LE KRONPRINZ
Notre joîe et les espoirs suscités par la prise du fort principal du camp retranché de Verdun furent de courte durée. Si les troupes qui nous avaient arrêtés pendant cinq jours et avaient brisé la fureur de notre offensive étaient à peu près anéanties, d'autres les remplaçaient, auxquelles leur « monstrueuse résistance », pour parler comme le général von Lochow, et leur implacable sacrifice avaient donné le temps d'arriver, d'autres plus terribles encore : le redoutable XX* corps, avec ses deux fameuses divisions, la division de fer et la division d'acier, le P*", le XXI% armée d'élite, placée sous les ordres d'un chef dont la guerre avait révélé la valeur, le général Pétain.
Telle fut la surprise désagréable qui nous attendait dès le 26 février, au lendemain même de la chute de Douauïiiont, alors que nous pensions n'avoir plus qu'un bond à f:.ire pour toucher au but de nos efforts : Verdun, le fascinant Verdun ! . . .
Par quel miracle, par quel sortilège ou quel tour de prestidigitation ces légions survenaient-elles juste à point pour nous ravir notre proie? C'est que Falkenhayn avait
tout prévu, tout, sauf une seule chose : l'utilisation de la route. Qui aurait pu penser que. privés de tcuî:e conimiinication ferrée, ces démons de Français, au lieu d'abandonner un secteur condamné, auraient trouvé le moyen de monter sur une chaussée une double ligne continue de milliers de camions auîomobiies, immense chaîne sans fin, gigantesque courroie de transmission, qui, roulant jour et nuit, comme sur deux poulies, entre Bar-Ie-Duc et la place, alimenterait sans relâche et pourvoirait infatigablement de bataillons, d'obus et de bouches à feu ce champ de carnage et d'horreur? « Voie sacrée », comme la baptisèrent bientôt ces bandits, voie infernale, comme nous étions portés plutôt à l'appeler, dans notre rage de ne pouvoir la détruire et de la voir toujours amener conti^e nous de nouveaux soldats à bourguignote et de nouvelles coulevrînes.
En vain entreprîmes-nous, quelques jours plus tard, d'attaquer aussi par la rive gauche. Dès le 6 mars, nous jetions sur la côte de l'Oie, le bois des Corbeaux, le Mort- Homme la valeur de trois corps d'armée. Cette extension de l'offensive n'eut d'autre résultat que d'accroître nos pertes par la multiplication même des combats, et, sur la rive gauche comme sur la rive droite, nous heurtant partout à une défensive incroyable, toute progression de nos intrépides Feldgrauen ne put se faire que dans des ruisseaux de sang et ne se mesurer qu'au centimètre.
Régiment après régiment, le lîl* corps, très éprouvé, ne tarda pas à être tout entier retiré du front, où il fut remplacé par la 113* division d'infanterie. La 6* division, à laquelle appartenait le 24" régiment, fut envoyée comme celui-ci en Alsace; la 5' fut répartie dans les cantonnements de Billy, Romagne, Brandeville et Stenay; et
c« n*cst guère qu? deux mois plus tard, qu'une fois refaites et reposées, on les revit en ligne devant Verdun, Quant au Komraando, il se fixa à Damvillers, où il resta jusqu'en avril, époque où son chef, le général von Lochovsr, succédant au général von Mudra dans le commandemen! des troupes de la rive droite, transféra son quartier général à Nouillonpont, près de Spincourt. Mais, à ce moment, j'avais déjà passé dans l' Etat-major du Kronprinz, ainsi que je vais le raconter.
Deux routes conduisaient en trois quarts d'heure d'auto de Damvillers à Stenay : l'une par Brandevllle, que je connaissais bien, car c'était celle de Dun, et on la quittait un peu avant Murvaux pour aller rejoindre à Mouzay la route nationale n° 64 qui suivait le cours de la Meuse; l'autre, par Jametz, plus longue de quelques kilomètres, mais plus large et moins accidentée, qui rencontrait à Baalon la route nationale n** 47 venant de Montmédy. Je circulais fréquemmerrf, pour raison de service ou de plaisir, sur l'une ou l'autre de ces routes, et le plus souvent en compagnie du comte von Kubitz, qui avait ses grandes et petites entrées au Quartier Général de l'Armée, où il connaissait à peu près tout le monde. Stenay nous attirait, comme la lumière les phalènes, et nous y courions aussi souvent que nous le pouvions.
Petite ville médiocre, grise et assez sale, Stenay, dont la modestie séculaire n'eut jamais osé rêver qu'elle aurait un jour l'extraordinaire honneur de servir de résidence à l'héritier de l'Empire germanique, agglomérait provincialement au bord de la Meuse ses toitures surannées et ses gTiiCes mesquines. Bien que riea dans les vestiges de soi;» passé ne dût la signaler à une admiration partiGulière, eîl« aurait pu cependant, avec sa curieuse place carrée
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encadrée de vieilles malsons à porches, son église à (îf\:x clochers, se-î hôtels bourgeois du XVIII* siècle, sa grosse porte voûtée, ses restes de fortifications et son heureuse :iiluation sur la rivière, présenter un aspect fort agréable dans son cadre riant de vergers, de jardins et de prairies, si, comme toujours et partout en France, l'incurie de l'administration ne l'avait laissée croupir et se dégrader, au lieu de lui assurer, comme en Allemagne, les soins d'entretien et de restauration d'une édilité consciencieuse. Ce qu'on y voyait encore de mieux, c'était, au midi de la ville, un vaste quartier de casernes, de construction neuve, bondé de huit à dix mille de nos Feldgrauen, Au reste, notre occupation n'avait pas épargné sa peine pour nettoyer la ville de ses immondices, et si sa vigilance n'avait pu s'étendre à la m.oisissure des boutiques et à la crasse des habitations privées, elle faisait régner sur la voie publique une propreté et un ordre méticuleux. Les immeubles réquisitionnés avaient été ravalés et recrépis, et de belles plaques toutes neuves remplaçaient par des noms allemands les anciennes appellations françaises des rues, dont la principale, la rue Chanzy, se dénommait maintenant, comme de juste, Kronprinz-Wilhelmsirasse.
La résidence de Son Altesse Impériale était une som.ptueuse villa moderne, située à l'extrémité nord de Stenay, sur la route de Cervisy, propriété d'une dame Duverdicr et qui s'appelait le Château des Tilleuls. C'est là que le prince recevait ses visiteurs de marque, donnait audience, décorait de sa main d'innombrables chevaliers ee la croix de fer, traitait à dîner ou à souper ses amis et les officiers de son Etat-m.ajor. Le Quartier Général du groupe d'armces avec l'Ober-Konimando de la V*" armée f.»» trouvait Schu'''n'î*'r?''-'i^, dnnr, rF.cole communale de
ga>-çons. énorme bâtiment rectangiilaiie, dominant de sa masse grise la vallée de la Meuse. Le prince venait a l'Etat-major entre onze heures et midi; il y entendait le rapport et prenait lecture du communiqué. Mais le principal lieu de rencontre était le casino. Il était installé dans un vieil hôtel du XVlf siècle, plein de meubles de style, de tapisseries, de bronzes, de bibelots d'art, et entoure d'un parc superbe. Le salon, que chauffait une cheminée monumentale, était orné de tableaux et d'une série de gravures anciennes représentant les guerres d Alexanare, dont l'une portait cette légende : (( La vraie force, c est la victoire ». On passait de là dans une belle galeriesalle à manger, donnant de plain-pied sur le parc par quatre grandes portes- fenêtres, et qui pouvait réunir une cinquantaine de convives. Il y avait un salon de jeu et de musique. Sous l'excellente administration du capitaine Krause. commandant la compagnie de garde du prince, le casino de Stenay constituait un modèle du genre. Aussi, en l'honneur de l'admirable Krause. avait-on donné son nom à la rue qui conduisait à ce petit paradis militaire et qui s'appelait donc Krausestrasse.
Aussitôt rendus à Stenay. à moins que quelque mission urgente ne nous appelât tout d'abord au Quartier Général, c'était au casino que nous allions. On y trouvait nombreuse et brillante compagnie, surtout le soir. Ses hôtes les plus habituels étaient le major von Muller, chef de la maison militaire de Son Altesse Impériale, le maréchal de la Cour et chambellan von Behr. le major von lena. commandant le Quartier Général, intrépide et magnifique buveur, les majors von der Planitz. Ehrnardt H^ymann. le rittmeister vcn Zobeltitz. le médecin chef général professeur Wiedenmann. le major Mathias. diiec-
23é ti BOUCHEft DE VEilDUN
teur des voyages, le capitaine Siebringhaus, chargé spéciâkment de la sûreté de Son Altesse Impériale contre les bombardements aériens et qui avait aménagé exceliemmeiit à cet eSet les caves de la villa princière et celles du casino. On y voyait aussi, naturellement, le capitaine baron von WertKau, dont l'intelligence et la liberté de langage m'avaient fait une si vive impression sur 1 esplanade de Dun. J'y reconnus encore im inquiétant personnage rencontré également à Dun, le policier Klein, que, par abréviation de son titre de Knminal-înspek^oTt le Kronprinz appelait plaisamment en français son « Criminel ». Le policier Klein paraissait jouer à Stenay un rôle important. Quant au chef d'Etat-major, le général Schmidt von Knobelsdorf, on l'y rencontrait peu, soit que le lieu ne lui plût pas, soit en raison de ses absorbantes occupations. Par contre. Son Altesse Impériale et Royale fréquentait assidûment le joyeux casino, où elle aimait à trouver des distractions et une facilité de mœurs que lui permettait moins le genre parfois un peu décoratif du Château.
C'est vers la fin de mars que le baron von Werthau me dit un jour :
— Si vous voulez être des nôtres, mon cher monsieur Hering, il y a une occasion à saisir.
- — Laquelle?
— Vous vous rappelez notre malheureux officier sténographe qui attrapa si mal à propos un obus perdu le jour du conseil de guerre à Dun et que vous avez opportunément remplacé? L'infortuné ne s'est pas remis, et si les soins diligents du professeur Wiedenmann ont pu le rendre à la vie, ils n'ont pu le rendre à l'intelligence, du moins à l'intelligence de son métier. Le pauvre diable
lÈ &OUCH£K D£ V£RSUN B^
d percki la iBemolra et ne âaît plus la sfceioographie. Nous l'avons i-^stitaé à son régiment, qui en fera ce qu'il voudra. Voulez-vous devenir notre secrétaire sténographe?
J'acceptai avec empressement.
— Alors c'est parfait. Venez demain au Château, un peu avant onze heures.
A onze heures, le lendemain, le Kronprinz me recevait, au milieu des abois et des gambades de ses lévriers. A onze heures cinq, j'étais son secrétaire sténographe et à onze heures dix il m'emmenait dans sa torpédo à i' Etatmajor où il me présenta au général Schmidt von Knobelsdorf. C'est désormais avec ceîui-ci et dans ses bureaux que j'eus principalement à travailler; car pour le Kronprinz, je n'eus pour ainsi dire jamais l'occasion de lui prêter mon concours, sinon conmie officier de sa suite et compagnon de ses plaisirs»
Si les soixante millions d'Allemands qui attendaient chaque jour fiévreusement le communiqué, fiers de le voir généraleme<it commencer par ces mots ; « Groupe d'armées <iu Kronprinz allemand », et qui, se rappelant les déclarations belliqueuses du rejeton des Hohenzoilern et les manifestations exaltées qui avaient fait de lui l'idole des pangermanistes, le prenaient pour un foudre de guerre, si ces excellents avaieurs de vérité d'Empire et de légendes dynastiques avaient été admis comme moi à l'honneur de contempler d'un peu plus près l*objet de leur adoration, ils eussent été bien étonnés.
Le général-lieutenant Kronprinz Wiiheîm n'aimait à la vérité la guerre qu^à la manière des enfants qui jouent aux soldats. Du moment qu'elle était quelque chose de grave, de long, de fatigant, exigeant un travail assidu, une patience inânie, des capacités étendues, l'élaboration com-
pliquée d'une minutieuse et savante stratégie, la guerre ne lui allait plus du tout. Tactique, topographie, balistique, administration, le prince n'y entendait goutte. Incapable de conduire convenablement au feu un seul bataillon, il se reposait entièrement sur ses généraux du soin de lui ménager les succès qu'il ambitionnait, et s'il ne faisait rien pour leur en alléger la charge, il savait fort bien s'impatienter des lenteurs de leur réussite et leur reprocher aigrement l'insuffisance de leurs résultats.
Il arrivait en coup de vent à l'Etat-major, se plantait, la cravache sous l'aisselle et les mains dans les poches, devant la carte du front, l'examinait un instant, le monocle dans l'œil, puis ricanait :
— Eh bien, général, ça n'avance pas! Toujours au même point! Nous n'avons pas bougé d'une ligne!
— Pardon, Altesse Impériale, répondait Knobelsdorf, voyez : les régiments tant, tant et tant ont été ramenés en arrière, et ils ont été remplacés par les régiments tant, tant et tant.
— Oui, je vois bien, parbleu, que les drapeaux ont été déplacés, mais la ligne, elle, la ligne ne change pas!... Voyons, une, deux, trois, quatre semaines... Quatre semaines, général! Et on appelle ça une offensive!... Depuis le 26 février nous n'avons pas fait un pas!
— Pardon, Altesse Impériale, nous avons avancé ici, ici et ici... Nous avons pris Forges, Régneville, Fresnes...
— La belle affaire!... De ce train-là nous mettrons dix ans peur aller à Verdun!
— Patience, Altesse Impériale... Il arrivera bien un moment où ça craquera.
— Où ça craquera, où ça craquera... Et si ça ne craque pas?... u Patience! » Vous n'avez que ce mot- là à
la bouche, général!... Patience, toujours patience!... C'est assommant, à la fin! Savez-vous que je commence à en avoir plein le nez de votre patience?...
Sans se laisser troubler par les récriminations princières, le chef d'Etat-major employait toute la sienne, de patience, et vraiment angéîique, si l'on peut appliquer ce terme à un général prussien, à prodiguer à l'Altesse énervée des détails sur les mouvements de troupes. Willy écoutait d'un air absent, risquait quelques observations sans consistance, se faisait présenter les dépêches et communications téléphoniques de Mézières, les lisait en sifflotant et en grillant cigarette sur cigarette, décochait deux ou trois plaisanteries plus ou moins piquantes, touchait des mains, pirouettait, puis, redevenu tout souriant, filait pour le casino.
Bien qu'âgé de près de trente-quatre ans, le Kronprinz Wilhelm était invraisemblablement jeune d'aspect. Découplé, dégagé, flexible, la taille étroitement baleinée, il haussait sur un cou élastique une tête aux mobilités excessives et au prohl de rat. Le visage effilé et mince, au front et au menton fuyants, au nez pointu soutaché d'une fine moustache blonde, se vrillait de petits yeux bleus très brillants, qui tantôt se fixaient avec hardiesse et insolence, tantôt se dérobaient d'un glissement subreptice et fourbe, tantôt encore vacillaient étrangement, inquiets, égarés et lointains comme ceux d'une bête féline. Ce regard déconcertant, joint aux rides légères qui, de près, striaient d'un réseau serré le pourtour des orbiics, des ailes du nez et des commissures des lèvres, détruioait vite l'impression d'ingénuité juvénile que donnaient au prem.ier abord la sveltesse du corps et l'agilité des allures. Le voùtemcîît précoce de la nuque et la flexion indécise des
24i LE SOtJCHES DE VEKSDN
genoux dénonçaient l'abus des exercices d'adresse et les excès sexuels. Les manières étaient plus dégingandées qu'élégantes et le ton général tenait moins du gentilhomme dégénéré que du voyou distingué.
D'une intelligence primesautière et capricieuse, le prince se rebutait facilement de tout ce qu'il ne comprenait pas du premier coup et par don naturel, ce qui, en dehors du sport et des femmes, était à la vérité peu de chose. Le travail, l'attention, l'effort ne lui convenaient guère; aussi, bien qu'il eût des lumières éparses sur ce qu'il attrapait à la volée, sa conversation restait-elle superficielle et sans originalité, à l'exception des deux thèmes favoris de ses méditations, où il savait se montrer brillant causeur, non moins que remarquable champion. Sans véritable culture littéraire et artistique, il en avait le léger vernis qui s'acquiert par la fréquentation de la bonne société, et même de la mauvaise. Il parlait à mei veille un français académique et sans accent, qu'il se plaisait à entremêler des expressions argotiques les plus divertissantes. Les doigts chargés de bagues, le bracelet au poignet, le cheveu coquettement onde et parfumé, il représentait assez exactement ce type de joli garçon qu'on appelle en France un « gigolo ». Quoiqu'il se flattât de ressembler, au physique comme au moral, à son grand prédécesseur Frédéric II, il n'en figurait bien plutôt qu'une piètre caricature. On peut même dire que, dans sa personne psychologique conmie dans sa conformation extérieure, le Kronprinz Wilhelm était fort peu allemand, ce qui s'explique par le sang étranger qui, comme c'est trop souvent le cas dans nos maisons souveraines, était venu corrompre le noble sang germanique.
