‹ Le boucher de Verdun: romanChapitre 4 sur 4 · EXÉCUTION CAPITALE · texte numérisé non relu

EXÉCUTION CAPITALE

Par jugement d'un tribunal de guerre en date

du 13 septembre 1916, le nommé

LÉopotD MoutARD, Français,

âgé de 20 ans, célibataire, fondeur à Dun-sur-Meuse

a été condamné à la peine de mort

pour avoir été trouvé possesseur d'un revolver

et de munitions.

La peine de mort a éîé appliquée ce matin.

Le condamné a été fusillé.

Dun-sur-Meuse, 15 septembre 1916. Etappen-Kommancîanlur

STrifNMETZ,

Ober$l u. Kommandiànt.

Fallait-il désej-pérer ?

Dans mes nuits d'insomnie, bercé par le grondement familier du canon, je me remémorais douloureusement, scène après scène, détail après détail, l'intense et décevant roman dont m'avait ensorcelé l'artificieuse terre de France. Je revivais, minute après minute, ces heures tour à tour enchanteresses, mystérieuses, affolantes ou cruelles. Je me retraçais en traits brûlants ces images sensuelles, passionnées, jalouses ou tragiques... Juliette, Juliette! ardente et perpétuelle évocation de mon cœur obstiné et sanglotant!... Juliette! fée enivrante! poésie, lumière et beauté faites chair î... Juliette, âme chaste et sublime, tu ne m'avais jamais aimé, mais moi, je t'aimais, moi, je t'aimais toujours!... Tu n'aim.ais que ton art, tes poètes, ton pays... et peut-être aussi celui qui était mort, fusillé, là-bas, en Allemagne, en pensant à toi... Moi, tu me haïssais sans doute... Mais moi, je t'aimais, je t'aimais... Juliette! Juliette!...

Et il ne me restait de toi que cette boucle de cheveux qui dormait toujours dans le cercueil d'or de ma montre d'officier... Etait-ce encore le souvenir d'une vivante?... ou n'étaient-ce plus que des cheveux d'une morte?...

Halluciné, je la revoyais, qui me faisait signe de la juivre... Où?... Les canons lugubres de Verdun battaient comme des tambours de deuil... Le cortège des morts se levait, glissait funèbrement sur l'horizon rougeoyant... Où élais-je?... et que faisais-je, moi, dans cet état-major d'armée, presque à l'arrière, alors que mes frères souffraient, succombaient, mouraient?... En étais-je encore à vouloir esquiver le danger pour la sauvegarde d'une vie maintenant brisée, pour le ménagement d'un bonheur désormais impossible?... Non, non, j'avais honte... La

loque morale que je me sentais être ne valait plus rien et ne méritait plus d'être conservée... Je voulais aller à Tavant, là-bas, en première ligne!...

Un jour que le générai von Lochow était venu à Damvillers, je lui présentai ma requête.

— Très bien. Où désirez-vous aller?

— Oij vous voudrez. Excellence. Je suis à vos ordres.

— Vous ne craignez rien?

— Rien.

— Eh bien, je vais vous envoyer...

Il consulta un carnet de notes.

— Où cela, Excellence?

— A Douaumont.

Le mot tomba comme un tranchant de sabre. Je frémis. C'était la mort probable.

— A vos ordres. Excellence.

On était au début d'octobre. Notre front occupait, en avant de Douaumont, une ligne qui passait par le bois de la Laufée, le bois Furnin, le bois de Vaux-Chapitre, les abords de Fleury, l'ouvrage de Thiaumont, la cote 320, les carrières d'Haudromont, la côte du Poivre, pour rejoindre la Meuse entre Bras et Vacherauville. Ce secteur, placé sous le commandement du général von der Planitz, était tenu par trois corps d'armée, le VIP corps de réserve, commandé par le général von Zwehl, le XîP corps actif, comprenant la 23' et la 34' divisions, le XVÎIP corps de réserve, comimandé par le général von Steuben, avec les 2r et 25' divisions, plus quatre autres divisions.

Je partis le 1 0 octobre, avec mon îîdèle Schmutz. Une voiturette nous m.ena en une heure à Ornes, où une caravane de trois cents hommes devait se mettre en route

pour Douaumont. Le voyage était des plus périlleux. Il ne pouvait s'e^ectuer de nuit, Tépouvantable état du sol rendant toute marche impraticable dans les ténèbrez. Par le clair de lune, le danger, pour être différent, n'était pas m.oindre. On en était réduit aux journées de brume, qui seules permettaient d'}»- voir assez sans être trop vu, et encore n*y avait-il pas d'exemple qu'une expédition, même effectuée dans les meilleures conditions, se fût achevée sans pertes ou sans accidents.

Ce jour-là, lé temps était particulièrement favorable. La brume, sans être dense, voilait nébuleusement les objets, qui se fondaient à deux cents mètres dans une grisaille indistincte. Un soleil cireux montait sur la Woëvre invisible.

La colonne se composait par moitié de porteurs, chargés de caisses, de ballots, de hottes, de sacs de pains, de tonneaux d'eau, de fûts de bière ou de pétrole. Ils avaient le bâton ferré à la main, et quelques-uns portaient des rouleaux de cordes, dont ils devaient se lier par chaînes de trois ou quatre comme des alpinistes. L'autre moitié était formée de fantassins qui rejoignaient les lignes de l'avant, de mitrailleurs, de pionniers et de personnel sanitaire. Le tout marchait sous le commandement d'un capitaine, qui connaissait la région, et sous la conduite d'un guide, qui la connaissait mieux encore, car on ne pouvait s'aventurer sans la direction d'hommes expérimentés dans ce terrain perRde et perpétuellement changeant.

Le premier kilomètre fut relativement facile, à travers les halliers encore subsistants du bois le Chaume et sur les débris de la route de Louvemcnt. Le soî était flasque et visqueux, dans les détritus des écorcer, pour-

LE BOUCHER DE VERDUN 42 "i

ries et cies branches mortes. Des ponceaux de planclic? Lia veinaient nos anciennes tranchées. Un feuillage rouillé bouquetait les arbres cassés.

