espérey. Touché à l'aine, il s*était vite remis, et c'était le plus valide de l'escouade, bien qu'il eût conservé de son aventure un assez fort chaloupemenl. Il était artiste, disert et distingué.

Tout autre apparaissait le lieutenant von BuUen, avec son faciès ravagé, son nez cassé, son tor-e de centaure, SCS courtes cuisses sous son derrière énorme. Officier dû

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ulilans, il avait précédé, suivi ou flanqué de la Meuse à la Marne l'armée von Biilow, pour revenir se faire abîmer la figure sur l'Oise. Vaniteux, boute-en-traîn et hâbleur, il aimait les lourdes plaisanteries et les vastes rodomontades.

Le troisième était le lieutenant Schalkenberg, des chasseurs de BiJckebourg, cosmétique, calamistré, prétentieux, obséquieux et insolent, et que ne paraissait guère affecter l'ablation de deux doigts à la main gauche, non plus qu'une balle française qu'il enchâssait dans son thorax.

Ils me reçurent avec politesse et froideur; mais la glace fut vite rompue, dès qu'ils surent que, par suite de la disparition de mes chefs, j'avais eu l'honneur de commander pendant quelques heures un bataillon sur la Marne et que j'étais bien pourvu d'argent. Il se trouva aussi que le compte von Kubitz était iointainement apparenté à la famille de ma fiancée, les von Treutlingen, et cette circonstance acheva de ra'accréditer dans le petit cercle élégant et capitonné des blessés du pavillon.

Von Kubitz, par paresse, von Bulîen et Schalkenberg, par prescription, restaient couchés une partie de la journée, et je les imitais volontiers. Le déjeuner se prenait au lit, ainsi que le repas de midi. Une ordonnance du corps de santé nous servait. Le médecin passait chaque matin vers dix heures.

On ne se levait guère avant deux heures. A ce moment, on voyait sortir d'un des lits la grosse jambe, la grosse cuisse, suivie du gros derrière de von Bullen» qui, en caleçon d« tricot et en chemise molle» passait d^ns un des deux cabii>et5 de toilette dont nous jouîssionô, tandis que Schalkenberg allait occuper Tautre où il s'ondoyait de

parfums. A Schalkenberg succédait von Kubitz et je remplaçais moi-même au lavabo von Bullen; après quoi, dans de douillettes robes de chambre ou de confortables pyjamas, nous nous m.ettions en devoir de couler sans eimui le reste de la journée. On jouait. Le poker étant défendu, nous nous satisfaisions avec le bridge, où nous trouvions encore le moyen de faire de belles différences. Entre temps, on s'enquérait des nouvelles. ?4ous avions lu, le matin, la Kœlnische Zeiiung et les feuilles d'Aix-la- Chapelle. Fritz, notre ordonnance, nous apportait la Frankfurter Zdlung et les gazettes berlinoises de ia veille, accompagnées des derniers cancans de Thôpital.

Ceux-ci nous occupaient presque autant que celles-là, car ainsi le veut la relativité des circonstances humaines. Mais les premières seules importent et méritent mon souvenir. La marche sur Calais n'avançait guère. Malgré les assauts intrépides du duc de Wurtemberg et l'auguste présence de notre Kaiser, qui avait décidé d'être à Ypres le 1 ^^ novembre pour y proclamer l'annexion de la Belgique, nos satanés adversaires, accrochés à une méchante digue haute d'un mètre vingt, réussissaient, on ne sait comment, à résister à nos coups les plus furieux, comme à nos feintes les plus surprenantes. Et il fallait bien croire qu'il y avait aussi quelque diablerie là-dessous, car nos journaux racontaient, en termes assez mystérieux, qu'à rimitation des Hollandais du XVll' siècle ils avaient ouvert leurs vannes maritimes, noyé d'eau l'étendue des champs de bataille et, à l'exemple encore des anciens Hébreux, tendu entre eux et nous l'obstacle infranchissable d'une mer de boue, de vagues et de submergements, semblablcment rouge de sang, chanieuse de charâ, d'armes et de cadawes.

— Nos pertes doivent être énormes, observait le gros uhlan von BuIIen. Cœur!...

-— Deux trèfles!... Que de beaux jeunes gens perdus pour la patrie! soupirait le comte von Kubitz.

— • Vous voulez dire pour l'amour, mon cher! rectifiait ironiquement Schalkenberg. Je passe!

— Bah! peu importe!... Le principal, en effet, reprenait von Bullen, c'est de passer.

^ Entre nos manches, nous nous contions alors de bonnes histoires de guerre. La mémoire de chacun en était riche. Avec son IIP corps, von Kubitz avait ravagé l'Hesbaye. le Hainaut, le Vermandois. l'Oise, massacrant, brûlant , et pillant à cœur joie. Schalkenberg avait éventré des femmes, des nonnes, des fillettes et même embougré un petit garçon avant de lui trouer la gorge. Von Bullen avait été à Gerbéviller. Pour moi, .quand on me mettait a mon tour sur la sellette, je narrais, sans trop me faire prier, l'incendie de Louvain. auquel j'avais assisté, ou le viol d'une jeune fille française par un capitaine, trois lieutenants, un feldwebel, quatre sergents et trois enseignes, dont j'étais le benjamin.

■— En somme, la guerre a du bon, émettait jovialement von Bullen. A vous la donne!

--- Coupez, cher amiî... Oui. malgré la rudesse des combats, elle laisse de bons souvenirs.

--^ Nous ne les raconterons pas à nos petits-^fants! riait Schalkenberg. Pique!

— Trois carreaux! !

-— Contre!

^-~ Surcontre!... Bah! tout cela deviendra de l'épopée. Croyez-.'ous que les Q-ecs d'Hornè^^ n'en faisaient pas autant j>

1^ ii. BOUCHER nt nt^rnjH

Nous recevions aussi des illustrés et des journaux de guerre, où nous corroborions par l'image et le document graphique la haute idée que nous concevions déjà de nos succès par les récits des quotidiens. L'allure que prenait sur ces représentations artistiques notre soldat allemand, qu'il y fût figuré à pied, à cheval ou aux flasques de son canon, en troupe compacte ou en groupe pittoresque, dans l'ardeur au combat, la fantaisie du repos ou l'alignement impeccable d'une revue en parade, faisait bien de ce héros massif, de ce nouveau porte-glaive, le champion de notre force et le drapeau de notre cultture.

Dans une de ces liasses, nous trouvâmes un jour quelques numéros d'un journal imprimé en langue française par les soins de îîotre gouvernement, à l'intention des régions occupées. Nous les examinâmes avec curiosité et bientôt avec attendrissement, tant nous parut louable la Eoliicitude de nos autorités pour entretenir dans un bon esprit l'âme de nos nouveaux adininistrés et offrir à leurs esprits un aliment intellectuel cligne d'eux et de nous. Cet excellent journal s'appelait la Gazette des Ardennes.

Voyant le plaisir que nous prenions à sa lecture, von Bullen, qui ne savait pas le français, me pria de lui en traduire quelques morceaux, et il admira comme nous la modération, le ton tout à la fois familier et convaincant de cette feuille sym.pathique, bien propre à nous concilier les populations indociles que nous tenions courbées sous notre joug paternel. Nous goûtâmes surtout un article intitulé Allemands et Français, qui stigmatisait en termes judicieux les abominables calomnies déversées chaque jour sur nous par la presse de Paris.

Nous n'aimons pas les gros mots, disait la Gasetie, mais nous devons constater que cette haine, cette campagne d'injures, ces difTamations quotidiennes sont repoussantes.

Et comparéuit TattitiKle de la presse allemande à celle des journaux parisiens, la Gazette des Ardennes ajoutait:

Il est vrai que, parfois aussi, des journaux allemands commettent des exagérations; mais que les Français se donnent la peine de comparer le contenu ne ces joiu-naux à ce qu'on ose leur offrir quotidiennement p.ans Le Matin ei L'Echo de Paris, pour citer des feuilles un genre indigne, ou même dans Le Journal des Débats ou Le Temps, qui pourtant se donnent pour sérieux.

Et ce qui est encore plus attristant, c>st que même les premiers esprits de la France font partie de ce syndicat d'excitation haineuse.

Nous voulons parler des académiciens. Nous ne citerons que Maurice Barrés, qui, autrefois, écrivait de beaux livres, mais qui, aujourd'hui, est descendu dans l'arène la plus basse du combat politique; nous nommer .jn> encore René Bazin, auteur de tant de romans de psvcnologie saine et fine, Alfred Capus, qui ne nous fait plus nre comme jadis, et — la plume se refuse presque à écr-re ce nom — le meilleur des écrivains contemporains, Anirole France, que nous voyons se mêler à cette clique déchu?.-.

— Ce sont des bandits! s*écria vot Bullen, et, tout académiciens qu'ils soient, une fois à Paris, nous les enverrons tous au peloton d'exécution.

— On pourrait peut-être, dis-je, fa.'re une exception pour Anatole France. Il est bien vieux et il n'a sans doute plus sa tête à lui.

— Soit. Celui-là, fit Schalkenberg, nous l'enfermerons dans une maison de fous.

C'est dans de tels propos et de te' s agréments que nous passions la première partie de l'après-midi. A cinq heures, ces dames arrivaient pour le thé. C'était Iç moment ]e pîui réç/éatif de la journée.

U y ea avait quatre, le nombre correspondant au nôtre, toutes plus sémillantes, plus froutroutantes, piua capiteuses les unes que les autres, mais de façons, de toilettes et de beautés différentes. Elles appartenaient, bien entendu, à la meilleure société d'Aix-la-Chapelle, car des personnes d*un moindre crédit n'eussent pas eu Taccès du lazaret, dont elles étaient des bienfaitrices et des habituées. Elles consacraient leur temps et leurs soins «MX blessés, s'attachant de préférence aux officiers de qualité et par prédilection aux plus jeunes. Pour elles, autant qu'on pouvait le déterminer sous leurs apprêts, leurs poudres et leurs crèmes, elles paraissaient toutes quatre avoir de vingt-cinq à trente-cinq ans.

L'une se nommait M""* Sch... C'était la femme d'un banquier de la ville. Elle avait d'admirables yeux noirs, le nez légèrement busqué, une chair superbe, ferme et mate. Elle pouvait être juive. Elle s'habillait le plus souvent de noir, d'une robe de velours sans manches, d'oii sortaient ses beaux bras nus.

Blanche, rose, blonde, fluette et filigranéc, telle se présentait par contre M""^ la générale von Z..., dans son crépon paille, beige ou orange garni de Venise. Elle était probablement la plus jeune. C'était la seconde femme du vieux général von Z..., à la retraite depuis plusieurs années et rappelé en activité comme inspecteur de camps de prisonniers de guerre.

La troisième de ces dames était la baronne von K... Celle-ci était garçonnière et sportive. EJle engainait son souple corps d'éphèbe dans un tailleur étroit de couleur claire. Elle portait un col d'homme, une cravate régate épinglée d'un fer à cheval et des cheveux jais coupés à la nuque. Elle paraissait s'apparier fort exactement à

noire beau dolichocéphale blond* le premierlieuteuant comte von Kubitz.

Enveloppée d'un ample satin bleu-paon, couverte de choux, de quilles et de godets, Frau Professor W... dominait par sa majesté, sa luxuriance et sa fraîcheur l'élégant quatuor. Telle je pouvais m*imaginer ma Dorothéa à quarante ans. Sous des yeux pervenche battait un nez sensuel et gourmand, tandis qu'une bouche très rouge et charnue s'ouvrait et babillait sans cesse sur des dents étincelantes. Bien qu'appartenant au monde universitaire, Frau Professor W... devait être riche, car ses mains scintillaient de somptueux bijoux, qui s'étageaient par deux et trois bagues à la fois sur chacun de ses doigts grassouillets. Dès le premier abord, je compris qu'elle était momentanément inoccupée et qu'elle me couvait d'un regard attendri, ce qui me flatta beaucoup, en ma qualité d'étudiant dont les cours avaient été interrompus par la guerre.

Elles arrivaient donc chaque jour vers cinq heures, ensemble ou les unes sur les autres, chargées de boîtes de biscuits, de cartons de pâtisseries, de cornets de fondants, de sacs de chocolats et parfois suivies d'un marmiton porteur d'une corbeille de Ddikaiessen. Grâce à elles, nous regorgions de douceurs et de friandises, et nous avions même des fleurs dans nos porcelaines. De ses belles mains M""* Sch... préparait le thé, dont Fritz apportait le service jaspé or. On prenait place sur les fauteuils-bergère, le divan ou même sur les lits, et les propos s'échangeaient, les langues s'activaient, les rires perlaient et les flirts se dégageaient.

— Entschuldigen^ madame la baronne, je ne suis pas de vos avis : le Champagne vaut tous les vins du Rhin.

— Pour les feinniei, oui^ màu, pài pour le- hommes : je suis un homme.

— Quel dommage que le Champagne vous soit détendu! déplorait la générale von Z... Je vous en aurais fait porter. J*en ai reçu mille bouteilles de France, où mon beau-fils réquisitionne à tour de bras.

— Nous irons en boire chez vous, madame la générale, quand nous aurons des autorisations de sortie, si vous le permettez.

— AchI das ïpar i»underschœn, gestern, in der Oper! s'extasiait M'"' Sch...

— Qu'est-ce qu'on jouait?

— Marïha.

— Comment pouvez-vous entendre de la musique pareille?

— Mais, monsieur le comte, vous oubliez que nous ne sommes pas ici à Berlin ou à Dresde. On ne nous donne ni Salomé, ni le Chevalier à la Rose... Je vous assure que la Wettstein était délicieuse...

Sous une certaine cérémonie de bon ton, un aimable laisser-aller plein de charme présidait aux ébats de notre société. La malignité toutefois ne laissait pas d'y exercer ses prérogatives. Nous étions tenus au courant de toutes les histoires de la ville et, bien qu'aucun de nous ne fût d'Aix, ou ny eût de relations, nous n'ignorions rien de ses racontars de salons ou d'alcôves, de sa chronique mondaine comme de sa gazette scandaleuse. Du théâtre on passait à la rue, aux promenades, aux confiseries, au Kurhaus, et de la loge de la Wettstein aux réceptions de monsieur le président supérieur de province, au cabinet de monsieur le conseiller supérieur intime de justice ou au

LE bouche;^ de VEADltN 25

lit de màâàjaiii U coriîeiilère intime aciUclle des fiaances. L'énorme mouvement de troupes que la guerre y faisait déferler accroissait singulièrement le nombre de ces historiettes. Les hôtels et les casernes en laissaient tomber de toutes leurs fenêtres, et rien n'était plus piquant que les intrigues que messieurs les officiers généraux et supérieurs de notre belle armée nouaient ou dénouaient à leur passage et dont ces dames paraissaient connaître les moindres détails.

Quant aux leurs propres» elles ne nous étaient point trop cachées, puisque nous en étions les héros et que nous avions tout lieu de supposer que d'autres avant nous et que d'autres après nous en avaient été ou seraient les heureux bénéficiaires. Mais pour le m.oment, je veux dire l'après-midi, autour de ces tasses de thé et de ces coupes de gâteaux, dans le papiilotement des papotages, des gestes, des mimiques, des dentelles, des plumes et des soies, tout se passait à peu près correctement et n'excédait pas les bornes d'une sympathique bienséance. Ainsi en eût jugé du moins tout observateur nouveau venu, et c'est ce que je fus le premier jour et même les deux ou trois jours qui suivirent, car je fus un peu lent à comprendre.

On pouvait néanmoins, même alors, distinguer assez aisément le jeu mutuel des préférences, l'aimantation réciproque des cœurs, ou ce que notre grand Gœthe appelle, plus littérairement, les affinités électives. Il était évident, par exemple, aux yeux les moins prévenus que notre grand dolichocéphale blond, le comte von Kubitz, n'était nullement insensible au charme quelque peu masculin de la sportive baronne von K..., laquelle le stimulait de ses lazzis de champs de courses, de ses coups de cravache sur le mollet ou des soufflets de son gant de daim

qu'elle lui envoyait à tout propos sur les doigts. La petite générale von Z..., elle, s'acoquinait fort bien au fringant lieutenant de chasseurs Schalkenberg, et sa blondeur mièvre s'animait singulièrement aux galanteries que lui décochait sans répit, malgré sa balle dans le thorax, le jeune et séduisant officier. Plus médusé encore, le «hlan von Bullen béait à l'aspect de la carnation de M"* Sch..., buvait goulûment des yeux la belle israélite, qui se laissait généreusement savourer, frôlant parfois de son bras nu l'épouvantable visage glabre et tuméfié de son admirateur.

Pour moi, si j'ose m'en vanter, j'avais l'honneur, la satisfaction et, je dois même l'avouer, l'émotion croissante d'intéresser plus particulièrement Frau Professor W..., qui ne cessait de me convoiter d'un œil tout à la fois maternel et fortement amoureux. Celte imposante personne m'inspirait la sorte de plaisir qu'on éprouve à désirer une belle poire fraîche, mûre à point, la même sensualité à mordre en pensée ses lèvres charnues qu'à contempler ses vastes atours, son brocart et ses mains replètes chargées de joyaux.

— Et vous portiez la casquette de quel corps? me demandait-elle langoureusement.

— De Teutonia, Frau Professer, orange au liseré vert et or.

— De Teutonia, iPie reîzendl...

Je lui montrais ma balafre, qu'elle admirait plus encore que les traces de mes blessures de guerre, et je lui contais nos combats d'étudiants, conune je le faisais, quelques mois auparavant, pour ma Dorothéa.

Un coup de cravache bien appliqué relevait le comte

von Kubits de ia position plus ou m'oins équivoque qu'il occupait le long du costume garçonnier de la baronne.

— Allons, Max, commandait la baronne von K..., au piano!... et jouez- nous de la grande musique!

Max von Kubitz se portait alors en chaîoupant vers le Bechstein, où il distillait avec assez de goût du Mendeîssohn, du Schubert, du Schumann et s'aventurait même jusque dans du Liszt.

— Très bien, Max, bravo!... vous êtes un artiste!... La petite générale von Z..., qui voulait en être une

aussi, nous servait à son tour, d'une voix aigrelette et fripée, les couplets d'une chansonnette viennoise, et la belle juive. M""** Sch..., toujours accompagnée par Max, nous chantait non sans passion le grand air â*Eur^anihe.

Pour un peu on eût dansé, si le règlement et notre état de valétudinaires ne s'y fussent opposés.

A sept heures, la petite fête était terminée, ces dames regagnaient leurs devoirs citadins et Fritz, révérencieux et ponctuel, Içs accompagnait jusqu'au bas de Tescalier.

Il était cependant rare que l'une ou l'autre ne revînt pas dès le lendemain m.atin, ou quelquefois même deux d'entre elles, mais à des heures difîérentes. Car autant ce qui se passait l'après-midi était mondain et tenait son principal attrait du plaisir pris en commun, autant ce qui se pratiquait dans la matinée était d'ordre intime et désirait la discrétion. Ces dames s'entendaient-elles î^ Je n'oserais l'affirmer, mais le fait est qu'elles ne se rencontraient jamais. Elles nous trouvaient dans nos lits. Il était dix ou onze heures. Le médecin avait passé, la salle était faite, l'air renouvelé, les lits arrangés, les pots de chambre vidés. Tout était propre et bien en ordre. Un grand paravent japonais à six panneaux était prêt à venir se

disposer autoui du lit qui aurait la bomie fortune de recevoir, ce jour-là, sa visiteuse.

Le Champagne, comme je l'ai dit, nous était défendu, ainsi que toute autre boisson alcoolisée, à l'exception d'un unique verre de vieux bordeaux que nous prenions à notie repas de midi. Mais l'amour nous était permis. S'il ne nous était pas expressément recommandé, il était du moins l'objet d'une aimable et tout hygiénique tolérance, et le pavillon des officiers convalescents du lazaret B n'eût pas été ce qu'il était, s'il se fût privé bénévolement de cet avantage appréciable. Que des jeunes gens pleins de feu et de sang, sinon encore dans leur complète vigueur, du moins rendus plus impatients par leur oisiveté et l'abondante chère qui leur était faite eussent besoin de ce traitement complémentaire que seul peut donner l'amour, voilà qui devait trop se comprendre pour pouvoir même être discuté; eï que de jolies femmes, au cceur aussi charitable que sensible, ne voulussent pas les sevrer de cette joie et de cette douce médication, voilà qui témoignait de leur zèîe et de leur intérêt pour leurs chers blessés. Le leur, non plus que leur propre plaisir, n'y était point étranger, peut-être; mais cela ne nous regardait pas; l'important était que nous fussions aimés, et elles s'y appliquaient avec dilection et dans une juste mesure.

Au reste, nous n'avions plus guère besoin d'autres soins, et, à part quelque cachet ou quelque bol de tisane que nous administrait encore occasionnellement le docteur, tout ce qui pouvait rappeler la pharmacie, la chirurgie et la clinique avait depuis longtemps disparu de notre étage. On n'imaginait d'ailleurs pas bien nos élégantes diaconesses maniant le cataplasme, embandant le pansement ou plaçant le thermomètre. Elles étaient plus

propres à d'autres manipulations, et si la température qu'elles consultaient pouvait être élevée, elle n'avait rien que de naturel.

Aussi bien madame la baronne von K..., que madame la générale von Z..., ou que la dignissime madame Sch..., toutes faisaient montre du plus pur dévouement et, si les gestes étaient divers ou les rôles différents, toutes comprenaient semblablement leur mission.

Quand c'était la première, le grand paravent japonais venait déployer ses panneaux enluminés autour du lit de monsieur le premier-lieutenant comte von Kubitz. Le grand dolichocéphale blond rayonnait. Sa visiteuse arrivait en bottes d'écuyère et en culotte de cheVaî. Nous la saluions tous d'un collectif :

— Bon matin, madame la baronne!...

Elle se bornait à nous répondre d'un signe cavalier et s'engageait résolument dans le pli intérieur du paravent.

Un paravent derrière lequel il se passe quelque chose est toujours intéressant. Nous avions en outre, pour nous distraire, le spectacle, sur la face qui nous regardait, de grandes grues s'enlevant dans le ciel d'un vol gris, d'herbes lacustres et de martinets bleus plongeant d'une branche, l'aile en biseau. Mais si nous n'avions pas mieux à contempler que ce décor extrême-oriental, nous ne laissions cependant pas d'entendre, qui s'en échappaient, des lambeaux de phrases interjectivcs de ce genre :

— Voyons, Max!,., Max... ma chérie!...

— Irma!... Oh! sacré gamin!...

Fritz tenait une faction rigoureuse à la porte.

Quand c'était M"""* Sch. ., on voyait s'épaaouir horriblement la repoussante figure lépreuE-e de von Buîlen. Le grand paravent les renfermait à leur tour. Là, le bruit se

30 JJu BOtLHLR DE VERDUN

faisait plantureux et pesant. On entendait des tassements, des effondrements, des plaintes de matelas, des cris de bois, de vastes et profonds soupirs, qui marquaient, sans qu'on pût s'y méprendre, les cissauts emportés du gros uhian sur la Judée.

Avec M'"^ la générale von Z.... c'était le lieutenant de chasseurs qui triomphait. Elle traversait la salle, légère et dansante, avec de petits rires. Elle jetait son toquet sur la table de jeu, défaisait ses cheveux blonds et s'engouffrait en coup de vent derrière le panneau aux grues japonaises, d'où bruissait bientôt une chute de vêtements et d'où l'on voj^ait parfois jaillir, l'éclair d'un instant, une fine jambe en bas de soie crêtée de la dentelle d'un pantalon.

Ohî alors... je n'en pouvais plus... Considérablement excité, je ne voulais plus rien voir, plus rien ouïr. Je fermais les yeux et je me bouchais les oreilles.

Je ne tardais pas, comme bien on pense, à connaître, moi aussi, les mystères du paravent. Et. comme bien on pense également, celle qui s'offrait à le peupler avec moi n'était autre que Frau Prof essor W...

Dès sa seconde visite, le contact était établi. Je sentis sa belle bouche lippue se poser sur mon front, sur mes joues, passer de là et s'attarder longuement sur mes lèvres, tandis qu'éperdu je ne pouvais que balbutier :

— Oh! Frau Prof essor!... oh! Frau Prof essor!...

Dès la troisième, l'accord était complet. Elle déposait, pour plus d'aisance, ses bijoux sur le marbre de ma table de nuit, coulait un de ses bra? autour de mon cou...

-— Oh! Frau Prof essor!...

Son opulente poitrine pressait la mienne... S\jr mes côte» palpitaient ses énormes seins...

— Oh! Frau Prof essor!...

— Mon gentil!... mon loup!... mcin Coldk^U... Et pendant que, la tête pâmée sur roielller de ma

Dorothéa, je buvais d'une bouche avide son baiser moelleux, je sentais se glisser entre mes draps sa main sans bagues...

— Oh! Frau Professer!... Frau Professer!... L'après-midi, ces dames se retrouvaient toutes quatre

pour le thc, correctes, mondaines et charmantes, comme je Tai raconté, et nous étions tous très heureux.

Cette magnifique vie ne pouvait se prolonger : c'eût été trop beau. Dans ces délices de Capoue, nous en venions à oublier totalement la guerre, et les journaux que nous lisions encore, dans nos heures vides, nous paraissaient rapporter des événements se passant dans des pays lointains, sinon dans quelque planète imaginaire. Mais la guerre, elle, ne nous oubliait pas. Elle avait besoin d'hommes. Ses blessés, une fois guéris, lui appartenaient de nouveau et il lui fallait les récupérer.

Sans que nous nous en doutions, des rapports périodiques étaient rédigés sur notre état. L'Administration nous surveillait, nous guettait. Nous étions enregistrés, cotés, fichés, catalogués, et l'on suivait les moindres progrès de notre rétablissement.

Le premier qui partit fut le lieutenant Schalkcnberg, avec ses deux doigts en moins et sa balle dans le thorax, mais pour le reste en excellente forme. La blonde générale von Z... en eût été fort chagrinée, si le brillant lieutenant de chasseurs n'avait été remplacé le joiir m.ême par un lieutenant de hussards non moins brillant, auquel elle se voua sans plus tarder corps et âme«

3'2 t-È BOUCMER DE VERDUfî

Quelques jours après, — c'était le 16 décembre, --»» je reçus à mon tour mon exeat agrémenté d'un mois ce congé. Je quittai l'aimabîe premier étage du pavillon des officiers convalescents du lazaret B. son lit douillet, sa bonne cuisine, ses parties de cartes, ses thés et son paravent japonais, sinon sans regret, du moins sans Iarm.es. Par contre, j'eus l'émotion d'en voir couler de ciiicères et de ruisselantes des grands yeux tendres de ma Dulcinée.

— Oh! Frau Prof essor, je ne vous oublierai jamais!...

— Il faudra m'envoyer beaucoup de cartes postales... et le portrait de votre fiancée.

Je restai vingt-quatre heures à Aix, le temps de vaquer aux diverses formalités de mon départ. Je me présentai au Gouvernement militaire de la ville. Je me présentai à l'Etat-major de la place. Je me présentai au Commandement du service des étapes. J'allai dîner au casino des officiers. Je bus du champagne chez M"' la générale von Z... Je passai ma soirée à l'Opéra, dans la loge de M""" Sch... J'entendis la Weltstein. Je descendis pour la nuit à Thô-el du Grand Monarque, où m'attendait Frau Professor W..., et je connus enfin vos charmes entiers et à pleins bras, 6 belle Junon de l'Olympe universitaire!

Le lendemain malin à sept heures, ma cantine dans le filet et une malle de souvenirs de guerre dans le fourgon de bagages, je quittais définitivement ces lieux où j'avais cru mourir et où la vie m'avait repris triomphalement pour me rejeter dans Torbe incendiaire de la des* tinée.

La neige recouvrait de ses fleurs épaisses la ville d'- Halle quand, descendu fièrement de wagon sur le qu<3i trépidant de sa gréinde gare, je la retrouvai au bout de cinq mois d'absence. Cinq mois qui me paraissaient cinr» ans, tant il s'était accumulé d'événements durant ce bref espace de temps. Je l'avais quittée étudiant de première année, je la revoyais lieutenant de Sa Majesté, la croix de fer sur la poitrme, glorieusement blessé au service de la patrie allemande et de l'Empereur allemand. Ma casquette orange de Teutonia s'était muée en un casque à pointe couvert de la housse fcldgrau et mon élégante badine à cordon en un long sabre d'officier sautillant sur son dard- J'avais versé le sang, j'avais vu mourir des milliers d'hommes, j'avais dans les oreilles le fracas des combats, dans les narines l'odeur de la poudre et des charniers, dans les yeux le spectacle des (:?.mages, les rougeoiements des incendies, les flammes des canoa?.

Tout le blanc de Halle, ce blanc Daisibla, froid, ouaté de la cité studieuse, contrastait étrangement avec ce qui brûlait encore, torride et rouge, dans les braise» de ma mémoire. Ce calme et cette neige m'impressionnaient. Je recxmnaissais à peine les longues BJes des maisons de la Leipzîgerstrasse, comicheeé et toiturces de

blanc, avec leurs trottoirs étroits où glissait, chaussée de caoutchoucs, ime foule nombreuse et aâairée, leurs étalages géants et bourrés, leurs magasins disparaissant sous les apprêts de Noël.

Le long des jardins de la Bibliothèque universitaire, la Wilheimstrasse alignait ses jolis hôtels et ses maisons modernes. Dans la plus belle, mes parents occupaient un fastueux premier étage, tout croulant de dorures et tout miroitant de glaces. C'est là que mon père, le conseiller de commerce Hering, après avoir longtemps habité Magdebourg, était venu s'installer et qu'il résidait, l'hiver, depuis quelques années, tant pour y être mieux au centre des vastes affaires qu'il avait dans la région, que pour m'y assurer, en prévision de mes études à l'Université, le confort et la sécurité de la vie de famille. L'été, comme je l'ai dit, se passait à Ilsenburg, dans le Harz.

Revenir à la maison pour les fêtes de Noël est pour un jeune Allemand au cœur sensible le sommet de l'émotion et le comble de la félicité. Ce bonheur se doublait pour moi de la gloire qui m'accompagnait et dont je me sentais tout environné comme du claquement même de nos drapeaux triomphants. Aussi quelle joie et quel orgueil quand, ma neige secouée, je me vis pressé et étreint sur tous ces pectoraux et entre tous ces bras, paternels, maternels, sororaux, cousinesques et avunculaires, dont l'accolade, le baiser ou l'embrassement se faisaient d'autant plus impétueux que j'étais un héros de la grande guerre et l'un des paladins de l'Empire!

— AchI Wilfrid!... So schœnl... So pràchtig!.., Ab^r* du bist ja OffîzierL.,, Wie viel Franzosen hast du abgemucksi?..^

ik iOVCmt î)t VERDUN B

Mes deux sœurs. Hedwîge et Ludmilla. étaient les plus ardentes; elles auraient voulu, je crois, que je leur rapportasse à chacune une tête de Français danJ les soufflets de ma cantine.

Je ne pus leur exhiber qu*un débris de képi, qui se maculait d'ailleurs de quelques traces de sang.

Remis de toutes ces embrassades, restauré, lavé, changé, je pus enfin jouir du repos familial, si bien gagné, dans le bel appartement de la Wilhelmstrasse. Je retrouvai ma ' chambre, mes livres, mes souvenirs d'études, mes pipes et mes chopes. Je m'étendis tout botté sur mon lit, pour me remettre dans les reins les avantages de mon sommier, et je refis connaissance avec mes fauteuils. Puis, ma malle déballée, je passai deux grandes heures à piquer aux murs ou à disposer sur mes étagères quelques-unes des reliques de guerre que j'avais conservées : un portrait de von Kluck, un portrait de Joffrc, des photographies de Louvain et de Senlis. un obus français de 75, avec son détonateur et sa fusée de cuivre, des cartouches, une bande de mitrailleuse, une jumelle-télémètre, des cartes de l'état-major français et des notices de mobilisation, une dragonne d'officier, des boutons d'uniforme, des plaques d'identité, une chéchia de zouave, un tibia, une médaille militaire, une croix de la Légion d'honneur...

On vint admirer ce petit musée, et je tirai encore de ma malle de nombreux cadeaux que je distribuai royalement, à la grande joie de tous mes bien-aimés. Mes sœurs eurent chacune un bracelet, une broche et un éventail; Hedwige reçut en outre un volant de dentelles de Valenciennes et Ludmilla une boite de mouchoirs en batiste de Cambrai. Mon cher phc se vit attribuer

une magnifique chevalière et une grosse chaîne d'or toute bimbelctante de breloques. Mon incomparable mère fut gratifiée d'un superbe écrin de toilette, garni de pièces en écaille, que j'avais sauvé dans un pillage, à Moreuil, et d'un magnifique couret à odeurs, chef-d'œuvre d'une parfumerie parisienne, je n'avais oublié personne. Je trouvai un service d'argenterie pour la cousine Ida, une bonbonnière pour la tante Bathilde, une épingle de cravate pour l'oncle Jansénius; les trois bonnes se partagèrent divers colifichets, et il y eut une poignée de louis d'or pour notre grosse cuisinière Thécla et un valet de chambre suisse engagé en remplacement de notre domestique Johann, parti pour le front russe.

Mes trésors inventoriés et dispensés, on me montra avec une nouvelle joie ceux dont regorgeait déjà la maison et qui, de même provenance, m'étaient naturellement encore inconnus. Il y en avait dans toutes les pièces, qui enrichissaient le mobilier, ornaient les consoles ou remplissaient des armoires : quatre fauteuils Louis XIV, une table Empire, un chiffonnier, une coiffeuse et un guéridon Marie-Antoinette, des tapisseries, des bibelots, du linge de table et de corps, des robes, des corsages, des manteaux, des fourrures, cent objets de ménage, de toilette ou de salon, achetés pour la plupart par moji père ou ma mère aux ventes qui avaient lieu deux fois par semaine dans la salle aux enchères de la ville de Halle.

Parmi les pendules figurait un beau cartel Louis XV, qui carillonaait aux heures et marquait les phases de la lune. Il y avait en outre plusieurs tableaux, dont je lemarquai un qui me parut assez joli et que l'on avait accroché en bonne lumière dans notre grand salon. Il lepiéîtntait un £0Uj bois Aàpc'ieux, aux feuillages nuan-

cis, hàjiS, airiiens, baigiàé d'uLe lumiiioâité lOîâUe et qu*aiiîmait une danse légère de nymphes et de fauoes. Je déchiffrai au bas cette signature : Corot.

— Combien as-tu payé cette toile? demandai je à mon père.

— Je ne l'ai pas achetée. C'est un cadeau de ronde Adalbert.

— Ah! c'est gentil!... Et comment va-t-il, l'oncle Adalbert?

— îl va très bien. Nous recevons de temps à autre de ses nouvelles. Il est parti au commencement d'octobre.

— L'oncle Adalbert est au front?

— - Pas précisément. îl est à l'arrière» dans un poste de tout repos. Il fait de l'occupation. Il nous a envoyé ça il y a une quinzaine de jours, avec un lot de jupons et une paire de rideaux. Il paraît que cette peinture a de la valeur.

— En tout cas, c'est bien aimable de sa part, dit ma îiière, car l'oncle Adalbert n'a pas l'habilude d'être généreux.

— Oh! pour ce que ça lui a coûté! dit mon père. Si la guerre se prolongeait, tout le monde, on îe voit,

n'en était pas mécontent. L'Empereur avait bien promis que tout serait terminé à Noël, mais que ses prévisions et celles du Grand Etat-major ne se fussent pas réalisées, nul, à vrai dire, sauf peut-être quelques mauvaises têtes bonnes à se faire casser en première ligne, ne lui en tenait rigueur. Dans les Flandres, en dépit de nos efforts et de nos sacrifices, la fameuse percée ne s'était pas produite, et nous avions dû nous contenter, pour toute destruction, de celle de la cité d'Ypres, de son beffroi et de se% vieilles halles. Sur îe front est, après une rapide

3â LE BOUCHER DE VERDUN

avance, nous avioas été rameQés presque à notre fr.ontière; les Russes occapaient les co!s des Carpathes et assiégeaient PrzemysL Dans le B^aîkan, les Autrichiens s'étaient fait battre honteusement par ces bandits de Serbes. Mais tout cela ne tirait pas à conséquence. On passerait l'hiver à teni-r les tranchées et à préparer les offensives victorieuses du printemps. Ce n'était qu'un retard, et la valeureuse Turquie, entrant à son tour en guerre, venait ranger à côté de nos étendards germaniques la bannière verte de l'Islam.

Il n'était donc pas question de désillusion. La guerre favorisait trop de gens et trop de choses pour que sa durée provoquât du mécontentement ou même la moindre inquiétude. Du moment que la victoire était certaine, peu importait qu'elle se fît attendre. Le résultat serait d'autant meilleur que la carte à payer serait plus forte. La France y perdrait quelques provinces de plus et l'Angleterre d'autres colonies, et le chemin de fer de Bagdad ne verrait nul inconvénient à diriger une branche sur l'Egjrpte. Au surplus, les affaires marchaient merveilleusement. La guerre se faisait fructueuse et l'argent roulait de tous cotés par flots inlassables. Mon père, le conseiller de commerce Hering, n'était point des derniers à se féliciter et à profiter de cette manne prodigieuse. Sa fortune, déjà grosse, s'accroissait de mois en mois par bonds imposants. Les actions gonflaient leurs dividendes, les commissions étoffaient leurs bénéfices et les jetons de présence aux conseils d'administration multipliaient leur quotité. N'eût été le sang répandu, mon père ic fût grandement conjoui de cette prospérité, dont il n'avait point lieu de souhaiter une fin prochaine, et s'il ne le disait pas trop haut, il le

LE ECUCHER DE VF-RDUN 39

pensait tottemeût tcut bas. Aussi, plein de son iniportance et de son allégresse, n'avait-il pas hérité, pour assurer à ceô capitaux nouvellement acquis un placement de tout repos, tout en faisant acte de haut patriotisme, à porter au premier emprunt de guerre allemand une souscription d'un million de marks.

Le 2 décembre, pour fêter à la fois ce brillant Noël de guerre, mon retour, mes fiançailles avec la belle Dorothéa von Treutlingen et celles de ma sœur Hedwige avec son blessé» le lieutenant Reinhoid Peterraann, qui s'était soudainement décidé à demander sa main, mes parents donnèrent un magnifique dîner du soir, auquel furent conviées plus de trente personnes.

Ce fut pour moi un jour faste entre tous. Ma belle Dorothéa était arrivée la veille de Goslar, avec monsieur son père, le conseiller de cour Otto von Treutlingen. Tous deux étaient descendus à l'hôtel Kronprinz, où ils comptaient séjourner durant la semaine des fêtes, ce qui ma remplissait de joie. Quand je la vis apparaître, au bras de monsieur son père, en superbe toilette de taffetas crème — peut-être aussi une toilette française, - — un piquet de roses jaunes dans ses cheveux blonds, fraîche. Vermeille, tendre et bien en point, aux oreilles les magnifiques pendants que je lui avais envoyés de France, je me trouvai plus que jamais conquis et, éperdu d'admiration, je lui jurai, dans mon cœur d'abord, puis dans un aveu passionné, un éternel amour.

Bien que je n'eusse d'yeux que pour elle, je ne pus pourtant me dispenser, tant on m'entourait et me félicitait, de prendre contact avec d'autres invités. Outre les membres dç la famille présents à Halle, qu'accompagnaient une bonne douzaine d'enfants de tout âge, il

y en avait de marquants auxquels je ne pouvais me soustraire. Je fis la connaissance de mon futur beau-frère, le lieutenant Reinhold Petermann. C'était un garçon sans grande apparence, au parler sobre et gras, au cheveu roux, à la figure pleine semée de taches de son et coupée d'une grosse moustache ocre aux filaments rêches. C'est ce qui représentait pour ma sœur Hedwige l'idéal de la beauté. Il avait rapporté sa blessure au genou des marais de Saint-Gond, et je lui demandai s'il l'avait reçue d'un éclat d'obus. Il n'en était rien. îl avait bien été touché quelque part par un éclat d'obus, mais il s'en était vite remis. L'afiaire de sa rotule, beaucoup plus grave, était le fait d'un coup de pied de cheval, et il n'en était pas encore guéri, ce qui l'obligeait à marcher avec ime canne. Nous nous congratulâmes chaleureusement et réciproquement, et nous décidâmes aussitôt de faire schmollis et de nous tutoyer.

Je reconnus avec plaisir, parmi ces invités, le juge de district Obercassel, venu tout exprès de Magdebourg, et l'un de nos professeurs à l'Université, le Geheimrat Anton Gliicken, qui enseignait l'histoire de l'art, et dont j'avais suivi le semestre précédent, avec enthousiasme et vénération, les doctes leçons. Je fus aussi présenté au pasteur Heiligeland, qui présidait à l'instruction religieuse de ma sœur Ludmilla, et à Frau Storch, directrice de la Maison des Diaconesses, oii était soigné le lieutenant Reinhold Petermann et dont ma sœur Hedwige était une des infirmières volontaires.

Il fallut procéder, pour ceux qui ne le connaissaient pas encore, à une nouvelle inspection de mon petit musée, auquel s'intéressa vivement le juge de district (Dbercassel ; puis on fut admirer en cortège les récentes

acquiiitions de mon père, les fauteuils Louis Xlv', je cbifionnier M^rie-.Aiitoînette, le cartel Louis XV, dont on écouta le carillon et qui recueillit tous les sui^rages; et une discussion s'engagea autour du Corot de l'oncle Adalbert, que le professeur Anton Gliicken, qui devait s'y connaître, estima valoir pour le moins trente mille marks.

— - L'oncle Adalbert a été vraiment bien généreux! répéta ma m-ère.

— C'est qu'il n'a pas su ce qu'il nous donnait! affirma de nouveau mon père.

Ma chère Dorothéa ne put s'eîT'pêcIier de faire à son tour admirer ses boucles d'oreilles, deux magnifiques perles entourées de brillants, mon principal cadeau de guerre. Après qu'elle en eut éti bien complimentée, elle m'avoua en grand secret qu'elle n'avait pas pu se tenir de les faire évaluer par un joaillier.

— Ah! dis-je, et combien les a-t-il prisées?

-— Quarante mille marks, s'écria-t-elle triomphante et rouge de plaisir.

N'eût été la présence de teint de gens, j'en eusse été récompensé par un ample baiser.

Le dîner fut splendide et plantureux. Sous les lustres ruisselant d'électricité et entre les surtouts chargés de fruits du midi et de fleurs rares, circulèrent les crustacés, les poissons, les viandes de choix, le gibier, les volailles, croulèrent les entremets crémeux, s'éboulèrent les desserts et partirent les pétards, d'où surgirent tout autant de bonnets de papier de formes et de couleurs diverses, dont chacun se coiffa. Ah! on se moquait bien du blocus des Anglais, comme le démontraient bruyamment le juge de district Obercassel et mon futur beau-

pèxe, le coaseiiler <ie toiu' Otto von 1 rfcutlirigen» qui, pour être quelque peu dur d'oreilles, n'en criait que plus fort. Bien que l' Allemagne, de par son riche cheptel et son agriculture à Tnéthode intensive, regorgeât de produits, le gouvernement, dans sa sagesse, prenait déjà des mesures pour en activer le rendement, en régler la distribution et en centraliser l'économie. Non, il n'y avait aucun danger qu'on manquât jamais de rien, et la vie resterait abondante et facile, surtout pour ceux qui pouvaient la payer. Les neutres y contribuaient d'ailleurs de toutes leurs forces, qui étaient grandes et propices. L'Amérique envoyait des cargaisons iimombrables qui se déchargeaient dans les ports hollandais et italiens et nous arrivaient en convois et trains incessants par le Rhin et par U Gothard. Ahî le blocus anglais!... Avant qu'on ait pu seulement consommer les denrées énormes pillées en Pologne, en Belgique et en France, expliquaient le juge de paix Obercassel et le conseiller de cour Otto von Treutlingen, la guerre serait depuis longtemps finie, et avec la course et la menace de nos sous-marins TAngleterre risquait fort d'être affamée plus vite que nou*.

Et assoiffée aussi! Car, tandis que ses cargos de futailles sombraient sous nos torpilles, nos caves s'emplissaient des généreux liquides prélevés sur les pays conquis, et dont la source ne devait pas être près d'être tarie, à en juger par les échantillons impressionnants qui en paraissaient sur la table de Noël de mes vénérés parents. Il n'y avait là que des vins français, et le miracle des noces de Cana s'y trouvait renouvelé par l'effet de cet autre miracle qu'étaient nos merveilleuses victoires. Le jubilatoire <( victoires sur victoires » du vieux

François-Joîepîi ià traduisait et jour-îa non inoint jubi latoirement potqr nous et nos honorables convives par un capiteux « bouteilles sur bouteilles ». C'est ce que ne manqua pas de faire remarquer, en termes plus évangéliques, le digne pasteur Heiligeland. Bourgognes, anjous et bordeaux, ils n'en avaient pas en Palestine, pas plus qu'en Angleterre. La France seule en avait, et c'est nous qui avions la France! Prosit! Cesundheit! Heîsa! Et quand on en fut au Champagne, ni plus ni moins que si nous avions été chez M'"'' la générale von Z.., et que mon père, le conseiller de conmierce Hering, aux premières coupes remplies, se fut levé, et, portant solennellement la sienne à la hauteur de ses yeux, eut lancé le sacramentel : Dem Kaiser!... Hoch! hoch! hoch!... suivi par toute l'assemblée dressée et tonitruante, ce fut une formidable, colossale et enivrante minute où, dans l'enthousiasme de nos âmes et le choc de nos verres pétillant de Tétincelante liqueur française, nous conçûmes plus fortement que jamais l'ampleur de notre triomphe, toute la grandeur de notre noble, de notre chevaleresque, de notre puissante Alletnagne.

