‹ Le Bouddha et le BouddhismeChapitre 83 sur 85 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I.ea succès de Mahmoud raniment la fihre nationale des Hindous. — Établissement de plusieurs grandes dynasties brahmaniques. — La dynastie Râchtrakouta dans l’Inde centrale. — La dynastie Vctidya au Bengale. — Le bouddhisme, entré depuis longlemps dans sa période finale, succombe entièrement au 12' siècle. — Conquête de l’Inde par les Gourides. — Le Bliàgavnta Pourdna. — Disparition du bouddhisme et des bouddhistes du sol de l’Inde. — Les Gitanos.

1. Les succès de Mahmoud étaient faits pour effrayer les Hindous qui avaient encore dans le cœur l’amour et le respect de l’antique terre des Aryas; ils sentirent que si la délivrance de ce sol sacré pour eux était encore possible, elle ne pouvait être obtenue qu’au prix d’une action d’ensemble, et que cette action exigeait avant tout l’unité religieuse de la nation.

2. Alors on vit successivement s’élever dans les diverses contrées de l’Inde, des dynasties royales qui professaient le

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.a religion des castes, et par là éminemment er aux mesures de résistance contre l’ennemi ppui solide et assuré.

>es les parties de VAryàvarta ou Hindoustan qui i pas converties à 1 Islam, reconnurent, au nord et à a, ia dynastie Ràchtrakoata; à l’est, au Bengale, la dy-

,tie Vaîdya.

4. La première, toute guerrière, car elle était de la caste des Kchattriyas, du pays d’Adjmir, c’est-à-dire de ce Râdjasthan dont le nom veut dire demeure des rois, et qui a pour habitants les Radjepouts ou fils de rois; la première dynastie s’éleva à peu près à l’époque où Mahmoud reprit pour la dernière fois le chemin de Gazna, après la prise de Soumenat; la seconde, d’origine savante (vaîdya veut dire médecin), s’établit un peu plus tard, en l’an 1063, et affaiblit la dynastie Kêsari, dont la fortune avait déjà eu à lutter, depuis le 10e siècle, dans le Dekhan, contre la dynastie Çilâhâra, jusqu’à ce qu’elle s’effaça entièrement, vers 1140, devant la puissante dynastie brahmanique ou çivaïte des Gangavança. représentée alors par le roi Roudradêva.

5. La mort du conquérant gaznévide, qui arriva en 1030, ne permit pas à Massoud, fils de Mahmoud, de reprendre aussitôt le chemin de l’Inde, et la dynastie radjepoute eut ainsi les loisirs nécessaires pour commencer l’œuvre régénératrice qui consistait à replacer la religion dans la nationalité, et la nationalité dans la religion.

6. Le bouddhisme, avec son caractère abstrait et cosmopolite, n’était pas apte à cette œuvre circonscrite dans des limites données; le brahmanisme, au contraire, avec ses doctrines dogmatiques et ses institutions politiques si nettement définies, s’y prêtait à merveille.

7. Il semble que l'Inde comprit spontanément ce qu’il y avait à faire, et qu’il y eut comme un consentement tacite et universel pour le rétablissement du brahmanisme, la vieille religion nationale.

8. On ne peut du moins s’empêcher de reconnaître, en lisant le Bhàgavata Pourâna qui a été écrit après le rétablissement du brahmanisme, que s’il s’y trouve çà et là quelques traces des

luttes qui ont dû avoir lieu pour opérer cette rein le caractère général de ce livre, écrit pour tout 1 sous l’inspiration de l’esprit populaire autant que so. de l’esprit des brâhmanes, est un caractère de paix concorde tel qu’il peut résulter de la certitude que 1 1 . tri ne qu’on expose a reçu l'acquiescement général.

9. Ce livre est un asile pour tous les êtres et pour toutes les croyances, absolument comme le dieu en l’honneur duquel il a été t'ait et qui est Vâsoudêva ou Vichnou ; ce qui veut dire que cet asile de tolérance ne s’ouvrit cependant que pour ceux qui reconnaissaient la suprématie théocralique des brahmanes.

10. Il s’ensuit que le renouvellement religieux de l’Inde, tout en s’opérant par le réveil et l’entraînement des anciennes idées nationales plutôt que par la persécution, ne put aller si vite, ni avoir un effet si prompt que Massoud, lorsqu’il eut le loisir de reprendre l’œuvre de conquête que son père lui avait léguée dans l’Inde, ne continuât à remporter des victoires auxquelles les armes des Gaznévides étaient habituées.

