‹ Le boucher de Verdun: romanChapitre 3 sur 4 · vida de noiiveîle coupes, au milieu de nouveauz · texte numérisé non relu

vida de noiiveîle coupes, au milieu de nouveauz

■ i Koch » et d'un crescendo de gaité, tandis que le prince :: iSchaumbourg-Lippe et le major von lena, qui com-

. .:r:çaient ù être poivrés, se roulaient sur un divan er:

■ ; .; ie à d'homériqueij convulsions.

Juliette crut alors pouvoir risquer le charmant conLo

a vers d'Andrieux, le Meunier Sans-Souci. Ce morceau,

'.ui débute d'ailleurs par un fort beau portrait du roi

■ hiloGcphe, le grand Frédéric, narre l'épisode célèb:'- .'a meunier de Potsdam qui refusa de vendre son moul; au roi de Prusse.

Mon moulin est à mol.

Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.

Juliette détaillait cela à ravir.

Entendez la raison, Sire; je ne veux pas vous vendre ma maison. Mon vieux père y mourut ; m^on fils y vient de naître : Cest mon Potsdam à moi...

On écoutait flatté, séduit par cette jolie anecdote allemande contée par une bouche française.

L,es rois malaisément souffrent qu'on leur résiste...

Puis c'était la réplique historique :

Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre? Je suis le maître. — Vous? de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!

Et le roi, désarmé, de céder :

Charmé que sous son règne on crût à la justice.

Il rit; et se tournant vers quelques courtisans :

Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans,

Voisin, garde ton bien...

Et k conteur d« «'écrier % Qu'aurait-on fait de mieux dans xa» répuWîqt»?

Mais là, la flatterie cessait et Tépigraïnme suivait : Jxiîiette y fut extraordinaire. Elle prit un teizips, regarda bien tout le monde et, avec une petite menace mutine du doigt au Kronprinz :

Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier : Ce même Frédéric, juste envers un meimier, Se permit maintes fois telle autre fantaisie. Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie...

Elle haussa un peu le ton :

Qu'à peine sur le trône, avide de laurier». Epris du vain renom qui séduit les guerriers, Il mit l'Europe en feu,,.

Puis elle décocha hardiment la flèche finale :

Ce sont là jeux de prince :

On respecte un moulin, on vole une province!

Le Kronprinz se tordait.

— Ah! ahl... ahl ah!... très drôle!... Brava! brava! c'est admirable!... « Ce sont là jeux de prince!... on vole une province!... » Excellent!... On vole une province, ma foi, oui, on vole même un pays... Seulement, cliez nous, ça ne s'appelle pas voler, cela s^appelle prendre.

— Et même conquérir. Altesse Impériale, fit von Miiller, flatteur.

— Non, ça, c'est un mot français, pour une stupidité française... Prendre, ça suffit et cela explique tout.

Puis se tournant vers Juliette, lui passant s^ mfinche autour de la taille et l'embrassant derechef :

— Mademoiselle Rossignol, vous êtes délicï«us€ç et j'entends bien vous prendre vous aussi, car vous faîtes partie de la prise.

Satisfaite de son effet, Juliette paraissait enchantée. Mais se» yeux pleins d'un éclat etrangs n« me laissaient pas sans quelque inquiétude.

Accompagnée au piano par Max von Kubitz, elle chanta la romance de Chérubin du Mariage de Figaro. La voix était souple, musicalement posée, pas très forte, mais d'un charme pénétrant. Ce fut un nouveau triomphe. Moi-même, j'en restai tout surpris, car je ne savais pas qu'elle chantât. Elle nous gratifia ensuite de diverses vieilles chansons françaises, qui n'avaient heureusement rien de subversif. Elle en donnait préalablement le timbre au grand dolichocé-'iale blond qui, de ses fuyants gestes féminins, improvisait très élégamment im accom= pagnement un peu trop moderne. C'était délicieux de fraîcheur d'un côté, d'insinuante et troublante perversité de l'autre.

Nous fîmes ainsi un charmant petit voyage de folklore à travers les provinces de la France d'autrefois, passant de la Normandie paysanne à la Bretagne marine ou bocagère, de la Guyenne vigneronne à la Provence horti» coîe, pour'lînir par une antique ronde lorraine qui remontait peut-être au temps de Jeanne d'Arc.

— Ventre-saint-gris! fit le Kronprinz avec enthousiasme, quand je serai au Louvre...

— Mais le Louvre est un musée, observa le professeur Wiedenmann.

— J'en referai un palais. Quand je serai au Louvre, dis-je, je revivifierai ces vieilles provinces, que la Révo* lution a eu grand tort de détruire. La France des rois

avait vraimenl plus de saveur que celle des députes et des marchands de vin. Je restaurerai les coutumes brillantes du grand siècle et les mœurs d'ancien rv^gime. Je construirai des châteaus, des villes et des ponts. Je dessinerai des jardins. Je donnerai des fêtes et des chasses. J'entretiendrai des peintres, des musiciens, des danseurs et des poètes. J'aurai des maîtresses.

— Mais il me semble. Altesse Impériale, que... interrompit le rittmeister von Zobeltitz.

- — Des maîtresses, ai-je dit, et non des femmes. Je...

— Si j'étais vous. Altesse Impériale, glissa à son tour la voix persuasive du comte von Kubitz, je penserais aussi aux mignons.

-— Je m'occuperai avec une attention particulière de^ théâtres. Pour ce qui est de la Comédie-Française, mon premier soin sera d'abolir le décret de Moscou, pour le remplacer par un décret de Berlin.

— Ou de Stenay, émit Krause.

— Ou de Stenay, parfaitement. Nous pouvons, en effet, l'élaborer séance tenante. Je commencerai par supprimer les sociétaires et par nom.mer à leur place un surintendant muni de pleins pouvoirs, qui aura pour principale mission de rechercher partout les bons acteurs et de les contraindre par la force à venir jouer dans la Maison de Molière, devenue la Maison du Kronprinz,

— Ne craignez-vous pas, xAlUcssc Impériale, osa lancer le baron von V/erthau, que Sa Majesté le Kaiser ne veuille être lui-même le chef de ces comédiens?

Comme, sans être dans l'éîat du prince de Schaumbourg-Lippe et du major von lena, tout le monde était passablement parti, ce trait audacieux, loin de déplaire, déchaîna de bruyant? éclats de rir«.

LE EOUCHtR DE VERDUN 317

— Non, répliqua Willy, après $*êtrc abondamment conjoui, en fait de comédiens, papa aura déjà assez à faire avec ses grands et petits vassaux, les Ostrogoths, les Huns, les Teurs, les Bougres et les Neutres!... Mes comédiens à moi seront d'ailleurs peut-être plus difficiles à mener. Ceux qui récalcitreront seront comme jadis enfermés au For-FEvêque.

— Le For-l'Evêque n'existe plus, dit le professeur Wiedenmann.

— Alors à la Bastille,

— La Bastille a été démolie.

— Eh bien, au Cherche-Midi. Tout marchera à la baguette. On ne verra plus des barbons jouer les Léandres et des duègnes sous la mantille de Rosine. Le talent seul comptera, et Mademoiselle Juliette Rossignol aura tous les grands rôles.

Juliette ne broncha pas. Ses sourcils se froncèrent seulement, tandis qu'une nuance d'anxiété estompait ses grands yeux.

— Voilà ce que je ferai, quand je serai à Paris! trompeta le Kronprinz.

— Mais, Monseigneur, dit alors Juliette d'une voix légèrement altérée croyez-vous vraiment que vous irez à Paris?

— - Comment, si je le crois, mai» j'en suis sûr, ma charmante !

— Monsieur le major von Millier, Sop Altesse k Kronprinz îra-t-cllc à Paris?

— Mais certainement, mademoÎEslle.

— Monsieur le capitaine Krause, est-ce que Son Altesse Impériale prendra réellement Pari*^

— Sans aucyn doute, madeœ/>iWIc.

3îé LE BOUCHER M VERDUK

Son inquiétude croissait, comme si. ne connaissant pas exactement la situation des armées, elle coirmiençait seulement à se rendre compte de la gravité du péril couru par son pays, et que les paroles du Kronprinz, bien que prononcées sur un certain ton de plaisanterie, n'étaient pas une simple rodomontade.

- — Monsieur le baron von Werthau, vous qui êtes un homme juste...

Où avait-elle pris que von Werthau fût un homme juste? Après tout, son intuition féminine ne la trompait peut-être pas complètem.ent en lui faisant distinguer le baron von Werthau d'entre tous les officiers qui Tentouraîent.

— Vous qui êtes un homme juste, dites-moi la vérité. La France est-elle réellement en grand danger d'être vaincue?

— Malheureusement, mademoiselle, répondit avec infiniment de sérieux et de respect le baron von Werthau, ce danger est si grand qu'il confine de très près à la certitude. Les armées allemandes pressent fornvidablement les vôtres et ne relâcheront pas leur étreinte avant d'avoir déterminé la rupture de votre front.

— Mais la résistance de Verdun?...

— Magnifique, mais elle finira par être brisée.

— Et si elle ne l'était pas?

— Elle U sera tôt ou tard, c'est fatal. Songez que nous avons pénétré très avant dans votre territoire. La moindre avance de nos troupes sur un peint de la ligne de bataille est mortelle pour vous et mettrait Paris à portée de nos canons.

— Paris est un camp relranchév oomnie Verdun. Paris rwîsterait, cfftnine Verdun.

LE tOUCHER 0E VERDUN 319

— ' El Pans serait détruit, comme Verdun.

— Et la Comédie-Française serait SLnéajitie, déplora ]ç Kronprinz. Quel malheur!...

— La France ferait mieux de céder tout de suite, reprit gravement le baron von Werthau. A quoi bon

'obstiner dans une résistance inutile? La défensive ne eit à rien, qu'à prolonger la guerre déjà trop coûteuae. îl n'y a que Toffensive qui puisse créer des chances de iortune, et la France, que Verdun saigne à blanc, e^t césormuis incapable de prendre l'ofl^ensive. Que la France pe rend2, et que cesse enfin le massacre!

— La France ne se rendra pas. dit Juliette. Vous clélruiiez Paris, mais la France continuera à se battre.

— Absurdité!... La partie est jouée : la poursuivre davantage est un monstrueux non-sens. Il n*y a plus rien à faire pour vous. Tous les atouts sont chez nous. Les soldats? Malgré nos pertes cftroy&blec, nous en aurons toujours plus que vous...

—' Et les .'anglais?...

— Mauvaises troupes. D'ailleurs l'Angleterre a jelc Kout ce qu'elle avait; son e:ffort est au bout. Mais ce qui ■--aut encore mieux que le nombre, nous avons Torgani- -ation, le moral, l'endurance, la discipline... Le matériel? Il est de notre côté... Les chefs? Il vous faudrait ries chefs de génie. Ils sont chez nous.

— Hourrah Kronprinz \ envoya le prince de Sciiaii?»' ^ouig-Lippe.

— Sans doute, accéda courtoisement 1© baron voj? W&rthau, mais sans vouloir porter ombrage à la modestie de notre cher Kronprinz, il me permettra de nommer k f:Ôté de lui le grand Faîkenhayn, Hindenburg, Ludeiidarlî, Maclçensen, le prince héritier Ruppr«?cbt de Ba-

vière... Que valent en face d'eux un Jofîre ou un Pétain?

— Nous avons l'héroïsme, prononça Juliette. Nous tendrons jusqu'à la mort.

— J'ai plus confiance que vous, mademoiselle, dans la sagesse de votre pays. La France finira par comprendre que nous sommes les plus forts. Dieu veuille qu'elle ne îe comprenne pas trop tard!

Tout le monde écoutait extrêmement attentif ce dialogue, quelques-uns avec une sorte de pitié, d'autres avec un certain sadisme, tant von Werthau avait l'air d'un chat manœuvrant délicatement une souris. El j'admirais la vaillance de cette jeune femme qui, sans éclats de voix, sans énervement et presque sans cesser de sourire, bien que les larmes aux j'-eux, tenait tête à cette jungle d'offvciers. Le baron s'exprimait posément, avec un grand sang-froid, non seulement sans la moindre cruauté, qyelqire implacable que pût paraître son jeu, mais avec une espèce de tristesse im-piessionnante et certainement dans un esprit qui n'était pas hostile à la France. La certitude de la défaite de la France, qui s'imposait à sa raison, ne semblait pas combler son cœur d'une joie maligne, et si d'autres, intimement satisfaits de l'exaspération, de la rêsii:tance française, se plaisaient à y voir le prélude cl h gage de l'écrasement complet, je n'étais peut-être pas le seul à partager le point de vue du sagace aide de camp.

Arriverait-il à convaincre Juliette, et son enti'epri?f=. SI voisine de celle dont je m'étais chargé jadis suï la personne de Sosthène R.o3signol, aurait-elle le même «uccès de démoralisation? Car sî von Werthau n'agissait pas en service commandé, si, à la différence de moimême, il parlait loyaleiiicnt, ne disant que ce qu'il pensait réellement et qi/i était aussi, selon teutas piévisions

il. BOUCHER DI VERDUN 321

humaines, la stricte vérité, le résultat n'en devait pas moins être immanquablement semblable. Et je me demandais déjà si, profitant de ce travail tout fait, et après avoir laissé à Son Altesse Impériale le temps d*assouvir son caprice, notre haute police n'utiliserait pas la dépression morale de Juliette et la conviction où elle serait de la vanité de toute défense française, pour la renvoyer, comme son cousin, de l'autre côté des lignes.

Précisément, l'ignoble policier Klein, le « Criminel » du Kronprinz, venait de se montrer. Il n'était pas parmi les convives, mais pendant que nous écoutions Juliette et que la soirée s'avançait, de nombreux habitués du casino étaient survenus qui, répandus dans le parc, regardaient s'allumer les girandoles et les lanternes vénitiennes dont on fêtait l'artiste française. Par les portes ouvertes, leurs voix et leurs silhouettes confuses venaient jusqu'à nous avec le parfum des fleurs.

— Assez de sang! reprit von Werthau au bout d'un silence pesant. Assez de tuerie... Qu'espérez-vous de plus?

— Nous espérons, murmura Juliette, nous espérons encore en la victoire.

— Elle est impossible.

— Un miracle peut se produire.

— Il n'y a pas de miracles.

— Il y a eu celui de la Marne!

Ce n'était pas un miracle, c'-était une surprise. Il

n'y aura plus de surprise, il ne peut plus y en avoir.

— Et si cependant il y en avait une?

Je vous dis que c'eat impossible. La guerre est

devenue une opération de mathématiques, un calcul de mécanique, oii tout peut être exactement évalué et déterxniné, du moment qu'on connaît les éléments du pro-

Si

blême, qui sont des hommes, des positions et des canons. Vous êtes malheureusement perdus mademoiseile, mathématiquement perdus.

Von Werthau, conmie je l'ai indiqué, n'y mettait aucune passion; son ton était digne, mesuré, correct; il posait un théorème, Télucidait, en faisait la déirxcnstiation; et la pondération avec laquelle il en déduisait des conséquences qui ne lui causaient aucune joie était d'un effet plus poignant que les plus insolentes forfanteries.

— Allons, allons, ne vous frappez pas! s'écria jovialement le Kronprinz. Ne vous frappez pas, ma charmante!... Je serai bon prince... Surtout avec vous!

— Mais enfin, monsieur le baron, s'obstinait Juliette, si, malgré toutes vos prévisions, toutes vos assurances mathématiques, nous finissions cependant par remporter la victoire?...

— Supposition fantastique.

— Enfin, si... Vous ne pouvez m'empêcher de faire cette supposition... Si...

— Conjecture extravagante!

— Mais enfin...

— Eh bien, soit! consentit alors, conmie pour s'amuser, comme pour se prêter à cette lubie et avec un pétillement dans les yeux, le baron von Werthau. Soit! J'admets un instant votre hypothèse... ridicule. Si la France remportant la victoire, demandez-vous? Eh bien, mademoiselle, si la France, par une supposition absurde, avait la victoire, elle ne l'aurait pas en réalité, et l'Allemagne n'en serait pas plus battue pour cela.

— Comment cela? demanda Juliette interloquée et avec une sorte de consternation, tant elle avait peur d'avance de ce qu'allait lui sortir encore von. Werthau.

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— C'est bien simple, et vous allez me comprendre. Ecouiez-moi bien, et croyez que je ne plaisante pas, que je suis au contraire extrêmement sérieux. Pourquoi la France, tout en remportant la victoire, ne serait pas victorieuse, je vais vous le dire. En cas de victoire, — vous voyez que j'entre à fond dans votre supposition, — en cas de victoire, et aussi complète qu'il vous plaira de l'imaginer, la France ne serait pas seule à être victorieuse; elle le serait avec ses alliés, et surtout avec le principal d'entre eux, l'Angleterre. Or, croyez-vous, scriez-vous assez naïve pour croire que TAngleterre soit entrée en guerre à vos côtés pour les beaux yeux de la France? Aucunement. L'Angleterre est entrée en guerre parce qu'elle commençait à avoir peur de nous, peur de notre puissance maritime, peur de notre flotte. Une fois débarrassée de nos cuirassés et maîtresse de nos colonies, — et elle s'arrangerait, soyez-en sûre, pour que ce soit là le premier fruit de la victoire commune, — l'Angleterre serait servie, et n'ayant plus rien à craindre de notre côté, une autre peur la reprendrait, celle d'autrefois, celle de toujours, sa vieille phobie de la France. Aussi s'ingénierait-eîle, — et nous savons ce qu'est en diplomatie le génie de l'Angleterre, — à empêcher la France de profiter de la victoire pour redevenir puissante. Elle s'opposerait avec énergie à l'écrasement comme au démembrement de l'Allemagne, et plutôt que de sou^rir la France sur le Rhin, elle recommencerait la guerre contre elle.

— Parfaitement raisonné, Werthau, approuva le Kronprinz; je connais les Anglais, c'est bien ça.

— C'est qu'il ne faut pas vous dissimuler une chose, mademoiselle, une chose qui est très grave pour vous et qui donne la clef de tout. La France n'est pas aimées

324 LE gOUCMER DE VERÙUîSf

Elle peut être admirée, enviée, goûtée même dans certaines de ses manifestations, elle n*est pas aimée. Elle ne Test pas par tes ennemis, ce qui est naturel, et moins eneore peut-être par ses prétendus amis. Personne ne désire la voir heureuse et prospère. Cela vous surprend? C'est pourtant l'exacte vérité. C'est que la France a un grand défaut, une qualité, si vous voulez, enRn une qualité qui est un défaut capital, un vice rédhibitoire et qui la fait détester ouvertement ou secrètement par le monde entier. La France est le seul pays des deux hémisphères qui ne soit pas hypocrite. Voilà ce qui la sépare de toutes les autres nations et fait d'elle une sorte de monstre, d'épouvantail et un scandale pour tout l'univers.

Des éclats de rire saluèrent cette déclaration inattendue. Von Werthau continua sans s'émouvoir :

— Vous pensez bien que ce n'est pas le manque d'hypocrisie qui est reproché directement à la France. Cela, c*est la cause, la cause profonde, inaperçue de la plupart des gens. L'effet qui en résulte, l'apparence qui frappe, c'est l'iimnoralité. La France est immorale. Elle est même, en vertu de la proposition sintécédente, le seul pays foncièrement immoral qui soit au monde. Or, vous savez, mademoiselle, et vous aussi, messieurs, qui m'écoutez et voulez bien vous intéresser à mon raisonnement, vous savez combien l'imputation d'immoralité est accablante, particulièrement dans les pays anglo-saxons, qui ont élevé le puritanisme, le cant et la Sainte-Bible à la hauteur du sacro-saint mercantilisme lui-même. La France pécheresse, pour ces pharisiens, n'est pas digne d'être grande. Elle a beau être héroïque, généreuse, intelligente, inventrice, artiste... surtout artiste!... elle est perdue de réputation et doit in œiernum porter le poids de son péch^

LE lOUCHEJl DE VERDUN 32$

Sentez-vous combien il serait immoral, scandaleux que la Frarxe reçut le prix de son courage, de son sacrifice, de ses sou^rances et de sa victoire?...

Juîietle ouvrait de grands yeux profondément étonnés, tandis que les rires éclataient de plus belle, chacun étant extrêmement amusé par l'esprit brillant et paradoxal du caustique aide de camp. Flatté de son succès, le baron s'animait :

— Nous, au contraire, nous autres Allemands, notre réputation est intacte. Nous sonmies un peuple moral, et nous le resterons, quoi que nous fassions. Nous avons beau nous conduire comme des brigands, voler, piller, brûler, massacrer, couvrir des provinces entières de ruines et de dévastation, étaler partout nos vices, nos brutalités et notre crapuleuse débauche, violer nos engagements les plus sacrés conmie nous violons les femmes et les enfants, déployer sans vergogne notre incommensurable orgueil, notre appétit de lucre, notre avidité démesurée et notre colossale goujaterie, rien ne prévaudra contre notre vieille, solide et indestructible réputation de moralité. Nous sommes tabou sur ce terrain. C'est en nous qu'on aura confiance, en notre honnêteté, en notre loyauté, en notre conscience, en notre amour du travail et de l'ordre, en notre capacité intellectuelle et technique, en nos vertus familiales et civiles. C'est nous qu'on aidera, nous qu'on soutiendra, nous qui exciterons la commisération et la sympathie, nous qu'on voudra relever et restaurer, au risque de nouvelles conflagrations, nous qu'on ressuscitera.

— Deuischdand uher ailes! mugit le p^-^'nce de Schaumbourg-Lippe*

— Défense de parler àîleniàiîHî n^tmçà en fitnt le Kronprinz.

— Mais comment voulez-vous dire cela en français, mon nev€u? C'est intraduisible.

— En e^et, accorda Willy. Alors ne le dites pasi... D'autant plus que vous êtes vous-même, mon oncle, audessous de tout! s'esclaffa-t-il, tandis que le vieux seigneur s'e^ondraît dans les bras mous de von lena en. jurant et en expectorant un jet de vinasse.

— Ce qu'il y a d'admirable, reprenait le baron de plus en plus en verve, c'est que cette réputation d'immoralité que s'est acquise la France est parfaitement usurpée. Non seulement, mademoiselle, je pense que votre pays n'est pas un pays immoral, mais je tiens pour assuré que c'est actuellement le pays le plus moral qui existe, dans les actes et les faits, sinon dans les paroles et les gestes. Il n'y a pas de contrées où les femmes soient plus fidèles, la population plus laborieuse, où il y ait moins de corruption dans l'administration et de licence dans les mœurs...

— Ça, par exemple!... s'élevèrent des voix.