— HùCh!... hoch!... hoch!...

Sur quoi le professeur Anton Gliicken et le pasteur Heiligeland improvisèrent de jolis discours, et le juge de district Obercassel porta un toast vibrant à l'entrée prochaine de nos troupes à Paris.

Puis les portes de la salle de concert s'ouvrirent et, aux grands cris de joie des enfants, apparut un magnifique sapin de ?s[oël, tout flambant de ses bougies, d^ ses cristaux, de ses boules de verre, de ses filés d'argent, de ses glands d'or, de ses clinquants, de ses paillons et de ses petits miroirs.

• — C'est un sapin du Harz, àif, moa père, jv; l'ai fait couper dans ma propriété d'ilsenbui^.

Ma mère et mes sœurs, qui l'avaient orne, reçurent force compliments.

Puis, sous la direction du pasteur Heiiigeland, qui tira un petit diapason de son gousset et donna le la, on chanta

0 Tannenbauiriy o Tannenbaum! Après quoi on se mit joyeusement, à plat ventre, à genoux, sur la pointe des pieds, grimpés sur les cKaises ou sur les degrés d'une échelle double, à dépouiller Tarbre de sa parure.

Pendant ce temps, et durant que les pralines se croquaient, que les rébus se devinaient et que les cadeaux enfantins se distribuaient, le professeur Anton Gliicken se mettait au piano et préludait au petit concert obligatoire par une exécution un peu chaotique de la Marche des Dieux dans le Walhalla. La cousine Ida, qui avait une forte voix de contralto, chanta les imprécations d'Ortrude. Ma divine Dorothéa se fit longuement prier pour donner d'un poignet ferme la sonate en la de Hummel.

— Qu'est-ce qu'elle joue? me demanda le conseiller de cour, tandis qu'elle déchaînait un vacarme formidable.

— La sonate en la de Hummel.

— S'il vous plaît? fît le sourd en me tendant l'oreille. Je lui criai dedans avec toute la force que je pus :

— De Hummel !

— Ah! de Haydn... Très bien, merci.

Puis le fiancé de ma sœur, le lieutenant Reinhold Pe-

1 rmann, nous fit apprécier son talent sur le violon. Rêveur et flottant, je me crus de nouveau un instant dans le pavillon d'yMx-la-Chapelîe, entre la table de thé* 1«

paravent japonais et le Bechstein, me demandant si le comte Max von Kubitz, le grand dolichocéphale blond, y caressait encore le clavier de ses mains indolentes, si M"'^ Sch... y poussait toujours son grand air d' Eur};anihc et la sémillante générale von Z... ses chansonnettes viennoises.

— A quoi pensez- vous? me sussura Dorothéa.

— A vous, licber Schalz, déclarai-je amoureusement et revenu aussitôt à des réalités plus présentes, quoique plus éthérces.

Le concert achevé sur la romance de TEtoiie, accompagnée au violon, on dansa. Le sapin, où se consumaient les dernières bougies, fut traîné dans un coin de la salle et la tante Bathilde remplaça au piano le professeur Anton Gliicken, dont la dignité s'accommodait mal avec la cadence des valses et le rythme des galops. Les deux couples des fiancés, bien entendu, ouvrirent le bal, qu'avec la plus grande imprudence et malgré la défense formelle de Frau Storch, le lieutenant Reinhold Petermcinn voulut honorer de deux tours de parquet, sans sa carme. Et bientôt enfants et adultes, jusqu'au Herr Geheimrat Anton Gliicken, qui ne crut pas déchoir cette fois de sa gravité professorale en invitant ma mère, M"^ la conseillère de conamerce Hering, à se livrer dans ses bras aux balancés d'une chorégraphie distinguée, bientôt tous se trémoussaient et pirouettaient à qui mieux mieux, coifîés des bonnets de papier des pétards de Noël, tandis que le pasteur Heiligeland. en chapeau pointu de magicien, tournait d'un doigt ponctuel la musique de danse de la tante Batliiide.

Célestes heures!...

Et à minuit, au momsnt précis ou naissait le Sauveur

4é LÉ éOUCHSÎl DE ViÀDm

et où le câfillon du earcei Louis XV marquait de sés notes anciennes et de son timbre argentin cet instant solennel, les fiancés échangèrent leurs anneaux, au milieu des embrassades, des pleurs, des rires, des souhaits de tous leurs parents ou amis et des paroles émues du pasteur Heiligeland qui, les yeux élevés, la tête découverte et son bonnet de magicien à la main, appelait sur eux la bénédiction de Dieu.

Hélas! riea ne passe plus vite que les jours de bonheur. Nous assistâmes au service divin, le jour de Noël, dans Téglise Marie, et nous entendîmes le beau sermon, vraiment chrétien et vraiment allemand, du pasteur Heiligeland. Puis la semaine s*écoula, dans les magasins, les marchés, les bazars, les banques et les pâtisseries, dans la foule, la neige et la bousculade, aux mille achats et aux mille petites préoccupations propres à cette époque de Tannée. Le jour de Fan, l'oncle Jansénius offrit un dîner de midi, avec la dinde truffée, la tourte à la frangipane et le château à la crème. Dorothéa et son père repartirent le lendemain pour Goslar. Mon mois de congé s'échancrait de plus en plus. Je fus malade pendant deux jours d'une indigestion. Je rendis visite à mon corps d'étudiants de Teuto.nia, bien diminué, et je participai à un Kommers. J'appris que notre Fuchsmajor, le gros von Pumplitz, surnommé FalstaÊ^, avait péri sur TYscr. Après avoir engoulé tant de tonneaux de bière, le malheureux avait fini noyé. On ne se mesurait plus, les duels ayant été suspendus pendant la durée de la guerre. Il y eut un second dîner chez nous, le 8 janvier, anniversaire de naissance de ma sœur Ludmilla. L'échancruie

Le boucher d£ verdon 4y

grandissait à vue d'œîl et mon mois n*4tait plus qu*un croissant qui s'amincissait. J'allai une fois à Goslar. Puis, le 1 7 janvier, mon père, ma mère, mes sœurs embrassés avec larmes et ma cantine refaite, je pris le train pour Magdebcurg.

Niemberg, Stumsdorf, Cœthen... Je me remémorai invinciblement le trajet analogue que j'avais suivi moins de six mois auparavant, le 27 juillet 1914, alors que, mobilisé en grand secret, je ne savais si je partais pour les manœuvres ou pour une entrée en campagne. Que d'é^/énements depuis, que de souvenirs! Je débarquai dans la même gare, toute civile alors, aujourd'hui toute remuante d'un énorme brouhaha militaire. Je retrouvai la Kaiserstrasse et son Stadttheater, le Breite Weg avec ses magasins, ses promeneurs, ses maisons à pignons et sa grande brasserie du Franziskaner, où j'avais lu les journaux en buvant de la bière, dans cette torride après-midi du 27 juillet, et où j'avais cauoé de la situation politique avec le juge de district Obercassel. Je retrouvai noti-e vaste caserne de la Landwehrstrasse, son corps de garde, ses murs ocre, sa cour quadrangulaire avec sa statue équestre de Guillaume I*'. Comme alors, elle bourdonnait d'une intense activité guerrière; mais la soldatesque n'en était plus alerte, robuste et bien entraînée, telle que je l'avais vue à la veille du grand départ; trop jeune ou trop vieille, balourde et disparate, elle piétinait stupidement le sol gelé, scus les ordres hargneux de sousofficiers fourbus et dont l'un avait une jambe de bois.

— Achiung... Kompagnîe... Das Cervçhr... ûberf... Links,. . um!...

Que de pensées m'assiégeaient en pénétrant à nouveau dans cette fourmilière oii je ne connaissais à peu près plus

personne!... Où étaient-ils, tous ceux avec lesquels j'avais quitté joyeusement cette enceinte maissive, tous ceux qui avaient franchi avec moi, sac au dos et l'arme à l'épaiile, cette grande porte pour s'élancer sur les routes de Belgique et de France?... Oii étaient-ils?... J'évoquais leurs noms et leurs figures... Kasper, von Biickling, mon cher ami le lieutenant Kcenig, morts sur les champs de la Somme... Le valeureux capitaine Kaiserkopf, le savant Schimmel, le colonel von Sleinitz, le major von Nippenburg, Poppe, Schlapps, Biertiimpeî, Buchholz, Quarck, Schweinmetz, tombés glorieusement sur la Marne... Et toi, sergent Schmauser, et toi, Waldkatzenbach, et toi, brave WachL-ani-R.hein!... Dieu ait vos âmes, compagnons de l'héroïque épopée!... Quel que soit le sort de la grande guerre, vous êtes sacrés et la patrie ne vou3 oubliera pas!...

J'errais douloureusement de cour en cour et de salle en salie dans cette caserne grouillante, qui ne me paraissait plus qu'un vaste cimetière. Combien de fois notre bataillon de dépôt n'avait-il pas servi de cadre à de nouvelles et de nouvelles levées, parties inlassablement pour de nouvelles hécatombes? Et j'étais là! Et j'avais réussi, seul entre tant d'autres, à revenir, à me retrouver entre ces murs ocre, à revoir ces rangs alignés, ces mêinicments d'armes, cette statue de Guillaimic I"!... Etait-ce la chance? était-ce le destin? était-ce la Providence?...

Personne dont je pusse serrer la main! Personne en qui je recoxmusse un visage familier!... Seul le tailleur Stich étaii: encore présent, toujourô actif, toujours pressé, toujours débordé, sa chevilière au cou... « Avez-vous grandi? avez-vous grossi, Hcrr Fàhnrich? ))... Je n'étais 1 •''.;:. Hr.y Fiihwlih, ïnixh bien Herr Lcu.'ncrnf, et je

n'avais ni grandi, ni grossi; ou plutôt j'avais considérablement maigri à Aix-la-Chapelle et considérablement regrossi à Haîlo... Mais lui-même, Stich, combien en avait-il vu passer entre ses mains râpeuses, qu'il avait mesurés, armes, habillés, comme on fait la toilette d'un cadavre?...

J'allai me présenter au major Wurm, vieil officier de landwehr, et au colonel von Kerkerstein, qui avait été retiré du front pour incapacité, mais qui s*entendait à mener la caserne avec une rigueur implacable, une méthode de fer et une discipline de chiourme. Le colonel von Kerkerstein m'accueillit fort courtoisement, car sa dureté ne dépassait pas l'échelon des sous-offxiers, s'arrêtant aux feldvvebels, dont il avait besoin pour ses sévices, et aux officiers, qui lui étaient également très supérieurs par l'intelligence, le savoir et la bonne éducation.

— Nous aurons besoin de vous ici, me dit-il, lieutenant Hering. Ces brutes de recrues doivent être dressées à grands coups de plat de sabre, car il s'agit d'en faire des soldats en six semaines.

— A vos ordres, Herr Ohast!

Je n'étais pas du tout décidé à déférer aux ordres fatigants du colonel von Kerkerstein et à me rompre les bras à la gymnastique plutôt fastidieuse à laquelle il me conviait. Mais enfin il fallait faire preuve d'acquiescement, sinon de bonne volonté.

— Nous nous entendrons, fit-il en me serrant la main. J'allai ensuite déposer ma carte, Hchenzoilernstrasse,

chez le général-major von Beaumonl, qui commandait les troupes à l'instruction de l'effectif divisionnaire. Puis je m'enquis d'un logement en ville. J'en trouvai un ascez joli

du côté du Luisen-Garten ; mais il n'était disponible qu€ pour la semaine suivante. Je m'installai en attendant à i'iiôteî FUrst Bismarck.

Le lendemain, je me présentai au médecm principal de l'état major de division, qui, sur les bonnes recommandations dont j'étais muni, m'examina lui-même très sérieusement, constata mon parfait éîat de guérison et m'ordonna trois mois de repos relatif. J'étais résolu à en profiter. Deux ou trois heures de service par jour me parurent un gage suffisant de mon zèle, et je fus assez heureux pour faire partager cette m.anière de voir au colonel von Kerkerstein, lequel, pourvu que j'employasse ces deux ou trois heures à « taper dur », ne fit pas de difficulté pour se ranger à l'avis du médecin principal. Je fus affecté à une compagnie d'ersatz, que commandait un certain capitaine Stier, sorte de réplique furieuse de Kerkerstein, et je me reposai entièrem.ent sur lui et sur un terrible feldwebel, nommé Pampusch, qu'il avait dans la main, du soin de brutaliser congrument la troupe de galériens qui lui était livrée.

Je revis alors ces vieilles salles d'escrime et de gymnastique, ces stands dé tir, cette place d'exercice où pivotaient et trimaient toute la journée des hordes de malheureux drôles surmenés, ce champ de manoeuvres où évoluaient, se déployaient, s'enterraient ou chargeaient les bataillons. Mais l'instruction n'y était plus la même. Aux marches et aux contremarches, au pas de parade et à la mécanique im.peccable des prises d'armes avaient succédé le maniement de la pelle, de la bêche et de la cisaille, le jeu du couteau et le jet de la grenade. Ce n'était plus la savante giration des colonnes et des sections, mais la reptation des corps, le défilement des unités, l'enfouis-

fernent dans le sol et Futilisation furtive du terrain. Tout un réseau de tranchées, de boyaux, de parapets, de banquettes, de fils de fer barbelés avait été aménagé à cet effet et couvrait un vaste espace où disparaissaient et gusrrcyaient souterrainemcnt des légions de troglodytes.

J'assistais sans y prendre trop de part, et sans sévir d'une canne aussi rigoureuse que l'aurait voulu le colonel von Kerkerstein, à ces exercices bizarres et astreignants, heureux de m*en écliapper an bout du temps que je m'étais fixé, pour regagner la ville, ses boutiques, ses marchés, ses tavernes, ses libraires ou la calme retraite de mon logement de Luisen-Garten. A midi, je dînais au casino, le soir, dans quelque restaurant; je fréquentais le théâtre et le concert, quand je n'étais pas invité chez le juge de district Obercassel ou à quelque réunion, quelque fête ou quelque beuverie d'officiers.

Cette vie ne me déplaisait pas, bien qu'elle s'ombrât parfois de moments d'ennui. J'avais trop de loisirs et me mis à songer à les mieux employer. Je fus assez long à me déterminer. Ferais-je de l'escrime, de l'équitation, des mathém.atiques ou de l'art militaire? Elaborerais-je la documentation d'une thèse de doctorat sur la cathédrale de Magdebourg ou tiendrais-je un ^'ournal intime à l'intention de ma Dorothéa? J'hésitais à me décider et j'absorbais en attendant force journaux, brochures, publications illustrées donnant les nouvelles de la guerre ou en discutant les conjonctures.

Si active jusqu'à l'arrière-automne, la guerre semblait se stabiliser. Une digue épaisse de tranch'es inexpugnables courait maintenant des Vosges aux dune, flamandes, contre laquelle venaient se briser les assauts

impuissants de l'enneini. A Moltke avait succédé Faîker.hayn et l'on commençait à cire qu'à ce changement de pe^^cnne allait correspondre un changement de sysîèi.ie. La guerre, insinuait-on, pourrait bien se prolonger plus qu'on ne croyait. Au lieu de la foudroyante câensive escomptée pour le premier printemps et la. repri-,3 vigoureuse des opérations sur le front occidental, on en.endaic aihrmer dans les cercles d'officiers, car natureilen.ent la presse n'en soufflait mot, que nos armées demeureraient sur la défensive en France pour porter leur principal eiïort contre la Russie.

La perspective d'être envoyé moi aussi en Russie ne me souriait qu'à moitié. Je puis même dire qu'elle ne me souriait pas du tout. Quelques grands projets qu'eût conçus notre Etat-major général pour la nouvelle année dç guerre et quelque gloire qu'il diit y avoir à servir sous les ordres d'un chef dont en parlait déjà beaucoup, le feld-maréchal von Hindencurg, j'étais peu enclin à me laisser séduire par le charme mystérieu.^ de l'Orient slave, et la conquête de territoires peuplés de moujiks sales et d'églises à bulbes byzantins ne m'in:;pirait qu'une médiocre ardeur. Je ne me sentais pas l'homme de la Sainte- Russie. Tolstoï et Dostoïev/sky ne me disaient rien qui vaille. Je les tenais pour de dangereux mystiques et pour d'absurdes illuminés, et si, comme on l'assurait, tous les Russes leur ressemblaient, sauf ceux qui avaient du bon sang allemand dans les veines ou de bonne culture allemande dans le cerveau, je n'éprouvais nulle envie de prendre contact avec ces gens-là, fût-ce à coups de canons et de baïonnettes, pas plus que de remplir mes yeux du spectacle désoé des immenses plaines glacées ou marécageusiô du Niémen et de la Vistule.

Non, le t!icâv:ve occîde::;:i:, raaîgré ses périls dont j'avais déjà la terrible expérience, faisait beaucoup mieux mon affaire. Aussi, ces réRexions aidant, me résclus-je un beau jour à mettre de mon côté toutes les chances de voir déterminer à mon gré ma future affectation, et, au lieu de céder aux suggestions de l'état-major de la place et d'apprendre le russe comme tant de mes camarades, je me mis en tête de me perfectionner dans ma connaissance de la langue française. Bien que cette connaissance eût été assez poussée et qu'au gj'-mnase j'eusse même subi brillammicnt un examen dans cette branche, îe court séjour que j'avais fait en France m*en avait vite démontré l'insuffisance. Je n'étais même pas capable de commander correctemxcnt en français un bifteck aux pommes de terre.

Enchanté de m.a décision, je me mis en devoir aussitôt de Faire venir de ma bibliothèque de Flalle tout ce que j'y possédais d'ouvrages français ou relatifs au français. Il n'y en avait pas beaucoup. C'étaient, pour la plupart, des livres de classes : ma grammaire Plœtz, m.a méthode Toussaint-Langenscheidt, mon petit Sachs, mon Fran- ZGsisches Sprachhuch, mon Manuel de littérature françaiî^e, un Théâtre choisi de Corneille, Racine, Molière et Scribe, VHidolre de Chœies X//, de Voltaire, V Allemagne, par Frau von Staël, et les Poésies de Casimir Deîavigne. ïl s'y joignait quelques romans de Dumas, Daudet, George Sand et Paul de Kock, les Œuvres complètes de Gaboriau, un guide de l'Etranger à Paris et un Ahuanach galant du boulevard. J'en achetai d'autres, dont le fameux et admirable Jcan-Chrlsicphe de M. Romain Rolland, et je me plongeai dans l'étude et la lecture de ces divers ouvrages avec un zèle peu commun et un plaisir insoupçonné.

Mais je ne tardai pas à reconnaître qu'à eux seuls ils ne me conduiraient pas à mon but, qui était de me rendre maître du français de Tusage courant et surtout de le parler sans accent. Aux livres devait pour cela s'adjoindre l'aide d'un maître et ce maître devait être un Français.

Je m'en ouvris au colonel von Kerkerstein, qui voulut bien approuver mon projet.

— De jeunes officiers comme vous, me dit-il, bien instruits dans les manières du pays vaincu, seront précieux pour mater ces indociles canailles parisiennes et leur donner la schîague dans les formes. Il faudra que nous en pariions au général à la première occasion.

Elle se présenta quelques jours plus tard, au casino des officiers, où le général avait sa table et où il venait quelquefois prendre son repas en compagnie des officiers de son état-major. J'avais eu l'honneur d'approcher déjà le général von Beaumont, mais nos rapports s'étaient bornés jusque-là à l'échange, entre inférieur et supérieur, des formalités strictement protocolaires. Cette fois, le colonel von Kerkerstein m'introduisit de façon plus particulière.

— Oui, oui, fit le général assez affablement... je connais... lieutenant Hering... parfaitement...

— Blessé en France, monsieur le général, dit le colonel.

— Je sais, je sais... c'est très bien... son père... gros souscripteur... je sais...

Puis il ajouta, selon sa constante habitude quand il était satisfait et voulait être encourageant :

— C'est très bien! c'est très bien! voilà qui est du patriotisme!

Le colonel von Kerkerstein eMposa ma requête.

Quand il eut fini et que j'eus moi-même fourni le complément d.e quelques explications, le général von Beaumont dit en tordant sa barbiche :

— Je vois... j'y suis... ce qu'il vous faudrait, c'est un professeur de français... qui soit un Français... C'est très bien! c'est très bien! voilà qui est du patriotisme!... C'est que...

Il se frappa le front de deux doigts perplexes :

— C'est qu'ils sont tous dans les camps de concentiation.

Le colonel leva au ciel ses bras courts.

— Attendez... cela peut s'arranger, reprit le général... Ce qu'il vous faudrait... je vois... ce qu'il vous faudrait, lieutenant Hering, c'est un prisonnier... Je réHéchirai... Voyons, voulez-vous venir...

Il consulta son agenda.

— Voulez-vous venir me voir chez moi... voyons... samedi à deux heures?

— A vos ordres, monsieur le général, et avec mon profond respect, mon humble reconnaissance.

Je reculai de deux pas pour faire le salut militaire; m.ais le général me tenait sa m.ain aristocratique, oii je plaçai la mienne, tout confus et rouge de plaisir.

Au jour dit, je me présentai Hohenzollernslrasse, et je fus introduit par un planton, puis par une ordonnance d'état-m.ajor dans une grande salle à m.anger, au fond de laquelle se trouvait une table servie où deux personnages achevaient de dîner. Serviette au collet et coudes sur la nappe, ils étaient en train d'écorcer des oranges dont ils trempaient les quartiers dans du Champagne. L'un

56 LE no- 'CHER Dr: vep.dun

eL;.";: le général von Beaumont, l'autre éîait également un général.

Je me rassemblai brusquement, claquai des talons, me cambrai énergiquement tout entier, bombai le torse et m'immobilisai aussi raide que je le pus, le gant à la casquette.

— Approchez, lieutenant Hering, me dit le général von Beaumont.

Il me présenta à son hôte, qui portait, sur les torsades à trois brins de ses pattes d'épaules à une étoile, une tête chevaline assez flétrie, aux poches oculaires énormes, au cheveu rare et presque blanc, aux favoris importants, d'un jaune très grisonnant.

— Le lieutenant Hering, du 183^ de réserve, actuellement en service de dépôt pour motif de blessure.

— Charmé, monsieur le lieutenant... chevrota le général aux favoris.

— Monsieur le père du lieutenant, continua le général von Beaumont, est un des souscripteurs millionnaires à l'emprunt.

— Ah! ah! fit l'autre, ah! ah!... charmé, charmé... Je vis que la situation de mon père, le conseiller de

commerce Hering, et surtout sa forte contribution à l'emprunt de guerre me valait, à défaut du rang, la considération d'un officier supérieur.

— Asseyez-vous, lieutenant, fit le général von Beaumont, vous allez prendre le café avec nous.

Je me découvris, posai ma casquette sur un meuble, puis mon derrière sur une chaise que m'avançait l'ordonnance, formidablement flatté d'être admis familièrement en si haute compagnie.

Le'', deux généraux m'adressèrent quelqueî^ questiom

Cwu:-:oisc5 sur ma campagr.e, mes blesî^urfn <^r. les circonstances de ma guérison, tandis que l'ordonnance servait le café, les liqueurs et passait les havanes. Quand il sut que j'avais été soigné à Aix-la-Chapelle, le général à favoris, dont je vis s'iiluir.iner tout à coup la figijre fanée, s'écria :

— Aix-la-Chapelle!... le lazaret Bl... Mais peutêtre connaissez-vous ma femme, la générale von Z...?

Je sursautai et rougis aussitôt considérablement. Commuent, ce vieux général à favoris cuivre argenté était...

— J'ai en effet eu l'honneur, baibutiai-je, le grand plaisir...

— Ali! monsieur le lieutenant, je suis charmé, charmé...

îl se leva, vint précipitamment à moi et me prit les deux main^-, qu'il secoua chaleureusement. Puis, se tournant vers le général von Beaumont :

— Figurez-vous, cher monsieur le général, que mon adorable femme, M'^'" la générale vcn Z..., qui est toute jeune, commue vous savez, passe la m.eiîleure partie de son temps au chevet de nos blessés.

— C'est très bien! c'est très bien!... voilà qui est du patriotisme!...

— Si vous la connaissiez, cher monsieur le général, c'est un ange! continuait à s'extasier le général von Z..., puisqu'il faut bien désorm.ais que je l'appelle par son r.om... ou du m.oins par son initiale. C'est un ange!... Sie ist ein Er.gcl!.,.

— C'est votre seconde fcmm.e, je crois?

— Ma seconde., pour ne pas dire m.a troisième... car la premiière est morte que nous n'étions encore que fiancés... Mais celle-ci, cher mon^iifur le général, c'est bien

la meilleure des trois... Sîe ist ein Engelf... Je suis en admiration devant elle chaque fois que je retourne à Aix-la-Chapelle... Et si vous voyiez ses lettres!... Elle n'en a que pour ses cliers blessés!...

— C'est très bien! c'est très bien!...

Je ne crus pouvoir moins faire que de célébrer à mon tour en termes sentis les vertus de M"" la générale von Z.., son dévouement, sa constance, son inépuisable charité, au milieu des « sîe ist ein Engel! sie ist ein Engel.hy répétés et émus de monsieur le général von Z...

Le général von Z..., ainsi que j'ai dû déjà le dire, était inspecteur des camps de prisonniers de guerre de la 4^ région. Cette circonstance me fit com.prendre immédiatement pourquoi le général von Beaumont m'avait mandé ce jour-là. La conversation ne tarda pas, en effet, à s'engager du côté qui m'intéressait.

— Notre jeune ami, le lieutenant Hering, commença le général von Beaumont en lampant un troisième gobelet de vieil armagnac, notre jeune ami, dont les mérites sont très grands et qui s'adonne avec zèle en ce moment à l'étude de la langue française, cherche un professeur avec lequel il pourrait perfectionner ses connaissances clans cet idiome. Je suppose que vous devez avoir ça.

— Ah! ah!... ah! ah!... un professeur de français... sans doute... cela n'est pas difficile à trouver... Je m'en occuperai.

— Je désire, dis-je, monsieur le général, un Français d'une certaine culture... si possible un Parisien... bref quelqu'un qui puisse m'enseigner ce qu'aucun livre ne donne,., le français tel qu'on le parle,,, le dialecte usuel... l'accent... Je crois qu'avec une préparation de ce genre.

je pourrais renJie sur le front français des services... avoir une utilité...

— Sans doute... sans doute... réfléchissait le général von Z...

— Des services précieux, une utilité certaine, coinfirmait le général von Beauniont. Peut-être même vous emploiera-t-on dans un état-major de division. Il faut des officiers ayant une pratique sérieuse de la langue de l'adversaire et la possédant jusque dans ses nuances pour interroger les prisonniers, en tirer des renseignemnts parfois de premier ordre pour la connaissance des positions ennemies et la conduite des opérations, /a, ja...

Puis, se mettant tout à coup à sortir son français :

— Ché beux moi-m.ême drès egzellemment vranzais barler, gar j'abbardiens à ine fraie fieilîe vranzaise vamiîle... ;c, mossié, ine vamille di temps té Louis lé Guadorzième... Gombrenez- fous-moi ?...

— ■ Oh! monsieur le général, vous vous exprimez admirablement.

— Ché m'en vîadde. Ché né m'abelîe bas bour rien lé chénéral té Peaumorxtî... Engore ine bédide ferre té zette egzellende \Tanzaise ligueur?...

Pendant ce temps, le général von Z... avait fini de réfléchir. Mais il hésitait encore. Je le vis se pencher à l'oreille du général von Beaumont et tenir avec lui une courte conversation à voix basse, ponctuée de hochements de tête et de signes d'intelligence. Elle se termina par ces quelques mots prononcés un peu plus haut par le général von Beaumont :

— Mais si, mais si, allez-y... Je suis sûr que le lieutenant comprendra parfaitement.

*— » J'aurai certainement votre aiTaire, me dit alors le

r/! LE BOUCHER DE VERDUN

général von Z... iVIais, cuire ce que vous alléguez pour ju.vtilîer votre d.eirande, et qui est suffisant, vous pouvez nous rendre, des à présent, un autre service, non moins précieux, et auquel nous attachons depuis quelque temps une grande importance.

— Lequel, monsieur le général?

— Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, ou je vous l'apprends, que la résistance française se fait de plus en plus sérieuse et que nous n'arriverons pas à la briser aussi facilement que nous avions pu l'espérer tout d'abord, ni par les seuls m.oyens que nous avons employés jusqu'ici. Nous devrons même probablement renoncer pour cette année, sur ce front, à toute offensive de grand style.

— C'est triste, fit le général von Beaum.cnt.

Je ne pus que souscrire moi-même à cette tristesse en poussant dolemment quelques (( ach! »

— En attendant que nous puissions reprendre les opérations, poursuivit le général von Z..., il a été décidé en haut lieu de mener, parallèîem.ent à la gue Te militaire, un autre genre de guerre et, ne pouvant avoir raison par la seule force des armes, de la résistance matérielle de Tenncmi, de miner sa résistance morale.

J'écoutais atentivement, essayant vainement de comprendre.

— La puissance d'un peuple qui combat, continuait le général entre ses favoris gris et jaunes, ne réside pas seulement dans son armée, mais aussi dans la volonté de guerre qui inspire l'âm.e même de la nation. Le front est de ce fait entièrement solidaire de l'arrière, et attaquer avec succès celui-ci, c'est porter des coups sensibles à la rolJdité de celui-là. Ruiner le moral de l'arrière pour enfoncer ensuite plus aisément le front, c'est donc ce

que nous avons imaginé. Pour une telle entreprise les moyens ne manquent pas, et nous nous préparons à les employer tous. Brisons la volonté de guerre de la France et ce ne sera plus qu'un jeu pour nous de rompre le rem-part de sa défense et de balayer tout devant nous, comme un cyclone arrache et disperse les palissades pourries d'un parc à moutons.

— Avec les moutons eux-mêmes! s'écria, tout ravi de cette image, le général von Beaumont.

Quelques lueurs commençaient à poindre dans mon entendement sans que je pusse toutefois deviner où le général von Z... voulait en venir.

— Et quels sont, dis-je, si j*ose poser la question, ces moyens que l'on se proposerait d'employer?

— Ils sont divers. C'est d'abord la propagande, qui se pratique d'ailleurs depuis le début de la guerre, directe dans les pays neutres, indirecte et par leur intermédiaire dans les pays ennemis. On l'intensifiera et on la perfectionnera. C'est ensuite l'utilisation habile et méthodique de la presse, par la diffusion de fausses nouvelles, l'achat ou la création de journaux, la subornation de journalistes et d'individualités maîtresses de l'opinion. Ce sera encore l'exploitation savante des passions politiques, la corruption de fonctionnaires, de personnalités influentes et même, si c'est possible, de membres des Parlements, d'hommes d'Etat, voire de partis tout entiers.

— C'est très bien! c'est très bien!... voilà qui est du patriotisme!... approuvait le général von Beaumont danû sa barbiche.

— Nous dépenserons pour cela des millions, des milliards, s'il le faut : l'argent ne compte pas pour un plan si eiandiose. Mz.lz venons-en immédiatement à ce qui nous

concçiT.e. L'un des moyens prévus consiste dan5 l'emploi raisonné des prisomiiers de guerre, de certains prisonniers, tout au moins. Vous n'êtes pas sans vous douter, Herr Leuinant, qu'il se trouve partout des gens assez dénués de conscience pour mettre l'humanité au-dessus de la patrie, assez singuliers pour préférer la fraternité au massacre, assez fous pour préconiser la paix à tout prix. Nous en avons comme les Français, et les Français en ont comme nous. Mais nous matons les nôtres, qui n*en mènent pas large. Les Français, sous leur régime démocratique et républicain, sont plus tolérants. L'avantage est pour nous. De pareilles gens sont nos alliés et nos meilleurs agents de démoralisation. Parmi les quelque trois cent miile prisonniers français que nous détenons déjà, vous supposez bien qu'il y en a un certain nombre pourvus de cette mentalité. C'est de ceux-là que nous userons et dont nous allons renvoyer en France la plus grande quantité possible.

— C'est très bien! c'est très bien! interrompit le général von Beaumont. Voilà qui est du patriotisme! Je connaissais ce plan et je vous ai suivi jusqu'ici. Mais maintenant, je vous arrête. Comment comptez-vous vous y prendre pour les renvoyer en France, ces fameux prisonniers? Allez-vous les laisser s'évader et leur faciliterez-vous le passage de nos lignes?

— Non. Peu d'entre eux d'ailleurs seraient enclins à s'évader. Ce ne sont pas ceux-là qui s'évadent.

— Alors, je vous avoue qu'ici je ne comprends pas.

— C'est bien simple, et vous allez comprendre. Il y a d'abord toute une catégorie de prisonniers que nous sommes tenus de restituer : ce sont les sanitaires. Nous ne les rendons pas tous : nous gardons ceux qui nous sont

Utiles. Mais dans les rangs de ceux que nous rendons, rien de plus facile que de glisser les hommes qu'il nous convient d'évacuer : un brassard, un semblant d'examen, l'inscription sur une liste, et le tour est joué. Une convention pour le rapatriement des grands blessés est en outre en train de se négocier : nouvelle porte ouverte. Un grand blessé, c'est un grand blessé, mais il y a bien des façons d'être un grand blessé. D'autres conventions se concîueront sans doute pour l'internement en pays neutre, puis pour l'échange des prisonniers valides, tête pour tête...

— Je vois, j'y suis, marmottait le général von Beaumont.

— Les têtes, nous les choisirons. Et c'est ici, Herr LeuinanU ajouta le général von Z... en se tournant vers moi, c'est ici que vous pouvez nous servir.

— Très honoré, dis-je, monsieur le général, mais je ne vois pas comment...

— Vous allez voir. Nous allons vous livrer un prisonnier bien choisi...

— Mais, fis-je, avec votre haute permission, c'est un professeur que je désire!

— Ce sera aussi un professeur, mais trié sur le volet. Soyez tranquille, il vous donnera d'excellentes leçons. De votre côté, et c'est tout ce que je vous demande, vous l'enûoctrinerez, je veux dire vous l'entretiendrez dans sa m.anie, vous l'y fortifierez et vous lui jouerez une petite comédie... "V^ous serez charmant avec lui, vous arriverez peu à peu à la familiarité, vous lui laisserez bientôt entendre que vous partagez ses opinions; puis, poussant plus loin le simulacre, vous lui affirmerez que ces opinions -ont celles de très nombreux .Ailer^^nands, que le désir de

64 Lt BOUCHER DE VERDUN

paix est immense chez nous, qu'on veut !a fin de la tuerie, que la guerre est une atrocité, bref toutes les sornettes que vous suggérera votre intelligence déliée... Voyez-vous notre homme? son épanouissement, sa joie?... Au bout dà quelque temps, il sera mûr pour être renvoyé en France.

J'étais un peu ahuri... un peu inquiet aussi du rôle que Ton voulait me confier.

— Pardon, dis-je, monsieur le général, mais... si vous me le permettez... et à mon humble avis... il serait beaucoup plus simple de le bien munir d'argent et de le prendre à gages.

— Ah! ah!... ah! ah!... permettez-moi de rire, m.on jeune ami... Vous savez peut-être fort bien leur langue... mais vous ne connaissez pas les Français!... Soyez tranquille, tous ceux qui sont achetables sont achetés ou le seront... Mais cela n'est pas de mon ressort... Les gens dont je vous parle sont de tout autre sorte et n'ont rien à voir avec les espions, les vendus ou les traîtres. Les gens dont je vous parle sont des illuminés, des fous, de pauvres fous, disons plutôt de dangereux fous, dont il s'agit d'utiliser la démence à notre profit. Ceux-là, vous ne les aurez pas pour de l'argent. Ce sont d'honnêtes consciences, des âmes sincères, souvent pleines de noblesse et d'abnégation... Mais ce sont des fous... si vous voulez, ces rêveurs, des utopistes...

— Des socialistes? suggérai-je.

— Oui, ils sont généralement d'opinion socialiste, et de la plus avancée... Mais ce n'est pas toujours le cas... Ce sont surtout des mécontents, des aigris, des délicats ou des orgueilleux, qui ont souffert de la vie et sont prêts à rejeter riir la société ^.^ re9D^nszo\h.iê. de leurs maux.

— Sic sind eîn Psycholcg, Herr Cenerallcutnant! s'écria plein d'admiration le général von Beaumont.

L'autre se rensorgea. Puis, s'animant de plus en plus, dans toute sa figure fripée et jusqu'au bout de ses favoris frétillants :

— Supposons un honune de ce genre, sorti d'entre vos mains après le petit traitement que je viens d'avoir eu le plaisir de vous indiquer, bien soigné, bien nourri, ayant reçu, par nos seins et par les vôtres, pendant le dernier temps de sa captivité, toutes ces petites faveurs auxquelles sont si sensibles les prisonniers de guerre, voyez-le lancé en France, lâché comme un ferment dans ce troupeau suggestible de l'arrière, s'agitant, se démenant, criant partout : « Assez de tueries! Plus de sang! Fin à la tragédie! Les Allemands sont des gens comme nous! Ce ne sont pas les barbares qu'on nous avait dit! On est très bien chez eux, ils sont très bons, très humiains, tout ce qu'on raconte d'eux n'est que légende! Ils en ont assez, comme nous! Ils ne demandent que la paix! » Voyez notre homme s'exciter, s'exaspérer : « A bas la guerre! Tous les peuples sont frères! Ceux qui veulent la continuation du carnage sont des brigands, des misérables, des assassins, d'infâmes profiteurs qui s'engraissent du sang des morts et des blessés! » Entendez-le hurler : « Au mur, les généraux! Crosse en l'air! » Ecoutez cette voix s'enfler, s'exalter, multipliez-la par cent, par mille, par des milliers, entendez le vacarme, assistez à l'émotion populaire, au déchaînement des instincts pacifistes de la foule, et bientôt c'est le désordre, l'émeute, l'anarchie,.. c'est la déroute, la débâcle... c'est la révolution!...

Il était très éloquent, a demi dressé sur son siège, son petit œil chaoLieux maléfique et fulgurant, le sourcil arqué.

et son bras gesticulant semblait secouer au loin, sur la terre ennemie, le brandon du désastre et la torche de rincendie.

— C'est très bien! c*est très bien!... applaudit le général von Beaumont. Voilà qui est du patriotisme!... Mais sapristi de sapristi, cher monsieur le général, je ne vous savais pas si beau parleur!

— Eh bien, y etes-vous? me demanda le général von Z... en allumant un nouveau cigare, car, dans la verve de sa gesticulation, il avait projeté à travers la salle, jusque sur le dolman de l'ordonnance, ce qui restait du précédent.

— Je ferai de mon mieux, monsieur le général. On vida et l'on remplit derechef les gobelets, puis, mis

en goût de curiosité, le général von Beaumont questionna :

— Et les autres?

— Les autres prisonniers?

— Oui, les autres?

— Ce sont malheureusement les plus nombreux, de beaucoup les plus nombreux, déplora le général von Z... Félicitons-nous, toutefois, de les tenir, de les avoir chez nous, bien à nous dans nos geôles et dans nos camps, car c'est autant de terribles bougres de moins que nous avons à combattre. Ceux-là, nous les réduisons en esclavage et nous les faisons travailler à la trique et à la baïonnette en leur allouant juste ce qu'il faut de nourriture pour qu'ils ne succombent pas d'inanition. A la moindre velléité d'incartade, de fainéantise ou d'insoumission, on les sale rigoureusement. Nous disposons à cet effet de toute une série de mesures disciplinaires et de supplices. Nous avons la cellule de force, la famine, la bastonnade.

le travail dans l'eau, la pendaison par les poignets, le poteau, qui donne les meilleurs résultats, surtout avec le sac de pierres aux pieds... Nous avons encore les anneaux, la cage, la pelote, le silo... Dans les camps à mines, il y a les cham.bres de chauffe, à 50 ou 60 degrés...

— Et on les y laisse...

— Trois jours, quatre jours, cinq jours, sans aliments ni eau. On en grille aussi devant les fours à coke...

— Excellent! excellent!... C'est très bien!... voilà qui est...

— N'y en a-t-il pas beaucoup qui meurent à ce régime? demandai-je assez effrayé par cette énumération.

— Sans doute, mais nous en avons tellement que nous ne regardons pas à les ménager. N'est-il d'ailleurs pas de notre devoir de saigner la France à blanc par tous les moyens? Pour ma part, j'ai la chance d'avoir en ce moment dans un de mes camps, celui de V/ittenberg, une épidémie de typhus apportée par les Russes. C'est admirable, les prisonniers meurent comme des mouches. Pour aider à la propagation du fléau, j'ai ordonné de mélanger systématiquement les Russes malades aux Français. Le succès a été de premier ordre.

— Entre la famine, les tortures, la chaufie, le typhus, questionna le général von Beaurnont, combien estimezvous que vous ayez perdu de prisonniers?

— Voyons... En fait de Russes...

— Oh! les Russes ne comptent pas... Les Français?

— Eh bien...

Le général von Z... réfléchit, supputa, tirailla un ÙKtant ses favoris, puis répondit ;

— Eh bien, j'estime que j'ai tué jusqu'à présent qu.:L-;u2 CÎ1032 coniine trois mille cinq cenls Français.

— Presque un régiment I s* exclama enthousiasmé le général von Beaumont. C'est très bieni c*est très bien!,.. Voilà qui est du patriotisme!...

— C'est ma façon à moi de faire la guerre!

Je m'apprêtais à prendre congé, très honoré de la confiance de mes deux hauts interlocuteurs. Mais il restait un point à régler.

— Pour votre profeseur, me dit le général von Z..., je ne pense pas que nous le trouvions à Magdebourg. Tant à la Citadelle qu'au Wagenhaus ou qu'au Cavalier Scharnhorst, ce sont des camps d'officiers, et il n'y a pas grand'chose à faire avec ces gens-là. Nous ferons venir notre homme de Wittenberg ou de...

— Sans poux et sans typhus! m'écriai-jc.

— Sans poux et sans typhus, rassurez-vous... De Wittenberg, de Gardelegen ou d'Altengrabow, et nous le transférerons, pour plus de commodité, à la citadelle de Magdebourg. Au demeurant, lîeber Herr LeuinanU je suis à votre disposition pour vous donner ultérieurement, s'il en est besoin, les directives nécessaires.

Je remerciai vivement le bon général von Z... de sa grande bienveillance et ne manquai pas de le prier dz vouloir bien présenter mes déférents hommages à M""' la générale von Z...

— Je n'y manquerai pas, mon jeune ami... charmé, charmé... Ach! sie ist ein EngeH...

J'ajoutai plus timidement :

— Et si j'osais, monsieur le général, je vous demanderais aussi de prier M""* la générale de me rappeler au délicat souvenir de Frau Professer W...

— Comment donc... avec le plus grand plaisir...

charmé, charmé... Frau Professor \V... eet une des meilleures amies de ma femme.

Sur quoi, ayant repris ma casquette» je me retirai respectueusement à reculons, tandis que, passant des révélations sur les camps de prisonniers à des confidences plus douces, j'entendais la voix fêlée de monsieur le général von Z... répéter au travers de la table à monsieur le général von Beaumont :

— Sîe isi ein En gel I...

Une semaine ne s'était pas écoulée que je recevais un coup de téléphone d'un officier d'administration du général von Z... II m'informait que mon prisonnier était arrivé à la Citadelle, où je n'avais qu'à me présenter. J'y fus dès le lendemain.

Edifiant son polygone bastionné, ses hauts remparts casemates, ses lunettes, ses escarpes et ses contre-gardes de l'autre côté de l'Elbe, dont le flot giis la séparait de la ville, la citadelle de Magdebourg continuait à offrir l'aspect à la fois terne et rébarbatif qu'elle devait avoir déjà à la fin du XVîl^ siècle, au moment où achevait de la murer la prudence du premier roi de Prusse. Une partie de l'espace qu'elle occupait et des constructions qu'elle enceignait était présentement affectée à l'embastillement d'un demi-millier d'officiers, tant Belges que Français. Ils étaient servis par des pri.^onniers ordonnances qui lavaient, nettoyaient, brossaient, dressaient les lits, à raison d'une ordonnance par dix officiers, av% termes du règlement.

La poterne franchie, je me trouvai dans le corps de garde. Le portier, se présentant à mes oïdiez, me çcn-»

duisit, par ua chemin de ronde dallé, au bureau du commandant. C'était une grande pièce 2vu% murs de pierre nue, sans autre lumière que celle de Télectricité, chauffée par une cheminée à manteau où se consumaient des bûches, meublée de tables, dont Tune avec un tapis vert, de bancs, de chaises, d'un fauteuil en cuir et d'une quantité de rayons où s'empilaient, vertes, rouges ou grises, les chemises d'innombrables dossiers. Un feidwebel à tête de dogue vint me recevoir.

— Parfait, parfait, Hen Leutnani, aboya-t-il dès que j'eus décliné mon nom. Nous sommes avertis. Quand voulez-vous voir le prisonnier en question?

— Tout de suite, si c'est possible.

— Certainement. Veuillez me suivre, Herr Leulnant.