Ce qui était peut-être moins allemand encore que 1q
reste, c'était sa manière de se comporter à Tégaid de la population française. Son manque de dignité sur ce point, avant que j'eusse fini par m'y habituer, me semblait particulièrement choquant. Loin de tenir en respect cette racaille welche et de lui faire sentir la sévérité salutaire de notre poigne victorieuse. Son Altesse Impériale paraissait démangée d'un besoin de s'encanailler et de se rendre populaire. Qu'il fût en voiture, à cheval ou à pied, Willy prenait je ne sais quel dégradant plaisir à adresser des signes aux passants, à saluer avec ostentation les femmes et les jeunes filles, à interpeller les marchands dans leurs boutiques ou à s'arrêter devant les grosses mères pour leur demander des nouvelles de leur « honame » ou de leur « fiston » prisonnier en Allemagne ou « pioupiou » en France encore libre, comme si les malheureuses pouvaient en recevoir. On le voyait même descendre de son auto pour accoster en pleine rue quelque jolie fiiie et lui décocher crûment : « Eh bien, la belle poulette, quand couchez-vous avec moi? » Aux petites filles il donnait des bonbons et des images pieuses; il distribuait aux ouvriers et aux paysans, non moins libéralem.ent qu'à ses soldats, des poignées de cigarettes blondes qu'il puisait dans une grande boîte blanche à ses armes. Mais les gamâns surtout faisaient sa joie. Il les ameutait après lui en leur jetant des sous, et ces petits sacripants s'étaient à tel point familiarisés avec lui que, du plus loin qu'ils l'apercevaient, ils criaient en accourant : « V'ià Gugusseî... Ohé, Gugusse!... »
C'était d'autant plus honteux que, loin de se formaliser de cet irrespect, Willy s'en amusait follement. S'il n'eût été le fait que de cette peste de marmaille, cet affligeant spectacle eût encore été supportable. Mais la population
entière faisait chorus. Les sourires, les rires, Tépanouisse-
ment jcyeux et la bonne humeur des gens, quand on parlait de lui ou qu'on voyait paraître sa silhouette falote, ne témoignaient que trop du peu d'estime où on le tenait. Si ses officiers ne prenaient paô le prince au sérieux, ce qui était leur droit et ce pour quoi ils avaient sans doute de justes raisons, du moins lui m*arquaient-ils la déférence qui était due à son haut rang. L'indocile plèbe française, elle, se moquait ouvertement de lui et le tournait en dérision. Gugusse connaissait d'autres sobriquets : le populaire le surnommait plus communément encore « Zigomar », tandis que les bourgeois, relevant leur malignité d'un horrible calembour, l'appelaient le « Clownprince ». Ces diverses dénominations procédaient, on le voit, du même ordre de dénigrement et témoignaient fâcheusement de la peu glorieuse impression que produisait non seulem.ent à Stenay, mais dans toute la vallée de la Meuse, notre illustre prince impérial.
Il ne faudrait cependant pas croire que cette macaronique réputation fût attribuable à une bienveillance réelle, à une condescendance sincère envers la population française occupée. Il n'y avait chez le prince ni faiblesse de cœur, ni sensibilité mal placée, ni pitié pour les vaincus, mais seu'ement légèreté, inconscience et coupable abandon de ce qu'il y a de plus pur et de saintement inflexible dans l'officier prussien. Sous ses dehors aimables il cachait un égoïsme profond. Rien ne devait troubler le cour de ses p'ai'irs ni lui causer le moindre dérangement. L'apparence engageante de ses manières l'exposait naturellement à de mu'tipies sollicitations. Il n'en écoutait aucune ou s'en débarrassait avec désinvolture. Jamais il ne rendait en service, à moins qu'il ne dût en résulter un agrément
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pour lui-i-nêrae. Les Français, il les renvoyait à la Komniandantur ou à rinspection d'étapes, les Allemands à l'Etat-inajor général. Il s'en excusait lestement : « Que voulez-vous, disait-il, je ne suis rien et on ne m'écoute pas; il suffit que j'intervienne pour qu'on me refuse ce que je demande. » Ce qui était en partie vrai, mais qui dénotait une étrange oblitération de l'amour-propre.
Cette fallacieuse humeur et ces façons singulières ne se traduisaient pas davantage par une générosité bien chevaleresque et il s'entendait à voler et à piller tout comme un autre. De nombreux wagons chargés de ses déprédations avaient déjà pris pour son compte le chemin de l'Allem-agne. Il fallait toutefois lui reconnaître une vertu, et même une vertu cardinale : la tempérance. Le Kronprinz n'était ni goinfre, ni ivrogne, et en cela encore il se montrait fort peu allemand. Mais s'il pratiquait cette vertu plus par hygiène et souci de se maintenir en forme que par réelle modération, ce n'était que dans une de ses parties : la sobriété. Pour la partie chasteté, j'ai déjà pris soin de le noter, elle lui était déplorablement étrangère, et l'on peut même se demander s'il ne cultivait pas l'une pour mieux pouvoir violer l'autre. Le nombre des familles auxquelles il avait fait l'honneur de les déshonorer était considérable; il engrossait leurs filles et il enlevait leurs mineures; quant aux femmes qui, déjà déshonorées, constituaient ce que les galants Français appellent élégamment « le bataillon de Cythère », il n'en restait probablement pas une, de Hirson à Conflans et de Rethel à Luxembourg, qui, à moins qu'elle ne fût un épouvantail, n'eût eu le privilège de lui vendre ses faveurs au plus juste prix. Il n'avait peur de rien : paysannes, ouvrières, demoiselles de magasin, filles
publiques, tout y passait, sans compter les dactylographes allemandes et les dames de la Croix-Rouge. Il avait essayé de pénétrer dans quelques nobles salons de Sedan et de Charleville : mais jusqu'à quel point ses gracieusetés y avaient-elles reçu leur récompense, c'est ce qu'il était difficile de savoir. Sa seule aversion concernant le beau sexe se concentrait sur la personne de sa femme. La Kronprinzessin Cécile était venue le relancer une fois à Stenay. Au bout de deux jours, Cilly — comme on l'appelait dans l'intimité — avait dû vider les lieux et battre en retraite, effarée, sinon même, à ce que d'aucuns assuraient, maltraitée et rouée de coups. Il se refusait à prendre des permissions pour aller voir ses enfants, dont il avait pourtant six. On parlait d'un divorce imminent. Sa belle-mère, la grande-duchesse de Mecklembourg-Strelitz, qui, en dépit de la guerre, continuait à vivre sur la Riviera, poussait de toutes ses forces à une rupture et qualifiait publiquement, paraît-il, son impérial gendre d' « ignoble individu ». Celui-ci, qui lui rendait sa sympathie et ne voulait pas être avec elle en retard de politesse, la traitait partout de « vieille toquée » et répandait le bruit, fondé ou non, qu'elle avait pour amant un croupier de Monte-Carlo.
Il serait tout aussi dénué de saine psychologie d'induire de cette relative douceur de caractère que le Kronprinz fût personnellement porté à déplorer et à réprouver les duretés de la guerre. S'il n'eût pas toléré que des actes de cruauté fussent commis en sa présence ou dans son voisinage immédiat, il s'inquiétait fort peu de ce qui se passait loin de ses yeux, et était toujours prêt à souscrire aux sévérités que ses généraux jugeaient nécessaires pour le bien de la patrie et l'honneur du nom allemand. Les
pèrtftà fabuleuses que subissaient ses troupes ne rémouvaient en aucune façon, siuon par les résultats peu proportionnés à l'enflure de ses désirs qui étaient le fruit de leurs souffrances. Quand quelque affaire était engagée, que quelque opération était en Mie dont on pouvait espérer un avantage, il n'hésitait pas à préconiser Tenvoi au feu du plus grand nombre de bataillons possible, ne rêvant que plaies et bosses, indifférent à Teffusion du sang et à l'horreur des mêlées, ardent à faire prévaloir les décisions les moins modérées, pourvu que sa précieuse personne fût à l'abri et que l'exercice de ses plaisirs accoutumés n'en fût point troublé. Par contre, quand le coup n'avait pas réussi, il était le premier à se décourager et à parler de tout envoyer promener.
Etait-ce au prix qu*il attachait à sa sécurité propre ou au désir d'épargner à ses regards délicats des spectacles trop Cruels qu'il fallait attribuer son peu de penchant à aller s'exposer à l'avant? Le fait est qu'il ne se montrait jamais sur le front pendant les périodes de grands combats. On ne l'avait pas vu devant Verdun, et la canonnade, qu'on entendait fort distinctement dé Stenay, continuant avec une intensité redoutable, il préférait ne pas s'aventurer trop au sud de son Quartier Général. Par ailleurs, lorsque le temps était au beau et le baromètre ce la bataille au calme, il aimait à aller se pavaner au milieu des troupes et à se faire acclamer par les soldats. Il leur faisait de petites harangues assez bien troussées, exaltant leur loyalisme et les stimulant au courage. Juché comme un jockey sur son pur sang à robe blanche, il se plaisait à passer en revue un régiment ou, le gant à la casquette marquée de la tête de mort d'argent, à voir défiler devant lui une r«îève de compagnies. « Guten Mot-
gen, Kameraden! » saluait-il de sa voix aigrelette de ténorino. A quoi le tonitruement des Feldgrauen répondait d'une seule haleine, dans un barytonnement martelé : « Guicnrrïorgenfî;aiserlichehoheîl! »
La légende guerrière du dernier héritier de Frédéric II était soigneusement entretenue, tant par ces petites cérémonies peu dangereuses, qui se renouvelaient aussi souvent que le permettaient les circonstances, que par une propagande fort bien comprise au moyen de l'image, de l'écrit et de la parole. Des conférenciers dûment stylés portaient sur le front et jusque sous les bombes le récit de ses exploits; des représentations cinématographiques le filmaient sous ses aspects les plus avantageux et chauffaient l'enthousiasme; des tracts, des feuilles volantes, un journal spécial, die WesifronU trompetaient partout la gloire du jeune héros, et, tout le long des lignes encerclant Verdun, les marches, attaques et assauts ne se faisaient qu'au cri de guerre de la V* armée : H un a Kronpr'inz!
Mais, hélas! le Français résistait partout aux rudes coups de bélier que nous lui assénions périodiquement. Nulle part il ne paraissait entamé, pas plus dans sa volonté de tenir que dans la perpétuelle improvisation de ses mo3'-ens militaires, et son moral se maintenait aussi haut que le nôtre. Que devenait cette fameuse propagande de démoralisation que nous faisions chez l'ennemi et dont j'avais pris quelques aperçus à Magdebourg, au contact du général von Z...? Sans doute les Sosthène Rossignol n'étaient-ils pas encore assez nombreux, ou le résultat de leur activité tardait-il à se rendre sensible : quoi qu'il en fût, aucun signe de lassitude, nul symptôme de défaillance ne se laissait apercevoir jusqu'ici chez le» défenseurs de Verdun, dont nous harassions sans effet la constance stoïque^
Chose curieuse, c'était le fils des Hohenzoîlern, le hussard à la tête de mort que semblait seul déprimer cette longue attente! De ce qu'en n'avait pas réussi du premier coup, il paraissait presque désespérer qu'on pût réussir jania'is. Il en rejetait la responsabilité sur les généraux et s'exprimait en termes extrêmement aigres à l'endroit du Grand Etat-Major. (( Falkenhayn est un âne! déblatérait-il. Il fallait marcher par la rive gauche. C'est une faute irréparable d'avoir attaqué sur la rive droite. ^) Sa vanité vexée lui faisait ajouter : « Si l'on m'avait consulté, j'aurais préconisé l'attaque par la rive gauche. » Puis, se souvenant qu'on avait exécuté un ancien plan de Haeseler. il s'écriait plein d'amertume : « Ce vieux Gottlieb est un misérable! » j i •
Certes, le Kronprinz n'en était pas à douter de la victoire, mais déjà elle ne Jui paraissait plus devoir être ab^olue. Aussi, à la suffocation de ses généraux, l'entendait-on parfois parler de paix. « A quoi bon s'obstiner à se casser les dents sur un os trop dur! disait-il. Les Français seraient contents si on ne leur prenait que leurs colonies. On leur donnerait en compensation la Lorraine française, on reconstruirait leurs usines, on remettrait un toit à leur cathédrale de Reims et on partagerait la Belgique. C'est l'Angleterre qui est notre ennemie. On peut s'entendre avec la France. » Et circulant familièrem.ent dans les rues de Stenay. la Kronprinz-Wilhelmstrasse. le Caecilienplatz. la Goldschmidtstrasse ou la Krausestrasse. on l'entendait dire d'un petit ton paterne aux bonnes gens sur leur porte :
— Eh bien, on en a (( marre » de la guerre!... Bah! ne vous en faites pas, vous redeviendrez Français..-
Les déjôunvirs et dmers que donnait au Château des Tilleuls S. A. I. le Kronprinz, sans être dépoun'us d'une certaine cérémonie, ne se départaient pas d'une intimité de bon ton et d'une simplicité toute militaire, en raison de l'exiguïté de la villa et de la proximité du front. Ils avaient lieu le plus souvent en l'honneur d'hôtes d'importance, généraux venus des lignes, personnalités allemandes ou étrangères arrivant de Charleviîle. C'est ainsi que l'on vit successivement au Château, pendant mon séjour à Stenay, les généraux von Mudra, von Lochov/, von Gallvs'itz, von François, le prince Waldemar de Prusse, le prince de i-iohenzollern-SigïTiaringen, le duc de Brunsv/ick, le prince Boris de Bulgarie, Enver-Pacha, le feîd-maréchal comte von Sturgh, représentant l'Empereur d'Autriche auprès du Grand Quartier, les attachés militaires de Suède, major von Adlerkreutz, d'Espagne, major Valdivia, de Roumanie, lieutenant-colonel Mircescu, des Etats-Unis, major Langhorne, du Brésil, colonel Jullien, du Chili, major Aumada, de la République Argentine, lieutenant-colonel Pertiné, puis le comte Zeppelin, le général von Bissing, le cardinal Hartmann, archevêque de Cologne, le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, beau-père de Son Alteâse Impériale, avec qui elle s'entendait mieux qu'avec sa femme et surtout qu*avec sa belle-mère. On y vit une fois le maréchal von Haeseler; mais, au dire de von Werthau, qui assistait au déjeuner, ce fut très froid, le Kronprinz, à l'ordinaire si bavard, ne prononçant pas une syllabe et le vieux Gottlieb, plus mécontent que jamais, se bornant à chevroter de quart d'heure en quart d'heure entre les dents de son râtelier : « Ça traîne, ça traîne... Donner und BUtz! en 1870, nous avions mené les choses plus rondement! » On y
voyait aussi le prince de Schaumbourg-Lippe, sexagénaire et crapuleux ivrogne, qui trouvait dans le major von lena, de la maison du Kronprinz, un partenaire digne de lui. Au reste, faisant jQ des corvées officielles, c'est surtout au casino que l'on rencontrait alors le prince de Schaumbourg-Lippe, festoyant, bambochant jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit, en dépit des règlements, et d'où les deux compagnons ne sortaient que complètement poivres, titubant, roulant entre les maisons* hurlant, cassant des vitres et épouvantant tout Stenay du bruit de leur orgie et de leurs déjections.
A la rare exception de dames de la Cour ou d'épouses légitimées d'officiers généraux, le Kronprinz ne recevait pas de femmes au Château. Celles-ci animaient par contre de leurs gracieux essaims les salles et le parc du casino, centre des rendez-vous galants. La plupart habitaient Stenay même, où elles occupaient des fonctions dans l'administration militaire ou le service de santé. Elles appartenaient souvent à la bonne société allemande et quelques-unes étaient titrées; toutes avaient des liaisons avec des officiers; toutes, ou du moins toutes celles qui plaisaient, avaient été, étaient ou devaient être, une heure, un jour, une semaine, des maîtresses du Kronprinz. Outre cet escadron stable, de sémillantes voyageuses arrivaient fréquemment de Charleville, de Bruxelles ou même de Berlin, mondaines et demi-mondaines aux élégances capiteuses et aux desseins entreprenants. On me montra un jour, bien déchue de sa gloire, la belle Kahn, l'ancienne favorite du prince à Luxembourg, venue, comme la Kronprinzessin Cécile, pour tenter, sans plus de succès qu'elle, de reconquérir son impérial amant de deux mois. Hélas! la place était prise. Car si le princier
papillon voltigeait de fleur en fleur, avec un éclectisme stupéfiant et une légèreté étourdissante, il avait toujours, conjointement avec ses multiples passades, une rose préférée, une maîtresse en titre. Et cette fleur de choix était pour le moment une charmante Française, la plus jolie jeune fille de Stenay, M"" Blanche Desserey.