— Mais si, messieurs, je sais ce que je dis. Ce qui vous trom.pe, ce qui trompe surtout ces balourds d'Anglais, c'est précisément l'absence de toute hypocrisie que je relevais à l'instant, de toute pudeur même, si vous voulez, chez les Français. Ils ne savent pas comme nous, comme les Anglais, dissimuler leurs tares. Ils les découvrent plutôt conmame à plaisir, avec une exagération comique, comme pour se donner la maligne satisfaction d'en faire la critique. L'art, la littérature, en France, sont en grande partie consacrés à cette critique des mœurs, qui sont en même temps les mœurs mêmes de l'homme. Eji cela consiste justement' l'intérêt, la valeur de la littérature française : elle est humaine. Mais de

là à conclure, comme nous le faisons trop voloxitiers, que ces moeurs, censurées par la satire, ridiculisées par l'ironie, soient les mœurs nationales de îa France, il y a un abîme. J'irai plus loin : je dirai même qu'elles sont exceptionnelles chez le Français, du moins au degré aigu où il aime à les représenter. Sans doute il en possède lui aussi des spécimens caractérisés, mais beaucoup moins certainement qu'il n'y en a partout ailleurs. La différence, c'est qu'il les cloue publiquement au pilori, tandis que nous jetons pudiquement sur eux le manteau des fils de Noé. Ajoutez-y que le Français s'amuse prodigieusement du spectacle des turpitudes humaines, dont il fait ses délices et sa distraction favorite, alors que, nous contentant de les pratiquer, nous en écartons scrupuleusement nos regards, nous feignons de les ignorer, nous les voilons. Pour ne prendre qu'un exemple, voyez l'adultère, qui fait le sujet de milliers de romans français et de milliers de pièces de théâtre. Eh bien, je mets en fait qu'il n'y a peut-être pas, en France, une femme sur dix qui, dans la réalité, trompe son mari. Je déclare qu'il y en a cinq en Allemagne, et je dis qu'en... Paphîagonîe, du moins dans les classes les plus élevées de la société, il y en a neuf.

Une huée de lazzis couvrit la voix de l'orateur. Quand ils furent un peu apaisés, on entendit la voix vrillante du Kronprinz, devenu soudain et momentanément très sérieux, qui, supputant le nombre et la proportion de ses conquêtes et de ses tentatives dans tous les pays, décidait :

— Parfaitement exact, cher ami... Seulement je trouve que vous êtes modeste pour les Allemandes.

— Ce que je voulais dire, reprit von Werthau, c'est qu'en France on ne s'intéresse qu'à cette unique femme

328 LE BOUC vj.RiiC'N

sur dix, tandis qu'en.., Paphiagcnie, on prétend ne s'occuper que de la seul© qui reste.

Mais des interruption* repartaierit :

— L'org c des boulevard»!... Les restaurants de nuit!... les barsl... les tripots!... les maisons de passe!...

Le prince de Schaumbourg-Lippe fit un énorme effort pour se soulever, tendit un bras zigzaguant en manière de protestation et jeta dans un hoquet plantureux :

— La tournée des grands-ducs!...

— Oui, je sais, je sais... « la grande Babylone »!... Mais, messieurs, répliqua le baron von Werthau, vous êtes-vous promenés comme moi dans tous ces dessous parisiens?... Eh bien, vous aurez pu constater, comme je l'ai fait, qu'ils ne sont fréquentés presque exclusivement que par des étrangers. Vous y rencontrez des Allemands, des Autrichiens, des Hongrois, des Russes, des Hollandais, des Suisses, des Américains, des Turcs, des Japonais, des Chinois, des nègres et un très grand nombre d'Anglais. Pas un Français. Et si, par hasard, vous en trouvez un, regardez son nez : vous pouvez parier mille contre un que c'est un Juif.

Ce dernier trait souleva, comme de juste, une vive hilarité, redoublée par la remarque du major von Miiller que c'était donc à Paris comme à Berlin!

— Et voilà, termina von Werthau, la grande immoralité de la France, le déficit majeur qui lui fera perdre la guerre, dût-elle même la gagner. Nous sommes quelques-uns en Allemagne à savoir la vérité, à juger que la France est, moralement, la plus saine des nations, ou, si vous préférez, la moins pourrie... Nous sommes quelques-uns à le penser, et Son Altesse Impériale, j'en guis sûr, partage mon sentiment...

— Je le partage entièrement, fit le Kronprînz. Von Werthau, vous ne dites que la vérité.

— Nous savons que si la France est peut-être une nation en décadence, c'est pour d'autres causes, dont la discussion nous mènerait jusqu'à demain, et qui n'ont rien à voir avec l'immoralité. Mais cette vérité, nous nous gardons de la proclamer. Nous entretenons, au contraire, soigneusement la calomnie, car cette calomnie nous est merveilleusement profitable. Elle nous garantit contre les risques de guerre et nous sert de contre-assurance. Nous sommes, à sa faveur, dans la situation d'un joueur qui peut tout gagner et qui ne peut rien perdre. Vous le voyez, mademoiselle, la partie n'est pas égale. Si nous l'emportons, comme c'est certain, nous vous conquerrons jusqu'à la Loire, nous prendrons vos colonies, nous ruinerons votre industrie et nous vous asservirons pendant un siècle sous le fardeau d'une dette écrasante. Vous n'existerez plus. Si, selon votre supposition invraisemblable, nous sommes battus, la partie est nulle, nous recouvrons notre mise et nous redevenons en peu de temps ce que nous étions auparavant, avec l'appui, la bienveillance et la complicité du monde.

— Eh bien, mademoiselle, s'écria Herr Krause, vous voilà bien arrangée!

Juliette se leva, prit son verre, alla le heurter contre celui du baron von Werthau et dit simplement, toute pâle :

— La Grèce est morte, monsieur, pour les mêmes raisons que vous venez de dire. La Grèce vivra éternellement.

Le baron s'inclina, but, puis, baisant la main de la jeune Française, répondit :

- — Et Rome aussi.

A ce moment, une estafette de l'Etat-major du général Schmidt von Knobelsdorf entra dans la salle, s'avança vers son Altesse Impériale le Kronprinz, en saluant rapidement, et lui remit un pli. Après Tavoir décacheté et lu, le Kronprinz poussa un glapissement de joie, bondit sur la table au milieu des coupes renversées et des tasses culbutées, et cria en agitant son papier comme un petit draîpeau :

— Messieurs, une grande, une magnifique nouvelle... Messieurs, une greindissime nouvelle!... Le fort de Vaux est pris!

Instantanément, ce fut une hurlée formidable, une trombe de hourras étourdissants, de « hoch », de vivats forcenés, de corps acrobatiques sautants et délirants, de jambes cabriolantes, de bras tournoyants, de bouteilles tambourinantes, de verres projetés contre les parois.

— Vaux gefallen!... Vaux gefallen!... entendait-on de toutes parts.

D'une chaloupée, se ruant au piano, von Kubitz y " déchaînait, de toute la virilité dont il était capable, une Wachi am Rhein tintamarresque, enguirlandée d'arpèges ébouriffants. Apoplectiques et vautrés, Schaumbourg- Lippe et von lena évacuaient, comme de gros glouglous, des barytonnements de triomphe.

De proche en proche, avec la rapidité de la poudre enflammée, la nouvelle se propageait, faisait fougasse, éclatait de tous côtés à la fois, remplissant le casino d'un déferlement joyeux de clameurs, s*engoufîrant de salle en salle, battant le premier étage, débordant sur le parc où elle allait gronder jusqu'au lointain des pelouses.

— Vaux gefallen!... Vaux gefallen/...

On accourait, on s'empressait autour de Son Altesse

Impériale, on rovationnait, on raccîamait frénétiquement, les femmes lui embrassaient les genoux ou se jetaient à son cou.

— Vaux gefallen!... H un a Kronprinz!...

Juliette était complètement oubliée. Je la cherchai des yeux. Je la découvris dans le rideau d'une des fenêtres donnant sur le parc. Elle pleurait.

Pour fêter dignement la chute du fort de Vaux, assiégé à grandes pertes d'hommes depuis trois mois, le Kronprinz commanda un punch monstre à servir sur le terreplein du parc. On apporta un vaste chaudron à moitié rempli d'une forte infusion oij trem^paient des citrons; on y déversa une caisse de sucre et l'on y vida une cinquantaine de bouteilles de rhum. Bientôt, une énorme fiamme bleue monta en chevelure de comète marier ses coruscations flottantes aux incandescences rouges des lanternes vénitiennes et aux diffusions d'une belle lune sereine répandant sa clarté blanche sur la vallée de la Meuse. Le plus grand enthousiasme régnait.

Tout à coup, plusieurs détonations retentirent. Nous crûmes d'abord qu'on tirait le canon pour célébrer l'heureux événement. Mais presque aussitôt une inquiétude courut, qu'accrurent jusqu'à l'angoisse une série de nouvelles décharges. Elles paraissaient provenir des parages des casernes Chanzy et, plus près, du côté du Château, oii se trouvaient des batteries anti-aériennes. Des voix étranglées crièrent sinistrement :

— Die Flieger!.., die Flieger!.,. Les avions!... les avions!...

En même temps, d'autres détonations toutes différentes, plus brisantes, plus aiguè's, déchirantes, se mirent à éclater à une certaine distance, se rapprochant rapidement.

Un uîulemeiît de sirène fendit la nuit. L'électricité s'éteignit brusquement.

— Franzœshche Flieg&r!... Les entions français!.,, Ahl les canailles! les bandits! les assassins!,..

Une panique épouvantable s'emparait de la foule. Des ombres gesticulantes couraient, tourbillonnaient. Les femmes hurlaient. Des bras hystériques happaient des lanternes vénitiennes pour les étouffer. Un moteur proche ronfla et un de nos appareils de chasse s'enleva obliquement comme un gros hibou de derrière les arbres, occultant un instant de sa grande aile sombre le disque argenté de la lune. L'escadrille ennemie était invisible, noyée dans l'éther lumineux.

... Pan!... pan!... boum!... rraoum!...

Tout tremblant, agité d'une sorte de danse de Saint- Guy, les mandibules claquantes, décomposé et verdâtre dans le halo du punch, le Kronprinz semblait en proie à une peur incoercible.

— Mon auto, nom de Dieu! bégayait-il. Vite, au Château!..*

Le capitaine d'aviation Siebringhaus, chargé de sa sécurité, lui criait :

— Vous n'avez pas lé temps. Altesse Impériale, les avions sont là!... Je vous assure. Altesse Impériale, que les caves sont ici aussi bonnes qu'au Château... Je vous les garantis.. «

... Paoum!... paoum!... rapataprraoum!...

Un écroulement se produisit dans la ville. Des flammes jaillirent. Une galopade de gosses passa, comme un tornado de sabots, dans la rue Krause.

— Ohé! Gugussel...

Tout le monde se bousculait pour gagner les caves. On

LE BOUCHER D£ VERD'Ja' 5J5

y transportait des femmes évanouies. Le prince de Schaurnbourg-Lippe et von lena y furent roulés comme des tonneaux. Gugusse y disparut, semblable à un polichinelle qui s'abîme dans les dessous d'un théâtre-guignol.

En deux minutes mortelles, le parc et la maison s'étaient vidés. Il semblait que toute la région du casino fût maintenant encerclée. Les explosions, les éclatements se succédaient à droite, à gauche, imprévisibles, effroyables... Prroura!... pataprroum!... Un arbre se fracassa. Le fer et la mitraille giclaient de toutes parts. Une fulguration éblouissante frappa le tennis du Kronprinz... Karakakrraum!...

Où était Juliette?...

Au moment où j'allais me mettre moi-même à l'abri, je l'aperçus avec effarement qui était demeurée droite et seule au milieu du terre-plein, les mains sur la poitrine, la tête immobile et levée. Je m'élançai vers elle:

— Au nom du ciel, Juliette!... Votre vie est en danger!...

— Ma vie ne signifie rienl... Il importe peu de mourir...

— Juliette, je vous en supplie, venez...

— Non.

— Alors, je reste avec vous.

— Comme il vous plaira.

Soudain, à mon inexprimable horreur, je vis, à un soupirail de la cave, la face infâme du policier Klein qui considérait fixement la jeune Française de ses yeux d'hyène, tandis que sur la robe blanche aux reflets roses, dressée dans la nuit lunaire comme un fantôme, le punch qui finissait de flamber jetait ses dernières lueurs.

ly

Le lendemain, à peine remis de ses émotions de la nuit, le Kronprinz reçut dans les bureaux de l'Etat-Major le chef de bataillon Raynal, conunandant du fort de Vaux. Son Altesse Impériale daigna remettre au vaincu, en témoignage d'admiration pour la bravoure de sa défense, une épée d'officier français trouvée dans le butin. Après quoi, et convenablement congratulé, le valeureux commandant fut envoyé en captivité en Allemagne.

Sortie indemne de sa folle équipée, Juliette était rentrée seule à Dun, dans une voiture du prince. Je me sentais de plus en plus désemparé par sa conduite étrange et je commençais à me demander, sérieusement alarmé, si la perfide ne s'était pas tout simplement servie de moi pour approcher Son Altesse Impériale. Assurée désormais de devenir, quand elle le voudrait, sa maîtresse, Juliette n'avait plus de raison pour ménager l'entourage du prince, surtout au degré infime oii je me trouvais. S'était-elle jouée de mon amour et de ma naïveté? Elle ne manifestait plus à m.on endroit qu'une froideur déconcertante qui même s'aggravait, me semblait-il, d'une nuance à peine dissimulée de mépris. Me fallait-il renoncer à Tespoir de la reconquérir jamais? Cette idée m'était insupportable et me remplissait souvent d'une sombre

LX BOUCH£K DE VEKOUN 9^5

épouvante. Juliette! Juliette!... Et pourtant je Tavais eue!... Quelle comédienne!...:

Je Tavais eue!... Et je ne l'aurai» plus?... C'était impossible!... Je n'avais couché avec elle que trois fois.... trois seules fois... à peine le temps de goûter la saveur inouïe de son corps adorable, au souvenir duquel je me pâmais douloureusement... à peine assez pour en avoir connu jusqu'au fond l'étourdissante ivresse, mais suffisamment pour avoir son venin brûlant dans le sang, pour être empoisonné d'elle pour la vie... Et voilà qu'un autre que moi allait posséder le corps paradisiaque de Juliette... un autre que moi baiserait cette gorge a^olante, pétrirait ces seins, boirait ces lèvres, noierait ses mains dans ces cheveux... un autre que moi jouirait jusqu'au délire de cette chair et raidirait son spasme dans cette féminité mei'veilleuse!... A cette pensée, je devenais fou, mon cœur s'arrêtait et ma salive séchait. Une angoisse indicible déchirait mes nerfs et tordait mon cerveau. Prometheus sur son rocher, le foie dévoré par un oiseau tenace, me semblait une image trop faible du supplice que j'endurais.

Und rvas nun?.». Le sentiment de mon impuissance me remplissait de rage. Où était le tem.ps où, à ma merci, j'aurais pu la menacer, la dompter, la violer, la cloîtrer chez moi comme une prisonnière et l'asservir comme une captive? C'était fini. C'était elle, au contraire, qui me tenait dans sa main, elle qui, d'un mot, d'un désir, d'un caprice, pouvait décider de ma destinée et briser ma carrière» elle qui, d'un signe, pouvait m'envoyer à la mort.

J'épiais comme un misérable l'heure de la catastrophe. Serait-ce pour aujourd'hui? pour demain? Je

maudissais ma sottise et ma fatuité. Dans mon infortune, j'en venais à regretter de ne pas être un de ces brillants drôles, dont Thistoire des cours est pleine, qui s'entendent à asseoir leur faveur auprès des princes en servant leur libertinage, tout en partageant leurs plaisirs. J'eusse souhaité avoir l'âme d'un maquereau. Hélas! je n'étais que le premier-lieutenant de réserve Wilfrid Hering, fils du conseiller de commerce Hering, fiancé de la belle Dorothéa von Treutlingen, honnête bourgeois allemand, tout ébloui encore d'avoir été admis, par le concours bizarre des circonstances, dans l'intimité du Kronprinz de Prusse et d'avoir couché trois fois avec une actrice française. J'étais incapable de profiter d'une situation exceptionnelle, que tout autre m'eût enviée, pour m'élever au faîle des honneurs et, tout en conservant ma maîtresse, faire d'elle l'instrument de sa fortune. Il eût fallu pour cela des facultés de brigue» d'astuce et une aptitude au cynisme que je ne possédais pas. Il m'eût fallu surtout dominer Juliette, la tenir sous ma dépendance, la plier au service docile de ma chance et de mes intérêts; il m'eût fallu encore me dominer moi-même, vaincre le néfaste absolutisme de ma passion, apprendre à consentir aux contingences de la vie les sacrifices appropriés aux avantages que la sagesse, la fourbe ou le hasard mettent à même d'en tirer.

Or, loin de dominer Juliette, je la sentais qui m'échappait complètement. J'étais tout uniment mis de côté. Avec plus de détresse encore que d'humiliation, je me sentais écarté non pas même comme un obstacle ou une gêne, mais comme un fétu, une brindille, une poussière. Je n'étais rien, plus rien pour elle, vraiment rien. Pour

tout dire, elle ne m'aimait plus, si jamais elle m'avait aimé; elle ne m'aimait pas. Je n'osais encore m'avouer cette terrible réalité, je m'insurgeais de tout mon aveuglement contre l'évidence, mais le poids de mon anéantissement ne m'en écrasait pas moins. Juliette n'était plus à moi.

Je n'étais pas retourné à Dun depuis qu'elle m'avait refusé l'accès de sa maison. Je n'avais même plus le prétexte d'aller l'y prendre pour l'amener à Stenay, car elle disposait maintenant d'une automobile, quand ce n'était pas le prince lui-même qui allait la chercher ou la reconduire. Je m'y rendis pourtant, quelques jours après le fameux dîner, avide d'avoir avec Juliette une explication, qu'il m'était impossible de solliciter d'elle dans la dissipation turbulente et mondaine du casino.

Ah! cette maison de Dun, que d'heures enchanteresses j'y avais connues! J'en refranchis le seuil avec une mélancolie extrême. Je trouvai les Lormeau dans leur salle à manger, transformée, confortable et luisante de propreté. Les deux vieillards paraissaient très émus quand ils me reçurent. Sur la table étaient étalés plusieurs numéros de la Gazette des Ardennes,

— Ah! monsieur, me dit M""* Lormeau, les yeux brillants de larmes, Pierre est retrouvé!...

— Pierre? dis- je. Pierre Lormeau, votre fils?

— Notre fils, dit-elle, la voix mouillée.

■ — Notre fils Pierre, répéta le vieux Lormeau, la barbiche trmblotante.

Ils me montrèrent un numéro de la Gazette des 'Ardennes sur lequel vacillèrent leurs doigts flétris. Ce journal publiait depuis quelque temps des listes de pri- «onnicrâ de guerre français en Allemagne, et, par cette

33d LE BOUCHER DE VERDUN

habile manœuvre, avait réussi à augmenter considérablement son tirage et à répandre jusque dans les moindres demeures des régions occupées sa propagande déprimante. Le nom de Pierre Lormcau, maréchal des logis au 21® dragons, figurait dans une liste du camp de Wittenberg, province de Saxe. C'était un des camps du féroce général von Z...

— C'est lui, c'est bien lui, larmoyait M"* Lormeau. Oh! monsieur, si vous pouviez nous faire avoir de ses nouvelles!... Maintenant qu'il est retrouvé, qu'on sait où il est, nous pourrions peut-être lui écrire, lui envoyer des colis... Il doit être bien malheureux!..,

— Je m'en occuperai, dis-je, bien que toutes relations entre les prisonniers de guerre et les régions occupées soient strictement interdites.

— Oh! monsieur, fit alors le père Lormeau en me prenant la main, si vous faites cela, et quoique vous soyez un Allemand, nous vous bénirons.

Au même moment, Juliette survint. Elle eut un mouvement d'humeur en m'apercevant, mouvement qui s'accentua encore quand elle me vit plongé dans la Gazette des Ar dermes avec son oncle et sa tante.

— Je voudrais vous parler, dis-je. Je suis venu pour cela.

— Soit, fit-elle, avec ime sorte de résignation insolente. Si vous le voulez bien, nous passerons chez vous..

Je ne demandais que cela : me trouver un instant seul à seule avec elle.

Je revis ma chambre telle que je l'avais laissée; il y avait seulement un peu de poussière sur les meubles. Nous restâmes debout. Ce fut elle qui parla la première.

•«— Je vous prierai, me dit-elle sèchement, de ne pa«

VOUS occuper de mon cousin, le maréchal des logis Pierre Lormeau. Je me charge de cette affaire, qui ne vous regarde pas.

— C'est juste, vous êtes maintenant toute-puissante, et votre intervention vaudra mieux que la mienne, répliquai-je amèrement.

— Ne reparlez jamais de Pierre Lormeau, je vous le défends, jeta-t-elle agressive.

Je me rappelai avoir eu autrefois l'impression qu'elle aimait peut-être Pierre Lormeau. Ce n'avait été qu'une rapide et fugitive corxjecture, à laquelle j'avais attaché d'autant moins d'intérêt que je ne connaissais alors Juliette que par l'aspect peu séduisant sous lequel elle m'était apparue tout d'abord. Depuis, j'avais complètement perdu de vue ce personnage absent et lointain. Mais Pierre Lormeau ne me préoccupait pas. Pierre Lormeau n'était pas dangereux. Pierre Lormeau n'avait pas empêché Juliette de devenir ma maîtresse. Et cette subite évocation, dans ces nouvelles circonstances, était incapable de me distraire de l'obsession où j'étais que, si Juliette ne m'aimait plus, après s'être donnée à moi, c'est qu'elle aimait le Kronprinz, ou que, si elle ne l'aimait pas, elle était si heureuse d'avoir été distinguée par lui que sa féli-cité équivalait à de l'amour.

— Juliette!... balbutai-je extrêmement troublé et en essayant de lui prendre la main.

— Oh! non, fit-elle, je vous en supplie, pas de scène! Vous avez eu de moi ce qu? vous désiriez : c'est fini.

— Juliette ne prononctz pas de pareilles paroles, vous me fendez le cœur!...

— Je n'ai rien à ?3outcr, dit-elle froidement. Adieu,

34Ù LÉ éovàntÀ de visiovêt

Elle me tendit la main.

Mais je reculai. Je venais de voir briller à cette mctîn une bague.

— Qui vous a donné c€ bijou? m'écriai-je fou de jalousie.

Elle me regarda sourit perfidement «t dit :

— Le Kronprinz.