Nous longeâmes une galerie couverte, nous traversâmes une salle voûtée, nous atteignîm.es une petite courtine. J'aperçus un instant, au passage, une cour assez sale, aux murs lépreux, au sol de fange, où rôdaient tristement une vingtaine d'orabres fantomatiques, en pantalons rougeâtres ou en capotes luisajites, sous la garde d'une sentinelle armée. Nous débouchâmes de là dans un corps de bâtiment plus m-odeme, en briques, où mon guide ne tarda pas à m*ouvrir la porte d'un nouveau bureau. Moins confortable que le précédent, il comportait pour tout mobilier une table nue, deux bancs, quelques sièges de bois, un appareil téléphonique et un pupitre debout, où un sous-officier en calot et en tunique bleue classait de« fiches.

— Je vais vous l'amener moi-même, Herr Leuinant.., Zu DienslenL.. C'est un certain Rossignol...

-— Un Français?

•— Un Français... et même un Parisien.

— Est-ce un Herr Prof essor?

— Non... je ne crois pas... Ce serait plutôt... comment dirais-je?... une sort« de Schrîftsieller... de.. littérateur...

— - Bien, bien, nous verrons. Je vous attends. Dix minutes plus tard, je voyais reparaître mon feldwebel préce'dant un petit Français à la mine pale, au poil bistre et floconneux, très maigre, aux yeux fiévreux, aux pommettes tuberculeuses, vêtu d'une capote bleue déteinte et rapiécée, de pantalons ocreux s'effilochant sur des savates pourries, et qui, au premier abord, produisit sur moi une impression peu favorable. Il portait vingtcinq ou vingt-six ans et était amputé du bras gauche.

--- A vos ordres, Herr LeuinanU fit le feldwebel. Voici le téléphone de service, si vous avez besoin de moi. Il y a une sentinelle à la porte.

Il fit signe au sous-officier de laisser ses fiches et de le suivre, et me laissa seul avec mon Welche.

Je l'examinai plus attentivement, tandis que son regard fuyant^ me surveillait à la dérobée avec une méfiince sournoise. Il n'avait certainement rien d'un Herr Professor. Je pris place sur le m.eilleur siège et me mis à l'interroger.

— Vous vous appelez Rossignol;

— Rossignol.

— Quel est votre prénom?

— Sosthène.

— Votre âge?

— Vingt-trois ans.

— Votre profession;

— Homme de lettres.

— Où êtes- vous né?

— A Montparnasse.

— Montparnasse?... Où situez-vous cela?

— Paris, si vous aimez mieux. C'est un quartier de Paris.

La voix était terne et pauvre, mais l'accent semblait bon, la prononciation pure.

— Voyons, fis-je en prenant un ton moins sévère, permettez-moi, soldat Rossignol, de vous poser encore quelques questions,.. Voyons... d'abord... Où avez- vous été blessé?

— A Charleroi.

— Ce fut une formidable bataille.

— Oui, et...

Il reprit sourdement :

— Et une formidable défaite pour nous.

— Sans doute, sans doute... Dites-moi, avez-vous entendu parler de la bataille de la Marne?

— La bataille de la Marne?... Non... Qu'est-ce que c'est que ça?

C'était la même question que m*avait déjà posée mon père, à Aix-la-Chapelle.

— Que savez-vous des opérations de guerre?

— Pas grand'chose... Il me semble que ça s'éternise... L'Aisne, Ypres, les Flandres... J'attrape de temps en temps un bout de journal allemand.

— Vous savez l'allemand?

— Non. Je me fais traduire les communiqués.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel j'entendis le gros pas ferré de la sentinelle s'éloigner et revenir dans le corridor. J'interrogeai de nouveau :

— Est-ce également à Charleroi que vous avez été fait prisonnier?

— Oui. Blessé et pris.

Avez-vous été bien soigné?

— Peuh! fit-il. ce sont des charoiteurs d*un cAté comme de l'autre.

Dans quel camp avez-vous été mterne?

A Langensalza, pour commencer.

Y étiez-vcus bien?

— Très mal. Baraquements infects, saleté, vermine, alimentation insuffisante; par jour, une soupe à la betterave, deux cents grammes de pain à la paiLe et. une fois par semaine, cinquante grammes de viande en décomposition; mauvais traitements, coups, punitions corporelles

dégradantes...

Il me dévisageait d*un air assez sarcastique. presque avec une certaine bravade, estompée cependant d'une vague inquiétude, en me défilant cette litanie.

— Ma foi. dis-je. nous avens été pris au dépourvu.,. On a dû improviser dans des conditions souvent défectueuses... Quant aux sévices des gardiens... Evidemment, c'est fâcheux... Mais pensez-vous que les prisonniers allemands soient mieux traités chez vous?

— Je pense le contraire. Les sous-offs sont les mêmes partout : des brutes.

Et de quel camp venez-vous maintenant?

— D'Altengrabow.

— Etiez-vous mieux là?

— Guère au début. Ensuite, ça s'est amélioré. J'ai pu manger à peu près à ma faim. Les gardiens sont devenus moins tyranniques. On m'a dispensé des corvées de travail. On m'employait à la comptabilité, au service de la poste. Puis j'ai été admis à faire de petites conférences aux camarades prisonniers.

— Des conférences... littéraires?

— Littéraires et philosophiques.

— Et ici?

— Ici, à Magdebourg?...

— Oui.

— Oh! ici, c'est très bien... J'y suis depuis avanthier... C*est très bien, il n'y a rien à dire... On m'a mis aux cuisines.

— C'est un emploi privilégié.

— Je crois bien!... On est à la source. Aussi, depuis trois jours, il me semble que j'ai déjà engraissé.

II n'y paraissait guère.

— Ahl non, je ne me plains pas, reprit-il moins âprement. Je ne demande qu'à ce que ça continue... Et puis on m'a donné une chambre pour moi tout seul, avec un lit à deux couvertures... Certes, je me trouve bien mieux que messieurs les officiers, entassés à vingt ou trente dans leurs salles humides et sombres, avec leurs matelas de copeaux, leurs tinettes communes, et obligés de prendre leurs repas dans leurs bassins de toilette.

Je me mis à rire franchement à ce tableau pittoresque et comique.

— Mais, asseyez-vous donx:, je vous prie, dis-je à Rossignol. Nous avons encore un peu à causer.

Il prit place sur un banc et me regarda avec ure curiosité étonnée. J'abordai alors le point qui me tenait à cœur :

— Dites-moi, Rossignol, comment trouvez-vous quo je parle le français?

— Pas trop mal, pour ua Allemand.

— Il pourrait sano doute être meilleur. «— L'accent n'est pas tVti Vw, boin?

-r- j€ vais vpus faire une proposition, Rossignol. Je voudrais prendre avec vous quelques leçons... un ceriain nombre de leçons...

Son visage devint de nouveau maussade et ce fut avec une nervosité visible qu'il me répondit :

— Vous n'avez qu'à commander... Vous êtes les maîtres!...

— Mais non, mais non, me récriai-je, je ne vous donne pas d'ordres... pas plus que je ne vous demande un service gratuit... J'entends au contraire vous payer vos leçons... dont nous fixerons le prix, si vous le voulez bien, à un mark de l'heure.

Il rougit un peu, hésita, se passa la main dans les cheveux, puis balbutia :

— C'est que,., c'est que... on va me prendre cet argent...

— On ne vous le prendra pas, dis-je; tout au plus vous l'échangera-t-on contre des bons de cantine. Mais si vous le désirez, comptez sur moi, on vous le laissera.

— Alors, fit-il... alors, j'accepte... D'ailleurs, pour des leçons de français... surtout s'il s*agit de causer de littérature... c'est un si grand plaisir pour moi que je vous les donnerais aussi bien pour rien.

— Eh bien, c*est convenu, dis-je. Nous commencerons dem.ain. [viais ne trouvez-vous pas, observai-je, qu'on boirait bien quelque chose? Que vous semble d'un verre de bière?

Sans attendre sa réponse, je me mis en communication avec la cantine et, quelques instants après, un planton apparaissait, porteur d'un cruchon et de dcu2 chopes.

— A votre $ant«I fis-^«, ou, ©«mms ncu« disons en allemand : Prcsii!

Je choquai aion verre contre le sien. La bière n'était pas trop mauvaise.

— Ce n'est pas du Pschorr ou du Spaten, dis-je, mais elle est buvable.

Puis je lui offris une cigarette.

Il n'en revenait pas. Je m'amusais à voir s'ébahir son œil glauque, trembloter sa petite lèvre névropathe.

— Il n'y a pas à dire, finit-il par exprimer, il n'y a pas à dire, monsieur... vous êtes un homme comme il faut!

— Il y en a donc si peu en Allemagne? demandai-je.

— Je n'en ai guère rencontré, en tout cas.

— Mais non, mais non, protestai-je, vous vous trompez... Vous vous trompez, je vous assure. II y en a beaucoup.

Nous échangeâmes encore quelques observations, où je mis toute la politesse, toute l'amabilité que je pus. Puis je me risquai à lui demander :

— En somme, monsieur Rossignol, que pensez-vous de la guerre?

— Je pense, trémola-t-il en s'agitant, je pense que la guerre est une stupidité.

— EJi bien, dis-je, je ne suis pas loin de penser comme vous. La guerre est une fatalité, sans doute, cependant ce n'en est pas moins, comme vous dites, une stupidité.

Rossignol blêmit, rougit, son unique bras se trémoussa, tournoya, puis se brandit violemment, tandis qu'il proférait, avec une sorte de rage :

— C'est une stupidité!,..

Je ne crus pas devoir rien ajouter. Je me bornai à dire ;

— - Ëh bien, donc, à demain, monsieur Rossignol. A demain, même heure.

Je lui tendis la main. Il y mit la sienne. Puis, brusquement, comme pour me rendre ma politesse, il me fil le salut militaire.

A ma sortie, la sentinelle se roidit, claqua des talons et me présenta l'arme. Je lui jetai au passage :

— Fcrtig. Sie konnen dcn Mann wegfùhren (I).

Le lendemain, je retrouvai un Rossignol plus gai et plus confiant.

— Ah! monsieur, m'accueiîlit-il... mon lieutenant!... Je suis content de vous revoir...

Il me tendit le premier la main. Je n'hésitai pas à la serrer.

— AJors, fit-il en 8*asseyant, sans même que je l'y invitasse, nous commençons?

— Nous commençons.

J'avais apporté mon Théâtre choisi de CorneUîe, Racine, Molière et Scribe, en guise de manuel de lecture. Sans plus tarder, j'attaquai les premiers vers du Micanthrope.

Je vis tout de suite que mon magister me serait d*un excellent conseil. Il me reprenait, me corrigeait, rectifiait mes fautes fort convenablement, s'appîiquant à obtenir de moi une prononciation exacte, insistant sur certaines voyelles propres au français, comme les nasales et les u, certains sons difficiles, com.me les dentales et les chuintantes, que nous autres Allemands confondoni si gêné-

(1) C'eit terminé. Vous pouvez l'emmener.

ralement, et me faisant répéter jusqu'à dis fois ks mêmes

passages.

Je lus ainsi tout k premier acte, jusqu'à îa fin de la scène du fameux sonnet, profitant de rnon mieux de ses indications, m'arrêtant pour écouter ses explications aux mots ou aux tournures que je comprenais mal.

Vraiment enthousiasmé par cette leclure, et sentant croître mon admiration pour le grand auteur CQmique, je ne pus m*empêcher de dire :

— Ce Tvlolière est vraiment unique, et je crois bien qu'il n'y a rien dans notie littérature allemande qui lui soit comparable. Il faut remonter aux Latins et aux Grecs pour trouver le pareil.

— Oui, fit Rossignol, c'est en efe assez bien. Le vers est bien frappe, la pensée assez forte. Il faut dire aussi que le Misanthrope est sa meilleure pièce.

— Et qu'est-ce que vous aimez le mieux dans le Misanthrope ?

— Oh! sans contredit, le sonnet.

— Le sonnet?... le sonnet d'Oronte?

— Mais oui, le sonnet.

— Pourtant Molière s'en moque!

— Molière a tort. C'est de beaucoup ce qu'il y a de mieux dans sa pièce, et je donnerais tout le reste pour ce seul sonnet. Ecoutez...

II le lut, le redit, le détailla, de sa voix grêle et précieuse, avec le même amour et la même satisfaction que l'eût pu faire Oronte lui-même, au temps de Louis XIV, de Benserade et de l'hôtel de Rambouillet.

— C'est divin! C'est exquis! s'écriait-il pâmé... C'est tout simplement merveilieux!... Mallarmé n'a rien fait de plus réussi.

— Qui ça. Mallarmé?

— Mallarmé!... Peut-être notre plus grand poète moderne.

Je dus confesser mon ignorance, tandis que Sosthène R.ossignol me considérait d'un petit air commisératif et supérieur.

— Je vois, dis-je tout confus, que j'ai encore beaucoup à apprendre, non seulement en diction, mais en littérature.

Nous nous séparâmes dans les meilleurs termes.

Avant de quitter la Citadelle, il me vint à la pensée que le lieu affecté à nos rendez-vous n'était guère commode pour mes leçons. J'aurais voulu avoir sous la main mes livres et mes dictionnaires. Le séjour de ce bureau de prison sommaire et mal odorant n'était pas non plus très agréable. Aussi me fis-je annoncer chez le commandant pour lui demander l'autorisation de prendre dorénavant mes leçons chez moi.

Le commandant parut assez interloqué de ce projet.

— C'est que... c'est que, objecta-t-il... le prisonnier...

— Rien de plus simple : vous n'avez qu'à le faire conduire et ramener.

— C'est que, c'est que...

— Ecoutez, fis-je agacé, si vous éprouvez quelque scrupule, téléphonez au général von Z...

— C'est ce qui sera fait, monsieur le lieutenant. Monsieur le général von Z... décidera.

Le lendemain, à mon réveil, un appel téléphonique me parvenait de la Citadelle :

— C'est entendu. Vous aurez le prisonnier. La sortie sera de deux heures.

— De Lrois heures. Je le garde deux heures. Une

demi-heure pour venir, une demi-heure pour le retour, cela fait trois heures.

— Soit. Entendu. Seulement nous n'avons pas de monde peur raccompagner; veuillez nous envoyer votre ordonnance en armes.

— Entendu. Besien Dank-

L'après-midi, au retour de mon service, j'envoyai donc Michel, mon ordonnance, prendre livraison de Rossignol. Et désormais, chaque jour, sur les trois heures, je voyais arriver mon Rossignol tout radieux, animé par sa marche au grand air et le spectacle des rues marchandes de Magdebourg, qui s'asseyait dans un de mes fauteuils, les pieds aux chenets, prenait du thé, du chocolat, de? gâteaux, des confitures, acceptait un verre de liqueur et fumait force cigarettes en écoutant mes exercices. C'étair charmant et je faisais des progrès surprenants. A cinq heures, il repartait, toujours escorté de mon brave Michel, qui avait la consigne de tirer résolument sur lui à la moindre velléité de fuite. Mais aucune velléité de ce genre ne hantait l'âme pacifique de Sosthène Rossignol.

Je lui montrais mes livres français, dont il appréciait en termes entendus et parfois singuliers les mérites ou les tares. Les écrivains classiques le trouvaient respectueux, mais froid.

— C'est de l'histoire littéraire, disait-il. Cela n'a qu'une valeur de documents, propres à nous ouvrir quelques clartés sur la culture ou les mœurs d'époques pour nous périmées.

Il couvrait d'un mépris uniforme Casimir Deîavigne, George Sand, Paul de Kock et Gaboriau. Tout au plus admetiait-il ces deux derniers pour rétuclc du langage familier et ^"ùi'Taiie.

LE BOUCHER DE VERDUN Sî

Qiiand je lui sortis un Daudet, il s'indigna au seul énoncé de ce nom :

- — Dai'.clei, bcndit-il, c*cst une crapule!

— « Crapule » ? demandai-je, ne comprenant pas ce mot.

— Une canaille, si vous aimez mieux.

— Ail! bon, j'y suis.

Je lui tendis le volume. Mais à peine y eut-il jeté les yeux que sa figure se détendit et qu'il se mit à rire :

— T crier m de Tarasccnf... Ce n'est que Tariar'm!... Alphonse Daudet!... je croyais...

Il reprit, tout à fait calmé et condescendant :

— Ce n'est rien... C'est un auteur bien oublié...

— Il a pourtant écrit là, dis-je. une bien jolie satfrc du Français!

— Du méridional tout au plus, répliqua Rossignol avec une moue dédaigneuse.

Je crus l'avoir offensé.

— Je voulais dire... commençais-je à m'excuser...

— Mais non, mais non, vous avez raison, repartit-il amèrement. îl y a trop de Tartarins en France, doublés par trop de fripouilles.

— « Fripouilles »?

— Coquins, si vous préférez.

Un autre de mes auteurs, par contre, nous trouva complètement d'accord : c'était Romain Rolland. Pour celui-là, Rossignol l'admirait tout autant que moi. plus que nK)i peut-être,

— C'est notre grand homme, déclarait-il fortam«it ; il faut que vous le lisiez tout antier.

Je ne possédais que trois de sm volumw.

— Vous devez acheter les autres, pronon^-l-iî ; il est

essentiel qtie vous connaissiez dans son intégrité cette œuvre capitale.

Je le lui promis. Puis je sollicitai de lui quelques conseils supplémentaires sur les acquisitions qu'il était bon que je fisse et sur hs lectures qui pouvaient m'etre utiles pour compléter mon instruction. Il me les donna avec empressement.

Pour Sosthène Rossignol, la littérature française ne remontait pas au dtla. d'un poète du nom de Baudelaire, qui ne m'éiait pas à vrai dire inconnu, mais dont j'étais loin de soupçonner la souveraine importance. Tout ce qui lui était antérieur ne constituait qu'une sorte de néant redondant et banal, bon pour les professeurs, mais dont un artiste n'avait pas à se préoccuper. Je fus très flatté d'être jugé digne par mon mentor d'échapper à l'égide des professeurs pour pénétrer à sa suite dans cette sphère supérieure de la haute littérature. Ce Mallarmé, qu'il m'avait déjà nommé, n'en était pas le seul astre. Toute une pléïade d'étoiles de première grandeur, dont je ne fus pourtant pas sans soupçonner que quelques-unes pouvaient n'être que de brillants météores, y fixaient leurs constellations scintillantes. Il m'en fit connaître les noms, m'en décrivit les lumières diverses, les éclats particuliers, m'en analysa les spectres étonnants. J'en entendais parler pour la première fois, mais je ne les en admirai pas moins cje confiance. Leurs noms étaient, autant que je m'en souviens : Villiers, Verlaine, Rim.baud, Corbière, Ghil, Kahn, Tailhade... j'en oublie... Claudel encore, Gide, Suarès, Rom.ains, Apollinaire... Laforgue aussi, qui, m'apprit mon guide, avait été lecteur de l'impératrice Augusta, ce qui me le rendit aussitôt éminemment sympatliique.

Af>rêÇ \ei titres de leurs principaux chefs-d'œuvre, Rossignol m'énuméra les revues et publications littéraires où ils étaient en honneur : le Mercure de France, la Nouvelle Revue française. Vers et Prosç, les Marges^ le Double Bouquet, les Bandeaux d'Or, les Soirées de Paris, les Echos du Silence... J'étais aussi ignorant de ces autels que des dieux qu'on y adorait.

— ' N'y a-t-il pas aussi, dis-je, pour faire montre de <3uelque savoir, n'y a-t-il pas aussi une... attendez donc... une Revue des Deux Mondes?

A ces nîots, toute la personne sidérale de Sosthène Rossignol fut secouée d'un frénétique accès de gaîté. Il s'exclamait, s'escla.^ait, pleurait de rire, battait l'air de son bras, se tapait la cuisse, où il y avait heureusement une bonne couche de graisse nouvelle. Une formidable hilarité le convulsait tout entier, le roulait et le tordait comme un ver dans mon fauteuil. J'eus la conscience d'avoir émis une bêtise énorme.

— Ah! ah!... ah! ah!... se désopilait-il. Elle est bien bonne!... elle est superbe!... Lisez, mon cher!... lisez donc!... voyez!... achetez!^, instruisez-vous, nom d'un chien!...

C'est bien ce que je comptais faire. Mais il était peu probable que je pusse me procurer à Magdebourg quelques-uns seulement des ouvrages qu'il m'indiquait. Il me faudrait aller les chercher à Berlin. Certes, j'irais!...

Après quelques conversations de ce genre, je ne doutai guère que Sosthène Rossignol ne fût lui-même un poète. C'est, en effet, ce qui se trouva. Il m'apporta un jour une plaquette salie, froissée, graisseuse de toutes ses sueurs, qu'il me présenta mystérieusement.

— Voilà, dit-il.- C'est de moi., Je vous laisse cela

jusqu'à demain, II ne me rest« que cet exemplaire. Je vous le confie précieusement. C'est tout ce que j'ai pu sauver de mon désastre personnel et du désastre de la France.

C'était une brochure in-douze d'une soixantaine de pages, imprimée sur papier de fil en caractères de quatre couleurs; la couverture était enluminée d'une ornementation à la géométrie compliquée et falote. Au-dessus du titre étrange, dont je ne parviens pas à me rappeler l'effarant libellé, paradait en lettres mordorées le nom de son auteur : SosTHÈNE ROSSIGNOL. L'éditeur en était un certain Figuière.

Le contenu n'était pas moins baroque. J'en jugeai du moin;- ainsi. îl se composait de vers de toutes dimensions, au sens énigmatique et aux vocables obscurs. C'est en vain que je m'appliquai à y saisir quelque signification. Je renonçai vite au déchifirement de ce prétentieux grimoire.

Ce qui ne m'empêcha pas, le lendeiiiain, de couvrir Rossignol de compliments. Il s'en montra vaniteux et ravi, et voulut incontinent m.e dire quelques-uns de ses poèmes, pour mieux m'en faire savourer l'art et concevoir l'ingéniosité. Mais pour passer par l'organe crécellant et la diction insidieuse de leur rapsode, ils ne m'en devinrent ni plus intelligibles, ni moins burlesques.

— Ah! fit-il tout à coup, se rendant compte de son insuffisance déclamatoire, il y faudrait la voix et le geste de Juliette Rossignol!

— Juliette Rossignol?... Qui est-ce?

— Une jeune actrice du plus grand talent, au charme eïiivrant et à la voix plus dorée que celle de Sarah.

UE BOUCHER D£ VZRDtJN 85

Sarah! Encore un rébus pour moi. Mais je n'insistai pas : la jeune actrice m'intéressait davantage.

— Elle porte le même nom que vous? rernarquai-je.

— C'est ma cousine... Ah! la maîine! quel avenir!... Ça n'a pas vingL ans, ça sort du Con-iervatoire, c'est engagé à la Comédie-Française... Elle n'y a encore joué que de petits rôles... mais, mon cher... mon cher ami!... Dans les petits théâtres, où elle a fait des créations plus importantes, elle a d.'jà remporté des triomphes... C'est dans les vers qu'il faut l'entendre! Jamais on n'a dit les vers comme elle. Elle est extraordinaire et délicieuse!... Gredine, va!...

— Vous n'avez pas l'air très content d'elle?

— Il y a de quoi. Voilà une friponne qui doit pourtant bien savoir que je suis prisonnier en Allemagne... Eh bien, mon ami, jamais une lettre, pas une simple carte, pas un mot de souvenir ou de sym^pathie... rien!...

— Et vous, lui avez-vous écrit?

— Plus de dix fois. Rien et rien!...

— C'est votre seule parente?

— Non. Mais les autres, c'est tout comme. Rien de rien !

— Vous avez de la famill©.

— J'ai m.on père.

— Que fait-il?

— Il est percepteur à Esternay, dans la Marne.

— Et vous n'avez pas de nouvelles de lui?

— Aucune. Mon oncle et ma tante, bernique égiîeluent.

- — Où habitent-ils;

— A Dun-sur-Meuse.

— Dun-sui -Meuse?... Où ça se trouve-t-il?

"— Un peu au-dessous de Verdun, entre Verdun et Sedan.

Je n'osai pas lui dire qu*il était plus que probable que cette région était occupée par nos troupes. Je demandai :

— Ce sont les parents de la jeune actrice?

— Non. Juliette est leur nièce. Ma tante de Dun est une sœur de mon père. Juliette, qui est orpheline, était fille d'un frère puîné. Mais ils ont un fils, mon cousin Pierre, qui est maréchal des logis dans un régiment de dragons. De celui-là non plus, pas une ligne... Ah! la famiJei... Tout le monde m'oublie. On se fiche de moi!... Sacrée Juliette, va!... C'est encore elle qui me chagrine le plus!...

Rossignol en devenait presque émouvant. Le jour d'après, non moins mystérieusement que pour sa plaquette de vers, il tira de l'intérieur d'un gilet de laine que je lui avais donné une photographie passablement moisie et dégoûtante, qu'il m'exhiba entre un soupir et un sourire. C'était un portrait de Juliette Rossignol. Je contemplai avec quelque difficulté un fin visage à l'expresjion charmante, aux grands yeux, à la jolie bouche rieuse, achevant une gorge juvénile et un corps plein de grâce qu'habillait une ravissantee toilette de théâtre. Telle que je la devinais sur ce mauvais carton, elle me plut infiniment.

— Elle doit être exquise, dis-je.

— Merveilleuse, hélas... merveilleuse!....

— Vous l'aimez? demandai-je.

— Non... c'est fini... Il faudrait que je sois autre chose que je ne suis...

— Quoi, par exemple?

^--r Ub gj;ajftd pftp^.ftnr- ujQt gcaud auteur d^imaikiue....

LE BOUCHEK 3E VERdVM 67

w!^ Vous le deviendrez peut-être.

— Trop tard! jeta-t-il amèrement.

Et il recommençait ses jérémiades, où se mêlaient confusément ses plaintes sur son malheureux sort, son aigreur envers la destinée, son ressentiment de l'injustice et de la sottise des hommes, le dépit de ses amours contrariés, ses diatribes contre la guerre et les déceptions de sa vocation de grand homme, jérémiades qui se terminaient volontiers par ce refrain qu'il m'avait déjà souvent* servi :

— Rien à faire en France!... C'est un pays perdu! Ou par cet autre, que j'avais entendu également :

— Ah! si j'étais Allemand... je serais déjà célè'ûre!

Au milieu de ces entretiens littéraires et de ces récréations sentimentales, j'avais garde de négliger, comme on le pense bien, les instructions du général von Z... Ma tâche m'était d'autant plus facile que les dispositions -de mon prisonnier l'inclinaier.: d'elles-mêmes à mes vues. Je n'avais qu'à presser un bouton, Rossignol se déchaînait. Et à mesure qu'il prenait plus de confiance en moi, son déchaînement devenait plus violent. Je m'::^orçais en outre de lui rendre sa captivité plus légère et plus douce. Je captais sa satisfaction en même temps que sa complicité. Il se plaignait de ne pas recevoir de coîis de France; J8 lui fis accroire qu'il existait en Allemagne des sociétés philanthropiques qui s'occupaient des prisonniers de guerre abandonnés par leur patrie. Je chargeai me* parents de lui adresser chaque semaine de Halle un colis d» victuailles tt d« tabac, ce qui fut fait régulièremeent, à sa grande reconnaissance pour cgs bienfaiteurs anonymes^ et à son plaisir plus grand encore. Je lui faisais de petits présents et j'avais augmenté le cachet de seç leçons. J'obtins pour lui l'autorisation de circtiler en ville

Ô8 t£ BOUCHER DE VERDtfM

dans un vêtement civil, que je lui fis confectionner d'un excellent drap d'Elberfeîd, à moins qu'il ne fût de Roubaîx. Depuis longtemps, la baïonnette avait disparu du canon de Michel, puis le fusil de Michel, enfin Michel lui-même. Rossignol sortait absolument seul, et il n'y avait plus de limites à ses sorties. Je n'hésitais pas à me promener parfois avec lui, et quand, aux premiers beaux jours, le soleil nouveau et l'air attiédi nous sollicitèrent à jouir du printemps, plus d'une leçon se passa dans les allées du Luisen-Garten, où verdoyaient les rameaux et où fleurissaient les lilas, à deviser le long des pelouses, comme deux philosophes platoniciens dans les jardins d'Académos,

Je l'emmenai même un soir au théâtre, où il me parut entendre avec un enthousiasme de connaisseur un opéra de \X^agner. Bien pris, remis en forme, dans son beau complet marron, le jonc à la main, le feutre vert sur la tempe, Rossignol était maintenant méconnaissablee, et lorsque nous entrions dans une brasserie, car cela nous arrivait, avec sa manche gauche vide soigneusement épinglée à son veston, si l'on prêtait l'oreille à nos propos français, on devait le tenir pour quelque blessé lorrain de l'armée allemande, chez qui ne pouvait surprendre qu'un seul détail : l'absence de la croix de fer sur sa poitrine.

Un jour qu'il fourrageait dans ma bibliothèque, il mit la main sur un volume de Jaurès.

Inutile de dire que j*#n avaij fait l'emplettç «gcpràs peur lui.

— Tiens, vous avec un Jauri»?

— - Cela vous étonne?

— Non, car je vous savais socialiste. Mais je sui«

content dt voir qu'à côté de vos socialistes, qui sont nw maîtres à tous, vous lisez aussi les nôtres. Celui-ià n'est pas des plus avancés, mais il est sûr. C'est un bon orateur et un écrivain appréciable.

Je crus opportun ici de placer un de mes couplets, ou plutôt un de ceux du général von Z...

— Ah! m'écriai-je d'une voix convaincue, quel meJheur que cette guerre ait éclaté si tôt! Quelques années plus tard, avec les progrès foudroyants du socialisme et l'infiuence menaçante et devenue décisive sur les gouvernements d'hommes comme nos Scheidemann, nos Bauer, nos David... ou comme votre Jaurès, qu'ils ont assassiné

— Vous avez raison, qu'ils ont assassiné 1

— Je dis qu'avec de tels hommes et la marche de nos idées cette épouvantable guerre aurait été rendue impossible. Quel malheur! C'est que vous ne vous doutez peut-être pas de la force que représente déjà le socialisme. Si je vous disais, mon cher Rossignol, que la moitié de l'armée allemande est socialiste, vous ne me croiriez pas. C'est pourtant la stricte vérité. Plus de la moitié de nos honunes sont des social-démocrates, et des milliers de nos jeunes officiers appartiennent au même parti. Tous déplorent profondément cette guerre criminellement fomentée par des pouvoirs impérialistes et bourgeois entre des peuples faits pour s'entendre; tous aspirent ardemment à la paix, une paix sans indemnité ni conquête, qui ÎHstaurera la concorde parmi les nations et apportera le salut au monde. Que de pareils sentiments se fassent jour «n France, que nous en ayons seuiement respéia;ice, et je vous jure que «e sera bî«nt6t fini l

Rossignol m'ccoutaît attentivement.

90 L£ BVJGH&R DE VERDUN

*— Je vous crois, fit-il. Mais vos cadres sont trop forts. Vous obéissez toujours. Vos chefs militariste» «t pangermanistes sont vos maîtres.

— C'est ce qui vous trompe, repîiquaî-je. Nos cadres ne sont qu'une façade, et une façade chancelaiite. Mais on nous fait croire qu'en France comme en Angleterre on veut notre mort et notre effondrement; on nous fait croire que nous luttons pour notre existence; on nous atfole et on nous ment. Aidez-nous. Nous n'attendons qu'un signe venu de France pour tout reûversex.,

— Vous déposeriez votre empereur?

— Parfaitement.

— Vos généraux, vos junkers, vo« fonctionnaires impériaux, vos financiers et vos professeurs mégalomanes?...

— Nous les fusillerions.

Rossignol avait les larmes aux yeux.

— Comme ce serait beau! murmura-t-il dams une sorte d'extase.

— C'est le secret de Tavenir, fis-je d'un air augurai. Et l'avenir tient dans nos mains. Il faudra que tout se paye! vaticinai-je. Le gouvernement allemand est le principal coupable de cette guerre^

— Le gouvernement français «t plus coupable que lui! répondit Rossignol.

— Guillaume et François-Joseph sont des bemdits!

— Nicolas et Poincaré sont des misérables!

Et nous nous trouvâmes tous deux d'accord pour déelar«r :

— Mais la r«6poa«abilit.« capitale incombe «rcotô à la perfide Albion,

Sur quoi m* indignant av«c U»il^ la viîbéiïience «ju*!! me fut po&sible de dopjoyer :

LE BOCIâUSit D£ VEJWUN 91

-w* Et voîlà les salauds, les repus, les forbans pour qui nous nous battons! Voilà les buveurs de sang, les ignobles vampires pour qui tant de braves gens comm« vous et moi s« massacrent sur les champs de carnage!... Est-ce que je vous hais? Est-c« que je suis votre ennemi? déclamais-j« en lui tendant la main d'un g#8tQ pathétique.

— Non! s*écria-t-il, non, vous n*êtes pas mon ennezai! Et se jetant dans mes bras en pleurant, il éclata :

— Vous êtes mon frère!...

Nous étions trop émus l'i^n et l'autre, lui surtout, pour nous quitter. Aussi, pour terminer dignement une après^ midi si bien remplie, je l'emmenai dîner au Franziskaner.

Désormais, la partie était gagnée, la mission qui m'avait été confiée était honorablement accomplie; Rossignol se trouvait monté à fond et, pour employer l'expression du général von Z-^f il était mûr pour être renvoyé en France*

lîl

Tous les deux mois j'avais une permission de huit jours, que j*allais passer régulièrement dans le sein réconfortait de ma bien-aimée famille. Au mois de mai, mes parents quittèrent Halle pour rejoindre leur belle propriété estivale du Harz, dans la vallée de l'Use. Cela me rapprochait de Gosîar, oij je coulai dès lors amoureuseir.eat de nombreuses heures de ma période permissionnaire, quand ce n'était pas Goslar qui se transportait à îisenburg. Ma divine Dorothea croissait en grâce, en charme, en santé et en vertu allemande. J'en étais tout ensorcelé, et c'était à chaque séparation un nouveau déchirement accompagné de nouveaux serments d'amour, lorsque revenait pour moi le moment de reprendre le train de Masdebourg.

C'est au retour d'une de ces permissions que j'appris que Rû;;:i.3n.ol était parti pour la France. Jugeant que mes études de français avaient encore besoin d'être poursuivies, je le fis remplacer par un autre prisonnier, qui me fut livré aux mêmes conditions. Celui-là était un instituteur. Il était moins cultivé que Sostliène Rossignol et J8 m@ trouvai infiniment plus fort que lui en ce qui concernait la plus récente littératur« française. Mais j« m'instruisis avec lui êos façons de s'exprimer les plus usu<^î!cs, que le disciple de Baudelaire et de Mallarmé

Si\'7ilt quelque peu négligies, et notamment de l'aigol de guerre.

J% m'assimilai parallèîemsnt d'autres connaissances» qui pouvaient m'être utiles. Je suivis des cours pour ofRciers. J'appris aussi la sténographie, et au bout de quelque temps j'arrivai à la pratiquer assez habilement clans les deux langues.

Bien que le médecin principal, quelque bonne volonté qu'il déployât, eût dû finir par m.e reconnaître en irréprochable état de validité et bon pour reprendre la campagne, mon service ne s'était guère accru, et devant le louable emploi que je faisais de mes loisirs, on continuait à m'en laisser la disposition. Les rigueurs de Kerkerstein, les furies de Stier, les bastonnades de Pampusch suffisaient à dresser les recrues, et les contingents passaient et repassaient entre les poignes de ces terribles manieurs d'hommes, sans que je fusse tenu de leur prêter l'appoint de mia m.odeste brutalité. Réservistes, landwehriens, landsturmiens, volontaires, hommes d'ersatz, mobilisés des jeunes classes eu récupérés des hôpitaux, combien j'en avais déjà vu partir ou repartir, drilles et boulonnés à bloc, pour la double fournaise d'Orient et d'Occident ou les grands camps d'insti-uction qui montaient les nouvelles formations divisionnaires! Et j'attendais mon tour sans impatience.

Un jour, le général von Beaumont me dit au casino :

— Mon cher Hering, si vous voulez passer au ÏÎP corps où on a besoin d'officiers, vous serez promu Oberleutnant et vous ne tarderez pas à être dirigé sur le front de France.

Je demandai une joamée de réflexion ei j'acceptai. Je ne craignais pas le renvoi au front, qui en tout état de

•ause était fatal à plus ou moins brève éditante» et, à faire preuve de bonne volonté, je hâtais de six mois, d'un an peut-être, mon avanc«ment

Une semaine plus tard, je partais pour Brandebourg, où je passai tout le mois de septembre. L'activité y était plus intense encore qu'à Magdebourg. On y instruisait déjà, quand j'y arrivai, des recrues de la classe 1916. En moins, d'un an, trois classes avaient donc été appelées i 1 9 î 4, 1915 et 1916, cette dernière composée de jeunes gens de di^-neuf ans. Mais, tandis qu'on y pressait, comme à Magdebourg, l'entraînement des réservistes d'ersatz et des volontaires destinés à combler les vides de la 5* division, qui tenait alors le front de Champagne, les mobilisés de la classe 1916 subissaient une préparation plus longue et plus complète, en perspective de desseins encore ignorés et dont nul ne pouvait soupçonner l'orientation. Je me vis bientôt absorbé à tel point par mes fonctions nouvelles que je dus renoncer à toute autre espèce d'occupation. L'étoile d'or qui distinguait maintenant mes pattes d'épaules me remplissait d'ailleurs d'une orgueilleuse ardeur et du sentiment p!us vif que jamais de mes devoirs militaires.

Le 1 4 octobre, je fus désigné pour partir, en com.pagnie du lieutenant Siebel et d'une centaine d'hommes de complément du 48* régiment. Il m'était accordé huit jours de permission. Ma feuille de route portait que je devais rejoindre le contingent le 22, à Cassai, pour le convoyer de là jusqu'à Thionville, où des ordres ultérieurs en préciseraient la destination.

Le 15, à midi, je débarquais dans la petite gare d'Ilsenburg, et une demi-heure après, affamé et botté, je toml>aîs comme un boiide dans la salle à manger de notre

UC MOVCmH. DE VERDtTN 95

somptueuse vîlla, aux grands cxis de joie de toute ma famille qui se mettait à table.

— Hourrahl acclama mon père, qui, la truelle en l'air, s'apprêtait à découper «ne ma§nifiqu« truite, la dernière de la saison.

— Wilfridl Wilfridl glapissaient ma mère et mes sœurs.

Les embrassades terminées et mon couvert mis» je contai rondement mon affaire. Il y eut bien quelques nuages sur les visages, quand on sut que je retournais au front. Mais mon père marmonna certaines paroles confuses dans sa moustache, où je crus saisir qu'un nouvel emprunt de guerre était en souscription et qu'il saurait s'arranger pour que je ne courusse pas de trop grands dangers.

Mon étoile faisait sensation.

— Tu deviendras bientôt général 1 bécassait adorablement ma sœur Ludmilla.

Des gelinottes, chenzizs en société de M. von Treutlingen, bardées et faisandées à point, composaient le rôti. J'en savourai la chair tendre et parfumée aux baies de la forêt, tandis que mon père en narrait complaisamment le trépas cynégétique.

— Ce cher von Treutlingen a encore l'œil excellent, mais il devient tellement sourd que c'est à peine s'il entend son coup de fusil.

Un délicieux pain bis, dénommé pain KK. une purée de pomme de terre au sucre, un gâteau de maïs à le. crème, du fromage de Hollande et des chocolats suisses complétaient un menu suffisant pour d'honnêtes appétits allemands et même pour un estomac comme le mien.

— Et dire, s'égayait largement mon père, qu'au camp de nos ennemis on nous croit déjà en proie à la famfne!

96 LE BOUCHER D£ VÊROtJN

C'est un des meilleiri-s coups de notre propagande. Grâce à cette merveilleuse disette, dont elle a su répandre la légende, les neutres, pris de pitié, se bouclent le ventre à notre profit et ces idiots d'Anglais, comptant sur notre reddition prochains, négligent de resserrer les mailles de leur blocus.

— Cependant, dis-je, les classes populaires doivent commencer à scufirir.

— Pas le moindre signe. A Halle, les cuisines et baraques municipales, abondamment pourvues, fonctionnent à la satisfaction générale. Nulle part les mesures de rationnement, méthodiquement comprises, ne vont jusqu'à la restriction... Et à Brandebourg, comment êtesvous nourris?

— Mais fort bien.

Et dans un gros éclat de rire, mon père, le conseiller de commerce Hering, conclut :

— Il n'y a que les prisonniers de guerre et les populations occupées qui sachent ce que c'est que la famine allemande 1

Dès le café pris — et ce n'était pas un café d'orge, — on téléphona à Goslar la nouvelle de mon arrivée. J'en tendis dans le récepteur la voix forte et joyeuse de ma bien-aimée et je promis d'aller la voir dans l'après midi, même.

Aussi, ma bicyclette enfourchée, me trouvaîs-je bientôt pédalant, heureux et véloce, sur la joli« route, jonchée des premières feuilles mortes de l'automne, qui, par Harzbourg et Oker, menait en une petite heure aux architectures pittoresques de la vieille cité de Barborouise. Non loin de la Maison des Empereurs et de TéHormc

tour féodale du Zwinger, la villa du conseiller de cour Otto von Treutlingen reposait dans un nid de verdure et de roches, entre un jardin d'agrément et un petit parc forestier. Les pentes minières du Rammelsberg exhaussaient à proximité leurs promenades de hêtres et de pins.

Fraîche, luxuriante et magnifiquement carnée, ma belle Dorothéa, au rauquement de mon cornet, s'empressa à ma rencontre, faisant voler le gravier du jardin sous la précipitation de sa bottine et le souffle de sa robe; puis je me sentis entouré lourdement de ses bras, tandis qu'à travers le tulle de son corsage deux seins étoffés et durs venaient pénétrer ma poitrine et qu'une senteur enivrante de linge et d'eau de Cologne m'étourdissait divinement.

L'étoile de ma patte d'épaule la fascina, elle aussi, immédiatement :

— Oberleutnani!.., Oberleutnani!.., Herrllch!...

La journée é?:ait belle et nous prîmes la bière dans un kiosque de chèvrefeuille. A son tour, le conseiller de cour était accouru, en pantoufles brodées, en robe de chambre chinoise et en bonnet grec. De son binocle interrogateur et de son oreille tendue il s'essayait à suivre le tendre ramage de ma Dorothéa et mes fanfaronnades héroïques, pendant que la blonde servante Lischen renouvelait le broc, apportait les tartines, les bretzels et le pumpernickel. Quel calme et quelle poétique simplicité! Je voyais de là la mxaison blanche et rose avec sa décoration de briques émaillées, la véranda qui la vitrait d'un côté, la baie cintrée du salon et, au premier étage, la perte-croisée de la chambre de ma bien-aimée, avec ses rideaux de guipure et son balcon de ciment armé. Je contemplais, avec une exquise émotion, la douceur du jardin dépouillé, les

% LÉ mjtatk &Ë nikTËXSfi

parterres fraîchement labourés et fiïmés, la serre ou té pressaient les plantes rentrées et les pots de boutures, le tuyau d'arrosage lové près de sa prise d'eau et le vieux jardinier Ambrosius qui, le panier au coude, juché sur une échelle double, récoltait les poires d'un espalier.

Et comme le jardin, comme la maison, comme le kiosque de chèvrefeuille, la belle Dorothéa, dans le printemps de sa chair, était autom.naîe et mélancolique.

- — Meîn Wilfrid, soupirait-elle, aurais-je pu jamais penser que la guerre te reprendrait!...

— je ne le croyais pas non plus, disais-je; mais il en est ainsi : dans huit jours je serai au feu.

— H en je!... Ces maudits Français ne veulent donc pas encore se déclarer vaincus?

— C'est à nous de le leur faire comprendre. Il y faudra encore quelques bons coups de canon.

— Que le Seigneur Dieu te garde, mon cher Wilfrid!

Nous parlions alors de notre futur mariage, du pasteur Heiligeîand qui le bénirait, de l'appartement que nous choisirions à Halle, du mobilier qui le garnirait, et nous nous demandions si nous célébrerions notre union tout de suite après mon retour de campagne ou si nous resterions fiancés jusqu'au moment oii j'aurais conquis mon grade de docteur.

Le conseiller de cour opinait de son bonnet grec et répétait de distance en distance :

— Ja, ja... So, so... Das scheint mir doch sehr ràsonnabel.,.