A mesure que nous avancions, le paysage se modifiait. Il semblait que nous passions, comme en montagne, à travers des zones appartenant à des flores et à des climats diiîérents. A la région des arbres à feuilles succédait celle des arbres dépouillés, puis celle des arbres ébranchés. Au bois des Caurières, la végétation, de plus en plus raréfiée, ne consistait plus qu'en troncs déchirés d'éclats, fantoches sinistres étirant dans le brouillard leurs moignons grimaçants. Puis ce fut le désert.

Le glapissement du capitaine s'éleva :

— Aile Casmos^en in Ordnung (1).

La zone désertique étalait sous nos yeux agrandis sa lisière ravagée, galeuse, scoriacée, aux tons bruns et violets qui s'atténuaient et se perdaient dans la brouée grisâtre. Sillonnée de dunes, forée de trous, écorchée de brûlures, balafrée de crevasses, la terre des batailles semblait un chaos sans nom, à l'aspect redoutable et à l'horreur surprenante. Nous nous y engageâmes, le cœur pantelant, le pied crispé. Remué perpétuellement par la tourmente, pétri et repétri par les projectiles, le sol était instable et traître. Le pas y enfonçait jusqu'à la cheville, le plus souvent dans une boue noirâtre, parfois dans des sables mouvants, selon la nature des pentes et des dénivellations. Des ravins s'ouvraient d'où montaient des fumées. Des crêtes surgissaient, étranges et flottantes, couturées de déchirures, rongées de chancres caverneux. Les trous d'obus se m.ultipliaient, se propageaient jusqu'à se toucher et se confondre, ulcérant et vérolant le terrain.

(1) Tenez prêts les masquas contre les gaz.

Ils augmentaient aussi en amplitude, et bientôt apparurent de véritables cratères, vastes entonnoirs profonds de huit à neuf mètres, aux lèvres boursouflées et glissantes, qu'il fallait contourner avec la plus grande prudence pour ne pas être surpris par leur glaise ou happé par leur enlisement. Quand, penché sur leur gouffre, la jambe ancrée et le bâton fiché dans la bourbe, on explorait leur cuvette où croupissait de l'eau, on voyait émerger des débris de cadavres, des lam.beaux d'uniform.es, des casques, des fusils, des pièces d'équipement ou la carcasse monstrueuse d'un cheval. Leurs abords marécageux étaient parsemés de restes hétéroclites, havresacs boueux, bottes pourries, ferrailles amoncelées, épaves de véhicules, tronçons de corps en décomposition, crânes broyés. Partout s'épandait l'affreuse alluvion de la bataille. Le sédiment de huit mois de massacre épaississait de tous côtés sa couche tartaréenne, et l'on voyait les dépouilles des légions suppliciées traîner ignoblement sur ces lugubres gémonies. A-ux tubes de canons rouilles et aux caisses de munitions décolorées s'entremêlaient les fils téléphoniques disloqués et les réseaux des barbelés effondrés. Les tranchées ravagées ne se marquaient plus que par de vagues sillonnements ou des fossés fangeux. Puante et gluante, charriant d'immondes déchets, la boue qui nous empêtrait semblait un composé e^royable d'argile en dissolution, de métal mangé, d'ossements pulvérisés et de charogne fondue. Le désert en putréfaction nous engloutissait lentement dans sa solitude d'épouvante et de mort. Rien n'y vivait, en dehors de notre caravane accablée : pas un animal, pas une bête fauve, pas un rat, pas un oiseau, pas un insecte, pas un ver. Aucun corbeau même n'y croassait. Ïjc poison avait tout tué.

Nous marchions depuis des heures dans cette désolation qui paraissait ne devoir jamais finir. Toute topographie était illusoire au sein de cette géhenne. Autant qu'on pouvait le supputer, nous nous trouvions entre la ferme des Chambrettes, sur notre droite, et les bois de la Vauche, à gauche, rasés, dévorés comme par une teigne. Des chuintements d'obus déchiraient la brume. De temps en temps, après une explosion lourde, un jet noir s'élevait, un nuage gris bleu bordé de blanc se formait et une vague odeur de chlore acidulait l'air. Bien que l'ordre n'eût pas encore été donné de mettre les masques, certains les arboraient par prudence, en dépit du surcroît de fatigue que leur causait la difficulté de respirer. Parfois retentissaient des cris, des jurements : c'étaient de nos hom.mes qui glissaient, s'abattaient, disparaissaient dans un trou, gargouillaient dans l'eau grasse, d'où on avait de la peine à les retirer, limoneux et putrides. On en voyait d'autres qui s'évanouissaient de peur ou de fatigue, et qu'on réveillait à grands coups de crosse ou d'une pointe de baïonnette. D'autres, pris de coliques incoercibles, s'accroupissaient longuement sur l'humus pestilent. Deux périrent noyés; trois porteurs furent pulvérisés par la chute d'un percutant; un soldat, qui, saisi de désespoir ou de folie, refusait obstinément d'aller plus loin, dut être exécuté au revolver.

Nous commencions à monter laborieusement une nouvelle côte, quand nous vîmes peu à peu surgir et se silhouetter dans le brouillard quelque chose comme une énorme montagne aux uancs dévastés, qui, crénelée et déchiquetée, semblait le cône bouleversé d'un volcan mort. En même temps l'affreux paysage se mettait à s'animer. Une autre caravane d'excursionnistes, piolet

en main, sac au dos, fusil à l'épaule et accompignée comme la notre de ses porteurs, s'approchait par un point différent. Des nssures et anfractuosités de l'horrible escarpement, on voyait dévaler, comme des termites, de petits groupes de pionniers barbelés d'outils, des porteurs à vide, des brancardiers, civière aux bras. Il était quatre heures du soir. Nous n'avions pas aperçu un rayon de soleil. Nous étions néanmoins dégouttants de sueur sous la couche d'argile brune qui nous crottait du haut en bas et nous faisait ressembler à un troupeau de cloportes. Nous doublâmes un dernier cratère, béante excavation de 420, puis nous nous enfonçâmes dans une sorte de piste creuse, abrupte et zigzaguante, reste d'un ancien boyau d'accès, qui nous conduisit par une montée exténuante, suivie d'une brusque descente, dans un éboulis pierreux, derrière lequel une porte, ou plutôt une brèche, pratiquée dans un mur, s'ouvrait sur un long couloir chichement ponctué d'ampoules électriques. Nous étions dans le fort.