— Vous l'aimez!... proférai-je d'une voix étranglée. Il se passa alors une chose invraisemblable. Prise, à

mon exclamation, d'un rire inextinguible, Juliette se laissa choir sans force sur un siège, secouée de longs éclats d'une gaîté extraordinaire.

Je la regardais stupide, ne parvenant pas à comprendre ce qui l'amusait pareillement

— Non!... non!... non!... c'est trop drôle! se pâmaitelle. Non!... ce que vous me faites rire, mon cher!...

— Je ne vois pas... fis- je, déconcerté et un peu vexé.

— Vous ne voyez pas?... Eh bien, ne voyez pas! Cela m'est tout à fait égal!... Cela n'empêche pas que c'est extrêmement comique!...

Son accès d'hilarité reprit de plus belle.

— Mais enfin, dis-je, cette bague...

— Eh bien, oui, c'est lui qui me l'a offerte, lui, le Kronprinz I

— Juliette! fis- je sur un ton absurde de reproche, comment avez-vous pu accepter ce cadeau?... Vous qui n'avez jamais rien voulu recevoir de moi!

— C'est vrai, dit-elle en redevenant sérieuse, je n'ai encore jamais rien reçu de vous... Eh bien, si vous voulez vous me doimerez aussi quelque chose.

— Quoi?

il lOUfCMCft QE VEKDUN 941

— Quelque chose dont j*ai envie et qui me fera le

plus grand plaisir.

— Quoi donc?

— Un revolver.

— Un revolver? fis- je surpris et un peu effrayé.

— Cela vous étonne? dit-elle. Il n*y a pourtant rien dans ce désir que de bien naturel. Depuis que vous n*ête$ plus ici, je ne me sens pas en sécurité...

— Il ne tient qu'à vous...

— Oh! non, cela n'est pas en question. D'ailleurs, habiteriez-vous encore la maison que vous n'y seriez pas toujours. Je suis seule, avec mon vieil oncle et ma pauvre tante. Il n'y a pas d'armes dans la maison. La contrée est infestée de rôdeurs et de pillards. Or, grâce à vous, il y a maintenant ici beaucoup à piller. On le sait. C'est tentant. Un coup de main, im cambriolage est vite fait.

— On pourrait vous donner une garde.

'— Eln effet, mais il y a autre chose. Depuis que je circule, si je puis dire, à visage découvert, on me regarde beaucoup. J*ai peur, je vous l'avoue...

»— On n'oserait pas! m*écriai-je.

— Qu'en savez-vous? Je crois, moi, qu'on oserait. Pas tout le monde, évidemment. Mais il y a des risquetout et des fous partout Le pays est plein d'hommes en cantonnement. Il en passe chaque jour, chaque nuit des milliers sur la route. On les entend jurer, brailler, heurter aux contrevents. Il y a là des têtes... des têtes épouvantables, de véritables têtes de bandits de grands chemins..,

— Oui, dis-je, vous avez peut-être raison. On b« sait pas ce qui peut arriver, et puisque la possession d'une arme vous rassurerait, c'est là l'important. Je ^i* Wtt» remettre un revolver.

342 L£ BOUCHER DE VEftDUN

Outre mon browning d*officier. je portais habituellement sur moi un pistolet de poche de fabrication française, arme excellente, de forme plate, très sûre, à répétition semi-automatique et à tir très rapide. La poignée en était ciselée et damasquinée, avec des incrustations d*or. Je le lui tendis dans la gaine de peau grise qui le contenait.

— Oh! c'est ravissant, s'écria-t-elle en le tirant de son étui. C'est un véritable bijou!

— Et une pièce de précision. Avec c«Ia, vous pouvez tuer un homme à trente pas comme à bout portant.,

— Vous allez m* apprendre à m'en servir*

— Quand vous voudrez.i

— Tout de suite.

Nous passâmes au jardin. Je lui montrai le maniement du bijou. Je le déchargeai et le rechargeai devant elle. Je lui en appris la manoeuvre peu compliquée, la mise du levier sur la « sûreté » pour charger, puis sur le « feu » pour tirer, la prise de la poignée entre le pouce et les deux premiers doigts, la pression de la paume sur la culasse pour le départ du coup et son relâchement pour l'introduction automatique dans le canon de la cartouche suivante. Je tirai moi-même les cinq balles du magasin. Puis je lui remis ce que j'avais sur moi de munitions de cette arme, une boîte de vingt-cinq cartouches à balle blindée de 8 mm., chargées à poudre sans fumée. Sur mes indications, elle tira un dizaine de balles, les dernières assez adroitement et qu'elle plaça fort exactement dans un tronc d'arbre.

-— Et si jamais quelqu'un vous attaque, lui recommandai-je, n'hésitez pas, surtout si c'est un soldat I

Au bout d'une demi-heure, Juliette déclara qu'elle en savait assez. Elle était enchantée.

— Quand vous aurez épuisé votre provision de munitions, je vous en fournirai d'autres, lui dis-je. Mais j'espère que vous n'aurez pas à en faire usage.

Elle me remercia vivement.

— Pour vous récompenser, me dit-elle, je vous prendrai demain pour partenaire au tennis de Son Altesse Impériale.

Je rentrai rasséréné à Stenay. Si je n'avais pas réussi dans ma tentative de rapprochement et si je n'avais en réalité obtenu aucune explication de la conduite de Juliette à mon égard, ma visite m'avait du moins rassuré sur les sentiments que je prêtais 'à. ma maîtresse à l'endroit de mon impérial rival. Ces sentiments n'étaient point tels que je les supposais, et si Juliette allait certainement et de son plein gré tomber dans les bras du Kronprinz, ce n'était ni par amour, ni par inclination, mais peut-être par fantaisie et plus probablement par ambition. Dans ma débâcle morale, j'en étais presque à respirer de soulagement à cette pensée. Tout n'était donc pas perdu, comme j'avais pu le croire. Une lueur d'espoir renaissait dans mon cœur ulcéré. La passion du Kronprinz ne serait pas éternelle et, pour extraordinairement épris qu'il fût cette fois, son naturel volage finirait par reprendre le dessus. Peut-être alors pourrais-je... pourrais- je de nouveau...

Hélas! je n'étais pas au bout de mes mésaventures.

Le lendemain, après la partie de tennis, où Son Altesse

Impériale ne me fit pas trop grise mine, le baron von Wertiiau me prit à part pour me due :

— Mon cher, j'ai à vous apprend le une nouvelle peu agréable : c'est que vous allez être très probablement renvoyé au fronL Willy n*aime pas vous voir rôder à Stenay. II s'imagine que c'est votre présence qui retient M"* Rossignol de franchir le Rubicon avec lui.

— Soit, dis-je en m'etforçant de recevoir dignement ce nouveau coup du sort; je suis au service de Sa Majesté l'Empereur et j'irai faire mon devoir où l'on m'enverra.

Von Werthau me serra silencieusement la main.

Deux jours après, je recevais, en effet, l'ordre d'aller me mettre à la disposition du général von Lochow.

Il n'était bruit, comme bien on pense, à Stenay, que de la nouvelle toquade du prince. Aussi ne fus-je pas étonné, la veille même de mon départ et comme je dînais pour la dernière fois au casino, de surprendre ce fragment de dialogue :

— ...Et ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'elle couchera au Château.

— Ce n'est pas possible!... Blanche Desserey ellemême n'y a jamais couché!

— C'est comme je vous le dis. On a vu apporter aujourd'hui une malle de Dun... D'ailleurs, il n'y a personne au Château, en ce moment, que le vieux prince de Schaumbourg-Lippe... Le général est parti pour le Grand Quartier, à Mézières.

— Eh bien, c'est du propre!... Si jamais l'Empereur l'apprend, il entrera dans une belle colère!...

Le général von Lochow exerçait depuis trois mois le commandement des opérations sur la rive droite, où il

Lt BOUCHE» DE VERDUN 345

avait succédé au général von Mudra. J'allai me mettre à ses ordres à son Quartier de Nouillonpont, près de Spincourt. Il m'envoya au Kommando du Groupe d'attaque de l'Est, à Damvillers. Je revenais ainsi dans la région où je me trouvais lors de la grande offensive de février contre Verdun.

Le coûteux enlèvement du fort de Vaux avait galvanisé l'ardeur belliqueuse de l'armée. Après les énormes sacrifices déjà consentis, aucune hécatombe nouvelle ne devait sembler trop chère pour venir enfin à bout de cette infernale entreprise. Maintenant qu'était tombé le second pilier de la défense fortifiée de la place maudite, l'espoir reprenait plus farouche et plus violent d'en abattre les derniers bastions. On s'acharnait sur Thiaumont, sur le bois de Nawé, sur le ravin de la Dame, sur le bois de la Caillette, sur Fleury; on s'infiltrait dans le bois Fumin, dans le bois de Vaux-Chapitre, dans le bois de la Laufée; il fallait arriver à la cote de Froide-Terre, emporter les forts de Souville et de Tavaimes, pour frapper ensuite la forteresse au cœur. Rivure de cet éventail de mort, Douaumont solidement tenu en notre main, en dominait de sa crête osseuse les branches macabres. Le sang dégoulinait de tous les interstices et de toutes les rainures. Brûlée d'obus, la terre tremblante semblait n'en boire jamais assez pour étancher sa fièvre. Chaque motte recelait un débris humain cent fois retourné. Le roc à nu affleurait partout conoone l'ossement, le brasier consumait le charnier et la couche de la mitraille se mêlait à la couche de cendre. D'une rive à l'autre, le m.onstrueux étal, qui sans cesse se lavait et se relavait de flammes, avait déjà vu immoler plus de quatre cent mille des nôtres. Les Français devaient eç avoir sacrifié

presque autant Huit cent mille victimes avaient répandu leurs entrailles sur l'autel fumant de Verdun.

Et pendant ce temps-là, le joyeux boucher, dans sa Capoue délicieuse de Slenay, jouait au tennis, montait ses chevaux de luxe, conduisait ses automobiles, promenait ses chiens, baisait ses maîtresses, menait le plus allègrement du monde sa vie de plaisir, fuyant le contact brutal de l'abattoir pour se borner à suivre de loin, d'une lorgnette impatiente pu ennuyée, le spectacle de la tuerie! Pendant ce temps, et durant que des millions d'hommes, ses semblables, se saignaient pour lui, ou à cause de lui, soufraient, gémissaient, hurlaient, se tordaient de faim ou de soif, haletaient sous les intempéries, grelottaient de peur, s'asphyxiaient, se massacraient, s'écharpaient, tombaient, crevaient ou pourrissaient, l'impérial héritier du Seigneur de la guerre soignait précieusement et maintenait en forme sa sportive personne, ondoyait son corps de parfums, ornait ses doigts de bagues, ses poignets de bracelets et s'adonnait éperdument aux jeux absorbants de l'amour.

Tandis que, dévoré d'insomnie dans mon abri, j'entendais les ululements lugubres des obus français et que je sursautais névralgiquement au tonnerre de leurs explosions, mon imagination torturée se représentait en traits de feu ce qui se passait peut-être à ce moment même dans l'intimité confortable du château des Tilleuls. Je voyais la grande et belle chambre à coucher du prince, avec ses fenêtres ouvertes sur le parc plein de silence, de nuit et d'odeurs de fleurs, son superbe lit de milieu au fastueux baldaquin vert en tapisserie doublée de soie, son plafond peint en ciel d'azur semé d'oiseaux, sa vaste cheminée de marbre noir surmontée de deux hauts por-

traits bourgeois en costumes Louis-Philippe. Dans cette chambre, devant ce lit, je voyais l'image de Juliette en chemise, tell« qu'elle m'était apparue à Dun sur le seuil de sa porte, sous la lueur des étoiles et les trilles du rossignol... Je voyais flotter ses cheveux, blanchir son épaule, pointer son sein... L*horreur m'étreignait alors; je ne pouvais en supporter davantage, et je mordais mon oreiller de paille en hurlant mon désespoir comme un blessé dans le lourd grondement de la canonnade.

Un soir, — c'était le troisième depuis mon arrivée à Damvillers, — n'en pouvant plus, presque fou de ne rien savoir, je sautai dans un fourgon qui roulait dans la direction de Dun-sur-Meuse, incertain de ce que je voulais, sans but précis, peut-être avec le seul instinct d'aller rôder comme une bête farouche autour de la demeure où j'avais connu tant de joies. Le crépuscule était encore clair; une brume légère enveloppait les bois assombris et les coupes des foins; une rumeur de camp et des relents d'essence s'élevaient des villages traversés. Je descendis à Milly, où la voiture bifurquait sur Mouzay, et je fis le reste de la route à pied.

Bientôt la grosse église de Dun m'apparut sur sa butte comme une ombre massive.

Tandis que je longeais le pourtour de la colline, un homme qui marchait devant moi émergea tout à coup du brouillard et se retourna à mon pas. J'entrevis un instant une face émaciée et dure, couverte de poils mal poussés autour d'une moustache drue. Les oreilles étaient prises dans une sorte de bonnet de paysan allemand, dominant une silhouette de houppelande guenilleuse et pkquée de boue sèche, qui avait pu être un manteau gris de soldat.

348 le! boucfîer de verdum

— Werda? m'écriai-je en iortant mon revolver. L*hoœme disparut dans le fossé. Un coup de feu partit. Une balle sifSa le long de ma casquette.

— Français, andouille! claqueta une voix gouailleuse.

Je m*élançai du côté où Thomme s'était éclipsé. Je crus voir bouger un buisson, ondoyer des herbes; quelque chose de bossu roulait à travers champs.

— Prisonnier français évadé, bougre de salaud!... persifla la voix de plus loin.

J'envoyai dans sa direction, au jugé, deux coups de mon browning. Un rire railleur y répondit, suivi de cette exclamation plus lointaine encore :

— A mort, les Boches!...

Je repris mon chemin, l'œil aux aguets, Foreille sur le qui-vive. Je n'entendis plus rien. Les premières maisons du bas Dun se montrèrent. Je rejoignis la route venant de Stenay. Je passai devant la Kommandantur, toute éclairée, puis devant les ruines noires du moulin. Les maisons, bondées, dormaient déjà secouées de ronflements. Je reconnus le pont biais, le casino du Grand Cerf dont les volets fermés laissaient filtrer de la lumière, la mairie-hôpital avec son long balcon... L'obscurité était tombée, mais une lune mate nimbait d'une luminosité trouble la petite ville et son paysage meusien. Mon pas se ralentissait à mesure que j'approchais de la maison des Lormeau. J'en revis enfin, non sans une étrange émotion, le toit dodu à comble brisé, les lourdes cheminées à souches de briques, la façade sur la nie, éteinte et fermée.

Devant la porte stationnait une automobile du prince Peux hommes étaient arrêtés à l'angle de la maison.

fis semblaient en conciliabule ou en observation. Je crus discerner dans ces deux silhouettes sournoises le lieutenant de police Moral et l'un de ses agents. Je fis un crochet pour 1«8 éviter. ^

Nerveux et irrésolu, je dépassai d'une centaine de pas la maison, puis, brusquement, je me jetai dans les Jerrains buissonneux qui séparaient la route de la rivière. Par la berge de la Meuse je revins jusqu'au bas du jardin. J'y pénétrai en escaladant le mur bas qui bordait la rive desséchée. Je retrouvai le banc d'où nous avions contemplé la Meuse encore débordée, la Meuse où tremblaient des étoiles. Je remontai lentement vers la maison, dont la forme imprécise croissait entre les arbres. Les fenêtres de la chambre de Juliette, seules éclairées, diluaient sur les premières plates-bandes leur clarté bleue. Tandis aue je me rapprochais, il me sembla voir flotter des ombres* dans le jardin. Je distinguai vaguement, l'un après l'autre, trois hommes postés dans les ténèbres.

Comme je m'arrêtais, interdit, une lampe électrique partit tout à coup à deux mètres de moi. m' inondant de sa projection, et une voix rauque s'écria en sourdine :

Tiens, c'est vous. Herr Oberkuinantf...

Dans la pénombre formée par le jet je vis apparaître la face hideuse du policier Klein, que déridait un sourire

ambigu. . .

Qu'est-ce que vous faites ici? sursautai-je.

— Parlez plus bas.

Qu'est-ce que vous faites ici, Herr Klein?

^ Vous le voyez, Heir OherkuinarA, je remplis les devoirs auxquels m'appellent mes fonctions.

— Que voulez-vous dire?

J'exerce mon service de surveillance.

350 LE BOOCHEK DK VEMDUN

— Je ne vois pas...

— Toutes les maîtresses du Kronprinz sont surveillées, et la demoiselle Rossignol comme les autres.

— Elle n'est pas sa maîtresse! râlai-je presque malgré moi.

— Elle va l'être, proféra le sbire avec un rictus cynique. Mais que cela ne vous empêche pas de rentrer chez vous, Herr Oberleulnant., car je suppose qu'ici vous êtes encore chez vous? ajouta-t-il perFidement.

— Je suis chez moi, affirmai-je. Bonsoir.

La lampe s'éteignit. Je me dirigeai malaisément du côté de ma chambre, dont je n'eus qu'à ouvrir la portecroisée, qui n'était pas fermée à clef à l'intérieur. Un mince rais de lumière traversait la pièce. îl provenait du trou d'obus de la paroi qui m'avait si souvent servi d'observatoire. Je m'en approchai sans bruit et allai y poser mon œil comme autrefois.

Juliette était debout au milieu de la chambre, en chapeau et en cache-poussière, prête à partir. Auprès d'elle, dans une attitude de supplication et comme l'entourant de gestes désolés, se tenaient son oncle et sa tante, M. et M"" Lormeau. J'avais sous mon regard une bonne partie de la pièce, une de ses fenêtres et un battant de la porte-croisée. Je prêtai l'oreille.

— Ma décision est prise, disait Juliette d'une voix calme, un peu dure; elle est irrévocable.

- — Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!... gémissait M"'* Lormeau.

— Elle est prise depuis longtemps; je l'ai locgucment mûrie; rien ne peut plus m'arrcter. J'irai,

r— Ohl non... noUtH,

Jf • • irai.

— Juliette... ma petite Juliette, je t'en supplie!... Attends... attends encore!...

— Juliette!... mon enfant!... implorait à son tour le vieux Lormeau.

— Je n'attendrai plus. J'ai déjà trop tardé. J'aurais pu ne pas différer tant. Je n'hésitais pas, mais je n'avais pas encore tout le courage qu'il fallait. Maintenant je suis prête. Il le faut. C'est pour ce soir.

— Pour ce soir, mon Dieu!...

— Si je tardais encore, les circonstances pourraient ne plus être aussi favorables. Il y a combien de mois que je prépare si patiemment, si minutieusement tout cela!... Dès le moment où j'ai pu entrevoir la possibilité d'aborder un jour cet homme, le projet est né en moi. C'était, vous en souvenez-vous, un peu avant l'attaque de Verdun. Cela a conmiencé avec la boucle de cheveux que j'ai donnée à l'officier d'ici, vous rappelez-vous?... Depuis, que de choses! que d'événements!... Combien j'ai dû avoir de courage! Combien j'ai eu à surmonter de dégoûts! Que d'afîreux moments il m'a fallu passer!... Et maintenant que je suis au bout, m.aintenant que je touche au but, je renoncerais?... Jamais! s'écria-teile avec une farouche énergie.

— Réfléchis... réfléchis encore, mon enfant!... Ce que tu veux faire est épouvantable!.,.

— Ce que je veux faire est juste. Ce que je veux faire est à présent pour moi quelque chose de sacré.

— Tu cours à la mort, mon enfant, prononça le vieux Lormeau.

— Je le sais. J'ai donné ma vie.

ièii là BÛUCHEK DÉ ytUtVli

— Oh! c'est horrible!... c'est horrible!... sangîotaïf M°' Lormeau au comble de l'angoisse.

— Non! non! se raidit Juliette. Il y a maintenant trop de sang versé, trop de deuils, trop de pleurs, trop de maisons brûlées, trop de femmes souillées, tiop d'infamies et trop de crimes. L'humanité a été assez offensée!...

— Hélas! mon enfant, dit M. Lormeau, si ton acte pouvait mettre fin à la guerre! Mais il restera inutile. Quand tu aurais supprimé cet homme, la guerre n'en continuera pas moins, aussi féroce et aussi monstrueuse qu'avant. Un bandit de supprimé, un autre bandit le remplace.

— Sans doute, fit Juliette avec une exaltation concentrée, et je ne me flatte pas que mon acte change quoi que ce soit au cours de la guerre. Il sera vain et inutile, soit! Je veux quand même Taccomplir. Je me le suis imposé et je l'exécuterai. Si toutes les femmes de France, si tous les hommes de France s'étaient dit : J'en aurai un, au moins un, n'importe où, n'importe quand, à la première occasion; si chacun se l'était juré comme moi, oui, cela changerait peut-être quelque chose. Eh bien, moi, dussé-je être la seule, je tuerai un Allemand. J'ai mis cela dans ma tête^ c'est une idée fixe. Je tuerai un Allemand. Et celui que je tuerai, je l'ai choisi, je le tiens, je le veux, c'est celui-là!... J'abattrai le Kronprinz d'Allemagne!...

A ce moment, je vis transparaître à travers la guipure de la fenêtre de Juliette le mufle h^/éneux de Klein. ÎI disparut. Trois fois je le vis reparaître et disparaître, et je compris que quand le faciès sinistre n'était pas à la vitre, l'oreille était appliquée à la boiserie. Je fus pris d'une frayeur mortelle.

Une crise de larmes de M""* Lormeau avait interrompu la déclaration enflammée de Juliette.

— Qu'aîlons-ncus devenir? se lamentait la vieille dame. Que va-t-il nous arriver à tous?... Et Pierre?... Pierre!... Juliette!... Juliette, tu oublies Pierre!,.. Pierre qui souffre dans les prisons d'Allemagne!...

A l'évocation du nom de son fils, le vieux Lormeau se prit le front, et sa barbiche trembla atrocement.

Juliette était devenue toute pâle et ses mains se portèrent à ses yeux.

Il y eut un silence plein d'angoisse.

— Oui, oui, fit enfin Juliette d'une voix très basse, c'est cruel... c'est plus cruel encore que je ne le supposais...

— Juliette!... supplièrent les deux vieillards d'une même imploration.

Juliette se redressa, essuya ses yeux qui prirent un air d'extase et un éclat étrange, et elle dit :

— J'ai beaucoup pensé à Pierre... Pierre n'a pas quitté ma pensée un seul instant... Eh bien, je puis dire... je sais... je suis sûre... si Pierre était là, il m'approuverait..

Elle s'arrêta. Un sanglot l'étouffait. Le vieux Lormeau dit seulement :

— Mais Pierre n'est pas là.

M"* Lormeau se tordait les mains :

— Dieu!... Dieu!...

Un bruit de pas se fit entendre dans l'intérieur de la maison.

