CHAPITRE IY
L’invasion de l’Inde par les Arabes et les Tibétains. — Mohammed fait la conquête de la vallée de l’Indus. — La dynastie Kêsari. — L’Inde centrale est exposée aux envahissements de tout conquérant par défaut d’unité politique.
— Yacoub. — Kallara , chef d’une dynastie brahmanique du Kaboul qui est bouddhiste. — L’invasion de Sébuktékin, chef de la maison de Gazua — Causes de l’affaiblissement du caractère national des Hindous. — Le roi Blwdja du Mâlava. — Émigration des bouddhistes à la Chine.
1. A peine l’islamisme était-il né, que déjà, en l’an 16 de . l’hégire, 637 de J.-C., l’ardeur de leur foi et aussi celle de la rapine poussèrent les sectateurs de Mahomet vers les bouches de l’Indus et sur divers points de la côte occidentale 1 de l’Inde.
2. S’ils n’envahirent pas aussi promptement le conlinen' < de l’Inde, c’est que l'ignorance de la nature de ce pays, qui U se présentait à eux, du côté du Sedjestan, comme un désert ' de sable, leur fit penser que ce serait une conquête peu j utile et peu lucrative.
3. Mais diverses expéditions dans le Kaboul et jusque vers [P les rives de l’indus les firent enfin revenir de celle erreur, c et, 67 ans après leur première apparition sur les côtes in- > dicnnes, en l’an 705, Mohammed, un des généraux du khalife si Valid, ou, si Ton veut, de Hadjadj, son gou\erneur de la i
Perse, s’empara, après les combats les plus sanglants, du Sind et du Moultan , que gouvernait encore le râdja Dâher.
4. Il paraît que ce prince ne s’émut pas trop du premier succès de Mohammed, car ce ne fut qu’en 712, et seulement lorsqu’il se vit assiégé dans sa capitale Alor, qui était où est aujourd'hui Bakkar, qu’il marcha en personne contre l’envahisseur. Il resta dans le combat.
5. Dès lors l’Inde centrale, inquiétée déjà par les incursions des Tibétains et en partie dans la dépendance d’une dynastie qui lui était étrangère, la dynastie Kêsciri du Télingana, dans le Dekhan, qui à cette époque, au 8" siècle, était devenue maîtresse absolue de XOudrade'ça (Orissa), d’une partie de la côte de Tchôda (Coromandel), du Ceylan et du Bengale, et qui resta dans cette puissance jusqu’au commencement du 10e siècle; je dis, l’Inde centrale était menacée d’une position plus humiliante que celle qu’elle subissait déjà, car c’était la soumission à X islam.
6. Le rappel de Mohammed par un maître soupçonneux, le khalife Soleyman, successeur de Valid, la sauva pour cette lois, et ses destinées subirent ainsi un retard de trois siècles.
7. Cependant l’épouvante qu’avait répandue l’invasion de Mohammed fit jeter à toute l’Inde un cri d’alarme qui retentit jusque dans la Chine, où les princes bouddhiques envoyèrent demander du secours.
8. Mais la Chine ne put en donner aucun, tellement elle était embarrassée elle-même pour se défendre contre des envahisseurs qui valaient les Arabes, savoir les Tibétains, dont les audaces guerrières faisaient alors, et jusque vers la fin du IL siècle, trembler toute la haute Asie orientale. Ils venaient aussi dans l’Inde, avons-nous dit, où ils pénétraient jusqu'aux bouches du Gange.
9. Dans ces conjonctures, un grand nombre d’Hindous des pays de l’ouest et du sud-ouest subirent le prestige qu’exercent toujours plus ou moins, autour d’elles, les fortes convictions, de quelque nature quelles soient, et les conversions à l’islam furent nombreuses, ainsi que les changements des noms indigènes contre des noms arabes.
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10. Des musulmans venant de l’Arabie et de la Perse s’établirent à demeure et toujours en plus grand nombre sur plusieurs points de la vallée de l’Indus, où Mohammed n’avait pas oublié de fonder autant de mosquées qu’il lui avait été possible ; et, vers le milieu du 8e siècle, les Arabes bâtirent sur le cours inférieur du fleuve, là où est aujourd’hui Hyderabad, la ville de Mançoura , « la victorieuse, *< pour être le chef-lieu de leur première principauté mahomélane dans l’Inde.
11. Quant aux rois hindous, qui avaient vu de près la valeur impétueuse et l’intrépidité inflexible qui font le caractère propre des descendants d’Ismaël, conformément à ces paroles de l’Écriture : « Il sera un homme farouche; il lèvera sa main » sur chacun et campera en face de ses frères; » je dis, quant aux rois hindous, voyant que la Chine ne pouvait réaliser leurs voeux et les assister de ses armes, ils s’appliquaient soigneusement à éviter tout ce qui pouvait irriter ces hôtes terribles, et les râdjas du Sindet du Mâlva, qui gouvernaient les deux royaumes bouddhiques où le commerce attirait les musulmans en nombre très-considérable, se montraient pleins d’égards pour tout ce qui confessait la légitimité du djéhâd ou guerre sainte.