A l'abri de ces épaisses murailles, un immense sentiment de soulagement et de sécurité nous envahit. Les obus pouvaient tomber maintenant, dans ces cryptes profondes nous ne risquions plus rien. En même temps la détente nerveuse qui en était le bienfaisant résultat nous laissait subitement inertes, accablés de l'effort que nous avions fourni et que ne soutenait plus la perm.anence galvanisante du danger. Il fallut pourtant suivre ce couloir interminable aux murs salpêtreux, dévaler un escalier gluant aux m.arches clayées de bois, défiler dans un corps de f^arde oii l'on prenait note et vérifiait l'identité de ceux qui entraient dans lé fort. A moitié mort, l'oeil opaque, le cerveau en plomb, je pus enfin m'effondrer sur une

LE SOUCHLR DE VLRDUN 429

couchette, dans une casemate d'officiers, sans manger, ayant seulement pris le temps d'étancher ma soif inten^.e avec une mesure d'eau coupée de cognac. Je m'engloulis air; i tôt dans un sommeil de rêve.

J'en fus tiré brusquement par une poigne crispée qui me secouait le bras. J'ouvris des yeux engourdis qui se fixèrent avec stupéfaction sur un être Kydride, mi-homr.ie, mi-bête, dont la tête monstrueuse se protubérai": en m.useau, sous deux globes oculaires énormes, ronds et proéminents. Je me crus le jouet d'un cauchemar horrible.

— Qu'est-ce que c*est? soufflai-je affolé, tandis que le monilie me secouait de plus belle.

— Gas-Alarm!

— Was?

— Cas - Alarm!... Herr Oberleuinant!... Cas- Alarm!...

Je reconnus la voix assourdie et terrorisée de Schmutz, mon ordonnance. Une étrange odeur nauséeuse et vésicante montait déjà insidieusement à mes narines. Je me jetai sur mon m^asque. Je mi'en miuselai hermétiquement On battait le tambour dans les couloirs. Je me levai. Il était cinq heures du matin. De sourdes explosions parvenaient de l'extérieur. Les Français nous saluaient d'une bordée d'obus suffocants. Le gaz lourd pénétrait par les portes, les trous, les moindres fissures dans l'intérieur du fort et répandait dans nos abris souterrains ses miasmes mortels.

Habitués sans doute à ce risque menaçant, mes compagnons de casemate s'étaient retournés sur leur couche en assujettissant leur masque d'un geste automatique. Je considérai avec épouvante, tapis dans leur litière, ces hôtes mystérieux et diiîormes, dont je ne voyais pas.

dont je ne verrais peut-être jamais les visages : car je ne tardai pas à apprendre qu'à l'instar des lépreux, les habitants de Douaumont vivaient à peu près perpétuellement masqués.

Des êtres semblables, affreux et fatidiques, circulaient sans hâte dans les couloirs. Les uns avaient des têtes d'oiseaux, de lézards ou de chacals, comme les démons égyptiens, d'autres de sataniques faces gothiques, telles que celles qui grimacent aux gargouilles des vieilles cathédrales. Je vis passer sur des civières trois gazés. Ceux-ci avaient le visage découvert, mais ils étaient plus hideux encore : tuméfiés, bleus, une écume rosâtre moussant sur la bouche ouverte. On eût dit des âmes de damnés emportées par des diables aux lieux infernaux.

Ainsi se présentèrent à moi dès mon premier regard lucide, ces sinistres catacombes, ténébreuses, suintantes, à l'air irrespirable, peuplées de grandes larves grises et de spectres encagoulés, hantées d'effroi, royaume d'ombres et repaire d'animaux à mufles.

A huit heures, j'allai me présenter au commandant du fort, le major Marquardsen, et à son second, le capitaine d'artillerie Prollius. Leurs grognements d'accueil furent assez sympathiques. Quant à leur physionomie, je ne saurais la décrire, ces deux officiers ne m'étant apparus que sous leur aspect de monstres sortant d'un bestiaire. Celui qui était le major Marquardsen portait d'effarants yeux cylindriques en mica, bordés de gros sourcils de corne, des bajoues en caoutchouc et un goitre comme un orangoutang; l'autre présentait d'épais téguments d'ouate et un long nez en étui qui le faisait ressembler à un tapir.

— La vie n'est pas drôle ici, me dirent-ils, mais elle est moins drôle encore aux tranchées, où vous ne tarderez

pas à être envoyé, car l'ennemi nous tue beaucoup d'officiers.

Il me fallut plusieurs jours pour connaître le fort, qui était un ouvrage considérable, où la circulation était rendue peu commode par les éboulements, dégradations ou barrages qui en obstruaient les gaines et les chemins couverts. Il comportait deux étages de logements, casemates, dépôts et abris, sans compter les superstructures et tourelles. La maçonnerie des locaux supérieurs était protégée par une couche de sable et par des revêlements et piédroits de béton de ciment atteignant jusqu'à deux mètres cinquante d'épaisseur. Partout où les façades se trouvaient endommagées, elles étaient doublées par des murs de sacs à terre, munis de meutrières. Séparés des locaux du rez-de-chaussée par des voûtes, les sous-sols présentaient un vaste système de chambres, de salles, de galeries, de réduits, véritable dédale de substructions extrêmement fortes. Toute cette partie souterraine était intacte, à l'exception d'une des cryptes de l'est, où l'explosion d'un approvisionnement de grenades avait entraîné la chute de la voûte. On y voyait des m.agasins à vivres, des dépôts de munitions, des citernes à eau et de nombreuses soutes garnies de lits de fer français étages les uns au-dessus des autres. On y découvrait des amoncellements d'objets et débris du temps des Français, vieilles armes, obus de 15 et de 7,5, uniformes, défroques de toute sorte, bêches, haches, cisailles, et Ton déchiffrait sous les pancartes allemandes les lettres incomplètement! grattées des anciennes inscriptions. Il régnait dans ces fosses une chaleur étouiïante, surtout dans la partie aménagée en lazaret, chargée de vapeurs de carbol et d'odeur de sang. On y débondait des tubes d'oxygène.

pour vivifier l'atmosphère et neutraliser les miasmes. Des équipes travaillaient continuellement à la réparation des murs ou au déblaiement des couloirs. On entendait jour et nuit crépiter les moteurs, bruire les génératrices d'électricité, coufficr les pompes des lieux d'aisances.

