CHAPITRE Ier
Transformation du bouddhisme eu religion. — La morale du Bouddha conserve son empire sur les religieux constitués par la hiérarchie et les observances disciplinaires. — Théorie des quatre vérités sublimes. — Théorie de la production connexe des causes réciproques.
1. De l’état de doctrine purement morale qui, par la pratique des six vertus transcendantes que nous avons énumérées au chapitre V du livre Ier, ne voulait que délivrer 1 homme de la douleur et de ce qui la produit, le bouddhisme avait été peu à peu amené à se revêtir de formes religieuses, de telle sorte qu’il fut constitué enfin en religion positive.
2. Dans le livre précédent nous avons indiqué la cause de cette transformation ; nous l’avons trouvée dans l'action des brahmanes, ou. pour le dire en termes généraux, dans l’esprit religieux des Hindous.
3. Cet esprit ne pouvait trouver une satisfaction continue dans la morale seulement. Elle lui suffit d’abord et pour quelque temps, parce que toute doctrine nouvelle, pour peu qu’elle s’adresse à des instincts généreux, est accueillie avec enthousiasme et soutenue par la ferveur qu’elle fait naître.
4. Mais quand l’un et l’autre eurent fait leur temps, les populations de l’Inde centrale, déjà fort corrompues par les enseignements et les pratiques des brahmanes, excitées d’ailleurs par les intrigues des ennemis du bouddhisme, s’aperçurent que ia nouvelle doctrine était loin d’être une religion, et elles la quittèrent pour revenir au culte des dieux,
TRADITIONS primitives.
et principalement au culte riant et sensuel (le Krichxa et de Kâma, le dieu de l’amour.
5. Nous ne parlons ici que de la masse du peuple , les oupâsakas ou simples fidèles; car, quant aux religieux, le Bouddha s’en était assuré à jamais par l’institution de sa hiérarchie et les observances disciplinaires qu’il y avait ajoutées.
6. Ces observances sont au nombre de douze , et elles constituent la discipline ascétique la plus sévère qu’on puisse pratiquer.
7. Ainsi la Ve de ces règles interdisait aux Bhikchous de se vêtir autrement que de haillons, qu’ils auraient ramassés eux-mêmes dans les rues ou dans les cimetières.
8. Par la 2e, il leur était ordonné de laver et de coudre ces vêtements de leurs propres mains et de n’en avoir que trois.
9. La 3e leur enjoignait de porter sur ces haillons un manteau, sans doute pour ne pas donner carrière à l’orgueil qui pourrait se nourrir de ces haillons exposés à la vue de tous. Le Bouddha, en effet, avait dit : « qu’il faut cacher ses bonnes » œuvres et montrer ses péchés. »
10. La 4P règle impose aux religieux de ne vivre que d’aumônes qu’ils mendieront, chacun dans un vase de terre.
1 1 . Par la 5e, il les obligeait à ne faire qu’un seul repas par jour; et par la 0e, à prendre ce repas à midi ou vers midi ; jamais après.
12. Les 7e, 8e et 9e règles leur ordonnent de vivre pendant la saison sèche dans les bois, de n’avoir d’autre toit que le feuillage des arbres, et de s’asseoir sur un tapis d’herbe, le dos appuyé contre le tronc de l’arbre qui leur sert d’abri.
13. La 10e règle impose aux religieux l’interruption de leur sommeil pour se rendre dans un cimetière, afin d’y méditer quelque temps sur la vanité des choses.
14. Par les 11e et 12e, ils sont obligés à dormir assis et à ne pas changer la position de leur tapis.
lo. Tel était le frein que le Bouddha avait imposé à ses religieux, et il suffit pour les retenir de cette grande désertion des populations de l’Inde centrale qui arriva, comme nous l’avons dit, après le règne du grand Açôka.
16. Cette défection se fit lorsque le Matjadha était gouverné
par les dynasties de Çounga et de Kanva, dans les deux siè- ; clés qui précèdent immédiatement notre ère et lorsque le bouddhisme, déjà en voie de se faire religion, était encore I loin d’avoir achevé cette oeuvre de transformation.
17. A l’époque où nous sommes arrivés, l’époque de la 4e assemblée générale, la transformation du bouddhisme de
j secte philosophique en religion peut être considérée comme accomplie, du moins quant à son ensemble, et nous allons la décrire.
18. Le bouddhisme a commencé par où les autres religions achèvent le cycle de leur doctrine, par la métaphysique, et il a fini par où elles commencent, par la cosmogonie.
19. De là vient que toutes ses créations, même les plus matérielles, ont une teinte métaphysique et un air fantastique, tandis que , d’un autre côté , ses conceptions idéalistes sont imprégnées d’idées physiques.
20. En effet, le point de départ de la doctrine du Bouddha étant le fait de l 'existence de la douleur, et la douleur tenant à la forme, c’est à l’anéantissement de cette forme que tendent tous les efforts de la pensée bouddhique, d’où il suit qu’elle ne cesse d’accompagner cette pensée et qu’elle se retrouve intacte à tous les degrés de ses conceptions, même à celle de l’ignorance ou du non-être (avidyà) du nirvana.
21 . Par douleur, le bouddhisme entend non-seulement les douleurs physiques, mais tout ce qui se rattache à l’existence et jusqu’à l’idée et la connaissance, c’est-à-dire les formes les plus idéales dont elle puisse être revêtue. Aussi le mot vêdanâ dit à la fois perception, connaissance et douleur.
22. Cela l’amène à constater ce qu’il appelle les quatre vérités vénérables (àryàni satyàni); théorie qui, parce qu’elle est commune à tous les bouddhistes, date certainement de Çàkgamouni lui-même.
2d. Ces quatre vérités, dignes du plus haut respect, sont la douleur (doukkha) ; la cause ou la production (samoudaya) de la douleur: la cessation (nirôdha) de la douleur, et la voie (màrga), qui conduit à cette cessation, et par là à l’état d’anéantissement du nirvana.