Les Lormeau et Juliette se regardèrent avec inquiétttde. Puis le vieux Lormeau, se décidant, alla lentement ouvrir la porte qui donnait sur le vestibule.

354 LE BOUCHEft DE VÊî^BtîN

Alors on vit entrer une houppelande terreuse et une tête hirsute, coiffée d'un bonnet de paysan. Je reconnus le prisonnier français qui avait tiré sur moi sur la route de Dun.

L'homme fit le saîut militaire et dit :

— Bonsoir, la compagnie!

— Qui êtes-vous? demanda M. Lormeau, d'une voix altérée, tandis que les deux femmes considéraient cette entrée avec effarement.

L'homme répondit :

-— Un poilu français,

— D'où venez- vous?

— D'Allemagne.

— Vous êtes... un prisonnier de guerre évadé?

— Vous Tavez dit.

— Et... et de quel camp. m De quel camp vous êtesviDus enfui?

— Du camp de Wittcnbcrg^

Tremblante d'émotion. M"* Lormeau s'avançait vers lui les m.ains jointes :

— Ohl monsieur... monsieur...

L'homme la rabroua familièrement :

— Non, non, la bonne dame, faut pas me dire monsieur... Je ne suis pas un monsieur... On m'appelle Jean Coquard... Coquard, l'eimi Coquard du quartier des Epinettes, à Panam... Avec moi, pas de façons, on n'est pas des embusqués.

— Alors, puisque vous venez du camp de Wittenbcrg, vous avez peut-être connu mon fils... Pierre Lormeau, le maréchal des logis Pierre Lormeau?...

— ' Et comment donc! C'était mon copain. Je viens de sa part.

LE iOUCHE» DE VERDUN 35^

— Ohl mon Dieu!... Vous connaissez mon fils!... Comment va-t-il?... que fait-il?... est-il bien malheureux?...

— Voilà. Faut vous dire, ma bonne dame...

Il s'interrompit, jeta un regard soupçonneux autour de lui et demanda :

— On peut parler au moins? Y a pas de mouches par ici?

— Soyez sans crainte. Cette pièce n'est pas sur la rue. On n'entend rien et il n'y a personne dans la maison.

— Ben voilà. Faut vous dire, ma bonne dame, que dans les camps des Boches, c'est pas drôle. Faut même vous expliquer que c'est infect. Ils vous tiennent dans des baraques sans air ni eau, oij on étouîffe en été et oij on claque de froid en hiver. Ils vous font coucher sur des sacs de copeaux pourris, oit vous n'avez pour vous caresser que les totos et les gaspards. Ils vous forcent à turbiner àts quinze heures de suite les pieds dans la flotte. Ils vous assomment de coups et vous envoient des pointes de baïonnettes par les reins. Ils ont toutes sortes de supplices : ils ont la schlague, le pivotage, le pilori, le cachot de rigueur. Puis, ils ont le poteau. Si, avec cela, ils vous nourrissaient : mais allez-y voir, rien à bouffer que des briques, et si on ne recevait pas de temps en temps un colis de Genève ou de Lyon, y aurait qu'à crever de faim. Puis ils vous empoisonnent de leurs sales maladies : la jaunisse, la peste, le typhus, et y en a beaucoup qui y laissent leur peau. Bref, ce sont des gens qui ne savent pas vivre; pour tout dire, ce sont des Boches. Alors voilà, nous avions fait avec quelques bonhommes le complot de nous enfuir de cette galère. II y avait lo gros Bouldîngue, qu'on appelait toujours le gros BouJ*

dingue, quoiqu'il fût devenu sec comme un hareng saur, le biff Lapouîe, l'artiflo Couture, le caporal Saunier, du 20' chasseurs, et y avait le maréchal des logis Lormeau...

— Pierre... marmotta M™' Lormeau suspendue aux lèvres du narrateur.

— Le maréchal des logis, qu'était un zi^oteau à la hauteur, continua l'évadé Coquard, avait manigancé toute la combine. On avait réussi à cacher une paire de cisailles, rapport aux barbelés, et deux revolvers, en cas de rouspétance des sentinelles. Je ne vous raconte pas le menu, ce serait trop long. Bref, on avait mijoté ça pendant un mois, et on n'attendait plus qu'une bonne occase, quand, par malheur fatal, un de ces cochons de gardiens boches, qui avait dû flairer l'affaire, découvrit le pot aux roses. Le pot aux roses, c'étaient les deux revolvers. On arrête Lormeau; on le boucle au cachot; puis, comme on ne connaissait encore que lui, on le colle au poteau, pour lui faire avouer ses complices. Là, au poteau, on le laisse attaché trois jours, trois jours de vingt-quatre heures, les cordes dans les muscles, sans pain ni eau, par un froid de canard. Comme il ne voulait pas donner les camaros, on se met à le passer à la tranche de sabre et à lui donner dts coups de matraque sur la tête...

— Ho!... ho!... ho!... hurla effroyablement M™* Lormeau, comme si elle recevait les coups elle-même, pendant que le vieux Lormeau serrait les poings et que Juliette, jur»que-là impassible, tremblait des paupières.

— Alors, pouf arrêter ces brutes, nous décidâmes, ceux du complot, d'aller chez le commandant de camp pour nous livrer. On lui fit passer un mot et les cinq signatures par le sergent boche du baraquement. Le commandant envoya un capitaine et dix soldats pour nous

•aîsir. Mais ils ne lâchèrent pas le maréchal des logi? pour ça. Ils le délièrent du poteau, c*est vrai. Ils lui ont donné une deirJ-heure pour ranger son barda, se confesser et nous dire adieu. Puis ils l'ont emmené dans le cimetière du camp, et là, vers le fond à gauche, oii il y a une longue tranchée, devant le parapet de terre et la fosse toute prête derrière, les Boches Font fusillé.

II y eut un cri terrible. M'"* Lormeau tomba à genoux, en hoquetant spasmodiquement ;

— Pierre!... mon petit!...

Le vieux Lorm.eau répéta comme hébété :

— Ils l'ont fusillé!...

Sur quoi l'évadé Coquard observa sans se troubler :

— Voilà comme ils sont, les Boches.

Puis il ajouta :

— Ils en ont fusillé encore un, le biff Lapoule. Comme ça, il y en avait deux : un par revolver. Nous autres. Saunier, Couture, le gros Bouldingue et moi, ils nous ont affligé vingt et un jours de rigueur, puis il nous ont planqués pour deux mois au détachement de travail de la mine de sel de Schlettau.

Il s'arrêta im instant pour tirer un couteau de sa poche, l'ouvrir et découdre un coin de la doublure de son manteau, d'où on le vit extraire un bout de papier moisi plié en deux, tandis qu'il reprenait :

— Alors voilà, je viens de la part du maréchal des logis Lormeau et je vous apporte sa dernière babillarde. Il Ta écrite devant moi pendant la demi-heure que lui ont donnée les Boches. Il m'a dit en me la confiant : « Ami Coquard, si tu as plus de chance que moi et que tu trouves un jour moyen de te sauver de leur bagne, tâdie d« passer par ifion patelin. Tu la remettra» k meâ

pauvres vieux. » Alors, comme on a monté plus tard une autre combine qui a réussi, j'ai arrangé de faire la route par chez vous, pour accomplir le vœu suprême de mon copain. Et me voilà.

Il remit la lettre à M""* Lormeau, qui la couvrit de baisers en poussant des sanglots déchirants. Comme elle était hors d'état de la lire, elle la tendit à son mari. Celui-ci la prit entre ses doigts flageolants, la déplia, la regarda un moment et dit :

— L'écriture est grosse et pleine de taches, mais c'est bien la sierme. Pourquoi est-elle ainsi... rousse?

— Faut vous dire, expliqua Coquard. qu'on n'avait là ni plume, ni encre... ni rien pour écrire... vous comprenez, après notre affaire!... Alors le maréchal des logis a pris un éclat de bois dans la paroi et il a écrit avec le sang qui lui coulait partout... et je vous assure qu'il y en avait plus que d'encre dans un encrier...

Les mains du vieux Lormeau vacillèrent plus fortement. Comjne les larmes lui voilaient les yeux et qu'il ne pouvait pas lire lui non plus, il tendit à son tour le papier à Juliette.

Après avoir reçu la lettre, Juliette se signa. Puis elle lut d'une voix trouble :

Ma dernière pensée est pour mon père et ma mère, que j'ai tant aimés. Ma dernière larme est pour Juliette, que j'aurais tant voulu pouvoir aimer. Mon dernier battement de cœur est pour mon pays, que j'aurais tant désiré voir vainqueur. Je meurs dam l'espoir qu'il redeviendra tout entier libre et français. Adieu.

Pierre.

Un lourd silence suivit, coupé seulement par les sanglot* de plus en plus éteints et désespérés de M"' Lor-

LE BOL'CHLR DE VESDUN 359

mcau. Puis on entendit Juliette, qui avait porté elle aussi à ses lèvres la lettre sanglante, prononcer sourdement :

— Pierre, tu seras vengé!

Alors le vieux Lormeau, dont la barbiche cessa tout à coup de trembler, s'approcha d'elle, leva les mains sur son front comme pour la bénir, et dit :

— Va, Juliette, va, mon enfant... Nous aussi, nous t'approuvons.

L'évadé avait considéré cette scène d'un air sympathique et satisfait. Quand il entendit Juliette parler de vengeance, son œil brilla dans ses poils. Son attention se porta alors sur la jeune fille et, après la bénédiction du père Lormeau, il s'approcha d'elle et lui déclara :

— Vous voulez le venger : vous êtes une brave gosse. Allez-y, que je vous dis moi aussi! Tâchez d'en saigner un, et un bon. Et si vous pouvez avoir un officier îe ratez pas : ce sent les plus bandits de tous.

Juliette répondit :

— - Ce sera un officier :

— Bravo! Les Boches, voyez-vous, mam'zelle, faudrait tous les saigner : je les connais, y en a pas un qui vaille quelque chose. Pour ma part, j'ai mon compte : j'en ai brûlé cinq à la guerre et j'en ai zigouillé deus en m'évadant. Et je ne dis pas que je n'en descendrai pas encore un à la première occase après la paix, quelque part, à Paris. Car moi, voyez-vous, mam'zelle, je ne ferai jamais la paix.

Juliette lui prit la main et dit i

— Merci... merci de ce que vous avez fait pour nous. Vous avez été d'un courage extrême en venant jusqu'ici. Qu'allez- vous faire maintenant?

360 LE BOlKmCR DE VEKDUN

— Oh! c'est bien simple. A présent que ma mission est remplie, je m*en vais rejoindre les lignes françaises.

— Vous savez que c'est très difficile par ici. Nulle part il n'y a plus de troupes que sur ce point du front.

— Ce n'est pas pour me gêner. Vous frappez pas. Je me glisse partout- moi; je passe partout. Je ne suis plus un homme, je suis une bête. Je leur brûlerai la politesse, aux Boches. J'ai tiré deux ans de service à Verdun, je connais le pays comme si j'y étais né. La rivière est là tout près, est-ce pas?

— Vous la trouverez au bas du jardin. N'avez-vous besoin de rien?

— De rien. Quand j'ai besoin de quelque chose, je le prélève sur l'ennemi.

Il serra la main au père Lormeau, regarda M"'* Lormeau prostrée à terre en secouant la tête d'un air attristé, puis il dit à Juliette :

— Permettez-moi, mam'zelle, de vous embrasser. Ça me portera chance.

Il s'essuya les lèvres d'un revers de manche et lui plaqua un baiser sur la joue.

— Savez-vous que vous êtes une chouette môme, fit-il, gironde, pépère et bien balancée?... Quand vous aurez réussi votre coup et qu'on aura fichu ces nom de Dieu de Boches dehors, tâchez un jour de venir me retrouver chez le grand Jules, au Lapin qui miaule, vers la porte de Saint-Ouen... Vous n'aurez qu'à demander Coquard... l'ami Coquard... On me connaît dans le quartier!... Je vous reverrai avec plaisir et je vous présenterai aux aminches.

Il reboucla sa houppelande, rabattit son bonnet, ouvrit la porte-croisée et s'enfonça dans la nuit.

LE BOUCHKk DL VERDUN 361

Tout aussitôt, des cris éclatèrent. On entendit un bruit de bousculade et de piétinement. Plusieurs coups de feu retentirent. Juliette et le père Lormeau se regardèrent une seconde interdits, puis voulurent se précipiter au dehors.

Mais, au même instant, la porte et les fenêtres sautaient. Une douzaine de policiers pistolet au poing, se ruaient dans la chambre, en même temps que Taboiement rauque de Klein commandait :

— Darauf los!... Ailes festgreifenl...

Deux autres policiers pénétraient chez moi, la lampe à la main :

— Fâchés de vous déranger, Herr Oberleutnant... La porte ci-contre va bien dans Tintérieur de la maison?

— Ja» ja, bégayai-jc» la tête tourbillonnante.

Ils s'y engouffrèrent, tandis que je m'enfuyais bouleversé d'horreur.

Dans le jardin je trébuchai contre un corps. C'était un des hommes de Klein, qui râlait, la tête dans le buisson de lilas. Je gagnai la campagne. J'errai longtemps au hasard, inconscient de moi-même. Etais-je en aval ou en amont de Dun? Je n'en savais rien. A un moment je me trouvai sur la grande route de Verdun. Un long serpentement de convoi l'encombrait. Les fourgons roulaient lentement les uns derrière les autres dans la direction du sud, chargés et bondés de matériel, de ballots, de caisses, de sacs, sur lesquels dormaient des homm.es affalés. Le bruit de leurs roues et de leur machinerie se confondait avec le foudroiement lointain de la canonnade.

Lorsque le jour parut, je reconnus que j'étais dans les environs de Vilosnest. Je revins par le chemin de halage.

L'eau était olivâtre, luisante, striée de mordorures par les premiers poudroiements de Taurore. Les toitures ruinées du quartier de l'Ile m'apparurent, groupées autour du petit clocher de la chapelle Saint-Claude. Je passai le pont de l'écluse, puis le pont biais. Quatre heures sonnèrent à l'horloge de la mairie.

Comme le soleil commençait à jaunir l'abside brisée de Notre-Dame de Duu, je me retrouvai devant la m-aison des Lormeau. Des sentinelles en gardaient les abords. J'entrai. Tout était silencieux. Il n'y avait plus personne. Les portes étaient ouvertes et les pièces dans le plus grand désordre. Les meubles étaient fracturés et les placards forcés. Tout avait été remué, fouillé, mis sens dessus dessous. Ma chambre même n'avait pas été respectée. La literie était éparpillée, les tiroirs béaient, la bibliothèque jonchait le sol.

J'étais dans un état étrange, j'aurais voulu pleurer, crier, ma gorge était contractée et douloureuse. Mais il fallait partir; je devais rentrer à Damvillers, après cette nuit horrible. Je jetai un dernier regard sur ces choses éparses. Et revoyant avec angoisse, l'espace d'une minute, tout ce qui avait palpité de ma vie entre ces murs maintenant déserts, j'emportai comme souvenir le tome de Racine qui contenait la tragédie d'iphigcniet

Je ne pus supporter longtemps l'incertitude où j'étais sur le sort de Juliette. Je revins quelques jours plus tard à Dun, dans le dessein de ra'eaquérir des suites de ce dramatique événement, avec la plus grande discrétion toutefois et en prenant garde de ne pas éveiller la suspicion par une investigation trop apparente. Je devais déjà m'estiraer heureux de ne pas avoir été impliqué dans cette affaire, en somme extrêmement grave, puisqu'il ne s'agissait de rien de moins que d'un attentat contre la vie de Son Altesse Impériale.

La maison était fermée. J'appris au casino du Grand Cerf qu'elle avait été déménagée et vidée. On n'avait pas d'autre renseignement et on ignorait tout des circonstances de l'incident.

A la Kommandantur, on ne savait rien ou on ne voulait rien dire. Seul, le lieutenant de police Moral me confirma l'arrestation des trois personnes qui habitaient la maison. Mais il prétendit ne posséder aucune information subséquente.

— Si vouî tenez à en savoir davantage, me dit-ii, adressez-vous à l'inspecteur Klein ou au directeur de la police secrète de campagne, le major Bauer.

C'est tout ce que je pus recueillir à Dun, Pour

apprendre quelque chose de plus, il me fallait aller à Stenay.

Aborder Tinspecteur Kiein me paraissait difficile et même dangereux. Je me méfiais de ce terrible et répugnant individu comme du diable. Mais, à y réfléchir, il était clair qu'il y avait quelqu'un qui savait la vérité, quelqu'un qui avait tout intérêt à la connaître, quelqu'un qui avait dû se faire exactement renseigner et qu'il serait moins périlleux d'interroger que les gens de police. Ce quelqu'un, c'était le Kronprinz. Le Kronprinz devait tout savoir.

Qu'avait-il dit, le fameux soir où il avait attendu vainement Juliette au château des Tilleuls? Dans quelle impatience, dans quelle inquiétude,, dans quelle rage n'avait-il pas dû tomber en ne la voyant pas arriver? Il avait dû tempêter, crier, mettre sur pied tout son f)ersonnel. La nuit même il avait dû apprendre ce qui était survenu. Il avait fallu le mettre au courant, lui donner des explications. Fier de son exploit, avide de se faire valoir, Klein en personne avait dû s'empresser de gloriiîcr aux yeux du prince sa diligence, son habileté, l'importance de ses services et revendiquer l'honneur de lui avoir sauvé la vie. C'était certain. Peut-être alors le Kronprinz était-il lui-même intervenu, avait-il pris de son propre chef une décision. Quoi qu'il en fût, le Kronprinz n'ignorait rien, le Kronprinz savait tout.

Depuis quinze jours je vivais ainsi dans cette cruelle perplexité, quand, un matin, le major Wetzell, chef d'état-major du général von Lochow, me fit appeler et me confia la mission d'aller porter au Quartier Général de Stenay une serviette de documents sur les opérations de la rive droite.

Je partis sans retard sur une voiturette du Kommando, et, une heure après, je descendais devant le bâtiment occupé par les bureaux du général Scbmidt von Knobelsdorf. Cétait le 1 " juillet.

Je venais de traverser la cour d'entrée et je m'engageais dans l'escalier qui, du vestibule voûté du rez-dechaussée, montait au premier étage oij se trouvait le cabinet du général, quand je vis descendre, haut, raide, maigre, appuyé sur sa canne, le vieux maréchal von Haeseler. Je me rangeai, le gant à la tempe, pour laisser passer ce glorieux débris. Le vieux Gottlieb était presque enrayant avec son visage semblable à une tête de mort, ses petits yeux fixes enfoncés dans leurs orbites et les mèches blanches qui coulaient de son casque à pointe. Il passa devant moi sans daigner me saluer, sépulcral et squelettique.

Je me secouai comme après une douche d'air glacé.

Je dus attendre assez longtemps dans la salle où travaillaient les secrétaires d'Etat-major, salle qui précédait immédiatement le cabinet particulier du général. On me dit que le général était en conversation téléphonique avec Mézières. Il me reçut enfin. Il avait Tair extrêmement préoccupé. Il prit possession des documents dont j'étais porteur, puis, après m' avoir posé quelques questions sur ce qui se passait à Dam.villers, il me dit :

— Restez-vous ce soir à Stenay?

— Je suis à vos ordres. Excellence.

— Ne partez que dem.ain. Je vous chargerai d'instructions pour le KommaïKlo. Venez les prendre demain matin à dix heures.

— A vos ordres, ExceUence.

Comme je claquais des talons et que je m'apprêtais à

366 LE SOUCHF.R r»E VESDUN

prendre congé, îe Kronprinz entra cavalièrement dans le cabinet, fringant, bcîté à Téouyère, la cravache sous Taisselle, suivi de deux de ses lévriers.

— Rien de nouveau, général? demanda-t-il.

— Rien de nouveau. Altesse Impériale, répondit le général Schmidt von Knobeîsdorf.

Le Kronprinz m'aperçut alors*

— Tiens, Hering!... s'écria-t-il joyeusement en s'avançant vers moi la main tendue. Comment cela va-t-il, mon cher? Cela me fait plaisir de vous voir!...

Puis, passant son bras sur le mien et m'entraînant dans la salle voisine :

— J'espère que vous ne m'en voulez pas, cher ami... Vous savez, quand vous voudrez revenir à Stenay, vous n'avez qu'un mot à dire.

— Je suis confus. Altesse Impériale..-

— Non, non, je vous aime beaucoup. C'est une affaire entendue. Quand vous voudrez,

— Pardonnez-moi, Altesse Impériale, fis-je, très ému... Après le malheur qui est arrivé..^

— Quel malheur?

— Mais, Altesse Impériale... l'arrestation de M"* Rossignol...

— Tiens, c'est vrail s'écria Willy du ton le plus dégagé. Pauvre fille!... Faut-il être assez bête aussi..

— Permettez-moi de vous demander. Altesse Impériale, dis-je, feignant la plus grande ignorance... permettez-moi de vous demander pourquoi... pourquoi elle a été arrêtée?...

— Des sottises!... Figurez-vous, mon cher... il paraît qu'elle faisait des srgnes aux aviateurs et qu'elle cachait

chez elle cîes prisonniers évadés,.. Ahî ces Françaises, toutes les mêmes!...

Je compris qu'on avait jugé bon de ne rien révéler au prince du véritable motif de Tarrestation de Juliette.

— Ahl fis-je simplement.

Je crus devoir faire une seconde fois :

— Ahl

Et je crus devoir ajouter encore, en hochant la tête d'un air stupide :

— Qui aurait pu se douter?...

— Voilà, mon cher, c'est ainsi... Une espionne!... Puis, re^ué par je ne sais quel obscur regret, il

s'exclama :

— On aurait pourtant bien pu me laisser coucher au moins une fois avec elle!...

J'abordai alors le point capital :

— Et savez-vous. Altesse Impériale... savcz-vous ce qu'elle est devenue?

— Ma foi, non.

— Comment, vous ne savez pas où elle est?... ce qui lui est arrivé?... ce qu'on a fait d'elle?...

— Absolument pas. Il faudrait demander ça au « Criminel ».

J'étais abasourdi.

— Ejilin, toute cette histoire est absurde! déclara le prince. Cette petite qui avait un si bel avenir devant elle!...

— A votre côté gauche. Altesse Impériale? osai-je. — - Mais non, à la Comédie- Française.

J'étais de plus en plus stupéfait de cette insouoiance. J'en eus bientôt l'explication*

Avec un sourire fat, le Kronprinz tira de son portefeuille une photographie, qu'il me mit sous les yeux :

— Que dites-vous de celle-ci?