Accablé par l'ombre, le manque d'air et la claustration colossale des pierres, je me risquai un matin, sous la conduite d'un pionnier de la garnison, à aller respirer un peu à l'extérieur. Par un trou d'obus de la contrescarpe d'ouest nous nous glissâmes hors de l'enceinte. D'énormes blocs de béton culbutés les uns par-dessus les autres encombraient le glacis, que couvrait, comme un inextricable fouillis de branches mortes, le réseau disloqué des barbelés. Il nous fallut ramper à travers ce labj^rinthe, pour déboucher enfin, rompus et lacérés, au-dessus de l'horrible paysage des cratères. On ne voyait pas à cinq cents mètres. Le brouillard tendait son tissu dépenaillé de toiles d'araignées sur l'immense désastre. Pas un bruit que, de-ci, de-là, un sifflement griffant la soie des nues et crevant en un éclatement. Près de nous, le coffre nordouest du fort gonflait sa proue désemparée par-dessus le fiot des éboulis et y enfonçait son étrave noircie, tandis que là-bas, dans le sud-ouest, comme une grosse épave en détresse, Thiaumont estompait dans la brume son ombre ravagée et difforme. Un vent frais soufflait du large. Nos masques enlevés nous aspirions avec ivresse et à pleins poumons le grand air libre du charnier, qui nous paraissait d'une pureté de pleine mer.

J'étais depuis dix jours à Douaumont. J'attendais. J'avais étudié à plusieurs reprises, avec le capitaine Proliius, la carte au 1/î 0.000" de la région, me familiarisant avec la topographie compliquée du teriain, me

mettant dans la tête le détail de nos positions et ce qu'on connaissait de celles de Tennemi. Nos lignes couraient en arc de cercle à environ deux kilomètres autour du fort, qui leur servait de centre de ravitaillement et d'abri pour leurs relèves. Notre aile droite, à Touest. était formée par la 1 3^ division de réserve, qui occupait le ravin du Helly et les carrières d'Haudromont, et par la 54^ division de réserve, qui tenait le bois de Nawé et le ravin de la Dame. Au centre, dans le secteur de Thiaumont, se trouvaient les 34' et 54' divisions, et, un peu plus à l'est, terrée dans le bois de Vaux-Chapitre, la 9" division. L'aile gauche, appuyée au fort de Vaux, était constituée par la 33' division de réserve et la 50' division active. Mais ces effectifs ne figuraient pas au complet en première ligne. En raison de la difficulté des communications et de l'approvisionnement, il n'y avait jam.ais en avant qu'un bataillon par régiment, les deux autres bataillons étant maintenus à une étape en arrière. Le 21, au matin, le temps s'étant levé, je me hissai jusqu'à l'observatoire sous coupole du sud-ouest pour prendre une idée d'ensemble du champ de bataille. Le ciel s'était déblayé et un soleil pâle commençait à faire lentement l'ascension de l'azur grivelé. Par le créneau circulaire, la vue portait de tous les côtés sur la grande désolation. Je fus d'abord épouvanté par le chaos des superstructures au milieu duquel je me trouvais. Remué, bouleversé, labouré comme par une charrue gigantesque, le dessus du fort ne présentait qu'un démantèlement de terres éventrées et de matériaux enchevêtrés. Le double coffre du nord était une ruine. Echaipées et confuîes, les tourelles, ipalgré leurs plaies, avaient résisté,, celle de 155, celle de 75 et celles des mitrailleuses, et leurs cou-

4i4 LE BOUCHER DE \'ERDUN

pôles bombaient leur crasse noire sur le sol vénéneux, comme d'énormes champignons. Au delà des fossés gonflés d'écroulement et des contrescarpes eSondrées, le regard, effaré, traversait l'efiroyable zone scoriacée des cratères pour aller s'accrocher désespérément aux bouffissures étranges qui bordaient l'horizon tuméfié. Semblable à une grosse escarre bossue, Thiaumont, que nous n'avions fait que discerner dans le brouillard, précisait sous le halo gris-bleu les contours de ses ulcères et les décharnements brûlés de ses flancs. Perpendiculairement à cette bosse ravagée, l'échiné de la côte de Fleury s'enfonçait sèche et brune dans le sud-est, portant à son extrémité la dartre blanche qui avait été le village de Fleury. A droite de Thiaumont les carrières d'Haudromont s'ouvraient comme une croûte fendue. A gauche, l'immense lèpre onduleuse du bois du Chapitre se fistulait de gorges, se creusait de traces sombres, allait ronger le Nez de Souville. Plus à l'ouest encore, le cône pulvérulent du fort de Vaux se boursouflait au-dessus de la plaine étalée de la Woëvre, qui, sous les rayons blancs du soleil d'octobre, brillait comme une nappe de cendres.