Fille d'un maréchal des logis de gendarmerie mort avant la guerre, brune, fine, svelte, âgée de dix-neuf ans, la gentille Blanche Desserey, d'âme simple et sensible, n'avait pu résister aux attraits cavaliers et aux entreprises du prince. Très douce, de caractère affable et caressant, ses beaux yeux noirs chargés de regards tendres et poétiques, elle était sentimentale au point de pleurer quand un aviateur allemand était descendu par un aéroplane ennemi. C'était une véritable Gretchen sous sa gracieuse enveloppe française. Elle aimait à porter des fleurs au Château, accompagnée par sa petite sœur. Le prince l'avait eue pure et sage. Il venait presque chaque jour la voir dans le magasin qu'elle tenait avec sa mère, Kronprinz-Wilhelmstrasse, et qui, approvisionné par Tintendance, achalandé par ce qu'il y avait de mieux dans la garnison, rapportait beaucoup d'argent. Comme elle paraissait l'aimer d'amour sincère, il se montrait très épris d'elle, ce qui ne l'empêchait pas de lui adjoindre d'innombrables rivales, aussi prétentieuses que passagères.
Si de nombreuses Allemandes fréquentaient le casino, on n'y rencontrait, à part Blanche Desserey, que peu de Françaises : celles-ci, on les voyait chez elles ou dans des maisons spéciales. La basse débauche «t l'exercice local des droits du vainqueur n'avaient pas accès au casino de la Krausestrasse, réservé aux ébats d'un« c«rtaine distinction. Pour l'assouvissement de se« besoin»
inférieurs. Son Altesse Impériale s*était fait aménager aux champs, à mi-chemin entre Stenay et Carignan, une manière de Parc-aux-Cerfs dans un pavillon de la ferme de Presles, où il se rendait par lubies avec quciques-un; de ses familiers, von Millier, von lena, von Zobeltitz, et où se tiraient d'invraisemblables bordées en compagnie de drôlesses du dernier étage ou de filles du pays que lui procurait le policier Klein. De ces lupercales, dont il sortait rompu, flageolant, assommé pour deux jours, je ne puis parler que par ouï-dire, n'y ayant jamais assisté. Max von Kubitz, qui s'y trouva une fois, m'affirma que, personnellement, il n'y avait pris aucun plaisir.
J'étais par contre un assidu du casino. Le Kronprinz y dînait chaque jour, quand il n'avait pas d'invités au Château, et s'y montrait habituellement d'excellente humeur. Il y oubliait les devoirs inhérents à son rang et y secouait avec satisfaction Tétiquette cependant peu sévère de sa résidence officielle. Entouré de femmes folâtres et de joyeux amis, loin de Knobelsdorf, des plans directeur et du téléphone qui le reliait au Grand Quartier de son auguste père, il y coulait les heures les plus agréables de la guerre, de cette guerre qui était un peu la sienne et qu'il s'entendait si bien à transformer, pour ce qui le concernait, en guerre en dentelles. Il y prenait le thé et le Champagne, il y jouait au tennis, jeu qu'il affectionnait, car il était une excellente raquette; parfois, quand le temps était beau, il emmenait Blanche Desserey ou une cargaison de femmes dans une de ses Mercedes faire une randonnée à travers la pittoresque campagne ardennaise. Le soir, on dansait le tango, aux sons d'un petit orchestre de soldats et des tambours de basque de iâ lointaine canonnade de Verdun.
254 tl seucKÈît se veidi^
Au milieu de cette société suprêmement galante et où chacun tenait à honneur d'arborer une jolie maîtresse, qui n'était pas toujours la même, je n'étais pas sans éprouver une certaine mélancolie à ne pas me trouver tout à fait à la hauteur de la situation. Il n'eût tenu qu'à moi d'offrir avec succès mes honmiages à telle ou telle des aimables flirteuses du casino, et les avances peu dissimulées de quelques-unes de ces dames m'eussent même dispensé de trop longs préliminaires. J'étais jusqu'ici resté solitaire, aussi insensible à ces blandices que le grand dolichocéphale blond lui-même, qui n'avait pu ou daigné rencontrer à Stenay d'âme sœur du genre de M™" la baronne von K..., à défaut d'une âme frère qui lui eût sans doute mieux agréé encore..
C'est que j'avais un projet, un obscur mais séduisant projet, qui sollicitait à la fois mon cœur et mon désir de briller. J'en portais avec moi la constante suggestion sous la forme d'un bracelet-montre contenant une boucle de cheveux. Quel triomphe pour moi, si j'amenais un jour à mon bras dans le casino de Stenay, sous les yeux éblouis, fascinés d'admiration des officiers du Kronprinz et les regards incendiés de jalousie de leurs compagnes, cette merveilleuse fleur de France, cette petite reine de beauté et de charme, la divine Juliette Rossignol! Plus j'y songeais, plus je me sentais hanté par ce désir obsédant et cette idée magnifique. Mais comment m'y prendre? La réalisation d'un pareil dessein, pour attrayant qu'il fut, n'allait ni sans difficulté, ni peut-être sans risque.
Je n'avais pas revu Juliette depuis le don de sa boucle de cheveux, à l'avant-veille de la grande offensive, ce qui faisait plus de six semaines. J'avais de ses nouvelles par mon ordonnance Schmutz, que j'avais envoyé plu-
L£ iOUCHEât !)£ VZÈDUH Î5è
sieurs fois à Dun, chez les Lormeau, cl ces nouvelles étaient qu'il ne s'y passait rien. J'aurais pu en avoir de plus précises par le lieutenant de police Moral, auquel je n'aurais eu qu'à envoyer un coup de téléphone, mais je préférais ne pas mêler cette mouche à mes affaires. Il me fallait les faire moi-même, d'autant qu'elles n'étaient pas encore bien avancées.
Je demandai donc quelques jours de permission et me fis précéder par Schmulz, porteur d'une lettre, qu'après avoir un peu hésité je jugeai plus adroit et plus convenable d'adresser à M"^ Lormeau et où j'annonçais mon arrivée :
A. O. K. 5 le 2841 A. H. Q., 7 A' 191 6.
Saal des- A. O. K.
Honorée Madame Lormeau,
Je vous serai obligé de bien vouloir tenir prête ma chambre, que j'ai l'intention de réoccuper très prochainement. J'espère que, conformément aux instructions que je vous ai données, personne n'y est entré pendant mon absence, hors vous, votre mari et Mademoiselle votre nièce, que j'ai autorisée bien volontiers à disposer des livres de la bibliothèque.
Veuillez agréer, honorée Madame Lormeau, ainsi que Mademoiselle votre nièce et votre digne époux, l'assurance le ma haute et respectueuse considération.
Premier-Lieutenant Wii,erid Hering, Attaché à l'Etat-Major de S. A. I. et R. le Kronprinz.
Deux jours plus tard, j'étais à Dun. Je retrouvai ma belle chambre dans un ordre parfait et je remerciai très poliment M*"* Lormeau de ses soins, m'informant de sa santé, et de celle des siens. Je brûlais de revoir Juliette^
Une jolie lumière baignait le jardin, dont les arbres, bourgeonnant avec ardeur, verdissaient déjà de petites pousses fraîches la dentelle brune des branches.
— Elle est près de la rivière, me dit Schmutz.
Je sortis par la porte-croisée, plus ému peut-être qu'il ne fallait, et je descendis vers la Meuse, entre les planches de légumes et les buissons de groseilliers. J'aperçus bientôt une mince robe noire, élimée et rapiécée, qui se promenait dans une allée, un livre à la main. Je m'approchai, le cœur battant. Au bruit mou de mes pas sur le sol feutré, elle se retourna quand je fus près d'elle. Ce fut un éblouissement. Elle était devant moi sans fard, intacte, merveilleuse, plus belle encore que tout ce que mon souvenir et mon imagination me faisaient si souvent rêver d'elle, non plus surprise à la dérobée par un trou de muraille, mais révélée tout entière dans la radieuse fluidité du plein air et la lumière blonde du soleil.
Saisi, je dus rougir ou pâlir, trembler ou me figer sur place; je ne pus en tout cas que balbutier, au bout d'un instant et en m'inclinant très bas :
— Oh! pardon, mademoiselle... excusez-moi... je ne m'attendais pas à vous voir ainsi...
— Ainsi?... Que voulez-vous dire?
— Je veux dire si belle... C'est la première fois, mademoiselle, que vous vous montrez telle que la nature... que la divine nature... Vous avez donc renoncé à vous enlaidir si abominablement?
— Je n'y ai pas renoncé, dit-elle. Mais pour vous... pour vous cela n'a vraiment plus de raison d'être. Vous ne m'avez pas trahie, expliqua-t-elle dans un délicieux sourire, et je pense que je puis m.ûintenant avoir confiance en vous.
Elle me tendit sa main, une ravissante petite main fine, blanche, aux mignonnes coquilles nacrées, et j'y posai mes lèvres dévotement.
— Certes, dis-je, mademoiselle, vous pouvez avoir confiance, pleine confiance en moi... Mais d'autres peuvent vous voir qui seraient loin d'inspirer la même confiance!...
— Rassurez-vous, fit-elle, rassurez-vous, mon lieutenant. Personne ne me voit. Il n y a plus ici que deux officiers, qui sont absents toute la journée et ne soupçonnent même pas mon existence.
C'était une Juliette toute nouvelle que je retrouvais et. en vérité, aussi aim.able qu'elle était jolie. Je n'en croyais pas mes yeux et à peine davantage mes oreilles. Que signifiait cette transformation?
^ ~- Vous voyez, me dit-elle en me montrant son livre, j ai profité de votre permission.
^ J'examinai le volume avec curiosité. C'était un tome d'une édition ancienne de Racine.
— Excellent auteur, fis-je. Les tragédies de Racine valent presque celles des Grecs. Et que lisiez-vous làdedans?
— I phi génie,
— Touchante pièce. L'avez-vous jouée?
— ^ Pas à Paris. Je suis trop jeune encore pour qu'on me distribue de grands rôles dans le répertoire. Mais je Tai jouée dans une tournée de la Comédie-Française.
— Où cela?
— A Bruxelles.
Je me mordis les lèvres.
— Et Juliette? dis-je,
— Juliette de Roméo et JuUetU?
' — Précisément
250 LE BOUCHER ©E VtR»UN
— Oh! fit-elîe étonnée, comment pouvez-vous «avoir?... Je devais, en effet, jouer Juliette dans une adaptation de la pièce de Shakespeare que Ton préparaît au moment où la guerre a éclaté... Mais comment se fait-il que vous soyez si bien informé de ce qui me concerne? Vous connaissiez mon état-civil, mon visage, ma profession... et maintenant voilà que vous connaissez mes rôles!...
— Rosine du Barhter, Célimène du Misanthrope, Silvia des Jeux de V Amour et du Hasard, énumérai-je en souriant.
— C'est étrange! s*écria-t-eîle en riant de son côté. Et pourtant vous m*âvez dit que vous n'étiez jamais venu à Paris!... Expliquez-moi ce mystère.
— Je vous l'ai déjà expliqué en partie, et je vous révélerai le reste plus tard. Pour le moment, fis-je galamment, il y a quelque chose qui devrait tout élucider à vos yeux.
— Quoi?
— - L'amour, dis-jc en portant de nouveau à mes lèvres une main charmante qui ne se retira pas.
— Vous m'aimez donc? fit-elle de la voix dont elle devait jouer Célirnène... à Bruxelles.
— Si je vous aime! fîs-je avec transport... Je vous l'ai déjà dit un jour, mais vous ne m'avez pas écouté. Je vous aime, Juliette... Je vous adore!...
La canonnade intense qui mugissait dans !e sud-ouesl nous empêchait presque de nous entendre. Elle roulait en cataracte ininterrompue, gonflant de ses flots sonores l'horizon écumant, répercutant jusqu'à nous ses bouillonnements puissants, battant nos nerfs et noyant nos tympano.
— C'est horrible I frissonna la jeune fille. Ce Cànon qui ne cesse pas!...
— Cela cîure-t-il ainsi depuis longtemps? demandaî-je.
— Depuis plusieurs jours, très fort; mais aujourd'hui le bombardement est particulièrement violent.
Je me rappelai qu'en effet une grosse offensive devait être engagée ces jours-ci dans le secteur de la rive gauche, pour tâcher d'emporter le Mort-Hornme et de faire tomber enfin la terrible ligne d'Avocourt à Cumières.
— C'est épouvantable de penser à ce oui se passe là-bas! dit tout à coup Juliette en changeant de ton et des larmes plein les yeux.
Je crus que la canonnade, à peine supportable il est vrai, la rendait nerveuse et je lui dis :
— Venez, rentrons, on ne s'entend pas. Nous causerons chez moi, si vous le voulez bien, et nous regarderons des livres.
Je lui offris mon bras, qu'elle prît, et nous remontâmes ensemble le long des carrés de pois, de chous et de laitue?.
Elle ne fit aucune difficulté pour entrer dans ma chambre, dont je fermai la porte. Le canon ébranlait \tz vitres, mais n'assourdissait plus nos paroles. La voix df* Juliette résonnait mélodieuse, claire et délicieusement timbrée. La mienne tremblait un peu. J'étais extrêmement ému et prodigeusement heureux.
Je fis servir par Schmutz du chocolat, du madère et des g5.teaus.
Juliette connaissait mieux que moi ma bibliothèque, ce qui n'était pas étonnant, depuis six semaines qu'elle la pratiquait. Il faut dire aussi qu'elle croyait y retrouver certams volumes ayant appartenu à des personnes de la ville. Mais elle ne se livra à aucune observation dépla-
cée sur la façon dont ils étaient venus chez moi. Elle me lut d'une voix divine des poésies de Lamartine, de Victor Hugo et d'un poète que je ne connaissais pas, nommé Samain, mais qui me plut beaucoup et me rappela notre Chamisso, d'ailleurs lui aussi Français par son origine. Je fis montre de mon savoir en lui exhibant tout ce que je me rappelais des leçons de son cousin Sosthène Rossigr^oî, ce qui l'amusa follement. Puis, sur ma prière, elle me joua des fragments de Psyché.
— Quel talent!... ne cessais-je d'admirer, complètement sous le charme.
Je me jetai à ses genoux, balbutiant d'extase, lui oiîrant tout ce qu'elle voudrait pour qu'elle consentît à devenir ma maîtresse.
— Non... non... non«. secouait-elle sa jolie tête mutine.
J'en perdais moi-même la mienne, au point que je fus enfin assez fou pour lui proposer de l'épouser après la guerre.
— Elncorc moins!.., répondit-elle à cette déclaration surprenante.
Bien que j'eusse donné tout au monde pour la posséder le soir même et m'enivrcr de son rayonnement, bien que je sentisse en moi bouillonner toute l'ardeur d'un sang impétueux, brûler mes nerfs et s'arquer mes muscles gonflés de désir, je me trouvais aussi incapable de la violer que si une paralysie insurmontable eût ligoté ma vigueur et anéanti mon cerveau. C'e«t que je l'aimais trop pour la contraindre.
Je la pris cependant passionnément dans mes bras, l'étreignant avec paroxj'sme, cherchant eperdument ses lèvrr: eA ja .'.uppli^int à'*Are h rr.ol.
LE BôyCMRR Dr VFRDUN B6f
Elle m'échappa comme une anguille et courut à k
porte du vestibule, où je la suivis.
— Juliette!,.. Juliette!... haletais-je. Ne me quitte? pas!... Quand vous rêver rai- je?...
»— Demain...
— Où?...
— A dix heures... au jardin...
Elle disparut dans un carillon de rires argentins, tandis que la tempête de l'artillerie redoublait de violence et remplissait la maison de secousses profondes.
Je dormis mal ou pas du tout. Les ronflements voisin:^ de Schmutz s'appareillaient avec les grondements lointains de la tourmente. Je me relevais continuellement. Roulant comme un naufragé dans ma chambre, j'apercevais, quand je dérivais vers les fenêtres, les grandes lueurs rouges qui embrasaient lé ciel au sud-ouest, se diffusaient en halo jaune, puis violet au firmament nocturne et se reflétaient en phosphorescences roses dans la Meuse sombre. Le jour se leva serein sur les feuillages vert tendre et les buées perle de la rosée. A neuf heures et demie, j'étais aux aguets derrière mes rideaux, attendant l'apparition promise de Juliette Rossignol.
Un ébrouement d'automobile grossit dans la rue et s'arrêta devant la maison. Un instant après, Schmutz, accouru du dehors, s'effaçait dans la position du garde à vous, pour laisser entrer le baron von Werthau.
— Morgen, Cutcsfer!...
— Morgen, lieber Baron... VVelche Ueberraschung!...
— Mon cher, je viens vous enlever. Nous allons au front du Mort- Homme.
— Tout de suite?
-■' A l'instant. Son Altçsse Impériale m'a recom-
262 LE tfOUCHER ©E VERDUN
mantié de vous prendre en passant. S«l grandeur rattachant au rivage.,, de Stenay, Son Altesse Impériale désiie que Ton voie tout au moins au milieu des troupes des officiers de sa maison. Nous rendrons d'abord visite à von Gallv/itz, puis nous ferons la tournée des postes de corn mandement régimentaires.
— Où en est l'atlaque?