Je vis une très jolie fille, pouvant avoir de dix-huit à dix-neuf ans, brune sans doute, aux beaux yeux noirs et à la bouche charmante dans un ovale aux ligr.es savoureuses. Cette exhibition me rappela la scène où Sosthène Rossignol m'avait montré, à Magdebourg, le portrait de Juliette» et à ce souvenir une buée de larmes troubla mes yeux. C'était du reste, en plus brun, un peu le même type que Juliette, mais sans l'expression spirituelle et gentiment narquoise de celle-ci.

— Eh bien? demandait le prince en accentuant son sourire.

— Elle est ravissante, dis-je.

— Mon cher, j'en suis amoureux fou.

— Qui est-ce?

— Je l'ai vue à Charleville. Elle s'appelle Gabrielle.

— C'est une Française?

— Oui, fit le prince en riant. Que voulez-vous, mon cher, j'aime les Françaises!... Il faut croire que je les ai dans le sang!...

Là-dessus il consulta la montre de son bracelet, fil claquer sa cravache sur sa tige de botte et, après avoir sifflé ses chiens :

— Dites donc, Hering, je vous emmène cet aprèsmidi à Charleviîîe. Mes aides de camp sont tous en vadrouille. Je n'ai personne. Vous me servirez d'officier d'ordonnance. Ça vous va?

— A vos ordres. Altesse Impériale.

— Venez me prendre aussitôt après le dîner, à une heure.

Et, me quittant, avec un clignement d'œil libertin : — Je vous ferai souper ce soir avec elle!...

Je préférai ne pas me montrer au casiiio et j'allai dîner solitairement, sous les arcades, dans une petit auberge du Marktplatz. A une heure moins cinq, j'étais au Château. Le Kronprinz ne me fit pas attendre. A une heure précise, nous partions, Willy était particulièrement élégant, sanglé de près, cosmétique et parfumé comme im petit maître courant à un rendez-vous d'amour.

Les cinquante-cinq kilomètres de route, par Bazeilles et Sedan, furent couverts à belle allure, en dépit des convois rencontrés et des agglomérations traversées, et à deux heures nous stoppions devant le casino de TAuto-Korps, à Charleville, avenue de Mézières.

Une brillante compagnie sV trouvait réunie. Jamais, je crois, je n'avais encore vus rassemblés tant de nobles personnages porteurs de si beaux uniformes et de si grands noms. Tout ce que l'Allemagne comptait de fils de familles souveraines, princières, féodales ou financières. que des grades dans l'armée active ne retenaient pas dans les cadres, venait s'embusquer dans ce corps fastueux, dont on ne pouvait faire partie que si l'on était très titré ou très riche, ou mieux encore l'un et l'autre. Ses membres fournissaient leurs autos et leurs chauffeurs. Leur principale fonction consistait à promener les visiteurs de marque et à transmettre aux services de l'arrière les ordres du Grand Quartier de Sa Majesté. L'Auto-fCorps avait à sa tête le prince Waldemar de Prusse, fils du prince Henri et neveu de l'Empereur.

Dès l'entrée, un abondant fumet de victuailles et

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d'aîcool nous monta aux narines. Les salons du premier étage étaient pleins d*une joyeuse cohue fortement enluminée, qui finissait de dîner. Le bruit et îe brcuhaîia étaient considérables. Les tables, couvertes encore de surtouts de vermeil et de fruits éboulés, étaient surchargées de petits barils d'argent, de flacon à liqueurs de toute forme et de toute marque, de fioles, de cruchons, de brocs, de boîtes à cigares, de pots à tabac. Une kyrielle de bouteilles de Champagne vides encombraient les dressoirs. La place d'honneur était occupée par le prince de Schaumbourg-Lippe, un des chefs de l'Auto-Korps, dont on fêtait justement ce jour-là l'accession à l'ordre « Pour le Mérite », qui venait de lui être conféré. Rubicond, suant €t magnifiquement éméché, arborant triomphalement au cou son cercle d'émail bleu aux quatre couronnes dorées, au-dessus de ses brandebourgs de général de hussards, il avait à sa droite le prince Waldemar, étique, malingre, contrefait, pauvre infirme aux pâleurs scrofuîeuses, qui considérait toute cette bamboche d'un air souffreteux, un verre de tisane devant lui. Ce Hohenzollern au dernier terme de la dégénérescence était sans doute îe seul à mériter sa place dans l'Auto-Korps, qu'il commandait, au moins nominalement, car tout ce qui l'entourait semblait exubérant de vie et ruisselant de santé. Il y avait là, entre cent autres chevaliers du volant ou personnages invités dont pour la plupart, le visage, sinon le nom. m'était encore inconnu, le major von Buxenstein, chef d'état-major du prince Wal lemar, le prince Wilhelm de Hohenzollern-Sigmaringen, frère du roi de Roumanie et beau-père du ci-devant roi Manoel de Portugal, le général von Frpytag-Loringhoven, premier conmiandanl ij« la Kommandantur du Grand Quartier, le général von

LE BOUCHER DE VERDUN 37 î

Plessen, chef du Cabinet militaire de l'Empereur, le major von Caprivi, le major comte von MoUke, tous deux de la Maison de l'Em-pereur, le colonel comte von Marschall, du ministère de la Guerre, plusieurs des délégués des Etats confédérés ou alliés auprès de l'Etat-major général, le lieutenant-général chevalier von Graevenitz délégué du roi de Wurtemberg, le feldmaréchal comte von Sturgh, gargantuesque glouton, obèse comme un hippopotame et pouvant à peine se mouvoir, délégué de S. M. Apostolique et Romaine l'Empereur François- Joseph, l'adjudant général Zekki-Pacha, délégué du Sultan, et le colonel Gantcheff, délégué du tsar des Bulgares. Je dois encore mentionner le médecin major D"" Wetzel, bel homme à la forte tête osseuse et à la moustache noire taillée de près, de la Maison de l'Empereur, médecin particulier de Sa Majesté, que j'allais retrouver quelques heures plus tard dans d'autres fonctions. Noyée dans le déferlement tumultueux de cette bombance, la petite cour de Stenay était représentée par le major von îena, dont je découvris le ventre hoquetant abîm.8 sous une table, le rittmeister von Zobeltitz, le comte von Kubitz, notre grand dolichocéphale blond, plus pâmé que jamais, et le baron von Werthau fort digne, quelque peu dédaigneux et affichant une élégance imperturbable.

Une bordée de hourras retentissants salua l'arrivée du Kronprinz. Beaucoup des convives qui, déjà debout et le cigare aux dents, avaient quitté leurs places se ruèrent au-devant de lui; les autres se levèrent, à l'exception toutefois de ceux que leur état en rendait incapables; plusieurs, pour manifester leur enthousiasme, montèrent sur les tables, à grand charivari.

Rieur, vîî, sémillant» attrapant des mains et presque porté par la bousculade, Willy s'avança verè le prince de Schaumbourg-Lippe pour le féliciter.

— Ah! c'est gentil, c*est gentil, mon neveu, d'être venu... Ça, c'est gentil, nom d'un tonneau!... bafouillait l'ivrogne en se balançant houleusement sur ses grosses cuisses.

On versa deux grands verres de fine Champagne. Ils trinquèrent. Le nouveau dignitaire engloutit comme un ganz le contenu de son verre, tandis que le Kronprinz se bornait à tremper les lèvres dans le sien. Puis ils s'emr brassèrent.

— Ah! nom d'un tonneau, c'est gentil!...

Au bout de cinq minutes, le Kronprinz, qui paraissait très pressé de s'en aller, prit congé.

— Je vous retrouverai à six heures au Grand Etat- Major, me jeta-t-il en partant.

Je vins prendre place auprès du baron von Werthau.

— Où va-t-il? demandai-je; et je lui contai la confidence que m'avait faite le Kronprinz, je lui parlai de la photographie qu'il m'avait montrée.

Le baron souriait, haussait les épaules, hochait la tête tour à tour en m'écoutànt.

— Il est complètement toqué! répétait-il.

Von V/erthau avait d'ailleurs l'air d'être parfaitement au courant de cette nouvelle histoire.

— Qu'est-ce que c'est que cette personne? queslionnai-je.

Il éclata de rire.

— Je ne puis vous le dire!,.. Non, vraiment, je ne le puis pas!... C'est inimaginable!...

J'étais fortement intrigué. Mais quel que fût mon désir

de pénétrer ce mystère, une autre préoccupation me tenait beaucoup plus à cœur, et je ne tardai pas à oriaitcr von Werthau du côté qui m'intéressait.

Le baron connaissait, bien entendu, l'arrestation de Juliette. Mais je m'aperçus bientôt qu'il ne savait rien de plus que le Kronprinz, et qu'il attribuait cette mesure aux même motifs que celui-ci. Ces raisons étaient évidemment celles que servait la police aux personnes qu« la disparition soudaine de la jeune actrice avait pu émouvoir. Von Werthau ne savait pas davantage oii elle était, ni ce qu'elle était devenue. Mais, au contraire de Son Altesse Impériale, distraite par d'autres impressions, le baron parut prendre part à mon anxiété, ce dont je lui fus vivement reconnaissant.

— Ecoutez, me dit-il, je tâcherai d'interroger Bauer, le directeur de la police secrète. Il faudrait, en effet, savoir ce qu'ils ont bien pu faire de cette malheureuse et charmante petite Française. Après tout, ce dont on l'accuse n'est peut-être pas si grave.

— Je vous en supplie, dis-je. et s'il est possible de la sauver, sauvons-la.

— Vous l'aimez toujours? me demanda-t-il avec une perspicacité sympathique.

Je ne pus que murmurer, en me tamponnant les yeux comme un adolescent :

— Hélas!...

Nous n'entendions plus ce que nous disions, tant autour de nous le vacarme devenait étourdissant.

— Partons, me dit le baron. Cela va dégénérer ici en orgie. Vous ne connaissez pas «ncore Charleviile. Allons faire un tour.

A quelquè'à pas dix casino de l'Autô-'Korps» ^u cijt<*

374 LE BOUCH£R DE VERÛUN

dt la gare» l'avenue était barrée par une ligne de sentinelles de la gendarmerie de campagne, marquant la limite du Grand Quartier de Sa Majesté, au delà de laquelle nul ne passait s'il n'était officier ou muni d'un saufconduit. Le Grand Quartier ou, selon sa dénomination officielle, der Crosse Hauptquartier S. M. des Konigs von Preussen, ou encore, selon sa désignation usuelle abrégée, le G. H. Q., occupait, à l'orient de la ville, un vaste secteur réservé en forme de pentagone irrégulier, compris entre le square de la Gare, l'avenue de la Gare, le cours d'Orléans, la rue Daux et l'avenue de Mézières. La partie centrale en était formée par six superbes villas de construction moderne disposées autour d*un grand parc. Quatre d'entre elles donnaient en façade sur le square de la Gare, dont l'une, légèrement en retrait, qui appartenait à un M. Corneau, directeur d'un journal de la contrée, était la résidence propre de l'Empereur. Toute de briques roses et de pierre jaune pâle, la maison s'enlevait très élégamment derrière un jardin d'entrée décoré de corbeilles de fleurs et de deux magnifiques tsugas de Douglas. Une belle grille de fer sur un mur à hauteur d'homme en alignement de la rue fermait la propriété, à laquelle donnait accès un portail monumental entre des piliers de pierres supportant des vases. Gardé par deux lions de pierre couchés sur des socles rectangulaires, un perron de dix marches montait aux appartements sous une marquise habillée de feuillages. Derrière se déployait le décor du parc, où Ton apercevait, entre des bouquets d'arbres et des parterres, des gestes blancs de statues. A gauche étaient les écuries et garages, dans un chalet brique et bois. Puis venait une grande villa de pierre grise, surchargée de moulures et de sculptures.

que suivait la grille principale du parc, avec le coup d'œil somptueux des pelouses, des bosquets de conifères, des pavillons et des treilles. Deux autres villas venaient ensuite, puis ThÔtel Terrrânus, qui formait le coin de l'avenue de Mézières. A droite se trouvait l'hôlel du Nord, tout de brique rouge, avec sa grande salle de banquet, ses cuisines, son salon de coiffure et ses noinbreuses cbambres où étaient logés les soldats de la garde et la domesticité.

Bien qu'à la suite d'un raid d'avions, qui 1 avait tort effrayé. l'Empereur ne résidât plus que rarement à la villa Comeau et préférât le séjour moins exposé d'un château des environs de la ville, cette région du Grand Quartier était extrêmement animée et brillante. Entoure de ses boulevards plantés de marronniers, sillonné de ses allées en promenade, le square de la Gare offrait un spectacle des plus attrayants. D'innombrables autos, chargées d'officiers ou de gens de la cour, y circulaient et y ronflaient majestueusement; on y voyait parader des généraux tintinnabulants et des laquais chamarrés, passer, courir ou stationner des fonctionnaires, des chambellans, des ministres, des ambassadeurs, s'activer des grooms et des maîtres d'hôtel, piaffer des chevaux de luxe menés par des palefreniers cagneux; le mouvement de la gare y déversait sans cesse des militaires de toutes armes, qui s'y dispersaient ou y débouchaient par colonnes; on entendait des commandements retentir et des cornets sonner; dci uniformes étrangers bariolaient de taches rouges et de rutilances dorées les masses fluentes du grouillement gris, que mouchctaient encore les passementeries d'argent brodées à l'aigle impériale des chauffeurs et valets ou les livrées vert d'eau des officiers de bouche. En faction

devant la résidence ou postées à ses abords, des sentinelles de la garde, baïonnette au canon, arboraient à leur hausse-col nickelé Técusson d'émail bleu frappé du monogramme W, tandis que, faufilés partout, en uniforme ou en civil, des policiers corrects épiaient les allures et scrutaient les visages.

Au moment où nous arrivions, une musique de régiment, meublant de ses cuivres le kiosque qui ornait le milieu du square, donnait un bruyant concert Nous nous mêlâmes quelques instants aux auditeurs qui, circulant ou plantés sur des chaises, en absorbaient avec satisfaction les stridentes harmonies. Ombreuses et courbes, les allées s'infléchissaient autour des massifs d'arbres, des boulingrins et des tertres artificiels.

Auprès d'un petit lac où trempaient deux rocs moussus arrosés de jets d'eau, un buste en bronze porté sur un piédestal de pierre sollicita mon attention. Je m'approchai. La figure était juvénile et gracieuse. Sur le piédestal en forme de lyre s'inscrivait ce nom : Arthur Rimbaud. Je crus me rappeler que c'était un des poètes dont m'avait jadis parlé Sosthène Rossignol. Je supposai qu'il était né à Charîeville.

Non loin de là s'ouvrait la rue Forest, dont un bel immeuble luxueusement aménagé, qui servait de résidence aux hôtes illustres de passage, était appelé pour cela Palais des Souverains. Le roi de Saxe, le duc de Brunswick, le duc de Sleswig-Holstein, l'archiduc héritier d'Autriche, le prince royal de Bulgarie, le prince héritier de Turquie, l'ambassadeur des Etats-Unis y avaient successivement séjourné. Dans l'avenue de la Gare, le baron me montra la maison qu'occupait le chant«licr d« l'Empire von Bi-thmana-HolUvcg. En tout sett»-

blabic à la villa de TEmpereur, avec sa grille, son jardin, son perron, sa marquise, elle donnait, comme celle-ci, par derrière sur le parc intérieur. Sur le cours d'Orléans, dans l'immeuble d'une grande banque, étaient installés la Chancellerie impériale et le Ministère de la Guerre. Cours d'Orléans encore se trouvait la Gazette des Ardennes, nichée comme un coucou dans l'hôtel du journal de M. Corncau, lequel avait donc le double honneur de loger l'Empereur dans sa villa et de voir tirer sur ses presses la Gazette des Ardennes. Quant à l'Etat-Major Général qui avait en mains toute la conduite stratégique et technique de la guerre, aucun de ses services n'était à Charleville. Son domaine était Mézières, où il occupait la préfecture des Ardennes, la citadelle et les vieux hôtels de la place d'Armes, et dont il avait réquisitionné toutes les maisons bourgeoises pour le logement de ses officiers, de ses intendants et de ses scribes. Un faubourg et un pont sur la Meuse séparaient les deux villes.

Plus de six cents officiers généraux et supérieurs et plusieurs milliers d'officiers subalternes, de sous-officiers, de secrétaires, d'ordonnances, d'hommes de garde ou de police, qui se partageaient le Generalstab et le Grosse Haupiquartieft joints au copieux appoint des troupes de passage ou garnisonnant dans les casernes, entretenaient dans la double cité qu'encerclait la double boucle de la Meuse une animation et un tourbillonnement extraordinaires. Tout le long de l'immense artère qui, par la rue d'Arches, la place de la République, le boulevard des Deux- Villes, le cours d'Orléans, la rue Thiers, la Grand*- Rue, la place Ducale et la rue du Moulin venait s'épanouir sur les quais d» la Meuse, roulait et écumail un flot torrentiel dé galonnés de tous grades, dé soldats en

ribote, de pionniers crottés, de chasseurs vert-de-gris, de uhlans à chapska, de lourds artilleurs titubant comme des crabes, d'aviateurs pétulants, de mécaniciens huileux, d'infirmiers et droguistes des hôpitaux, de bonimenteurs, de mendiants, de gros mercantis hollandais ou flamands, de juifs traîneurs d'armées, de gamins criards et chapardeurs, de bouquetières, de diaconesses et de filles. D'innombrables permissionnaires, venus de toute la région, y ouvraient de grands yeux et des bouches énormes vers les comptoirs chargés de comestibles et de boissons, les charrettes de fruits et de pâtisseries, les étalages de viandes, de salaisons de conserves, les fiûturiers, les limonadiers, les débitants de saucisses, de guimauve, de sorbets, les éventaires de papeterie, de cartes postales, de chromolithographies, les déballages de friperie et de pacotille, où ils vidaient leurs escarcelles ou troquaient leurs vols. Un marché permanent, une foire hétéroclite, une kermesse charivarique et truculente s'agitait entre les maisons pillées, rutilait de soleil, de couleurs et de poussière, retentissait de cris, de chants et de rixes, fumait d'odeurs et de relents, écroulait ses étoffes, ses ferblanteries, ses cuirs, échafaudait ses meubles, exposait sa bimbeloterie, brocantait ses objets d'art, ses pipes, ses pendules, tout un bazar de liquidation ou de banqueroute, résidu étonnant et baroque des extorsions, des rapines et des réquisitions. Boutiques et magasins ouverts regorgeaient de cette maraude, conmiercée à gcand gosier par des soldeurs à nez courbe et palpée par des milliers de mains pouacres. Estaminets et bouchons ruisselaient de godaille. De grands cafés miroitaient. Des restaurants, des gargottes empiffraient des tablées de goinfres. Des

LE EOL'CHLR DM VERftUM 3/5

cinémas mugissant d'affi^lies pharamineuses lameutaient la plèbe militaire. Une gigantesque bousculade de plaisir, de négoce et de frairie roulait son déferlement, tandis qu'au milieu de la place Ducale, debout sur son socle. \ le duc Charles de Gonzague, fondateur de la ville, en | costume de mousquetaire, la pâme sur l'épaule, la canne j au poing et la plume au chapeau, dominait le ressac et l considérait hautainement le spectacle gabegique de l'occupation.

Le brassard noir, blanc, rouge à la manche, d'épais landsturmiens de la Stadtrvache faisaient la police des rues. Mais plutôt qu'à modérer les ébats des soudards, leur vigilance s'employait à surveiller les rares Carolopolitains, — ainsi que se nomment les habitants de Charleville, — qui osaient s'aventurer dans cette bagarre. Ceux-ci devaient saluer les officiers, céder le trottoir, s*interdire tout rassemblement de plus de deux personnes, exhiber à toute réquisition leurs certificats d'identité et se conformer scrupuleusement aux plus vexantes prescriptions d'une étiquette d'état de siège. On les voyait passer hâves, inquiets, les épaules efFacées, et je m'amusai fort de leurs mines déconfites et de leurs regards consternés. Sous ce contrôle et munis de leurs autorisations, il leur était loisible de fréquenter certains lieux publics. A la Grande Taverne, ou nous entrâmes, les Français occupaient la section droite de la salle, dont la partie gauche était réservée aux Allemands. Le côté français était morne, soucieux, tenait de longues conversations à voix basse, jouait aux cartes ou au jacquet et ne lisait pas de journaux, pas même la Gazette des Ardennes; le côté gauche parlait fort, paradait, étalait sa morgue et son vacarme, jouait aux dominos ou aux échecs, déployait

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ostentatoirement de copieuses feuilles allemandes de vingt pages. Deux beaux billards séparaient les deux camps. L'un d'eux portait une pancarte avec ces mots en français : Retenu de 4 à 5 par S. Exe. M. de Bethmann- Hollweg. On nous apprit que le chancelier venait chaque jour faire ici sa partie; mais nous parlîmes avant d'avoir pu contempler le coup de queue ministériel.

Nous passâmes de là au Salon des Familles, vaste établissement de la rue de Tivoli, qui servait de local de réunion pour les officiers et qui n'avait plus rien de familial que le nom. On y mangeait, on y buvait tout le jour et toute la nuit, on y donnait des fêtes et il y avait des femmes. C'était le plus grand des casinos de Charleville, qui en comptait une dizaine, dont celui de l'Auto- Korps était le plus huppé. Les journalistes et correspondants de guerre avaient le leur boulevard des Deux-Villes. Il y en avait trois à Mézières, dont l'un, construit à neuf, dans les jardins de la préfecture. Il y en avait un, magnifique, aux environs de la ville, au château de Sept- Fontaines, et un, tout à fait sélect et d'un genre très particulier, caché au pied du Mont-Olympe et qu'on appelait la villa Eulenbourg.

La plupart des cafés avaient été également annexés par nous, et leurs propriétaires ou gérants, expulsés ou en fuite, comme ceux de bon nombre de boutiques, avaient été remplacés par des Allemands. Depuis le Lion d'Argent, rue Thiers, le premier hôtel de la ville, jusqu'aux plus infâmes débits et tripots, presque tout était exploité par nous, à notre convenance et à notre profit. Quelquesuns de ces établissements, comme le café Dubois, devant le théâtre, ainsi que plusieurs immeubles particulieis; livaienl été transformé» en teàisons à femines.

LE BpUCMER DE VERDUN 3Ô1

— Je connais les dessous de Charleville à peu près aussi bien que ceux de Paris, me confiait, au cours de notre promenade, le baron von Werthau; mais ici. ce ne sont que des Allemands qu*on y rencontre, exclusivement des Allemands.

Et il entreprit de me donner un aperçu de ces dessous caropolitains, ou, comme se fût exprimé le prince de Schaumbourg-Lippe, de me faire faire la tournée des grands-ducs.