Je restai longtemps, blotti dans mon étroit belvédère, à contempler la formidable dévastation de ce spectacle pîutonique. Devant ce foudroiement et cette calcination, ces étendues de coulées ignées et d'éruptions béantes, il me semblait que j'avais été transporté dans un autre monde. Etais-je réellement sur une colline fortifiée de 300 mètres au cœur de l'Europe, en pleine civilisation, en plein centre millénaire d'histoire, de culture et d'hommes? Impossible. Je me trouvais au sommet d'un volcan éteint, à 6.000 mètres au-dessus de la mer, où ne vit ni le sauvage, ni l'animal, ni l'arbre au sein des soli-

LE éoUCHER DE VERDUN 435

tudes désolées de la plus effroyable Afrique, devant le champ de laves du Kilimandjaro. Non. J'étais au milieu d'un cirque lunaire, entouré des cratères séiénites, perdu sur le globe pétrifié des épouvantements, où rien ne souffle, où rien ne pousse, où le soufre même ne coule plus, où règne partout la mort, la mort, la mort.

Ce paysage sinistre correspondait si parfaitement à ce qui était au-dedans de moi-même, que je le considérais avec attirance, presque avec une âpre volupté. Comme lui, j'étais dévasté et foudroyé. Comme lui, je n'étais plus qu'un cratère mort, une lave durcie. Com.me Fleury, la cendre recouvrait ce qui avait été mon cœur...

Un an!... Un an, mois pour mois, jour pour jour... Autour de moi s'étendait la forêt du Harz, avec ses futaies superbes, ses couleurs somptueuses... La nature profonde vivait et s'exaltait sous mes yeux... Une vierge amoureuse se suspendait à mon bras... J'entendais sa voix chantante et lourde... J'entendais sonner les cloches... J'entendais l'ululement mystérieux du chat-huant... R.oméo, Roméo sur la route de Mantoue!...

Comme je me noyais dans cette contemplation et dans mes souvenirs, je vis tout à coup une série de points de feu scintiller sur l'horizon des collines. Quelques secondes après, des détonations arrivaient, se succédaient, se précipitaient, éclataient de tous les côtés, devant, derrière, à l'ouest, à l'est, transformant en peu d'instants la lande sépulcrale et pétreuse en un océan bouillonnant de vagues . tourbillonnantes, de jets, de geysers, de salses boueuses, de trombes noires et de colonnes fulminantes. Des hurlements, des sifflements, des miaulements, des rugissements lacéraient k ciel au-dessus de moi, fusées assourdissantes qui allaient exploser au large dans le nord. Vaux, Thiau-

moRt, Haudroraont, toutes nos positions disparaissaient dans une fumée sillonnée d'éclairs. La tempête s'abattait jusque sur nos arrières, couvrant de ses grêlons ardents les pistes de caravanes, les chemins de relève et les lisières lointaines qui abritaient nos camps de réserves.

Ahuri, affolé, je me demandais ce que signifiait ce soudain cataclysme, quand un beuglement enragé fendit l'air avec ime intensité croissémte et qu'une épouvantable commotion secoua le fort dans un fracas étourdissant. Un cyclone de terre et de blocs balaya comme une avalanche mon observatoire. Je me sentis projeté, précipité, dégringolant dans la gaine d'accès, la bouche, les narines, les oreilles pleines d'une bourbe brûlante.

— Herr OberleuinanU sind Sic iodi?

C'était mon brave Schmutz qui me demandait, à travers son masque, si j'étais mort. Je n'étais pas mort, m.ais sérieusement contusionné. On me descendit au lazaret.

Tout le fort était en rumeur, comme une fourmilière surprise par un ouragan. L'effroyable bourrasque dura toute la journée, toute la nuit. Le fort tremblait sur ses assises et tous ses bétons résonnaient. Vers le matin, quelques coureurs apparurent Ils arrivaient terreux, sanglants, après des périls inouïs. Ils racontaient des choses terrifiantes. Toutes nos organisations étaient bouleversées. Les tranchées n'existaient plus. Seuls les abris protonds résistaient. Pas de téléphone. Pas de liaison. Pas de nouvelles des réserves. Pertes déjà considérables.

La rafale ne cessa pas de toute la journée du 22. Le fort semblait tanguer comme un vaisseau ballotté. De gros calibres tombaient. Les casemates du dessus n'étaient plus sûres. Une voûte fut percée. Une cinquantaine de soldats reslcrent dans l'explosion. Notre artillerie répon-

dait. Mais les canons français paraissaient troiô ou quatre fois plus nombreux que les nôtres. Les hurlements de la tourmente nous parvenaient jusqu'au fond de nos soutes comme la clameur d'une houle infinie.

C'était, sans aucun doute, la préparation d'une o^ensive ennemie.

Le 23, elle ne s'était pas encore déclenchée et la canonnade tonnait toujours. Le fort se vidait peu à peu de ses hommes, qui partaient en renforts et, le soir venu, s'enfonçaient à la fîîe indienne dans les terres ravagées.

Mon tour vint. Le capitaine Prollius me mit à la tête d'une compagnie de cent hommes, qu'avec l'aide d'un guide je devais conduire aux carrières d'Haudromont. Grâce aux soins et aux frictions de Sciunutz, je me sentais capable de remplir cette mission. Du reste, il n'y avait pas à discuter : la situation était critique.

Nous partîmes dans la nuit du 23 au 24. Nous étions à peine dans le glacis que deux de mes hommes roulaient déjà foudroyés. Il fallait éviter l'itinéraire habituellem.ent suivi, que balayait l'artillerie. Nous marchions en colonne par un, le guide en tête, moi au milieu; nous ram.pions plutôt, attendant pour sauter d'un trou dans l'autre une lueur de la canonnade ou un éclat de fusée e. dirigeant qu'à la boussole. De temps en temps un cri sillonnait la tempête et l'ombre. C'était un des nôtres que fauchait le hasard. On agrippait des choses poisseuses et l'on barbotait dans de l'eau lourde. De grandes fumées pourpres ravageaient le ciel d'encre. Des formes étranges surgissaient : entrées d'abris abandonnées, débris de tranchées, a5ûts démembrés tordant dans les ténèbres leurs bras désespérés. Nous longeâmes une levée de terre d'où sortaient des canons de fusils : c'était une section frajv-

çaise qui avait été engloutie là, d*un coup, quelques mois auparavant. Les hommes étaient là-dessous, debout, l'arme au bras, surpris au moment de s*élancer hors de la tranchée, pour l'assaut. Mais seules les extrémités de leurs fusils veillaient encore en l'air, et le rang tragique des baïonnettes dressées se hérissait toujours aux éclairs de la bataille.

