‹ Le bouclier d'arèsChapitre 13 sur 26 · LES CAPTIFS · texte numérisé non relu

LES CAPTIFS

Nous que ta volonté foule comme la paille,

Dont les membres hideux, où l'ulcère s'écaille,

S'useront sur l'arête atroce des grès durs,

Pour bâtir, défiant le flot des temps futurs,

Qui vainement déferle aux pieds de ta mémoire,

L'indélébile Temple où siégera ta gloire ;

Dont les pleurs, goutte à goutte en l'ombre ensevelis.

Pourront creuser des trous dans les marbres polis,

Dont les os sont vannés au vent de ta colère,

Nous sommes, ô Faucheur ! ta gerbe et ton salaire.

Dédaignés par l'Esprit des exterminations,

Nous, le confus débris de trente nations,

Nous sommes, dans ta main qui nous pèse et nous juge,

Ainsi que les derniers échappés du déluge.

Nous vacillons au vent sous les fouets de la peur,

Kt notre vision garde encor la stupeur

Des nuits, où, porté par le souffle des armées,

Sur l'azur pavé d'or des villes enflammées,

Sur Arvad et Gebal, sur Zour, sombre vaisseau,

Le disque de Râman fulgura comme un sceau

De fer rouge, imprimé dans le ciel des Patries.

Courbant sous les fardeaux nos épaules flétries, Comme des ânes sous le bâton des âniers, Oubliant nos petits pourris dans les charniers, Nous nous engouffrerons dans la nuit des carrières : Nos ongles de nos doigts tomberont, et les pierres Prendront la forme avec l'empreinte de nos dos, La sueur fumera sur nos corps, et nos os Perceront la maigreur de nos chairs déformées. Des uns, dans la lueur des forges allumées, Près des fourneaux de brique enchaînés par le cou, Veilleront jour et nuit, hâves, le regard fou. Leur peau se séchera sous la chaleur des grilles, Et les rendra pareils, de la nuque aux chevilles.

A des cadavres noirs, embaumés, mais vivants, Si frêles, que leurs mains obéissent aux vents, Et que le sable fin, aux vagues nonchalantes. Ne garde même pas la trace de leurs plantes.

Leur mort ne salira pas même les pavés.

D'autres, l'orbite vide, avec les yeux crevés Et l'angoisse tendue en leurs gestes d'aveugle. Dans la stupidité lourde du bœuf qui beugle.

Sous les sangles de cuir brisant leurs reins ployés Tourneront le cylindre où les épis broyés Gémissent, comme sur la plaine blanche et rase. Les peuples et les rois que ta puissance écrase. D'autres encor, rivés au carcan, par milliers. Doreront de leur sang, pour tes hautains piliers, Les rocs démesurés arrachés aux collines.

Et, sur tes escaliers peuplés de javelines.

Où les chefs d'orient t'apportent leurs tributs. Où viennent effarés et peuples et tribus.

Où devant ton courroux le monde s'agenouille, Quand ton pied glissera sur des taches de rouille. Peut-être qu'en ton âme, ô Roi dominateur, Tu sentiras frémir et palpiter le cœur Des générations qui scièrent ses dalles Et leur pourpre humecter tes superbes sandales.

Ainsi nous dresserons dans Tazur radieux

Le mont où siégera la Gloire de tes Dieux,

Au bruit des fouets, au cri des pals, au son des chaînes,

Dans la sérénité des victoires prochaines

Et la clameur des vents noirs d'imprécations.

Dieux d'Asshour! vainqueurs des Dieux des Nations, De qui nos nouveaux-nés, écrasés sous les pierres, Ont vu passer la foudre au fond de leurs paupières, Dieux qu'assiège le flot des exécrations, Dieux d'Asshour ! vainqueurs des Dieux des Nations !

De nos temples rasés méprisant les symboles, Nous brisons devant vous nos trompeuses idoles, Qui, pour orner d'Ishtar le hautain piédestal, Vont crouler en monceaux d'ivoire et de métal. Cependant que, dans l'ombre et le néant voraces. Leurs cultes descendront, suivis du cri des races, Et reniés par nous, les pâles envahis.

Avec leurs dieux menteurs et qui nous ont trahis !

Page 1