Le nombre des prostituées était considérable. Pour subvenir aux besoins physiologiques de pareilles masses armées, qui, n'étant momentanément plus au danger, n'en convoitaient qu'avec plus d'appétence les plaisirs de la paix, il fallait des femmes, beaucoup de femmes, et notre administration, soucieuse du moral comme de la santé du soldat, y pourvoyait avec un zèle incessant et une méthode digne d'étude. Prostituées, à proprement parler, n'est toutefois pas un mot exact, car si l'on avait naturellement débuté par mettre la main sur tout ce qui se trouvait de prostitution plus ou moins patentée dans le pays, l'insuffisance de ce premier contingent avait vite fait apparaître l'urgence de l'accroître par d'importants prélèvements opérés sur la population civile, notamment sur les petites ouvrières dont regorgeait cette agglomération industrielle.

Voici comment on procédait. Toute femme qui avait couché avec un Allemand, — et il n'était besoin pour l'établir que d'une simple indication, sans qu'on s'occupât de rechercher si le fait était vrai ou non, — toute femme donc qui était censée avoir eu quelque rapport avec un de nos hommes était immédiatement arrêtée, confinée dans un hôpital et soumise à un régime des

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plus sévères. Quand, au bout de quelques jours, on avait bien molesté la malheureuse et qu'affamée, lasse de réclusion, empcisonnée de remèdes, on la croyait à merci, on disait à la jeune enfant : « Si tu veux être gentille avec nous, tu auras à manger tant que tu voudras, tu gagneras de Targent, tu recevras des cadeaux, tu pourras l'acheter des toilettes et tu n'auras qu'à t'amuser sans avoir plus rien à craindre de la Kommandantur. » Les unes acceptaient tout de suite, d'autres faisaient les mijaurées, mais bien peu résistaient plus de quelques semaines. Les meilleurs recruteurs, comme il va de soi, étaient les policiers. Avec eux ça ne traînait pas, tant ils avaient de tours dans leur sac. Grâce à l'application de ces sages et prévoyantes mesures dont Charleville n'avait d'ailleurs pas la spécialité et qui s'étendaient à tout le territoire occupé, l'armée allemande avait des femmes en abondance. Les unes circulaient à peu près à leur fantaisie, peuplaient les trottoirs, hantaient les cafés, les brasseries et les bouges; les autres étaient enfermées dans les maisons. Mais qu'elles fussent libres ou cloîtrées, dans le siècle ou dans les ordres, toutes, depuis les plus huppées jusqu'aux plus gouapes, étaient rigoureusement surveillées, cataloguées, classées, fichées et mises en carte.

Et toutes aussi, à Charleville, payaient tribut au D' Wetzel, le médecin de l'Empereur. Sachant que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même et que l'œil du maître comme son bâton à finance doivent être partout, ce haut personnage avait pris en mains propres la régie des mœurs. Hôpitaux, salles de visite, pavillons de vénériennes, pharmacies, racolage public, hôtels borgnes, maisons de tolérance, il dominait tout, dirigeait tout, administrait, exploitait, encaissait avec la plus redoutable

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activité et la plus tenace exactitude. Le D'' Wetzel était à la fois le t3Tan et le fermier général de Tamour interlope dans la résidence impériale. Il en réglait despotiquement l'exercice et en prélevait âprement la dîme. Il ne se culbutait pas une putain, il ne se tirait pas une bordée dans la ville de Cliarleville qu'il ne lui en fût acquitté la taxe. Il ne s'y ingurgitait pas une pilule, il ne s,*y introduisait pas un spéculum qui ne dût lui solder péage. Les prix et les perceptions variaient, depuis la visite bi-hebdomadaire que subissaient les femmes et qui était tarifée deux marks, jusqu'à la piqûre préservatrice qui leur était faite chaque mois et qui leur coûtait dix marks; depuis la contribution mensuelle à laquelle étaient soumises les maisons et qui s'élevait à plusieurs centaines de marks, jusqu'aux amendes dont elles se trouvaient constamment frappées et qui pouvaient se monter à des milliers de marks. A ces importants revenus, l'insatiable médecin joignait ceux que lui valait la fourniture des boissons spîritueuses qui se consommaient dans les lieux de débauche, ainsi que des produits pharmaceutiques et articles d'hygiène, dont il imposait l'usage non moins rémunérateur. L'organisation allemande pouvait saluer dans le D' Wetzel un de ses plus éminents maîtres.

De tous les établissements soumis à sa juridiction, le plus important était ntué dans la rue de la Gravîère. que longeait le talus du chemin de fer de Givet, non loin de la gare et du Grand Quartier de Sa Majesté. C'était une de ces bonnes maisons de la province française, confortables et discrètes, demeure honorablement connue et de vieille réputation. Le patron en était, au début de la guerre, un certain M. Beurier, qui en avait fait Tacquîjition quelques mois auparavant, et qui l'exploitait avec

sa dame. M"** Beurier, à la parfaite satisfaction de la paisible population caropolitaine. Sn ce n'était pas la maison du bon Dieu, c'était au moins celle du bon diable, et sous l'égide d'une municipalité ennemie du désordre cl la surveillance paternelle d'une police pleine de mansuétude, on n'avait à y craindre ni scandale, ni bruit, ni dommage pécuniaire. Adoptée immédiatement par nos officiers, la maison Beurier n'en devint pas pour cela un paradis, sinon de Mahomet, mais elle se mua par contre en un véritable enfer, pour le vacarme, le sabbat, l'orgie de grand style dont elle fut dès lors le théâtre habituel. Autant la benoîte rue de la Gravière, que ne troublait que le passage peu fréquent des trains de Givet, était autrefois tranquille et silencieuse, autant elle retentissait à présent du choc nombreux des pas, du tintamarre des voix, de l'éclat des chants bachiques et des vociférations ordurières. Les soldats, auxquels le lieu était abandonné une partie de la journée, y faisaient queue dès huit heures du matin. A quatre heures, la porte leur était consignée, les salons réservés s'ouvraient, un personnel de choix entrait en fonctions et la vieille maison de tolérance de la bonne ville de Charîeville se transform.ait alors en Kahcrlicher Pujj pour messieurs les officiers allemands, qui y menaient grand tapage toute la nuit. Rendez-vous de la plus noble compagnie, qui s'y divertissait à son goût et sans compter, la maison de la rue de la Gravière avait vu gonfler dans des proportions fantastiques son chiffre d'affaires. Malgré les redevances, les amendes, les commissions, les pots de vin et les frais généraux de toute sorte, le père Beurier avait trouvé moyen d'y ramasser, en un peu plus d'un an, cinq cent mille marks de bénéfices. Cela ne pouvait durer. Et surtout cela ne pouvait

faire TafFaire du D"" Wetzel. Aussi, dès le début de 1916, le digne Beurier s'était-il vu proprement et sans autre forme de procès expulsé de son établissement, que !e médecin de l'Emporeur, préférant désormais la régie directe, faisait maintenant gouverner par une matrone à lui. Là oii ce coquin de Beurier avait su peloter un demimillion, lui, Wetzel, comptait bien rafler des millions.

J'étais en train de me demander pourquoi le baron von Wertbau se complaisait à me donner des détails aussi circonstanciés sur le lupanar de la rue de la Gravière, et je craignais déjà qu'il ne me proposât, pour finir, d'aller y faire un tour, quand il m'apprit, avec une nouvelle insistance, que ce M. Beurier était le père d'une très jolie fille, une brune de dis-huit ans, au teint mat, aux délicieux yeux noirs et qui portait la toilette avec autant d'élégance que de distinction.

Comme il me la décrivait longuement, je fus pris d'une vague inquiétude.

— Comment s'appelle-t-eïle? interrogeai-je. -— Mais... M"' Beurier.

— Son prénom?

— Gabrielîe.

— Gabrielîe!... m'écriai-je interdit

Alors le baron éclata de rire, d'un rire à la fois cynique et méprisant.

— Eh bien, oui, fit-il, mon cher, c'est celle dont vous avez vu, ce matin le portrait sortir du portefeuille du Kronprinz.

J*€tais complètement suÉfoqué.

— Ce n'est pas possible!...

— C'est comme ça.

•-*»• Le Kronprinz,.. le Kronprinz serait Tamant de la fille d'un patron de bordel?

— De bordel, il n'y a pas d'autre rabt.

— C'est invraisemblable!....

— C'est vrai.

Les bras m'en tombaient.

- — Je ne sais pas, reprit le baron, si Gabrielîe, la belle Gabrielle, Bébé, conmie il l'appelle, est déjà sa maîtresse. La fille n'est pas bête et le fait peut-être marcher. En tout cas, le Kronprinz ne jure plus que par elle, lui court après partout, la veut et l'adore. Juliette Rossignol est complètement oubliée. Elle n'existe plus. îl n'y en a plus que pour la belle Gabrielle, pour qui Willy est prêt à faire toutes les folies.

— Et le Kronprinz sait-il, fis-je étranglé sait-il le métier que font ou que faisaient récenmient encore ses parents?

— Sans nul doute. Le jour oij il a vu pour la première fois Gabrielle Beurier, il ne savait évidemment pas qui elle était. Il l'a rencontrée sur la route de Revin, qui longe la Meuse. 11 était dans sa torpédo. 11 croise deux promeneuses, dont Tune attire son attention. C'était Gabrielle avec sa bonne. îl s'arrête, descend de voiture, selon son habitude quand il rencontre une jolie femm^e, et l'aborde. Il lui demande qui elle est, où elle habite, la complimente, échange quelques propos avec elle et reçoit le coup de foudre. Le jour même il lui fait porter un billet et un bouquet à son domicile, boulevard Gambetta, qui est celui de ses parents. S'il n'a pas été renseigné dès l'abord par le simple énoncé de son nom, il a dû l'être tôt après, car ici tout le monde connaît la belle Gabrielle. Chacun a pu la voir rue de la Gravière, où elle aidait

ses parents à faire marcher la maison, tenant la caisse, enregistrant les consommations, comptant le linge, distribuant les numéros des chambres et s'employant de son mieux, en experte comptable, à parfaire le demi-million des gains paternels, qui servira à assurer sa dot, car le père Bcurier entend bien la marier devant le maire et devant le curé, en attendant de lui léguer la suite fruotueuse de son commerce.

Tout ce que me racontait ainsi, de son ton pince-sansrire, le baron von Werthau me renversait de plus en plus. Quelque préparé que je fusse à tout croire possible de la part du Kronprinz, une pareille histoire me semblait passer les bornes de l'imaginable.

— Et le prince est avec elle en ce moment?

— C'est certain. Lorsqu'il nous a quittés si précipitamment à î'Auto-Korps, c'était, soyez-en sûr, pour courir à la Friture.

— La Friture? dem.andai-je interloqué par ce nouveau mystère.

— La Fntuie ou, si vous aimez mieux, le café du Barrage. C'est une assez jolie guinguette des environs de Charîeville, située sur le coude de la Meuse, en aval, au pied des hauteurs de Belair, à proximité d'un barrage de la rivière qui lui fournit son enseigne et où, pendant la belle saison, les dimanches et jours de fête, la jeunesse carolopolitaine va godailler, danser et s'amuser, ce qui lui vaut ce nom pittoresque et plaisant de la Friture, sous lequel elle est généralement connue. C'est un lieu des plus gais et des plus commodes pour les rencontres amoureuses. La patronne. M""* Claudot, est la providence de ces jeunes gens. Elle facilite kurs rendez-vous, transmet leurs billets galants, reçoit leurs confidences, s'entremet habile-

ment pour résoudre leurs difficultés, arrange leurs parties fines et dispose savamment tout le nécessaire pour leur heureuse conclusion. Les rideaux de cet aimable asile, les tonnelles et bosquets d*alentcur ont entendu bien de langoureux soupirs, bien de douces pâmoisons. C'est le bon logis, dont la dame Claucot est la bonne hôtesse.

— Autant dire une maison de passe! fis-je dégoûté. - — Aussi le Kronprinz y passe-t-il fréquemment. La

Friture est, à Charleviile, le Quartier Général de Son Altesse et la dame Claudot, son Chef d'Etat-major, sa Conseillère intime actuelle pour toutes les opérations du front de la rive du Tendre. Intrigante, rusée, industrieuse et souple comme un Figaro en jupons, elle s'est rendue indispensable à l'Alm.aviva de Potsdam, qui la charge de toutes ses missions de confiance.,.

— Pour sa Rosine de mauvais lieu! m'écriai-je.

— Précisément. C'est la dame Claudot qu'il a informée tout aussitôt de sa rencontre; c'est elle qui a porté le premier billet, suivi d'autres; c'est elle qui a maquignonné le premier rendez-vous; c'est chez elle, à coup sûr, qu'il se trouve à cette heure, et c'est chez elle aussi, sans doute, que vous irez souper ce soir avec lui, puisqu'il vous a fait la gracieuseté de vous y convier, et qu'il vous exhibera sa précieuse conquête.

— Grand merci de l'honneur!...

Nous étions sous les arcades de la place Ducale, dont les hautes toitures ardoisées, aux tons gorge de pigeon, s'enlevaient, très Renaissance, sur les grands pavillons de briques aux chama<^es de pierre. Au milieu du noble quadrilatère, Charles de Gonzague, altier sur sa fontaine monumentale, foulait de sa botte et balayait de sa cape 5on socîe écussonnc.

Près de Thctel de viile, le café Henrion ouvrait sur la galerie ses portes mugissantes et y boursouflait sa terrasse encombrée.

— Entrons là, dit le baron, c'est le plus grand café de la ville.

L'immense salie était pleine d'une foule germanique attablée, qui y étanchait sa soif à grands flots. Sur une scène-tréteau qui en occupait le centre, une chr.nîeuse en paillons cabriolait, demi-nue, en lançant d'une voix sure des couplets délirants aux sons d'un orchestre endiablé. C'était la fin de son numéro, qu'elle achevait au milieu d'une ovation trépidante. Elle fut remplacée par deux clowns, accoutrés l'un en Anglais, l'autre en Français, qui commencèrent leurs turlupinades. L'air était saturé de tabac, d'alcool et de parfums violents.

Nous circulions difficilement parmi les travées bondées, cherchant où nous asseoir, quand nous nous entendîmes héler à grand bruit de voix, de rires et de chocs de soucoupes. C'étaient quelques-uns des convives de l'Auto-Korps, qui avaient échoué dans ce beuglant pour y poursuivre leurs libations en l'honneur du nouveau chevalier de l'ordre « Pour le Mérite ». Il y avait là, en plus ou moins joyeux état d'ébriété, le prince de HohenzoUern-Sigmaringen, le major von Buxenstein, le colonel von Marschall, le major comte von Moltke, le major von Caprivi, le rittmeister von Zobeltitz, Zekki- Paclia, en fez, le major von îena, qu'on avait dessoûlé avec un vomitif et un siphon d'eau de Selîz et qui, en train de s® ressoûler, n'était pas loin d'avoir déjà rattrapé les autres.

Nous prîmes place au milieu de leur groupe exubérant. Les deux clowns, sur une musique de galop in reniai, s'es-

crimant burîesquement contre un ennemi invisible et insaisissable, recevaient eux-mêmes les horions qu'ils destinaient à leur adversaire commun, puis, après de copieuses nsultes qu'ils échangeaient en argot berlinois, l'un avec l'accent britannique, l'autre avec l'acent français, f.nissaient par se gourmer rageusement entre eux à grand déploiement de coups de pied au cul, de ventres dégonflés, de dents crachées, de crânes fendus. Des rires énormes saluaient chacune de ces pitreries. Rouge et suant, le prince de Hohenzolîern-Sigmaringen applaudissait à tout rompre, tandis que le mcuchet du fez de Zekki-Pacha frétillait d'ébaudissement. Mais le paroxysme de la jubilation fut atteint quand on vit lâcher sur la scène un petit cochon peinturluré de noir, de jaune et de rouge, auquel on avait fait la tête du roi des Belges, et les deux histrions le pourchasser, s'en saisir et se mettre enfin d'accord pour le fesser à tour de bras. Les cris perçants de l'animal, les grimaces extraordinaires de son groin moustachu, les claques retentissantes des cIowtîs, leurs égosillements cocasses, les stridences écheveîées de l'orchestre, les hurlées de joie de la salle en con\'ulsion déchaînaient une rafale charivarique qui confinait à la folie.

On eut testes les peines du monde à retenir von ïena. qui, sabre au poing, voulait se précipiter sur le tréteau pour saigner le cochon belge d'une estafilade.

A la clownerie succédèrent des danseuses bavaroises qui, mollet nu et jupon rouge, entamèrent je ne sais quel cancan simili-alpin.

— Plus haut, les jambes! braillait le Hollenzollern- Sigmaringen.

— Quelles nouvelles de Rupprccht? beugla un dea majore.

LE BODCHEic DIE VEkbUN 591

— C'eèt pàà drôiè!,.,

— Elles sont laides!...

— On petit pas toucher!...

— Allons voir les Françaises L,.

C'est von lena qui avait lancé cette proposition, laquelle fut immédiatement adoptée d*enthousia5me.

— Allons voir les Françaises!,..

— ]a! so!... VortrGfflich,L.. AJIpns miï J^ Friinçaisesl...

On se leva en tumulte, tandis que rorchestre soufflait un air de cor de chasse sous les entrechats des Bavaroises.

— Oli va-t-on? demandai- je.

— Rue de la Gravière,.. Chez le docteur Wetzei! me fut-il répondu.

Je regardai von Werthau.

— Mon Dieu, oui, dit cdui^i, tput le monde y va. Alîons-y.

Je consultai la montre de mon bracelet qui renfermait la boucle de cheveux de Juliette. Elle marquait cinq heures. J'avais encore une heure ay^iU le readez-vous que m'avait assigné le Kronprinz.

— Allons-y, fis-je.

Nous nous retrouvâmes sou» îôs arcades de là placé Ducale, au milieu du groupe titubant, sonore et hilare. On s'engagea dans la rue du Petit-Bois. La marche était cahotante et peu sûre. Von ïena festonnait à grands zigzags, sacrant et gesticulant, comme il faisait à Stenay, sous les regards ébaudis des Feldgraùen. Le fez de Zekki- Pacha servait de signe de ralliement. On prit par l'avenue Pasteur, puis par la xiw Waroquier, puis par la me Jacquen^îinart-Templeux, pour déboucher esifin, en grand

392 u BOUGim de texdun

arroî de joyeuseté, dans la rue de la Gravière, S quelques pas de la maison Beurier.

Le bordel insérait légèrement de biais sur la file des demeures bourgeoises sa façade de pierres gJ-îses, ses étages de fenêtres closes et son toit mansardé. Un mur surélevé d'une grille, à Talignement de la rue, lui ménageait, au delà d'un portillon de tôle pleine, une minuscule cour d'entrée et lui annexait, sur son côté droit, un bout de jardin tout feuillu d'arbres fruitiers. La courette traversée, une jolie porte grillée donnait accès dans la maison. Cette porte se trouvait surmontée d'une grande lanterne rectangulaire en verre blanc visible de la rue, qui arborait en noir le gros numéro Ig. N'eût été l'apparence exagérée de ce chiffre, le mystère des volets clos, d'où filtrait une lumière artificielle qui se perdait dans la clarté du jour, et le brouhaha confus qui parvenait au dehors, symptôme du vacarme qui régnait à l'intérieur, rien n'eût pu faire suspecter les moeurs de cet immeuble correct, dans ce quartier hoimête et d'ailleurs bien famé. Paresseusement juché sur l'angle du mur, un gros matou jaune et blanc somnolait à l'ombre d'une branche de pommier.

Une seconde porte, sur la gauche, ouvrait directement sur la me. Elle ne portait pas de numéro. C'était l'entrée particulière de messieurs les officiers, et c'est aussi par là que nous entrâmes, le fez de Zekki-Pacha en avant.

