LA TÊTE DE KYROS
Le désert est immense : une houle de pierres Vers le septentrion déferle en blanchissant, Et le jour acéré, qui brûle les paupières, Sur le roc calciné tombe resplendissant.
C'est rheure où le Touran, sol d'argile et de braise, Dans l'air mat où seul vibre un soleil desséchant, Fauve océan figé par un vent de fournaise.
Flamboie en plis de feu du levant au couchant.
Un silence à la mort pareil emplit l'espace ; La chaleur, qui descend de l'implacable ciel. Seule, fait éclater, comme une carapace, Les blocs étincelants de basalte et de sel.
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Les cavaliers de Tour, dans leurs cottes étroites, A l'ombre des chevaux en cercle agenouillés Les naseaux dans le sable et les oreilles droites Dorment sur leurs pavois que le sang a rouilles.
La tète sur Tarçon, le poing au cimeterre, Harassés, lourds de meurtre, ils se sont assoupis; Et leurs longs javelots, la pointe dans la terre. Montent dans Tair, pareils à de grêles épij.
Seule, en la vaste plaine uniformément nue, Une tente de peaux de buffles et d'aurochs Sur des épieux croisés se dresse, maintenue Par des cordes de poil et des quartiers de rocs.
De sauvages toisons et des haillons farouches Noircissent aux rayons du soleil carnassier, Et sur le seuil, où siffle un tourbillon de mouches, S'élève un pieu carré, garni de crocs d'acier.
Une tète d'un fer reluisant transpercée Est clouée au milieu du poteau meurtrier :
La moustache est pendante et de sang hérissée; La mâchoire est roidie, et, comme pour crier,
S'ouvre, hideusement tordue et convulsée Sur les muscles gonflés de ce visage blanc, Tandis que, sous la langue exsangue et retroussée, Le rire affreux des dents éclate, étincelant.
Goutte à goutte, la pourpre horrible de ses veines, Figée en flaque rouge, élargit lentement Son croissant d'écarlate et de fanges malsaines. Dans la poussière sèche et le sable fumant-
Sur le front jaune et dur et sur les tempes réches, Glissent de noirs rubis de boue entremêlés, Et les cheveux tressés gardent, parmi les mèches. Les repoussants fleurons des caillots violets.
Immobiles et droits, les grands pans de la tente, S'affaissent dans l'air chaud et le silence épais. Et la nue embrasée, en longs jets haletante.
Des torrides midis verse la lourde paix.
Mais dans l'ombre des peaux, sur d'énormes fourrures. Gît un blanc corps de femme, adorable et vermeil. Et des étendards, fiers comme des chevelures, D'une aurore de gloire éclairent son sommeil.
Sa gorge altîcrc bat et bombe son armure, Comme un couple d'aiglons qui dans l'aire s'endort, Sa lèvre fraîche rit, et son haleine pure Soulève à temps égaux son torse imbriqué d'or.
La masse de combat, de grands clous constellée, Chaude encor du massacre et du tumulte humain, A ses côtés repose, et sa main fuselée Enserre de ses doigts l'arc aux cornes d'airain.
Sur la belle amazone en l'ombre étincelante L'horrible tète rouge et qui voudrait crier Semble, dans la lumière atroce pantelante, Comme une sentinelle effrayante, veiller.
Celle qui sommeille est la Reine massagète, Tomyrîs, qui commande aux cavaliers de Tour, Dont le cimier d'argent dans la bataille jette Plus d'ombre que la nuit, plus d'éclairs que le jour
Et la tête pendue aux crocs noirs de la barre Est celle de Kosrou, le maître de l'Iran, Que les fils d'Iavan, dans leur parler barbare, Ont salué Kyros, seigneur et conquérant.
LE SACRIFICE D'HAMILKAR
LE SACRIFICE D'HAMILKAR
Le SufFète Hamîlkar gravit la rude pente Où l'autel consacré s'érige d'un seul bloc :
11 s'arrête et s'adosse à la haute charpente Du bûcher, où déjà le feu gronde et serpente, Et jette au ciel des monts la gloire de Molok.