Quand je repris ma bicyclette, j'avais convenu avec Dorothéa que nous nous rencontrerions chaque jour à michemin entre Goslar et Ilsenburg, pour passer quelques

hôures à ôxcursionner ensemble dans la foret. C'est ce qui fut réalisé ponctuellement. Nous nous retrouvions tantôt à Oker, tantôt à Eiindheim, tantôt à la source Krodo des bains de Harzbourg. Arrivé le premier au rendez-vous, je ne tardais pas à voir apparaître ma belle bien-aimée, pencîaee sur le guidon de sa machine, en béret de laine ou en feutre blanc, la chaussure de toile souple au pédalier, les cuisses moulées dans la robe courte rythmant leur doux pistonnement devant le garde-jupe en cordonnet vert. Elle sautait rnolîement à terre, toute rose de sa course. Nous nous pressions longuement les mains et nous échangions nos tendresses. Puis, reprenant la selle, nous roulions béatement côte à côte le long des routes sylvestres qui pénétraient le massif de la montagne. Nous remontions la vallée de la Radau ou celle de l'Oker; nous visitions le Burgberg et les restes de son château médiéval, Oderbriick et son étang, la Romkerhalle et sa cascade artificielle; nous poussions jusqu'à Clausthal, Zellerfêld ou Lautenthal, avec leurs mines millénaires d'or, d'argent, de zinc ou de soufre et leurs bains d'aiguilles de pins. Ou, laissant nos bicyclettes dans quelque hôtellerie, nous nous élevions par, les chemins m^uletiers, les sentiers et les laies aux flancs des coteaux sauvages et des monts anfractueux. Nous en escaladions les croupes et nous en franchissions les ravins. C'étaient l'Elfenstein et le Schrnalerkcpf, le Ziegenriicken et ses versants de sapins, TAhrendsbergklippe et ses blocs singuliers, le Bruchberg et ses gorges sinistres; c'étaient les contreforts déchirés du Brocken, couverts de hetraies rousses et brunis de bruyères, avec leurs aspérités, leurs bosses, leurs brèches et leurs turgescences, entre lesquelles, gnomecque et têtu, le petit chemin de fer à voie étroite venant de

iOÔ LE BOUCHER DE VERDUN

Wemigerode grimpait sinueusement en soufflant sa fumée jusqu'au sommet dénudé où, les nuits de sabbat, dansaient et chevauchaient les sorcières.

Le Harz déployait à nos regards captivés sa rouge et sombre magniRcence. Partout se drapaient les futaies aux teintes violentes, tendues de roc en roc et de cime en cime, écarlates, vermillonnes, fauves, cramoisies, laquées de minium, de pourpre, de cinabre, brûlées et violacées, avec de grandes plaques jaunes, ocre, cuivre ou orange, touchées de bronze, piquées de bistre, rongées de rouille, où s'épandaient les coulées noires des abiétinées. Les vagues forestières battaient les écueils difformes des rochers, couturés de bleu et d'ardoise, parfois recouverts de l'écume des mousses, parfois secs, chauves, pétreux et désolés. D'énormes pics émergeaient de l'océan de feu, léchés eux aussi des flammes et les reflétant jusqu'en haut, la Tête-du-Kobold, la Garde-aux-Loups, hirsutes et démoniaques, déchiquetés et flamboyants. Des vallées et des combes y foraient leurs sillons et y enchevêtraient leurs crevasses. Ça et là, blanche ou verte, s'ouvrait une clairière où brillait un point d'eau.

Quand nous ramenions nos yeux dans notre voisinage ou que, délaissant le point de vue, nous rentrions dans le sous-bois, l'impression, pour être proche, et le spectacle, pour être borné, n'en étaient pas moins charmeurs. Les tiges cylindriques des hêtres et les fûts verticillés des capins dirigeaient le hasard de notre route. Nous marchions sur l'épais tapis des aiguilles et des feuilles. Les cônes et les faînes roulaient ou craquaient sous no» pas. Les ramures dorées ou rubescentes des orme* blancs, de» aulnes, des charmes et des coudres s'wquaient en berceaux sur nos têtes et frôlaient nos visages. De place en

place un grand B blanc gravé sur un tronc ou réchampi sur une roche indiquait le chemin du Brockeri.

Mais nous évitions cette direction trop suivie. Nous préférions nous égarer dans les plis solitaires de la montagne. Les cornouillers, les genévriers, les nerpruns offraient leurs baies rouges ou bleues, les merisiers et les sureaux leurs grappes, les baguenaudiers leurs gousses violâtres et vésiculeuses, les tamaris d'Allemagne leurs fruits en capsules ou les boules blanches de leurs semences. Nous cueillions des noisettes que nous cassions entre nos dents, ou des mûres noires dont nous nous barbouillions les lèvres en nous embrassant. Partout les arbrisseaux gonflaient, craquaieent, se disséminaient. On sentait le tan, l'écorce, la pulpe et la résine. Des ruisselets gazouillaient sur les pierrailles et dégringolaient en cascatelles. On entendait la lime aiguë de la mésange serrurière ou le crissement taraudeur des insectes bûcherons. Un tétra vert et brun s'enlevait bruyamment d'une bruyère; on voyait fuir la queue rousse d'un écureuil, et parfois paraître d'entre les frondaisons basses d'un boqueteau la tête fine et le bel œil humide d'un chevreuil.

Plongés dans cette nature débordante, qui nous pénétrait de ses effluves et nous baignait de son mystère, nous en subissions l'enchantement, nous en éprouvions la palpitation. Un délicieux émoi troublait nos cœurs. Dans la tiédeur défaillante de l'automne et la fécondité lourde de la fructification, le magnétisme étrange de la forêt romantique dominait puissamment nos âmes et transportait nos sens. Nos mains se serraient, nos bras se pressaient, nos bouches se joignaient. Une mollesse inconnue ployait contre moi ma bien-aimée. Qu'elle était belle! qu'elle était touchante? qu'elle était inconcevablement

102 LE 20UCJÎ-R DE Vrp.DUN

idéale et enivrante!... Ses yeux bleus profonde s'animaient d'une douce nammc; son sourire tremblait d'un désir incertain; sa vois s'aitérait en modulations murmurantes; ses doigts énervés et moites s'enroulaient à mes phalariges. Qu'elle était belle 1 Je l'enlaçais avec passion; sa taille pliait sous mon étreinte; son corps frémissait confusément dans mes bras, et quand ses baisers répondaient aux miens, une exaltation délirante se répandait dans mon être et me brûlait jusqu'au bout de mes artères.

Nous nous asseyions souvent sur un banc de mousse ou entre les racines noueuses d'un arbre. Le tamis des feuillages semait sur son cou, sa robe et ses bas de fil à jours des taches ensoleillées. L'humus moisi des souches se piquait de bolets jaunes et de chanterelles orangées. Dé gros coléoptères y promenaient leurs mandibules. Uù mulot se coulait dans un trou. Etendue à mes pieds, ma belle bien-aimée reposait sur mes genoux sa tête lourde. Une langueur latente semblait l'oppresser. Elle fermait les paupières. Je caressais sensuelkment ses éheveux chauds comme une fourrure. Son poids opulent chargeait m.es jambes. Je voyais son sein se soulever, sa gorge se mouvoir entre les dentelles de sa chemisette, pendant t^ue l'odeur de sa peau, mêlée aux senteurs acres de notre couche végétale, mentait comme un encens vivant à ma narine.

O Dorolhéa!... ma divinité!... mon elfe boca^èrel...

Nous revenions engourdis de bonheur, de désirs inavoués et d'arômes forestiers. Avant de reprendre nos bicyclettes, nous nous restaurions et nous nous rafraîchissions. Le chocolat mousseux ou le café crémeux gonflaient dans les tasses, la bière de Pilsen perlait dans les gobelets, les tranches de jambon, de saucisses de foie, de

L£ BOUCHER DF. VERDUN lOÎ

fioûiâges de porc comblaient les assiettes, scirvii sous xine tonnelle par quelque accorte kellnerin aux bras nus et à la jupe rouge. Puis, après un temps de pédale, et comme j il se faisait tard, nous nous quittions sur une bifurcation, j elle pour rentrer à Goslar, moi pour retourner à Ilsen- \ burg, non sans nous être préalablement donné un nou- ' veau rendez-vous pour le lendemain.

Mais à mesure que les jours passaient et que nos promenades s'additionnaient, une mélancolie qui tournait à l'angoisse naissait et s'accroissait en moi. Je songeais à mon départ prochain, à l'imminente séparation, et quelle séparation! Les dangers que j'allais courir, l'idée du hasard terrible des batailles, de la blessure peut-être irréparable hantaient et torturaient mon esprit. Reviendrais-je jamais? Retrouverais-je pareille heure» magique de force, de désir, de jeunesse et d'amour? Si j'allais disparaître avant d'avoir bu à la coupe tendue? L'aurais-je tenue dans ma main, si proche de mes lèvres, ScUis en avoir savouré le céleste breuvage, sans en avoir épuisé jusqu'au fond, au moins une fois, l'ardent étanchement? Et mon angoisse s'accentuait jusqu'à la folie. Etait-il possible que cette affreuse ironie du sort menaçât mon avenir, que ce destin de néant pût m'être départi? Non... Non! avant d'aller braver à nouveau le péril du canon français, je voulais étreindre ce corps chéri, l'étreindre tout entier. Il me fallait jusque dans sa plus tendre intimité cette chair adorée et virginale. La balle qui pourrait me percer, l'obus qui pourrait m'emporter ne tuerait pas un homme qui n'aurait pas goûté la volupté suprême, la seule chose pour laquelle la vie vaille d'être vécue : posséder la jeune fille qu'on aime et en faire une femme. L*avaT?t-dsrr!!er jour se passa; m&ti affolement et ma

décision connurent leur paroxysme. Le dernier jour arriva. Je devais partir le lendemain matin à six heures.

Nos bicyclettes nous menèrent, cet après-midi-là, sur les bords du petit lac d'Oderbriick. Assis côte à côte sur le gazon odoriférant de la rive, nous contemplions silencieusement Tonde bleu pâle où floconnaient de petits cirrus rosés entre les dentelures vert sombres des conifères. Nous étions seuls : pas un chapeau en vue, pas une ombrelle, pas un toit de chaumine. L'image du site tremblait parfois, ridée par une brise légère.

— Dorothéa, dis-je d'une voix altérée, je pars demain; c'est notre dernière promenade.

Ses yeux se remplirent de larmes; elle se pressa douloureusement et amoureusement contre moi.

Mon bras serra sa taille; je comris son cou et sa nuque de baisers; je lui murmurai dans l'oreille :

— Silsser Schatz, je t'aime tant!...

Elle tressailit, toute commotionnée, comme si je prononçais ces mots pour la première fois.

— Dans vingt-quatre heures, dis-je, je serai sur le chemin de la France, je me rapprocherai du canon, je l'entendrai peut-être.

— Ach! Herrgoti!.,. Herrgott!..,

— Qui sait ce qui m'arrivera?

— Ach! ne pensons pas à ça!... Wilfrid!... mon Wilfrid!...

— Pensons-y, au contraire... Pour moi, herzliebstc Doroihea, je ne t'oublierai jamais. Si je meurs...

— Ohl pas çal... pas ça!...

— Si je meurs, Dorothéa, ma dernière pensée sera pour toi... c'est ton nom que je prononcerai, qui s'exhalera de mes lèvres expirantes avec mon soupir d'agonie.

Quelle horreur!... Wilfrid. tu ne mourras pa?...

je ne le veux pas! sanglotait-elle.

Je bus plusieurs grosses larmes sous mes baisers. Puis je continuai :

— Moi non plus, je ne le veux pas... Mais ce n'est pas nous qui décidons : c'est le hasard... Cest Dieu... Et Dieu veut beaucoup de sang, par ce temps-ci.

— Dieu ne permettra pas cela!

Et pourquoi ne le permettrait-il pas aussi pour

nous?... Beaucoup de sang, beaucoup de pleurs!... Que de veuves!... que de fiancés aussi, Dorothéa, veuves sans rêtre... et c'est encore ce qu'il y a de plus terrible!

— Ach! ja!.,.

— Si, du moins, avant ce départ, peut-être pour la mort... si j'avais de toi le grand souvenir... celui qu'il est impossible d'oublier jamais... celui qu'on emporte jusque dans l'éternité!...

Elle devint extrêmement pâle; ses lèvres palpitèrent; elle porta les mains à son cœur conune pour en comprimer les pulsations. Puis elle balbutia :

— Mais si tu ne meurs pas?

— Eh bien, dis-je, si je ne meurs pas, je reviendrai et je t'épouserai... tu le sais bien!...

— Et si tu meurs? fit-elle sourdement

— Eh bien, si je meurs... Si je meurs, je t'aurai eue. tu auras été ma femme, nous aurons été imis... et nous nous retrouverons plus tard, dans le ciel.

EJle s'efFara.

— Ohl comment... tu voudrais...

— - Oui, bégayai- je nerveusement, je voudrais... je voudrais... Je veux! râlai-je tout à coup avec force, la

mâchoire serrée, les bras violente et ^ k couchant P

presque sur rherbe.

Elle se mit à crier en se débattant :

— Oh! non! non!... Wilfrid!...

Je mordais ses lèvres, j'étoufFais ses cris sous mes baisers, mon étreinte se resserrait férocement.

— Je... te... veux! martelais-je.

Elle se rcidit avec une énergie extraordinaire, parvint à me repousser, tandis qu'elle proférait, défaite et les dents claquantes :

— Wilfrid!... Wilfrid!... Et si j'ai un enfant?».. J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Un enfant!...

Je me trouvai sur le moment si éberlué qu'il me fallut tout d'abord revenir de ma minute d'égarement. C'était une objection... une objection toute féminine, mais qui s'im.posait. Je dus réfléchir quelques instants. Dorothéa semblait encore plus interloquée que moi. Son instinct avait parlé, avait jailli de son inconscient, et son cri l'étonnait comme moi-même.

Mais je ne fjs pas long à retrouver ma présence d'esprit en même temps que mon désir. Je prononçai très instamment et très posément :

— Un enfant?... Soitl... Ceci ne doit pas être exclu... Est-ce que, par peur de l'enfant, tu me refuserais... Non, non, Dorothéa, aucune crainte, même celle-ci, ne doit t' empêcher de rernpiir le vœu suprême du guerrier qui va d'exposer à la mort pour défendre la patrie!... Tu aurais un enfant... un enfant de mon baiser d'adieu!... Eh bien, quoi!... Ou je reviendrai, tout auréolé de la victoire, et cet enfant sera notre enfant, notre légitime enfant... Ou je ne reviendrai pas... et alors... Alors, Dorothéa, ne devras-tu pas être fièrt dé porter à^m ton

sein Tenfânt du héros glorieusement tombé, face à Tennemi, pour la cause sacrée de l'Allemagne;... Ne m*a£-lu pas dit, Dorothéa. lorsque je suis parti pour la première fois, ne m'as-tu pas dit que si je mourais, tu me pleurerais toute ta vie?... Eh bien, au milieu de ta douleur, tu aurais au moins cette joie : le gage visible et vivant de notre amour sublime; cette consolation : d'avoir, avant sa mort, donné à celui qui t'aime plus que tout la digne récompense due au guerrier.

Je m'étais exalté en parlant, d'autant que je voyais bien que l'éloquence de m.on argumentation faisait la plus vive impression sur l'âme sensible et patriotique de Dorothéa. Je continuai donc à développer ces thèmes puissants, dont son amour pour moi décuplait encore la force, jusqu'à ce que je l'entendisse murmurer, vaincue et toute en larmes :

— Evidemment... je ne puis te refuser cela...

Fou de bonheur, je me rapprochai d'elle, je la saisis de nouveau dans mes bras frémissants, mes lèvres se jetèrent sur ses lèvres...

— Ôhî non, ndrt» résistâ-t^llé... Je t'en supplie... Pas ici!...

— Où dôiic?

— A Goslar.

— A Goslar?...

— Dans ma chambre.

J'étais confondu.

— Mais, dis-je...

— Je t'attendrai cette nuit... Il n'y a rien à craindre. Le jardinier et la cuisinière logent dans la dépendance, au fond du parc

— Et Lîschen?

— Lischen a aujourd'hui sa sortie hebdomadaire, Elle couche en ville.

J*aJlai5 poser la question : « Et ton père? » Mais nous nous comprîmes. Le conseiller de cour n'entendrait rien. L*ouîe fermée à tout bruit et cloîtré dans son sommeil opaque, tout au plus lui arriverait-il de marmonner en rêvant son « ja, ja... so, so... » coutiunicr, conciliant et approbateur.

— Tu n'auras qu'à entrer par le portail, complétal-elle. J'en aurai tiré le verrou après le départ du jardinier.

— Je viendrai à minuit, ns-je, tout excité par cette mise en scène romanesquee.

— Oh! dit-elle, tu peux déjà venir à onze heures. L'échelle sera dans le jardin; elle atteint la hauteur de mon balcon.

Le soleil se couchait sur les plus hautes pointes des sapins. Rouge, rose, topaze, le miroir ébloui du petit lac reflétait l'énorme boule sanglante percée des lances bronzées des cimes. Une vapeur mauve s'exhalait d'une combe.

— Quel dommage! susurra la voix suave et trouble de ma Dcrothéa. Si nous y avions pensé! Nous aurions pu faire un mariage de guerre.

— C'est trop tard, à présent. Demain matin je serai à Cassel. Ne regrettons pas ce qui n'a pas été et ce qui ne peut plus être.

— Je ne regretterai rien, dit-elle dans un sourire infini.

Nous redescendîmes rapidement la vallée et nous nous séparâmes, après un long regard complice et solennel. Je ne sais comment je soutins pendant tout le repas du

soir, à Ilsenburg, l'amicale sollicitude de mes parents et de mes sœurs. C'était le dernier jour, la dernière soirée, le dernier repas; on m'accablait de prévenances, de questions, de recommandations, tandis que je n'étais occupé que d'une seule chose, que je n'avais qu'une unique pensée. J'étais à la fois si impatient, si confus et si exubérant, qu'il me paraissait impossible que cela ne se remarquât pas, que cela n'éclatât pas tout auteur de moi. Il me semblait que j'avais une auréole sur la tête. J'étais en verre et tout illuminé à l'intérieur. Je répondais au hasard, n'écoutant pas, consu'tant à tout moment ma montre ou les pendules, sentant tous ces chers yeux braqués sur moi, entrant à travers moi, pénétrant et voyant mon secret. J'étais très malheureux et très heureux.

A dix heures, je me retirai, prétextant le repos à prendre avant le départ, auquel tout le monde se promettait, au reste, d'assister, en se levant comme moi de grand matin. Puis je gagnai ma chambre, dont je fermai la porte à clef; j'enjambai la fenêtre, et, quelques minutes plus tard, je roulais comme un fou sur la route de Goslar.

Un grand quartier de lune se levait derrière les arbres, projetant devant moi mon ombre immense et mécanique. La nuit était sereine, douce, aérée. Les feuilles crisseîaient et babillaient subtilement sur mon passage. Nul autre bruit, sinon parfois le cri aigu d'une chauve-souris ou le sifflet lointain d'une locomotive sur la voie de Vienenburg.

Je glissais comme un sylphe dans l'air diaphane, porté d'un vol souple sur les ailes de mes talons giratoires. La durée et la distance fondaient sous mon essor. Je me remémorais en courant tous les amants célèbres : j'étais Léandre franchissant les flots, j'étais Tristan

îld LÊ bouche* dé VERDUfl

8*éiançant vers Yseult. O vertige de la vitesse et de Tamourl...

Quand la silhouette démesurée de la tour ventrue du Zwinger m'apparut, onze heures tintaient aux églises de Goslar, gravement et sonorement au Frankenberg, clairement et argentinement à la Domkapelle, doucement et harmonieusement à l'église du Marché, lointainement, faiblement et angéliquement au couvent de Neuwerk. Je m'arrêtai, le cœur battant de plus de coups que tous les clochers de Goslar, devant la grille de la villa Treutîingsn. Le portail en était entr'ouvert. J'entrai. Le jardin, baigné de lune, idéalisait ses parterres zinzolins» ses gazons bleus, sa serre vert d'eau, son kiosque au chèvrefeuille violet et ses espaliers jaspés. Mi-partie crème et sable, la m.aison semblait fictter dans une lueur de rêve, oii seule la chambre de Dorothéa, éclairée de l'intérieur, mettait une lumière directe, réelle et rose.

A cette vision si suavement poétique, je ne pus m*empêcher de me murmurer les vers de Faust entrant chez Marguerite :

Willkommen, sûsser Dàmmcrschein,

Der du dies Hciligtum durchwebst;

Ergreif mein Hers, du susse Liehespein,

Die du vom Tau der Hoffnung schmachtend lebst! (i)

Puis, pour annoncer mon arrivée, je sifflai par deux fois le refrain de notre gaie chanson d'étudiants : Grad aus dem IVirtshaus...

Je trouvai facilement Téchelle double et la dressai sous

le balcon.

(l)Salul, doux crépuscule qui règnes dans ce sancluairel Saisis mon ccEur, douce peine d'amour, qui vis altérée de lu rosée de l'espérance! Faust, 2332-2335.

lÈ Toucher ôe vÈi^DtJN llj

Une forme blanche apparut : ma divine Doiothéa, dans .un peignoir en crêpe de Chine. De sa main forte, elle m'aida à sau'îer la balustrade et je fus dans ses bras.

— V/illkommm! mllkommtn! mein Cdiehier! tnein Heldf...

— Dorotîiéa!... mon incomparable chérie! mon merveilleux trésor!...

Tout ému, tcut frémissant, je pénétrai dans la chambre comme dans un tabernacle. Un pstit lustre électrique à trois lampes Grsam enveloppées d'âbat-jour de soie nacarat l'illuminait d'une rougeur atténuée. Un papier satiné où étaient figurées des scènes d'Hermann et Dorothée en tendaient les parois. Le meuble se composait d'un mignon secrétaire de dame en bois de rose, d'une table à ouvrage en marqueterie, d'une petite bibliothèque vitrine, d'une commode laquée, d'une belle et ample armoire à glace, de chaises dorées et d'un délicieux canapé de Munich garni en damas capucine. A.u fond de la pièce, de grands rideaux de pîumetis blanc voilaient le lit. Partout où ils avaient pu se nicher, sur toutes les surfaces planes, sur toutes les tablettes, aux angles des miroirs, aux cols des vases, épingles ou fixés aux murs, une multitude de charmants objets et colifichets féminins, rubans, sachets, guirlandes, fieurs artificielles, éventails, carnets, cadres de peluche ou de cuir, portecartes, vide-poches, écrins, liseuses, albums, pendentifs, souvenirs de bal, d'anniversaires ou d'arbres de Noël bariolaient et agrémentaient de coquetterie ce tendre et innocent séjour. Parmi les photographies, où brillaient ceKes de l'Empereur et de l'Impératrice, du Kronprinz et de la princesse Cécile, des princes et princesses impériaux, de la reine de Grèce et de l'impératrice de Russie,

se trouvaient les nombreux portraits que je lui avais donnés de moi, moi dans toutes mes phases et sous tous mes costumes : étudiant, avec la casquette, la veste à brandebourgs et les bottes à récuyère; escrimeur, la rapière au gant et le plastron sur la poitrine; danseur, en frac à revers de soie et la rose à la boutonnière; excursionniste, la plume au feutre et le sac tyrolien sur le dos; volontaire d*un an, le casque à pointe sur la tête et la soutache aux pattes d'épaules; aspirant, le fusil d'infanterie au bras, le galon de sous-officier au collet; lieutenant enfin, avec la dragonne à l'épée, la visière sous la casquette et la jumelle de campagne en sautoir.

— Il ne manque que celle de VOberleuinanU roucoula Dorothéa, appuyant ses beaux bras nus sur mes étoiles et se pressant amoureusement contre les boutons de mon uniforme.

Nous avions fait à petits pas, serrés Tun à l'autre, le tour de la chambre. Arrivés devant le lit, j'en soulevai d'une main le rideau. Je contemplai, dans une vision de paradis, toute cette blancheur immaculée : les oreillers de dentelles, brodés à son initiale, le lambrequin à volant, les draps festonnés, le couvre-pieds en pongée. Saisi d'un immense frémissement, j'évoquai de nouveau notre grand Gœtlie et je m'écriai avec transport :

Quel délire s'empare de moil

Là, je voudrais m'oublier de longues heures.

Nature! c'est là qu'en des songes légers

Tu complétas ce bel ange incarné I

Là que reposa cette enfant,

Son tendre sein tout palpitant de vie et de chaleur!

Là qu'en une sainte et pure création

S« d4velc^pa l'imago dw Dieux I (z)

(1) Faa^t, 2354-2361.

Mais l'image des Dieux, le bel ange incarné me donna une tape sur les doigts et le rideau retomba. Elle me conduisit au canapé capucine, où nous restâmes îongtemptô à nous embrasser, à nous enlacer, à confondre nos haleines, nos caresses et nos exaltations passionnées. Ses beaux yeux étaient pleins de larmes brillantes et ses lèvres de baisers.

— Wîlfrid!... mein Wiîfrîdl... Du. Wilfrid mein!... ramageait-elle, les paupières alourdies d'amour.

Sous le peignoir, je sentais onduler et vibrer son corps en chemise. La peau divinement modelée et musclée de ses bras serrait mes joues dans leur étau de soie chaude. Un terrible enivrement montait en moi. Je devenais fou... Je sentis qu'il me fallait maintenant la ployer sur les coussins.

Mais elle m'échappa. Elle disparut derrière une tenture qui fermait son cabinet de toilette.

Quelques instants après, les rideaux du lit s'ouvrirent. Une forme féminine gonflait les draps. La tête enfouie dans les oreillers ne laissait voir que l'éparpillement touffu de ses cheveux d'or.

Je m'avançai en titubant. Mon uniforme tomba sur le tapis. Je plongeai mes mains fiévreuses dans cette chevelure en fusion, voulant retourner, pour la couvrir de baisers, cette tête chérie...

Mais je reculai soudain, interdit. A peine avais-je revu le visage de ma bien-aimée, que j'y découvris, de chaque côté, deux choses qui brillaient à travers la toison éparse, qui scintillaient étrangement sous le rayonnement rosé du petit lustre électrique,,.

C'étaient les boudes «ToreHles de Mannferite... les

Kiisuises... celles qui valaient quarante mille marks... et que je lui avais envoyées de France...

— Non! noni criai-je nerveusement. Ote ces bijoux!... Je ne veux pas voir ces perles sur toiî...

— Vraiment? susurra-t-elle surprise. Moi qui croyais le faire plaisir!... Eh bien, fit-elle, je les enlève. Je les remettrai quand nous serons mariés.

Elle les détacha et les déposa sur la table de la nielle. Cela me rappela le geste avec lequel, à Aix-la-Chapelle, Frau Professor W... otait ses bagues.

Je me rapprochai, je chancelai sur le lit, je m'abattis éperdu sur ce corps chaud et respirant.

— Oh! oui!... oui!... haletai-je. Je te veux ainsi!... sans parure!... belle de ta seule beauté!... mon étoile!... ma vie!... ma belle fiancée vivante!...

Elle se cacha la tête dans ma poitrine... Je sentis tout son corps contre moi... Mon visage baignait dans ses cheveux; mes baisers mordaient sa nuque, ses épaules... J'eus le contact de ses jambes... Une volupté insensée coula comme un alcool brûlant dans mes veines.

Longtemps je caressai, j'étreignis avec passion ce corps de vierge, m' inondant de sa chevelure, m'abreuvant des baisers de ses lèvres, des regards demi-clos de ses yeux, de tout l'abandon de cette chair encore virginale... évitant de brusquer le bel ange qui se donnait à moi et retardant la consommation de l'irréparable et adorable destinée.

Des minutes ou des heures passèrent, je ne sais.

Alors, prudemment, doucement, lentement, puis d'un grand élan fougueux, je la pris.

Elle poussa un cri de douleur, suivi presque aussitôt

de soupirs de jouissance qui me remuèrent jusqu*au fond de l'âme.

O n?underhelle Sternenccht!... C'est ici qu'il faudrait la lyre et le génie de tous nos grands poètes pour exprimer l'ineaabie beauté de cet instant prodigieux. O passion créatrice! ô pâmoison sacrée! conjonction éternelle de l'homme et de la femme, comme de deux mondes, de deux principes, de deux causes! Musique des sphères et musique des sens! harmonie supérieure des espaces et des espèces! Qui dira, cycles souverains, vos lois et vos apothéoses? qui chantera, flux, vos librations et vos retours éternels? O métaphysique! transcendance! ô physique! immanence! Résolution des antinomies! Apollo, forme femelle, Dionysos, fureur mâle! Génies de l'eau, de la terre et du feu! Et vous. Nomes fatidiques! Vous, déesses augustes, Mères! Et toi, Homunculus! O poésie! orchestre! sortilèges du Vénusberg! forêt de Siegfried! enchantement du Vendredi-Saint!... Et au-dessus de tout, toi. Amour, qui unifies tout, dans ton monisme conçu du dualisme!...

Ainsi s'embrasaient mon être et ma pensée, durant cette nuit solennelle oii toutes les cloches de Pâques sonnaient dans ma tête en fête et sur le lit blanc de Marguerite. Quelle assomptioni Quel envol en plein empyrécl...

Mais voici que d'autres cloches répondirent soudain de l'extérieur, les cloches de Goslar, d'abord celles de Frankenberg, puis celles de la Domkapelle, puis celles de l'église du Marché et celles de Neuwerk... Et ce n'étaient pas des cloches de rêve, mais des cloches réelles... Et elles tintèrent quatre coups.

— Quatre heures! m'écrai-je, ramené subitement de l'empyrée dans es bas monde.

116 LC seUCHEil DE VEStBUN

— No««. restt encore I implora la v»ix de Dorothétu Ne t'en va pas, mon âme!...

' — Il est quatre heures! fis-je résolument en m*échûppant du lit. A six, je doia prendre le train à la gare d'Ilsenburg.

— II est trois heures!... Il n'a soimé que trois coups!...

— Quatre, je les ai entendus.

— Trois!., il ne fait pas encore jour!...

— Le jour point!... Veux-tu donc me faire déserter?

— Déserter!... ah! mon Dieu!... Il fait jour!... Il fait jour!... Vite, vite, va-t'en!... Sauve-toi!... Il fait jourl

Cela me rappela les vers d'un autre grand poète, qui se mirent aussitôt à voltiger dans ma mémoire, tandis que je me rhabillais hâtivement, ce dialogue immortel de notre Shakespeare :

IVillst du s.hon gchnf Der Tag ist ja noch fem. Es war die Nachtigall, tind nicht die Lerche, Die eben jeizt dcin bangcs Ohr dnrchdrang. Sic singt des Nachts auf dent Granatbaum dort. Glaub' Licbcr, mir : es war die Nachtigall,

Die Lerche zvar's, die Tagvcrkiinderin, Nicht Philomele : sieh' den neid'schen Streîf, Der dort im Ost der Friihe Wolken sàumt, Nur Eile rcttet tnich, Versug ist Tod,

Es tagt, es tagt! Auf! eile! fort von higr.

Es ist die Lerche, die so heiser singt

Und falsi he Weisen, rauhen M ist on gurgcli.

Steis hclV und hcller wird's : wir miisscn scheiden (l).

(I) Shakespeares dramalischt Wer^e, iibersclzt von Augu»t Wilhelm Schlegel. Romeo und Julia. Dritler Aufzug, fiiafle Szcne.

Tu veux déjà partir? Le jour est encore loLou

C'était le rossignol, et non pas l'ajouelta

Qui perçait ton oreille anxieuse.

Eplorée, Juliette m'avait accompagné au balcor». Je lui envc3'ai d'en bas un dernier adieu, je jetai à sa fonne blanche un dernier baiser, que peut-être elle ne vit pas, car en réalité il n*y avait pas encore la moindre lueur de jour, et seul le croissant lunaire, que voilait légèrem.ent la gaze d'une brume, commençait à descendre, va^ue et blafard, sur Goslar. Et il n*y avait non plus ni alouette, ni rossignol, car l'alouette et le rossignol n'habitaient plus nos climats et avaient déjà fui vers le sud. On entendait seulement, venu de la lisièi-e voisine, l'ululement plaintif d'un chat-huant, que les rougeurs tardives de l'aurore no chassaient pas encore.

— Adef ade!.,. Lebcwchll...

Et comme Roméo sur le chemin de Mantoue, je m'élançai rapidement sur la route d'îlsenburg, toute gonflée des feuilles DQortes et humides de l'automne.

n chante la nuit sur ce grenaclier. Crois-moi, mon amour: c'était le rossignol.

C'était raloueUe, l'annoncialrice du jour,

El non le rossignol: vois le rayon jaloux

Qui ourle là-bas à l'orient les nues de l'aurore.

Fuir eât mon seul salut; tout relard, c'eAt la mort.

Ces» le jour, c'eal le jour! Debout, fuij, vite, viîel

Oui. c'est l'alouelle dont le chant rauque

Fait entendre ces accents faus et discorda.

Î-* dfcrrf crçU «J* plus «s plusî il faut nous scparcerà

ÎV

Je me réveillai vers midi, respectueusement tiré de mon sommeil par le contrôleur.

— Biiie iehr, H en Oberleuinant!

J'étais en gare de Cassel. Le lieutenant Siebel m'attendait sur le quai. Engourdi, bâillant, comateux, je me secouai enfin.

— Wie gMs? Ailes recht?

— Ailes recht. Nous partons ce soir pour Thîonvillc. Nous commençâmes par aller dîner au Konig von

Preussen. L'après-midi, nous nous rendîmes aux casernes, oîj nous inspectâmes nos hommes. On nous embarqua, effectivement, le soir même.

Le voyage fut long et sans autre agrém.ent que les multiples postes de ravitaillement de la Croix-Rouge, oij nous taquinions les buffetières, quand il s'en trouvait de jolies, tout en absorbant leurs bouillons et en consommant leurs sandwichs. Parvenus le lendemain soir à Thionville, nous descendîmes, Siebel et moi, au Terminus, pendant que nos hommes prenaient quartier dans un baraquement du gros fort de la rive droite.

On nous laissa tranquilles six jours. Tranquillité relative. La place, gorgée de soldatesque, était effroyablement tonitruante et charivarique. Des miliers de soudards de toute arme et de toute incorporation, venant du

LE^ÇOUCHF.n DE VERDUN 119

front ou s'y rendant, y mugissaient jour et nuit leurs hurles bachiques et y débraillaient leurs turbulences martiales. Les nombreux éléments très jeunes de la classe 16, imberbes et roses, admiraient frénétiquement leurs aînés, brûlés par le feu ou tannés par la tranchée, et, dans leur pétulance beiliqueus!^ faisaient encore plus de bruit qu'eux. C'est là que je vis pour la première fois les nouveaux casques de guerre, si difîérents de nos braves cuirs à pointe de 1914, énormes salades d'acier, à visière et à couvre-nuque m.ambrinesques, que, sur l'exemple des Français et en les amplifiant à notre goût, il nous avait bien fallu adopter, comme pare-éclats contre les trop fréquentes blessures à la tê'e propres à la balistique m.odevne. Préférant à Ccî lourd métal leur bon calot de drap, la plupart de nos Feldgrauen se débarrassaient d'ailleurs, sitôt qu'ils le pouvaient, de cet armet, qu'ils portaient sur leur sac com.me un plat à barbe ou laissaieht rebondir ^ sur leur derrière, accroché à leur ceinturon.

J'allais chaque matin chez le commandant d'étapes attendre mes ordres. Ils me furent comm.uniqués le 30. Je devais partir le lendemain, prem.ière heure, avec ma centaine de recrues, dans un convoi militaire qui, par Longuyon, Montmedy et Sedan, allait être dirigé sur Vouziers. C'était bien ce que je présumais. Les combats de Champagne du mois précédent avaient creusé dans nos régiments d'énormes vides qu'il fallait combler. Rien que sur ce front, nous avions perdu cent cinquante mille homm.es, dont vingt-cinq mille prisonniers. C'était miracle que les Français n'eussent pas percé. Le ^d^, décimé, était &u repos à l'arrière et nous allions lui infuser du sang.

.Nous passâmes une revue d'armes, en nous distribua des casques, et, le 31 octobre, au r^ht jot?" V train, dont

nous occupions gchx wagons, quittait Thionville, emportant deux mille homm.es.

Nous suivions la grande ligne de rocade des armées allemandes qui, par Charleville et Hirson, mettait en communication Metz et Lille, desservant toute Tétendue du front. Les convois y échelonnaient de cinq en cinq minutes leur marche lente, régulière, continue, et toutes les deux minutes et demie nous en croisions un. De distance en distance, des plexus de voies de garage amalgamaient leurs rames. De longs quais tout neufs bordaient les approches des stations et des passages à niveau. Des lignes récemment construites, et qui ne figuraient pas sur les cartes françaises, des épis, des chemins de fer à voie étroite venaient s*embrancher sur l'artère principale. Fortement gardée, celle-ci piquait son parcours de sentinelles grises, de guérites aux couleurs allemandes, de petits postes au bivouac faisant la soupe autour de marmites de campagne que léchait un feu de bois. Parfois, on voyait surgir d'un buisson le profil équeîître d'un uhlan, lance passée au coude, ou circuler au petit trot sur une route une vedette de dragons. Parfois aussi l'on découvrait, plantée sur ses roues, la gueule en l'air, une pièce contre avions ou l'énorme cylindre bâillant d'un projecteur.

Entre Auditn-le-Roman et Pierrepont, notamment pendant un arrêt à Joppécourt, sur le plateau, il nous arriva d'entendre gronder le canon. Je reconnus avec plaisir et dans un léger battement de cœur ce bruit familier. Ceux qui ne l'avaient jamais entendu, sinon aux manœuvres, et c'étaient les plus nombreux, en furent tout excités. Un grand frémissement courut le long du train. Officiers et «ous-ofriciers, descendus sur le ballast, écoutaient, la main

L£ BOUCHER DE VERDUM 121

a-jx oreilles, et se communiquaient joyeusemeut leurs impressions. Le grondement était sourd, profond, lointam. On percevait le coup, lourd comme un effondrement souterrain, suivi d'un roulement confus qui n'en finissait pas. C'étaient quelques-uns de nos mortiers, tapis dans la foret de Spincourt, qui tiraient sur les forts de Verdun.

Nous nous éloignâmes progressiven-'cnt de ces parages pour nous enfoncer dans les vallées pittoresques de TArdenne. Partout les pentes se couvraient de bois, se coupaient de gorges, s'échancraient de fagnes tourbeuses ou d'étroites prairies. On passait des ponts et des viaducs. Le pays était agricole et ouvrier. Après Montmédy. dent les Français avaient fait sauter le tunnel en évacuant la place en 1914, et que Ton contournait par une déviation de quelques kilomètres, c'était Margut et ses filatures, Blagny et ses usines. Carignan avec ses forges et ses halles, Bréviîiy et son église fortifiée. Mais aucune fumée ne panachait les cheminées, aucun bétail ne paissait aux herbages. Une maigre population de vieillards, de femmes et d'enfants poussait pour nous la charrue derrière d'étiques chevaux, semait le blé, le seigle ou l'avoine, arrachait les pom.mes de terre, hersait, plantait ou ensilait, parfois sous l'œil et la carabine d'un gendarme prussien.

II était près d'une heure quand nous entrâmes en gare de Sedan. Une surprise m'y attendait, sous les espèces d'un télégramme de la 5* division, qui me fut remis à l'arrivée et où je recevais l'ordre de rester à Sedan pour me tenir à la disposition du commandant de station de cette place. Je fis donc mes adieux au lieutenant Siebel, je reçus le salut de mes hommes et laissai repartir sans moi le train pour la Champagne.

Je me présentai aussitôt à la Kommandantur de la gare. Un sous-omcier de service me répendit que le major commandant était en train de dîner et que j'eusse à repasser une heure plus tard. Je n'eu5 d'autre parti à prendre que de faire comme le major commandant, ce qui me convenait fort bien, car j'avais grand faim, et je me dirigeai du côté du buffet.

La gare de Sedan était merveilleusement ordonnée, reluisante de propreté et frappait par son aspect de belle tenue et m eme d'élégance. Des sentinelles impeccables en garnissaient les issues, des drapeaux allemands aux couleurs fraîches en décoraient les baies, un grand air d'apparat solennisait les quais, les salles et les visages. Sur les murs et les écriteaux s'inscrivait, maintes fois répété, en caractères gothiques, ce nom magique : ^eban

Au buffet, qu'encombrait une foule de brillants officiers, de civils cossus et de dames en pompeuses toilettes de ville, on se serait cru dans un grill-room de palace, en temps de grandes manœuvres. Je cherchai avec une vaine curiosité quelques têtes qui pussent être françaises ; je n'en découvris pas, sauf peut-être de deux ou trois femmes assez délurées, attablées en com.pagnie de jeunes lieutenants. Des maîtres d'hôtel en habit assuraient un service choisi. Je pris place à un guéridon et me fis présenter le menu rédigé en allemand.

Quelque peu interloqué de tomber au milieu d'une société si distinguée, fort intrigué surtout par l'arrêt brusque de mon voyage et la destination inconnue qui allait m'être assignée, il me vint soudain à l'esprit, tout en dégustant une excellente perdrix, que je me trouvais sur un point particulièrement intéressant de la zone des opérations. A vingt kilomètres nord-ouest, sur cette même

ligne ferrée, sa trouvait la double viiîe de Charieville- Mézières, en ce moment résidence de S. M. l'Empereur et siège de rEtat-Major général, tandis qu'à quarante kilomxètres sud-est, sur la ligne qui de Sedan remontait la vallée de la Me'ize, était Stenay, quartier général de S. A. I. et R. le Kronprinz allemand. A l'idée de ces proximités sensationnelles, je fus pris d'un saint trem.blement et je me mis à manger beaucoup plus respectueusem^ent la suite de mon r<!pas.

Qu'allait-il m'arriver, mein Coti? Serais-je admis un jour à contempler l'un ou l'autre de ces augustes visages? A cette perspective, qui n'avait point à être reléguée hors du domaine du possible, m.on cœur bondissait d'émoi dans ma poitrine, mon âme allemande tressaillait de loyalisme et d'exaltation patriotique. Je me voyais déjà passé en revue de combat ou de garde d'honneur par l'un de ces héros laurés de la victoire, recevant peut-être personnellem^ent un ordre de la bouche d'un de ces personnages presque divins. Je m'imaginais félicité par l'un d'eux à la suite de quelque exploit valeureux ou, sort funèbre mais non moins glorieux, blessé à mort et rendant le souffle sous le reflet de cette rayonnante présence.

Ma pensée se reportait alors sur ma Dorothéa, dont, par anticipation et dans l'éventualité de ce tragique dessein, j'avais cueilli la belle chair, et je me plaisais à me représenter quels seraient à la fois sa douleur et son orgueil, quand elle recevrait, en mémoire de moi et en accomplissement de ma dernière volonté, la croix qu'auraient épinglée sur le drapeau noir, blanc, rouge de mon cercueil la main m^ajestueuse de l'Eniperfur pu les doigts jiçrénissimes du Kronprinz.

Mais la poursuite de ce rêve et Tassouvissement de

mon appétit m'avaient conduit jusqu'à deux heures et demie. Il était temps de repasser à la Kommandantur. Le major s'y trouvait, et je reconnus en ce gros officier, abondamment moustachu et violemment sanglé dans un uniforme chamarré de décorations, un des dîneurs du buffet.

— Premier-lieutenant Hcring? C'est parfait. Je vous attendais. Les instructions que j'ai pour vous, monsieur le premier-lieutenant, portent que vous devez vous rendre, par les voies les plus rapides, à Dun-sur-Meuse.

Il me remit mon ordre de route et m'informa que la voie la plus rapide consistait à monter dans un train qui passerait une heure plus tard en gare de Sedan et qui me mènerait en deux petites heures à destination.

— Bon voyage, Hen OberleutnanU et faites-nous làbas de la belle besogne!

Dun-sur-Meuse... J'avais quelque souvenir d'avoir entendu prononcer ce nom-là... Dun-sur-Meuse!... Où diable... Ah!... Je me rappelai cet extraordinaire Sosthène Rossignol, qui m'avait donné des leçons de français à Magdebourg. C'était lui qui m'avait parlé de Dunsur-Meuse, où il avait des parents. Je consultai mes cartes pour identifier cette localité. Elle se trouvait à une douzaine de kilomètres en amont de Stenay et à une douzaine de kilomètres des premières lignes du front de Verdun. Ce n'était pas encore l'avant, mais c'en était bien près. Qu*allais-je faire là, loin de mon régiment, et pourquoi m'y envoyait-on?

Le train où je montai était une rame légère exclusivement composée de voitures de première classe et de wagons-salons de la Compagnie française de l'Est. La centaine de voyageurs qui en occupaient les fauteuils ou en animaient les couloirs me parurent être du m«me

LE BOUCHER DE VEitDUN 123

mondo qu« les dîneurs de Sedan : officiers d« TEtat- Major ou du Grand-Quartier, la bande rouge amarante au pantalon, fonctionnaires militaires, l'aigle à la casquette, hussards à brandebourgs, uhlans à plastron, médecins à caducée et à collet noir, intendants bedonnants, sveltes attachés de cabinet ou de chancellerie. J'aperçus un général de la Garde, la torsade à l'éoaule et la litze à la manche. Parmi la douzaine de civils, deux ou trois gentlemen en feutre vert et en moustache cirée, diamant à la cravate et cigare au bec, pouvaient appartenir sans trop de doute à la police secrète de campagne. Plusieurs dames au verbiage sonore et en luxueux manteaux de fourrure lançaient leurs fusées de rire et leurs simagrées féminines dans la fatuité un peu gourmée des hommes.

Je ne connaissais personne et me trouvais trop intimidé pour tenter de nouer aucune conversation; personne non plus ne m'adressa la parole. Mon impression de grandes manœuvres, de Kriegspiel et de festivité militaire s'accentuait et fût devenue prédominante, n'eût été le spectacle cinématographique qui se déroulait le long de la ligne et rappelait avec force à la réalité de la guerre. Les trains que nous croisions ne ressemblaient pas au nôtre et n'étaient point différents des convois hérissés et volumineux que nous avions rencontrés en si grand nombre depuis Thionville. Sur la voie et ses alentours s'exécutaient d'énormes travaux où s'évertuaient nos pionniers et auxquels étaient contraints de copieux contingents de prisonniers et des populations entières de civils : terrassements, creusement de tranchées, construction de baraquements et de hangars, abatage d'arbres, pose de rails et de fils télégraphiques, A mesure qu'on avançait, le* chantiers sp multipliaient. A Villeis, une nom'eîle voie

commeryçdit à doubler la nôtre du coté de la Meu«e. E'ie se quadruplait à la station d'Autrecourt et s'enfonçait dans l'intérieur du pays.