Nous reçûmes aussitôt la bouffée d'air chaud, de lumière violente, de cris discords, de rires perçants et d'odeurs capiteuses, caractéristique du lieu où nous nous trouvions. La maison était déjà en pleine effervescence. Un tintamarre de grosses voix masculines, de glapissements féminins, de sons de piano, de grincements de vio-

bn. de cliquetis de bouteilles et de tintements de monnaie la remplissait désordonnément. On entendait clapper des piétinements de danseurs et geindre des affaissements de meubles. On voyait, rose ou bleu, s'envoler un peignoir, tourner un uniforme gris, transparaître une cuisse blanche. Des rideaux s'écartaient, des tentures retombaient. Un fumet de chair, de cigare et de patchouli mordait les

narines. „ j • i

Nous étions dans un couloir tendu d andnnople qui conduisait directement aux salons du fond. A droite s'ouvrait la « salle commune », vaste pièce aux imurs peints, servant à la fois de réfectoire, de comptoir, d'office, de lingerie et de cuisine, avec sa longue table recouverte de lin'oiéum, ses chaises, ses bancs, sa caisse-bureau, ses armoires, ses placards, ses vaisseliers, sa bouteillerie et ses fourneaux. Venait ensuite le « cabaret », parqueté et orné de glaces, avec ses tables à boire, ses banquettes, son lustre et ses appliques. Ces deux pièces se trouvaient sur le devant. C'étaient celles qui étaient ouvertes aux soldats dans la journée. Elles étaient séparées par un corridor d'entrée menant de la porte au gros numéro à un vestibule central, d'où prenait l'escalier qui montait aux étages. Un couloir intérieur, rejoignant celui par lequel nous étions entrés, séparait les pièces du devant des salons du fond. Ceux-ci étaient au nombre de trois. A gauche et regardant le couloir des officiers, se trouvait le (( salon » proprement dit. Elégamment tendu de rose et de blanc, garni de moquette, décoré de rideaux à sujets de chasse, le « salon » se prévalait de douze fauteuils en tapisserie. de deux canapés, d'un piano et d'une table de coin couverte d'une brocatelle aurore. Des glaces, des fleurs dans les vases et deiLX tableaux représentant des paysages

agrçstes lui conféraient un aspect confortable et cossu. qii'agrémentait ujje magnifique hure de sanglier naturaîisée, témoignant que nous avions l'honneur d'être les hôtes du département des Ardennes. La seconde pièce, située au milieu, était dite la « salle à manger », et c'était aussi, selon cette appellation, celle où on soupait. Elle comportait» comme il convenait, une table avec sa nappe, les sièges et le bufî'et appropriés, et §e décorait de faïences et de bois de cerfs. A droite était « le fumoir », dont un divan de velours rouge faisait le tour. On y trouvait une table de milieu au tapis quadrillé rouge et blanc, deux guéridons d'acajou, une jcuxlinière garnie de plantes vertes et un lustre oriental. Sur une coiisole, une statue d'albâtre mirait son dos dans une glace; elle figurait non Vénus ou Cupidon, comme on eût pu l'attendre, mais bien la chaste Diane, diadémée de son croissant de lune. Si ce déco^r ne présentait rien de particulièrement libidineux et eût presque pu meubler n'importe quel honnête intérieur provincial, la société qui s'y agitait et s'y bousculait donnait par contre le spectacle de la plus étonnante licence. Une trentaine de femmes dans tous les états de déshabillement, depuis la complète nudité jusqu'aux attifements les plus carnavalesques, attisaient à grand déploiement de grâces impudiques la lubricité des officiers allemands, dont les uniformes houleux et désordonnés se gonflaient de plaisir ou de fureur erotique. Les couleurs violentes des gazes, des écharpes, des chemises se mêlaient au gris des tuniques et à la tresse ix>uge ou jaune des passepoils; les bas de soie et les mules à hauts talons s'enchevêtraient aux bottes en cuir fauve; les chevelures, nouées ou flottantes, frôlaient les moustaches cosmétiquécs, et le fard des visages s'appareillait à l'enluminure des

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trognes. Sur le rythme crapuleux du piano, un petit bossu raclait un violon criard. On dansait au salon et dans les couloirs. Des couples obscènes tournoyaient impétueuse ment ou se dandinaient, collés et ondulants. Un grand uhian roux à barbiche, la braguette défaite, gambadait, com^me un satyre, emportant sur son poitrail plastronné une nymphe lascive. Le divan circulaire du fumoir tanguait de corps écroulés, de membres mêlés, de ventres confondus, grouillait de seins, d'épaules, d'échinés, de flancs, de jambes gigotantes, de bras reptiliens, tressaillait de fouillements, de palpaticns, de gestes plongeants, dans une priapée énorme et singulière. Ivre-mort, un capitaine de cuirassiers gisait étalé devant la statue de Diane, un pot de fleurs entre les bras. Une cohue battait le vestibule, envahissait Tcscalicr qui montait aux chambres, celles-ci au nombre de seize, distribuées huit par huit entre les deux étages. De nouvelles femmes en descendaient, poudrées de frais. Il provenait de là-haut toute une bacchanale de remuements, de craquements de meubles, de gloussements, de grognements, de soupirs, de rires, de halètements, de glouglous d'eau et de heurts de porcelaines, que striait parfois un cri strident de fille ou un juron retentissant de reître. Immonde et turgescent, le fîot graveleux roulait partout, écumant et mugissant du haut en bas de la maison, couvrant le rez-de-chaussée, refluant dans le cabaret du devant et jusque dans la salle commune, où l'on entendait la voix rêche du D' Wetzei se disputant ignoblement avec sa tenancière M"* Maiie :

— Je vous dis que vous me volez... Voyons, combien de bouteilles de Champagne hier soir?... Non, non, c'est impossible... Vous me volez!... Je finirai par vous foutre à la porte!... Combien dites-vous?... Cent cinquante

hommes?... Je vous répèle qu'ils ne doivent pas rester en haut plus de cinq minutes chacun... Vous dites?... Parfaitement, qu'ils se déboutonnent avant!...

Notre arrivée avait fait sensation. L'entrée titubante de von lena et surtout celle à peine moins tumultueuse du prince de Holienzollern-Sigmaringen soulevaient un roulis d'enthousiasme. On criait : « Vivat Hohenzollern!... Flamberge au vent!... » Le fez de Zekki-Pacha n'avait pas un moindre succès. Le Turc eut aussitôt deux odalisques pendues à son uniforme kaki.

— - C'est un pacha à trois queues!

— Combien as-tu de femmes dans ton harem, chéri?

— T'es pas eunuque, au moins?

Zekki-Pacha jurait, par Allah, qu'il n'était pas eunuque et qu'il allait en administrer la preuve séance tenante.

Dans la salle à manger, nous trouvâmes le prince de Schaumbourg-Lippe, le héros de la journée, déjà attablé, qui continuait la bombance de l'Auto-Korps, sa croix de l'ordre « Pour le Mérite » au cou et une femme sur chacun de ses genoux. Il avait comme partenaire le comte von Sturg, hippopotamien et gargantuesque, qui lui tenait valeureusement tête. Le prince de Hohenzollern et von lena s'installèrent aux deux autres côtés de la table, et à eux quatre, avec une demi-douzaine d'hétaïres, ils remplirent la pièce de leur corpulence, de leur gueulardise, de leurs rots et de leur truculente paillardise.

Archi-bondé, le lupanar ronflait maintenant à toute débauche. Une épaisse atmosphère de mets, d'épices, de vins, d'essences, de fum.ées tabagiques, d'odeurs d'aisselles et de sexes obnubilait les têtes et tourmentait les cer-

veaux. Je commençais à me sentir assez mal à l'aise et passablement écœuré.

Un petit signe de von Werthau et quelques mots murmurés par lui attirèrent mon attention sur deux ou trois officiers à mine discrète et à l'allure sobre, qui paraissaient inspecter d'un œil observateur ce qui se passait. C'étaient des bcnimes de Bauer, le directeur de la police secrète. Voyant que je comprenais :

— Parfaitement, m.e dit le baron.

Nous étions mouchardés. Les inspecteurs semblaient être au mieux avec quelques-unes des femmes. Je devinai que les malheureuses, non contentes d'être réduites à l'état de courtisanes du plus bas étage, servaient encore d'indicatrices.

Mais c'est en vain que je cherchai à scruter sur ces visages féminins ce qui se cachait sous leur fard et ce que pouvaient laisser échapper leurs yeux peints. Jusqu'à quel point ces Françaises se rendaient-elles compte de leur déchéance? En souffraient-elles? en avaient-elles honte? Etaient-elles intérieurement pleines de rage ou de désespoir? C'est ce qu'il me fut impossible de discerner. Toutes, plus ou m.oins soûles, remplissaient leur rôle abject avec soumission, zèle et déportement. Il n'était pas plus facile de distinguer entre les professionnelles de la galanterie et celles qui avaient pu y être récemment contraintes par la force, la menace, la ruse ou l'épouvante de la misère et de la faim. Les assauts innombrables d'hommes qu'elles avaient subis, la rapidité d'adaptation propre aux femmes, i'entvaîneincnt, l'alcool et la contagion du vice les avaient toutes marquées du m.ême sceau d'ignominie, roulées dans la même boue de dépravation, pétries de la même tu^piSude et fait d'elles les mêmes

filles de joie. Toutes cepen<^ant étaient jolies, quelqueswnçs très jolies, dans leur infamie. Toutes étaient jeunes. L'une d'elles, un« brune aux gestes encore enfantins, ne devait pas avoir plus de quatorze ans.

Une tristesse immense m'envahit et je fus pris tout à coup d'un a^reux étourdi ssement à ia pensée que Juliette pouvait se trouver dans une maison pareille, livrée à la bestialité atroce du soudard germ.anique.

A ce moment je vis, à ma grande stupéfaction, descendant l'escalier au milieu d'un décKaînem.ent de rires inextinguibles, une femme étrange, l^eaucoup plus grande que les autres, aux courts cheveux blonds tout frisés, sans seins, le torse transparaissant sous une gaze flottante, jambes nues et en tutu de ballerine. Ahuri, j'eus peine à reconnaître dans cette funambulesque apparition le comte Max von Kubitz, le grand dolichocéphale blond en personne, travesti en danseuse. Outrageusement maquillé, la moustache fixée sous une lèvre postiche, plâtré, grimé, passé au koheul et soigneusement épilé, des bagues aux doigts, des bracelets aux biceps un collier de corail rose tombant sur la gorge légèrement bombée, il s'avançait en virevoltant, se trémoussant équivoquement, se répandant en grâces suspectes, lançant des baisers, des œillades, décochant de tous côtés la mimique scurrile de ses gestes obscènes et ambigus...

Aussitôt qu'il me vit, il se jeta sur moi avec extravagance :

— Hering, mon chéri!... Enfin, je te retrouvel... Viens mon amour!... mon âme!... Je t'aime, je t'adore, je suis à toi!... Chéri, monte avec moi!... Je serai bien gentille!...

D'homériques éclats de rire saluèrent cette déclaration*

Tout iTOiîteux et encore plus en colère, je le repoussai vîblemment et je lui criai, employant le langage du lieu :

— Fichez-moi la paix!..» Je ne veux plus rien savoir de vous, ordure!... Vous n*êtes qu'une tapette!,..

Sur quoi je me disposai à partir. Ma montre marquait cinq heures et demie. Il était temps d'aller à mon rendez-vous.

Mais, au même instant, un remous se produisit. De? hourras avir '-> s'élevèrent* Des voix acidulées de fcmmei s'écrièrent :

— Tiens, voilà Gugusse!,.. V'ià Zigomarl... Le petit voyou!... l'apache!... le sale gosse!...

Son Altssr.e Impériale le Kronprinz allemand faisait son entrée dans le bordel.

îl paraissait dans un état d'irritation extrême» nerveux, tremblant, blême de rage :

— Où est le D"^ Wetzeî?... Je veux voir le D' Wetzelî... Qu'on aille me chercher im.médiatement cette fripouille de Wetzel!...

Mais Wetzel accourait, était là, suivi de la grosse silhouette dodelinante de M""" Marie, sa maquerelîe,

— Qu'est-ce qu'il y a. Altesse Impériale?... qu'y a-t-il donc?...

— Ce qu'il y a... Ce qu'il y a... Il y a qu'elle m'a posé un lapin!...

— Qui?...

— Gabrielle.

— Gabrielle vous a... Ce n'est pas possible. Altesse Impériale!... Elle vous a... Elle n'était donc pas à la Friture?...

— Elle n'y était pas... Elle n'y est pas venue... Je l'y ai attendue inutilement pendant deux heux-es...

— « Incroyable I...

— . ^«n» Claudot a été la chercher partout... chez ses parents... en ville... chez sa sœur... Introuvable!... Où est-elle?...

— Je n'en sais rien.

— Où est-elle? répéta le Kronprinz d'une voix plus aiguë.

— Je vous affirme. Altesse Impériale, que je n'en sais absolument rien.

— Elle est ici!

— M"' Beurier n'est pas ici.

— Vous mentez!... Elle est ici!...

— Mais, nom de Dieu, Altesse Impériale, je vous dis qu'elle n'est pas là!... M"" Beurier n'a pas foutu le pied ici depuis que son papa a été foutu dehors!

— Ça, c'est la pure vérité, crut devoir confirmer, toute haletante d'émotion. M"* Marie. On n'a pas vu la Gabrielle Beurier depuis cette affaire. Je vous le jure, mon prince, sur tous les Saints du Paradis!...

— Alors, merde!... glapit le Kronprinz.

Et, furieux, il se lança à travers les salons, en crachant par saccades toute une série de :

— On se fout de moi!... on se fout de moi!...

Mais sur le seuil de la salle à manger, il recula. Les quatre énormes soupeurs, vautrés et pantelants, offraient un chaos indescriptible. Le prince de Schaumbourg- Lippe, gisant comjne un porc sur le tapis, une bouteille à la main, une femme sur la panse, souillait de vomissures violettes l'émail bleu de sa croix « Pour le Mérite ». Le prince de Hchenzollcrn, le mufle barbouillé de sauce, bafouillait une litanie ordurière. Comateux et flatulents, von Sturgh et von Icna confondaient leurs hoquets, leurs

LE «OCJCHER DE VERDUN 40 f

renvois et leurs écroulements. Une bacchante nue trônait sur la table, une rose entre les cuisses.

On entendit vagir deux gargouillements informes :

— Mon neveu!...

— Mon cousin!...

Le Kronprinz m*aperçut alors :

— Allons, foutons le camp ! me jeta-t-il. Je me précipitai sur ses pas.

Il sortit conmie un fou de la maison Beurier, devenue le Kaiserliche Puff, en proférant toujours son :

— On se fout de moi!...

Il s'engouffra dans son automobile, qui attendait devant la porte des officiers, et lança au cKauficeur :

— Au Grand Etat-Major!

Je n'eus que le temps de m'y jeter à sa suite. La voiture démarrait. Le Kronprinz était dans une crise d'exaltation et d'exa^'pération presque inquiétante.

— Oui, bégayait-il, tout le monde se fout de moi!... Les femmes, les hommes, les princes, les généraux!... Ils se foutent de ma gueule!... Cochons! salauds! bandits!... Tous plus crapules les uns que les autres!... J'en ai assez, nom de Dieu !... D'abord, je veux qu'on me débarrasse de ce pion de Schmidt von Knobelsdorf !... Il me tient en lisières!... Je vais exiger de Falkenhayn qu'il me foute un autre chef d'Etat-Major!... On ne me respecte pas!... On me traite en collégien!... A commencer par mon père... Ah! celui-là, quand je l'enterrerai, ce sera une riche affaire!... On pourra rire!... Toutes ces gouapes n'en mèneront pas large!... Mais je n'attendrai pas j\i3que-làî... J'en ai assez!... Verdun!,,, ils ne m'ont pas consulté une seule fois pour ce sacré Verdun!... J'avais des idées... S'ils m'avaient laissé les sortir, Verdun serait

pris depuis longtemps!... AK! les taupes, les idiots!... Mais tout doit avoir une fin!... Je vais me montrer!... Je vais leur faire voir qui je suis!... qui je suis, moi, le Kronprinz de Prusse!... Assez, crapauds!... je suis là, nom de Dieu!... Je suis là, bougres de salauds!... je suis là... C'est moi, le Kronprinz... l'Empereur de demain... l'Empereur d'Allemagne, de France et d'Italie... l'Oint du Seigneur... le nouveau Charlemagne... l'héritier du Saint-Empire Germanique et Romain!... A genoux, vermine!...

J'écoutais ces stupéfiantes divagations, transi d'efFroi et cloué d'horreur.,

La voiture longeait le square de la gare. Elle passa devant la villa Corneau, la résidence de l'Elmpereur, contourna l'hôtel Terminus, suivit l'avenue de Mézières, dépassa l'Auto-Koips, arriva au monument des Ardennais tombés pour la Défense du territoire en 1870, prit à gauche sous le chemin de fer d'Hirson, s'engagea dans le boulevard des Deux- Villes, puis dans la rue du Faubourg-d' Arches. Elle traversa, en ralentissant, le pont de pierre sur la Meuse, dont l'arche centrale, rompue par les Français en 1914, avait été réparée par notre génie. Du pont, la vue découvrait la belle préfecture^ des Ardennes, siège de l'Etat-Major général des Armées en campagne, ses deux façades sur la rivière, ses pavillons à balustres, son grand escalier extérieur, sa terrasse en parc, ses beaux ombrages d'ormes de pins et de saules; à droite, dans les verdures d'un jardin public, on eatrevoyait la statue du chevalier Bayard, défenseur de Mézières contre les Impériaux.

Puis l'automobile parcourut la rue d'Arches, vira à gauche par la rue de la Préfecture, vint déboucher sus

la place d'Armes, devant la façade sud du palais. Le vaste et pompeux édifice présentait de ce côté, entre les énormes bastions ceinturés de fossés de la citadelle, les vieux hôtels à perrons et les plata»es de pleine venue, la noble architecture de trois corps de bâtiments du XVni^ siècle entourant une belle cour d'honneur carrée, qui se fermait, sur la place, par une superbe grille entre pilastres, décorée de deux pavillons-gloriettes du XVII® siècle. L'aile de gauche, qui avait sa grille et sa cour particulières, était la résidence du général von Falkenhayn. C'est là que nous entrâmes.

Sautant de voiture, le Kronprinz, que j'avais peine à suivre, s'engouffra fébrilement dans le vestibule, où la garde n'eut que le temps de rendre les honneurs. Nous escaladâmes un large escalier intérieur aux dalles de marbre, qui nous conduisit, au premier étage, à l'entrée d'une longue galerie remplie de plantons, dont nous parcourûmes environ la moitié. Puis le Kionprinz ouvrit une porte et nous nous trouvâmes dans une pièce assez étroite, qui servait d'antichambre au cabinet de Falkenhayn. Deux portes s'y faisaient vis-à-vis. Celle de gauche, sur laquelle se dirigea le Krenprinz d'un pas précipité, était gardée par une sentinelle, baïonnette au canon.

— On ne passe pas.

— Brute, sais-tu qui je suis?

- — On ne passe pas.

— Je suis le Kronprinz !

— - On ne passe pas, fit la sentinelle en croisant son arme. Son excellence le général von Falkenhayn est avec Sa Majbsté l'Emî^ereur.

Grinçant des dents, îe KronprLnz pirouetta d'un demitour, ea grommelant :

— Nera de Dieu de nom de Dieul... On continue à

se foutre de moi!...

Puis, avec un jappement de fureur, il se j«ta sur la porte de droite, qui n'était pas gardée.

Nous pénétrâmes dans une grande et magnifique salle, dont les trois hautes baies, tendues de rideaux rouges et séparées par des panneaux de glace, donnaient sur la cour d'honneur. Autour d'une longue table étaient disposés quatorze fauteuils de damas jaune. Une cheminée monumentale, des boiseries Louis XV, des lustres Empire, deux Gobelins, un admirable cartel au vernis Martin et quelques grands meubles de style solennisaient l'aspect de ce lieu somptueux. Un tapis d'Aubusson couvrait le parquet. A l'autre extrémité, une porte ouverte laissait entrevoir en enfilade, dans la pénombre de rideaux fermés, le clair-obscur d'un salon d'apparat.

Nous étions dans la salle où la Direction Suprême de l'Armée tenait ses conseils de guerre.

Elle était immense et vide de toute présence humaine. Ou du moins nous n'y aperçûmes tout d'abord personne. Mais, au bout d'un instant, nous distinguâmes, à demi masquée par le rideau de la fenêtre la plus éloignée, une haute et maigre stature d'homme qui, regardant immobile la cour d'honneur et nous tournant le dos, ne nous présentait qu'un long manteau blanc, surmonté d'un casque à pointe d'où sortaient quelques mèches blanches.

A l'approche de nos pas, l'homme au manteau blanc se retourna. Je tressaillis. Une tête de mort se déchamait sous le heaume à l'ancienne mode. Les vertèbres du cou étaient prises dans un hausse-col rouge brodé de feuilles de chêne. Deux bâtons d'or se croisaient sur la torsade

des pattes d'épaules. Le métacarpe gaucke reposait dans la coquille d'une énorme épée.

Haeselerl... Ce spectre rodait donc partout?...

La voix aigre du Kronprinz le salua :

Eh bien!... Vous voilà content, maréchal!...

Quelle guerre!...

La tête de mort s^anima. La mâchoire s'ouvrit, craqua et ces mots en sortirent comme un clappement de cliquette :

— Je ne suis pas content.

Pas content?... Et pourqoi?... Vous l'avez, votre

guerrel... Et elle dure!... P' juillet 1916... bientôt deux ans... Espérez-vous encore vivre assez vieux pour en voir la fin de vos yeux?...

Les orbites flamboyèrent. La mâchoire articula :

Je ne Tespère plus. Mais ce n'est pas ma guerre.

C'est la vôtre. C'est celle de votre génération. Et vous ne savez pas la mener.

Parbleu! avec des fantoches comme Falkenhayn,

Knobelsdorf, Gallwitz. Lochow. Mudra...

— Et vous?

Et moi?... Est-ce que j'ai la moindre part dans ce

qui se passe?... Je n'en suis pas responsable!... Je m'en lave les mains!... On ne m'a jamais rien laissé faire!...

— C'eût été du propre!...

Qu'est-ce que vous dites, monsieur le maréchal von

Haeseler? s'écria, pâle de rage,. le Kronprinz.

Je dis. Altesse Impériale, que vous n'êtes qu'un

gamin et qu'il ne vous appartient pas de bafouer des généraux, qui, si inférieurs qu'ils soient à leur tâche, vous dominent cependant de toute la hauteur de leur savoir et de leur conscience!... D'abord, que faites-vous

406 LE BOUCHER DE VEimW

ici?...' D'oîi sortez-vous?..* Pourquoi n'êtcs-vôus pas à votre quartier général de Stenay?... Ou mieux encore, à votre poste de commandemeRt, sous le feu?

— Vous plaisantez!... Souscrire aux erreurs de ces incapables!... aller les sanctionner sous le feu!...

— Parfaitement. Quand on n'est pas apte à exercer un grand commandement, on en prend im petit, et Ton va au besoin jusque dans les tranchées.

— Me faire tuer!...

— Vous préférez faire tuer vos soldats... et vous en laver les mains!...

— Je vous interdis de me parler sur ce ton» monsieur le maréchal!

— Je prends le ton qui me convient... celui que me confèrent mon âge... et mon grade, monsieur le générallieutenant !

— Ah! ah!... ah! ah!... c'est ainsi?... crécella le Kronprinz, se démenant comme un guignol agité par une main en colère. C'est vous, vieux fo^ile, qui prétendez me faire la leçon?... A qui la faute, demandez-vous, si nous piétinons encore sous les murs de Verdun?... A qui la faute, monsieur?... Eh bien, je réponds : A vous!... Oui, à vous!... C'est votre plan qui a été suivi, votre plan qui a été mis à exécution... On a attaqué par la rive droite, selon le plan que vous aviez fait vous-m.ême jadis... C'était une grave faute militaire, une aberration!... C'est par la rive gauche qu'il fallait attaquer!... Tel était mon avis, et s'il avait été pris en considération, plutôt que vos radotages, neus ne serions pas aujourd'hui où nous en sommes!..-. Vous cherchez des coupables?... Le coupable, c'est vous, monsieur le maréchal !

— Polisson!... Mon plan avait été fait à une autre

Lx , 407

époque, dans d*autre» circonstances et pour d'autres honîmes que vous!... De mon temiss, monsieur, avec le dixième de ce que vous avez déjà sacrifié, nous avions pris Paris. Quand le prendrez-vous, chétifs avortons?... Quand ferez-vous votre entrée à Paris, prince Wilhelm de Prusse, Altesse Impériale, petit cabotin, fils de cabotin?...

— Vous insultez l'Empereur!...

— J'insulte ceux qui mènent l'Allemagne à l'abîme l

— Misérable vieillard!...

-— Votre entrée à Paris! continua le maréchal dans un rictus terrible, tandis que je tremblais de tous mes membres. Votre entrée à Paris!... Laissez-moi rire!... L'entrée à Paris, c'est moi qui l'ai faite!... Je suis entré à cheval avec nos régiments victorieux dans la capitale de la France. Nous avons passé sous l'Arc de Triomphe, nous avons défilé dans les Champs-Elysées, nous avons campé sur la place de la Concorde... L'entrée à Paris, je l'ai faite. Vous ne la ferez jamais!

— Cesse de croasser, sinistre oiseau de malheur!