12. Néanmoins le Sind ne tarda guère à tomber entièrement au pouvoir du Croissant; et, au milieu du 9e siècle, l’islamisme avait déjà pénétré jusqu’au Kachmîr.
13. Cependant les dissensions intérieures qui déchiraient fréquemment l’empire des khalifes et les occupaient chez eux purent faire croire aux Hindous que l’orage de la conquête étrangère irait enfin en se dissipant. Mais, malheureusement pour eux, il se trouva un homme qui n’était qu’un chaudronnier, il est vrai, mais qui était fait pour être un moudjâhed ou combattant pour la foi, et dont le nom était Yacoub. Il sortit soudain de son désert de Béloulchistan comme une trombe de sable et s’abattit sur l’Arachosie, le Bamian et le Kaboul. Cela arriva en l’an 871.
14. Tout plia devant ce fanatique, impétueux comme le vent de son pays, et les peuples qu’il se soumit, il les soumit aussi à la loi de Mahomet, Yislam, la soumission à Dieu.
15. Les trophées de la guerre sainte, consistant principalement en statues des temples bouddhiques, appelées bodd ( bouddha ) par les Arabes, il les envoyait au khalife de Bagdad, le vicaire du prophète.
16. On conçoit aisément quel désastre ce dut être pour le bouddhisme qu’un tel conquérant. Le Kaboul , le siège principal du bouddhisme à l’ouest de l’Indus, ne succomba pas encore celte fois sous le coup que lui porta Yacoub; mais ce que ne put faire le glaive des Musulmans fut consommé bientôt après, au commencement du 10° siècle, par l’habileté des brahmanes.
17. La royauté bouddhiste du Kaboul fut renversée par un ministre dévoué aux croyances brahmaniques; il s’appelait Kallara et devint le chef d'une dynastie très-envahissante, puisqu’elle joignit au Kaboul, le Gandhâra, le Pêchâwer et tout le Pendjab.
18. Cependant, à mesure qu’elle s’étendit à l’est de l’Indus, elle perdit de son pouvoir à l’ouest de ce fleuve. Le Kaboul, exposé d’un côté aux incursions de ces tribus turques qui avaient autrefois poussé sur l’Inde les Youë-chi , et qui devaient renverser l’empire de Bagdad; de l’autre, aux entreprises continuelles des apôtres de l’islam, qui ne connaissaient que la conversion, le tribut ou la mort, le Kaboul n’était déjà plus guère que nominalement aux mains des successeurs de Kallara, lorsque les rudes attaques de Sébuktèkin vinrent le leur arracher tout à fait.
19. La première invasion de cet esclave turc, devenu prince de Gazna et père de ce fameux Mahmoud qui compte parmi les plus terribles combattants pour la foi que l’islamisme ait connus, la première invasion de Sébuktékin dans le Kaboul eut lieu en 977.
20. Le roi de ce pays, mais qui n’y résidait déjà plus, était alors Djaijapâla, le quatrième successeur de Kallara. Sa force principale reposait sur le Pendjab, et c’est delà qu’il s’avança à la rencontre de Sébuktékin , à l’ouest de l’Indus. 11 va sans dire qu’il fut battu.
21. Les Hindous d’alors, quelles que fussent encore les vertus qu’ils manifestaient dans leurs relations sociales et
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commerciales, et que nous devons admettre puisqu’elles sont également attestées parles Chinois et parles Arabes, les Hindous avaient perdu une vertu essentielle, et qu’on peut appeler leur vertu de race puisqu’elle brille, pendant des siècles, d’un si haut éclat dans la conduite de leurs ancêtres, je veux dire la vertu martiale.
22. Les rêveries d’une métaphysique toute fantastique et les pratiques puériles du bouddhisme d’une part, de l’autre les basses satisfactions qu’accordait à leurs sens le culte des divinités qu’avaient établi les brahmanes, les vichnouvites aussi bien que les çivailes, et qui avaient tellement dévoyé leurs idées sur la morale, qu’ils étaient arrivés à considérer l’inceste comme une chose anciennement autorisée par le richi Kapila, celui-là même en l’honneur duquel les ancêtres du Bouddha avait fondé la ville de de Kapilavcistou, « le lieu » de Kapila, » voilà plus de causes qu’il n’en avait fallu pour faire de cette nation, jadis si pleine d’énergie et d’action, un peuple timide et craintif, ne regardant plus ce monde que comme « une grande forêt de douleurs. »
23. D’ailleurs comment ces religieux sans nombre qui ne s’appliquaient qu’à« parvenir à comprendre le vide, » ou qui croyaient mûrir pour l'état de Bouddha en se tenant assis les jambes croisées et ramenées sous leur corps dans une complète immobilité de leurs membres et de leur pensée, en ayant soin de regarder fixement le bout de leur nez,' avec la constante application de mouvoir par leurs narines, à intervalles égaux, le souffle de l’aspiration et le souffle de l’expiration, comment de tels hommes, considérés et respectés comme des initiés à la grande contemplation, et par conséquent comme des modèles dignes d’être imités, comment les exemples de tels hommes n’auraient-ils pas abâtardi et abêti le peuple le plus heureusement doué?