Combien d'heures nous fallut-il pour voir le bout de cette odyssée d'épouvante? Par combien de zigzags, de crochets, de limacements ou de fuites entre deux averses de feu notre guide nous fit-il passer? Grâce à ces précautions, nous étions encore une quarantaine quand nous arrivâmes en vue des carrières. Plus de la moitié de notre effectif était resté en route, jalonnant de ses tronçons convulsifs notre piste sanglante.

Dans le petit jour blafard les carrières présentaient la longue façade blanche de leur coupe calcaire. Une couche de terre sombre les couvrait comme un toit. îl n'était pas question de les aborder de face, car le bombardement en interdisait les entrées. Nous retrouvâmes un élément de tranchée encore subsistant qui permettait de les prendre par derrière, à travers le bois de la Clef. Longues d'environ trois cents mètres, larges de soixante, hautes de vingt, les carrières d'Haudromont comportaient deux étages de casemates, grottes et réduits, et constituaient par leur masse un formidable blockhaus, solide et profond comme un fort. Elles étaient gardées par trois ou quatre bataillons de la 1 3* division de réserve que nous trouvâmes à peu près intacts, mais en piteux état moral, par l'effet de trois jours de bombardement intensif et de l'inquiétude que leur causait l'absence de leurs bataillons de soutien. Une grosse tranchée, munie d'abris profonds, la tranchée

Krupp, formait la principale liaison avec Touvrage de Thiaunnonl:. Elle était occupée par les contingents de la 25^ de réserve et entretenue laborieusement par des équipes de pionniers que l'on y sacrifiait sans ménagement.

Exténués, nous dormîmes quelques heures sur la paille chaude d'une de ces caves. Sauvé comme moi de l'effroyable traversée, Schmutz s'était écroulé à mon côté. Quand nous sortîmes de notre torpeur, il était neuf heures du matin et la bataille d'artillerie faisait toujours rage. Nous étions défendus par des mitrailleuses en position devant les entrées. Mais leurs servants ne pouvaient séjourner auprès de leurs pièces, tant la pluie des projectiles était violente. Ils s'étaient retirés à l'intérieur des abris, prêts à courir à leur poste au premier signe d'une attaque. Le temps était couvert et le brouillard noyait de nouveau le chaos.

Dix heures, onze heures... Le brouillard s'épaississait toujours davantage. Ses ouates profondes ensevelissaient le paysage, ne laissant subsister que les objets rapprochés, qui, pochés en grisaille et nimbés de teintes violettes, semblaient à la fois s'éloigner et s'agrandir. A midi quarante, heure allemande, le tonnerre cessa tout à coup de tomber. D y eut pendant un court moment comme une zone de silence devant nous, tandis que la tourmente, devenue lointaine, continuait à foudroyer nos arrières. Puis on entendit à deux ou trois cents mètres, crépiter des mitrailleuses et pétarader des grenades. Un grondement de voix s'enfla, comme un br'uit de vague. Des fuyards de nos postes avancés arrivèrent en hurlant :

— Les Français! Les Français!...

On se rua aux ouvertures. Mais déjà des ombres bleues surgissaient du brouillard, saisissantes, énormes.

Une mêlec atroce se déchaîna autour des mitrailleuses. Les assaillants, dont le nombre croissait, abordaient les nôtres à la baïonnette. îls portaient au collet le chiffre I 1 . Sous la bourguignote bleuâtre leurs yeux noirs flamboyaient. Ils chantaient une sorte de Marseillaise furieuse, où je surpris ces vers :

Nous entrerons dans la carrière Quand les Boches n'y seront plus...

Nous y étions toujours, mais ils y entraient déjà. Désemparés par la soudaineté de l'attaque, bousculés par sa fougue, les nôtres refluaient en désordre. Nos mitrailleuses restaient aux mains de l'ennemi, qui les retournait contre nous. Chargé de la défense des casemates du bas, j'organisai la résistance. Mais pendant ce temps d'autres compagnies françaises s'étaient portées à l'assaut de notre blockhaus par le nord, avaient culbuté nos hommes et pénétraient dans le carrière par l'étage supérieur. Elles y trouvaient des dépots de grenades dont elles se mettaient aussitôt à nous lapider, tandis que leurs sapeurs faisaient sauter nos galeries. Mitraillés d'en bas, pétardés d'en haut, nous étions perdus, forcés comme des blaireaux dans leurs terriers. Ce fut bientôt un massacre épouvantable; la fumée remplissait les cavités; les corps roulaient, tombaient, étaient précipités. De l'affreuse cohue je vis soudain se dresser un fusil portant un mouchoir blanc.

Je réussis à m'évader par une issue éloignée qu'avait négligée l'ennemi. J'étais suivi par mon fidèle Schmutz qui, la mâchoire emportée, poussait des sons inarticulés. J'avais été moi-même atteint au pied, mais ma blessure, bien qu'elle me fît déjà cruellement souffrir, ne m'empêchait pas tout à fait de marcher.

Nous restâmes blottis pendant quelque temps dans une anfractuosité du bois voisin. Le brouillard s'était dis» sipé; un fort vent disloquait et pourchassait les nuages. J'avais perdu ma jumelle, mais l'air était devenu extraordinairement limpide et, dans le paysage net, j'apercevais à l'œil nu l'infanterie française qui progressait dans la direction de l'est. Elle débordait du ravin de la Dame et couvrait le plateau de Thiaumont de petites taches bleuâtres ou jaunâtres, qui tantôt disparaissaient, fondues avec le terrain, tantôt redevenaient visibles par leur mobilité. Des avions tournoyaient très bas dans le ciel violent au-dessus des colonnes d'assaut. Nos tirs de barrage se déclenchaient maintenant avec fureur, mais trop tard : les Français avaient passé. La terre tragique et fissurée, pustuleuse de tous ses cratères, tremblait, comme agitée de secousses intérieures. Un cône effroyable, volcan en activité, proéminait au centre du tremblement, projetant dans une trouée d'azur des torrents de fumée où se tordaient des flammes : c'était Douaumont qui brûlait.