— Quand tu te tairas toi-même, jeune geai!... Où sont-ils tous ceux qui ont f^iît l'Allemagne? Je suis le dernier. C'étaient des hommes. Des honmies! Nous avons vaincu en six mois; en six mois, nous avons rais la France à genoux. C'est qu'il y avait là votre inoubliable arrièregrand-père, Guillaume-le-Preux; il y avait là votre grand-père, Frédéric-le-Noble, alors Kronprinz de Prusse, comme vous, mais qui commandait toute une armée, lui, et réellement, Frédéric-Ie-Noble, dont votre père a plus tard souhaité la mort, s'il ne l'a pas hâtée; il y avait là vetre grand-oncle, le hussard rouge, le terrible Friedrich-Karl; il y avait Bismarck, le chancelier de fer, qu'à peine monté sur le trône votre père renvoyait comme

un laquais; il y avait Moltke, Moltke, le grand, pas le petit. l'abattu de la Marne, c^orame vous allez être Tàbattu de Verdun, après en avoir été le boucher... Voilà ceux dont j'étais le compagnon d'armfes!... Saluez leurs ombres!... bien bas!...

Le Kronprinz écumait.

— En m' insultant, en insultant mon père, sénilc drôle, c'est eux tous que vous insultez aussi... eux« mes ancêtres!

— Tes juges!

Alors, la fureur du petit Hoheftzollem ne connut plus de bornes :

— Momie infâme, je vais te rentrer dans ta gorge cadavéreuse tes éructations de félon!

Et, à ma suprême épouvante, je le vis s'élancer le poing haut sur l'impitoyable revenant de 1870, tandis que le vieux Gottlieb, d'un geste macabre de sa dextre squelettique, dégainait à demi son épée.

A ce moment, la porte s'ouvrit, celle par laquelle nous étions entrés, et l'Empereur apparut.

Il était suivi par le chef de l'Etat-Major général des Armées en campagne, l'homme que j'avais déjà vu une fois au conseil de guerre de Dun-sur-Meuse, le général Erich von Falkenhayn.

Le Kronprinz se retourna d'un bond :

— On outrage l'Empire ! hurla-t-il. On outrage l'Empereur! On outrage le Kronprinz!... Que Votre Majesté veuille châtier le...

Mais il s'arrêta net, pétrifié, tellement l'aspect des deux survenants était eJïrayant. Ravagé, décomposé, vert, l'Empereur était agité de tressaillements convulsifs; les yeux étaient hagards et les mouslaches retombantes; il tenait à la main une liasse de papiers qui tremblait^

Derrière lui, exsangue, livide, sous ses cheveux cendrés en forme de perruque, le général von Falkenliàyn semblait une figure de cire.

— Qu*y a-t-il? s*eflFara le Kronprinz.

Un trémolement sourd s'exhala de la bouche contractée du Kaiser :

— Nous sonunes violemment attaqués, depuis ce matin, sur la Somme, par des forces considérables.

Un instant de stupeur plama. Puis on entendit le grincement du maréchal von Haeseler qui demandait :

— Une oflFensive emglaîse?

— Anglaise... et française, répondit Guillaume II.

— Et française?...

— Le XX® corps, le I" corps colonial, le XXXV* corps, en liaison avec deux armées anglaises.

— Les Français sont encore assez forts pour avoir pu jeter trois corps d'armée sur la Somme?...

L'Empereur souleva un bras droit accablé.

— Alors... et Verdun? râla le Kronprinz.

— Verdun!... Verdun!... gémit le Seigneur de la Guerre.

— Verdun!... sonna comme un glas l'écho désespéré de Falkenhayn.

La tête de mort du feld-marécha! grimaça étrangement; les orbites lancèrent une dernière lueur; la mâchoire crissa, s'entr' ouvrit, et il en sortit une voix d'outre-tombe, qui proféra :

— Vous êtes perdus.

Puis le squelette s'enveloppa de son grand manteau blanc comme d'un linceul et s'éloigna lentement dans le cîair-obscur du salon d'apparat, sa lourde épée traînant à terre avec un bruit de chaînes. Et il me sembla qu'il

4)0 LE lOUCHER DE VERDUN

emmenak derrière lui, dans le sillon de s©n suaire:, toute une suite de fantômes. C'étaient Guillaume I**", coiffé du casque d'infanterie, poussiéreux, ridé et parcheminé, les favoris et la moustache chenue autour du petit menton rasé; Frédéric III, douloureux et idéaliste, sa grande barbe flottant sur les bandages de son cou; Friedrich-Karl» le Prince Rouge, avec son énorme moustache et son harnachement sang'lant, l'attik sur l'épaule et îa fiamnae au bonnet; Bismarck, colossal et métallique, la cuirasse au torse et l'aigle sur le casque; Moltke, décharné et sépulcral, comme Haeseler lui-m«ne, ratatiné, sec, glabre, la casquette en drap bleu et à bandeau écarlate sur le crâne... Et tous s'enfoncèrent, disparurent graduellement dans la pénombre des grandes tapisseries aux couleurs éteintes, tandis que les deux derniers Hohenzollern, le père et le fils, le Kaiser et le Kronprinz, pâles, claquant des dents, la bave et la rage à la lèvre, se dévisageaient avec horreur et haine, comme prêts à se jeter l'un sur l'autre.

Je ne sais si le Kronprinz finit, ce soir-là, par retrouver sa belle. Pour ce qui me concerne, après la terrible scène à laquelle j*avais eu le triste privilège d'assister, il ne fut plus question du souper où j'avais été convié et je n'eus pas l'avantage de faire la connaissance de Gabrielle Beurier. Je revins seul à Stenay, par le train, et le lendemain matin, à dix heures, je me présentais au Quartier général afin de recevoir les instructions dont le général Sclimidt von Knobelsdorf avait à me charger pour le Kommando de Damvillers.

Il me les confia sous forme d'un volumineux dossier que j'avais mission de remettre en mains propres au chef d' Etat-Major du général von Lochov/.

Je trouvai le général Schmidt von Knobelsdorf plus soucieux encore que la veille. Je compris alors que, tandis que personne encore, à Stenay, ne savait rien, lui seul, par sa conversation téléphonique avec Mézières, avait connu dès le matin l'offensive franco-anglaise et dû prendre dans les vingt-quatre heures, sous les directives de Falkenyahn, les déterminations qui s'imposaient et dont je portais sans doute une partie au poste de commandement de Damvilîers. Je compris aussi, quelque temps plus tard quand l'attaque eut pris toute son ampleur, que la journée que j'avais passée à Charîeville, et qui s'était ter-

412 tï BOUCHER DE VERDUN

minée 551 dramatiquement par Taltercation entre le Kronprînz et le vieux maréchal von Haeseler, était le premier jour de la bataille de la Somme.

Les conséquences ne tardèrent pas à s'en faire sentir sur notre front. Non seulement celui-ci cessa graduellement d'être suffisamment alimenté en troupes fraîches, mais encore il dut se dégorger d'une portion de ses effectifs, que des nécessités impérieuses faisaient diriger d'urgence du côté menaçant de la Picardie. Toute attaque de grand style nous fut désormais interdite et nous dûmes nous borner à maintenir les positions jusqu'ici conquises, que nous occupions d'ailleurs fortement.

La seule conquête nouvelle qu'en ces jours néfastes eut la gloire d'enregistrer notre vaillant Kronprinz fut celle, certaine et définitive cette fois, de Gabrielle Beurier. Nous apprîmes ce fait d'armes par les racontars de casinos, car l'aventure, comme l'on pense, faisait grand bruit. Lmpatienté des tergiversations de la belle enfant, Willy avait pris le parti de la faire purement et simplement enlever par les soins de la Claudot et de son « Criminel », le policier Klein, et de l'enfermer dans un appartement de la rue Jean-Jacques-Rousseau, à Charleville, sous la surveillance d'une duègne, la dame Hénon, qui avait à lui fournir des rapports quotidiens sur sa conduite. Le policier Klein s'était en même temps chargé de terroriser les parents de la nouvelle favorite, le couple Beurier, menaçant de les faire déporter en Allemagne à la première velléité de récalcitrer. Aussi voyait-on le père Beurier, le tenancier médiatisé de la maison de la rue de la Gravière, rôder comme une âme en peine dans les cafés de Charleville et sous les arcades de la place Ducale, aborder ses amis ou ses anciens clients, contant à qui

voulait l'entendre le détail de son affaire, récit qui se terminait invariablement par cette exclamation :

— Et dire que moi, un honnête homme, je suis le beau-père de cette canaille!...

Mais la chronique de la cour de Prusse, pour captivante qu'elle fût, ne réussissait pas à me distraire de la perpétuelle préoccupation qui obsédait ma pensée, angoissait mes jours et tourmentait mes nuits. Qu'était devenue Juliette? Je n'oubliais pas que le baron von Werthau m'avait promis d'interroger à ce sujet le major Bauer, chef de la police secrète, et il me tardait de le revoir, afin de connaître le résultat de sa démarche. Sans trop m'étonner qu'il ne m'en informât pas par lettre, vu le caractère délicat de cette affaire, je ne laissais cependant pas d'être surpris qu'il ne m'en entretînt pas au moins par téléphone, ce dont je n'osais d'autre part prendre moi-même l'initiative. Mes fonctions, il est vrai, m'appelaient souvent à Stenay; mais, deux fois déjà, je m'y étais rendu sans avoir pu rencontrer le baron. J'évitais toujours de paraître au casino de la Krausestrasse, dont le sentiment du ridicule dont je m'étais couvert m'interdisait l'accès; je fuyais également le Château, où d'ailleurs je n'avais pas à me montrer, en l'absence <i'uRe invitation expresse de Son Altesse Impériale.

Vers la fin de juillet, j« vis enfin von Werthau. Je le trouvai dans im des bureaux de l'Etat-major, comme je sortais de chez le général Schraidt von Knobelsdorf. Il me serra la main d'un air assez distant, puis, sur mon regard interrogateur, il se décida à me prendre à part dans une antichambre solitaire.

— J'ai vu Bauer, me dit-il.

— EJa, bien? fis-je avec un tremblement de cœur.

— Eh bien, que croyez-vous qu*ii m'ait dit?

— Est-elle vivante? murmurai-je.

— Je ne sais pas.

— Coniment, veus ne savez pas si elle est morte ou vivante, où elle est, ce qu'elle est devenue?

— Je l'ignore.

— Alors Bauer...

- — Bauer s'est refusé absolument à me donner le moindre renseignement à cet égard.

— Et vous n'avez pas insisté?

Von Werthau répondit avec ime gravité énigmatique :

— Je n'ai pas pu insister.

— Pourquoi?

Le baron me regarda dans le blanc des yeux, puis après un silence :

— Savez-vous, articula-t-il pourquoi M"* Rossignol a été arrêtée?

— Mais, dis-je, pour les motifs qu'on a donnés, je suppose... de prétendus signaux qu'elle aurait faits aux aviateurs... un prisonnier évadé qu'elle aurait caché chez elle...

— Veus ne savez rien d'autre?

— Rien.

— Vous croyez que ce sont les seules raisons, les véritables raisons qui ont motivé son arrestation?

— Je n'en connais pas d'auties, fis-jc tout pâle.

De nouveau il me considéra longuement, il me scruta profondément, comme pour essayer de se rendre compte, de discerner si je ne savais réeflement rien de plus, ou si je conna-issais ce qu'il savait lui, ce qtie Bauer avait dû finir par lui confier dans le plus grand secret.,

LE BOUCHUl DE VEKDUN 415

Je soutins dans un malaise extrême son regard pénétrant.

Puis il prononça lentement, sans que je susse s'il avait oui ou non compris et vu ce qui était en moi :

— Il y a des choses qu*il vaut mieux ne pas approfondir... Il y a des choses qu'il faut laisser sans solution dans l'ombre et le mystère... Croyez-m'en, demeurez désormais obstinément tranquille.

Il me tendit la main. Je crus voir flotter dans ses yeux une buée d'émotion. Nous nous séparâmes avec une apparente froideur.

Je ne l'ai jamais revu.

Je n'étais pas assez sage pour me ranger au prudent conseil du baron von Werthau. Mes sources d'information n'étaient pas toutes épuisées; il m'en restait une, une seule, des plus dangereuses et que je m'étais bien promis de ne pas utiliser, mais qu'il me fallait pourtant me résoudre à essayer, si je ne voulais pas abandonner tout espoir de savoir quelque chose. J\ restait Klein, le sinistre Klein.

J'hésitai toutefois pendant quelque temps à m'adresser à lui, si grande était la frayeur qu'il m'inspirait, si forte la répulsion qu'il me causait. Mais mon besoin, mon avidité de savoir étaient tels, fût-ce pour m'c^ondrer ensuite de détresse que, surmontant répugnance et terreur, je me résolus à risquer le périlleux entretien.

Un matin q^ie je me t?eu%'ais de nouveau à Stenay, j'allai voir Le psiiaier à son 'sureau, sous prétexte de lui f-aÎTe timbrer uu sauf-conduît de service^

Tandis qu'il me visait ma pièce, j'observais sous son

416 LE BOUCH£K £»X V£&ODN

petit chapeau vert son nez camus et son affreux rictus d'hyiène, me demandant comment j'allais aborder la conversation.

II releva sur moi ses féroces petits yeux gris rayés de jaune. Je me sentais (^éjh. noyé dans un flux de perplexité.

— Eh bien, me dit-il, monsieur le premier-lieutenant, avez-vous une nouvelle maîtresse?

Je saisis avec empressement la bouée qu'il me jetait lui-même.

— Je n*en ai pas, répondis-je du ton le plus enjoué et le plus indifférent qu'il me fut possible de feindre. Je n'en ai pas, monsieur Klein. Je ne suis pas si pressé. Je vous avouerai même que je ne serais pas fâché d'apprendre tout d'abord cù a disparu l'autre.

Les féroces yeux rayés s'injectèrent de perfidie.

— Monsieur le premier-lieutenant Herirî^. après ce qui vous est arrivé, votre curiosité me paraii: tout à fait déplacée. Vous vous êtes conduit dans toute cette histoire comme un naïf, pour ne pas dire comme un imbécile. Je le sais, et c'est ce qui vous a sauvé. Vous avez joué le rôle d'une dupe entre les mains de cette Française. Votre innocence était tellement flagrante que, malgré certaines circonstances vraiment fâcheuses pour vous, je n'ai pas voulu vous impliquer dans cette affaire. Mais, prenez garde, monsieur le premier-lieutenan?; tiering : si vous vous intéressez encore à cette fille ii pourrait vous en cuire. Des coïncidences accablantes vous compromettraient irréparablement. Ne cherchez jamais à savoir ce que Juliette Pvossignol est devenue, je vous le défends.

— Et vous le savez?

— Je le saii.

— Dites-mci au moins...

— Rien.

— Est- elle morte?

— Rien.

— Par pitié, monsieur Klein... balbutiai-je, la tele perdue.

— Pas un mot de plus, ou je vous arrête.

Déjà sa main se tendait vers un commutateur. Une sueur froide m'envahit.

— C'est bien, fis-je. J'obéirai. Cette histoire est enterrée pour moi à tout jamais.

La main se détourna pour ae tendre de mon côté. L'œil rayé sourit.

— A la bonne heure. Et j'espère, monsieur le premier-lieutenant, que quand j'aurai le plaisir de vous revoir, vous m'annoncerez que vous avez une nouvelle maîtresse. Faites en sorte seulement, de préférence, que ce ne soit pas une Française.

C'est sur CCS mots que se termina mon entretien avec le policier Klein.

Que cette histoire fût enterrée pour moi, on pense bien que ce n'était là qu'un propos de défaite, consenti pour cause de force majeure. Elle le fut cependant en ce sens que je n'osai plus dès lors en parler à personne, ni prononcer le nom de Juliette Rossignol devant qui que ce soit. Enterrée, oui, mais dans mon cœur, où elle n'en demeura que plus vivante.

Seul désorm.ais à porter ce souvenir épuisant, mon existence se fit mystérieuse et secrète. Confiné dans l'obscr-' vance étroite de m.es devoirs militaires, je ne chercliai plus de distraction que dans le travail obscur du service. En dehors de l'assiduité laborieuse du bureau et

4Î8 LE BOUCHEfe DÉ VERDUN

de mes missions de liaison, je ne fréquentais personne, fuyant mes camarades, évitant les casinos, renonçant à tout plaisir comme à toute courtisanerie à Tégard de mes supérieurs. J'avais touché d'assez près aux régions les plus hautes de l'Empire pour n'avoir plus le désir de leur approche, ni l'illusion de leur prestige. La blessure profonde que j'en avais rapportée suffisait à occuper ma pensée et à nourrir ma sensibilité.

Mais si mon inquiète douleur se renfermait ombrageusement dans le plus intime de moi-même et me rendait farouche, elle ne rongeait pas jusqu'à la prostration les fibres de ma volonté. Je n'avais pas renoncé à retrouver Juliette. Il ne se passait pas de jour sans que je combinasse quelque projet la concernant ou que je me livrasse à quelque recherche. L'œil aux aguets, l'oreille aux écoutes, j'épiais tout ce qui pouvait me mettre sur une trace, si fugitive fût-elle. Conversations de soldats, propos de rouliers et de mercantis, racontars de cantines, d'offices postaux ou de couloirs de Kommandanturen, tout m'était bon. Je surveillais les gares, les centres d'évacuation et les convois de déportés. Le long des routes, je m'arrêtais à considérer les cohortes exténuées de travailleurs des champs ou, dans les chantiers et ateliers, les équipes hâves de civils qui s'épuisaient pour nous. Bien des scènes pénibles s'offrirent ainsi à mes regards et souvent je fus pris de pitié à voir tant de ces malheureux et de ces malheureuses, haillonneux, délabrés et à peine nourris soumis aux plus dures corvées, sous la brutalité et les sévices de soudards enragés.

Les prisonniers de guerre n'étaient pas les moins à plaindre, réduits à l'état de chiourme misérable et poussés, la baïonnette «la reins ou le bâton sur Téchine,

LE éOUCHER DE VERDUN 419

jusque sous les obus, pour y fouir teriacement le sol ou s'y déchirer les mains à nouer les (ils de fer barbelés. J'en vis un jour vingt qui, pour s'être refusés à travailler pour nous, subissaient la peine du poteau. Les vingt piloris dressaient dans la sérénité du matin, le long d'une lisière de bois, leurs vingt corps douloureux et contorsionnés. Chacun des suppliciés avait les chevilles et les poignets liés derrière le poteau; le poids du corps faisait pencher en avant la tête et le thorax. Les liens, formés de fort fil de fer, étaient munis d'un garrot de bois que l'on n'avait qu'à tourner pour serrer l'attache à volonté. Une demi-douzaine de soldats tortionnaires, préposés à la surveillance des condamnés, allaient de l'un à l'autre, musards et la pipe à la bouche, leur demandant de temps à autre s'ils se soumettaient et consentaient au travail. Sur leur refus, on donnait un nouveau tour de garrot. Je m'informai du temps que durait leur supplice. La plupart cédaient au bout de quelques heures. Quelques-uns le supportaient vingt-quatre heures. Trois de ceux que je vis étaient là depuis deux jours et deux nuits.

Ce triste spectacle me rappela le malheureux Pierre Lormeau qui avait connu ce martyre au camp de Wittenberg.

Mais j'avais l'esprit trop torturé moi-même pour pouvoir m' apitoyer longuement sur ces cruels excès de nos coutumes de guerre. Si je n'avais pas de garrot aux membres, j'avais le cœur pris dans un étau qui se serrait, lui aussi, de jour en jour. L'idée fixe de retrouver Juliette, l'obsession de ne savoir si je la retrouverais, ni dans quel état je la retrouverais, au cas où je reverrais d'elle autre chose qu'une tombe, tourmentait jusqu'à la

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souffrance physique ma pensée épouvantée. Les jours, les semaines passaient, et je n'avais pas recueilli un indice qui pût me fournir un espoir. Dieu restait sourd à mes prières, et le hasard, que je ne pouvais pourtant guère invoquer, ne paraissait pas mieux disposé.

J'eus cependant, une fois, une terrible émotion. Entre Beauniont et Ornes, non loin de nos anciennes tranchées, j'aperçus, au milieu d'une troupe immonde de fossoyeurs et de fossoyeuses qui enterraient des débris humains, une forme féminine sveîte et souple, animée de gestes qu'il me sembla reconnaître. Je crus que c'était elle. Le cœur disloqué, les yeux tendus, je m'élançai à travers les cadavres, les abats, les détritus pourris, les ossements. Cela sentait le chlorure de zinc et le phénol. Hélas! ce n'était pas elle. Je trouvai une jeune femme émaciée, précocement ridée, aux cheveux blanchissants, effarée de me voir arriver sur elle et prenant déjà une pose suppliante. Je la rassurai, mortellement triste. Elle me dit qu'elle s'appelait Josette Pastoureau et qu'elle était de Flabas.

— Ils m'ont pris mes deux enfants, qu'ils ont évacués avec leur grand'mère. Moi, ils m'ont gardée.

Je lui donnai vingt marks et je la laissai à sa lugubre besogne.

Ils avaient gardé Josette Pastoureau pour l'employer aux plus répugnants travaux. Un sort plus odieux encore aurait pu lui être réservé. Je songeai à ce que j'avais vu à Charleville. Je me rappelai le frisson que j'avais eu à la pensée que Juliette pouvait être enfermée dans une maison infâme. Fallait-il diriger aussi mes reciierches du cpté de ces parages abominables? Il le fallait. On me vit alors, pale, sombre, sinistre, franchii îei- seuilà hon-

teux du vîce et de la débauche, hanter les mauvais lieux, les antres de la prostitution, les salons de passe, les bouges, les cloaques les plus ignobles, me mêler, rôdeur hagard, aux déchaînements de la luxure et de l'orgie, au débordement de la fange et à tout le stupre de l'occupation. J'allai partout. Je visitai Sedan, Rethel, Vouziers, Montmédy, Spincourt, Etain. J'allai jusqu'à IVIetz. Rien.

Août s'était écoulé. Septembre était là. Les premiers brouillards, le matin et le soir, m.ontaient de la Meuse blafarde. A Dun, la m.aison des Lormeau, après avoir quelque temps servi de cantonnement, avait été annexée à l'hôpital de la mairie. Elle abritait maintenant des typhiques. Dun était toujours un lieu de grand passage de troupes; mais le mouvement n'était plus le même, s'opérant surtout du sud au nord ou dans la direction de la gare. La petite ville ne comptait plus qu'une cinquantaine d'habitants français.

La dernière fois que j'y passai, je lus cette affiche placardée à la Komm.andantur et sur un certain nombre de maisons :

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