— - C'était hier le grand jour. Aujourd'hui, c'est plus calme.
- — Les résultats sont bons?
-— Pcuh!... médiocres. Beaucoup de sang gâché inutilement.
A ce moment» je vis flotter une robe dans le jardin. Von Werlhau surprit mon regard.
— Ah! ah! s'écria-t-il gaîment, je vous y prends, mon garçon!... Mes compliments!... Quelle est cette alléchante poulette?
Je lui fis en peu de mots l'historique de mon aventure. Quand il eut commencé à comprendre :
— Vous dites... Juliette Rossignol?... une actrice de la Comédie-Française?...
Puis tout à coup :
— Comment! Juliette Rossi^^ol est ici?
— C'est elle. Vous la connaissez?
— Je l'ai vue jouer à Paris, au printemps de 1914... Une très jolie fille... Elle tenait de petits rôles avec, ma foi, beaucoup de talent.
— Venez, dis-je, vous allez la voir de plus près. Il faut d'ailleurs que je prenne congé d'elle.
A notre approche, Juliette poussa un petit cri, s'enfouit le visage dans ses mains et voulut fuir. Je la rejoignis.
— N'ayez pas peur, lui dîs-je, c'e^t un ami, le baron
LE BOUCKSR D£ VERDUN 209»
von Werthau, olficicr d'ordonnance de Son Alte?«e Impériale le Kronprinz.
Rassurée et devenue aussitôt toute souriante, elle reçut avec une grâce exquise les hommages que le brillant aide de camp s'empressa de lui offrir. Jamais elle n'avait encore été si ravissante, ni si aimablement disposée. On parla de Paris, des théâtres, des boulevards, du procès 6ft M"* Caillaux. Il y eut là quelques minutes de conversation absolument charmantes.
Tout fier de l'effet que Juliette produisait sur le baron, plus heureux encore de Thumeur favorable où je la trouvais à mon égard, je lui exprimai en termes des plus tendres mes regrets d'avoir à la quitter inopinément pour affaire de service. Le baron von Werthau s'inclina, lui baisa la main et lui dit qu'il aurait grand plaisir à la revoir avec moi à Stenay.
— Mes sincères félicitations, mon cher! me dit-iJ, tandis que nous démarrions et que nous nous engagions en vitesse sur la route de Liny. Elle est tout à fait séduisante. Mais vous devriez l'habiîler : elle est mise comme une indigente.
Je rougis et je dus lui avouer qu'elle n'était pas encore ma maîtresse.
— Alors, dépêchez-vous, et amenez-nous-Ia bientôt à Stenay. Je vous prédis un joli succès. Seulement... seulement, si vous tenez beaucoup à elle, ajouta-t-il, méfiezvous : Willy ne mettra pas longtemps à vous la souffler.
Nous traversâmes la Meuse à Vilosnes et nous nous portâmes en direction de Béthincourt par les villages en ruines de Dannevoux et de Gercouit. A mesure que nous nous rapprochions de la bataille et que nous pénétrions dans la zone dangereuse de l'artillerie, le tumulte devenait
effrayant et les spectacles de la guerre accumulaient autour de nous leurs tragiques images. La route se remplissait de voitures d'ambulances et de cohortes clopinantes de blessés, qui reHuaient rudement à Tarrière au milieu des cris, des jurons, des bousculades, du croisement chaotique des obusiers légers, des caissons de ravitaillement et des fourgons à vivres. Des compagnies de renfort, bossues de sac et d'outils, tanguaient hâtivement à travers champs pour aller occuper des tranchées de soutien. Des chevaux morts ou gambiîlant grotesquenient parsem.aient la jachère de leurs membres dressés. Une fumée acre émanait des éclatem.ents et des terres projetées. Les obus secs des pièces de marine française arrivaient jusque-là, mariant leurs explosions sonores et déchirantes aux ronronnements aériens des avions de guet et au bris claqueur de leurs petites bombes. Nous avancions difficilement sur cette chaussée regorgeante et défoncée. Sur notre gauche, les masses drues du bois de Forges étalaient leur pâte brune, que comm.ençaient à nuancer par places des touches verdâtres. Plus loin, le dos plumé de la côte de l'Oie et l'aile ravagée du bois des Corbeaux boursouflaient leurs pentes pustuleuses où crevaient avec des jets noirs les abcès des projectiles. Devant nous, c'était le Mort-Homme, nu, désolé, fumant com.me un volcan, avec ses deux cônes balafrés et sa nuée de petits cratères en éruption. Puis c'étaient Béthincourt, qui achevait de brûler, la ligne glabre de hauteurs que marquait d'un bubon la cote 304, la tache sombre, blanchie de pelade, des bois d'Avocourt et de Malancourt, tandis que, tout à droite, sortant d'un plateau figé, le pic de Montfaucon érigeait dans l'azur sa flèche intacte, par-dessus son église à jour, percét de trous conune une écumoire.
n nc-us dîTV'int bientôt certain que nous ne pourrions pas atteindre Béthincourt, évacué par nos troupes qui l'avaient conquis l'avant-veille, foyer sinistre que finissait d'anéantir l'artillerie ennemie. Couverte par la cote 251. une couronne de nos mortiers de campagne, dans le fond de l'Homme-Tué, contrebattait infernaîement la canonnade française. C'est là que nous laissâmes notre auto pour prendre des chevaux. A^bandonnant la route du sud, intenable, nous prîmes, en direction de Test, le chemin vicinal de Forges, qui longeait no? tranchées de départ et suivait la lisière méridionale du bois. Une petite escorte de uhlans nous accompagnait. L'effroyable bataille tirait vers sa fin. Vingt et un régiments avaient été lancés violemment à l'assaut de cette ligne maudite, d'une étendue de moins de dix kilomètres. Soutenus par une artillerie formidable et précédés par une rampe flamboyante de feux de barrage, soixante-dix mille hommse étaient montés au carnage.
Rejoignant la route du ruisseau de Forges et remontant un peu le thar\veg, nous arrivâmes au moulin de Ra Recourt, où se trouvait le poste de commandement de la Î2° division de réserve. Nous y trouvâmes le général von Gall'vvitz et le général von François. L'agitation et la mauvaise humeur y étaient extrêmes. On considérait l'affaire comme manquée, aucun des résultats que l'on se promettait de cette opération capitale n'ayant été atteint. Le général von François brandissait avec emportement un ordre du jour français daté du jour même, et en nous le mettant sous les yeux sa lippe baveuse tremblait d'une rage concentrée.
Cette proclamation, signée Pétain, portail : l,e 9 avril est une journée glorieuse pour nos armes. Les
aisauîî furietix d«s soldats du Kronprinz oot été partottî brisée. Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la deuxième armée ont ri\'alisé d'héroïsme. Les Allemands attaqueront encore : que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu'hier. Courage! On les aura!
Après nous être restaurés et avoir transmis les stntiments de gratitude de Son Alfcesse Impériale, nous annonçâmes notre intention de poursuivre notre mission en allant visiter les confins immédiats du champ de bataille. Les chevaux n'étant plus utilisables, nous continuâmes à pi«d avec une escouade de chasseurs.
Le soleil cuivreux et sans rayons, dans la vibration poussiéreuse d'un ciel mordoré, détachait et enluminait fantastiquement les crêtes foudroyées du Mort-Homme. Par le fond de Fargevaus et la vallée Jacques, nous en abordâmes les premières pentes. Nous tenions à gauche une lisière galeuse du boi? des Corbeaux, aux arbres équarrîs, rompus, grimaçant comme des gibets. De temps en temps, une lourde détonation caverneuse chargeait l'air de suie et rudoyait le sol, tandis que îa chape étouffante du firmament bas se roouchetait des petits cirrus fugitifs des shrapnells. Nous buttions péniblement dans les mottes retournées, les essarts bouleversés, les trous d*obus, les débris de ferrailles. Des vêtements épars, des bottes, des casques, des couvertures, des roues de caissons, des harnachements, des douilles, des fusils, des dislocations d'engins de tranchées et des ossements de mitrailleuses, tout un pêle-mêle de lendemain de bataille, toute une brocante de guerre semaient la glèbe éventrée et obstruaient le terrain. Une batterie d'obusicrs de 105. limons broyés, fiasques claquées, gisait par le travers d*une ravÎDe dans un enchevêtrement hérissé d'affûts culbutés,
tE BOUCHER DE VERDUN 267
Je gu€iil«s déjeteee et de tibias de cKevaux. Dûs «ffiements et des miaulements rayaient comme des étoiles filantes Tétendu* grondante et la basse continue du bruit Tout à coup, nos chasseurs clamèrent en sautant vivement dans une sape effondrée : « Achtung! Achîimg! » Un mugissement de sirène fendait l'air et nous arrivait dessus. Nous n'eûmes que le temps de nous aplatir. L'explosion se produisait à dix mètres» nous couvrant de terre, d'éclats, de pierraille et nous empoisonnant de gaz. Je me relevai les oreilles tintantes et en me secouant comme un barbet.
— Etes-vous touché? dis- je à mon compagnoa qui paraissait se remettre debout avec effort.
— Je crois qu'il y a quelque chose, fit-il eu s« tâtant le flanc. Rien de grave...
— Faut-il envoyer chercher des brancardiers?
— Ce n'est pas la peine; je me ferai panser au premier poste.
Puis, recouvrant sa belle humeur :
— - Voilà qui ne fera pas mal dans le paysage, s'écrîat-iî, et la mission de Son Altesse Impériale aura été remplie à son honneur!
Nous reprîmes notre expédition, en évitant de nous égarer trop avant dans le sud. Le spectacle que nous avions déjà sous les yeux suffisait d'ailleurs à combler notre curiosité. Quelle que fut la diligence de nos ambulanciers, de nombreux blessés demeuraient encore &ans secours sur le théâtre de leurs exploits, remplissant l'horrible scène, aussi loin que portait la lorgnette sous ce ciel de géhenne et dans ce décor saturnien, de îeux ignoble remuement larvaire, de leur grouillement et de
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leurs coctorsions. Gris, répugnants, stercoreux* laissant des
baves sanglantes derrière leurs traînements de limaces, ils brandillaient désespérément sur le sol visqueux de* moignons convuîsifs ou des têtes dandinantes. On en voyait d'occupés confusément à se redresser sur des jambes titubantes, sautillant burlesquement, retombant, roulant, se relevant, pour s'abattre de nouveau et s'acharner en saccades, en soubresauts, en reptations; d'autres qui, moutés 5ur leurs genoux coupés, accrochaient sur l'herbe ou le roc des gestes simiesques ou balançaient d'un bercement d'ours l'épouvante d'un torse entr'ouvert; d'autres, debout, la face déchirée et sans yeux, qui tâtonnaient dans le vide, risquaient des pas oscillants, appuyés à leur fusil, pour aller trébucher contre un corps et basculer lourdement le front dans ia marne. La plupart cependant, incapables de se mouvoir, palpitants et vautrés, formaient des tas Informes ou des loques solitaires, montrant des dos assommés ou des ventres tumescents, des entrailles échappées, des membres tronçonnés, des visages livides ou violets, balafrés de cruor. Ceux auprès desquels nous passions nous paraissaient les plus enrayants. Un gros feldwebel, le bassin pétri par des éclats de fonte et répandu sous lui comme une pâte rouge, râlait bruyamment, hoquetant et spumeux, la tête dans une broiîssaille. Ploj^és et contorsionnés, deux petits mousquetaires de moins de vingt ans, en proie à d'affreuses douleurs internes, la mitraille aux intestins eu intoxiqués de miasmes, vomissaient du sang et de l'ordure. Un autre, les jambes emportées, brûlé vif, noir et la peau mangée, suppliait d'un rictus macabre qu'on l'achevât. De toutes parts montaient des cris, des hurlements; de partout se répondaient, comme une immense plainte, des souffles, des soupirs, des
sanglota et des jurons. La meute des blessés, décousue et pantelante, aboyait sinîsîrement à la mort.
Ceux qui ne gémissaient plus, les tués, étaient en nombre beaucoup plus grand, car on n'avait pas encore commencé à les ramasser. II y en avait des milliers, dans toutes les poses, dans tous les modes d'écroalement, dans 'eus les états de ruine ou de déchiquettement, prostrés parfois par rangs entiers dans un élément de tranchée ou derrière une corne de bois. Sépulcraux et blafards, les plus noblement tombés reposaient du sommeil légendaire du guerrier germain. Mais bien peu ocraient cette attitude héroïque. La grande m.asse de ces corps immolés présentait beaucoup plus l'aspect de l'abattoir ou du charnier que celle du cimetière ou même de la morgue. Tuméfiés, boursouflés, crevant d'exhalaisons, taillades, charcutés, tranchés, écartelés, excoriés de plaies, fracassés, dilacérés, grillés, rôtis, fumés, ouverts comm.e des porcs eu dépecés comme de la venaison, les cadavres, baignant dans un jus de sang coagulé, exposaient sur l'étal du champ de bataille leur viande fraîchement abattue et leur rougeoyante charognerie. A travers le cuir des vêtements, les blessures fendaient et labouraient la chair, entamaient et hachaient les viscères, dénudaient les os, vidaient les abdomens, détachaient des quartiers entiers. Des pattes étaient sectionnées et des nuques décapitées. On pataugeait dans la graisse, la fiente et les déchets. Ici, c'éLait un tronc adipeux, découpé de l'anus au thorax, estomac et intestins à l'air, que dévoraient gîoutonnem.ent des rats. Là, une cervelle avait jailli d'un crâne pour venir accommoder d'un ris blanchâtre une paire de testicules. Ailleurs, sous reffec refoulant d'une poitrine effondrée, uae verge se dressait, écarlate et rigide, entre deux cuisses
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bleuçe. On passait sur ces corps et on longeait ces abats. Des chapelets de boyaux pendaient aux crochets des arbres comme des r^.ngs de saucîses crues; d'épouvantables gigots, d'enrayantes entrecôtes, des paquets de tripes traînaient de tous cotés dans la fange pourprée; des pieds et des têtes exsangues gisaient sur l'herb-c comme dans du cresson; des aloyaux rutilaient, des foies luisaient, des rognons suintaient; on marchait sur des doigts, des vertèbres, des langues et des yeux. Toute la monstrueuse tuerie jonchait de ses victimes innombrablement sacrifiées les flancs du sinistre Mort-Homme et du hideux bois des Corbeaux, tandis que se prélassait là-bas, dans sa joyeuse résidence, au milieu de ses généraux de cour, de ses intendants, de ses favoris, de ses maîtresses, de ses policiers et de ses chiens, le singe vaniteux et dissolu pour qui coulait tout ce sang, celui que ses soldats appelaient déjà avec horreur et haine, sans se départir pour cela de leur servile discipline, LE BouCHF.R DE Verdun.
Un soleil printanier baignait le jardin d'une grâce délicieuse quand, à dix heures, le lendemain matin, je me retrouvai auprès de Juliette. L*air était rose et parfumé. Des touffes de violettes parsemaient les mousses et un buisson de liîas offrait les gestes fiexibles de ses grappes étcilées. La Meuse brillait doucement entre les arceaux du feuillage neuf.
— Savez-vous, mademoiselle, ce que me disait hier en vous quittant mon ami, le baron von Werthau?
'-— Que vous disait-il?
~ Que, charmante comme vous l'êtes, vous lui paraissiez vraim-ent mal habillée et il m'en faisait de vifs reproches.
Juliette rougit jusqu'à la racine de ses jolis cheveux, puis répliqua vivement :
— Que voulez- vous? En venant en vacances, j'avais apporté trois malles de vêtements : vos pillards les ont enlevées.
— Je m'en doutais, dis-je. Voulez-vous me faire un plaisir, mademoiselle Juliette, un très grand plaisir;
— Lequel?
— Celui d'accepter que je vous en restitue l'équivalent.
Juliette Rossignol demeuja quelques iiistants silen-
cieuse, plissant son petit front, réfléchissant. Puis elle répondit :
— J'accepterais volontiers que vous me fassiez rendre mes malles, et je vous en serais même reconnaissante.
— Mais je ne sais où elles sont!... Ecoutez, fis-je, vous devriez venir avec moi jusqu'au garde-meuble de Dun. Si vous n'y trouvez rien qui vous convienne, nous irions à Sedan ou à Charleville.
— Avec vous?...
— Pourquoi pas? Je vous emmènerais en automobile. Nouveau silence. Juliette, décidément, était perplexe.
Elle parut cependant envisager sans esprit de refus cette proposition, car elle reprit :
— C'est que je ne puis me montrer ainsi au dehors. Il faudra que je me repeigne,
— - Je vous le défends bien! protestai-je. Abandonnez maintenant cette mascarade. Madem.oiselle Juliette Rossignol, de la Comédie-Française, n*a plus rien à craindre, protégée qu'elle est dorénavant par un officier prussien- Celui qui se risquerait à lui manquer de respect passerait en conseil de guerre.
Cette déclaration parut 1* impressionner fortement.