Le train, qui avait déposé en cours de route quelquesuns de ses voyageurs, se vida à peu près complètement à Stenay. Le général, les officiers d'Etat Major, les policiers et les dames en fourrures y descendirent. Un grand papotage s'éleva sur le quai, au milieu du cliquetis des sabres et du tintement des éperons. On entendait bruire des autos.

A Dun, ce fut mon tour. Le train n'allait pas plus loin. Là aussi de gros ouvrages s'exécu'aient et l'on y terrassait, on y charroyait, on y charpentait et l'on y boulonnait plus considérablement encore qu'ailleurs. Je donnai l'ordre à un soldat de prendre mon bagage et de me guider jusqu'à la Kommandantur. L'obscurité commençait à se faire, qu'opacifiait une bruine assez dense. Nous suivîmes une chaussée empierrée et noyée de boue entre des terrains bas. Nous traversâmes plusieurs ponceaux, un pont sur un canal, puis un pont plus long sur la Meuse. Nous longeâmes une rue coudée, d'où nous passâmes sur un nouveau pont qui franchissait en biais un autre bras de la rivière. Une file de toits silhouettait le long de la rive ses ombres baroques. Nous tournâmes à gauche, suivîmes une rue obscure obstruée de soldats indistincts, et nous débouchâmes devant une façade noire, d'où filtraient, à travers les rainures de contrevents clos» de minces filets de lumière. Des sentinelles qui en gardaient l'entrée ém.ergèrent des ténèbres. Je fus introduit dans l'intérieur très éclairé d'un édifice spacieux qui paraissait loger plusieurs services d'armée.

Sur un corridor dallé s'ouvraient des salles gorgées

d'un remuement administratif et militaire où, au milieu du brouhaha, des jurons, de la fumée, du cliouettement des machines à écrire et dans un grand va-et-vient d'officiers, de feldvv'cbels et de sergents, se paperassait, se dressait, se classait toute une gestion d'inspection d'étapes. Des inscriptions à la craie ze lisaient sur les portes : Iniendaniur, Quariie;ieUiang, Verpflegungskommission, FeldpC3iami... Une cour donnait accès à d'autres locaux. Un pavillon voisin logeait une FeUpolizei Conduit par un planton, je montai au premier étage. Une porte annonçait sur une pancarte grossièrem.ent clouée : Kommandaniuf. J'entrai dans le bruit, îe griffonnage et le brouillard des pipes. C'était une vieille salle au plafond à solives, aux trumeaux boisés, meublée de banquettes, de bureaux et de tables. Une grande chromolithographie du Kaiser enluminait violemment une paroi.

Je m'avançai vers le colonel commandant, me présentai et lui montrai mon ordre de route.

Tandis que j'échangeais quelques mots avec lui, j'entendis derrière moi une voix chantante qui ne m'était pas inconnue :

— Lieutenant Heringl... Par quel heureux hasard... Je me retournai. Je vis une haute stature flexible et

dandinante, surmontée d'une tête aristocratique à fine moustache blonde et à regards doucereux. C'était le premier-lieutenant comte von Kubitz, le beau Max d'Aix-la- Chapelle, notre grand dolichocéphale blond en personne.

— Lieutenant Hering!... répétait-il, chaleureux et souriant de ses dents trop blanches.

— ObcrleuinanU rectifiai-je.

*^ Ahi pardon, je n'avais pas remarqué... Tous mes compliments... Mais que vois-je aussi? Vous appartenez

maintenant à notre division... et vous êtes du même régiment que moi!...

Je lui contai l'histoire de mon changement de corps.

«— Et depuis quand êtes-vous à Dun?

— J'arrive à l'instant.

— C'est parfait, fit-il. Mais ce n'est pas tout. Il va falloir vous loger, et ce ne sera pas facile. Tout est plein. Il y a ici une grosse Rlappen-lnspekiion, dent les services occupent la moite de la ville. Le reste est pris par les officiers pour leur logement particulier.

— Et les habitants? demanda i-je.

— On leur laisse deux pièces par maison. Le surplus est réquisitionné. Dites donc, Flachsmann, continua-t-il en s'adressant à un sergent, il faudrait trouver pour demain un logement pour mon ami monsieur le lieute... je veux dire monsieur le premier-lieutenant Hering. Quelques chose de propre et d'agréable, si c'est possible.

— A vos ordres, monsieur le premier-lieutenant. Je crois pouvoir promettre à monsieur le premier-lieutenant que m.onsieur son ami monsieur le premier-lieutenant aura demain ce qu'il lui faut.

Il salua militairement et je lui remis un billet de dix marks.

— Pour ce soir, reprit le grand dolichocéphale blond, on pourra vous donner un lit de camp dans un coin de l'auberge du Grand Cerf, où nous avons notre casino et oii vous allez me faire le plaisir de venir souper avec moi.

J'acceptai, heureux de n'être pas seul dans cette fourmilière militaire où je venais de tomber comme un hanneton. Nous sortîmes. Suivis de mon porteur de bagag«, noui nou: engageâmes dans l'obscurité de la vHley ri6«^

UL fiOXJCHEK DZ VEKDUH 12$

quant à chaque pas de nous heurter aux ombres bruyantes et cliquetantes qui la peuplaient.

— • Est-ce qu'il vient des avions, questionnai-je>

— Rarement. Nous sommes ici dans un secteur tranquille. Pour le moment, du moins, ajouta-t-il, car, à en juger par le travail qui se fait depuis quelque temps, il pourrait bien y avoir du changem.ent sous peu.

Après avoir malaisément parcouru quelque trois cents mètres d'un pavé gras, nous arrivâmes à l'auberge du Grand Cerf, dont la porte poussée nous ramena en pleine lumière. C'était une maison qui devait être en temps ordinaire de troisième ou quatrième ordre, mais qui, aménagée presque luxueusem^ent à notre usage et brillamment fréquentée comme elle l'était, faisait assez bon effet. Les deux autres établissements de la localité, l'hôtel de la Gare et l'hôtel des Voyageurs, avaient été égaler ment transformés en casinos. Mais le Grand Cerf était le plus recherché, car il avait l'avantage d'avoir conservé ses tenanciers français, notamment la patronne. M"* Gaillard, qui était un cordon bleu. Je m'en aperçus sans plus tarder. Présenté à quelques-uns de mes futurs camarades, nous prîmes place autour d'une table chargée d'une magnifique argenterie, qui n'appartenait sans doute pas à l'auberge, et de vins de marque, qui ne sortaient peut-être pas primitivement de sa cave. Et je ne fus pas le dernier à faire honneur aux excellents plats qui nous furent servis.

— Et voilà, fit von Kubitz; ici, mon cher, nous n'avons pas d'autre distracîicn : la cuisine, le vin et le jeu.

— Pas de théâtre, de concert?

— Rien. Des conférences d'oflîcier. Dun est un trou. La bourgade n*a pas mille habitants, et il en reste deux cents.

130 C£ BOUCHER DS VEKSUj^

— Vous ne vous ennuyez pas?

— - On ne nous en laisse guère îe temps. Mais quand j'ai une journé« libre, je cours à Stenay. Là on s*amusc, là on est gai, là c*est la belle viel

— Vous connaissez Son Altesse Impériale le Kronprinz?

— Je crois bien. Quel homme charmant! Il faudra qiie je vous introduise dans ce milieu ultra-captivant.

-— C'est que, dis-je, je ne suis pas titré comme vous.

— - Ce serait une difficulté en temps de paix, fit îe comte von Kubitz. Mais en campagne il n'en est pas de même. Votre grade suffit, si les circonstances s'y prêtent. N'oubliez pas que vous êtes maintenant im officier de son groupe d'armées.

Ces perspectives, un peu légèrement ouvertes peut-être par le grand dolichocéphale blond, que je n'eusse jamais supposé devoir être si aimable pour moi, me remplirent d'ivresse. Le vin aidant, nous évoquâmes les joyeux souvenirs d'Aix-la-Chapelle. Puis il me conta ses aventures depuis son retour au III® corps et comme quoi il avait fini par être envoyé à Dun en qualité d'officier de liaison de la 5^ division, fonction qui allait sans doute être aussi la mienne. Nos compagnons n'étaient pas moins gais que nous et nous régalèrent à leur tour de quelques histoires magnifiquement scabreuses. La partie de cartes s'engagea ensuite et je perdis élégamment quelques centaines de marks. Cela me rappela encore les beaux jours d'Aix-la- Chapelle, et peut-être en était-il de même pour le blond Max, car je le sentis plusieurs fois se pencher sur moi et m embrasser, comme si j'avais été la belle et garçonnière baronne von K,.,^

ut BoucHu D£ vamvn 131

Le lencfemain, quaird je me présentai au bureau des logements de la Konmiandantur, je retrouvai \e sergent Flachsniann, qui me dit :

— Monsieur 1« premisr-îieutenekat, je croiô que j*ai votre affaire. C'est une maison sise au bout de !a ville, sur la route de Verdun, et qui ne loge encore personne. Ellle appartient à deux vieillee personnes, les époux Lormeau, qui l'iiabitent. Il doit s'y trouver deux ou trois bonnes pièces disponibles, où vous n'aurez qu'à faire votie choix et à vous installer de votre mieux, monsieur le premier-lieutenant.

— Allons voir ça.

— A vos ordres, monsieur îe premier-lieutenant. Nous suivîmes, du côté de l'amont, la longue rue qui

bordait la Meuse. Un moulin y caricaturait sa carcasse noircie. Bon nombre de maisons étaient incendiées ou détruites, mais on avait réparé tant bien que mal celles qui pouvaient encore être utilisées pour le logement des troupes ou les services de l'Inspection d'étapes.

— Les dégâts datent de î 9 1 4, dit Flacksmann. Nous avons rapiécé ce que nous avons pu. Il n'y a rien eu depuis, que quelque» toits détériorés par l@s avions français.

Le temps était gris, mais il ne pleuvait plus. Nous pataugions dans la boue et nous circulions péniblement à bavers le charroi. De temps en temps, la sourdine de quelques coups de canoB indistincts ^ e<>same ouatés Signalait la proximité du front.

L'avant-dernière maison citadine, avant les bico<^ues cparses amorçant la campagne, présentait en alignement de la me une vieille façade grise sans style, percée de deux rangs de fenêtres à contrevents d'un ocre terni que

132 LÉ tovzimn ùÈ \tSiLm

surmontait un œil-de-bœuf ouvert dans un pignon îatte.

— Nous y sommes, dit le sergent en tirant le pied de biche de la porte.

Un grêle carillon tinta à Tintérieur et nous vîmes presque aussitôt survenir un petit vieillard à Timpériale tremblotante et aux grands yeux noirs tout inquiets sous des sourcils blancs broussailleux.

— Donneni>eîier!... Jampre... Offizier... logieren... commença le sergent Flachsmann d'un ton menaçant.

Je crus devoir venir à son secours.

— Monsieur, fis-je très poliment et en portant la main à ma casquette, j'ai besoin d'un logement. Vous avez des chambres disponibles. Ayez l'obligeance de me les montrer.

Nous étions dans un assez vaste vestibule carrelé, complètement vide, sauf quelques patères où pendaient des défroques. A gauche s'ouvrait une cuisine. Entre deux belles portes de chêne, l'une au fond, l'autre à droite, la cage d'un escalier montait à l'étage.

— Veuillez entrer, messieurs, nous dit le vieillard en ouvrant la porte de droite.

Nous pénétrâmes dans une grande pièce planchéiée, sans rideaux aux fenêtres, à laquelle une table oblongue, quelques sièges de paille et un buffet de sapin chargé d'une modeste vaisselle dormaient l'aspect d'une pauvre salle à manger. Une dame d*une cinquantaine d'années, aux cheveux grisonnants sous une coiffe de fausse dentelle noire, maigre et les yeux rougis, enfouie dans un vieux châle de laine, se leva à notre entrée, quittant une chaufferette, qui était le seul feu de la pièce.

— Vous êtes monsieur et madame Lorrneau? dis- Je.

— Oui, monsieur, répondirent-ils l'un après l'autre^

LE lOUCMEK DE VE1U>UN 133

Je répétai ma question relative aux chambres.

— Donner weitcr!.., Jcl, jampresl tonitVua Flachsmann... Là ê^re ine jampre! reprit-il, le bras tendu vers une porte qui s'encadrait dans la paroi opposée à la rue, à hauteur de celle que nous avions vue au fond du vestibule. Oufrez!...

— Il y a là une chambre, en effet, dit la dame française, mais qui n'est pas libre.

— C'est là que vous couchez? demanda i-je.

— Non, monsieur, notre chambre à coucher est au premier étage.

— Drois jampresl... drois jampresl hurla le sergent en abattant un poing formidable sur la table.

— Ne vous fâchez pas, messieurs, fit très doucement et sans s'émouvoir M°° Lormeau, tandis que la barbiche blanche de son mari s'angoissait d'un tremblotement recrudescent. Nous sommes prêts à descendre coucher ici dès que vous aurez besoin du haut et à la première injonction. Mais prenez la peine de me suivre, vous verrez mieux ce qui peut vous convenir.

Nous regagnâmes le vestibule et l'on nous ouvrit la porte du fond. Elle donnait accès dans une ample et magninque pièce, parquetée et lambrissée, qui avait dû être le salon, mais qui, veuve de tout ameublement, ne conservait de son ancien confort qu'une superbe cheminée empire en marbre, elle-même démunie de la moindre garniture. Deux hautes fenêtres et une porte-croisée à petits châssis donnaient sur un grand jardin en culture maraîchère, qui descendait jusqu'à la Meuse, dont on apercevait par places les luisances grises entre les branches dépouillées.

Nous montâmes ensuite à l'étage, précédés par la

démarcKe maigre de M"" Lormeau et suivis par le pas ankylesé du vieux Français. Quatre pièces le compensaient : dsHX swr la rue, deux sur le jardin. Le sergent vériâait l«s Ii€ux et prenait dss notçs. Les daux pièces du devant étaient à peu prôs nues. Une lessive y séchait; des poîîîmes de terre s y conservaient sur une couche de paille. il en était de mêzKe de la chambre qui. sur le jardin, correspondait au salon du rez-de-chaussée. M"* Lormeau dit en nous la montrant :

— C'est la chambre de notre fils.

Elle porta son mouchoir à ses yeux.

— Et où est-il, votre fils, madame? demandai-je.

— Je He sais pas. Nous n*av©ns aucune nouvelle de lui,

— Il est en France >

— Je Tespèfre. Noire fils est soldat.

— Et vous ne savez rien de lui?

— Rien.

— Rien, confirma le vieillard. Nous ne savons s'îï est mort ou vivant. Depuis quinze mois, nous sommes sans communication avec le monde.

La seconde pièce sur le jardin, qui devait correspondre à la pièce du bas dont le sergent Flachsmann avait montré si véhémentement la porte, était celle où couchait le vieux couple. Elle montrait un lit à courtine de reps, un lavabo disloqué, uii fauteuil de jonc, deux chaises cannées.

— Votre mobilier est plutôt sommaire, cîus-je pouvoir observer.

— On nous a tout pris, monsieur, répondît calmement M°" Lormeau. Ils ne nous ont laissé que le strict nécessaire; ce lit et ce que vous avez vu en bas..^

Jç m€ mordis les lèvres. Puis, pour réparer ma bévue, je dis :

— Et vous n'avez pas peur, madame, de coucLer ici, à l'étage?

— Peur de quoi? demanda-t-eîle.

— Mais, peur des bombes... des bombes françaises?...

— Oh! monsieur, fit-elle tristement, pourquoi craindrions-nous la mort, maintenant?... Qu'une bombe nous tue, elle sera la bienvenue... et si c'est une bombe française, tant mieux!... D'ailleurs, ajouta-t-elle, entre le toit et cet étage, il y a encore les greniers.

— Vous n'avez jamais eu de bombe d'avion? demandai-je.

— Si, monsieur, une fois. Tannée dernière... Nous avons entendu un certain fracas...

-— Un assez fort fracas, fit le vieillard.

— Mais nous ne savons si la bombe a réellement touché notre toit. Du moins, nous ne nous sommes jamais aperçus qu'elle ait fait de dégâts.

Mon choix était fait. Je prenais le salon du bas. Nous y redescendîmes. La pièce me convenait tout à fait- Outre qu'elle était la plus belle de la maison, elle présentait l'avantage de la proximité de la cuisine et du plain-pied avec le jardin. Un petit local attenant, qui la séparait de la cuisine et avait dû servir d'office, logerait mon ordonnance, et une sorte de renfoncement du côté de la seconde chambre située vers le jardiji me fournirait un cabinet de toilette. Déjà Flachsmann, im mètie à la main, mesurait, arpentait, combinait.

— Nous allons vous arranger quelque chose de coqu^, monsieur le piemier-lieutenant, dit- il. Allons au gajdemewbie.

tS6 U BOUCHU DE VERDUN

Je quittai ces braves gens de Lormeau. en les prévenant que je reviendrais m*installer dans raprès-midi.

Le magasin du mobilier d« l'armée se trouvait près de la gare. Nous nous y rendîmes, après être préalablement passés à la Kommandantur pour les autorisations de délivrer. C'était un vaste hangar rempli de tout ce qui avait été pillé, volé, déménagé, réquisitionné dans la ville et ses environs. On s'y serait cru chez Wcrtheimer. Ce qui avait une valeur d'art, d'ancienneté ou de richesse avait été dirigé sur l'Allemagne, tandis que l'ordinaire, l'usuel,* le médiocre était envoyé aux cantonnements et aux tranchées. Le garde-meuble de Dun conservait le reste pour les besoins de l'inspection d'étapes et la commodité des officiers et sous-officiers qui résidaient dans la région. On y voyait, entretenus et classés en séries par les soins de magasiniers diligents, des lits de toute espèce, des sommiers, des divans, des poêles, des bahuts, des tables,, des dressoirs, des bureaux, des consoles, des glaces, des tapis, des tentures, des piles de iinge, de matelas et de couvertures, des malles de vêtements, des caisses de vaisselle, bref tout ce qui pouvait servir à monter une maison, depuis le nécessaire jusqu'à l'agréable, de l'ébénisterie, de la cristallerie, de la ferblanterie, de la chaudronnerie, de la brosserie, de la faïencerie, jusqu'à des lustres, des livres, des horloges et des pianos.

J'étais émerveillé, et un peu embarrassé, tant le choix était grand. Je fis deux ou trois fois le tour de ce bazar. Si ma Dorothéa avait été là, je l'aurais volontiers consultée. Et je songeais au jour où nous aurions à faire une promenade semblablee, dans Halle, Magdebourg ou Berlin, en vue de nous mettre en ménage.

Je finis par retenir un beau Ut genre Empire, en acajou

et marqueterie, une commode de palissandre, une armoire à glace, un bureau ministre, un canapé, une demi-douzaine de fauteuils ©t sièges en cuir des plus confortables. J'arrêtai le mobilier de toilette »t la literie, désignai les ridaux, commandai la moquette. Puis, me rappelant ma belle cheminée de marbre, je lui choisis sa garniture, la pendule, les vases, les chandeliers, ainsi que sa galerie de foyer. Je pris aussi une bibliothèque, que je munis d'ouvrages français de littérature. Je songeai un instant à me fournir d'un piano, m.ais j'y renonçai, n'étant pas exécutant moi-même et ne tenant guère à inviter chez moi le comte von Kubitz, dont les Schubertiana et les Schuhmanniana auraient ravivé encore davantage et d'un peu trop près les souvenirs d'Aix-la-Chapelle et de la baronne von K...

Ayant ainsi pourvu au principal de mon home et remettant à plus tard d'en compléter l'assortiment en menus objets, je donnai l'ordre d'emménager. On chargea le tout sur un camion automobile, qu'accom.pagnèrent, pour procéder à l'installation, deux soldats déménageurs, un soldat menuisier et un soldat tapissier. Il ne me restait plus qu'à m'assurer d'une ordonnance. Flachsmann, qui décidément était ma providence, me recommanda pour ce service un garçon un peu bête, mais très dévoué, un brave Altmarkien nommé Schmutz, qu'il m'envoya en effet deux heures après. Il me plut et je l'arrêtai. Schmutz se mit aussitôt à témoigner de son zèle en donnant le coup de main aux déménageurs et en prenant possession de la cuisine, dont l'usage devait m'être conmiun avec mes hôtes français.

Le soir tout était terminé, et, après avoir jeté un regard satisfait sur mon nouvel intérieur, j'allai souper au Grand

138 te BOUCHER DE VERDUN

Cerf, où je retrouvai la compagnie de h veille. Mai* n ne m'y attardai pas jusqu'à la fermeture. Fatigué de ma nuit précédente, passée dans ma mauvaise soupente de l'auberge, et pressé d'e^qj-Srimenter les douceurs de mon àmz m©i, je me retirai avant le momer*t ds la partie de cartes et des épanchements fôcKeux du gra^d dolichocéphale bîond.

Rentré dans mes pénates, j'y trouvai un bon feu de bois pétillant dans la cheminée et, sur mon bureau, une fort convenable lampe à pétrole éclairant de sa flamme douce, à défaut de l'électricité que je me promettais de faire poser, mes meubles, mon tapis, mes livres et mes murs, ceux-ci nus pour le moment, mais où je comptais bien accrocher plus tard quelques tableaux. Mes Français devaient être depuis longtemps couchés, car seul. naturellement, j'étais autorisé à avoir de la lumière, et encore tous volets et rideaux strictement clos. Schmutz me tira laes bottes et m'apporta des pantoufles. Puis il me prépara un thé excellent, qu'il accompagna d'un flacon de rhum» ayant déjà trouvé moyen de constituer à mon usage, et peut-être aussi au sien, un petit cellier. Sur quoi, bien enfoncé dans un de mes fauteuils, les pieds aux chenets, je bourrai une vieille pipe d'étudiant et, tout en envoyant à mon plafond de béates bouS^ées, je me mis à relire une lettre de Dorothéa qui était arrivée pour moi dans la journée et qu'oa m'avait remise à la Kommandantur.

Ma chère Dorothéa se portait fort bien et m'accablait de ses çjîusions d'amour. Mais elle était tourmentée d'une inquiétude dont elle ne pouvait s'empêcher de me faire part Elle avait grand'peur de se trouver enceinte de mes ceuvres. Cette perspective, dont, $om le coup de la pas-

tX lOUGHER DE VtRpUN 139

sîon «t Tardeur de mon disir, elle n'avait pas envisagé d'abord toute la gravité, lui paraissait maintenant terrible. Certes, dans neuf mois, la guerre £«rait Enie. Mais h serait-elle aesez tôt pour que nous pussions nous marier avant que son état fut devenu visible? Si ie conseiller de cour, son père, était assez sourd pour n'avoir pas entendu nos ébats, il ne serait pas assez avçugle pour ne pas s'apercevoir un jour de la suite qu'ils comportaient. Toutes mes belles paroles, auxquelles elle avait eu la faiblesse de succomber, s'étaient trouvées fort éloquentes sur le moment; mais, l'heure du berger passée, elles avaient perdu de leur force et ne lui semblaient plus posséder la même vertu. Un enfant, c'était très gentil, encore failait'il qu'il eût un père qui ne fût ni posthume, ni naturel. Bref, que je mourusse ou que je survécusse, la situation restait la même, c'est-à-dire fort peu riante pwur ma pauvre Dorothéa.

J'étais, je dois le dire, assez peu ému de ces doléances. Ce que pourrait penser ou dire un jour monsieur le coar seiller de cour Otto von Treutlingen m'était absolument indi^érent. Quant aux appréhensions, aux terreurs et aux tiraillements moraux — en attendant qu'ils devinssent physiques — - de ma chère Dorothéa, je n'étais pas sans y compatir dans une certaine mesure, mais je ne pouvais m'abstenir de juger qu'elle mettait quelque égoïsme bien féminin à me les formuler, alors qu'elle était tranquillement à Goslar, pendant que je me trouvais à la guerre, exposé à d'autres dangers. Qu'était-ce, après tout, que celui qu'elle courait? Bien peu de chose en comparaison de ma vie que je risquais et du sort de la p^xie aile» mande qui se jouait sur les plaines de France.

Téhi étaient mes réflexions et le point ou elles étaiept

f4i LU BOUCHER DE VKKOtTN

arrivées, quand un bruîl singulier vînt me tirer de ma méditation. C'était une sorte de crissement, comme d'un glissement de pas ou d'un froissement d'éioffe, avec parfois un ehoe eonfus de meuble «u un tintement léger de porcelaine. Intrigué et vaguement inquiet, je prêtai Toreille. Le bruit s'assourdissait, reprenait, cessait une minute ou deux, puis recommençait. Une seule chose m'apparaissait distincte dans ce remuement, c'est qu'il provenait non de l'étage supérieur oii dormaient les Lormeau, mais de la chambre immédiatem.ent contiguë à la mienne. Mon inquiétude s'accrut jusqu'à devenir de l'alarme. Au fond, qu'était-ce que cette maison que je ne connaissais pas, où je m'étais installé sans défiance et qui appartenait à des ennemis qui pouvaient très bien avoir machiné contre moi quelque traquenard infâme, aposté dans l'ombre un mystérieux égorgeur et fourbi le poignard de la trahison?

Je vérifiai mon revolver et le posai sur mon bureau, bien résolu à ne pas fermer l'œil de la nuit.

Puis, réfléchissant que c'était là une résolution assez sotte, vu que j'avais grand besoin de sommeil et que j'avais à ma disposition quelqu'un qui pouvait veiller aussi bien que moi, j'appelai Schmutz, qui ronflait déjà tout habillé sur le lit de camp qu'il s'était dressé à l'office.

— A vos ordres, Herr Oberleuînant.

— Schmutz, entends-tu quelque chose là? fis-je en indiquant la paroi suspecte.

Il alla y appliquer son oreille, écouta im instant, puis grasseya dans un large rire :

— Ja, ja, Harr OharlautnanU ça bouge là-dôdans.,, H y a quelqu'un.

Le &0UCHE31 DZ VERÛUW Ui

— Eh bien, mon garçon, <iis-je, tu vas le coller dans ce fauteuil et monter la garde vigikmment. A la première alerte, tu me réveilleras.

— A vos ordres, Herr Oherleuinant

Sur quoi, tranquillisé, je pris possession, à demi-vêtu, de mon beau lit français, où je me trouvai si bien, que je m'endormis bientôt profondément.

Quand je me réveillai, la lampe finissait de brûler dans la tranquillité absolue de la maison, dont seul le grand ronfiemen' de Sclimutz, assoupi la bou^ne ouverte dans mon fauteuil ébranlait le silence.

— Brigand! m'e-.riai-je, tu t'es endormi!

— A vos ordres, H en Oberleutnani! sursauta-t-il en s'ébrouant.

J'allai pousser les volets. Il faisait petit jour,

— Quand t'es-tu endormie, brute?

— Ik Tifeess nic/i, Hen Oberleutnant... C'est venu tout seul.

— Allons, va me préparer du café.

Et je l'envoyai dans son office d'un grand coup de pied dans le derrière.

Il était six heures. Pas un bruit n'éveillait encore la maison. Une diane lointaine de cornets égratignait le brouillard.

Habillé, brossé, ciré et restauré, j'allai prendre mon service, sans avoir revu les Lormeau. Dans l'après-midi, après avoir dîné au Grand-Cerf, je m£ mis à la recheirche du sergent Flachsrriann, pour avoir de lui un complément d'information sur le logement qu'il m'avait fourni. Je le trouvai dans son bureau de la Kommandantur et lui fis part de mes soupçons,,

142 Li: BOUCilOl D£ VÊKSUN

r— Qu'est-ce que c*cst au juste que ces Lormedu? d«nandai-je.

— Ils m'ont été signalés, me répont^t-îl, camïne de boiÈS bourgeois tout à fait încfif^nsifs. Mais, pour plvK de précisions, monsieur le premier-îieutenaat, si vous ie désirez, nous irons nous renseigner auprès de la police.

— Allons-y, dis-je.

La Fddpolîzei occupait, je crois l'avoir dit, un pavillon voisin de la Kommandantur. C'est là qu'elle avait installé sa paperasserie, ses registres, ses êchiers, sa cKambre de fouille, son dépôt et son cachot. Elle comprenait un lieutenant, chef de service, trois ou quatre scribes, une escouades de gend2uines et une demi-douzaine d'inspecteurs en civil.

Nous y fûmes reçus par le lieutenant, un officier de réserve nommé Moral, de son métier, si je m'en souviens bien, commissaire de police à Stendal. Il fut d'une courtoisie parfaite.

— Enchanté, monsieur le premier-lieutenant, d'avoir l'honneur de faire votre comiaissance et plus enchanté encore si je puis vous être agréable. Etes-vous satisfait de Dun?

— Très satisfait, monsieur, mais le temps est bien mauvais.

— La saison est peu propice. Au premier jour de beau, montez sur la hauteur qui domine la ville, vous aurez d$ là une vue admirable. J'espère que vous vous plairez ici. La vie n'y est pas trop ennuj'euse »t il y a quelques Françaises assez piquantes. Au reste, pour ce qui concerne la question femmes, monsieur le premier* lieutenant, vous pouvez y aller à votre gré et en toute sécurité. Voyez plutôt.

L£ BOircHER DE VEKttUN 143

Il me montra «ire petite affiche rose dont jt pus voir ensuite des exemplaires placardés sur divers points de la ville et qui était ainsi conçue :

Toutes les personnes du sexe fémhiin^ àgée^ de 14 à 60 ans, et appartenant à un Etat en guerre avec l'Empire allemand, doivent se Présenter mensuellement à la Konutnandantur pour y être soumises à la visite sanitaire,

— Hein! s*écrîa-t-il, sommes^nous assez prévoyants? Cest vous dire, monsieur le premier-lieutenant, que si vous trouvez une poulette à votre goût, nous vous la garantissons. Sur votre désir, nous lui ferions même subir. à votre intention, des visites complémentaires. Ne craignez pas d'user et d'abuser de nous. Nous sommes ici. et c'est une de nos principales fonctions, pour assurer les plaisirs et l'hygiène des soldats allemands, et surtout des officiers allemands.

Je remerciai l'obligeant policier de sa complaisance, mais je lui exposai que ce n'était pas pour un service de cette nature que j'avais, dans la circonstance, recours à lui. Informé du point qui me préoccupait, il n'eut qu'à consulter une fiche pour me renseigner.

— La maison où vous avez pris votre logement, me dit-il, est habitée par les conjoints Lormeau, âgés respectivement de 63 et 52 ans, gens t/anquilies sur lesquels il n'y a rien à dire, et par une célibataire du sexe féminin, leur nièce, se disant âgée de 30 ans et qui se nomme Juliette Rossignol.

— Juliette Roâîi.^noll m'écriai-je ^aM,.

— Vous la connaissez?

— Non, mais j'ai grande envie de la connaître.

— 1 out à votre disposition, monsieur le premier-Heatenant, fit l'aimable Mord dans un sourire entendu.

i44 LE TOUCHER S)£ ViMiUH

Etrangetés de la destinée! Je me trouvais donc présentwnent séjourner sous le propre toit de l'oncle et de la tante de ce Sosthène Rossignol, mon prisonnier français de Magdebourg, dont j'avais si brillamment orienté la formation, tandis qu'il parfaisait la mienne. Mais ce qui me surprenait plus encore, c'était la présence à Dun de sa belle cousine, cette Juliette Rossignol, actrice à la Comédie-Française, dont il m'avait montré le séduisant portrait. Comment se faisait-il qu'au lieu d'être à Pari:. à jouer ses rôles devant un parterre enthousiaste, elle eût troqué sa loge d'artiste contre cette chambre voisine de la mienne dans une maison taciturne au bord de la Meuse, et que pendant que son poétereau de cousin, notre ancien prisonnier, s'employait sans doute à cette heure à répandre ses poisons en France libre, ce fût elle qui fût notre prisonnière en territoire occupé et l'une des brebis assujetties à la houlette prévoyante de Herr Moral?

Rentré chez moi la tête pleine de ce petit mystère, qui m'occupait un peu plus que je ne voulais me l'avouer, je trouvai Schmutz, mon ordonnance, debout dans le renfoncement qui abritait mon cabinet de toilette, les jambes légèrement ployées, les mains arcboutées aux rotules, l'œil planté à la paroi qui séparait les deux chambres.

— Qu'est-ce que tu fais là, s^Jpide animal? criai-je assez en colère*

Il fctourna vers moi sa face épanpuie.

— A vos ordre*, H&rr Ohcrleuinani.:,. Ce qui est làdedans, c'est une femme.

— Eh bien, drôle, sache qu'elle n'est pas pour toi! fis-je avec emportement. Tu me feras le plaisir de ne pas y toucher, mon garçon, pu sans ça tu auras à faire à

tt 90UCHU Dl VUtdUN US

moi!... Mais comment diable, m'étonnai- je, comment peux-tu savoir que c'est une femme?

Un rire niais ouvrit sa bouche.

— C*tst que... je vais vous dire, Herr OherltutnanL.^ II y a là un trou.

— Un trou?

— /a, Herr Oberleutnant... Un trou dans la muraille.

Je m'approchai pour examiner l'endroit qu'il me désignait de son gros index velu. Il s'y trouvait, en effet, une fente qui ouvrait un léger jour sur la chambre voisine. Je n'hésitai pas à y appliquer l'œil à mon tour. Mon regard aperçut assez difficilemeent, au delà d'un bout de tapis usé, une table de toilette en bois blanc, que chargeaient des boîtes, des petits pots, des étuis, des brosses, des houppes, des pinceaux, des tampons, des tubes, devant un vieux miroir ovale dans un cadre d'acajou. Rien d'autre n'apparaissait dans le champ étroit de ma vision, sinon que le miroir reflétait le coin d'un lit de fer et une jupe haillonneuse de cotonnade noire posée sur le dossier d'une chaise.

— Est-elle là? demandai-je à Schmutz.

Il fit un signe négatif, ajoutant :

— Elle est partie, un cabas au bras, avec la vieille dame pour le ravitaillement américain.

— Et... par le trou, tu l'as vue?

— /a, /a» s'égaya-t-il lourdement.

— Comment est-elle?

— Oh! laide à faire peur. Herr OberleûtrianU

— Comment, laide à faire peur?

— C'est comme je vous le dis.

— Buffle!... En tout cas. tu as compris la consigne : pas un mot, pas un geste!

— Eik sera facile à observer. A vos ordres, Hen Obeiieutnant,

Quoi qu'il €a fÉt, h principal é^ît qiï» je me asctîM* maintenant toiît à fait tranquillisé, prSt à rire mîm^ <3e mes absurdes appréhensions. Aussi quand, Iç soir, je fus dt retour du Grand Cerf, je n'armai point, comme la veille, mon revolver, j'ordonnai à Schmutz d'aller ron- Sei à l'ofEce et ce fut sinon sans trouble, du moins dans un trouble tout digèrent, que j'entendis le bruiseement de naa gracieuse voisins; car, en dépit du jugement peu fiatteur de ma brute d'ordonnance, je rne refusais à penser que, fi4t-elle même un peu moins jolie que ne me l'avait présentée sa photographie, elle ne fût pas encore parfaitement agréable et charmante. Et l'on ne me croirait sans doute pas, si je niais d'avoir essayé d'en surprendre le tableau tentateur et de m'être approché en tapinois sur mes pantoufles du pertuis qui ma séparait d'elle, pour y glisser une prunelle indiscrète ; mais la ehambre n'avait pas de lumière et je ne distinguai rien*

Aiguisée par mon insuccès, ma curiosité était devenue si vive le lendemain, qu'en revenant de mon service, peur lequel j'avais dû partir avant le jour, et voulant en avoir le cœur net, j'allai frapper chez les Lormeau.

Le petit vieillard vint m'ouvrir. J'entrai, saluai militairement M"" Lormeau, toujours enfouie dans son châle, puis je pris place à califourchoa sur une chais«, ie sabre rudoyant le plancher, et je demandai SGvèren»«»t :

— Vous avez una jsuae fille avee voui?

— Oui, monsieur, djreat-ils l'un et l'autra.

— Allez la chercher,

— Mais, monsieur, fit avec une visible inquiétude I\r* Lormeau, c'est notre nièce*

— AKcz k dierclierl intimai-je et (Tim îtm tjtri Ti'admettait plu« de réplique. Je désire l'interroger.

La vieille dame se dirigea en vacillant vers la chambre dtt fond, où j'entendis bientôt un chuchotis de voix. Quelques instant après, elle reparaissait, suivie d'une personne de taille moyenne, misérablement fagotée, d'apparence contrefaite et qui «'avançait d'une allure traînante et claudicante.

Considérablement étonné, je contemplai un moment saRS mot dire cette créature disgraciée, au front barré de rides noires, aux cheveux grossièrement ramassés sous un bonnet de paysanne, au teint sale, au cou noué d'énormes veines bleues, aux vêtements effrangés, aux lourds bas de laine s'affaissant sur des sabots usés. Une grande balafre crayonnait sa joue de l'œil à l'oreille. Des taches de rousseur maculaient la peau. C'était un monstre.

— C'est votre domestique? prononçai-je enfin.

— Non, monsieur, .c'est ma nièce, assura M""* Lormeay.

— Ce n'est pas possible I

— Si, monsieur, c'est bien notre nièce, confr i le vieux Lormeau, et son certificat d'identité csl ^.-^ '■ ment en règle.

— Montrez-le-moi.

— Le voici.

lî était en effet en règle, et ce certificat, dressé et délivré par la Kommandantur de Dun-sur-Meuse, était celui de Juliette Rossignol; la photographie qui y était ap|v.vée et timbrée était le portrait de répouvantail qur ) avdi.' devant les yeux.

Je n'en revenais pas, Ejtaminant pliw alle/jlivejuejil el alkmativement i* original et le document de la Kommaja-

Ï4Ô LÉ ÉOUCHER DE VERDUW

dianhjr, je dus, il est vrai, constater une vague et dérisoire

-^ faih'ance avec la photographie que m'avait montrée

:/ jour à Magdebourg ce pantin de Rossignol. Mais

'Ironie de cette grotesque et caricaturale déformation ne

pouvait que rendre plus cruelle ma déconvenue.

— C'est bien vous, dis-je, qui vous appelez Juliette Rossignol ?

La maritorne entr'ouvrit une bouche où parurent des dents noires et répondit d'une voix dissonante :

— C'est moi, monsieur?

— Quel est votre âge?

— Trente ans.

— C'est en effet celui qui est porté sur cette pièce d'identité, et votre aspect en accuse même trente-cinq. Mais vous mentez, mademoiselle : vous avez vingt ans.

— Mais, monsieur...

— Inutile de nier, je le sais. Je découvre encore sur cette carte un autre mensonge. Vous vous y donnez comme sans profession. Or, vous avez une profession, mademoiselle : vous êtes actrice à la Comédie-Française.

Un coup de tonnerre — ou de canon — fût tombé en ce moment sur la maison des Lormeau, qu'il n'eût pas causé plus d'effarement. Frappés de consternation, l'oncle et la tante se mirent à gémir de terreur, à pousser de sourdes exclamations affolées, tandis que leur nièce, cessant subitement d'être bossue, s'avançait vers moi d'un ^s qui ne boitait plus du tout.

— Vous me connaissez donc?... Vous m'avez vue? jeta-t-elle avec agitation.

Sans doute pensait-elle que j'avais pti la vohr jouer su? eon théâtre, avant la guerre, à Paris, et que je savais qui

U BOUCHEK DE VEKOUN 14^

elk était. Je jugeai bon de la détromper, tout en la rassurant

— N'ayez pas peur, dis-jc, je ne vous trahirai pas. Je ne suis pas de la police et je n*ai nullement l'intention de lui dévoiler votre secret. J'aurai d'autant moins de scrupule à vous le garder, que votre qualité ne fait pas de vous une personne plus dangereuse. Si je sais qui vous êtes, mademoiselle, ce n'est pas que je vous aie jamais vue antérieurement. Je ne suis jamais allé à Paris, et le plus près que je m'en sois approché, c'est à quarante kilomètres, lors de la bataille de la Marne, regrettant vivement de ne pouvoir aller plus loin. Mais, puisque j'ai votre secret, vous aurez le mien : je connais votre cousin.

Un nouveau changement à vue, plus dramatique encore que le précédent, se produisit sur ces mots.

Bouleversée, M"* Lormeau se précipita sur moi, le visage suppliant, les yeux pleins de larmes, et je crus qu'elle allait tomber à genoux.

— Pierre!... Mon fils!... Vous connaissez mon fils?...

— Pierre!... Vous connaissez Pierre? sanglotait à son tour le vieux Lormeau, dont la barbiche tremblotait éperdument. Ohl monsieur, dormez-nous de ses nouvelles!...

Juliette Rossignol était devenue toute pâle.

— Pierre!... murmura-t-elle comme dans une prière. Puis, soudain, avec un accent d'angoisse :

— Il est prisonnier?...

Je me rappelai que Sosthène Rossignol m'avait parle de ce Pierre, son cousin, qui était maréchal de logis dans un régiment de dragons. Je compris aussitôt la confusion qui s'était créée. Légèrement gêné de la désillusion

150 L£ BOOCHËX DE VEXDUN

qui allait en être le résultat, et me demandant si Juliette Rossignol ne nourrissait pas elle-même pour ce Pierre Lormeau quelque sentiment tendre, je dis à M"^' Lôr* meau :

— Ce n'est pas votre fils, madame. Il s'agit d'un autre cousin de mademoiselle, et qui est votre neveu, j* crois. Il s'appelle Sosthène Rossignol.

— Sosthène!... Ce n'est que Sosthène! fit la jemifi actrice visiblement déçue, tandis que les parents de Picrr« Lormeau retombaient dans une muette douleur.

— Il est, ou plutôt il était prisonnier de guerre, dis-je, car je crois savoir qu'il a été depuis rapatrié en France, et c'est en Allemagne que je l'ai connu. C'est de lui que je tiens les détails que je possède sur votre famille. Je dois vous dire, ne manquai-je pas d'ajouter avec une certaine satisfaction, que Sosthène Rossignol, que j'ai eu l'occasion de fréquenter, ne professait pas sur l'Allemagne les opinions défavorables qu'ont sur nous trop de Français et qu'il se rendait compte de la justice de Botw cause.

Juliette Rossignol eut un froncement de colère.

— Le misérable!.., laissa-t-elle échapper sourdement. •— . Oui, dit tristement M"** Lormeau, avant la guerab

il avait déjà des idées bizarres; il causait beaucoup dfi soucis à son père.

— Il se plaignait amèrement de ne rien recevoir de sa famille, dis-je; de vous, madame, et de son père.

— Hélas! comment aurions-nous pu lui envoyer quelque chose d'ici? répondit doucement la vieille Française. Quant à son père... Puisque vous dites, monsieur, que notre neveu est rentré en France, il pourra regretter mîiâDifSiâAt àL^iW. paaJ i»tU de lui. Moo pauvre frcM

a êti tué ea août 1914 en défendant sa caisse de percepteur, à Estsrnay, contre une bande de pillards allemands. L§ vieux LorîTieau crut devoir aisuter :

— Nous l'avons «u. ear à cette époqiw on recevait encor* qtieîqus» nouvelles. C*«fit à partir de septembre, avec la fixation du front et la permanence de l'eccupatien, que sous avons ©té privés de tout contact avec le dehors.

— Mais c'est surtout à vous, mademoiâclle, repris-je en me tournant vers Juliette Rossignol, c'est surtout à vous qu*il en voulait de l'oublier. J'ai plus d'une fois reçu ses doléances à votre £uj«t,

— Je lui aurais certainement écrit quelquefois, dit la jeune Elle, si j'avais été à Paris, Un soldat est un soldat. Mais je suis ici. L'invasion m'y a ijurprise pendant que je passai? mes vacances avec raon o«cle et ma tant^ Ncmis n'avons pas eu le temps de nous sauver.

Elle fit une pause, comme au théâtre, puis, me regard-ant fixement et avec un petit ton d' inscience qui, sur le moment, me déplut fort :

— Quant à votre police, dont vous ne faîtes j>a8 partie, ce qui est bien extraordinaire pour un Allemand, cQZfUûe j'étais naturellement sans papi^s, elk a dû se contenter de mes déclarations.

Dédaignant de relcvsr ce propos, j'ajwtai saûfir ment :

— Une dernière question, mademoiselle. Sans vous avoir jamais vue auparavant, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il m'est cependant arrivé d'avoir une fois sous les yeux une de vos pKotogî-apnies. Permettezmoi de vous exprimer mon étonnement du peu de ressemblance qui existe entre votre personne physiflu^ ISt c^ portrait que j*ai vu de vpui*

152 LE iO'uCHlR D£ V£RDUN

A cette observation, Juliette Rossignol parut se troubler et rougit dans ses taches de rousseur. Mais elle se remit aussitôt et répliqua :

— C'est que vous ne savez pas, monsieur, ce que dix-huit mois de souffrances, d'angoisses morales et de privations peuvent faire d'une femme.

