Car. outre l’espoir d'attirer et de prendre les boud
dhistes dans un piège, en les amenant par d’habiles imitations à se discréditer eux - mêmes par l’intempérance de leurs spéculations, ils voulaient aussi, du même coup, les faire passer pour des falsificateurs des disciplines antiques du bràhmanisme.
13. C’est vers l’époque du 4me Concile qu’on vit de plus en plus prévaloir dans le bouddhisme la secte des svâbhâvikas, qui y fermentait déjà depuis la première Assemblée générale, mais dont l’extension avait été entravée par l’honnêteté de la conscience publique.
14. En effet, elle enchérissait sur les doctrines du Sànkhya d’une manière déplorable.
15. Le Sànkhya ne niait pas l'Esprit (Pouroucha) ayant uné existence indépendante de la matière ; il enseignait même que l’âme ne meurt pas avec le corps : il était, comme nous l’avons dit, panthéiste , et l’école de Patandjali , le Yôyuisme, qui en est sortie, démontre cela avec la dernière évidence.
16. Les svâbhâvikas , au contraire, professaient X athéisme dans toute sa nudité, car ils enseignaient qu’il n’y a d’autre cause et d’autre fin que la matière ou la nature svabhâva.
17. Cette nature, disaient-ils, est éternelle (nitya), et selon qu’elle est en repos ou en activité, elle se nomme, dans le premier cas, nirvritti, et dans le second, pravritti.
18. Comme nirvritti, elle est la nature absolue, la matière brute; comme pravritti, elle est la nature vivifiée par l’énergie qui lui est inhérente.
19. C’est par cette énergie que la nature entre spontanément en activité et qu’elle produit dans son sein tous les êtres et toutes les formes.
20. L’esprit lui aussi n’est qu’un mode de la matière ; il est ce qu’il est, bon ou méchant, uniquement parce que c’est sa nature propre (svabhâva).
21. Si, en vertu de cette nature, il peut produire en lui des efforts suffisants pour retourner au nirvritti , il est affranchi de la nécessité de renaître.
22. Pour ceux qui ne sont pas capables de ces efforts, ils roulent dans la production et la destruction de l’univers jus-
TRADITIONS PRIMITIVES
qu’à ce que toutes les existences soient rentrées dans le repos de l’anéantissement, dans la matière éternelle.
23. C’est pourquoi l’école appelée Tantrika , qui est fondée sur ces principes, professe un quiétisme qui a de quoi épouvanter, puisque, dans cet état, l’ascète doit regarder du même œil non-seulement une motte de terre et des monceaux d’or, ce qui peut être louable; mais aussi, qui le croirait ! l'homme vertueux et le pire des pécheurs (pânakrillama), sa propre mère et la plus éhontée des prostituées.
24. On le voit, le matérialisme athée ne saurait être poussé plus loin, et, si c’était là le véritable bouddhisme, le bouddhisme du Bouddha, M. Barthélemy Saint-Hilaire aurait raison de dire que « Çâkyamouni a condamné l'homme à mourir » éternellement.» et que « l’espéiance du néant » a suffi à » son âme héroïque et vertueuse. »
2o. ISe demandons pas comment on peut avoir une âme héroïque et vertueuse avec l’espérance de mourir éternellement, ni comment, ayant « mis ses soins les plus attentifs et » son espoir le plus noble à guérir » l’homme de la douleur morale « et des autres maux » dans lesquels il ne voyait point « un effet de la nature propre de l’homme, c’est-àp dire, un effet immuable » et « qu'il ne croyait point incu- » râbles, » comment ce « héros accompli n’a fait que dé- » iruire la dignité de la personne humaine » et « a ravalé » les peuples même au-dessous des brutes » tout en jouis- » sant « en sa conscience d’une paix profonde et inaltérable. »
26. Ce serait une tâche au-dessus de nos forces que de vouloir faire concorder toutes ces contradictions et bien d’autres d’une philosophie qui n’est pas la nôtre, Dieu merci.
27. Cependant il est absolument inexact que le Bouddha ait accompli une œuvre aussi lamentable que le veut l’auteur précité, ni qu’il n’ait « demandé pour sauver l’homme que » l’homme lui -même. »
28. 11 a admis, au contraire, ainsi que nous l’avons vu, l’action de la grâce découlant d’un être supérieur à l'homme et que celui-ci peut s’attirer en y correspondant par ses efforts. Aussi porte-t-il le titre de Kalyàna mi Ira, ami de la vertu, directeur ou conseiller spirituel.
29. Ce sont les enfants perdus du maître qui ont tiré de sa doctrine ces conséquences déplorables qui ont oblitéré dans les bouddhistes toutes les idées spirituelles, et que Çàkyamouni. par conséquent, n’auraitcertainement pas avouées; et c’est surtout le nihiliste Nâgârdjouna , contemporain de notre ère, qui leur a donné la perfection de son athéisme cynique.
30. Nous avons dit, dans ce livre et dans le livre précédent, par quelle succession de causes le bouddhisme en est venu à choir dans cet abîme de perversion doctrinale et d’abjection pratique ; nous verrons, dans la suite de ce travail que, s’il a été assez malheureux pour se laisser aller à un tel dévergondage de logique, il ne s’y est cependant pas arrêté d’une telle manière que quelque retour vers des idées religieuses ne lui ait été possible par l’influence du christianisme.
3!. Toutefois, il s’y est arrêté assez longtemps pour que ce mouvement fût impuissant pour ôter de l’àme de la plupart de tes sectateurs cette indifférence et ce scepticisme qui font dire à la légende que « les hommes du Djambnudvipa « (la terre du bouddhisme) sont difficiles à persuader. »