— - Dans ce cas, dîl-el!e, dans ce cas... je n'ai plus d'objection fond amentale. <»
Mais tout à coup je la vis se troubler; ses traits s'altérèrent et des pleurs gonflèrent ses paupières.
— Oh! monsieur, fit-elle sanglotant presque, il y a une chose qu'il faut avant tout que vous obteniez...
— Quoi donc?... demandai-je interloquée
— Il faut... je vous le demande... je vous en supplie... il faut que vous obtenie2:, poui* moi et pour ma pauvre téuite... la dispense de la visite.
Elle prononça ces derniers mots honteusement, tout bas.
— Comment, m'écriai-je indigné, vous subissez la visite sanitaire?
— Oui, avoua-t-elle... et même ma malheureuse tante, malgré son âge... C'est Tordre de la Kommandantur.
— Oh! c'est infâme! éclatai-je, bouleversé plus que je ne voulais le paraître. Soyez tranquille, je vais vous délivrer de ce supplice. N'y pensez plus, ce n*cst plus qu'un mauvais rêve. Et si vous vouliez, si vous vouliez... ajoutai-je sans oser achever. Vous savez que tous vos désirs sont d'avance satisfaits.
Elle me prit la main, la serra, essuya ses larmes, sourit, et je vis dans ce geste muet et dans ce sourire mouillé 1« gage de mon prochain bonheur.
Dès raprès-mîdî, je vins la chercher dans une voiture de l'Etat-Major pour la conduire au garde-meuble. Elle arriva, légère et un peu tremblante, et je sentis sa taille vaciller sur mon bras quand je l'aidai à franchir le marche-pied. Les Lormeau nous regardèrent partir avec un certain égarement.
Tout le long de la grande rue de Dun, la stupéfaction ne fut pas moindre. Ebahis et intrigués, les gens voyaient passer cette jolie fille inconnue, dont la mise simple ne restreignait ni la distinction, ni le chic, se demandant qui elle était et d*où elle venait. Au casino du Grand Cerf, nous fûmes, pour les officiers aux fenêtres, l'objet d'une vive curiosité. Devant la mairie, le poste présenta les armes. Je riais à part moi et me sentais de magnifique i humeur.
Nous parcourûmes le gard€-meubl«, passabl^nent d«-
garni dqDuis ma première visite, mais où il restait encore beaucoup de choses. Par une fortune extraordinaire, Juliette y retrouva ses malles, ce qui la combla de joie. Elle crut reconnaître aussi quelques-uns des meubles des Lormeau, sans en être toutefois bien sûre. Je m'engageai fastueusement à remeubler toute la maison. Il nV avait qu'à prendre, et Juliette n'avait qu*à commander. Nous revînmes de cette petite expédition très animés et pleins de projets.
Il s'agissait toutefois de convaincre M"' Lormeau, ce qui ne fut pas facile. Aux premiers mots qui lui en furent touchés, la vieille Française se rebiffa, ne voulant rien entendre, protestant noblement qu'elle ne recevrait rien d'un Allemand, pas même ce qui lui appartenait; et le père Lormeau, renchérissant sur elle, déclara, la barbiche plus agitée que jamais, qu'il mettrait plutôt le feu à sa maison que de devoir quelque chose à un « Boche ». Ces braves gens, sachant qu'ils n'avaient rien à redouter de moi, ne lésinaient point, on le voit, sur leurs expressions.
— Laissez-moi faire, dit Juliette.
Je ne sais ce qu'elle leur dit, mais, le soir, tout était arrangé; les vieux ne faisaient plus de difficultés, et il fut convenu que nous retournerions le lendemain au gardemcublc, où M""' Lormeau nous accompagnerait.
C'est ce qui eut lieu, avec cette particularité que la récalcitrante dame Lormeau s'étant refusée énergiquemenl k monter en automobile, nous dûmes aller à pied, ce qui. conunc bien on pense, ne manqua pas de soulever un^ curiosité plus grande encore que la veille.
Ce furent des exclamations et des larmes quand cette b«nnc M""' Lormeau reconnut effectivement un certain
nombre de ses meubles ranges, étiquetés et classés dans le magasin de l'armée. Elle put ainsi identifier un beau buffet lorrain de salle à m.anger, un bahut en chêne sculpté, un mobilier complet de salon, plusieurs canapés et fauteuils, un lit Louis XVÎ, une batterie de cuisine, des tapis, des vases, des flambeaux. Beaucoup d'objets, toutefois» avaient disparu : elle chercha vainement un secrétaire de bois des îles, souvenir de famille, et ne put retrouver l'ameublement de la chambre de son fils Pierre. Les registres consultés nous apprirent que les pièces manquantes avaient pris le chemin de l'Aîlem.agne. J'engageai vivement M"'^ Lormeau à les remplacer et à se servir à son gré; elle ne voulut rien savoir, s'obstinant à ne reprendre que ce qui lui appartenait. Le tout fut chargé sur des camions militaires et le remménagement fut opéré en quelques heures.
Fort content de ces heureuses circonstances, sans lesquelles il m'eût peut-être été mal commode de faire entendre raison aux scrupules bizarres de mes hôtes français, je complétai mon œuvre par une visite au sieur Moral, lieutenant de police, qui m'accorda, bien entendu, tout ce que je voulus et raya illico de ses listes ignominieuses les noms de la « femme Lormeau » et de la « fille Rossignol ». Enfin, pendant que j'y étais, je passai chez le sergent Fîachsmann, au bureau des logements, pour lui donner l'ordre de faire déguerpir au plus tôt les deux escogriffes qui occupaient encore des chambres au premier étage de la maison Lormeau et de considérer celle-ci comme désormais soustraite à toute réquisition, réserve faîte pour l'appartement que j'y occupais.
La semaine qui suivit fut sans doute la plus délicieuse d« ma vie. Jour après jour, heure après heure, je faisais
des progrès remarquables dans la conquête des bonnes grâces de Juliette et de ce que i*osais espérer être son cœur. Car, si je l'aimais, je prétendais aussi qu'elle m*aimât. Et tout me donnait à penser qu'elle m'aimait en effet. Aussi, plein de désir de goûter longuement la saveur de ces enivrants préliminaires, n'éprouvais-je pas l'impatience d'en parcourir trop hâtivement les divers stades, tant l'événement si souhaité, pour merveilleux qu'il fût, paraissait désormais infaillible.
Oh! le frissonnement divin du bras coulé autour de la taille ployante, l'émoi prodigieux du premier baiser posé doucement sur le satin de la joue, la volupté inouïe du premier baiser sur la bouche, celle plus inouïe encore du second, celle du troisième, prolongé davantage, lentement appuyé, lèvres frémissantes et paupières closes!... Je ne m'essayerai pas, en fussé-je capable, à décrire de pareils étourdissements, que chacun peut aisément imaginer, s'il a l'âme allemande, nourrie d'idéal, sensuelle et mystique à la fois, et s'il a jamais rêvé tenir entre ses bras une de ces Française hallucinantes, délire et torture de notre race... Schopenhauer, cet ennemi déclaré de la femme, n'avait sans doute jamais respiré le parfum rare et capiteux d'une de ces exquises fleurs de France, ni surtout connu l'ensorcellement, plus subtil encore, d'une actrice d'un théâtre de Paris, incarnation suprême qui représente, pour nous autres Germains, l'essence même de l'Eternel Féminin!...
Ces premières expressions d*amour s'échangeaient au jardin, par ces belles journées du printemps nouveau, tandis que nous étions agréablement bercés par la lointaine musique des canons et l'amollissante langueur des arbres en fiaraifon. Parfois nous entrions chez moi. pour choisir
un livre ou prendre le thé. Elle me récitait des vers ou me lisait une page. Moments incomparables!... Mais elle n'aimait pas à s'attarder trop longtemps dans ma chambre : la présence du grand lit Empire l'inquiétait, et Juliette ne voulait pas se donner encore. Je resp)ectais avec une extrême délicatesse son affolant caprice. Son heure serait mon heure!...
Blanche ou rose, en robes exquises à la mode de 1914, corsage lâche très ouvert, bras noyés de mousseline, jupe souple à volants tombant sur le cou-de-pied chaussé de blanc, Juliette, l'ombreDe de faille à la main ou le chapeau-toque à aigrette sur ses cheveux à chignon bas, devenait extraordinaire de grâce, d'éclat et de séduction. Je n'avais, je crois, jamais vu de femme si jolie; certes, aucune de celles que j'avais pu remarquer à Stenay ne lui était comparable, et Blanche Desserey n'était qu'une petite pensionnaire insignifiante auprès d'elle. Comme disait son cher Molière dans je ne sais plus quelle pièce, « elle brillait de mille attraits, et ce n'était qu'agrément et que charmes que toute sa personne ». On eût dit que, retrouvant avec ses toilettes et la liberté de ses allure-:. l'élément naturel de sa vie, elle semblât chaque jour plus belle encore que la veille, chaque jour parée davantage de gaîté, de fraîcheur, de jeunesse et d'esprit. Il ne lui manquait que des bijoux. L'infortunée n'avait rien sur la peau, pas même une bague. Je n'osai pas lui demander si elle en possédait, mais je me promis de lui en offrir aussitôt qu'il serait séant de le faire, sans paraître vouloir forcer la faveur du destin.
D'autres largesses plus immédiatement indiquées sollicitaient d'ailleurs m.a générosité. Le jour où une magnifique pièce de bœuf, livrée par le service des subsistances.
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fit son apparition dans la cuisine des Lormeau, .§iccoçi= pagnée d'une manne pleine de farine, dVufs, de beurre^ de sucre, de café et d'épices, ce fut un événement sensa» tionnel. Juliette en manifesta sa satisfaction par une véritable crise de joie. Le régime végétarien, agrémenté de quelques rares conserves américaines, prenait fin. On vit désormais sur la table des Lormeau du mouton, du veau, du lard, du jambon et jusqu'à du poulet. Je trouvais cependant fort discourtois de n*y être jamais invité. Juliette me lit comprendre qu'elle avait déjà eu beaucoup de mal à faire accepter aux deux vieillards cette amélioration de leur ordinaire. Pour m*en récompenser, elle <Vint à plusieurs reprises dîner avec moi dans ma chambre. Ces jours-là, Schmutz se distinguait et l'on faisait venir du Grand Cerf ce qu'il y avait de mieux.
Transformée, la maison avait pris un aspect des plus confortables. Le premier étage, débarrassé de ses intrus, avait été rendu tout entier à M. et M'"* Lormeau. Juliette occupait toujours sa chambre du bas, donnant comme la mienne de plain-pied sur le jardin. Remeublée et arrangée avec goût par la jeune comédienne, c'était maintenant le coquet sanctuaire où, comme dans une loge, Célimène attifait artistement sa beauté. Je n'avais pas encore été admis à y pénétrer, mais j'en connaissais le nouvel aménagement grâce au précieux pertuis qui continuait à faire mes délices et dont je ne lui avais pas révélé le secret C'était la chambre de Juliette qui avait notamment béné^ ficié du joli lit Louis XVI et je me demandais non sans émoi lequel, du lit Empire ou du lit Louis XVI, verrait se consommer mon bonheur.
Je me rendais généralement à Stenay pour la journée, mais, autant que me le permettait mon service actuellement
peu châf^é» je n9 manquais pas de revenir à Dun <iaii3
l'après-midi peur pousser et activer ma cour auprès (Je ma Française adorée, dans Tattente fiévreuse du grand *oir. Le casino de la Krausestrasse me voyait donc moins •souvent et ne se doutait guère que j'étais occupé à m'y ménager une rentrée triomphale. Le général Schmidt von Knobelsdorf préparait mystérieusement de nouvelles opérations. Retombé dans une de ses périodes de dépression, le Kronprinz menait une vie épouvantable, courant de fille en fille et d'orgie en orgie, lâchant tout pour nier à Charlevilîe ou à son Parc-aux-Cerfs de Presles, d'où il nous revenait complètement abruti. On le voyait alors rôder, l'œil avachi et la nuque ballante, dans les rues de Stenay, répétant aux vieilles gens : « Allons, allons, vous redeviendrez Français! » ou jetant des scus aux gamins cjui se bousculaient autour de sa dégaine princîère en criant : « Ohé! Gugusse! » tandis que Max von Kubitz considérait avec intérêt leurs petits culs sautillants. Quaiit au baron von Werthau, tout à fait remis de sa légère blessure, il m'adressait, lorsque je le rencontrais, un geste sympathique, un sourire entendu, et me demandait :
— Eh bien; eh bien? ça marche-t-il?.,. Quand est-ce que vous nous l'amenez?
Elle portait, ce soir-là, une délicieuse toilette en crêpe de Chine vert d'eau. Ses cheveux coiÊés bas baignaient de leurs ondes soyeuses les fines conques de ses oreilles. Le pur et mobile ovale de son visage ravissant s'ombrait de cils, s'illuminait de regards, se creusait de fossettes, s$ fleurissait de sourires rosés et malicieux. Nous venions d'achever un merveilleux canard i la rowennaise, chef^
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d'œuvrô de la patronne du Grand Cerf, et now «avowions tm excellent café où Schmutz avait mis toute <a science récemment acquise en France.
-— C*est un crime» se récriait Juliette» de se régaler de si bonnes choses quand tant de gens en France souffrent de la faim!
— Rassurez-vous, dis-je, on ne meurt pas de faim en France, et à en juger sur des renseignements qu*on peut tenir pour certains, vos chers compatriotes se nourrissent même copieusement Quant à vos soldats, nous en savons quelque chose : ils se gobergent.
— Je pense à nos malheureuses populations occupées. — ' Bah! fis-je, c*est la guerre! D'ailleurs, si cela
peut vous rasséréner, charmante Juliette, sachez qu*en Allemagne on n'en mène pas plus large. Félicitons-nous seulement, ma divine, d'être parmi les privilégiés. Puisqu'il existe encore des canards, il faut bien que quelqu'un les mange. Pourquoi ne serait-ce pas nous?
— Allons, dit-elle en riant, je vois bien que vous êtes un monstre d'égoïsme!
— Du moment que vous me permettez de le partager avec vous, répliquai-je galamment, voilà un égoïsme dont j'accepte avec joie le reproche.
Nous sortîmes dans le jardin. Le ciel encore tout rose du couchant répandait autour des feuillages assombris une lumière mauve. L'air était tiède et doux comme l'haleine d'un soir d'été. Indi?tinctes et lourdes, les phalènes frangeaient le crépuscule de leur vol velouté. Les lilas énervés épanchaient leur fragrance.
Nous marchions mollement, enlacés, les chairs proches,
— Autrefois, disait Juliette, ce jardin était plein de
fleure, îl n'y a plus aujourd'hui que celles qvd poussent toutes seules.
- — Demain, dis-je, si vous voulez me cueillir de vos mains une salade plantée et anosée par vous, ce légume vaudra pour moi toutes les fleurs.
— Vous aurez une romaine, fit-elle énigmatiquement.
Nous allions vers la Meuse dont le cours encore débordé s'épandait largement sur les prés de l'autre rive. L'eau lente scintillait de reflets violets, se marbrait de plaques rubescentes. Assis sur un banc moisi de mousse, pressés l'un contre l'autre et la main dans U main, nous contemplions, le cœur plein de poésie, le paysage étale que caricaturait à droite la grimace noire d'une villa brûlée et que gonflait devant nous le coteau nu de Cléry portant comme une tache verruqueuse le petit bois de la Croix de France. La rivière aux teintes changeantes, ardoisée, grise, jaune, amarante, selon les jeux du ciel et de la nuit tombante, s'écoulait imperceptiblement avec une indolence de lac. Nous vîmes flotter un cheval comme une outre énorme. Des formes ligneuses passaient De grosses bulles émergeaient, s'irisaient et crevaient. Une odeur équivoque et fade émanait languissamment des eaux.
Progressivement le couchant s'éteignait, ne portant plus qu'une ligne cramoisie sur laquelle s'allumaient les premières étoiles. Mais un autre couchant naissait en même temps dans le sud, envahissant et incendiant l'horizon à mesure que le premier s'évanouissait et que la nuit s'affirmait. Pourpré, vermillonné, s'avivant jusqu'à l'écarlate. irradiant en aurore australe de grandes lueurs roses, vertes, blanches, il semblait encore plus beau et plus somptueux que celui de la nature* C'était le halo des canons de Verdun.
— ' Quel spectacle! m'écriai-je.
— Oui, quel spectacle! fit Juliette en ccKq» Bara qu'il fût diîcemable il son accent était admiratif ou triste.
On eût dit qu'un lointain orage roucoulait là-bas» ^e mariant ici au grésillement des grillons et au frôlement de:s insectes nocturnes. Mon bras emprisonnait étroitement la taille chaude et souple de Juliette; ma main venait s'appuyer ouverte sur son petit sein dur. dont mes doigts, d travers la soie du corsage, buvaient en frissonnant le modelé voluptueux. D'une pression souvent renouvelée j'attirais plus près de moi encore ce buste enivrant, et ma bouche, ardemment posée sur le cou, les lèvres et jusque sur la gorge, s'affolait de contact et se soûlait de vertige.