— Très bien, m'inclinai-je. Je n'insiste pas. Puis revenant à M"* Lormeau :

— Elxcusez-moi, madame, d'avoir un instant et bien involontairement réveillé vos alarmes sur le sort de votre fils. Cela vous laisse présumer du moins, ajoutai-je pour la consoler, qu'il n'est pas prisonnier en Allemagne.

Sur quoi je saluai et partis en laissant tramer bruyamm-ent mon sabre.

Si j'avais cru fermement que la jolie cousine de Sosthène Rossignol fût devenue l'affreuse souillon que je venais d'apercevoir, je n'eusse sans doute plus pensé à elle et je me fusse contenté de ranger cette rencontre au nombre des multiples et passagères désillusions dont l'âme d'un jeune homme sensible a trop souvent à subir les fâcheuses atteintes. Mais le rêve a de telles forces persuasives, que je ne voulais pas encore convenir de mon mécompte. Un reste de mystère me paraissait d'ailleurs continuer à planer sur cette aventure. Que le visage de M"' Rossignol fût « laid à faire peur », comme disait Schmutz, et le fût demeuré jusqu'à la fin de notre entrevue; que le vêtement qui habillait la jeune actrice fût repoussant au delà de toute expression et n*eût pas pris meilleure tournure à s'être peu à peu rapproché de moi.

U iOUCHEK Dt VEKOUN 153

c'était certain et il n'y avait pas à modifier sur ce point mon impression première. Mais il s'était néanmoins produit un phénomène étrange. Contrefaite à son entrée, Juliette Rossignol avait à un certain moment cessé de le paraître comme par enchantement, et la voix rauquc du début s'était singulièrement clarifiée et timbrée au cours de notre conversation. Je ne pouvais me dissimuler que cette extraordinaire transformation, due sans doute aux émotions par lesquelles avait passé la jeune fille, cachait peut-être d'autres suiprises, et je me prenais presque à l'espérer. Aussi, loin de mettre un terme à ma curiosité, la scène qui venait de se jouer devant moi, et dont j'avais été de quelque façon l'ordonnateur, n'avait eu pour résultat que de m'intriguer davantage.

On ne sera donc pas étonné d'apprendre que, le lendemain matin, ayant retardé mon départ jusqu'à huit heures, moment où, au dire de Schmutz, on entendait de nouveau du bruit chez ma voisine, je me sois trouvé en observation, l'œil rivé au fameux trou. Cette fois, elle était là, et droit sous la ligne de mon regard. Mais elle me tournait le dos. Assise en jupon et les jambes nues devant sa table de toilette, elle ne pouvait du moins me cacher sa taille fine et ses membres délicieusement formés, non plus que d'abondants et magnifiques cheveux de ton châtain qui descendaient en longues ondulations presque jusqu'à terre. Stupéfait et fasciné, j'attendais sans un souffle. Sa main, qui tenait une serviette dont elle se lavait le visage, m'empêchait de surprendre le reflet de celui-ci dans l€ miroir oppose. Quel était-il? Celui de la veille ou un nouveau visage que je ne connaissais pas ou dont je me souvenais trop bien? Mon cœur battait anxieusement sous mon corset

Soudain, elle se leva et se retourna. JTcus un éblouisscmsnt. Herrgottl Elit était merveilleuse. Dans un ovale d'une ligne suave, de« yeux bruns ravissamment fendus ea amande, ombrés de grands cils sous de légers sôUrôiîs au pastel, un joli p»tit nez spirituel et droit, une bouche en cerise, de mignonnes oreilles nacrées, un front pur, un teint frais et délicat comme Tenvers d*Un pétale d« rose... J*avaiâ vu à Potsdam les célèbres Watteau de l'Empereur : je ne pouvais mieux comparer cette divine petite Française qu'à la plus séduisante des figures féminines du peintre exquis du XVïii* siècle. C'était elle, bien elle, celle du portrait de Magdebourg, mais combien plus adorable et plus émouvante, dans l'inimitable prestige de la couleur, de la forme, de la lumière et de la vie! Seule l'expression, qu'un pareil visage eût souhaitée toute de jeux et de ris, était triste, voilée et comiae douloureuse. Une brume de mélancolie baignait ces traits charmants.

Elle eut un mouvement, tourna sur son taloa ûu et sortit de mon champ visuel. J'entendis le vol de son pas léger dans la chambre. Puis ellt reparut. Elle prit de nouveau place de\*ant son miroir... Elt alors... alow, j'assistai à la catastrophe. De ses mains de fée... de fée maligne, prenant, échangeant, reprenant tour à tour boîlea» tubes, étuis, brosses, tampons, pinceaux, bâtons de cosmétiques, pots de pâtes, crayons de maquillage, aciers, cornes, ivoires, je la vis détruire impitoyablement et avec une patience acharnée le pur chef-d'œuvre qu'avait lentement et avec amour façonné l'art de la nature, défigurer ce visage plein de grâce, creuser ou emplâtrer ces lignes angéliques, ternir ces joues de nymphe, semer de taches d*ocre ce teint de lis. rider ce front, vider ces yeux, jaunir ces paupières, blanchir ces cils ombreux, couvrir

de violet sale le rose des lèvres et y marquer des gerçures, vernir et culotter de noir l'email immaculé des

dents...

Je suivais avec effarement dans Técran du miroir le progrès de cet enlaidissement effroyable; je voyais s*éteRdre peu à psu la ruine et s'opérer le désastre; tout croulait ignominieusement sous les petites mams agiles et détestables. Touche après touche, note après note, à mesure que se détériorait et que s'évanouis^ fcait le délicieux Watteau qui venait de me ravir, le masque hideux de la sordide guenon de la veille se refaisait et se recalfatait sous mes yeux épouvantés. Et bientôt je n'eus plus dans la glace que le reflet d'une face grimaçante, que des gestes menus agités d'une dernière frénésie, comme sous l'empire de quelque diabolique sorcellerie, achevaient d'avilir et de farder d'horreur.

Je ne pus en supporter davantage et je m'enfuis, le

cœur serré*

Je fus accueilli au bureau de la division par une joyeuse nouvelle. Devançant Tarrivée d'un premier contingent de troupes, une partie de Tétat-major divisionnaire allait venir nous rejoindre sous peu de jours. Nous n'étions, pour le moment, que trois officiers, sous les ordres d'un colonel du génie avec une demi-douzaine de topographes et de dessinateurs. Créé depuis plusieurs semaines, ce petit bureau était chargé d'étudier l'installation et le cantonnement d'un effectif d'un corps d'armée — sans doute le nôtre — dans la région de Lissey, Ecurey, Réville, Etraye, située à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Dun, du côté de Damvillers. J'y remplissais les fonctions de secrétaire et j'avais pour me seconder un soldat dactylographe. Ma tâche principale consistait à rédiger, d'après les notes qui m'étaient remises, des rapports sur l'état de nos travaux, rapports qui étaient envoyés au Quartier général du groupe d'armées, à Stenay. Vie plus administrative que militaire, à laquelle il me semblait que je m'accommodais assez bien.

— Qu'avez-vous? me dit le comte von Kubitz, vous paraissez triste, cher. Auriez- vous déjà le HeimUfeh?

— Je n'ai pas le Heimn^eht di$-je.

L2 BOUCHER DE VXRDUFf ^5?

— Alors, c'est que vous pensez trop aux femmes. Croyez-moi, mon ami, cela ne vaut rien pour vous.

Le grand dolichocéphale blond devait flairer Penne' mi, car il me menaça d'un index soupçonneux :

— Je parie, petit drôle, que vous devez aimer une Française!...

-— Non, dis-je, je n'aime que ma fiancée, que j'ai laissée en Allemagne, la belle Dorothéa von Treutlingen, votre cousine à je ne sais plus quel degré... vous me l'avez dit à Aix-la-Chapelle...

— Le cinquième.

— Le cinquième, soit., cl je compte l'épouser sîtôl la guerre finie.

— Gare aux Françaises!... Allons, Hering, venez avec moi. Sortons. Allons nous promener. Profitons de ce pâle soleil qui daigne se montrer pour la première fois depuis un mois.

— J'ai à travailler, bougonnai-je.

— Laissez ça, ce n'est pas si pressé.

Le colonel Schwarzmuth était parti en automobile pour Damvillers. Le temps était beau, et ce que je faisais ne présentait, en effet, aucune urgence.

— Eh bien, allons, fis-je, changeant d'idée et d'humeur.

L'air lavé et limpide diffusait une lumière bleuâtre. Quittant la basse ville, nous nous élevâmes par les raidillons du versant sur l'escarpement qui la dominait à l'est et supportait les malsons anciennes du haut bourg. Des vestiges de fortifications, des éboulements de remparts, un débris de poterne témoignaient, dans leur vétusté moussue, de quelque renom lointain d'une cité déchue. Une belle église ogivale, entre une esplanade et un cimetière, ço

139 L£ BOUCHER DE VEKDUN

Occupait le sommet, arquant sous h. csk=oss€ solaire S€S nervures fleuronnées où s'entremêlaient, du primitif au flamboyant, les reliques c!a plusieurs siècles. Ce quartier à^ haut avait encore plus souffert que la ville inférieure. La plupart des maisons en étaient détruites et aucune D*y subsistait intacte. L'église même n*était plus qu'une émouvante ruine.

Nous n'avions installé aucun de nos services dans cette partie de la ville et l'on n'y rencontrait personne. Seul un petit poste d'observation dressait son baraquement dans ks décombres d'une maison. Une sentinelle y somnolait sur ses pieds, le dos appuyé contre sa guérite. Du haut de cette butte, comme l'avait indiqué Herr Moral, la vue était très étendue, découvrant de tous côtés un panorama surprenant et varié. Sous nos pieds, la longue rue du bas Dun bordait la rivière de la double rangée de ses toits roussâtres ou de ses combles carbonisés. De son milieu, le pont biais rejoignait l'île, panachée de ses moulins en ruine, de son petit quartier de maison, de ses arbres, de 8es jardins maraîchers et de ses bancs de sable. Au delà du canal, c'était le vaste espace de la gare, avec son semis de baraquements militaires, son treillis de voies remuantes d'un trafic mystérieux et guerrier. A droite et à gauche, la Meuse sinuait, grise et souple, entre ses pâquis, au caprice d'ondulations inégales et alluvionnaires. Au nord, elle serpentait vers Stenay, en festonnant de ses courbes les lignes rigides du canal et de la route nationale n® 64. Au sud, elle annelait doucement sur Brieulles, prononçant ensuit» un ample repli vers Sivry et Consenvoye, où venait s'ajuster notre front.

Çi/culant dans les ruines en bordure de notre observatoire, nous nous attardâmes à étudier, boussole sur la

LE lOUCHER DE VERDUN 159

carte et lorgnette aru yenx, k région dti su^i'^sti qui noua

intéressait davantage, car c^était ceile où s'opéraient nos travaux. Von Kubitz, qui y avait fait avec le colonel Schwarzmiîth deux ou trois tournées d'inspection, en identifiait facilenient les premiers plans : Brandavilîe, Brchéville, les bois d'Ecurey, de la Grande Montagne, du Plat- Chêne, Sivry, Vilosnes-sur-Meuse. Plus loin, les fonds s'estompaient, s'azuraient. La ligne du front devait passer par le bois de Consenvoye, la ferme Ormont, Flabas, le bois le Comte, fixée à gauche par la double cheville des Jumelles d'Ornes, à droite par la langue arête du bois de Forges. Plus loin encore, à peine perceptible, c'était ou plutôt se devinait le liseré des grandes positions françaises, la côte de Talou, la côte du Poivre, les hauteurs d'Hardauaiont, avec, sur le milieu, un minuscule et vague bossellement, que nous jugeâmes devoir être le fort de Douaumont. Et là-bas, tout là-bas, invisible à nos regards comnae au rapprochement de nos iorgneîtes, mais présent, à sa place exacte et planté comme un clou de feu dans nos imaginations : Verdun.

Nous revenions par la face septentrionale de l'église à notre point de départ quand le comte von Kubitz me fil un signe accompagné d'une interjection. Un personnage en uniforme des hussards de la Garde se tenait à l'endroit que nous avions quitté et contemplait le paysage dans la direction de l'ouest, comme nous l'avions fait pey auparavant,

- — C'est le baron von Werthau, me chuchota von Kvibîte, un des aides de camp de Son Altesse Impériale le Kronprinz.

Nous nous approchâmes. Au î>rmt de hos pas, le uoiiveau venu se retourna*

f60 LÉ iOVOïEk Dt VtKDUN

— Tiens, Max! s*écria-t-il gaîment. G)mmenl cela va-t-il?

— Très bien, très hlen, cher ami. Par quelle heureuse circonstance...

— Circonstance des plus bcinaîes, Max, du moins pour moi, qui ne la connais que sous les espèces d'un pli volumineux qui nous est arrivé ce matin de Mézières et que nous transmettons au commandement de l'Inspection d'étapes de Dun-sur-Meuse, ce dont je viens de m'acquitter il nV a pas une demi-heure.

Ces première paroles échangées, Max me présenta :

— Mon ami, le premier-lieutenant von Hering.

— Hering, fis-je modestement et ne voulant pas trop rougir de ma roture.

— Qui doit épouser ma cousine M"* von Treutlingen, s'obstina le grand dolichocéphale blond.

— Ça oui, dis-je, et ce sera, je l'espère, pour bientôt. Le baron me fit le meilleur accueil. C'était un homme

jeune, aux traits empreints de distinction, à l'œil extrêmement intelligent, au sourire un peu désabusé, mais plein d'esprit et de bonne humeur. Il portait sur les pattes d'épaules les deux étoiles de capitaine, au col et aux parements le galon jaune et rouge de la Garde et au pantalon la double bande ponceau des officiers d'ordonnance de l'Empereur. Je conçus instantanément pour lui une vive sympathie.

— Et comment va Son Altesse ImpéVîale? demanda le comte von Kubitz.

— Willy?... Willy se porte le niieux du monde. Tenez, voulez-vous le contempler? Il est précisément en yuc.

LE BOUCHER DE VERDUN I6l

Il nous montra sur le ruban de route quî, de Tautre côté de la Meuse, filait sur Aincreville, une automobile grosse comme un point, qui se déplaçait avec rapidité.

— C'est lui, dit le baron von Werthau. C'est Willy. Etes-vous curieux de savoir où il va? Je puis vous satisfaire. Wilîy emmène à Varennes le célèbre voyageur suédois Sven Hedin, qui est notre hôte depuis quelques jours. Il va lui faire visiter un joli secteur de front, bien choisi, et sans doute le faire assister à une gentille petite bataille. Pour peu que vous ayez de patience, vous ne tarderez probablement pas à voir prononcer un bout d'attaque du côté de TArgonne. Sven Hedin, qui est un de nos meilleurs propagandistes neutres, en élucubrera, à la gloire de l'armée allemande, un mirifique récit de guerre, qui fera le tour du monde. Cent pauvres diables auront payé de leur peau cette belle réclame. Ce n'est pas cher.

— Très amusant! fit le grand dolichocéphale blond en suivant de sa lorgnette le point qui disparaissait dans Aincreville.

— Je suis moi-même chargé, poursuivit le baron, d« ramener pour ce soir à Stenay le général von Mudra. en ce moment à Dun. C'est un bon causeur et un savant stratège, qui, avec notre chef d'Etat-major. le général Schmidt von Knobelsdorf, entretiendra brillamment la conversation sur le terrain militaire, pour le plus grand émerveillement de notre Suédois. Car, vous le savez, messieurs, l'art de la guerre n'est pas précisément notre fort. Willy a la réplique aisée et parfois judicieuse, mais pour conduire une discussion, exposer une manœuvre, décrire une opération, ce charmant garçon n'est pas tout à fait à la hauteur.

162 tt feoucMER bè vèRi>tJN

— Les f«inîTi€s sdîît mîcax ion afîaireî émit ironsquôméiit Max von Kubitz.

— Lès ferhmés, la chasse, les sports, rautomobilisme, les bijdux, les chiens, la toilette... notre gracieux Krtmprihz témoigne de multiples ressources de culture. Ce n'est pas lé premier venu. Il est très bien. Mais pour ce qui touche au grand arcane, au sport des sports, au jeu souverain, la guerre, du moment que cela se traduit par qùélcjUe chose de plus sérieux qu'une brillante promenade militaire* Sa sémillante Altesse passe la main. Parader, caracoler devant ses escadrons, organiser une re\aie, monter un carrousel, sourire du haut de son cheval, 1 epée à là main et la fleur au corsage, à la bonne heure, Willy est là! Ce n'est pas la guerre qui lui va, c'est l'armée. Il en aime l'oripeau et l'apparat, et il se connaît en uniformes presque aussi bien que Sa Majesté. Willy fera une entrée merveilleuse à Paris.

Ce petit portrait médiocrement flatteur, encore que èéduisant, me montra le baron von Werthau sous le jour d'un homme peu porté à s*en laisser imposer par ce qui courbé d'ordinaire les esprits sous le joug du prestige ou de l'opinion, et moins enclin, dans son indulgence narquoise, à coricoiirir à la formation des légendes avantageuses qu'à en dégonfler d'un coup d'ongle malicieux la chatoyante boursouflure.

Le comtfe von Kubitz riait franchement :

— C'est bien ça ! c'est bien ça ! disait-il.

— C'est trop ça, reprit irrespectueusement l'incisif baron. Nous avons eu à deux reprises, ces temps-ci, à Stenay, le terrible feldniarédial von Haeseler. Le vieux sagouin n'est pas content. « Ça traîne, ça traîne ne cesset-fl de grogner. En 1870, nous avions mené les choses

le SOUCMER t)E VEROUH \h3

plus rorw^ementï » Ce n*€st cependant pas qu'on ne fasse rien. Quoi qu'en dise le vieux Gcttlieb, on travaille, on travaille niemc beaucoup. Pas le Kronprinz, 3*entend!... An! quel dommage que nous n'ayons pas réussi en Î9Î4I Cela marchait pourtant si bien, et cela aurait été mené plus rondement encore qu'en 1670, n'en déplaise au vieux maréchal !

A ce moment de petites détonations souxdes, semblables à un très lointain trommellement, nous parvinrent du sud-ouest, apportées par le vent.

— Ah! ah! iit le baron, voilà Wiîîy qui commence à am.user son Suédois.

Nous braquâmes aussitôt nos jumelles dans la direction de Varennes. Mais la distance était trop grande. Nous ne vîmes rien qu'un mince secteur de l'horizon qui se ternissait peu à peu de vapeurs.

— Et maintenant, dis-je, monsieur le baron, puisque vous venez de nous affirmer qu'on travaille à Stenay, qu'on y travaille même beaucoup, maintenant, si je puis tne permettre cette question, qu'allons-nous faire? que se prépare-t-il ?

— Ce qui se prépare, cher monsieur? Ah! sapristi, ici vous me prenez de court. Je l'ignore absolument, et je crois que Son Altesse Impériale n'en sait pas davantage. Ce qui se prépare? Diable! Il n'y a guère que Son Excellence le générai von Falkenhayn qui serait en mesure de vous le dire.

Puis, prenant son ton le plus enjoué et frappant du doigt la patte d'épaule de Max von Kubitz :

— Eh bien, ma charmante, à quoi songez-vous? Pas aux femmes, je parie!

— Mon cher, fit le grand dolichocéphale blond, jo

songe qu'il est près de midi et que nous pourrions aller dîner. Si vous voulez nous faire le plaisir d'être notre hôte, au casino, pour vous, mon cher, et sur un mot de moi, la Gaillard mettra les petits plats dans les grands.

— Ce serait bien volontiers, répondit le baron von Werthau, mais je dîne chez le commandant avec le général. Est-il vraiment midi? Partons alors. Quand viendrez-vous nous voir, Max, à Stenay?

— Le plus tôt possible.

Nous quittâmes l'esplanade, où la sentinelle du poste d'observation, qui s'était réveillée, nous présenta son arme, et, tout en continuant à deviser, nous accompagnâmes le brillant aide de camp jusque devant la porte de la Kommandantur.

Enchanté de l'emploi de ma matinée, commencée sous de moins sereins auspices, très fier surtout de la haute relation que je venais d'avoir l'honneur de nouer et que je devais, en somme, à l'amité suspecte du comte von Kubitz, je me laissais compîaisamment aller à entrevoir l'avenir sous des couleurs aussi riantes pour mon imagination que flatteuses pour mon amour-propre. Où ne monterais-je pas, surtout quand j'aurais épousé Dorothéa von Treutlingen? Et si, à la différence de mon ami le comte von Kubitz, je pensais aux femmes, mes prochaines ascensions, j'y comptais bien, m'en favoriseraient l'approche et m'en faciliteraient la coiiquête.

Ainsi di?posé et abondant d'espoir, yt n'en^/isageais pas sans plaisir ma nouvelle condition et je me félicitais chaudement de faire maintenant partie d'une année réser-

vée sans doute aux plus hautes destinées. De tout cet immense front que nous occupions de la mer aux Vosges, je me trouvais précisément au point le p!us sensible et le plus intéressant, à celui qu'allait certainement toucher d'au plus près le succès et la gloire, à l'endroit préconçu par la Providence et les desseins supérieurs de l'Empire pour l'accomplissement de grandes choses. Là ou était le Kronprinz allemand, là devait se résoudre la guerre et se régler le sort du monde. C'était écrit, c'était fatal, c'était voulu par ce qu'il y avait de plus puissant sur terre, le Kaiser germanique, nécessité par ce qu'il y avait de plus inéluctable sous les cieux, l'intérêt sacré de la dynastie, dans la personne de l'héritier du trône, du futur Empereur de l'Europe et peut-être de la planète.

Et j'étais là, là même, j'accédais degré par degré à ce centre où tout battait, d'oij tout partait, où tout convergeait!...

Quelle que fût la discrétion observée à ce sujet par le baron von Werthau, il était évident qu'il s'élaborait quelque chose de considérable, de capital. Je ne tardai pas à en recueillir de mes yeux la confirmation et à voir mon pressentiment se changer en certitude.

Notre colonel avait l'habitude de se faire accompagner dans ses tournées d'inspection par un de ses officiers. Deux ou trois fois déjà le comte von Kubitz, à ce qu'il m*avait dit, avait été son second. A quelques jours de là, ce fut mon tour. Nous sortîmes de Dun par la route de Milly. Notre petite auto, mobile et stable, était apte à passer partout, car les chemins, dégradés par un charroi incessant et l'inclémence de la saison, étaient parfois peu praticables, malgré la réfection méthodique à laquelle ils étaient soumis. De Milly-devant-Duja à Brandeville,

166 LS BOUCHER DE VEltOUN

par le village de Murvaux. la route suivait un trajet pittoresque entre la cote Saint-Germain, les bois du Fajrel et îa forêt de Woëvre, dans un fond de vallée oii gloussait un ruisseau. Le gros bourg de Erandeville, démesurément allongé sous la côte de son bois, sonnait et criait du bruit des marteaux et des scies. On y charp>entait des baraquements, on y assemblait un hôpital, on y boulon-^ nait un nœud de voies étroites, dont les branches venaient s'y articuler de sept ou huit directions différentes, toutes couvertes de wagonnets. A trois kilomètres de là, sur une de ces voies, Eréhévilîe agglomérait ses maisons champêtres autour de son clocher à dents. Une compagnie de pionniers l'occupait et y débitait en planches tout uq canton de forêt.

A Etraye, nous mîmes pied à terre pour visiter cette partie de nos travaux. Ils s'étendaient sur plus de deux kilomètres le long de la route de Damvillers à Consenvoye entre les pentes d' Etraye et de la Grande Montagne qui les couvraient de tous côtés. Ils consistaient principalement en baraquements, au nombre d'environ une cinquantaine, les uns de quelques mètres carrés, destinés à emmagasiner les vivres et le matériel, d'autres longs et amples, qui devaient servir à cantonner des troupes. Des équipes de prisonniers français y oeuvraient laborieusement sous les ordres de nos techniciens et la canne de nos sous-officiers. On aménageait en outre le village et Ton préparait un hangar à qrachen. Conjointement avec ces travailleurs le génie creu?aît des abris et organisait le terrain. Là s'ouvraient les premières tranchées, je veux dire «elles de dernière ligne, les pîuf distante^ du front dont les plus avancée* couraient à quatre ou cinq kilomètres plus au sud.

IX BOUCHER PE VERDUN lé?

Je n'en avais pas encore vy, ou plutôt je ne connais-

saii que les égrallgnements précaires à la pelîe-bêche que l'on improvisait durant l'o^ensive de 1914, et les spécimens restreints du champ d'exercice de Magdgbourg; aussi les examinai-je avec curiosité. Je fus stupéfait de leur importance et des progrès ejîectués dans cet art de défense et de protection an cours de la guerre. Toutes en redans, spacieuses et profondes, boisées comme de? galeries de charbonnage, clayonnées, treillagées, revêtuei de sacs de terre, de fascines et de gabions, parfois maçonnées ou bétonnées, elles offraient un aspect solide, massif et presque confortable de fortification permanente. Elle? étaient fouillées de niches et d'alvéoles, forées de couloirs et d'escaliers, trouées de tunnels, excayées de cryptei et de chambres de repos, drainées de fossés et de puisards, coupées de pare-éclats, percées de créneau?: et 4« meurtrières, épaulées de parapets couverts où s'encastraient des banquettes de tir. Leurs flancs obscurs, siU lonnés de fils électriques, pouvaient engouffrer d'énormef contingents. Pour le moment elles étaient vides et seulei quelques sentinelles en gardaient les abords.

Son inspection terminée, le colonel Schwarzmuth m§ proposa de pousser plus avant et d'aller visiter le retran^ chement de première ligne. J'accueillis avec joie 509 invitation. Nous reprîmes notre petite auto et, par la rout© bien défilée de Wavriile et de Moirey, nou§ nous rendînie?» à quelques kilomètres plus loin en direction sud-orientale, à Viila-devant-Chaumont, entre Fîabas eî Azannes. Cette localité, organisés fortement en point d'appui, était tenue par un bataillon du 57^ régiment de réserve. Quittant nos sabres, et après avoir échangé con^e un casque U casquette de drap, notjs nous mtmm

en marche sous la conduite d'un sergent. Nous avions devant nous les pentes du bois des Caures, à notre gauche celles du hois le G)mte sortant du ravin de la Vaux-Hordelle. Une canonnade très intermittente ébranlait de secousses inégales l'atmosphère humide.

Nous ne tardâmes pas à nous engager dans un petit chemin creux assez boueux, qui finit par dégénérer en boyau d'accès et nous amena après une demi-heure de zigzags et de pataugement dans une longue tranchée étroite et à ciel ouvert, orientée nord-est-sud-ouest. Nous en suivîmes d'un pas maladroit le caillebotis périlleux. A notre passage, de rares êtres terreux, gibbeux, troglodyteux se collaient dans leurs anfractuosités en haussant une patte pouacre à leur casque crotté. Des portiques en sacs s'ouvraient à droite ou à gauche sur d'autres repaires. Nous nous enfonçâmes nous-mêmes sous le sol et nous parvînmes à une sorte de carrefour fortement étrésillormé où s'embranchait, presque d'équerre, une grosse tranchée beaucoup plus imposante et mieux conditionnée que la précédente. Nous étions en première ligne. Par un rameau d'une quinzaine de marches nous descendîmes au pos,te de commandement. C'était un bel abri coffré de dosses jointives, planchéié, natté, tapissé de plans et de cartes, que fermait une porte vitrée et que chauffait un poêle de fonte. Meublé d'une table-bureau, de chaises en cuir, d'un fauteuil, d'un sopha et d'un standard téléphonique, il se prévalait par surcroît d'une horlogecoucou, d'un piano et d'un gramophone. Une petite chambre s'ouvrait à droite, tendue de cretonne et munie de quatre couchettes superposées deux par deux, comme dans un compartiment de sleeping. Une troisième pièce, pouvant tenir commodément six persoimes assises autour

d*utie table, servait à la fois de salle à manger, de cuisine et de cave, avec sa suspension électrique, son four* neau et son petit cellier foui dans le mur, bien pourvu de barillets et de bouteilles.

Le major commandant nous fit les honneurs de son appartement souterrain, puis nous montâmes avec lui aux \ranchées, dont il dirigea la visite. Son secteur courait, SUT environ quatre kilomètres, de la route de Flabas, à l'ouest, au Cap de Bonne-Espérance, à Test, ceignait d'abord à contre-pente, sous le nom de Busengraben, la croupe du bois le Comte, épousait transversalement le fond des Vaux, embrassait ensuite d'une grande courbe concave, sous la désignation de Zickzackgraben, le pourtour du bois de Ville. Il se raccordait du côté de l'Herbebois à la tranchée de Soumazannes et de celui du bois d'Haumont à la tranchée de Bayreuth. Toute anguleuse de saillants et froncée de pare-éclats en sacs, la ligne se crénelait d'un parapet continu, que coupaient de deux en deux mètres des boucliers de tir en acier chromé. Au delà du parapet, le champ de tir se couvrait de défenses accessoires : réseaux de fil de fer barbelé, hérissons, chaussetrapes, chevaux de frise harnachés de feuiîlards en dents de scie. Des sapes tendues vers l'avant comme des antennes conduisaient aux postes d'écoute. Ainsi constituée, fortement munie de ses mitrailleuses, de ses petits canons, de ses lance-bombes, de ses minenw^erfer, de ses caisses de grenades, de ses pétards, de ses fusils automatiques, la tranchée allemande, sous la garde vigilante de ses guetteurs, paraissait inexpugnable.

Trois à quatre kilomètres de bois la séparaient, dans cette région, de la ligne française, et nous n'apercevions par les meurtrières que les déclivités aux troncs grisâtres

OÙ patrouiîîaïent et s'assassinaient, la nuit, les reconnaîçsances et où les cadavres demeuraient des semaines accrochés aux fourrés, ayant de disparaître, nettoyés lentement par les bêtes rapaces. Hornîis ces escarmouches nooturnes, aucune action d'une importance quelconque n'avait eu lieu depuis de longs mois, et le major évaluait ses pertes à une moyenne d'un ou deux blessés par jour et d'autant de tués par semaine. Il tenait le tecteur depuis onze mois et ne craignait rien tant que d'être relevé, ne demandant qu'une chose, c'est qu'on l'y laissât tranquille jusqu'à la nn de la guerre.

Revenus au poste de commandement, aprè§ avoir parcouru et admiré quinze cents mètres de ce retranchement, nous fûmes tout heureux d'accepter l'invitation que nous fit notre hôte de nous restaurer, car il était une heure et nous avions grand faim. Pendant notre absence, la table s'était couverte d'une nappe bien blanche et d'une fort bonne argenterie, et nous fûmes agréablement surpris de nous voir servir à vingt pieds sous terre un repas complet excellemment accommodé, où la matelote d'anguilles, 1« filet de porc, le pâté de canard et la salade aux pommes de terre s'arrosaient de vins capiteux «t d'élixjrç de choix.

— Elles sont fines et très grasses par ici, nous dit le major en recevant notre compliment sur ses anguilles, car elles sont friandes des morts.

Je rentrai parfaitement satisfait de ma tournée.

J'en fis d'autres avec le colonel Schwarzmuth. Celui-ci me prit même comme son compagnon le plus habituel, «a pftison de ma connaissance de la sténographie, qui me permettait de noter in exUmo «es explications et facilitait ainsi la rédaction de mes rapports. J'aequis de la aorte

LI iqUCHER DE VEIDUN I7f

une connaissance assez complète de cette zone de notre fxont, dont, quand fizt arrivé le général von Lcchov7. commandant le IIÎ*^ corps, avec une partie de l'éLal-major de la 5" division, nous poussâmes plus d'une fois l'exploration jusqu'à la V/cëvre et jusqu'à Spincourt.

C'est alors surtout que je me renais compte de l'importance de nos préparatifs. Il n'y avait encore que peu de troupes d'infan.erie et les tranchées, de la Meuse aux Jumelles, n'étaient tenues que par de faibles effectifs. Par contre, le génie, le train, les troupes de communications fourmillaient par bataillons denses, grossis de légions d'ouvriers militarisés, de civils embauchés et de prisonniers de guerre.

Mais plus que tout le reste, l'artillerie foiçonnait. Sur toutes les positions, dans tous les bois, derrière toutes les crêtes se trouvaient tapis, gîtaient, s'embusquaient, se dissimulaient d'innombrables canons de tous calibres, abrités de branchages ou camounés de couleurs tçrreuces et végétales. On en voyait, soigneusement bâchés, circuler lentement par longues proceesion? sur les lignes ferrées, chargeant les trueks ou montés sur leurs boggies, et Ton en découvrait rampant lourdement sur leurs palettes au fil des routes, remorqués par leurs tracteurs. Quatorze voies normales et une centaine à un mètre ou à 60 cm. les distribuaient tout autour du front, amenant sans cesse d'autres engins, déversant de nouvelles bouches et ncurrissant jusqu'à la pléthore leurs dépôts de munitions. Jamais pareille concentration de pièces à feu ne s'était eâectuée sur un espace aussi restreint. Il y en avait dans les bois de Consenvoye et du Plat-Chêne, an rnvin de Molleviîle, à Crépion, derrière k cote 360, au buissoa de Chaumont, aux entours de Flabas et de Ville; la

région d'Azannes en était parsemée; Gremilly, ses essarts et ses communaux en regorgeaient; les Jumelles d'Ornes en cachaient sous leurs deux rotondités; il s*en troirv'ait au bois de Breuil et sur le pourtour de ses étangs, au moulin de Maucourt, à Mogeville, à Gincrey. Mais le plus gros amas peuplait la forêt domaniale de Spincourt, qui, infestée d'affûts squameux et de gueules épouvantables, redevenue préhistorique et hercynienne, semblait receler des monstres. Echelonnées sur une profondeur de douze kilomètres, les plus mobiles en avant, dans Tintérieur de nos lignes et en flanquement de nos tranchées, les demi-lourdes et les lourdes au milieu, réparties dans la zone de soutien, les très lourdes en arrière, sur les épis des voies larges et les plateformes bétonnées, les batteries arquaient de la Meuse à la Woëvre un croissant prodigieux, dont tous les rayons braqués convergeaient sur le camp retranché de Verdun.

C'était la foule alerte des 105, obusiers légers de campagne, couplés par quatre, aux affûts à bêche de crosse, avec leurs voitures à munitions, leurs chariots, leurs caissons, leurs piles d'obus peints en jaune et de shrapnells peints en bleu ; c'étaient les canons de 1 30 de l'artillerie à pied, aux roues ceinturées de plateaux, tirant à quatorze kilomètres des obus de 40 kilos, et les obusiers lourds de 150, maffîus et camards, lançant des projectiles allongés; puis venaient les mortiers de 210, lents et torpides, obligés de se couper en deux pour se mouvoir, émetteurs de boulets de 120 kilos chargés d'acide picrique, et ceux de 280, plus obèses encore, qui pesaient quatorze tonnes et vomissaient en un jet de dix kilomètres des excrétions de 340 kilos; arrivaient ensuite les magnifiques et gigantesques autrichiens de 305 et de 380, for-

gés et déchaînés par les antres de Skoda, aux freins à air à recul dans le berceau, colossales pièces de siège, pouvant déverser toutes les six minutes, à douze et quinze kilomètres, des masses de 390 et de 600 kilos bourrées d'écrasite et de trinitrotoluol; et c'étaient aussi, c'étaient enfin nos fameux et cyclopéens 420, au nombre de douze, bauges dans le bois d'Hingry. la foret de Mangiennes et la forêt de Spinccurt, avec leurs locomotives, leurs tenders. leurs wagons à munitions et à moteurs, leurs plaques tournantes sur galets, leurs vérins hydrauliques, leurs freins à glycérine, leurs accumulateurs d'air, leurs dynamos, leurs grues à chargement et leurs allumages électriques, mugissants mastodontes de la balistique, lourds chacun de trois cenU tonnes, râblés de fer. bandés d'acier, culasses de feu. capables de tirer cinquante fois de suite des coups de 900 kilogrammes.

Mais nul encore n'avait entendu le hurlement profond des bêtes, nul même ne pouvait s'imaginer quel serait le déchaînement dévorant de toutes ces clameurs déflagrant à la fois : car. pour le moment, muselées, bâillonnées, leurs gueules encapelées et leurs gorges gainées, elles se taisaient, elles se taisaient mystérieusement et formidablement. Le silence des canons était auguste. Seuls, ceux qui rôdaient là depuis un an poussaient de temps à autre leurs rugissements habituels et familiers. Tout le reste était m.uet, ténébreux, inouï. Les canons attendaient. Les milliers de canons, dormeurs majestueux, attendaient sous le dais des forêts et des bois le moment où une certaine main viendrait les tirer du sommeil, la minute fatidique où une certaine voix viendrait subitement leur dire • Monstres, réveillez-vous I

Î74 LE lOUGtIÈ» aè VffefilrK

Ges voyages, poitr intéressants qu'ils fussent, n'absorbaient point toutes mes facultés de pensée et n'accaparaient pas la somme die mes préoccupations. Je couvais cî*autres sollicitudes qui. pour m'être personnelles, ne s'en trouvaient pas moins insistantes et troublantes. Ma délicieuse voisine de Dun en était, pour tout dire, l'objet principal.

Que de fois, lorsque mon service ne m'obligeait pas à sortir avant l'aube, n'avais-je pas tenté de revoir ce visage adorable, sans son masque de laideur! J'en étais malade de désir, d'impatience et de perplexité. Dans l'espoir de la mieux observer, de mieux rassasier d'elle mes yeux, aux rares instants où elle m'était visible dans toute sa beauté, j'avais, en son absence, élargi le trou qui me servait de trop incommode judas pour l'admirer. Ma main s'était glissée dans la fente secrète de la paroi, y avait gratté, détaché du plâtras, s'y était acboppée à un corps dur, métallique, et en avait retiré un assez gros fragment de fonte, déjà tout oxydé de cbaux, qui n'était autre chose qu'un éclat de bombe. Je me rappelai alors le récit que m'avait fait M""* Lormeau de l'explosion qui s'était produite sur la maison pendant un raid d'avions français. L'engin avait dû éclater en l'air ou en touchant le toit, les morceaux s'en étaient vraisemblablement Gspersés sans causer de dégâts apparents, mais l'un d'eux, traversant le comble ou passant par une cheminée, était venu se loger là, déterminant cette fissure qui faisait mes délices et qu'avait découverte mon imbécile d'ordonnance, cette bonne brute de Schrnutz.

J'y entrais maintenant la tête. De l'autre coté elle continuait à n'être qu'une simple lézarde, peu discernable sans doute et n'attirant pas l'attention. Mon œil s'y appliquait

élro-itâineat, coaîrôlani une nouvelle portion de la chambre, la fenêtre aux vitres sans rideaux et un vantail de la porte-croisée» qui donnait comme la mienne sur le jardin.

Quand Juliette était là, j*y dissipais mon temps disponible. Juché à califourchon sur une escabeile surélevée de trois ou quatre bouquins qui me mettait à hauteur de mon objectif, je m'emplissais l'âme et la pupille de ce spectacle irritant et enchanteur, ^ssez hanté désormais par son image réelle pour ne plus voir sous son a^reux déguisement que le brillant papillon qui ployait ses ailes diaprées dans la hure de sa chrysalide. Mais j'étais absent presque toute la journée, et, le soir, "le manque de lumière jetait un voile sur tout essai de contemplation. Je savais pourtant tout ce que faisait m.a Béatrice, car je la donnais à espionner à Schmutz. J'appris ainsi qu'elle passait la plus grande partie de ses heures dans la salle à manger des Lormeau, se montrant le moins possible au dehors, travaillant au jardin avec son oincle et ne sortant que pour se rendre avec sa tante au ravitaillement américain ou aller remplir quelqu'une des formalités qu'imposait aux occupés l'inquisition de la police. Je ne la rencontrais jamais, pas même dans le vestibule, et bien qu'il m'en prît parfois envie, je n'avais pas osé renouveler la scène de l'interrogatoire.

Un jour que j'étais resté chez moî, me sentant grippé, et que l'on devait me croire parti comme à l'ordinaire, il m'arriva une aventure qui acheva de me tourner la tête.; J'avais cnvoyc Schmutz au bureau m'escuser auprès du colonel. Il en revint avec mon congé pour la journée, des cachets de quinine et une lettre de ma Dorothéa, à laquelle, je l'avoue, je commençais à beaucoup moins penser.

Tandis que le bon Schmutz me préparait un grog, je pris connaissance du message venu de Goslar. Il était aussi bref qu'afiFoIé. Catastrophe! Ma chère Dorothéa n'avait pas eu ses règles!... Le billet se terminait par ces quelques mots :

Je suis perdue I Reviens tout de suite et épouse-moi!..,

J*avoue que je me trouvai beaucoup moins affolé que ma fiancée par cette révélation. Comme c'était simple! « Reviens et épouse-moi! » Est-ce que l'univers tournait autour du ventre de M"* von Treutlingen? Ah! les femmes! Etait-ce parce que du sang ne coulait pas là-bas qu'il fallait distraire, ne fût-ce qu'un instant, sa pensée de celui qui coulait ici? J'en verserais à sa place, moi, du sang, et M"* von Treutlingen devrait s'estimer encore fort heureuse s'il m'en restait assez pour pouvoir la conduire plus tard devant le pasteur Heiligeland!

Cette sotte histoire ne m'occupait pas plus que de raison et je buvais tranquillement le grog de Schmutz, quand un son de voix harmonieux s'éveilla dans la chambre de Juliette. J'oubliai aussitôt ma boisson et ma fiancée, et je courus à mon observatoire. Je m'attendais à retrouver la jeune Française dans son triste appareil d'ignominie. Quelle surprise! Elle était pure, nette, sans tache, dans toute la grâce et la fleur de sa radieuse métempsychose. Debout, légèrement drapée à l'antique dans une loque de soie nouée à l'épaule, les cheveux retenus à la grecque par un ruban défraîchi, la jeune fille prenait des poses, étudiait des m.ouvements, levait et fléchissait les bras, penchait ou redressait la tête, tout en prononçarxt, sur les intonations les plu» diverses et dans des modulations infiniment variées, des mots détachés.

des débrîs de vers, des suites de syllabes maînles fois répétées. La voix était souple, claire, merveilleusement timbrée, montant par gradations chromatiques aux sonorités les plus aiguës, ou s'abaissant. s'enrichissant. s'étoffant. passant aux velours les plus sombres et aux violes les plus douces, tantôt $*enflant en belle ronde de plainchant. tantôt ^atténuant et faiblissant jusqu'au soupir, nuancée et cadencée, expressive et mobile, parfois fusant en un trille de rires et parfois s*éplorant en une mélodieuse cantilène. Une diction impeccable rythmait et accentuait ces vocalises. Transporté par cette musique délicieuse, je quittai un instant du nez mon oculaire pour y coller Toreille. afin de me mieux pénétrer de ce ravissant gazouil. Comme c'était joli et comme c'était français! Je l'aurais écouté des heures sans m'en rassasier. Je n'avais pas tout d'abord saisi ce que signifiait ce ramage. maii» je finis par comprendre ce que c'était: Julielte Rossignol faisait ses exercices d'articulations et d'assouplissement de voix.

Ce n'était que le commencement de ce que j'allais voir et^ entendre. Plus rose et l'œil pétillant, elle se mit à déclamer avec une grâce mutine, et en l'accompagnant de gestes exquis, une poésie de Musset. Je vivrais cent ans que je n'oublierais jamais le coup au cœur que la révélation de cette perfection me donna. Non seulement je n'avais rien vu de pareil, mais j'aurais été incapable de rêver quelque chose d'aussi divinement artistique.

Juliette dit deux autres pièces que je ne connaissais pas. également d'allure romantique. Puis clk passa au classique. Je la vis avec étonnement se transformer coudainement en soubrette de Molière, éveiller de sa gaîté et des éclats de ses reparties les échos de sa misérable

chambre, tourner, virôvolter, pirouetter, âe camper Ï€s poings sur les hancLes, tapoter et chiifoîiner hardiment sa pauvrç soie qu'elle avait disposée en fichu autour de sa gorge et dont les lambeaux lui toiribaieat en tablier smr la taille.

Elle fut ensuite, pendant quelques instants, Célimène. Devenue grande dame et coquette, s*éventant avec son mouchoir et jouant avec un vieux manche de parapluie en guise de canne de cour, elle fila avec une capricieuse ircuie la charmante tirade qui commence par ces vers :

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous.

Ah! comme je plaignais ce pauvre Sosthène Rossignol, qui Tavait pourtant entendue, sa jolie cousine, et qui donnait tout le Misanthrope» y compris Célimène, pour le sonnet d'Oronteî

J*étais depuis une heure ankyîosé sur mon escabelle, que je ne me lassais pas d'admirer la jeune actrice, ayant complètement oublié ma grippe. Juliette passait, marchait, s'arrêtait devant son miroir, étudiait une physionomie, essayait un geste, recommençait une phrase, reprenait une réplique, disparaissait, reparaissait, disparaissait encore, mais je l'entendais toujours. La comédienne répétait.

Elle se transforma de nouveau. Le châle retomba eu péplum; la chevelure grecque retrouva sa noble simplicité; puis les traits se couvrirent d'une douleur subite, la voix se désola, s'exalta, les regards se levèrent suppliants... Et elle fut Iphi génie :

h^ ciel n'a point aux jours de cette infortunée Attaché le bonheur de votre destinée.

Ktoti-e âïiîotir rxma trompait ^ et les aR-rets da sort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire : Ce champ si glorieirx où vous aspirez tous, Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous.

