CONCLUSION
Le tableau que nous avons voulu tracer de l’existence historique du bouddhisme est terminé. Tel qu’il est, il peut suffire, si je ne m’abuse, pour donner de cette religion et de ses évolutions une idée assez nette et assez complète pour qu’on ne doive pas craindre d’en faire la base d’un ouvrage plus considérable. Mon intention était d’abord d’entreprendre moimême cet ouvrage; je l’avais déjà commencé; mais plusieurs réflexions, qui tiennent à des circonstances extérieures et qu’il faut écouter quoi qu’on en ait, sont venues ensuite m’arrêter dans mon dessein.
Venons donc à la conclusion du travail qui est fait, et commençons par en récapituler les résultats principaux.
Le résultat qui ressort d’abord de l’exposition historique contenue dans ces pages, c’est que le bouddhisme est une doctrine religieuse qui n’est pas identique à elle même, puisqu’elle a traversé plusieurs phases dans chacune desquelles on la trouve différente de ce qu’elle était auparavant; d’où cet autre résultat de son impuissance pour réformer la société hindoue et pour l’asseoir sur une base meilleure que celle où elle l’avait trouvée placée parle brahmanisme, le naturalisme védique théocratisé; et, enfin, la raison intime de sa disparition du sol indien.
En effet, les origines du bouddhisme ne sont point religieuses en tant qu’elles proviennent du Bouddha, mais elles sont purement morales, c’est-à-dire humaines ou philosophiques. Or, aucune société ne peut durer sans pratiquer une religion positive, sans croire à Dieu et sans confesser, implicitement du moins, les vérités dogmatiques qu’il a révélées à l’homme, dès le commencement; qu’il lui a révélées non par la matière, par la sensation ou par le sentiment, pour qu’il en fasse ce qu'il voudra, mais qu’il lui a enseignées d’une manière distincte, précise, intelligible, parlante et néanmoins immatérielle, conforme, en un mot, à la destinée de l’homme, créé pour obéir librement à la voix de son Créateur. Il faut donc qu’il ait distinctement entendu cette voix, et qu’il l’ait entendue la première. En effet, si l’homme n’avait pas clai-
rement entendu la voix de Dieu, comment l’aurait-il connue, et s’il ne l’avait pas entendue la première, comment aurait-il pu avoir foi en son autorité?... On nous dit sans cesse que les grandes idées de religion et de morale sont innées en l’homme ; mais en parlant ainsi on ne fait pas attention qu’on confond et amalgame deux ordres de choses absolument distincts: l’ordre de la matière, et l’ordre de l’esprit, la vitalité et la vie, l’homme animal et l’homme intelligence. L’homme animal est une machine vivante comme les autres animaux, à cette différence près que la matière a reçu en lui une organisation supérieure et qui la rend capable de recevoir les choses de l’ordre surnaturel. Cette capacité de recevoir, cette faculté de faire sien le principe spirituel, la substance pensante, loin d’impliquer la création simultanée du corps et de l’àme de l’homme, ainsi que cela résulterait de la théorie des idées innées, la repousse au contraire et nous démontre avec évidence que pour créer l’homme Dieu a procédé par succession. Or, si les deux natures de l’homme ont été créées par un procédé successif, comme du reste cela est prouvé par l’histoire aussi bien que par la logique, la doctrine des idées innées est contradictoire, c’est-à-dire absurde. C’est une doctrine matérialiste, puisqu’elle revient à dire que les idées sont inhérentes à la matière, et, par conséquent, que la matière pense.
Nous connaissons l'origine de ce système; elle est dans l’observation irréfléchie des mœurs des animaux.
Pour nous, l’origine de la Religion et par suite aussi celle du langage sont dans le retentissement de la voix, parole ou verbe de Dieu à l’oreille de cet être qui venait de sortir des mains de son Créateur doué des facultés les plus sublimes, mais muet encore et sans pensées, et que voilà soudain devenu une âme parlante et un corps enseignant par l’union hypostatique delà substance pensante avec la matière organisée.
Pardon de la digression. Elle s’est trouvée si naturellement sous ma plume, que je n’ai pas voulu l'écarter. Revenons à notre sujet.
L’abus que les brahmanes faisaient de Dieu, dans lequel
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ils ne voyaient absolument que l’instrument de leur égoïsme, leur « vache d’abondance, » cet abus émut le cœur du Bouddha au point qu’il affaiblit son jugement et lui tit croire qu’il ne pourrait jamais réformer les idées religieuses des Hindous s’il ne réformait d’abord leurs idées morales, de sorte qu’au lieu d’essayer d’établir dans l’Inde la religion qu’il était allé étudier dans la Bactriane, au centre de l’antique religion des mages, écho de la tradition primordiale, il se contenta d’enseigner seulement la morale de cette religion. C’était planter un arbre sans racines.