— Juliette! murmurais-je. Juliette!... M'aimezvous?...
— Oui, faisait-elle d'une voix sibylline.
Nous quittâmes le bord de l'eau pour remonter vers la maison, dont le comble se bombait obscurément dauis les feuillages. Ma chambre était vivement éclairée, la sienne plus doucement et d'une clarté bleue. Nous nous perdîmes sous le lacis des branches et dans le dédale des hautes plantes potagères. Je la sentais qui s'abandonnait de plus en plus à mes étreintes.
Nous nous assîmes de nouveau, cette fois sous les lilas. De grands pans de ciel luisants et brûlants d'étoiles se suspendaient aux cimes des arbres. Comme une escarboucle, Régulus jetait au méridien l'éclat de ses feux rouges; la merveilleuse ïopaze d'A.rcturus resplendi fusait à l'est; on voyait rayonner le saphir de Véga, le briliant de Capella, les deux roses des Gémeaux; et c'étaient le collier de Cassiopée, le coffret de îa Grande-Ourse, la rivière du Cygne, le pur diamant de l'Epi de la Vierge.
Mak à ton» C99 joyaux célestes 8*lgalai«nt les *eak bijoux dont se parait Juliette, ses yeux qui flamboyaient étrangement comme des onyx.
J'éteignis ces yeux sous mes baisers; j'enveloppai de gestes feus ce corps de jeune fée, dont la robe vert d'eati, sous la luminosité astrale, était devenue sombre.
— Juliette! Juliette!... soupirais-je avec délices.
Et tout à coup le chant d'un rossignol s'éleva dans la nuit de printemps. Suave et mélodieuse, la voix filait sur un ton de syrinx de longues notes d'amour, s'attardant transposant, précipitant son rythme musical, partant et repartant dans des modulations infinies, tantôt pénétrante et douce comme un son de chanterelle, tantôt rapide, vibrante, s'envolant et s'éparpillant en trilles aigus de petite flûte. Tout le jardin semblait frissonner d'extase aux accents du virtuose inspiré. Dans l'émoi de la nature captivée le chant divin montait, jaillis?ait, s'exaltait, lançait ses vocalises, distribuait ses arpèges, distillait ses phases expressives, suspendait ses points d'orgue. On eût dit que ce chant s'enivrait de lui-même, tant il frémissait de passion, défaillait en spasmes éperdus, éclatait en pizzicati forcenés, en traits délirants, qui parfois s'égosillaient jusqu'à la fureur, d'autres fois s'apaisaient, se nuançaient, se fondaient de tendresse, pour se résoudre en une cantilène presque mourante. Inlassablement, le musicien déroulait sa sérénade enchantée, tour à tour sensuelle, ravissante ou pathétique. Et tandis qu'il chantait, qu'il chantait sur les plus hautes gammes des sons, voilà qu'à ses roulades de flûtiste répondaient, en basse concertante, les roulades sombres du canon. Le solo devenait un duo; la m.élodie s'accompagnait d'une grondante harjEonie, et dans cette lutte égale il semblait qu'excité
et soutenu à la fois, l'artiste s'efforçât de faire triompher 3U.r la thaumaturgie diabolique des hommes, le sublime génie de la création.
— Juliette! Juliette!... Le rossignol!...
— Le rossignol!... répéta-t-elle d'une voix brisée.
Je la pris... je l'emportai... je voulus l'entraîner dans ma chambre...
— Non... non... balbutiait-elle. Attendez!... Avant que j'eusse pu la ressaisir, elle était chez elle.
— Attendez! prononça-t-elle encore en fermant sur elle la porte- fenêtre.
Je restai là, ne sachant ce qu'il allait m'advenir, ni si je n'allais pas être de nouveau le jouet piétiné de mes désirs.
Mais la porte se rouvrit comme un rideau de théâtre. Juliette était sur le seuil, divine, hallucinante, dans son éclairage bleu, mortellement triste, bras nus, jambes nues, gorge découverte, la chemise en linon, garnie d'entre-dei\x de dentelle, retenue sur les épaules adorables par des rubans vert-bleu.
Mon sang bondit. Je me ruai sur elle.
Comme je l'enlevais, avec un cri rauque, pour la porter sur le lit, ses cheveux se dénouèrent et nous inondèrent l'un et l'autre de leur toison chaude.
— Juliette!... Juliette!.., râlais-je.
Tout en baisant follement son corps étendu dans les draps ouverts, je me dévêtais à tâtons d'une main, quittant précipitamment bottes, uniforme, corset...
O Dieu suprême! L'univers pouvait crouler! J'aurais vécu!...
Elle ne poussa pas un cri... J'avais toute sa peau de nymphe sous la mienne. Ses petits seins me pénétraient
le cœur. Je mourais sur ses lèvres, les doigts noyés dans les ondes profondes de sa chevelure...
— Juliette!...
Et pendant qu'éperdu de verlige j'enfonçais dans cette délicate chair française l'acier brûlant de ma furie ailemande, le rossignol, dans un paroxysme de délire, de jaillissen^.ent et d'éblouissement, couvrait le corps de lûa maîtresse d'une cascade de perles»
Trois ou quatre jours plus tard, et ayant couclié deux autres fois avec elle, je me trouvai fort indécis. Conduirais-je ou non Juliette à Stenay? La vanité m'y poussait, mais mon amour, mon amour croissant me retenait. Je me rappelais le mot du baron von Werthau : « Willy vous la soufflera. » Certes, avant qu'elle ne devînt ma maîtresse, j'avais fort bien envisagé cette hypoîlièse, qui ne me troublait pas outre mesure. Je crois même que la perspective d'un partage éventuel avec Son Altesse Impériale n'était pas pour me déplaire absolument. En tout cas, et risque pour risque, il n'était pas alors question pour moi de dérober mon trésor à tous les yeux, et si je désirais impatiemment avoir Juliette Rossignol pour maîtresse, c'était en grande partie pour le plaisir flatteur de produire à Stenay une aussi brillante conquête.
Or, maintenant que Juliette était à moi, mon point de vue changeait curieusement. Loin d'avoir hâte de faire étalage de cette bonne fortune extraordinaire et de m'en prévaloir pour me porter au premier rang de la considération, je commençais à avoir peur de Stenay. L*amour, l'amour avec toutes ses craintes, ses effarouchements, sa peur de souffrir, son appréhension de la jalousie, prenait décidément le pas sur la vanité, fût-elle celle d'un officier prussien, fût-elle la mienne, qui était immense et que j«
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croyais sans borne. Il m*apparaissait même que ce que j'avais pris jusqu'ici pour de l'amour n'en était pas ou du moins n'en était pas complètement, mélange de doucc sentimentalité et de sensualité etfrénée, qui ne connaissait ni les détours les plus subtils, ni les sillons les plus profonds de la véritable passion amoureuse. Ce que j'éprouvais était réellement nouveau, car je ne l'avais ressenti ni avec ma fiancée Dorothéa, malgré la nuit passée avec elle, ni avec Juliette elle-même avant de l'avoir possédée. Il avait fallu cette possession pour m.e l'apprendre, possession d'un caractère tel, qu'il me semblait être possédé par Juliette, beaucoup plus que je ne la possédais. J'avais complètement oublié, bien entendu, ma pauvre et blonde Dorothéa, à laquelle je ne songeais qu'avec remords, aux rares lettres qu'il m'arrivait de lui adresser encore et où je lui mentais à chaque ligne, remords qui n'était même plus maintenant que de l'ennui, de l'agacement, de la ré>pugnance, tellement j'étais ensorcelé,, envoûté par celte Française.
Ce fut Juliette quî mit fin à ma perplexité. Ainsi que je me l'étais promJs. j'avais fait choix d'un superbe bijou pour lui en faire présent. C'était un bracelet de perles et brillants, que j'avais trouvé aux magasins de l'armée et que j'avais acquis à un prix d'officier, c'est-à-dire au quart de sa valeur. Je pensais qu'elle accueillerait ce joyau avec satisfaction. A ma grande surprise, elle le refusa.
- — Non, dit-elle, je ne porte pas de bijoux et je ne veux rien recevoir de vous. Si vous voulez m'etre agréable, faites-moi un plaisir.
—- Lequel?
«— > J'ai une cnvi« folle. Menez-moî à Stenay*
188 m; boucher de veroun
■ — Vous désirez faire la connaissance du Kronprinz? - — Pas précisément, mais je voudrais beaucoup aller à Stenay.
— C'est une curiosité, une ambition?
— C'est un caprice.
Caprice, lubie, ou quoi que ce fût d'autre, du momenl qu'elle formulai!: ce désir, je n'avais plus de volonté que celle d'y déférer. D'ailleurs, en y réfléchissant, j'apercevais mieux, avec les avantages de mon intention première, les difficultés qu'il y aurait à ne pas m'y tenir, et mes objections tombaient. Du moment que Juliette s'était donnée à moi. ce n'était évidemment pas pour demeurer confinée dans sa chambre et son jardin de Dun, comme une femme turque dcins le harem, mais pour jouir de sa nouvelle condition de maîtresse d'officier d'étatmajor, sortir et voir du monde. Comment ferais-je, si je n'avouais ni ne montrais ma maîtresse, pour la conserver et l'emmener avec moi, au cas où un changement de résidence ou d'affectation m'éloignerait de la région de Verdun? Qu'en assurant ainsi ma tranquillité et la durée de mon plaisir, je dusse payer le tribut probable au Kronprinz, cela n'était pas pour m'offusquer, tout au contraire. Je n'avais pas à être jaloux de Son Altesse Impériale, qui me ferait un grand honneur en me prenant ma maîtresse. Volage comme il était, Willy ne la garderait pas longtemps. Quant aux autres seigneurs de moindie importance, je saurais défendre mon bien contre leurs tentatives et n'en serais même que plus fort pour cela, après mon galant acquiescement aux prérogatives du prince. Enfin je n'avais plus le choix de me dérober, car quelqu'un connaissait déjà mon aventure et avait vu Juliette Rossignol : le baron von Werthau. Si je n'ame-
nais pas Juliette à Stenay, je passerais pour n'avoir pas su faire d'elle ma maîtresse et je me rendrais ridicule à ses yeux. Il ne pourrait pas se faire que le baron n'en ébruitât pas la piquante anecdote, et il ne se passerait assurément pas longtemps avant qu'on ne vînt m'enlever, à Dun même, la jolie Française,
Ce dernier argument emporta tout, et, délaissant toute vaine et peut-être chimérique terreur, je ne voulus plus considérer que les profits certains et les importantes satisfactions d'amour-propre que j'aurais à retirer de la production sur la scène miroitante de Stenay de la merveilleuse petite étoile parisienne.
Il devait y avoir, le lendem.ain, un thé dansant au casino de Stenay. Je vins à quatre heures chercher Juliette en automobile. Elle était en robe noire de cachemire, égayée de quelques em.piècements de taffetas blanc. Elle portait un chapeau de velours noir garni de fusées d'aigrettes blanches, sur lequel elle ouvrait une délicieuse ombrelle en damier noir et blanc. Il faisait un temps charmant, plein de soleil, de jolis nuages roses, de feuillages vert5 et d'une gentille petite brise qui caressait le« avoines naissantes. La Meuse annelait paresseusement, luisante et bleuâtre, entre ses prairies. L'humeur de ma ravissante compagne répondait au temps et aux méandres de la rivière.
Vingt minutes d'auto conduisaient de Dun à Stenay. Lorsque nous arrivâmes à la Krausestrasse, un grand concours de voitures et de chevaux de selle tenus par de» ordonnances obstruait déjà les abords de la grille d'entré* du vieil hôtel français que dominait le drapeau rouge» blanc, noir. Je n'avais prévenu personne de la visite de Juliette Rossignol, sauf I« baron von Werthau, à qui
290 LE BOUCH£R DE XTERBUW
j'avais téléphoné le matin. Tvlaîs je vis tout de suite que pyeêque tout ie monde était informé de Tévénemcnt A. peinâ âvions-nous pénétré dans les salles, que les regards se portaient sur nous de tous cotés, que des remous se produisaient et que de vifs chuchotements s'élevaient sur notre passage.
— Ach! das ist die Juliette Rossignol L.,
— - Die Schavtspiehrin der Comédie-Française..,
— Sie gehi mit dem Oberîeuinant Hering... — ' Scharmant!...
— Hochekganti...
— Ein payantes Weib!...
Le baron von Werthau s'avançait tout souriant :
— Mademoiselle. Êt-il en lui baisant le gant, soyez la bienvenue dans notre casino... notre mess, notre cercle d'ofÊciers, comme vous dîtes en français... Le plaisir que nous avons de vous recevoir n'égale que notre admiration pour Vôtre beauté et pour votre talent.
Krause en personne s'empressait :
— Très honorés sommes-nous, mademoiselle... Très charmés, mademoiselle, sommes-nous d'apprendre que vous êtes restée dans ce beau pays... sous notre protection.
On se bousculait pour «c faire présenter, ce dont von Werthau et moi-même nous acquittions à Tcnvi :
— Monsieur le major von Millier, premier aide de camp de Son Altesse Impériale le Kronprinz... Monsieur le maréchal de la Cour et chambellan capitaine vtm Behr... Monsieur le major von der Planitz... Monsieur le major EJirhardt... Monsieur le major Heymann... Monsieur 1« riltmeieter voo Zobeltitz,. M<»>?ieur le médetm
UL BOUCHER M VZKOiW 29 i
ekcf géneTal professeur Wiedenmann.». Monsieur le capitaine d'aviation Siebringhaus...
Au milieu de ce branle-bas d*uniformes, de courr bettes, de talons qui se choquaient en faisant sonner leurs éperons, de compliments et de baisemains, ma belle Juliette ne perdait pas la tête, observant une dignité imperturbable, répondant aux hommages avec un tact, une distinction, un esprit qui faisaient la plus vive impression et lui conciliaient immédiatement tous les suffrages. J'étais fier comme un paon. C'était un succès, comme on pouva''^ r/y attendre, et mieux qu'un succès, un cngouemenL il jmblait qu'un souffle d'air pétillant de Paris, qu'une bouffée d'oxygène français eût soudain pénétré dans ces salons à l'atmosphère germanique et en eût aussitôt grise fx)us les hôtes d'un© légère ivresse. Chacun voulait ^■ faire remarquer de la comédienne, bombait le torse, hu'ossait sa moustache, découvrait ses dents d'un sourire géométrique, jetait les fleurs massives de ses flatteriee. L/un prétendait avoir vu la charmante actrice dans une pièce de Dumas fils; l'autre assurait l'avoir applaudie dans Victor Hugo; le rittmeister von Zobeltiz l'avait certainement rencontrée au bal de l'Elysée. Fi n'était pas jusqu'au major von îena, réellement ivre, lui, déjà, et non pas seulement d'air de Paris, qui ne déclarât, en s'efforçant de ne pas trop chanceler, qu'il avait soupe avec elle chez Ciro's, en joyeuse compagnie.
Quant aux femmes, rivalisant de simagrées tudesque?, par-dessus leur jalousie concentrée, elle* accablaient de prévenances fielleuses la nouvelle venue, détaillant ds leur?yeux aigus sa toilette élégante et sobre, qui faisait un si plaisant contraste avec leyrs mises bruyamment dévergondées ou leurs pédants uniformes d'infirmières. Com-
tesses ou pseudo-comtesses, baronnes de parchemin ou de carton, chevalières de franc alleu ou d* industrie, catins plus ou moins aristocratiques, diaconesses en rupture d'hôpital et dactylographes délurées formaient un essaim bourdonnant, affolé, voltigeant et venimeux couvrant de miel la petite reine française, tout en aiguisant secrètement l'aiguillon dont elles s'apprêtaient à la piquer. En quelques minutes, depuis le porche d'entrée jusqu'aux extrémités du parc, tout le casino Krause était mis en révolution par cette arrivée sensationnelle, et de toutes parts, sous la multiple rumeur des voix masculines et féminines, sous le flux bruissant des admirations, des formules et des interjections, on entendait sourdre ces mêmes mots cent fois répétés : « Comédie-Française... Comédie- Française... /<2, so.,. Gométie-Vranzaisse... »
Seule. Blanche Desserey, qui assistait elle aussi à l'entrée de Juliette, ne s'était pas avancée, se bornant à considérer avec inquiétude cette autre Française.
On dansait dans la galerie, aux sons du petit orchestre de soldats, et les tournoiements débordaient dans le parc, où étaient disposées les tables à thé, couvertes de linge damassé, de porcelaine et de verrerie à Champagne. L'après-midi était amoureuse et guerrière; les tailles se cambraient ou ployaient, les bottes scintillaient, le* allures paradaient Des couples imprécis s*e.stompaient .«ous les arbres.
Ngu5 primes place, Juliette et moi, à une table, en compagnie du baron von Werthau et du comte von Kubitz.
— Elle est très bien, me dit Max en allemand, après s'être assuré que Juliette n'entendait pas notie langue, elle est incontestablement très bien. Mais pour ce qui »« con<jerne, cW ami, vous pouvez êti*e tranquille : elle est
bi«n tic^ famine pour mon gcTÛt, et ce n'est pas moi qui vous mettrai jamaiî des comeî.