Ses yeux se remplirent de larmes réell«s. A qucî songea it-elie?...

Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquflle. Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que, du moins, un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir. Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire. Ouvrira le récit d'une si belle histoire.

Je fus inexprimablement ému. Mais je n'avais pas encore eu le temps de verser moi-même mes larmes, que renjouement revenait, que la grâce reprenait le dessus et que d'autres métamorphoses s'opéraient. La guenille de soie de simuler des paniers, et c'était Silvia de Marivaux; de s'enrouler en mantille, et voilà Rosine de Beaumarchais. Plusieurs autres fragments de rôles, dont j'ignorais la source, s'animèrent encore devant ma loge, ou plutôt ma baignoire, aussi grillée qu'inconfortable.

Mais soudain je tressaillis et je me sentis aussitôt tout bouleversé. La voix de Juliette prononçait :

Non, c'est le rossignol qui chante à ton oreille. Ne crains rien. Ce n'est pas l'alouette, elle dort. Là, dans ce grenadier, vers quelque étoile d'or, Il chante chaque nuit, toujours à la même heure. J'ai reconnu sa voix. Mon Roméo, demeure! C'était le rossignol et le jour est lointain.

Où étais-je> où me trouyais-je? est-ce que je rêvais?,..

Et subitement tout s*écroula. Une grosse voix, celle de cette brute de Schmutz, cornait derrière moi :

— Herr Gkerleutnani, que prenez-vous pour votre dîner de midi?

Alarmée, Juliette Rossignol avait bondi à sa table de toilette et se barbouillait avec précipitation. Le joli papillon rentrait dans sa chrysalide.

— Stupide animal! grondai-je en colère. Je ne prendrai rien. Je me sens en état de sortir et j*irai dîner au casino.

Profondément troublé par cet épisode extraordinaire, dont l'effet se répercuta longuement en moi, jusqu'à obséder mes jours et mes nuits, mettant mon imagination comme ma sensibilité en complet désarroi, je ne pensai plus qu'aux moyens de me rapprocher de cette Française enivrante, que séparait de moi, je le sentais trop, hélas, beaucoup plus que l'épaisseur d'une paroi trouée, tout un rempart de circonstances fâcheuses, à travers lesquelles il serait peut-être difficile d'ouvrir une brèche favorable. Outre qu'il paraissait déjà peu commode de l'aborder, puisque nous ne nous rencontrions pas, comment prendrait-elle des avances de ma part, si l'occasion se présentait ou s'ourdissait artificiellement de lui parler? Le peu que j'avais pu recueillir d'elle pendant l'interrogatoire que je lui avais fait subir me la montrait assez susceptible de caractère et plutôt mal disposée envers les Allemands. Que l'un d'eux entreprît de lui faire la cour, fût-il d'aspect agréable, de condition avantageuse et d'éducation parfaite, comme je me flattais de l'être, ne suffirait-il pas qu'il portât l'uniforme de Sa Majesté germanique et parlât la langue de Gœthe pour lui ins^ pirer de ce seul fait une aversion insurmontable et l'in-

duire à l'hostilité la plus regrettable? Ces considérations étaient sérieuses et je ne me dissimulais point les écueils de mon projet. Le plus sage eût été d'y renoncer. Mais loin d'être sage, je me sentais devenir de plus en plus fou. La nuit, surexcité, trépidant, dévoré de fièvre, je sortais de mon lit en sursaut, me promenant à longs pas nus sur mon tapis, m'arrosant à grande eau, douchant de verres de bière mon gosier altéré. Je frémissais de désir, je hennissais. J'étais pris d'accès de fureur et d'appétits de viol. J'aurais voulu enfoncer d'un coup d'épaule cette paroi ridicule... et te ravir, t'emporter comme une proie dans mon beau lit Empire... Juliette! Juliette!... te posséder, couvrir ta chair de mes baisers et sentir ployer sous le mien ton joli corps français!...

Rompu et névralgique, je ne retrouvais, le lendemain, un équilibre relatif qu'au milieu de mes camarades de bureau ou autour de la table du Grand Cerf, où Max von Kubitz, moitié inquiet, moitié émoustillé, trouvait que je prenais « une mine intéressante ».

C'est un après-midi, en rentrant du casino, qu'il m'arriva pour la première fois de rencontrer Juliette Rossignol. Elle descendait du premier étage, où sa tante, indisposée, gardait la chambre. Je la croisai dans le vestibule. Saisi, j'eus du moins la présence d'esprit d'essayer de mettre à profit cette circonstance. Je m'arrêtai pour lui adresser un salut militaire des plus cérémonieux et, après m'être incliné de l'air le plus aimable qu'il me fut possible de prendre, je lui dis :

— Mademoiselle, si je puis vous être agréable de quelque façon, tant à vous-même qu'à ceux qui vous sont chers, je serais trop heureux de me mettre à VQtr« «ntièr« di5positioi!i«

iÉ3 LE BOUGI^Il bfi VERDUN

La Jeune fille me regarda un instant de ses yeux aux cils décolores, un léger frisson de colère trembla au coin de SCS lèvres violacées, puis elle me répondit glacialement :

' — Je vous remercie, monsieur, nous n'avons besoin de rien.

Avant que j*aîe eu le temps de placer une seconde phrase, Juliette s'était éclipsée.

Je fus pris de rage à mon tour. Ah! la mâtine I... Je t'aurais!... Célimène, va! tu ne m'échapperais pas!... Je ne savais encore comment je m'y prendrais, mais j'étais fermement résolu à employer toutes les voies et moyens qu'il fallait pour cela, fût-ce la violence. Il fallait que ce supplice eût une fin. Je ne vivais plus, j'écumais, et je me rongeais comme un lion en cage.

Je n'étais cependant pas sans avoir honte parfais de mon emportement. La belle avance, vraiment, que de pénétrer de force chez cette jolie fille! C'eût été parfait si je n'eusse voulu que me passer une fois une vive fantaisie et coucher avec elle. C'eût été excellent si j'eusse été certain qu'après l'avoir consciencieusement assaillie, mon envie eût été assouvie et ma guérison assurée. Mais était-ce le cas? Et où en serais-je après?... Hélas, non, ce n'était pas le cas, et je sentais qu'après ce serait pire encore qu'avant. Car je n'avais pas seulement envie d'elle, je l'aimais. II me la fallait tout entière et longtemps, oa pas du tout Un autre eût pu se déterminer à se l'asservir par des procédés administratifs que nous connaissions, nous autres Allemands, à se l'attacher comme esclave. Moi, non. Car non seulement je l'aimais, mais je voulais kse aimé d'elle. Les baisers que je lui donnerais, je voulais (qu'elle me les rendît II me la fallait amoureuse

et consentante. Ce n*est pas une esclave que je voulais :

c'était une maîtresse.

Je ruminais comme un malheureux et un demeat ces p«nsé€5 accablantes. Avec cette sacrée petite Française c'était de plus en plus la quadrature du cecle. Je voyais bien que rien au monde ne pourrait rne la concilier, rien, ni or, ni bijoux, ni toilettes, ni facilités de vie, ni même vivres" à discrétion ou sécurité absolue pour elle et les siens. Trop de haine nous séparait, trop de sang depuis dix-huit mois, trop d'horreurs commises par mes pauvres Allemands, pourtant si bons, au fond, et si loyaux, trop de meurtres et trop de crimes. Et quant à déplorer devant elle ces tristes fatalités, quant à m'en indigner ou à m'en hum.ilier, il n'y avait à attendre d'une semblable palinodie aucune modification dans son attitude, sinon que de doubler de mépris son animadversion.

Un jour de décembre, par une lumière perlée d'un soleil blanc, je me trouvais inoccupé chez moi, à méditer, un livre français entre les mains. Tandis que je lisais, j'avais dans les oreilles la voix de Juliette disant et interprétant la froide page imprimée qui était sous mes yeux, lui donnant la vie et la transfigurant de son talent. En même temps, je l'apercevais elle-même, par la fenêtre, qui aidait son oncle, dans le jardin, à semer une couche de légumes. Mon regard allait du livre, où j'entendais sa voix, au jardin, où sa robe haillcnneuse épousait ses mouvements souples. Le cerveau vide et flottant, l'imagination stérile, je na'obstinais vainement à poursuivre l'élaboration d'un plan d'opérations qui persistait à me fuir.

Son tablier de jardinier aux reins, une brouette devant Les jambes, je vis le vieux Lormeau remonter lentemeot vers ]h maiccn, î! Ic-^i^sait Juliette seule. Je pris une déci-

sion subite. Quand il eut disparu, j'ouvris ma portecroisée et je me dirigeai à grands pas vers la jeune fille. Marchant dans la terre meuble, je fus près d'elle qu'elle ne m'avait pas entendu. Elle eut un léger recul en m'apercevant.

— Mademoiselle, dis-je, vous avez paru me refuser, il y a quelques jours, la faveur de vous être utile. Je serais désolé que vous puissiez croire que c'était de ma part une simple formule de politesse. C'est sincèrement et très sérieusement que je vous offrais ma protection.

Elle resta un instant silencieuse, aiguisant une réponse, puis elle me cingla en plein visage :

— Et quel en serait le prix, monsieur?

Je cherchai aussi à mon tour, puis, enchanté d'avoir trouvé quelque chose de bien français, je répliquai avec une exquise galanterie :

— Le plaisir de vous voir sourire.

Les fausses rides oui entouraient les sourcils de Juliette se froncèrent et elle dit :

— Vous plaisantez, monsieur, je ne souris jamais.

— Vous devez pourtant sourire d'une manière charmante! fis-je, de mieux en mieux inspiré.

— Qu'est-ce qui vous le fait supposer?

— Vous êtes jolie, mademoiselle, très jolie, je le sais. Elle tressaillit.

— Moi, monsieur?

— Vous, mademoiselle, vous-même.

Un nouveau silence pendant lequel elle se ressaisit.

— Je l'étais, prononça-t-elle. Je ne le suis plus.

— Vous l'êtes toujours, m'écriai-je, vous l'êtes plu* que jamais. Ne niez pas, je le sais.

Prise alors d'inquiétude, elle s'exclama vivement : — ^ Vous m'avez fait espionner?...

— Mettons que je vous aie espionnée moi-même. Il n'importe, je le sais.

Elle porta les mains à sa figure et proféra d'une voix altérée :

— Que vais-je devenir, grand Dieu?... Quel nouveau malheur va s'abattre sur moi?...

— Ne vous désolez pas, mademoiselle, fis-je en m'efîorçant de cacher mon trouble. Aucun malheur ne se prépare pour vous et vous n'avez rien à craindre. Mais quelle étrange idée avez-vous de vous enlaidir aussi atrocement? Pourquoi ce maquillage dégradant et que signifie cette comédie incompréhensible?

— Incompréhensible? s'écria-t-elle. Comment, vous ne comprenez pas?... Vous ne savez donc pas que si j'avais l'imprudence de me montrer telle que je suis, je n'aurais pas assez de larmes pour pleurer l'abominable sort qui me serait réservé, pas assez de honte pour couvrir l'infortune dont je serais salie? Pourquoi je me cache sous cette enveloppe d'ignominie? C'est bien simple, monsieur. C'est pour tenter de sauver ma dignité de femme, c'est pour ne pas subir la violence de vos soudards.

Je reçus cette décharge sans sourciller. Il était certain que Juliette avait malheureusement raison, et je n'étais pas sans avoir dès longtemps soupçonné les motifs de sa détermination.

— Vous voyez donc, lui dis-je, que ma protection n« Vous serait pas superflue. Acceptez-la, mademoiselle. Elle vous permettrait de reprendre votre visage, que vous devez souflFrir indiciblemnt de torturer de la sorte. Sou«

la sauvegarde d'un ofHcier allemand, vous redeviendrez vous-même et ne courrez aucun risque.

— Excq>té, brava-t-elle, le risque suprême que me ferait courir cet officier allemand lui-même! Non, non, monsieur, c'est assez. Perdez-moi, si vous en avez la volonté, et puisque vous êtes maître de mon secret. Mais je ne veux rien vous devoir et je ne yeux rien vous donner.

Je sentis le sang me monter à la tête.

— Savcz-vous, dis-je, que je puis vous faire arrêter, que je puis vous faire jeter en prison ou déporter en Allemagne, que je puis, s'il me plaît, vous réquisitionner à mon service et user de vous à ma fantaisie? Cédez, je vous en conjure pour vous-même, né faites pas la mauvaise : vous serez heureuse et vous aurez tout ce que vous désirerez.

Je voulus lui prendre le bras. Mais elle se baissa rapidement, arracha de terre un plantoir, le leva audessus de moi comme un poignard et dit :

— Ne me touchez i>as, ou je vous tuel

Saisissant le poignet qui tenait l'outil et la désarmaial violemment, je m'écriai avec un rire sec :

— Stupidité I... Voiis voyez bien que je suis le plus fortl...

Puis l'étreignant à la taille et cherchant à approcher ses lèvres, je bégayai dans une passion concentrée :

— Juliette... vous m'affolez... Je vous aurai de gré ou de force I...

Elle se dégagea avec une éaergie sauvage, en criant :

— De force, jamais I.,. Car ^ cp n'c^ aè^ HPi^^ ^^ 3* tue, ce sera moi!...

Et elle s'enfuit avec rapidité.

LE feOUCltlER DE VERDUN 1Ô7

Je rentrai chez moi plein d'une rage sombre. Je trouvai sur ma table une lettre. Elle était timbrée de Goslar. Je ne l'ouvris qu'une heure après.

Dorothéa m'apprenait avec des transports de joie et de reconnaissance que ses règles avaient reparu. Dieu merci, ce n'était qu'un retard I...,

Gott set Dankt écrivait-elle, je suis maintenant délivrée de toute angoisse. Ohl quand j'ai vu sourdre ce sang béni, j'ai remercié le Seignexir de toute mon âme pour m'avoir permis de te faire plaisir, mon cher amour, sans en subir la conséquence par une cruelle épreuve. Quand j'aurai de vrais enfants avec toi, mon chéri, je me rappellerai toujours cette grande bénédiction de Dieu.

Je déchirai cette lettre, dégoûté.

Les nerfs en déroute, je sortis. La rue était pleine de soldats qui se hâtaient avec bruit vers la Kornmandantur. La plupart étaient sans armes, foule militaire égrenée et tumultueuse. Quelques sections de fusiliers équipés, des gendarmes et un assez grand nombre de policiers semblaient organiser un service d'ordre et maintenaient libre la voie principale. Un peloton de uhlans, lance au poing, formait une garde d'honneur devant la Kommandantur. J'aperçus le lieutenant de police Moral, en grande conversation avec un personnage en civil, coiffé et costumé de vert, que je ne connaissais pas.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je à MoraL

— ■• On attend Son Altesse Impériale, me répondit-il.

Son compagnon, un étrange et inquiétant individu à tête d'hyène, me dévisagea avec attention, comme 8i, ma Voyant pour la première fois, il voulait fixer mes trait» dans sa mémoire. J'appris peu après que et vilain museau n*étaît autre que le fameux Klein, inspecteur de la sûreté

à Berlin, attaché spécialement à la personne du Kronprinz.

Des hoch éclataient. Des présentations d*armes bruissaient. De divers côtés arrivaient minute après minute des automobiles trépidantes, qui déversaient des généraux devant le perron. Le bâtiment les engouffrait dans son vestibule dallé, qu'encadraient deux sentinelles du 98* bataillon de chasseurs.

Sur une recrudescence de hoch et dans une rafale de hourras frénétiques, je vis survenir par la route de Stenay une élégante torpédo rouge san^, conduite avec maestria par un jeune homme svelte. au visage étroit et allongé qu'ornait ime fine moustache, à Tair déluré et fanfaron, la casquette à bandeau rouge sur Toreille et la cigarette aux lèvres. Il portait l'uniforme de général et avait un chauffeur à côté de lui. L'intérieur était occupé par deux officiers d'état-major, dont l'un était le baron von Werthau, et par cinq magnifiques lévriers à long poil qui campaient décorativement sur les places du fond ou paradaient aux portières. Quand la voiture passa devant moi, je remarquai que la plaque était timbrée de la couronne royale de Prusse.

Après un virage savant, le prince sauta lestement à terre, laissant le volant à son chauffeur. Il s'élança en riant et en saluant de tous côtés sur le perron, suivi des deux aides de camp.

J'étais encore sous le coup de cette apparition et je me préparais à me mêler aux nombreux officiers qui envahissaient le rez-de-chausseé du bâtiment, lorsque je vis arriver sur moi, très excité, Max von Kubitz qui me dit :

— Mon cher, le €olonel v©u» cherche partout^ Venez vitcl..*

— Quy a-t-il?

— Il y a qu*on a besoin de vous... Le général vous demande... Mon cher, c'est extraordinaire... Figurez- vous...

Il m'entraîna dans le vestibule de la Kommandantur, où nous tombâmes tout de suite sur le colonel.

— Ah! vous voilai... J'allais envoyer chez vous. Dites donc, Hering...

Mais, sans me mettre encore au courant, le colonel s'élança dans une salle voisine, en s'écriant :

— H en Général!... H en General!... nous l'avons I... le premier-lieutenant est là!

Un instant après, je me trouvais en présence du général von Lochow, commandant le IIP corps, que j'avais eu l'honneur d'accompagner deux fois sur le front. Le général von Locliow m'apprit enfin ce qu'on attendait de moi, et c'était, en effet, une chose assez extraordinaire, comme avait dit le comte von Kubitz. Il s'agissait de remplacer à une séance de conseil de guerre, qui allait se tenir dans la grande salle de la Kommandantur, l'officier sténographe du prince, victime d'un accident qui s'était produit quelques heures auparavant et dont on venait seulem.ent d'avoir connaissance. Arrivé le matin à Dun, le malheureux officier avait eu l'imprudence de s'aventurer un peu trop près des lignes, et il avait reçu, selon l'expression du général von Lochow, « un bouquet de fusant par le travers de la gueule ». Il était soigné dans une formation sanitaire de l'avant, en attendant qu'il fût possible de le transporter à Stenay.

Ce qui fait le malheur des uns fait le bonheur des autres et la malchance de l'infortuné sténographe déterminait ma chance : telle fut au moins la conclusion du comte von Kubitz, et ce fut aussi la mienne.

Tout estait! par cette ôonjùncftire, je îne ans ave^ empressement aux ordres du général Ton Lochow. Nous montâmes aussitôt au premier étage et le général me fit entrer dans cette salle de la Kommandantur que je connaissais déjà, où il me présenta au major von Millier, chef de la maison militaire de Son Altesse Impériale. Je reçus rapidement les instructions nécessaires et je fus installé à un petit pupitre où, une main de papier devant moi el le stylcgraphe aux doigts, j'eus tout le loisir de suivre ce qui se passa et dont, bien entendu, je n*ai jusqu'à présent encore parlé à personne.

Le milieu de la pièce était occupé par une grande table que couvrait presque entièrement, en guise de tapis, une carte du front de Meuse au î /20.000^ allant de la forêt d'Argonne à la Woëvre et de Dun aux Eparges. La suite des positions françaises et allemandes y était figurée, les premières en bleu, les nôtres en rouge. As&is ou debout, fumant de gros cigares ou tétant de riches pipes d'écume, discutant par petits groupes ou, penchés sur la table, promenant des doigts épais sur les fines courbes de la carte, une trentaine d'officiers généraux remplissaient la salle de bruit, de fumée et d'importance. Il y avait là le général-lieutenant Schmidt von Knobelsdorf, chef d'Etat-Major de Son Altesse Impériale le Kronpriftz, le généraJ de l'infanterie von Mudra, tout grisonnant, à la moustache tombante et au petit menton proéminent, le général de l'infanterie von Strantz, comr mandant le détachement d'armée de la Woè'vre, le général-colonel von Falkenhausen, commandant le détachement d'armée de Lorraine, le général de l'artillerie von Gailwitz, à la courte barbe poivre et sel taillée en pointe, commandant le corps de rcscryc de la Garde, le général

it Vhifdtnkena von François» au manque én^rgî^c «t régulier, CGupé d'une épaisse moustache, le général ée l'inf-anterie von Deimling, commandant le XV® corps, le générsJ de la cavalerie baïon von Gebsattel, commandant le III® corps bavrois, le général-lieutenant baron von Liittwitz, sec, maigre, ridé, parcheminé, à l'aspect de momie, et notre admirable chef le général de l'infanterie von Lochow, au front bosselé, aux sourcils blancs, à la courte moustache blanche, comanandant notre brillant IIÎ* corps, dont une division, la sixième, était alors en Serbie. Les deux seuls personnages de cette solennelle assem'blée qui ne fussent pas généraux étaient le major von Millier et le capitaine baron von Werthau. Celui-ci eut l'obligeance de me reconnaître et m'adressa un petit signe amical.

La porte s'ouvrît Tout le monde salua. Le générallieutenant Kronprinz Wilhelm faisait cavalièrement son entrée, sa cigarette à la lèvre, son épée sous le bras et ses gants d'automobiliste au poing. Il serra avec alacrité de nombreuses mains, lançant à droite et à gauche de rapides paroles, sur un ton vif et joyeux.

Il était accompagné d'un général de haute taille, distingué, froid, compassé, au grand front lisse sous un boudin de cheveux gris, aux larges yeux curieusement sinueux, au long nez de mouflon sur une grosse moustache aux pointes à peine esquissées, et à qui il n'eût fallu que la perruque blanche pour lui donner l'aspect d'une figure militaire du temps de Frédéric II. C'était le général de l'infanterie Erich von Falkenhayn, chef de l'Etat-Major Général de» années en campagne, ministre de la Guerre.

Le KroE^riuz s*ay£n(ja vers le milieu d'un de« longs

côtés de la table, où un fauteuil avait été réservé, cl avant de s'asseoir, parcourant du regard, comme pour s'orienter, la carte étendue devant lui, dit, en repérant avec la poignée de Tépée les points qu'il reconnaissait :

— Ah! ah!... bien, bien... nord... sud... la Meuse... J'y suis!... Montfaucon.. Béthincourt.. très bien... Forges... Haumont... Beaumont... Jumelles... C'est parfait!...

Puis, s'adressant au général von Falkenhayn, qui avait pris place en face de lui :

— Et maintenant, allez-y. Excellence!... Nous vous écoutons. Et surtout, soyez clair.

Dès ce moment, je m'apprêtai à noter religieusement tout ce qui allait se dire, jusqu'aux moindres paroles, candis que le général von Falkenhayn se levait lentement, son boudin de cheveux atteignant presque le cadre d'où le portrait du Kaiser contemplait cette scène de ses yeux chromoîithographiques.

— Altesse Impériale, Messieurs les Généraux, fit la voix sombre de Falkenhayn, je vous ai convoqués à cette Inspection d'étapes de la V® Armée pour vous communiquer les résolutions qui ont été prises, concernant la suite de la campagne, par la Direction Suprême de l'Armée et son Chef souverain. Sa Majesté l'Empereur et Roi. Avant d'aborder l'exposé de la situation stratégique, il convient de vous faire connaître les considérations d'ordre politique qui la dominent. L'Allemagne est actuellement dans la pleine forme de sa puissance militaire et se trouve en mesure de résister indéfiniment à tous les assauts. Sa carte de guerre, déjà magnifique, pourrait à la rigueur lui suffire. Bien que nos principaux ennemis ne soient pas encore abattus, incapables qu'ils sont de nous reprendre le moindre pouce carré de nos conquêtes.

lÈ BOUCHER DE VERDUN î''?i

nous n'aurions qu'à nous maintenir sur une défensive désormais invulnérable pour lasser leur slupide patience et nous autoriser à considérer, dès maintenant, la guerre comme militairement gagnée.

— Elle est gagnée! décida le Kronprinz d'un ton dégagé.

— Elle serait gagnée, en effet, si la situation économique était aussi brillante que la situation militaire. Mais c'est là. Messieurs, pour employer une expression triviale, c'est là que le bât nous blesse. La guerre, qui devait être foudroyante et courte, se prolonge. Le peuple allemand souffre; il commence à murm.urer.

Le Kronprinz laissa échapper un geste d'impatience.

— Les denrées se raréfient, continua le général von Falkenhayn; 'la fam.ine nous guette. Vous ne vous en apercevez pas, Messieurs, Tarmée ne s'en aperçoit pas, car toutes les ressources du pays sont mises à sa disposition. Les classes riches ne s'en doutent pas non plus, sinon par les prix qu'elles paient. Mais les soixante millions d'Allemands qui restent le savent et ne le ressentent que trop. Il est vrai que nos stocks sont encore considérables et que noire merveilleuse organisation fait des miracles. Mais à l'impossible nul n'est tenu et il n'y a pas de miracles qui prévalent contre un fait. Or, le fait, c'est que le sol allemand ne psut pas nourrir le peuple allemand. Le sol allemand est insufFisant et le blocus nous ronge. Je sais que la bienveillante neutralité des pays non belligérants qui nous entourent n'a cessé de nous apporter un précieux cor-cours. Grâce aux neutres, nous pouvons tenir penQ3.nt une année encore. Mais les neutres sont eu.^:mêmes victimes du blocus. Un jour viendra où, menacés ^ussi dajas leur alimentation, ils devront cesser leurs exporta

tations. Ce jour-là, ce sera l'inconnu, et ce sera peut-être le désastre... le désastre dans la victoire!... Put-on jamais concevoir perspective plus tragique?...

Les généraux §e regardaient soucieusement. Schmidt von Knobelsdorf, von Mudra, von Lochow froissaient avec perplexité leur moustache, tandis que von Liittvvitz, qui n'en avait pas, se grattait la narine d'un index nerveux.

— Nous nous voyons donc contraints, prononça fortement Falkcnhayn, de reprendre l'o^ensive et de chercher coûte que coûte une décision.

— A la bonne heure! s'écria le Kronprinz. Une décision, ça me va!... Ecoutez, Messieurs.

Tous s'immobilisèrent dans un silence plus attentif» On allait enfin savoir ce qui avait été résolu en haut lieu.

Le chef de T Etat-Major Général poursuivit :

— Il était à la vérité beaucoup plus facile de reconnaître qu'une décision de la guerre devait être cherchée et obtenue dans le plus bref délai, que de détenniner où et comment devait être réalisée cette décision. C'est à quoi le Commandement Suprême de l'Armée a dû mûrement réfléchir, examinant avec le plus grand soin les différents plans d'opérations possibles, évaluant scrupuleusement leurs avantages et leurs inconvénients. Exploitant notre offensive triomphale de cet été en Russie, nous pouvions d'abord songer à nous emparer des immenses territoires prodigieusement fertiles de l'Ukraine et de la Volga. Ce plan, à première vue séduisant, a été rejeté. En raison de !a température et de la nature du sol, aucune ofïen:ive dicisive dans l'Est ne saurait être exécutée avant le courant d'avril. De plus, les com^munications dans cette direction sont loin d'être suffisantes. Il nous

faudrait, pour h conquête et l'occupation d'aussi vastes régions, une armée de deux millions d'hommes, dont l'état de notre recrutement nous interdit la levée, sans compter un cadre d'un demi-million de civils pour organiser le p^ys et faire travailler la population. L'opération fût-elle praticable, que les résultats n'en seraient atteints qu'à trop longue échéance. Nous avons également exclu, pour des motifs analogues, les entreprises en Orient. A Salonique, au canal de Suez, dans l'Irak, des succès seraient sans doute retentissants, mais on ne pourrait en attendre un effet réellement décisif, ainsi que l'espèrent les partisans d'une marche vers les Indes, à l'exemple d'Alexandre, ou d'une attaque sur l'Egypte, à l'instar de Napoléon. Nos alliés turcs ne disposent pas des moyens nécessaires et, toujours en raison des mauvaises communications, nou^ sommes hors d'état de leur en fournir. Nous avons écarté, d'autre part, le plan préconisé par notre alliée l'Autriche- Hongrie, lequel était d'écraser l'Itailie. Nous avons fait comprendre à l'Autriche que si la mise hors de cause de l'Italie lui était avantageuse, elle n'aurait pas d'influence immédiate sur l'ensemble de la guerre, que l'Angleterre et la France ne seraient sans doute pas fâchées de voir sortir de l'affaire un associé qui rend si peu et qui exige tant, et que, dussions-nous lui envoyer notre pied jusque dans le bout de sa botte, cela n'avancerait pas d'un pas la décision.

Arrivé à ce point de son exposé, le général von Falkenhayn souffla un moment, tandis que ses auditeurs ruminaient silencieusement ses paroles, s'efforçant de conjecturer ou soupçonnant déjà où il allait en venir. Agité d'une sorte de frétillement nerveux, le Kronprinz allumait cigarette sur cigarette*

Pas plus que ses subordonnés, l'impérial commandant du groupe d'armées ne paraissait encore initié aux conceptions du Grand Etat-Major. Aussi, quelle que iiit son envie d'intervenir, s'abstenait-il par prudence de toute observation. Mon regard se reposa un instant sur la belle figure calme et intelligente du baron von Werthau. Je me rappelai alors ce qu'il nous avait dit, sur la terrasse de Dun, du Kronprinz et de son peu d'autorité militaire. Le général-lieutenant Kronprinz Wilheini n'avait pris sans doute aucune part aux conférences de Mézières.

Les fronts excentriques ainsi éliminés, Falkerihayn expliquait maintenant que la décision envisagée ne pouvait être acquise que sur le front occidental. ?vlais où? Dans les Flandres, au nord de la croupe de Lorette, la constitution du sol interdisait jusqu'au printemps les entreprises de grande envergure. Au sud de cette croupe, de l'avis des chefs qui y commandaient, il faudrait au moins trente divisions. Or, il nous était impossible de réunir de pareils électifs sur un seul secteur, sans dégarnir dangereusement de réserves le reste du front Au reste, les échecs subis récemment par les Français en Champagne et par les Anglais et les Français en Artois dans leurs assauts en masse démontraient que la méthode de la bataille frontale devait être proscrite. En supposant, contre toute vraisemblance, que le but de l'opération fût atteint, à savoir l'expulsion des Anglais du continent et le refoulement des Français derrière la Somme, la décision ne serait pas obtenue pour ceia. La France ne serait pas grièvement atteinte et l'Angleterre continuerait à s'obstiner. Il faudrait alors monter une nouvelle opération, pour laquelle il était douteux que l'Allemagne disposât encore des forces nécessaires.

Tout cela bien établi, la solution s'imposait. C'était de choisir une zone nettement limitée, d'une importance vitale pour la France, où, avec un maximum de moyens matériels et un minimum d'effectifs, on pût frapper la France à mort. Privée de son meilleur soldat, l'Angleterre serait bien obligée ensuite de mettre les pouces.

— Goti strafe England! ponctua le Kronprinz. Deux objectifs, d'après Falkenhayn, remplissaient pré-

cisém.ent ces conditions : Bel fort et Verdun. Toutefois, exposa-t-il, c'était Verdun qui méritait la préférence. Il en donna des raisons morales, stratégiques, tactiques et manceuvrières. Il ne négligea pas non plus d'indiquer qu'au point de vue purement défensif l'existence d'un point d'appui français aussi puissant que Verdun, à vingt kilomètres des principales voies de communication allemandes, constituait un danger d'une telle importance que sa simple suppression devrait être considérée comme un succès militaire de premier ordre.

La seule raison qu'il oublia d'invoquer, bien qu'elle eût apparemment exercé son influence sur les délibérations du Grand Quartier, c'était le prestige que la prise de Verdun, la célèbre forteresse française, vaudrait à l'héritier du trône et la gloire immortelle que cet exploit grandiose lui assurerait dans l'histoire. Le laurier qu'il n'avait pu cueillir en 1914, 1916 le lui tendait.

— Et quand serons-nous à Paris? demanda le Kronprinz.

Falkenhayn répondit :

— Un mois après le commencement de notre attaque, si tout va bien. Votre Altesse Impériale pourra faire son entrée à Babylone.

Sortant de ieur mutisme déférent, les généraux se

mirent alors, les uns après les autres, à poser des questions, à solliciter des compléments d^informatîon, ayant trait pour la plupart à des points d'ordre tactique. Quand aurait lieu l'offensive? Par où? Sur quels secteurè? Quels seraient les corps et les divisions qui attaqueraient? Quelles seraient les réserves?

Falkenhayn répondait, mais pas à tout. C*èst ainsi qu'il évita de se prononcer sur l'époque de To^ensive, qui dépendait de circonstances non encore appréciables. Pour le reste, voici quel fut l'essentiel de ses explications.

La région fortifiée de Verdun formait dans nôtre front un saillant qui pouvait être attaqué par troîè côtes : par îe nord, par le sud ou par Test. L*esealade deè côtes abruptes de Meuse, en partant de la plaine de Woevre, souvent marécageuse, était trop difficile pôur pouvoir être envisagée comme opération principale. L'organisation de l'attaqwe par le sud devait être encore plus résolument écartée, les montagnes y étant dépourvues de routes et couvertes d'épais fourrés qui lès rendaient presque infranchissables à de gros coïps de IrôUpes et à leurs convois. Seul restait à considérer Comme basé de Topérâtion le terrain situé au nord, sur les deux rives de h Meuse, du pied de l'Argonne à Touèst aux bas-fônds de rOrne à l'est. Sa largeur était dé quarante à cinquante kilomètres. Mais pour l'utiliser dans toute son étendue, il était nécessaire d'engager beaucoup plus de troupes et de matériel d'artillerie que nos disponibilités nt le permettaient. Il y avait en conséquence à choisir entre îa rive droite et la rive gauche de la rivière pour le départ de l'offensive. C'est sur la rive droite que «*était arrêté le choix de l'Elat-Major Général, pour de multiples coû- «idérations que le général von Falkeahayn résuma avec

une a<imirable lucidité. C'était, d'ailleurs, ajouta-t-il, le plan même qui avait jadis été conçu et préconisé par le maréchal von Haeseler.

A ce nom, le Kronprînz ne put s'empêcher de faire une grimace significative.

L'angle aigu, expliquait Falkenhayn, formé par 1« front ennemi au nord-est du fort de Douaumont, pouvait, dès le début, être enveloppé avec une facilité qui ne se rencontre que rarement dans la guerre de position. La configuration du terrain ne favorisait pas de la même manière les opérations sur la rive ouest. Certes, il ne fallait pas méconnaître le danger d'être pris de flanc, pendant la marche en avant, par les pièces de l'ennemi postées sur l'autre rive. Mais avec une progression rapide et bien coordonnée de l'artillerie lourde mobile, la situation se retournait et c'est nous qui prenions de flanc les lignes françaises de la rive gauche. Il suffisait pour cela d'une avance de quelques kilomètres. Devenues intenables, les lignes de l'ouest s'e^ondraient à leur tour. Les ponts de la Meuse étaient bombardés. Toute l'armée française de la rive droite était cueillie dans le coup de filet d'un nouveau Sedan. Verdun était emporté. Les côtes de Meuse tombaient jusqu'à Saint-Mihiel. Une immense brèche de soixante kilomètres disloquait le front français* La voie s'ouvrait large et triomphale sur la Champagne et l'Île-de-France avec, comme objectif ultime, Paris.

L'enthousiasme suscité par ces brillantes perspectives fut considérable. Le Kronprinz félicita Son Excellence. Les généraux se levèrent avec ensemble pour pousser un triple hoch! Chacun était anxieux de connaître les corps qui auraient l'honneur de donner cette formidable poussée.

Falkenhayn se décida à les énuméref. Ce seraient, sur

la rive tIroiLa, le IIP corps, les V" et VIF de réserve. Je XVIIP corp? et une partie du XV^ soit neuf divisions; sur la rive gauche, le VP corps de réserve, la 2^ division bavaroise, la 22® de réserve et la 192® brigade; en Woëvre, une division du XV^ corps. Six divisions tiendraient la région d'Etain à Saint-Mihiel ; la 5'^ de landwehr, la 33® de réserve, le V® corps et le IIP bavarois. Enfin, un certain nombre de divisions, sept à dix, seraient groupées en réserve derrière le front. Les neuf divisions d'assaut étaient absolument reposées et particulièrement instruites. Chacune d'elles occuperait un secteur d'attaque de moins de deux kilomètres.

Cette distribution des rôles produisit la plus vive agitation parmi les généraux, et pendant un bon quart d'heure on ne s'entendit plus. Von Falkenhausen, von Gallwitz, von Lochow, von Mudra, qui étaient les plus autorisés, discutaient âprement.

S'abstenant, quant à lui, de formuler aucune critique ou de poser aucune question, le Kronprinz, qui faisait fonction de président, adjugeait volontiers la parole à ceux qui lui semblaient désireux de nourrir le débat ou qu'il croyait aptes à l'agrémenter. Son chef d'Etat-major était de ceux-là. Aussi, dès que le bruit se fut un peu apaisé, entendit-on jaillir la voix de ténor léger du prince :

— Vous avez quelques observations à présenter, Knobelsdorf? A vous la main!

Schmidt von Knobelsdorf dressa sa haute corpulence :

— Je ne la tiendrai pas longtemps, Altesse Impériale. Je demanderai seulement à Son Exce'lence le général vcn Falkenhayn quelles mesures il compte prendre pour empe-

LC ÈOUCHIA DE VERDUN 201

cher les Français d'amener des renforts au moment où nous attaquerons.

— Silence! silence. Messieurs! jappa le Krcnprinz, comme pour souligner l'importance de la question.

— Vous savez comme mioi, m.onsieur le général-lieutenant, répondit alors Falkenliayn, que les Français ne disposent que d'une seule voie ferrée à écartement normal, la ligne de Œaîons à Verdun. Ils auraient dû depuis longtemps construire le raccordement de Revigny, pour remplacer la ligne de Saint-Mihiel qu'ils ont perdue. Ils ne l'ont pas fait.

— Quelle imprévoyance! s'écrièrent plusieurs généraux.

— La ligne Qiâlons- Verdun, qui est sous notre feu, sera coupée par le canon entre Aubréville et Dombasle dès les premières heures de l'offensive. Les Français n'auront donc plus pour s'alimenter que le petit chemin de fer Meusien, à voie étroite, d'une insuffisance ridicule. Comment, dès lors, recevraient-ils des renforts, sinon au compte-goutte?

Des rires accueillirent cette boutade.

— Ils pourraient en amener par avance, objecta Schmidt von Kncbcîsdorf, car les Français ne seront pas, j'imagine, sans s'apercevoir de nos préparatifs, si bien dissimulés qu'ils soient.

— Ils ne s'en apercevront pas ou ils s'en apercevront trop tard, répliqua Falkenhayn. Nous ne ferons venir les gros d'infanterie qu'au dernier moment. Le transfert d'une douzaine de divisions ne constitue d'ailleurs pas un trafic extraordinaire, et c'est encore là un des avantages d'un secteur d'attaque étroit. Quant à la concentration d'artillerie, qui est notre atout capital, — et sur ce point, mou^

sieur le général-lieutenant, je n'ai rien à vous apprendre, puisque c'est vous qui présidez à cette concentration avec un talent auquel je me plais à rendre hommage. — elle s'opère et continuera à s'opérer de nuit ou sous le Couvert des bois. Soyez sans crainte. Messieurs, la muscade passera.

— Très drole! très drôle! applaudit le Kronprinz, Knobelsdorf, vous êtes collé.

— A ma grande satisfaction, Altesse Impériale!

- — J'ajoute, reprit Falkenhayn pour achever son triomphe, que nous ferons, pendant les semaines qui précéderont immédiatement la bataille, des feintes sérieuses sur tout le front, de manière à interdire à l'ennemi le moindre soupçon sur le lieu véritable de l'offensive. La lîï® armée s'engagera en Champagne, la II® donnera sur la Somme, nous attaquerons en Artois, en Flandre, en Alsace. Lorsque sonnera le signal de l'assaut décisif sur la région fortifiée de Verdun, nous n'y trouverons, seîon toute certitude, que les troupes que nous y connaissons déjà, maigres effectifs bien loin, comme vous le savez, d'être de premier ordre : ime division et demie sur la rive gauche, deux divisions et demie sur la rive droite, de la Meuse aux Eparges, un corps vers Saint-Mihiel, une division en ré-serve à Verdun, une autre à Tillambois, en tout sept divisions pour tenir tête à nos dix-neuf magnifiques divisions de choc, sans compter nos réserves; nous n'y rencontreons qu'une ligne de tranchées médiocrement fortes, l'incurie française ayant jugé inutile d'aménager des positions de soutien, et, pour répondre à nos milliers de canons, dent plusieurs centaines d'obusiers aux calibres énormes, qu'une artillerie insuffisante, ne comportant, en fait de pièces lourdes, que îes six tourelles de 155 des

forts, quelques anûts-lrucs sur voie étroite de 1 20 et 155 court, trois <:anôns de 155 long, quatre canons de marine de 140 voguant sur le canal, deux obusiers de 200 et un seul canon de 305. Nous écraserons tout cela. Ce ne sera pas une bataille, Messieurs, ce sera un ouragan.

Après avoir fauché d*un geste large toute la partie française de la carte, le général von Falkenhayn se rassit au milieu d'un grand enthousiasme.

— L'affaire est dans le sac! glapit joyeusement le Kronprinz. Ce sera la plus grande ruée et le plus colossal bain de sang de Thistoire. Messieurs, un hoch à Sa Majesté!

Un nouveau tonitruement répon<iit à cette invitation. Les solives du plafond en résonnèrent et le cadre de Sa Majesté en trembla soiis son clou, comme pour manifester lui aussi son allégresse.

La séance avait duré trois heures d*horloge, et mon poignet commençait à se paralyser.

Le Kronprinz ïa leva, puis il se disposa à prendra congé.

— Quand verrez-vous l'Empereur? demanda-t-il à Falkenhayn.

— Demain matin. Altesse Impériale.

— Veuillez lui faire part. Excellence, de mes respectueux compîiments et de ma profonde satisfaction.

Il jeta ensuite un coup d'ceil de mon côté, échangea quvîlques mots avec le baron von Werthau et j'eus Tim- Sîense émotion de voir Son Altesse Impériale s'avancer /ers moi, tandis que je me figeais dans une attitude ;mpeccable.

— Premier-lieutenant... Hering... je crois?...

— Ohsrleutriant Her'ing, KaUcrliche Hohçit!

— Charmé. Vous aurez l'obligeance, premier-lieutenant Hering, de me préparer six copies de votre sténographie.

— A vos ordres. Altesse Impériale. Je les ferai parvenir dès demain à Votre Altesse Impériale.

— Non, non, monsieur... Ceci est strictement secret et vous ne confierez vos copies à personne. Vous me les apporterez vous-même à Stenay, oij vous me les remettrez en mains propres. Vous y joindrez l'original de vos notes, qui ne doit pas rester par devers vous et que je détruirai en votre présence.

Sur quoi, suivi de ses dtux aides de camp et dans l'ovation de ses généraux, Wilîy se retira pour aller rejoindre sa torpédo rouge sang et ses lévriers.

Rentré chez moi, je dépêchai Schmutz au bureau pour me rapporter une machine à écrire. Je passai la nuit au travail.

Dans la chambre voisine, Juliette Rossignol dormait... ou ne dormait pas. Peut-être écoutait-elle mon léger tapage nocturne...

Je ne pus m'empêcher d'aller deux ou trois fois coller mon oreille à la paroi. Mais je n'entendis rien, pas miême son souffle enchanteur, sinon dans mon imagination. Ma colère contre elle se calmait par suite de l'épuisement nerveux que me causait ma tension d'esprit. Vers cinq heures du matin, mes copies terminées, je m'étendis sur mxon lit pour prendre un peu de repos.

A neuf heures, une magnifique automobile d'Etatmajor ronflait devant la maison. Sanglé dans mon plus bel uniforme, pommade, astiqué à fond, superbe, je sortis.

LE fiOUCHER DE YERTHn-i ÎOS

Je rencontrai Juliette ckns le vestibule. Je la saluai avec ostentation et, pour lui donner une haute idée de mon importance, je lui dis :

— Vous vous demandez sans doute où je vais, mademoiselle? Permettez-moi de me faire un plaisir de vous l'apprendre. Je me rends à Stenay, où je m'en vais voir personneIIen:.ent son Altesse Impériale.

Les yeux de Juliette battirent et une expression étrange modifia ses traits.

— Le Kronprinz? murmura-t-elle.

— Parfaitement, mademoiselle : Son Altesse Impériale le Kronprinz d'Allem.agne.

Je montai solennellement dans la voiture, dont une ordonnance d'Etat-major m'ouvrait la portière. On démarra. Je me retournai. Droite sur le seuil, énigmatique et fixe, la jeune Française suivait mon départ d'un regard singulier»

Mt

Noël. Je passai la sainte soirée au casino du Grand- Cerf, où, à défaut de sapin illuminé, nous nous contentâmes des feux de la plus flamboyante ébriété. Que d'événements en un an! Je me rappelais mon précédent Noël, fêté joyeusement à Hadle, entre mes parents, mes sœurs, ma chère Dorothéa, le professeur Anton Gliicken et le pasteur Heiligeland. Qui m'eût dit qu'un an plus tard, à pareille date, je célébrerais Jésus au bord de la Meuse, en compagnie du comte Max von Kubitz, le grand dolichocéphale blond, et à la veille peut-être d'une des plus formidables batailles des temps modernes? Qui m'eût dit que j'aurais eu l'hormeur de faire la connaissance de Son Altesse Impériale le Kronprinz, auquel j'aurais remis en main propre le fruit d'une nuit de travail, qu'il m'en aurait remercié en termes aimables, ajoutant qu'il serait heureux de me revoir et qu'il aurait peut-être l'occasion de faire appel à mon concours? Qui m'eût dit surtout qu'après avoir obtenu les faveurs de la plus adorable des fiancées de l'Allemagne, au lieu de lui être désormais uni par les liens éternels de la fidélité germanique, je ne songerais qu'à lui substituer dans mon cœur l'image perfide d'une étrangère, amoureux fou que je serais devenu des charmes ensorcelants et jusqu'ici cruelî^ d'une actrice française?...