11. Mais la répugnance des bouddhistes de reconnaître la suprématie religieuse et politique des brahmanes, et d’y voir une loi éternelle (dharman sanâtanam), céda de plus en plus à la pression des événements et au courant de l’opinion générale, depuis que Massoud eut péri assassiné à Lahore, en 1041.

12. Alors la passion nationale prit le dessus sur tout autre sentiment dans le cœur des Hindous; ils redevinrent une nation dans l’unité religieuse du brahmanisme et rétablirent l’indépendance de YAryàvarta , sous la conduite du roi Tchandradêva, petit-fils de Yaçôoigraha, premier roi delà dynastie radjepoute. Cela se fit en l’an 1072.

13. C’est à peine si Ibrahim, huitième successeur de Mahmoud au trône de Gazna, et son fils Massoud III, purent reprendre, en 1079 et les années suivantes, assez de pays dans l’Inde pour y établir un asile à leur dynastie, qui allait être dépossédée de ses États héréditaires par les Turcs Seldjoucides.

traditions primitives.

.de élail donc rendue à elle-même, sauf le Peujâb lée de l’Indus, mais ces pays n’avaienl jamais été rés par les brahmanes comme faisant partie de l’Inde ne.

Ainsi le recouvrement de l’indépendance nationale de

ide fut complet, et elle resta dans celte pleine possession U’elle-même pendant plus d’un siècle.

16. L’Inde centrale succomba, après la plus héroïque des résistances, en l’an 1193, où périt, les armes à la main, Djayatchandra, son dernier mahârâdja, sous la fortune rapace du gouride Gajath-Eddin Mohammed , qui mil aussi fin à la dynastie gaznévide établie dans le Penjab, à Lahore.

17. Quelques années plus tard, en 1203, un des généraux de Mohammed, lit subir au Magadha et au Bengale le sort de Delhy et de Benarès, et Lakchmaniya, le dernier roi de la dynastie Vaidya, tomba comme était tombé Djayatchandra. La conquête du Mâlva s’opéra en 1227.

18. Dès lors l’Inde, sauf le Deklian, que les Mongoles, qu’Aureng-Zcyb même n’ont jamais pu entièrement soumettre, tellement toute l’antique énergie nationale, nourrie par les traditions brahmaniques, avait afflué au centre, puis à l’extrémité sud de cette presqu’île, l’Inde, dis-je, passa pour toujours sous ce joug détesté de l’étranger qu’elle avait fait les plus grands efforts pour éviter, et il faut en conclure, non sur une destinée fatale et inflexible qui n’existe, quoi qu’on en dise, ni pour les hommes ni pour les peuples, mais sur la justice de la Providence qui atteint les peuples dans leur vie historique, ne pouvant les atteindre autrement.

19. En effet, il est évident pour celui qui a étudié la société hindoue, que le régime du brahmanisme, quelque désirable et nécessaire qu’il pût paraître en face de la conquête musulmane, en ce qu’il rétablissait l’unité nationale, est cependant au fond ce qu’il y a de plus contraire au développement rationnel et historique d’un peuple grand et nombreux, parce que, le parquant, comme on fait pour les divers animaux domestiques qu’on place, les uns dans une écurie, les autres dans une étable, ou enfin dans un chenil, il ôte aux individus l’indépendance et la liberté qui leur sont nécessaires pour qu’ils

puissent coopérer et atteindre au but que Dieu a assigné à la société en général, et à chaque peuple en particulier.

20. C'est donc avec justice que l’Inde, redevenue brahmanique, passa sous les Fourches-Caudines de l’islamisme, et elle mérita d’autant plus ce sort si humiliant que l’orgueil de ses maîtres, non satisfait de l’adhésion volontaire de la plupart des bouddhistes, ne s’était pas fait faute, dans tout le cours du 12e siècle, d’employer contre ceux qui répugnèrent d’entrer dans le giron du nouveau sauuewr (Hari) tous les moyens de persécution dont la politique a toujours usé sans scrupule ni vergogne.

21. Sur quelques points de l’Inde centrale, les brâhmanes et leurs agents procédèrent avec un tel mépris de la vie de leurs victimes, qu’on serait enclin à croire qu’ils avaient mis leur conscience en repos avec le scepticisme de ceux qu’ils tuaient et qui avaient écrit :

22. « Quand un homme, avec un glaive tranchant, abat une » tête, il n’v a pas là un être qui en prive un autre de la vie ; » c’est seulement dans l’intervalle des sept corps d’êtres qui » le composent que le glaive rencontre un espace vide. »

23. Après cela il va sans dire qu’on n’épargna aux bouddhistes fidèles à leurs convictions aucune des autres avanies, qu’on les chassa de leurs vihâras, qu’on les traita avec ignominie et qu’on détruisit leurs temples; toutes les persécutions religieuses se ressemblent, et les bouddhistes furent traités par les brâhmanes « avides de gain et d’honneurs, » au 12,: siècle, dans l’Inde, comme ils le furent par les Mongols mahométans et surtout par leur khan Gazan, à la fin du 13' siècle, en Perse.