Puis, la paupière battante et avôc un soupir élégiaque :
— Lfts femmes... que voulez-vous, hester Freund, les femmes, ce n'est pas mon genre... Je n>n ai guère trouvé qu'une qui me convînt... Vous rappelez- vous cette sacrée petite baronne... à Aix-îa-Chapeile... AKî la mâtine!... un vrai garçon!...
Je laissai l'honneur de la première danse au baron von Werthau, et Juliette accepta son invitation. Le baron l'entraîna savamment dans la souple ondulation d'un tango. Que ma maîtresse était belle, impressionnante et lyrique! Appuyé au chambranle d'une porte, je suivais d'un regard émerveillé la grâce et la noblesse de ses évolutions, admirant dans une orgueilleuse émolion l'accord de sa robe noire et de ses glissements rythmJques avec l'impeccable uniforme gris et les flexions cavalières du brillant aide de camp. Ce corps, dont je connaissais toutes ier, parcelles, je le sentais jouer et se mouvoir sous l'élégance de ses attitudes et la dextérité de son danseur. Un murmure charmé s'élevait au passage de ce couple accompli. Ce beau gentilhomm.e germanique et cette ravissante Parisienne, quel symbole séduisant, pensais-je, du rapprochement de l'Allemagne et de la France!...
Mais si Juliette représentait exquisement son pays, pouvait-on dire que le baron von Werthau, avec son esprit, sa haute intelligence, sa correction suprême et sa sérénité olympienne fut bien l'image de l'Allemagne, de r Allemagne d'aujourd'hui, massive, brutale, impérieuse et casquée?
Chose curieuse, je n'éprouvais pas la moindre piqûre de jalousie à l'égard du baron von Werthau. Et pourtant
il ma SÊmblait le senl de lous ces hoTmne«, après moi» bien entendu, qui fût digne de Juliette. Lui seul pouvait être dangereuse, et lui seul ne m'inspirait point de crainte Bizarrerie du c^eur humain ou sûreté inexplicable de r instinct?
Leur tango fini au milieu d'une salve indiscrète d'applaudissements, nous rejoignîmes notre table. Juliette était indéchiffrable et sans trouble, im sourire inakéré sur les lèvres, les yeux pleins d'une sorte de calme dédain. De nouveaux complimenteurs s'approchaient, de nouvelles curiosités s'exacerbaient. La comtesse von L..., lingère en chef du lazaret A de Stenay, très allumée, traitait déjà Juliette de « ma chère ». Le peintre Schuize-Gôrlitz, qui n'était dans l'armée que le sous-officier Schuîze, mais qui, en raison de sa célébrité, était admis à fréquenter le casino, voulait à toute force faire son portrait. Plus saoul encore que le major von lena, le prince de Schaimibourg-Lippe vînt ployer le genou devant elle pour lui adresser, au milieu de hoquets et de rots, une déclaration ridicule, au sortir de laquelle il eut besoin du secours de von Werthau et de son Kubitz pour remettre debout sa grosse pause sur ses jambes flageolantes.
Soudain, je fus pris d'un saisissement Je venais d'apercevoir la face sinistre du policier Klein, le « Criminel » de Son Altesse Impériale, qui observait Julietle d'un œil inquisiteur. A plusieurs reprises il passa devant nous, s'arrêtant chaque fois sur ses courtes jambes, visiblement soupçonneux et le nez flaireur.
J'allais m'avancer vers l'odieux personnage pour lui demander des explications sur son insolence, quand des aboiements sotiores éclatèrent, annonçant l'arrivé du Kronprîn?, Nous vîmw peu aprè»^ apparaître îe prince.
LE BOUCHE* D£ VEKWJN 295
sautillant et dégingandé, la tunique étroite» le» culottes bouffantes au-dessus dts leggings maigres, la casquetie large sur Tocciput, le collet démesuré et la cravache au gant, entouré de trois lévriers qui gambadaient prodigieusement autour de lui. Il se mit aussitôt à passer la isvue des tables, riant, saluant, secouant des mains, tapotant des épaules, embrassant Blanche Desserey, pendant que von Werthau se portait à sa rencontre.
Mais le Kronprinz n'avait pas fait vingt pas, que ses prunelles mobiles de guépard, qui virevoltaient de tous côtés, avaient découvert Juliette. Il s'arrêta, surpris, attentif, très intrigué, puis, après quelques vives questions adressées à von Werthau, abandonnant Blanche Desserey, il s'avança vers nous avec animation. Nous nous étions tous levés, moi et les autres officiers présents, la main au salut, tandis que Juliette, pâle et les cils battants, regardait de ses grands yeux noirs s'approcher l'héritier des Hohcnzollern.
- — Ah! elle est bien bonne!... elle est bien bonne, mon cher Heringl s'écria allègrement Son Altesse Imp^é^ riale, en m'envoyant un grand coup de cravache dans le mollet. Vous faisiez bien le cachottier!.,. Présentez-moi donc cette charmante dame!
Je fis la présentation dans toutes les formes.
— Sapristi!... sapristi de sapristi!... Mais c'est un événement!... Savez-vous bien, madame... mademoiselle..^ Doit-on dire madame ou mademoiselle?
— Mademoiselle, Monseigneur.
— Ah! oui... c'est la tradition... Au théâtre, on dit toujours mademoiselle... Eh bien, mademoiselle, nous sommes ici, comme au théâtre, entre camarades... L'armée, c'est une grande famille... c'est une troupe, toujours
comme au théâtre... et il n*y a ici aucune cérémonie... Je ne puis vous inviter à ma table, puisque je n*en ai pas et que j'arrive seulement, mais, si vous le permettez. je vais m'asseoii à la vôtre.
Le prince s'installa et nous reprîmes nos rockingchairs. Les trois lévriers se campèrent sur leur fin derrière et sur leurs hautes pattes de devant autour du fauteuil d'osier de leur maître.
Il me parut que Son Altesse Impériale ressentait exactement rimpression que j'avais eue la première fois que j'avais pu contempler Juliette dans sa beauté véritable, car je l'entendis qui disait en allemand à von Werthau :
— Délicieuse!... Tout à fait un des Watteau de papa I
Il ne cessait de la regarder, de la détailler, la trouvant évidemment de plus en plus à son goût. A se sentir ainsi examinée, étudiée par l'Altesse Impériale, et à son avantage, Juliette, sa première émotion passée, avait soudain changé d'allure, déployant maintenant toutes ses grâces, toutes ses coquetteries, tous ses sourires. Le Kronprinz, qui ne parvenait pas à comprendre comment une aussi jolie femme, une actrice de la Comédie-Française, avait pu tomber comme du ciel à Stenay, au milieu des armées allemandes, se faisait raconter son aventure, qu'il voulait conaître par le menu.
— Stupéfiant! s'exclamait-il à tout bout de champ. Stupéfiant!... épatant!... tout à fait épatant!...
Lorsque ce fut terminé, à grand renfort d'explications données tant par le baron que par moi-même et que complétait spirituellement l'héroïne de l'histoire :
— Non, c'est trop fort! s'écria le prince en se tapant la cuisse. C'ect trop fort!... Dire que j'ai eu pendant
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près de deux ans à douze kilomètres d« chez moi cette charmante petite Française et que je n'en savais rien!... C'est un crime!... Comment se fait-il, malheureuse enfant, que vous n'ayez pas eu tout de suite l'idée d'avoir recours à moi?... Je me serais fait une joie de vous accorder tout ce que vous m'auriez demandé... et même bien davantage!...
— Si j'avais su. Monseigneur! minauda un peu trop exagérément Juliette. Mais pouvais-je me douter?... Je me serais, il est vrai, épargné bien des souSrances!...
— Me preniez-vous donc pour un butor?
— Oh! non, certes. Monseigneur! Mais pour un grand général très sévère!
Elle disait gentiment « Monseigneur », à la française, et cela nous étonnait, nous chatouillait délicatement, le prince tout le premier.
-— Que dites-vous de ça, Altesse Impériale? fit le baron von Werthau sans essayer de réprimer un sourire.
— Que de légendes on fait courir sur mon compte!... Mais j'aime la France, mademoiselle Rossignol... J'aime les Français... et surtout les Françaises!... et si je n'étab Kronprinz de Prusse, je voudrais être Dauphin de France. Peut-être le serai-je. Si jamais je deviens roi de France, soyez assurée, mademoiselle, que je résiderai plus souvent à Paris qu'à Berlin.
— Pour ce qui concerne mes goût personnels, crut alors devoir déclarer le comte von Kubitz, je me permet* de ne pas partager l'avis de Son Altesse Impériale, et sans vouloir froiî:ser mademoiselle Rossignol, je préfère encore Berlin à Paris.
La conversation s'aiguilla tout naturellement sur la brillante capitale française. Le Kronprinz en fit un grand
éiofe. il y avait séjourné plusiçur* fok. Il en ccDJjaiîsaii: i^ restaurants à îa mode et les lieux de plaisir. ïl descendait à i'hôtel Chatham. Mais il avoua sans ambages qu'il n'avait jamais mis le5 pieds à la Comédie-FraQçaise, passant ses soirées dans des endroits mieux à sa convenance, comme les Variétés et les Folies-Bersères.
De grands rires accueillirent cette confession auxquels Son Altesse Impériale s'associa en se claquant bruyamment les cuisses.
— Oua! oua! oua! éclatèrent à leur tour joyeusement les trois chiens.
Juliette elle-même faisait mine de s'amuser. Elle ne cachait pas en tout cas) sa surprise des manières primesautières du Kronprinz et de la pureté de son français, qu'il parlait sans le moindre accent et avec plus de perfection encore que moi-même.
Quand on eut bien ri et conté force anecdotes sur Paris, Son Altecse kipériale sauta sur ses jambes, fit deux ou trois moulinets avec sa cravache avant de la fourrer dans la gueule d'un de ses lévriers, s'inclina profondément devant Juliette et l'invita à dansej-.
Elle prit son bras. Ils traversèrent la terrasse du parc au milieu de la baie des regards et entrèrent dans la salle de bah Je suivis ma maîtresse comme îa première fois et, comme la première fois, je vins m'adosser à une des baies. Je les vis partir dans un tourbillon saccadé de fox-trott. Mais avec le Kronprinz, Juliette était bien différente de ce qu'elle s'était montrée avec le baron von Werthau. Autant elle avait été réservée, grave, d'une élégance discrète» autant elle était maintenant prodigue de séduction, de rouerie et de désir de plaire. C'était Célimène en personne qui mettait en jeu toutes ses ressources. Et avec
quçîl art, <jueile astuce, il ine gcînbîait ixiême quelle perfidie! J'en étais étranglé de saisissement, su^oq^é d'abâ sourdissement. Il était évîd«nt, aveuglant que Juliette, oubliant tout ce qu'elle me devait, cherchait à faire ].. conquête de Son Altesse Impériale îe Kronprinz,
Une jalousie aiguë me brûla le cœur. Que le Kroii prînz, qui volait de passade en passade, dut me « souffler » ma jolie maîtresse française, l'espace d'un© fantaisie, j'y étais préparé, et je n'eusse même pas trop répugné, s'il l'eût fallu, à lui en ménager moi-même îe plaisir. Mais que ce fût Juliette qui s'em^îîoyât à allumer son désir, à attiser son ardeur et se jetât pour ainsi dire à sa tête, voilà qui déconcertait singulièrement ma souplesse et qui ne m'allait plus du tout. Sérieusement inquiet, je commençais à me demander si mon imprudence n'avait pas été excessive et si, en voulant assurer ma domination sur l'esprit de Juliette, je n'étais pas sur le point de perdre son cceur.
Pas une seule fois elle ne me regarda, pas une seule fois elle ne tourna la tête de mon côté, pendant qu'elle s'abandonnait, provocante et suave, aux bras de son impérial danseur. Je n'existais plus. Il n'y en avait que pour lui. Et, hélas, son succès était complet. Très excité, les épaules trépidantes, les bras désordonnés, la nuque patibulaire et allongée soutenant le masque dépravé, où les petits yeux félins, tantôt s'étrécissant, tantôt s'agrandissant, jetaient des feux sauvages et des lueurs étranges, Willy paraissait sous le coup d'une de ses passions subites et temporairement exclusives qui le portaient à tous les excès et le poussaient à toutes les folies. Caracolant, piaffant, les jambes acrobatiques, il se livrait autour de sa danseuse à des contorsions ahurissantes et à des entre-
500 LE BO!'Ci^£R DF. VERDUN
chats saugienus; k serrait tout à coup avec btnisqu^rie contre lui, puis I*éloignait en la tenant par les coudes. gigotait éperdument de^/ant ou derrière elle, le ventre ef:r.cê, le dos bossu, pour se redresser, l'étreindre de nouveau avec frénésie, la plaquer sur lui, bouches à un centimètre et genoux entremêlés.
Avec tout autre que le Kronprinz, cet égarant spectacle m'eût tellement indigné que je me serais précipité avec fureur dans le bastringue, pour arracher ma maîtresse au contact du répugnant individu et l'emporter hors de ce lieu de perdition.
Mais Juliette m'aurait-elle suivi?...
Ellle daigna cependant, après son infâme fox-trott, m'accorder une vulgaire vaîse, redevenant avec moi ce qu'elle avait été avec le baron. Puis elle dansa de nouveau avec le Kronprinz, et mon supplice recommença.
Non moins émue que moi, la pauvre Blanche Desserey s'était depuis longtemps sauvée, son mouchoir sur ses yeux.
Le sort en était jeté, et je n'avais plus qu'à espérer que l'interlope partie, où mon jeu allait devenir difficile, ne se prolongerait pas longtemps.
Son Altesse Impériale ne voulut pas laisser partir Juliette avant qu'elle lui eût promis de revenir.
— Je veux vous voir chaque jour, lui dit-il. Venez demain de meilleure heure, je vous ferai faire une promenade en automobile.
— Quel plaisir ce sera pour moi. Monseigneur, et combien je suis touchée de votre haute bienveillance!
Je l'aurais battue!...
— Mademoiselle, fit Willy en si filant ses chiens, avec une jolie femme comme vous, un prince comme moi n'a
cjue le devoir cie se déclarer le plus dévoué de ses serviteurs... en attendant la faveur de pouvoir se dire le plus heureux de ses adorateurs î...
En ce moment quelques sombres coups de tonnerre, roulants et grondants, se firent entendre dans le lointain, couvrant le parc en fête d'une brume de bruit et faisant trembler légèrement les vitres du casino.
Juliette tressaillit.
Le baron von Werthau leva lentement l'index dans la direction du sud, comme pour me faire signe d'écouter, puis murmura ces mots :
— La boucherie continue.
Je remmenai Juliette à Dun. Arrivés devant sa porte. elle me tendit la main en disant :
— Au revoir!
— Centre avec vous, dis-je.
— Non. non. retournez à Stenay.
— Mais, fis- je, je suis chez moi!..,
— Cela ne fait rien, retouniez à Stenay.,. Je ne veJiX pas vous savoir aujourd'hui dans la maison.
— • Juliette!,., fis- je altéré, en couvrant sa main de baisers.
— C'est inutile.,. Obéissez-moi!.,. A Stenay!... Et n'cul^iiez pas de venir me chercher demain à demi heures.
Dô plus eB plus féru de Juliette, le Kronprinz voulut donner un dîner ea son honneur. C'était lui maintenant r|ui la recor.duîsaît chaque soir- Elle n'était plus ma maîtresse, mais elle n'était pas encore la sienne. EH^ Bfienait a^'ec lui Le jeu a&lant qu'^î* 3vait iT>iiiigi»€ av6c moi. Je -ou-^rais k ma*ty»e-
M i.E BOUCHER OE VERDUN
— Willy eât amoureux comme un collégienl mt dieait von WertKâU, étonné lui-même de cette violente toquade.