LX BOUCtiLR DE VERDUN 207

Noël 1914! Noël 1915!... Où serak-je et où en serais-je à la Noël de 1916?... Peut-être mort, enseveli sous un tertre miltaire ou pourrissant dans un trou d'obus, ce qui mettrait fin à tout!...

Les troupes commencèrent à affluer dès les premiers jours de janvier. On ies voyait débarquer de nuit à Dun ou îe long des lignes embranchées à Spincourt, par trains interminables se succédant de deux en deux heures. A la lueur sourde des lampes à huiîe lourde, les hommes dégoulinaient des portes, se groupaient, sac au dos, devant les wagons, puis, sur un coup de sifflet, partaient silencieusement par escouades, dans les étincelles des briquets et les points lumineux des pipes; pistinées de sabots ombrageux, les rampes mobiles sur longrines dégorgeaient les fourgons de leurs chevaux, à grands coups de bottes et à grands tiraillements de brides des palefreniers; suspendues aux poulies de déchargement, les voitures régimentaires débarrassaient les trucs; progressivement, sans arrêt, échelon par échelon, les colonnes se formaient, s'allongeaient, s'enfonçaient dans ies routes noires.

La 5® division arriva de Champagne en trois fractions : la 1 0^ brigade d'abord, puis notre régiment, le 48^, enfin le 1 " brandebourgeois. La 6® division, qui avait fait la campagne de Serbie, rejoignit par les routes du nord, après deux mois de repos dans la région de Mangiennes. Au fur et à mesure de leur arrivée, ces troupes gagnaient les cantonnements que nous leur avions préparés entre Damvillers et Réville. L'Etat-Major de la V® armée établit son poste de commandement à Damvillers et celui du IIP corps, avec le général von Lochow, se fixa quelques kilomètres plus au sud, à Ville-devant-Chaumont.

C'est là désormais que je résidai le plus souvent, nos

20â LE BOUCHER DE VERDUN

services y ayant été transférés. J'occupais à Ville une petite chambre avec un lit de camp dans une maison de paysans à moitié détruite. Pas plus à Ville qu'à Damvillers il ne restait aucun habitant français, le peu de population qui avait pu y subsister jusqu'ici ayant été évacué. J'avais cependant conservé mon installation de Dun chez les Lormeau, et le confort du logis n'était pas le seul mobile qui me poussait à y revenir aussi souvent que l'occasion s'en présentait. Je n'étais plus seul à y être domicilié. Sommairement aménagées par la Kommandantur, les chambres du haut étaient continuellement habitées par des militaires de passage. Inquiet de ce va-et-vient et mû par je ne sais quel sentiment, j'avais obtenu du bureau des logements et du sergent Flachsmann que la chambre à coucher des vieux Lormeau, qui était au-dessus de celle de Juliette, ne leur fût pas enlevée. J'avais d'ailleurs la satisfaction de constater que la jeune Française demeurait plus laide et plus réservée que jamais.

Peu à peu, les contingents qui tenaient les tranchées depuis 1914 cédaient la place aux troupes fraîches et étaient ramenés en arrière. L'abondance régnait; on suralimentait les hommes. Tous les signes d'une offensive imminente s'accumulaient. Mais nous continuions à être dans la plus grande ignorance sur le moment précis où elle se déclencherait.

Cependant, les feintes annoncées par le général von Falkenhaj'n se produisaient. Le 9 janvier, la lîl® armée attaquait à Maisons-de-Champagne avec trois divisions en formations massives, après bom.bardement par obus asphyxiants; le 23, la VP armée se battait à Neuville; le 24, Nicuport. en Flandres, recevait 20.000 obus; l«

28, nous opérions en Artois, sur dix kilomètres de front; le même jour, nous remportions un succès à Frize, au sud de la Somme; le 8 février, c'était à Vimy; le 12, à Sainte-Marie-à-Py; le 13, le détachement d'armée Gaede réussissait une poussée dans les lignes françaises en Alsace ; Le 1 6, nous foncions sur les Anglais dans le secteur d'Ypres et, le 20, sur les Français dans celui de SoucKcz. Partout, sur toute l'étendue des fronts, de la mer à Belfort, le tonnerre des canons se déchaînait, la foua'.e tombait et l'enfer des incendies rougeoyait, partout, sauf dans ce paradis astucieux cîe Verdun, grouillant de troupes r.t d'une artillerie muet'ce, sous la ramure paisible de sev forêts. Et pour mieux tromper l'ennemi, nous n'avions pas tracé de parallèles clc départ.

Le temps, malheureusement peu favorable, £t remettre plusieurs fois le grand jour. Une pluie incessante détrempait le terrain; le brouillard noyait les avions et aveuglait les observatoires des batteries; la Meuse avait débordé. Prévue pour le 1 0, puis pour le 1 2, l'attaque fut encore remise le 13. Le 14 février, une proclamation de l'Empereur fut distribuée aux troupes.

Ich, Wilhclm, sehe das deutsche Vatcrland gczivunijr.n sur Offensive uherziigehen... Je vois la patrie allemande contrainte de passer à l'ofiensive. Le peuple aspire à la paix. Pour avoir la paix, il faut terminer rapidement la guerre par une victoire essentielle. C'est à Verdun, cœur de la France, que vous recevrez le prix de vos efforts. Incapable de résister au feu écrasant de notre artillerie, l'ennemi ser;. pulvérisé devant vous et vous n'aurez plus qu'à avancer au pas de parade. Pour Dieu, pour l'Eînpereur, pour la Patri soldats allemands, levez-vous pour la dernière bataille : Moi, Wilhelm. je donne l'ordre à mes armées de se porter à l'assaut de la forteresse de Ver-jun.

Mais d'autres jours suivirent, le temps était encore plus détestable et Tordre resta en suspens. Et comme si les Français se doutaient de quelc^e chose, le tir de leur artillerie se fit plus actif. Nous ne quittions plus les abris. Très énervé et pris de sinistres pressentiments, non pour notre victoire, certaine, mais pour moi-même, je voulus revoir Dun encore une fois. Je profitai d'une automobile qui s'y rendait. C'était le 19 février. Il neigeait.

Revenu dans cette demeure, rentré dans cette chambre qui m'était déjà si familière et où, peut-être pour la dernière fois, je n'avais qu'une heure à rester, je me sentis sombrer dans une sorte de dépression désespérée. L'angoisse de la mort me saisit. Où était le courage avec lequel j'avais affronté la bataille de la Marne? Je n'étais pas un lâche et je ne me reconnaissais plus. Sans doute subissais-je ce phénomène de psychose si fréquent, avais-je entendu dire, chez ceux qui avaient déjà été blessés. Des larmes jaillirent d'entre mes paupières, tandis que je rédigeais pour mes parents une lettre destinée à être laissée, cachetée, sur mon bureau. J'hésitai à en préparer une semblable pour Dorothéa. Il fallut cependant me résoudre à l'écrire. J'entendais au-dessus de moi remuer des pas bottés. Dans la chambre voisine, nul bruit, nulle présence : Juliette ne s'y trouvait pas. Je regardai le jardin, tout blanc, où je l'avais si vainement abordée. Les branches y croisaient des arceaux cotonneux. La Meuse était invisible, voilée par les flocons.

Prêt à repartir et ma porte fermée, j'allai frapper chez les Lormeau. Le vieillard m'ouvrit. Juliette était là.

Il y eut un instant d'émoi à mon apparition. Puis Juliette se ressaisit, s'avança vers moi, me tendit la main et me dit :

Ll BOUCHER DE VERDUN 211

— Je sai* ce que vous avez fait pour mon oncle et ma tante. Je vous en remercie.

— C'est peu de chose, mademoiselle, répondis-je, et il n*eût tenu qu'à vous que j'en eusse fait davantage. Croyez du moins que je me sens encore confus de m'être montré quelque peu brusque à votre égard. Mais j'espère que vous m'avez pardonné mon incivilité. Recevez en tout cas, aujourd'hui, mademoiselle, l'hommage que je dois à la dignité de votre caractère, comme celui que je me plais à adresser encore au charme de votre personne.

— Je reçois le premier, fit-eile.

Je m'inclinai. Puis je remis au vieux Lorrneau la clef de ma chambre en lui recommandant de n'y laisser pénétrer personne, en dehors de sa fem.îne et de Juliette, qui était autorisée à se servir des livres de la bibliclhèque.

— Si la Kommandantur demande cette chambre, vous la refuserez. Si la Kommandantur insiste, vous répondrez: « Ordre de l'Etat-major du IIP corps d'arm.ée. » Vous ne me reverrez sans doute pas avant un certain temps, peut-être mSme, ajoutai-je lugubrement, ne me reverrezvous jamais.

— Une bataille? interrogea le vieillard dont la barbiche s'agita.

— ...Souhailez-moi bonne chance.

— Je ne vous souhaiterai pas bonne chance, répliqua le vieux Français sourdement, pas plus à vous, monsieur, qu'à votre pays... Vive la France! gronda-t-il.

— Et vous, mademoiselle, fis-je avec un attendrissement insurmontable et presque ridicule, ne me direz-vous pas un mot de bon augure, ne ferez- vous rien pour moi?

— Que désirez-vous? demanda Juliette.

— J.e voudrais un souvenir de vous, suppliai-je. Ne

2f2 LE BOUCHEX DE VERDUN

me le refusez pas... Donnez-moi une boucle de vos cheveux.

A ma grande surprise, elle tira de son tablier de toile ii\ sécateur et s'apprêta à se trancher une petite mèche au-dessus de la tempe.

— Pas là! m*écriai-je. Vous allez encore vous enlaidir davantage.

Trop tard. La boucle était dans ses doigts. Elle me la •iidit silencieusement.

Je la reçus tout tremblant et, avant de la glisser dans

oîtier de ma montre, je la portai à mes lèvres.

— • Qu'elle me soit un talisman! prononçai-je.

L'autom.obile qui m'avait déposé une heure auparatnt cornait dans la rue.

— Adieu! fis-je en m'enveloppant de mon manteau. On ne me répondit pas. Quelques secondes plus tard, me retrouvais sur la route de Damvillers.

Il neigeait.

Le lendemain dimanche, les lourds nuages hivernaux e déchirèrent lentement; un ciel bleu très pâle apparut par lambeaux, d'où bientôt glissèrent d'obliques zébrures de soleil. La neige se constella de scintillations; les arbres rayonnèrent et commencèrent à s'égoutter. L'air se cristallisa. Un frémissement courut sous terre, le long des abris, et les téléphones tictaquèrent. Le déblaiement céleste se poursuivit jusqu'au soir. Nos drachen s'élevèrent et virent, pour la première fois depuis longtemps, le soleil se coucher derrière la Meuse débordée, qui s'empourpra comme un immense lac de sang. La nuit fut claire et froide. Une aigre bise se mit à souffler du nord-

Lf. BOUCHER DE VERDW M

est. desséchant la terre fangeuse et préparant îc «eî du matîn. Malgré Tordre de repos complet que nous avions reçu, peu d'entre nous dormirent tranquillement. Contrairement à l'habitude, aucune sonnerie ne devait réveiller les troupes d'infanterie. Une diane formidable allait s'en

charger. ^

L'aube se leva radieuse dans un ciel sans nuage. Je la vis blanchir, puis s'argenter sur les forets orientales miroitantes de givre. Chassé de mon terrier par Hnsomnie, je rôdais excédé d'attente sur la place du viTage. dont les maisons ébréchées s'enlevaient très pures sur la lumière froide. Seuls des convois de caissons la traversaient interminablement dans un bruit grésillant de roues sur les flaques gelées. La berge céleste des forêts devint rose, puis cramoisie. Un jet topaze jaillit dans l'éther. Tout fut éblouissant au-dessus de la Woëvre. Fu^surant d'or, aveuglant, splendide, le soleil émergeait du rivage rutilant des collines et montait majestueusement sur les champs onduleux de Verdun.

A 8 h. 15, heure allemande, une immense défiagration. composée en quelques minutes de centaines et de centaines d'épouvantables détonations, doublées, triplées et quadruplées presque aussitôt et indéfiniment de centaines et de centaines d'autres, ébranla comme un cataclysme toute l'étendue perceptible du front. Immédiatement projeté sur le sol par cette secousse sismique inattendue, ahuri, assourdi, bu par le déplacement d'air, je fus incapable de me repré-enter tout d'abord ce qui se pa-a^t -' ie crus, l'espace d'une seconde, à un effroyable ''re - ^^ -;» de terre. De monstrueux vomisrements de gueule? rlVr-Vr tonnaient tout autour de moi, devant, derrière, à gaiic; e, à droite, les plus énormes et les plus sombres en arrière.

taudis que des roulements de trains, des bruits de chaînes, des sifflements, des rafales hurlantes passaient par-dessus ma tête. J'étais au centre d*une éruption volcanique.

De partout, des abris, des maisons, des caves surgissaient des têtes effarées, des corps titubants, officiers en tricot, groupes de soldats réveillés en sursaut, les yeux écarquillés et les mains sur les oreilles. Des chevaux cassaient leurs attelles ou niaient dans leurs limons. Des pierres dégringolaient.

Je vis accourir le colonel SchwaTzmuth très ^cité, qui criait, les bras en giration :

— Trommdjeuer ! ... Trommelfeuerf..*

Le premier moment de stupeur passé, ce fut une jubilation, un enthousiasme, une frénésie; on se mit à danser, à faire de grands sauts de joie, à pousser des hurlements, qu*on entendait à peine dans le fracas du tonnerre. Jamais on n'avait eu l'idée, jamais on n'aurait cru à ia possibilité d'une pareille intensité de bombardement. Cela défiait toute mesure, comme toute imagination. Jamais on n'avait vu quelque chose de semblable et jamais on ne le reverrait, car c'était assurément la fin de la guerre.

Le colonel s'approcha de moi, mit ses mains en cornet et me cria dans le pavillon de l'oreille :

— Pas besoin de se mettre à l'abri! Pouvons rester tranquillement dehors! Les Franzouilles ne tireront pas sur nous! S'il reste quelque chose de leur malheureuse artillerie, auront assez à faire d'essayer de faire taire quelques-unes de nos pièces!

On distribua du coton et de l'huile camphrée pour se boucher les oreilles et se lubrifier les tympans. La titanique symphonie croissait en violence. Bien des hommes se couchaient sur le ventre, la tignass* entre les coudes.

OU re<3isparaîs5aient dans les sous-soîs, ne pouvant en supporter la coinmotion.

Cela dura des heures et des heures. C'était comme un gigantesque feu d'artifice de sons étourdissants, où les fusées, les raquettes, les baguettes détonantes, les ballons, les bombes lumineuses, les pots à feu et ïes barils foudroyants auraient été composés d'autant de coups de canon de toute tonalité, de toute portée et de toute cadence. Entre les fougasses profondes des gros mortiers, les girandes et les gloires des obusiers lourds, partaient les boîtes, les lances, les étoiles des terribles 305 et des 280 délirants, éclataient les marrons, les pétards, les pétcrolles, sautaient les lardons, les boudins et les saucissons, se tordaient les salamandres, zigzaguaient les serpenteaux, flambaient les comètes et les chevelures, jaillissaient les gerbes, se répandaient les nappes rayonnantes et tomibaient les pluies de feu. Le cirque entier des forêts, des ravins et des collines s'embrasait de lueurs immenses; les arbres se déchiquetaient et disparaissaient à vue d'œil ; des clairières s'ouvraient; des flammes d'incendies s'élevaient au loin, de tous côtés, piquées comme des feux de la Saint-Jean sur les fonds basanés; des colonnes opaques de terre et de fumée se dressaient, se suspendaient et replongeaient; des cyclones noirâtres tourbilîormaient; tout se bouleversait. Chargé de vapeurs, le ciel s'empcudrait, s'ocrait, se vermillonnait ; de larges nues bitumineuses en détruisaient l'azur. Peu à peu la lumière naturelle se résorba, remplacée par l'irradiation plutoniennc venue d'en bas. Gainé de pourpre, puis jaune, puis blanc, puis gris, le soleil lui-même, le magnifique soleil du matin, après avoir longtemps et vainement tenté de soutenir une lutte inégale, Snit par clignoter comme un

phare fumeux et par s'évanouîr, tandis que tournoyaient et fuîguraient sur les horizons con^Tilsés les soleils artificiels allumés par cette colossale pyrotechnie.

— Il n'en restera rien! me corna Max von Kubitz, tout pâle.

— Tant mieux! répliquai-je, pouvant à peine maîtriser moi-même mon émoi.

A midi, la tourmente durait encore. Des troupes d'infanterie commençaient à passer, se dirigeant vers les premières lignes, au milieu du fracas. Les hommes avançaient au pas demi-cadencé, le sac à grenades au flanc, la bouche ouverte, poussant des acclamations qui se perdaient dan? le vacarme.

C'est alors que je pris mon service, au central téléphonique du poste de commandement. Il était installé dans un abri bétonné à cinq mètres sous terre. Nous devions nous y relayer deux par deux toutes les quatre heures. Nous recevions les nouvelles des états-majors régimentaires et nous leur transmetticiis les ordres et directives du général.

A deux heures, le Trommelfeuer continuait à déchaîner sa tempête. A trois, je téléphonai : « La marche en avant commence à cinq heures. »

A cinq heures moins cinq, les artificiers lancèrent le bouquet, puis, comme un orage qui s'apaise brusquement, le déluge foudroyant s'éteignit, et l'on ne vit plus sous le ciel livide que les feux de Bengale des incendies, l'on n'entendit plus que le pétillement des mitrailleuses dans le sud et la grêle lointaine des 105 déclenchant leurs tirs de barrage derrière les lignes françaises.

De nouveaux contingents ne cessaient de monter en direction des tranchées, pionniers, grenadiers, fusiliers.

réserves de régiment ou de brigade, hurlant et chantant, gorgés d'eau-de-vie. On entendait maintenant ce qu'ils criaient en marchant, et le bruit de leurs clameurs, quand ils passaient, couvrait à son tour celui de la bataille. Ce qu'ils beuç;laivtnt, c'était : « Hurra Kronprinz! »

Six heures, sept heures... Que se passait-il?... Etait-on déjà sur les forts?... Pleins d'angoisse et d'énervement, nous attendions presque sans parler, consumant à grands traits nos cigares. Nous concevions Timportance de ces quelques heures, qui allaient décider peut-être du sort de la guerre. Si tout marchait bien, comme on pouvait l'escompter, Douaumont serait pris ce soir, et demain, à la même heure, nous serions à Verdun. Il y avait de quoi trembler, espérer et scruter dans les yeux le visage de la destinée.

Il était nuit noire quand nous reçûmes les premières nouvelles. Elles venaient du bois d'Haumont, où le VÎT corps de réserve avançait avec beaucoup de peine et des pertes considérables. Contrairement à toute prévision, le terrain n'avait pas été vidé par l'ennemi. Ecrasé, assommé, déchiqueté, brûlé, empoisonné, enseveli par notre terrible bombardement, il trouvait encore moyen de résister, cramponné à ses positions dévastées. Partout où il restait quelques hommes dans quelque anfractuosité du chaos, c'était une poignée de démons qui nous décimaient; partout où il subsistait une mitrailleuse, c'était une machine infernale qui fauchait atrocement nos héros. Il en était de même au bois des Caures, de même au bois de Ville, de même à l'Herbebois, où s'évertuait la 6" division. La m.arche l'arme à l'épaule, qui avait été promise à nos vaillantes troupes, paraissait déjà n'être, hélas, qu'un leurre!...

Au lieu S& cette trîonupKante et rapide offensive nach Verdun^ sous îe facile couvert d'une toute-puissante artillerie balayant et nivelant tout devant k pas de nos guerriers, il fallait conquérir mètre par mètre un sol hérissé d'obstacles chaotiques, bardé de défenses détruites, qui n'en restaient pas moins des défenses, hanté de spectres horribles qui se levaient de terre, le visage dégouttant de sang, les poils roussis, les yeux forcenés, pour nous disputer Taccès de leurs repaires et nous assassiner férocement.

Devant tant de ténacité, nos courageux fantassins devaient se livrer à des prodiges de méthode et d'endurance. Les régiments étaient échelonnés en profondeur par bataillons, le bataillon de tête remplacé par le bataillon de soutien, à mesure que les vagues qu'il lançait fondaient sous les coups impitoyables des Français. La terrible progression s'opérait de la façon suivante. Des groupes d'ccîaireurs se disséminaient d'abord prudemment en exploration; ils étaient suivis d'une double ligne de pionniers et de grenadiers; ensuite venait une première vague, dense, d'infanterie, chargée d'emporter et de submerger la position; puis, à cent mètres, une seconde vague, d'appui, déferlait, roulant avec elle des mitrailleuses et des canons de tranchées. Quand l'assaut n'avait pas réussi et que le flot redescendait, laissant ses morts comme une écume, on recommençait; le bataillon de soutien se gonflait et un nouveau flot montait. Si la position était prise, le bataillon suivant la franchissait en masse, pour se diviser, s'infiltrer plus loin, former ses vagues et essayer à son tour de porter plus avant la marée.

A minuit, nous avions conquiï ainsi, péniblement et h

grand prix, la moitié septentrionale du bois d'Haumont^ Au bois des Caures et a THerbebois, nous étions moins avancés; nous n'y avions pris encore que quelques tranchées de première ligne.

A mesure que ces nouvelles nous parvenaient, nous nous regardions consternés. C'était si loin de ce que nous attendions!

Bientôt les premiers blessés apparurent, ils arrivaient claudicants, mcignonneux, boursouflés, par les routes de Beaumont et de Soumazannes. Ils racontaient, les yeux hallucinés, des histoires incroyables. Les Français se défendaient comme des bêtes fauves et dépassaient dans leur obstination les bornes de la sauvagerie. On en voyait qui, tapis à deux dans un trou d'obus, une méchante mitrailleuse entre les pattes, arrêtaient tout un bataillon. A quoi servait une bonne préparation à Técrasite et le déversement de milliers de tonnes d'acier, si c'était pour trouver encore devant soi de pareils brigrands? Il n'y avait plus de guerre possible dans ces conditions!... On nous massacrait! Les morts et les mourants s'entassaient devant les bastions bouleversés de ces cannibales. Les postes de secours et les ambulances de la ligne de front regorgeaient déjà des horribles résidus de la bataille.

Tout cela n'était pas fait pour nous réconforter. Le reste de la nuit se passa à transmettre des ordres. A l'aube, la canonnade reprit, très violente. Mais elle n'avait pas le même caractère que la veille et se combinait maintenant avec les attaques de l'infanterie. Voici quelle était la nouvelle tactique adoptée. Chaque unité avait un objectif strictement limité, que ses écîaireurs allaient reconnaître. Le champ d'attaque subissait alors,

pendant plusieurs heures» un arrosage de projectiles lourds. Après quoi, les sapeurs sortaient des sapes et avançaient avec des Flammcniverfer. Ces lance-flammes étaient constitués de cylindres métalliques d'un mètre de hauteur, actionnés par un levier, et de tuj'-aux munis d'une lance de jet. Deux hommes soutenaient le tuyau, long d'une dizaine de mètres, et un troisième dirigeait la lance, à l'abri de monticules de terre préparés dans la nuit. Le liquide producteur de feu était noirâtre; il avait l'aspect et l'odeur du goudron. Les flammes jaillissaient jusqu'à cinquante mètres de portée, puis s'écoulaient de tous côtés en ruisseaux de pétrole ardent. Grenadiers et fusiliers s'élançaient alors par les brèches ainsi calcinées et donnaient leur assaut. Mais, s'ils rencontraient de nouvelles défenses, ils devaient s'arrêter, se replier légèrement, se retrancher derechef, et les canons recommençaient à battre la zone qui restait à emporter.

C'est selon cette méthode que la lutte reprit, dès le matin, sur tout le front d'attaque, de la Meuse aux Jumelles d'Ornes. Le VU* corps de réserve acheva la conquête du bois d'Haumont et aborda le village. Sur le bois des Caures, que s'obstinaient à tenir les débris de deux bataillons de chasseurs français et qui paraisrait le m.orceau le plus dur, on lança tout un corps d'armée actif, le XVÎir, qui n'avait pas donné la veille, huit régiments. Nos deux divisions du IIP corps branclebourgeois s'acharnèrent héroïquement, la 5* dans le bois de Ville, la 6" dans l'Kerbebois, tandis qu'à leur aile gn-.îche la 1 0* division du V' corps de réserve poussait en direction d'Ornes.

Accablé, je pus, vers midi, me jeter sur mon lit, où je dormis quelques hrures au milieu dcz ébranlements pro-

digîeux du Trommclfeuer. On vint me révoilier pour

interroger des prisonniers.

Le passage énor.e de nos blessés -^pl.ssa. e pe > bourg d'une cohue sanguinolente et boueuse, dont on entendait bruire la sinistre rumeur dans les..nterst,ce. de la canonnade. Des voitures sanita.res à plem cbavgenv.^ filaient sur Damvillers, ou plus lom. vers les hopUaux de Romagne. de Brandeville ou de Dun. Dans d.x n.asures délabrées des postes de secours -P™-- ^^^ saient, charcutaient, suturaient. L'air se chargeait de S; de chairs, de pieds et de chini.e. Et tandis que k déchet lugubre des blessés refluait hideusement vers 1 ar- S. de Nouvelles troupes de choc montaient perpétuel e ment au carnage, casquées d'acier, brassardees de bknc les échelles d'assaut aux épaules, au cri immuable et vibrant de : « Hourrah Kronpnnz! »

Le, prisonniers étaient au corps de garde du po te. 11 y en avait une trentaine. Sans être très grièvement blesses. ia plupart se trouvaient dans un état d épuisement physioue et moral tel. qu'il n'y avait pour ainsi dire nen a tii;r d'eux. Hagards, les pupilles dilatées, la respira.on stertoreuse. ils paraissaient tous être sous 1 er.Pire p.u ou moins violent de ce fameux shock commc.onnel o.. exerce autant de ravages dans la guerre moderne que le Luinatisme sanglant. Peu étaient capables e reponor a n.es questions; peu qui n'avaient P- ouohe ,■ qu aux circonstances qui les avaient amenés ou ils eta, n . Hs dévoraient silencieusement du pain et buvaient de 1 eau. Il y avait là des lignards. qui venaient ces bois a rHaunont et de Ville. d,s territoriaux, affreusement bru.c. ^ris dans l'Herbebois. et trois ou quatre chasseurs sortant de l'enfer du bois des Caures. .Seul parmi ces derniers,

un caporal à tête tragique barrée d'un pansement individuel semblait avoir conservé quelque résistance mentale. Je l'interrogeai plus à fond.

— C'est bien le 56"" et le 59' bataillon de chasseurs qui sont au bois des Caures?

— Oui.

— Et c'est tout?

— Oui.

— Pas d'autres tijpupes dans le bois?

— Non.

— Combien d'hommes?

— Il y en avait dix-huit cents. II ne doit plus en rester grand'chose. Ça, je puis bien vous le dire, car c'est fini : vous avez le bois ou vous allez l'avoir. Mais nous vous l'aurons fait payer cher! lança-t-il avec un éclair dans le seul de ses yeux qui fût visible.

— Y a-t-il des troupes derrière vous?

— Je n'en sais rien.

— Du ccté ce Beaumont et de Samogneux?

— Je n'en sais rien.

— Vous avez le 165^ régiment d'infanterie à votre gauche et le 164* à votre droite?

— Ça se peut.

— Et derrière, y a-t-il des troupes?

— Je n'en sais rien, je vous disi

— Où avez-vous été pris?

— Au Bourbier.

— Y a-t-il beaucoup de morts dans le bois?

— Par pleines tranchées, de ^quoi peupler un cimetière. Mais il y a dix fois plus d'Allemands que de Français.

— Quel «t votre chef?

LE BOUCHER DE VERDUN 2l3

— Le lieutenant-colonel Driant.

Tout cela ne donnait pas grand'cKose. Mais c'est avec d'innombrables petits recoupements de ce genre, joints aux observations des aviateurs et aux renseignements des espions, qu'on arrive à connaître jusque dans ses moindres détails la situation d'un front ennemi. C'est ainsi que nous savions que deux divisions nouvelles étaient apparues sur le front de Meuse, à la faveur du retard de notre offensive; mais elles avaient été dirigées sur la rive gauche et n'augmentaient pas sensiblement les forces qui nous étaient opposées sur la rive droite. Quant à d'autres renforts, les Français n'en recevraient pas, sinon par quantités infimes, la voie ferrée de Sainte-Menehouid ayant été coupée aux premiers coups de canon, ainsi que l'avait indiqué le général von Faîkenhayn.

Au soir de celte seconde journée, selon ce qu'avait prévu mon caporal de chasscL .:, nous étions sur la lisière sud du bois des Caures. A l'ouest nous occupions le village d'Haumont, qui n'était plus qu'un monceau de ruines. A l'est, nos valeureux Brandebourgeois tenaient le bois de Ville et mordaient sur l'Herbebois. Ce n'était pas beaucoup ï)our ce formidable assaut de deux jours, mais il fallait se contenter de peu.

La nuit, il y eut une chute de neige et le soleil se releva sur un paysage blanc frais où les décombres des villages et les équarrissements des bois traçaient de grossières études au fusain. Les tracteurs avaient avancé un certain nombre de gros mortiers qui écrasaient maintenant Brabant, Samogneux, la ferme de Mormont, Beaumont, la cotre 351 et le bois de la Wavrille. Leurs éclairs rougeoyaient lourdement dans la brume solaire. Le même flux et reflux de bataillons neufs lancés à la fournaise et

de torrents de blessés ou de fous qui s'en écoulaient avec épouvante battait et submergeait les routes d*accès, roulant bouillonneusement autour des caissons d'artillerie et des camions de cadavres. Dans le ciel tourmenté passaient, comme des rapaces, de petits avions de combat.

Le froid était âpre, bleuissant les faces crispées et gelant les flaques de sang. Dans l'air vif et la bise lorraine les odeurs de pourriture se dissolvaient. Puis la neige se remit à tomber par flocons secs. La lumière se cendra et le ciel se boucha. Mais la trombe des obus continua à crouler sur les objectifs repérés.

Le soir, dans l'horreur et la neige, nous avions conquis Brabant et la Wavrille, et nous étions aux portes des ruines de Samogneux. Le reste de l'Herbebois fut enlevé dans la nuit. Nous avions progressé de huit cents mètres.

Et de nouveau ce fut l'aurore d'un nouveau jour, le quatrième de l'angoisse, du vertige ei; du massacre. Nous étions affolés d'impatience, de rage et de fatigue. Quand verrions-nous la fin de ce gigantesque effort? Combien de tonnes de sang faudrait-il encore pour prix de ce terrible Verdun? Quand Douaumont, tout au moins, seraitil pris? Notre magnifique HT' corps était abîmé. Qu'en resterait-il? Il recevait maintenant dans le flanc une contre-attaque sauvage de zouaves et de tirailleurs africains qui, accrochés aux bois des Fosses, prétendaient lui reprendre la Wavrille. Héroïquement il s'infiltrait pour les tourner dans le bois le Chaume et dans celui des Caurières. Il couvrait d'obus suffocants, toxiques, vésicants, sternutatoires et lacrymogènes leur réduit des Fosses et les rejetait sur Beaumont. A sa droite, les Hessols du XVIÏI* saisissaient le pigeonnier d'Anglemont, «'agrippaient à la cote 344 et tentaient de déborder sur

Louvemont, décimés par l'artillerie française de la rive ouest qui les assommait par le travers.

Assoiffé de carnage, dévoré de haine, Toeil injecté de sang, un rictus de tigre soulevant sa courte moustache blanche, le général von Lochov/ apparaissait parfois dans notre chambre tcléphcnique.

— Ça tarde, ça tarde! rauquait-il, après avoir jeté un ordre comme un coup de griffe. La résistance est monstrueusement opiniâtre!...

Nous n'osions supputer le chiffre de nos pertes. Il devait être effroyable. Aurions-nous assez de monde pour aller jusqu'au bout?

Consterné par la mort de tant de beaux jeunes hommes, Max von Kubitz psalmodiait :

— Quelles hécatombes, mein CotH... quelles hécatombes!...

Dans l'après-midi, pendant une relève, comme nous étions trop surmenés pour espérer dormir, nous décidâmes d'aller nous calmer les nerfs un peu à l'arrière. Depuis quatre jours je n'étais pas sorti de Ville. Nous nous dirigeâmes du côté de Damvillers, en évitant la grande route encombrée de charroi et qu'atteignaient de temps en temps des obus français. Le froid était moins dur. De gros nuages lourds de neige, gris vers le nord, rouges vers le sud, boursouflaient le ciel. Le sol était gelé et l'on pouvait suivre les petits chemins des champs. Nous atteignîmes le Moulin-Blanc, puis les abords de Moirey, du côté du ravin de la Vieille-Fontaine. La marche et la solitude nous faisaient du bien. Si nous avions pu nous soustraire aussi à l'obsession infernale du canon, nous aurions pu nous croire loin de la guerre. A partir de Moirey, la région était bien défilée et l'on n'y courait plus

a^ il èoùckÊ» bk vtRDyN

àticUfi risque. Nous continuâmes sur Damvillers; mais nous nous garaâniés d'a^rontfer la cohue militaire qui devait obstruer ce gros bourg, siège du Kommando de Vàïiûééy et riôtis préférâmes nous réfugier sur les pentes ètlpînëusês dé son poétit^ue cimetière, situé sur une Kaideur voisine.

A fiàésuré que nous iious élevions, la vue s'ouvrait sur les ëtivifons. Tout près, à un kilomètre à peine vers l'ouest, nous découvrions, dominés par les flancs neigeux de la trânde-Montagne, la longue suite de nos hangars et bafàqUémënts d*Etraye, que nous avions édifiés pendant trois mois, tout grouillants aujourd'hui de troupes au cantdîinèmënt. AU delà., les bois de Consenvoyê étalaient leur croupe velue comme une peau d'ours blanc, et Ton voyait dâhâ un dé leurs plissements s'étendre, laiteux et plat, un segment de la vallée de la Meuse. La ligne forestière se C5iltiniiàil daris le sud par les ballonnements conhis des bois d'Haurriont et des Caures, du bois le Comte, du bois cîe Ville, dé l*Herbebois, où nous nous étions si hirieùseriiefit battus pendant quatre jours, charniers maintéîiâîît pleins de râles et de cadavres, noyés dans la fumée dès éclatements français et mouchetés des flammes de déjjart de nos canons. Au-dessus, là chape basse du ciel îoùgeoyait comme le couvercle d'un brasier, lamée de larges bandes de cuivre éblouissant et fendue de crevasses d'uii violet sombre. Une vibration cotitinue et puissante èroridait insondablement sur le chaos des couleurs, ébranlant l'espace et stupéfiant le vide.

Tonnantes et profondes, hurlantes et aiguës, les dissonances se confondaient en une desharmonie cohérente, qui roulait le cerveau comme un galet, donnait le vertige et décrochait le cœur. La tempête était houleuse, angois-

gaîite, convnlsive. et la terre perpétuellement tremblante, agitée de secousses, était un vaisseau ballotté. Une trouée de plaine s'orientait comme un courant blafard jusqu*aux Jumelles d'Ornes, qui en sortaient comme deux phares fulgurants d'éclairs. Tout l'est était couvert de î'iinrnensité mugissante de la forêt de Spincourt, gonflant ses flots tumultueux et blancs, d'où partaient lourdement d'énormes bordées, qui sillonnaient l'air de jets étourdissants. Comme des câbles noirs lancés à travers la bourrasque, les routes d'Azannes, de Ville et de Flabas dirigeaient vers l'horizon rouge leur éternel roulement de troupes minuscules. A nos pieds, le bourg de Damvillers semblait un îlot fourmillant, et nous en distinguions la petite place carrée où d'un roulis visqueux d'insectes grisâtres émergeait, grosse comme un soldat de pîomb, la statue d'un général français, dont le geste immobile se tendait vers l'Alsace-Lorraine.

Nous arrivâmes aux premières tombes. Elles disposaient dans la mousse et les aiguilles de sapin leurs tertres gazonnés ou leurs rectangles de pierres. Des croix modestes portaient des inscriptions rongées, que des couronnes de verroterie baignaient de larmes de rouille. Quelques cyprès étiques essayaient d'ériger leurs, cippes funéraires. Une chapelle de bois ouvrait sur un Christ squeleltique son porche étroit.

Une demi-douzaine d'officiers nous apparurent entre les arbres. Nous nous approchâmes et nous saluâmes. Le comte von Kubitz serra la main de l'un d'eux. Et tout à coup je me roidis, saisi d'émotion et figé de respect. Un peu plus loin, sur le sommet de Térainence, deux personnages en long manteau gris et en casque à pointe, debout entre la grille d'un tcraibeau et un pan de vieux mur qui

les protégeait jusqu'au cou. observaient le panorama.

Le plus rapproché de nous, de stature moyenne, mais à la taille courte et replète, nous ofTrait son dur et fin profil d'émouchet, au bec incisif, au menton légèrement fuyant, à la moustache grise relevée en crocs aigus fortement cosmétiques. Le bras droit gesticulait avec une sorte de frénésie; il était armé d'une lorgnette qui venait de temps en temps s'appliquer presque spasmodiquement sur les yeux. Le gauche, par contre, pendant inerte dans sa manche, la main enfouie dans la poche du manteau. Je reconnus l'homme dont j'avais eu pendant des semaines le portrait en uniforme de hussard rouge devant les yeux, dans mon lit de souffrances de l'hôpital d'Aix-la-Chapelle. C'était le Seigneur de la Guerre, Sa Majesté l'Empereur Guillaume II.

Le second personnage, plus trapu, plus gros, à la moustache tombante et au petit menton proéminent, je le connaissais également; je l'avais vu au conseil de guerre tenu par le général von P'alkenhayn à la Kommandantur de Dun-sur-Meuse. C'était le général von Mudra. D'un geste plus rare et plus précis, tantôt du bras droit, tantôt du bras gauche, il expliquait à l'Empereur la bataille.

Les deux hommes parlaient, discutaient, s'animaient, les têtes et les trois bras gravitant dans la direction du sud, et Ton entendait leurs voix, l'une claire, vibrante et saccadée, celle du souverain, l'autre lourde et mesurée; mais leurs paroles se brouillaient dans le vent. Ils restèrent ainsi dix minutes, puis ils se rapprochèrent de nous, discutant toujours. Nous nous rangeâmes, la main fixée à la tempe. L'Empereur passa à deux pas de moi. Je vis son ceil bleu très brillant, au regard presque égaré, une boucle grise sortant du casque, la cicatrice qui marquait sa

pommette gauche, et je Tentendis qui disait d'un ton tintant très nerveux :

— Dussé-je y mettre quinze jours, j'aurai Verdun!...

îîs desc'^ndirent à travers les sépultures, accompar;?.és de leur suite, et nous restâmes seuls, Max et moi. ; !ous montâmes jusqu'à l'endroit d'où l'Empereur et vcn i.îudra avaient considéré le paysage, essayant de deviner leurs per.sées et ce qu'ils avaient pu se dire; et nous y demeurâmes aussi quelques minutes les yeux tendus vers le sud, où l'incendie s'exaspérait sur les bois et où les flocons blancs des shrapnells parsemaient les grands nuages rouges.

De retour à Ville à la nuit tombée, nous apprîmes que nous étions maîtres de Beaumont, des Fosses et de la ferme des Chambrettes. Ornes nous restait avec 264 prisonniers et l'ennemi était en retraite sur Bezonvaux. Il évacua dans la nuit Maricourt et Mogeville.

Je pus dormir trois heures. Le matin me retrouva à mon poste, toujours plus fatigué. Nous buvions du café coupé de cognac. C'était le 25 février. Journée plus terrib'e encore que les précédentes, dans le sang, la neige, la bif.e et l'orgie phénoménale des canons. De nouveaux régiments, appartenant au XV' corps, furent poussés en avant. On attaquait Louvemont et la côte de Talcu. On essayait le bois de la Vauche et on entreprenait Bezonvaux. Le soir arriva sans autres succès bien caractérisés. L'exacerbation était à son comble et se tournait en rage.

Agité, agacé au plus haut point, manifestement détraqué, Max von Kubitz se jeta tout à coup sur moi et voulue mi? couvrir de baisers. Je le repoussai rudement.

230 IX BOgCHER OE VERDUN

— Vous êtes malade, dis-je. Allez voys coucher.

II m'obéit. Je restai seul devant le tableau. Le« nouvelles se faisaient rares. Le lourd ébranlement de la canonnade envahissait le sous-sol et battait le béton. Rien, pas d'appel. Sous le rythme de Tartillerie, les ampoules électriques clignotaient comme des paupières.

Toujours rien. J'avais la fièvre. Mes tempes répercutaient douloureusement la pulsation spasmodique de l'électricité. Je sentais à mon poignet la boucle de cheveux de Juliette qui me brûlait la peau à travers l'or du boîtier. Je rêvais à Dun, à ma chambre sur le jardin au bord de la Meuse... J'entendais une voix troublante qui récitait des vers...

C'était le rossignol et non pas Talouette... Mon Roméo, demeure...

Un cliquettcment de l'appareil interrompit mon songe.

— Hier, Kommando. WçT dort?

— Vier und zvxmzigste. ObersL

— Zu Befehl

— Fort Douaumoni gefaelen,

Douaimiont!.., Douaumont était pris!...: Douau^ mont!... L'inexpugnable fort était entre nos mains I... Quelle nouvelle!... quelle formidable nouvelle...

J'enregistrai avec avidité le peu de détails que Ton connaissait encore sur cet exploit. Le fort avait été pris sans coup férir vers quatre heures par une section du 24* régiment brandebourgeois, qui avait réussi à s'y fau* filer par surprise et sous le déguisement d'uniformes français. On venait seulement d'en être informé au poste de commandement du 24*.

Je me mets aussitôt à carillonner de tous les côtés. On

Uû BOUCHER p£ VERDUN 231

accourt. « Was?... Douaumoni gej^illmi," Unerhœrtî... Douaumont?... Douaumoni?... » Le général von Lochow est là, en pantoufles, le major WetzelL le colonel Schwarzmuth, qui a oublié de passer son pantalon, dix autres ofnciers, tout rétat-major au ÎÎP, tous, à l'exception du grand dolichocéphale blond, qui dort du sommeil accablé de l'innocence. On crie, on vocifère, qn se réjouit, on se fait répéter par le 24* la bienheureuse nouvelle, que U général von Lochow tient à transmettre lui-même au Quartier générai. Il nV a plus de fatigue, plus d'énervement. Douaumont pris, c'est la fin de la résistance française; nous sommes dans l'intérieur du çam.p retranché de Verdun; nous en avons brisé l'armature; nous n'avons plus devant nous que des tronçons épars de troupes fugitives; c*est le coup de poing de la décision.

Alors, la joie éclate, énorme. On danse, on saute, on s'égosille; on sable la demi-douzaine de bouteilles de Champagne qui restent au fond du trou à vin. C'est le débordement, le délire, l'enthousiasme... Douaumont! Douaumont!.., Hurra Kronprïnz!... Dans huit jours nous serons sur la route de Paris!...

Le lendemain, la jubilation fut immense dans l'armée. A Damvillers, oii l'Empereur se trouvait encore, les troupes acclamèrent frénétiquement le Seigneur de la Guerre. Le splendide communiqué, qui devait en ce même moment combler d'orgueil l'Allemagne et remuer le monde, portait :

Le fort cuirassé de Doumimont, le pilier angulaire Nord- Est de la ligne principale des fortifications permanentes de la forteresse de Verdun a été pris d'assaut hier après-midi, par le 2^' régiment d'infanterie de Brandebourg > Il se trouve solidement dans la main allemmide.

Le surlendemain, ce régiment, le désormais fameux et historique 24* brandebourgeois, qui était arrivé à Ville, réduit, hélas, à Te^ectif d'un bataillon et qu'on envoyait se refaire en Alsace, fut passé en revue par le général von Lochow. Quelques hommes portaient encore l'uniforme français des premiers assaillants de Douaumont. Sur le front des troupes, le général fit avancer à l'ordre le capitaine Haupt et le premier-lieutenant von Brandis, les deux officiers qui avaient enlevé le fort, et leur lut la dépêche suivante qu'il venait de recevoir de Charleville :

Seine Majestdt der Kaiser und Kœnig hahen allergjtadigst geruht, dcm Haupîmann Haupt und dem Oherleutnant von Brandis den Orden « Pour le Mérite » su verleihen (i).

Puis il distribua toute une avalanche de croix de fer. Après quoi, l'héroïque 24', drapeau en tête et au pas de parade, dénia devant son chef, le général de l'infanterie von Lochow, commandant le IIP corps d'armée, qui, la dextre au casque, le salua de ces mots :

— Heil unâ Sieg^ Régiment Douaumont (2) I

(I) Sa Majesté l'Empereur et Roî a très gracieusement daigné décerner au capitaine Haupt et au premier-lieutenant von Brandis l'ordre « Pour le Mérite ».

(?l î^alut et victoire, régiment de Douaumontl

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