Aussi cet arbre menaça promptement de se dessécher après la mort du Bouddha. Toutefois, comme il était beau, trop d’esprits s’étaient épris de sa beauté et avaient trouvé des consolations à son ombre pour qu’ils pussent se décider à le quitter brusquement et sans faire tous leurs efforts pour lui redonner en sucs artificiels la sève qu’il perdait, — et ils y réussirent. Ils y greffèrent des doctrines inconnues au Bouddha, il est vrai, mais qui avaient le mérite de paraître naturaliser le bouddhisme parmi les Hindous, dont elles flattaient les tendances aux abstractions métaphysiques encore plus que l’enseignement de Çâkya n’avait répondu à leurs aspirations morales et sociales. L’arbre prit un développement prodigieux, ainsi que cela arrive pour des végétaux cultivés par des procédés de serre chaude, et il y eut un long moment où toute l’Inde se reposa avec bonheur sous cet arbre bôdhi, devenu pour elle un objet de religieuse admiration. Ce fut l’époque du grand Açôka et le second âge du bouddhisme.
Cependant cet arbre, d’apparence si belle pour ceux qui se reposaient à son ombre, était loin de paraître ainsi à ceux qui lui en voulaient d’occuper un terrain qu’ils regardaient comme leur propriété. Ils s’étudièrent à diminuer le nombre de ses admirateurs en leur faisant remarquer ses défauts constitutifs, et grâce aux divers procédés qu’ils mirent en œuvre, les Hindous s’aperçurent enfin que leur arbre de prédilection manquait de racines et qu’il était tronqué à son sommet. Dès lors ce fut à qui le déserterait au plus vite; ils ne voulurent plus d’une doctrine qui ne prenait pas son point de départ
dans la divinité et n’aboutissait pas au ciel. L’arbre fut renversé sans beaucoup de peine, et ceux qui y tenaient malgré tout se transportèrent avec lui sur les confins de l’Inde, parmi les peuples que les brahmanes méprisaient comme n’appartenant pas à la pure race des Aryas.
Là le bouddhisme se trouva en face d’un mélange de religions et de cultes auquel le Çivaïsme, le naturalisme le plus dégradé, le culte des astres et celui des dragons, formaient une base hétéroclite s’il en fut jamais, et où cependant le bouddhisme n'aurait pas pu s’établir. En effet, dans ce panthéon ou pandémonium, tout le monde croyait à quelque chose de surnaturel, et adorait quelque Dieu, voire beaucoup de dieux, elles bouddhistes ne croyaient qu’à l'homme et n’adoraient rien. 11 fallait changer cela ; la loi de la conservation l’exigeait impérieusement.
On se décida donc à infuser la sève religieuse à l’arbre bouddhique et à l’implanter dans le sol du polythéisme. 11 s’y trouva presque aussitôt comme à sa place, et acquit promptement des proportions immenses. Son ombre atteignit tous les pays de l’Asie orientale et de l’Asie centrale , d’innombrables peuples virent en lui l’expression la plus fidèle du triste état de leur intelligence et le regardèrent comme l’asile de leurs aspirations et de leurs croyances.
Le bouddhisme ainsi transformé, dès le commencement de notre ère, en un polythéisme cosmopolite, n’avait cependant pas oublié de cultiver la mémoire du Bouddha, et de maintenir sa figure au faîte du système. Mais par l’action incessante d’une métaphysique toute imaginaire, la mémoire historique de Çdkyamouni était devenue une légende des plus fantastiques, et sa figure, par le travail des mêmes idées, avait pris des formes bizarres et qui tendaient continuellement à s’évanouir dans le vide; de sorte que le sommet de l’arbre bouddhique se dessinait en lignes vagues et indécises et n’était pas en harmonie avec ses autres parties. Le défaut, il est vrai, ne choquait ni les yeux, ni le goût des peuples barbares, Scythes, Tibétains, Turcs et Mongols, mais il heurtait vivement les esprits des Hindous qui étaient habitués à
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l’unité religieuse du brahmanisme, et il faisait ainsi obstacle à leur retour au bouddhisme.