Le dîner eut lieu quelques jours après au casino. îl comptait une trentaine de convives, dont cinq ou six dames, au nombre desquelles ne figurait pas Blanche Desserey. La table était couverte de fleurs et chargée d*un service d'apparat. Les hommes étaient, comme au Château, en litewka blanche et les femmes en toilette décolletée. Juliette, placée à la droite de Son Altesse Impériale, portait une robe de mousseline blanche incrustée de guipure de Milan, dont le dessous, en satin rose, formait une traîne étroite encadrée de dentelle d'or. Pour être tout à elle, le prince n'avait pas mis de dame à sa gauche, place qu'occupait le volumineux prince de Schaumbôurg-Lippe, Adolphe de son prénom, général à la suite d'un régiment de hussards, impénitent et sexagénaire ivrogne, frère du prince régnant et qui, époux enluminé d'une des sœurs de Guillaume lî, se trouvait onck par alliance du Kronprinz. Juliette avait à -sa droite le capitaine Krause, directeur du casino, et en face d'elle le capitaine baron von Werthau. Pour moi, je me voyais relégué à un bout de la table, à la place que m'assignait mon grade, mais non point à celle qu'aurait pu me valoir le droit que je me croyais encore sur la reine de la fête. Ce fut très gai. Les vins et la chère étaient exquis, bien supérieurs en qualité et en abondancô à ce qui s'ofirait au Château, où la présence d'hôtes étrangers ou de personnes n'appartenant pas au cercle intime du Kronprinz obligeait à faire montre da la sobriété requise en t«rûps de guerre. La consigne était de ne parler que le fronçai», et ceux <ïui ne le savaient pôs n'avaient qu'à se taire. Comme presque? ^ouf le monde connaî??aît czVe
langue, et en particulier les meilleurs causeurs, la conversation ne chôma pas. Ce fut bientôt un feu roulant <3e plaisanteries, cî*escarmoucîies, de bons mots, d'anecdotes de cour et de camp, de médisances et de dîscuesions sur les sujets Its plus divers, au gré de Toccasion, du vin, de la fantaisie et du rebondissement des ripostes. Juliette sV montrait charmante, enjouée, spirituelle, pleine d'ironies et d'intentions, que le baron et moi étions souvent seuls à comprendre, défendant la France avec vivacité chaque fois qu'elle la croyait attaqués, décochant le plus gentiment du monde ses coups de griffe et s€s répliques cinglantes.
- — Vous n'avez pas de poésie lyrique! déclarait sommairement le pédant Krause.
- — Par exemple I se récriait Juliette.
Et après avoir lancé toute une kyrielle de noms, où i« reconnaissais quelques-uns de ceux que m'avait appris son cousin Sosthène Rossignol, elle demandait :
— Et quels sont vos plus grand» poètes lyrique»? Des voix jetaient :
•— Gœthô!
D'autres :
— Heine!
Le rittmeister von Zobeltitz, qui me faisait face à l'autre bout de la table, envoya :
— Chamisso! f
— Va pour Gœîhe, fit alors Juliette. Mais sans Shakespeare, sans Rousseau, sans Dante, sans les Grecé, sans Rome et «ans nos légendes du moyen âge, où en serait Gœthe?
— A coup sûr, appuya le Kronprinz, qui s'amusait beaucoup, iî s'aurait pas sob m^Miument à Weimarl
— Heme, messieurs? continua Juliette. Mais, pardon, êtes-vous bien surs que Heine fût un Allemand? je l'avais toujours pris pour un Juif.
— ALI ah!... ah! ah!... éclatait le Kronprinz. Elle est bien bonne!... Mais elle a raison, cette petite!... C'est ce que je me suis toujours tué de dire à cette buse de Kronprinzessin, dont ce faquin de Heine est le poète favori... Un Juif! c'est un Juif!... Bravo, mademoiselle!...
— Quant à Chamisso, monsieur de Zobeltitz, votre choix est heureux. Seulement Chamisso n'est pas plus Allemand que Heine : c'est un Français.
Cette fois Juliette m'adressa un regard, car c'est de moi qu'elle tenait ce détail de notre histoire littéraire.
Ce fut un toile. On la bombardait d'autres noms : Biirger, Herder, Tieck, Novalis, Platen, Uhland, Korner, Riickert, Lenau...
— Oh! s'il vous plaît, n'en jetez plus!... Je ne connais pas tous ces gens-là, mais je suis bien sûre qu'aucun d'entre eux, ni même leur groupe entier ne va à la cheville de nos Hugo, de nos Lamartine ou de nos Musset!
J'étais presque de son avis, car de prétendre que la France ne soit pas lyrique, c'est encore une de ces bonnes fables qu'on s'obstine à entretenir en Allemagne.
De la poésie on passa à la peinture. Le professeur Wiedenmann, qui était amateur, voulut bien reconnaître que l'art français soutenait la comparaison avec la peinture aîleinancle, où il rangeait, bien entendu, Rembrandt fît Van Dyck, non moins que Bocklin et Hoaler. Là encore on se battit à coups de nomt. J'entendais dé&ler ceux de Poussin, Fragonard, Greuze, David, DcL^croix, Miîlet, Troyor», Daubigny. Courbet, Manet, janô
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oublier Corot, dont je me rappelai avec plaisir que ncus possédions un échantillon dans notre maison de Ha!le. J'entendis parler des réalistes, des impressionnistes, des pointillistes et des cubistes. On s'entretint des pastels de I-a Tour, sauvés par les Allemands, et le Kronprinz, par une allusion pleine d'à propos et de galanterie à l'adresse de sa jolie voisine, ne manqua pas de placer îes Walteau de Potsdam.
— Oui, mais pour l'architecture, déclarait le profes' scur Wiedenmann, nous sommes sans rivaux. Nos monuments sont les plus beaux de l'Europe, et je ne vois guère que l'Italie qui. sur ce point, puisse lutter avec nous.
II cita Potsdam, précisément, avec un geste obséquieux au prince, Potsdam plus beau que Versailles, le Château royal de Berlin, la Porte de Brandebourg supérieure à TArc de Triomphe de l'Etoile, l'Opéra de Dresde, la Pinacothèque de Munich, la gare de Francfort, la colossale Germania des bords du Rhin, la cathédrale de Cologne, la plus haute du monde...
— Qu*avez-vous à nous opposera
- — Plus grand'chose évidemment, répondit doucement Juliette. Nous avions la cathédrale de Reims... Cela jeta un léger froid»
— Bah! fit le prince de Schaumbourg-Lippe en lâchant son premiex mot, on vous la reconstruira, et dar.â un meilleur style.
Après une grimace simiesque, le Kronprinz fifra : -— J'avais pourtant bien dît à ce diantre de von
Buîov/ de î»# pas5 iipsr Ik-d^s^s,},.. La hrut-e ne m'a pas
écoute..
-*- Mais, Monseigneur, argua finement Juliette, voiis tirez bien sur la cathédrale de Verdun!
™ Comment, fit le prince en jetant des regards interrogateurs autour de lui, il y a donc une cathédrale à Verdun?
Un murmure indécis courut, d*où sortît enfin la voix en fausset du major von Millier :
— On voit bien quelque chose. Altesse ImpériaJe, quelque chose comme deux tours... Ce sont vos aviateurs qui m*ont raconté ça.
— Dites donc. Werthau, avez-vous quelque tuyau sur cette atfaîre?
■ — Pas pour ce qui concerne les tirs. Altesse Impériale. Il faudrait interroger le général. Quant à l'église. die existe bien réellement. C'est une vieille construction dont certaines parties remontent, paraît-il, au XII' siècle; d'autres dateraient du XîV* et du XV*. Les tours sont du XVIII*. II y a aussi un beau cloître qui est du XV*.
— Ventrc-^int-grisl... Et oij avez-vous appri« tout ça>
— Dans le Baedeker.
— Ahl ça... ça. par exemple!... Après tout, je veux bien. Mais la di-Sérence... voypz-vous, mademciselie, la di^érence qu'il y a entre moi et von Biilow, c'est que von Biilow démolit systématiquement une ville où il n'y a pas UQ soldat fiançais, tandis que moi... moi. je tire sur Verdun où il y a une grosse citadelle plein© de troupes. S'il M trouve là-dedans une cathédrzJe qui reçoit des coups, tant pis pour elle» ce n'est pas ma faute!... Toutefois, ajouta-t-il, il me semble que von Knobcîsdorf et vioB Lochow pourraient s'arranger pour re^pertcv un peu mieux les oeuvres d*art.
Et, après une nouvelle grimace, le général-Iîeu^enant Kronprînz Wilhelm de conclure en se battant la cuisse ;
— Tous des brutes, ces généraux!
Ce qui déchaîna, comme bien on pense, une explosion d'hilarité.
La conversation ne tarda pas à prendre un tour moins sévère et à se porter sur le théâtre, comme il était tout indiqué par les circonstances. Le Kronprinz, dans le dessein flagrant de plaire à Juliette, déclara le théâtre français le meilleur de tous et les acteurs français les premiers du monde. Il avait vu Coque! in dans Cyrano de Bergerac^ Réjane dans Madame Sans-Gêne^ Guitry dans la Veine. Il avait applaudi Brasseur et plus encore Lavallière, dont il faisait un éloge enthousiaste. Il avait admiré Cassive dans la Dame de chez Maxim et Polaire dans Claudine à Uécole. Il avait été une fois à l'Opéra, dans la loge de son ami le marquis du Fresncy, mais il s'y était tellement ennuyé qu*il ne se rappelait plus quel était le spectacle auquel il avait assisté, bien qu'il eût trouvé l'escalier fort beau et la salle trop grande. Par contre il n'avait pas vu Sarah Bernhardt: la célèbre actrice n'ayant jamais voulu venir jouer à Berlin, il n'avait pas non plus voulu la voir à Paris.
Ces assertions, plus ou moins intéressées, du prince sur la supériorité des scènes françaises n'allèrent naturellement pas sans soulever de nombreuses objections. Les acteurs berlinois, dont on détailla la longue nomenclature, valaient ceux de Paris. Quant à l'art de la mise en scène, il avait été poussé en Allemagne à un point de perfection tel, que les Français, qui en étaient encore à la période de la barbarie, n'avaient qu'à venir prendre JnjîTiHeBîeîît d©6 leçons chea ftou-ç, Oa dauba sur J'mcowr
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modité clés salles parisiennes, leurs dispositions ridicules, leur saleté repoussante, leur manque complet de confortable. Aller au théâtre à Paris était un véritable supplice, et il fallait bien de la docilité aux Français et bien du courage aux étrangers pour se risquer dans des endroit* pareils.
Ces discussions semblaient amuser beaucoup Juliette, qui s'étonnait naïvement que des Allemands fussent si bien au courant de ce qui se passait à Paris. Elle donna des détails sur son théâtre, la Comédie-Française, ses moeurs, ses règlements, son répertoire, parla de Molière, de Napoléon et du décret de Moscou, des sociétaires et des pensionnaires, de l'honneur qu*il y avait à faire partie de cette maison et du dévouem.ent dont par contre il fallait le payer. C*est ainsi que, pour ce qui la concernait, elle ne jouait que très rarement de grands rôles, ceux-ci étant réservés de droit aux artistes les plus anciens, les plus âgés et les mieux réniunérés.
— Mais cependant, objecta-t-on, les rôles d*amoureux et d'amoureuses, de héros de drame ou d'héroïnes de comédie demandent à être tenus par des artistes d'une certaine jeunesse et d'une certaine figure.
— Ce'a n'est point nécessaire, dit-elle, et ce n'est pas la règle au Théâtre-Français, où les jeunes premiers et jeunes premières, les ingénues et les coquettes sont souvent joués par des artistes de soixante ans.
Elle nomma à ce propos quelques-unes de ces illustrations : Mounet-Sulîy, Bartet, d'autres encore...
— Oui, mais quel talent! éructa le prince de Schaumbou'^f?- Lippe, qui, en quarté de sexagénaire, tenait à P'-'-ndre la défense de l'âge. J'ai vu dans mon jeune temps I3elauaay. «»"* v^jait «ncoff h ff>^7.^nif anâ les aicoureux
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de Musset, et je vous assure que, sur la scène, il ne le cédait en jeunesse, en fougue et en grâce à aucun de vos godelureaux de ving!: ans.
— Moi, fit le Kronprinz, si je n'ai plus vingt ans, je suis loin d'en avoir quarante, niais je sens bien que jusqu'à soixante ans je resterai jeune et amoureux comme à vingt ans.
Là-dessus, et comme on en était au Champagne, il se leva, se tourna, le verre en main, vers Juliette et porta un unique toast en l'hcnnsur de la « tcule divine, toute charmante et toute brillante artiste parisienne. M"* Juliette Rossignol, de la Comédie-Frcincaise, que nous avons le bonheur de posséder parmi nous et en la ravissante personne de qui nous avons la joie de saluer une des plus séduisantes fleurs de la culture française ».
Tout le monde se leva, fit hoch! hoch! choqua les verres, qui furent vidés d'un trait, les yeux braqués concentriquem.ent sur Juliette, devenue soudain impassible.
On avait tout simplement oublié le Kaiser ce qui ne laissa pas de m'offusquer quelque peu.
Au bout de deux minutes le sourire avait reparu sur les lèvres de Juliette, qui avait maintenant à répondre à l'hommage qui venait de lui être fait en donnant à l'assistance quelques échantillons de son talent. Nous eûmes alors, une fois le café fumant dans les tasses et tandis que, la nuit ayant fini par se faire, l'électricité, comme un jeu de herses, déversait sur la table rouillée de vin et de fleurs fripées uns éclatante lumière artificielle, nous eûmes la plus curieu-e, la plus exquise audition d'art qu'il soit possible d'imaginer et où ce que je connaissais déjà de Juliette me sembla surpassé par ce qu'elle mettait d'amour-propre, de coquetterie, dç réso
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lution I se vouloir irrésistible, dans ce décor extracrdinaire et devant ce parterre d'uniformes allemands.
Elle débuta par quelques poésies de Musset, dont la plus importante. Sur trois marches de marbre rose, qu'elle dit adorablement, lui valut un succès étourdissant. C'est celle où le poète remémore, sur le mode ironique et sentimentaî à la fois qui lui est cher, le passé fané de Versailles :
Dites-nous, marches gracieuses, Les rois, les princes, les prélats.
Et les marquis à grand fracas, Et les belles ambitieuses, Dont vous avez ccmpté les pas**
où, évoquant les fantômes des femmes qui les hantèrent, il demande :
Laquelle était la plus légère?
Est-ce la reine Montespan?
Est-ce Hortense avec un roman, Maintenon avec son bréviaire Ou Fontange avec son ruban?...
et qui se termine sur cette note mélancolique S
Est-il donc vrai que toute chose
Puisse être ainsi foulée aux pieds.
Le rocher où l'aigle se pose
Comme la feuille de la rose
Qui tombe et meurt dans nos sentiers?...
— Dans deux cents ans, dit le Kronprinz, il nous faudra aussi un Musset pour Potsdam. Mais il y aura cette différence, c'est que les Hohenzollern seront toujours là.
Encouragée par son triomphe, Juliette nous régala
LS »OUCH£R D£ VSRPUN 311
eosMîte d*%sys acène de Psyché» tantôt jouaùt, LaaSiot déclamant, selon qu'elle passait du r6l« de Psyché à celui dû TAmour, jouant complètement le premier, disant Taulre appuyée au dossier du Kronprlnz et comme si c'était lui qui lui domiait ia réplique. Le morceau correspondait d'une façon si curisusa à la situation présente que nous en étions tous bouche bée et que le prince, ravi, manifestait son émerveillement par de petits cris de joie et de sonores claquements sur les cuisses, transporté à l'idée de n'être ni plus ni moins que le seigneur Cupi= don. C'était d'abord l'exquis monologue de Psyché :
Où suis-je? et dans un lieu que je croyais barbare, Quelle savante main a bâti ce palais
Que l'art, que la nature pare
De l'assemblage le plus rare
Que l'œil puisse admirer jamais?
Tout rit, tout brille, tout éclate Dans ces jardins, dan^ ces appartements,
Dont les pompeux ameublements.
N'ont rien qui n'enchante et ne flatte; Et, de quelque côté que tournent mes faveurs. Je ne vois sous mes pas que de Tor ou des fleurs...
Puis l'Amour paraissait, disait quelques vers, et Psyché, étonnée à sa vue, s'écriait :
Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle
A menacé mes tristes jours, Vous qui semble? plutôt un dieu qui, par miracle, Daigne venir lui-même à mon secomrs?
Et sur une nouvelle réplique de l'Amour, Psycht^ reprenait :
QuLm monstre tel que vous in-^pire peu de crainte!... Bref, c'était d'un t«I à proppa, si amusant, si spîri^Jel,
qy'oQ De pouvait qu*admirer, en même temps que k talent de la jeune actrice, son intelligence et sa finesse.
J*aî dans ce ûonx climat xm souverain erapirç, Comme vous l'avez sur mon cœiir,
déclarait l* Amour, et le Kronprinz applaudissait»
Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services. Par des scius assidus et par des vœux constants... Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite. Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite; Et, bien que souverain dans cet heureux séjour. Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour.
Son Altesse jubilait, et nous étions tous sous le charme. Quand la scène se fut achevée, avec le concert de compliments qu'elle souleva, Willy, excité au plus haut point, proclama :
— Eh bien, puisque je suis T Amour, je vais vous donner publiquement un baiser.
Ce qu'il fit aussitôt, sans en attendre la permission, et non pas pudiquement sur le front, comme dans je ne sais quel tableau célèbre, mais goulûment en pleines lèvres.
Je devais être rouge comme une écrevisse.
Ce fut une tempête d'allégresse, de hourras, de « hoch » et de formidables acclamations. Chacun saluait déjà en Juliette Rossignol la nouvelle favorite, celle qui allait remplacer, et combien brillamment, la gentille et douce Blanche Desserey, dont le m.agasin de mercerie verrait bientôt verser un déluge de larmes. Très frappé moi-même par l'exaltation du Kronprinz, je me demandais, encore sous l'impression des vers de Musset sur les femmes de Versailles, si nous n'avions pas devant nous la Pompadour du prochain règne.