La plaine d'Himera sous ses yeux durs s'allonge : Et le cœur du héros, comme son bras, est las, Car son regard pensif dans la bataille plonge, Et cherche, écueil debout sous le flot qui le ronge L'inébranlable mur des hoplites d'Hellas.
Et, dans Tair lourd de meurtre où lentement tournoie. En cercles bas, un noir pygargue au bec béant. Le vent lui porte, avec un sourd accent de joie. Dominant le massacre et les clameurs de proie. L'écho religieux et grave du poean.
En vain, sur la phalange aux armures massives,
11 a poussé trois fois les pesants cavaliers;
Trois fois, la honte au front et Técume aux gencives,
11 a vu les juments ibères, convulsives.
Écraser leurs poitrails sur les grands boucliers.
En vain il a laissé les blessures vermeilles Empourprer le byssos de sa robe au poil long, Et, défiant l'épais vol des flèches, pareilles A l'essaim bourdonnant des stridentes abeilles, Dispersé le troupeau des archers de Gélon.
Toujours, vivant rempart où la sarisse ondule. Les hétaires sont là que nul choc n'a rompus ; Et leurs panaches, plus hauts dans le crépuscule. Jettent l'ombre à la plaine, où, pas à pas, recule Le cercle épouvanté des éléphants trapus.
Ses mercenaires, ses vétérans et sa garde Cataphracte ont comblé de leurs corps les sillons, Où le vol des vautours déjà plane et s'attarde. Et l'Etrusque, et le Celte, et le Volsque, et le Sarde Engraisseront demain les chiens et les aiglons.
Pourtant l'or que Tarshish recèle en ses carrières
A ruisselé sur les grilles en feux ardents ;
Les thrésors entassés sur ses hautes trières
Et les captifs, percés de ses mains meurtrières,
Ont nourri le Taureau de fer aux blanches dents.
Mais rhécatombe en vain succède à Thécatombe Depuis que le soleil sur les lances a lui ; Le sufFète Hamilkar sent, dans le soir qui tombe, La victoire s'enfuir et, comme d'une tombe, La face de ses Dieux se détourner de lui :
Pendant que, sur la crête où son cheval sans selle Hennit, flairant les morts épars dans les ravins, Le Tyran dorien, dont le casque étincelle, Près des bœufs égorgés que son glaive amoncelle, Attend l'heure, et sourit, tranquille, à ses devins.
Car déjà, dans l'azur occidental que barre La montagne où l'idole embrasée a surgi, L'Héraklide entrevoit la déroute barbare, Et, du roc d'Akragas aux créneaux de Mégare, Le sol trinakrien libre et de sang rougi.
Or, pour fléchir le Dieu jaloux, dont les colères Sifflent dans la fumée aux acres tourbillons, Le Chef a dépouillé ses royales galères :
Maintenant il déchire et livre aux flammes claires Son manteau de bataille en somptueux haillons.
Sa mitre et ses colliers que Tescarboucle irise Se tordent dans l'haleine atroce des tisons, Et le Suff'ète voit, sous sa main qui Tattise, L'incendie entr'ouvrir ses ailes dans la brise, Et de son souffle intense emplir les horizons.
11 se dresse, les bras en croix sur la falaise : Et, dans sa nudité formidable debout, 11 écoute, empourpré par un reflet de braise, Le courroux de Molok ronfler dans la fournaise, Et la mêlée, au pied du mont, qui gronde et bout.
11 évoque en son cœur l'orgueil des hautes races, Le sacrifice vain, le ciel toujours fermé, Et la Patrie en deuil sur ses noires terrasses : Et, suprême holocauste aux baalim voraces, Hamilkar a bondi dans le gouffre enflammé.
Nul cri n'a révélé l'offrande volontaire.
Et la divinité garde, en ses plis mouvants, La muette victime arrachée à la Terre, Pendant que s'épaissit, sur le roc solitaire. L'épouvante sacrée éparse dans les vents.
Car dans la nuit, parmi les vapeurs du carnage.
Le bûcher colossal flamboie, horrible et seul ;
La montagne s'éclaire, et, d'étage en étage,
Sur les guerriers tombés pour les Dieux de Carthage,
La gloire de Molok descend comme un linceul.