Cependant les rois scythes établirent leur domination sur tout l’ Arydvata, et le bouddhisme qu’ils avaient connu dans le Kaboul et dans la vallée de l’Indus y revint avec eux. La protection aussi zélée que puissante du roi Kanichka l’y éleva ensuite au-dessus du brahmanisme.
Mais cette position, uniquement due à des causes étrangères à la nature intime du bouddhisme, la force des armes et la politique, ne pouvait lui convenir qu’au tant qu'elle était acceptée par les esprits des populations vaincues. Carie bouddhisme, malgré toutes ses aberrations, avait toujours conservé et conserve encore aujourd’hui une forte empreinte de cet esprit de douceur et de mansuétude qui , en vertu du principe de l’égalité d’origine des hommes, avait présidé à sa naissance et à sa formation première; et ainsi la domination pure et simple, la domination non accompagnée de la soumission des cœurs, lui répugnait. Pour effectuer cette conquête de l’homme intérieur, et instruit par le passé, il lit pour les Hindous ce qu’il avait fait pour les peuples qui l’avaient ramené dans sa terre natale : il adopta leur système religieux dans ce qu’il avait d’essentiel, son unité, et il se donna un dieu suprême, un Brahma, qu’il nomma Adibouddha.
C’est ainsi que s’acheva la troisième phase du bouddhisme, et chacune de ces trois phases lui constitue bien visiblement un caractère à part. La première est morale, la seconde métaphysique, la troisième religieuse ; ce qui ne veut pas dire cependant qu’elles soient tellement tranchées que le caractère de la première ne se retrouve dans les deux suivantes, et celui delà seconde dans la troisième. Non; seulement ces continuations n’effacent en rien la netteté de différence qui caractérisela doctrine de Çûkya d’avec celle de Kâçyapa, l’auteur présumé de la seconde phase, et la doctrine de Kâçyapa d’avec celle de Vasoumitra, le président de la 4« assemblée, la fautrice de la troisième phase. Enfin le bouddhisme subit encore un quatrième changement non moins remarquable, | quoique moins profond et moins général que les précédents.
Cette 4« phase est amenée par rinflueuce du christianisme et consacrée par le concile de Kanyakoubdja, ou la cinquième Assemblée, présidée par le bouddhiste chinois Hiouen Thsang.
Nous avons montré l’accroissement qu’apporta aux doctrines et à la vie religieuse des bouddhistes cette 4e phase que ne connut jamais le bouddhisme de l’ile ùeCeylanel celui des pays qu’elle convertit. Mais toutes ces transformations ne purent rendre le bouddhisme plus agréable aux brahmanes, puisqu’elles n’impliquaient point la reconnaissance de la divinité du dogme des castes ( Varnadharma ) et de celle des brahmanes en particulier auxquels, dit déjà le Véda, « est due « la première part : vandatê poûrvabhâdjam . » Maintes fois ces ennemis inconciliables avaient manifesté leurs rancunes à l’endroit de leurs rivaux, mais jamais les effets n’en avaient pu atteindre le but qu’ils s’étaient posé, l’anéantissement complet du bouddhisme dans l'Inde. A la fin cependant ils y arrivèrent, autant du moins qu’il était possible d’y arriver, et ce fut par l'invasion des Arabes.
Cette invasion, en faisant fortement sentir aux Hindous la nécessité d’être unis, parce que les musulmans étaient des ennemis bien autrement redoutables que les Grecs, les Scythes et les Perses, leur lit aussi comprendre qu’ils ne pourraient jamais arriver à cette union que parla constitution qui la première les avait assemblés en société politique. Car, bien que définitivement façonnée sous 1 influence delà théocratie mosaïque, la constitution brahmanique n’en était pas moins sortie des entrailles de l’Inde. Sans cela elle n’aurait jamais pu jeter dans ce pays des racines aussi profondes que celles que nous lui voyons. En effet, on trouve déjà dans le Rig-Yéda, non la division en castes et leur sanction di\ine, mais comme une indication de leur établissement à venir. Il y a le prêtre qui prie ( brahmâ ), le chef de la guerre, viçpati, râdja. qui défend le sacrifice et protège le vie, le colon, l’agriculteur, qui fournit aux besoins de l’un et de l’autre.