Nous nous tramâmes à travers les racines du bois massacré, dans l'espoir de rencontrer quelques-uns des nôtres. Nous en trouvâmes, mais c'étaient des cadavres ou des blessés à l'agonie, palpitant dans leur sang et leurs déjections. Une voix souterraine nous cria : (( Ilerah! » Nous découvrîmes la brèche d'une sape éclatée qui conduisait à une branche de la tranchée Krupp. Nous nous y engageâmes. La tranchée n'était plus qu'un inexprimable chaos de terres éboulées, de sacs éventrés, de boyaux effondrés, de clayonnages et de boisages à demi consumés, où s'enchevêtraient des corps, des membres humains, des débris d'armes et d'outils, des plaques d'acier et des fils de fer. Des hommes hideux.

fangeux, bruns, rouges, la plupart blessés, y grouillaient encore, comme de gros vers de vase. Deux vagues françaises avaient emporté, submergé la tranchée, puis l'avaient débordée, dépassée, pour aller déferler plus loin, entraînant avec elles, comme des algues arrachées, des paquets de prisonniers. La confusion des survivants était lamentable. Les uns voulaient croupir là jusqu'à la nuit, pour tâcher, à la faveur des ténèbres, de rejoindre nos lignes dans le nord; d'autres espéraient l'arrivée de brancardiers français, qui les ramasseraient; un capitaine, la face rageuse, d'où un œil avait coulé, s'efforçait de rallier des honmies et de dresser sur le parapet une ou deux mitrailleuses, pour prendre l'ennemi à revers.

Tout à coup des explosions se produisirent, se rapprochant rapidement au milieu de cris épouvantables. Des grenades tombaient de partout. En même temps, les parapets se crénelèrent de bourguignotes jaunes et de têtes horribles; puis des bustes kaki surgirent d'entre les butées de terre, brandissant des gestes effrayants, de chacun desquels partait une grenade.

C'étaient les nettoyeurs de tranchées.

Une bousculade dantesque se convulsa alors parmi les danmés du sol, qui tous cherchaient à fuir les démons et le feu du ciel. C'était comme une capilotade de membres éperdus et frémissants, comme une bouillie pantelante de poulpes écrasée, d'oij jaillissaient des bras spasmodiques et suppliants, semblables à des tentacules tailladés, et d'où montait une hurlée déchirante :

— Kamerad! Kamerad!... Pardon!... Pardon!...

Un vieux sous-lieutenant de zouaves se dressa, sabre à une main, pistolet à l'autre, criant i

— Nettoyez-moi toute cette vermine!... Pas de quartier!...

Le capitaine borgne glapit :

— Arrêtez!... arrêtez!... Nous nous rendons!...

— Trop tard, salaud!... Fallait nous dire ça avant!... Et d'abord, qu'est-ce que vous êtes venus faire par chez nous?...

Et le visant avec son pistolet, il lui cassa la figure.

Le couteau entre les dents, le sac à grenades au ventre, les zouaves sautaient dans la tranchée. Des Algériens basanés et féroces, l'œil extatique et le bras saccadé, sautèrent avec eux. Ce fut effarant. Tout ce qui n'était pas déjà brûlé, décervelé, écrabouillé, tout ce qui vivait encore était transpercé, saigné, charcuté. Le sang giclait, pissait, les muscles criaient, les os craquaient; des abdomens se fendaient, répandant leurs entrailles comme des nids de serpents, ou accouchant de glandes bleues semblables à des fœtus. Je vis crouler mon pauvre Schmutz et se fracasser ce qui lui restait de tête. Un grand Arabe, maniant avec une dextérité surprenante un immense coutelas, entaillait, éventrait, excisait, sectionnait, dépeçait, tranchait des carotides, coupait des pénis, en psalmodiant d'une voix gutturale :

— Idbahou!... Khanazir!... Idrib! idrib!.., Ishrab el dam!...

Accoté contre un pare-éclats, browning au poing, je m'apprêtais à vendre chèrement ma vie, quand je me sentis soudain enlevé, emporté par une poussée, puis précipité dans le vide d'un abri-caverne sous une avalanche de corps qui dégringolaient sur moi. Une formidable détonation retentit. Une douleur aiguë me disloqua le cœur. Je m'évanouis..

Quand je revins à moi, étoufiant, écrasé, baigné de viscosités, ma seule pensée, mon besoin instinctif, sans souci d'autre danger, fut de me débarrasser du poids insupportable sous lequel j'étais enfoui. Au premier mouvement que je fis, une souffrance terrible me déchira. Je compris que j'étais gravement blessé. Je ne pouvais pourtant pas rester enseveli sous ce monceau de cadavres à attendre une mort horrible! Surmontant tous les tenaillements de la torture, je soulevai d'un effort surhumain la dalle de chair qui m'accablait, je me hissai, en hurlant comme un écartelé à travers les corps, j'arrivai à l'air, je respirai. Le silence était profond. A cinq mètres audessus de moi, l'entrée de l'abri s'ouvrait sur un ciel nocturne.

Mon bras droit était valide. Je retrouvai ma lampe de poche. Elle fonctionnait. Je m'examinai. La blessure de mon pied s'était envenimée. La jambe tout entière était gonflée et douloureuse. Le bras gauche était abîmé. C'est tout ce que je pus découvrir. Mais d'atroces lancinements dans la région du sternum faisaient présumer quelque lésion interne.

Quelle heure pouvait-il être? Je voulus consulter ma montre. Elle était brisée sur mon poignet cassé. Des fragments d'or et des cheveux de Juliette étaient amalgcimés avec mes chairs broyées.