24. Ce n’est pas à dire qu’il n’v eût plus d’une contrée dans l’Inde où cet affaiblissement du cœur était encore loin de former le trait distinctif de la population. Le Râdjasthan et le Mâlva, par exemple, étaient toujours habités par un peuple courageux et guerrier, et le roi de Mâlva, qui s’appelait alors Bhôdja, faisait grand honneur au sang dont on le disait
descendre, et qui n’était autre que celui de l’héroïque adversaire d’Alexandre , le râdja Porus (Pauvara). Cependant cette descendance a besoin d’être prouvée.
25. Depuis que les rois de Mâlvci avaient délaissé l’antique ville d ’Oudjaînî, illustrée par le règne du premier Vikramâdityci, ils habitaient près de là une ville nommée Dhârâ, située sur un plateau du Vindhya, à une vingtaine de lieues au nord-est de la capitale proprement dite, et que les écrivains arabes appellent Mâncikir (Minagara).
26. Le mouvement et le bruit causés par le commerce trèsactif de cette ville étaient moins que le calme et le silence de Dhârâ favorables à la culture des sciences et des lettres que Bhôdja affectionnait en prince riche et magnifique.
27. Sa cour était composée des pandits les plus savants que l’Inde possédait alors, car Bhôdja était viclmouvite, bien que le bouddhisme fût la religion dominante dans le Mâlava, dont la suprématie s’étendait non-seulement sur le Gouzerat, mais aussi sur une grande étendue des côtes maritimes qui longent les Chattes.
28. C’était donc un royaume très-riche, le plus florissant de toute l'Inde, puisqu’il possédait d’excellents ports de mer, par la voie desquels les Arabes et les Persans continuaient avec l’Inde le commerce des Romains de l’empire.
29. Néanmoins, comme la prospérité du commerce n’est pas précisément la bonne prospérité, ainsi que le prouve l’histoire de tons les États préférablement commerçants, les productions littéraires de la cour de Bhôdja jetèrent plus d’éclat qu’ils n’eurent de valeur réelle; elles se font remarquer par ce caractère prétentieux et maniéré qui est le propre des littératures trop bien payées et protégées.
30. Les Hindous écrivaient alors comme ils se battaient, par un effort plus ou moins déguisé, et cependant ils écrivaient plus que jamais (ils achevaient I’Océan des contes, le Kathâsaritsâgara), et plus que jamais ils étaient en hostilité les uns avec les autres.
31. Cette littérature miroitant de toutes les couleurs du naturalisme éblouit les Arabes, et le charme qu’ils en éprouvèrent se fit sentir jusqu’à Bagdad, de même que le courage
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des Hindous, pour n’être plus de bon aloi, étonna el tint en échec plus d’une fois les années mêmes du redoutable Mahmoud.
3*2. Néanmoins les malheurs de l’Inde allèrent constamment en augmentant; le pays prit çà el là cet aspect abandonné et désert qui n’a cessé de faire des progrès depuis, et la vallée de l’Indus s’en ressentit d’abord. Les religieux bouddhistes quittèrent leurs vihâras qui tombèrent promptement en ruines, ainsi que les temples du Bouddha, et, fuyant le glaive des Arabes, ces « barbares qui bouleversaient la » terre, la nourrice des créatures ( bhuutadhàtri ), » ils établirent, dès la fin du 10e siècle, ce courant d’émigration vers la Chine que nous font connaître les annalistes de ce pays, et qui a contribué pour sa part à l’extinction du bouddhisme dans l’Inde.
33. La Chine, en effet, dut attirer leurs regards préférablement à tout autre pays, car depuis que la loi du Bouddha y avait été établie, ses empereurs l’avaient toujours eue dans une estime singulière, et n’avaient jamais manqué d’honorer grandement les religieux qui s’étaient appliqués à la faire fleurir.
34. Les religieux de l’Inde surtout, ils les avaient toujours reçus à bras ouverts, et cette bonne réception fut naturellement une raison pour que ces religieux s’y rendissent de plus en plus nombreux, en emportant avec eux tout ce qu’ils avaient de plus précieux, et ce qu’en Chine on recevait avec bonheur, les livres de la doctrine, les reliques et les statues du Bouddha.