Le brahmanisme ne s’était donc pas fondé, comme le bouddhisme, sur des conceptions purement morales et abstraites; il avait pris son point de départ dans un fait social préétabli,
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et ainsi il pouvait fournir à la sécurité politique un appui plus solide que son rival. Cependant, tant qu'il n’y avait que le bouddhisme de co-existant dans l’Inde avec le brahmanisme, la société hindoue ne pouvait jamais s’alarmer sérieusement pour son existence, parce que le bouddhisme, étant lié au milieu d’elle, subissait l’ascendant de ce milieu. Aussi le bouddhisme supportait volontiers l’institution des castes partout où il la trouvait établie, se contentant d’en adoucir les rigueurs par ses institutions monastiques. C’était assez pour gendarmer les brahmanes, qui voyaient leur influence et leurs profits diminuer; ce n’était pas assez pour intéresser le pays à sa suppression.
Mais le point de vue d’où on considérait le bouddhisme dut entièrement changer du moment de l’apparition et des progrès dans l’Inde d’une religion qui, comme l’islamisme, voulait imposer de force au pays une doctrine qui était ouvertement hostile à tout ce qui faisait sa vie nationale et par conséquent à la nation même. En face d’un tel adversaire, les idées politiques des brahmanes, qui avaient fondé la société hindoue, reprirent peu à peu tout leur empire et des dynasties brahmaniques succédèrent enfin dans toute l’Inde aux nombreuses dynasties bouddhistes.
11 ne paraît pas que, pour obtenir ce résultat, les brahmanes aient suscité aux bouddhistes une persécution générale. La persécution aurait fait des martyrs et n’aurait converti personne. Les brahmanes, qui savaient conduire les hommes et le savent encore aujourd’hui , étaient trop habiles pour essayer de ce moyen dans un temps où l’effervescence publique qu’il aurait certainement produite, puisqu’il le produit toujours, serait probablement devenue nuisible à leurs projets et les aurait détournés contre eux au détriment de la chose publique. Qu’on n’oublie pas que les bouddhistes se comptaient par millions, et que c’est être discret dans nos évaluations que de les mettre à 40 millions seulement. Il est donc évident que le retour de l’Inde au brahmanisme s’opéra principalement par la pression des événements qu’amenait le péril imminent de la conquête musulmane. Les brahmanes aidèrent à cette conversion en politiques consommés, en
laissant à ceux d’entre les bouddhistes qui s’y refusaient malgré toutes les concessions religieuses qu’ils leur firent, une porte de retraite dans le djaïnisme, comme aussi ils ne s’opposèrent pas à leur émigration.
C'est ainsi que le gouvernement du pays revint en quelque sorte de lui-même aux mains de ceux que leur génie politique rendait aptes pour l’œuvre de la défense nationale, et ce succès semble donner un cachet de prophétie à ces paroles d’un hymne du Véda : « C’est spontanément ( svayamêvâ ) que » les peuples ( Viçah , c’est-à-dire les Aryas) s’inclinent de- » vaut le roi que précède un brahmâ. » D’ailleurs on ne peut s’empêcher de le dire: le brahmanisme, malgré tout ce qu’il recèle dans son sein de choses répréhensibles, est cependant, si on le juge du point de vue religieux, de beaucoup plus noble que le bouddhisme, puisqu’on y démêle un fonds vraiment divin, ainsi qu’on peut s’en convaincre par maints passages du Véda et du Grand-Pourâna. Lors donc qu’on y lit par exemple : « J’étais seul avant la création; il n’exis- » tait rien autre chose que moi... 11 a frappé avec son éclair » les ténèbres (arkêna vi babâdhêtamânsi)... Il a trouvé l'aube » du jour et la splendeur des cieux... Celui qui sera quand » rien n’existera plus, c’est moi (ni. à m. « celui qui suis » :yô... » sô ’smyaham ) ; » je dis, lorsqu’on lit ces textes et bien d’autres, on est forcé de reconnaître que si le génie brahmanique n’a pas été assez puissant pour préserver l’Inde delà conquête définitive de l’étranger, il est certain cependant que c’est lui qui, par son énergie religieuse et grâce à la connaissance intime qu’il a des liens qui rattachent les Hindous à leurs idées et à leurs mœurs, a empêché la conversion de ces populations à l’islamisme, et que par là il a réservé l’avenir de l’Inde. Jamais l’Inde n’acceptera la domination de l’étranger. Avec le régime du bouddhisme, ce résultat si important pour les destinées des Hindous n’aurait certes pas été obtenu. Le bouddhisme, en effet, sous la forme qu’il a revêtue depuis si longtemps et qui est sa forme finale, est jugé sans appel, puisqu’on peut justement le définir la religion bâtarde. Bâtard dans ses doctrines et bâtard dans ses pratiques, il a abâtardi le génie et abîmé sans retour le tempérament de