Je gravis à grand'peine l'escalier de terre. Personne dans la tranchée que des morts et des débris. J'escaladai un éboulement. Je me retrouvai sur le sol. La canonnade s'éloignait, rougeoyant encore dans le nord. L'éruption de DouauMont n'était plus marquée que par un mince panache de feu. La nuit était immense. D'énormes étoiles ouvraient des milliers d'yeux horrifiés sur le champ de carnage.

Je marchai, je me tramai quelque temps au hasard, trébuchant contre des obstacles. J'allais me laisser tomber, sans force, épuisé de douleur, quand un bruissement de pas se fit entendre. Je vis paraître des ombres, les silhouettes d'une colonne en marche. Un soldat français, baïonnette au fusil, surgit près de moi :

— Que faites-vous ici?... Allons, ouste!... dans le rang!...

Il m'empoigna, me poussa, et je me trouvai soudain au milieu d'une troupe de prisonniers, que l'on acheminait dans la direction du sud.

Je jetai un regard exténué sur mes plus proches compagnons. Ils étaient mornes et terreux. Un lourd feldwebel marchait à côté de moi.

— Oii allons-nous? dis- je.

— Je n'en sais rien.

Je lui demandai des nouvelles de la bataille.

— Ailes k^puL Douaumont est pris.

Puis remarquant que j'avançais difficilem.ent :

— Vous êtes blessé? interrogea-t-il.

— Oui.

— Eh bien! c'est une ambulance française qui vous soignera.

— Si j'arrive jusqu'au bout. Pouvez-vous me soutenir?

— A vos ordres, Herr Oherleutnant.

— Oh! fis-je, il n'y a plus d' Oherleutnant. C'est fini. Nous ne sommes plus que deux hommes.

Les heures qui suivirent furent très pénibles. Nous marchions sur une sorte de piste labourée de crevasses. Cent fois je crus défaillir d'angoisse. J'étais saisi de verliges et d'étourdissements. Nous atteignîmes enfin une

route. Les premiers arbres apparurent. Leurs troncs alignés se dressaient de plus en plus nombreux dans la clarté diffuse de la lune. A tout instant nous faisions halte pour laisser passer de longs convois de camions. Nous étions dans une région de grosses pièces françaises, et leurs coups de départ nous arrachaient les oreilles. Les épaulements d'un fort se bosselèrent à notre droite. Puis des carcasses de bâtisses se montrèrent. Nous rejoignîmes une autre route, très large et fortement pavée.

L'aube conmiençait à poindre quand, après avoir franchi les gros murs d'une enceinte fortifiée, nous débouchâmes sur une place plantée d'arbres au bord de la Meuse. Dans la pure lumière de l'extrême matin l'eau limpide et froide, satinée de lueurs d'argent, miroitait tout entière de la saisissante vision d'une ville de ruines qui s'étageait sur ses rives. Blanches, grises, diaphanes, à demi écroulées, enchevêtrant leurs combles rompus, dressant leurs poutres noires, équilibrant leurs faîtages, écarquillant leurs fenêtres vides, les maisons martyrisées qui nous faisaient face, trempant dans l'eau claire leurs pieds difformes, alignaient leur détresse dans l'air serein avec une douceur et une fraîcheur d'angélus. Une seconde rangée de ruines se fuselait au-dessus de celles de la rive, puis une troisième. De grandes trouées blanches y jetaient leurs surplis festonnés de guipures. Des arcs gothiques s'ogivaient. Une abside se dentelait. Par-dessus la ville agenouillée dans ses effondrements, Notre-Dame de Verdun tendait ses deux tours comme deux grands bras de prière et de protestation.

Devant nous, au delà d'un pont, une formidable porte médiévale, ventrue, tourelée et crénelée, donnait accès à la ville par une arcade en plein cintre, dominée d'un

fronton triangulaire. Cet énorme donjon était intact, jusque dans ses moindres mâchicoulis. Seul le fronton avait été touché.

La place où nous stationnions était pleine de milliers de prisonniers. En colonne par deux, ils passaient le pont et s'engageaient sous la porte. Des dragons bleu ciel sur des chevaux roux surveillaient, lance au poing, cet écoulement. Nous attendîmes longtemps notre tour.

L'aube devenait l'aurore. De premières teintes roses touchaient les ruines blanches, les tours de la cathédrale et se miraient légèrement dans la Meuse. Nous partîmes. Je marchais toujours au bras de mon feldwebel. Le pont fut traversé, puis la porte massive. Nous étions dans une rue de gravats, de décombres et d'éventrements. Nous tournâmes à droite. Je n'en pouvais plus, tout mon pauvre corps n'était qu'une immense loque de souffrance; je me sentais mourir.

Une place s'espaça, bordée de troupes, sillonnée d'ambulanciers, de bonnets blancs de médecins, de coiffes de sœurs de charité. Un poste de la Croix-Rouge y tendait ses toiles.

Le côté gauche de la place était occupé par la façade solennelle d'un vaste édifice de style ancien, au haut fronton demi-circulaire, aux fenêtres obturées de sacs de sable. Dans le chambranle de la porte cloisonnée, au sommet d'un perron de huit marches, se tenait, immobile et rigide, un général français, devant lequel défilaient les prisonniers allemands. Il avait une tête implacable et rude coupée d'une terrible bouche serrée, oblique comme une balafre. Ses petits yeux perçants, sous de durs sourcils broussailleux, et sa moustache raboteuse, aux courtes soies noires et rêches, le faisaient ressembler à un sanglier.

J'entendis une voix qui murmurait derrière moi :

— Der General Mangin.

Au m.ême instant, les premiers rayons du soleil levant vinrent frapper Tédifice. Ils firent étinceler sur Tarcliitrave les lettres dorées d'une inscription. Je lus : Palais DE Justice.

Une douleur fulgurante m'anéantit. Je perdais connaissance. Je m'affaissai entre les bras d'un infirmier.

Et dans un dernier regard, au-dessus du général Mangin, au-dessus de l'inscription flamboyante du Palais de Justice, je vis flotter dans l'azur pâle du ciel de Verdun les trois couleurs déchiquetées du drapeau de la France.

Page 1