24. Mais de même que nombre de bouddhistes du Khorâçàn préférèrent s’en aller dans la Haute-Asie et dans la Chine, plutôt que de se faire musulmans, et que d’autres, moins fermes, crurent pouvoir sauver leurs croyances en n’embrassant l’islamisme qu’en apparence, de même aussi beaucoup de bouddhistes de l’Inde émigrèrent à la Chine ou au-delà de l’Indus, tandis que d’autres entrèrent dans la secte des Djainas, qui leur épargnait une apostasie entière, quoiqu’elle reconnût la loi des castes à ce point qu’elle n’admet-

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tait pas les Coudras à la vie monastique, et que les religieux de la caste brâhmanique étaient seuls aptes à remplir chez elle les fonctions sacerdotales.

25. L’époque redoutable de la fin des temps, prédite par le bouddha, était donc arrivée pour les bouddhistes; mais j’imagine que si « le bienfaiteur des créatures » avait pu la voir, et l’état où ses soi-disants disciples avaient mis sa doctrine, qui, dans son esprit, était toute de morale pratique et de théories applicables à la vie sociale, il aurait regretté d’avoir cédé autrefois aux instances des dieux, comme dit la légende, et de s’être décidé à enseigner « la bonne loi, » tellement tout, la doctrine, les hommes et le temps étaient alors véritablement « en dehors de l’idée » du réformaleur et de son œuvre.

26. Et le bouddhisme, en disparaissant du sol de l’Inde, n’a renouvelé nulle part ailleurs sa vie morale et sa vie intellectuelle; au contraire, partout où il a pénétré, partout où il existe, il s’est assimilé aux idolâtries indigènes, et a pris le niveau des superstitions locales. En tous pays il s’est attaché, comme disent les brahmanes, aux formes de péché qu’il a trouvé établies.

27. Aussi peut-on vraiment dire que le bouddhisme, considéré comme religion, est ce que Vichnou dit de ses incarnations, un jeu ( ’lîld ) de l’illusion, et que, considéré comme morale, l’Inde avait raison de l’appeler une loi trompeuse, une fausse loi ( oupadharma ), et d’en flétrir l’auteur dans ses livres les plus populaires et les plus répandus, le Râmâyana et le Bhâgavata-Pourdna.

28. Pour nous, c’est surtout aux peuples bouddhiques que nous pensons quand on parle des nations qui sont, comme dit l’Écriture, assises à l’ombre de la mort : In medio umbræ mortis. — Mais tous les bouddhistes ne sont pas en Asie.

29. 11 y en a en Europe, et même beaucoup. Ils sont de deux espèces. Les premiers sont ces Ciganou, ou Zingani, ou Gitanos, ou Zigeuner, qu’en France on appelle Bohémiens, en Angleterre, Égyptiens, et en Suède, Tatares , mais qui sont, ce qu’on n’avait pas encore remarqué, les descendants

d’une partie des bouddhistes qui préférèrent émigrer de l’Inde plutôt que de s’v soumettre à la théocratie brahmanique restaurée, et par conséquent persécutrice.

30. L’origine bouddhique des Gitanos est prouvée, d’une part parleur langue, dont le fonds est une sorte de pràkrit, de l’autre par leurs croyances toutes négatives, et qui leur ont fait attribuer le nom de païens ( Heydens ) par les Hollandais. Je regarde ces deux raisons comme péremptoires; il me suffit ici de les indiquer.

31. Il y a ensuite les néo-bouddhistes qui professent, exactement comme leurs aînés, Videnlité de l’identique et du nonidentique : sarvatra sam adarç anah . Le néo-bouddhisme a son siège au cœur de l’Europe et son fondateur est le philosophe Hegel.

3*2. Hegel, pas plus que le Bouddha, ne s’est bien rendu compte de sa doctrine. C’était un homme doux et inoffensif qui, pour me servir d’une locution populaire mais caractéristique, n’aurait pas tué une mouche.

33. Cependant de même que le Bouddha a abouti à Nâgârdjouna, de même Hegel a produit Feuerbach.

34. Telle est la malédiction attachée aux doctrines qui veulent se passer de Dieu, qui ne veulent ni le laisser parler, ni l’écouter, et qui substituent les Raisons de la créature à la Raison du Créateur.

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