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tant de lumières relatives, dans les races auxquelles nous appartenons, tandis qua côté de nous une foule d’autres peuples demeurent à demi barbares et ne peuvent former, depdis le commencement des temps, ni des sociétés ni des gouvernements tolérables. Je crois que l’étude du Bouddhisme dans ses traits les plus généraux nous aidera à mieux démêler cette énigme et nous en donnera le secret. On y verra pourquoi une religion qui compte aujourd'hui plus d'adhérents qu’aucune autre sur la surface du globe a si peu fait pour le bonheur de l'humanité, et I on trouvera l'explication de son impuissance dans les doctrines étranges et déplorables qu’elle a professées. Par un retour bien facile sur nous-mêmes, nous pourrons apprécier plus justement l’héritage moral que les âges nous ont transmis depuis Socrate et Platon, et nous en serons peut-être à la fois plus reconnaissants et plus soigneux.
Le Bouddhisme, qui, avec bien des modifications, règne de nos jours dans le Cachemire, dans le Népal , dans le Tibet, dans la Tartarie, dans la Mongolie, dans une grande partie de la Chine, au Japon, dans le royaume d’Annam, dans le Birman et à file de Ceylan, date du septième siècle avant notre ère. Le Bouddha est né eu l’an G22 avant J. C., et il est mort en 545, à l’âge de quatre-vingts ans, après avoir prêché sa doctrine dans le Magadha (le Bihar actuel), région de l’Inde centrale, voisine de Bénarès, sur la rive droite du Gange. Le Bouddhisme a été une tentative de réforme de la religion brahmanique, au milieu de laquelle il s’était produit, et qui finit par l’expulser de l’Inde après de longs siècles de tolérance et de mépris. Mais la doctrine qui n’avait pu
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li'ioinphei' que momentanément dans les contrées qui l’avaient vue naitre s’est répandue sur les contrées voisines, et elle y a fait une fortune qui dure encore et qui n’est pas près de disparaître.
Pour réduire le Bouddhisme à ses éléments essentiels, voici ce qu'a été son entreprise semi-pl>ilosopliiqtie et semi-religieuse.
Prenant l’homme tel qu’il le trouve sur celte terre, l’étudiant mal et ne le considérant que dans ses misères, le Bouddha n’essaye pas de remonter à son origine et de le rattacher à un principe supérieur. Tout au plus vîPt-il jusqu’à supposer, avec les croyances les plus vulgaires de ces temps reculés, que l’existence présente est la suite d’existences passées dont l'homme porte ici-bas la peine fatale. 11 croit à la transmigration, et c'est là son premier dogme et sa première erreur. 11 faut donc que l'homme sorte à tout prix du cercle des renaissances perpétuelles dans lequel il est enchaîné; et le Bouddha se charge de lui enseigner le chemin qui doit le conduire à la délivrance et l’arracher à celte horrible servitude. Plein de miséricorde et de compassion, il donne au genre humain qu’il vient racheter un code de morale, et il annonce le salut éternel à tous ceux qui l’auront suivi. Or le salut éternel, tel que l’entend le Bouddhisme, quel est-il? et comment l'homme peut-il se soustraire à la loi de la transmigration? Par un seul moyen, c'est d’arriver au néant, au Nirvâna. Une fois anéanti, grâce à la pratique des austérités et des vertus que le Bouddha recommande, l’homme est bien assuré de ne plus renaître, sous quelque forme que ce soit, dans le cercle odieux des existences; et quand tous les éléments dont il était composé, matériels et spi-
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rituels, seront détruits sans retour, il n’a plus rien à craindre de la transmigration ; l'aveugle fatalité, qui emporte toutes choses dans l'univers, n’a plus d’empire sur lui.
C’est là un système hideux, j’en conviens ; mais c’est un système parfaitement conséquent. 11 n’y a pas trace de l’idée de Dieu dans le Bouddhisme entier, ni au début ni au terme. L’homme, absolument isolé, y est réduit à lui-mème. Jeté dans un monde qu’il ne comprend pas. sans providence et sans appui, sous le coup des infirmités de tout genre qui l'accablent, il n’a qu’une préoccupation, c’est d’échapper au supplice qu’il endure. Égaré dans les plus profondes ténèbres, il ne cherche poiid la lumière en remontant à quelque chose qui vaille mieux (pic lui. Bornant son horizon à ce que ses sens lui attestent, se connaissant à peu près aussi mal que les phénomènes en face desquels il traîne sa vie, il n'a point une raison assez haute pour atteindre à la source d’où il est émané ainsi que le monde. Parti du néant, il est tout simple qu'il y aboutisse ; et ce ne serait que par une inconséquence flagrante que le Bouddhisme éviterait cette conclusion, si redoutable pour nous et si consolante pour lui. Sans Dieu à- sa naissance, sans Dieu pendant la vie, qu'y a-t-il d’étonnant qu’il ne trouve point Dieu après la mort, et qu'il se précipite dans le néant d’où il est venu, et qui est son unique asile?
Voilà en quelques mots ce qu’est le Bouddhisme, et voilà le spectacle qu’il nous offrira, avec le cortège habituel des superstitions et des légendes.
Lotte tentative religieuse, quelque déraisonnable qu’elle soit dans son principe, n’est pas certainement sans gran-
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deur, cl surtout elle n’a point été sans résultats. Dansl'lnde, où (die avait surgi, elle n'a pas pu réussir à s’implanter. Mais, cliose extraordinaire, bien que cette doctrine semble révolter les instincts les plus naturels et les plus vils de l'humanité, clic a été un progrès pour les peuples qui l’ont accueillie; en se soumettant à elle, ils ont été un peu moins ignorants et un peu moins dégradés. Ce n’est pas sans doute un motif pour l’absoudre ; mais c'est une justice, assez restreinte d’ailleurs, qu’il faut lui rendre; le Bouddhisme a bien assez de défauts pour qu'on lui accorde au moins ce mérite secondaire, qui lui appartient légitimement.
Je n’hésite pas à ajouter que, sauf le Christ tout seul, il n'est point, parmi les fondateurs de religion, de figure plus pure ni plus touchante que celle du Bouddha. Sa vie n'a point de tache. Son constant héroïsme égale sa conviction ; et si la théorie qu'il préconise est fausse , les exemples personnels qu’il donne sont irréprochables. Il est le modèle achevé de toulcs les verlus qu’il prêche son abnégation, sa charité, son inaltérable douceur, n t , se démentent point un seul instant; il abandonne à vingtneuf ans la cour du roi son père pour se faire religieux et mendiant ; il prépare silencieusement sa doctrine par six années de retraite et de méditation; il là propage par la seule puissance de la parole et de la persuasion, pendant plus d'un demi-siècle; et quand il meurt entre les bugs de ses disciples, c'est avec la sérénité d'un sage qui a pratiqué le bien toute sa vie, et qui est assuré d'avoir trouvé le vrai. Les peuples qui ont reçu sa foi n'ont jamais songé à en faire un dieu; car la notion de Dieu leur était aussi étrangère qu’à lui. Mais ils se sont fait du Bond-
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dlia un idéal qu’ils ont essayé d’imiter; et le Bouddhisme a pu former, comme nous le verrons, quelques belles âmes dignes de figurer parmi celles qu’admire et que vénère l'humanité.
C’est là une étude qui vaut la peine d'être faite, toute douloureuse qu’elle est; et je ne me repentirai pas de l’avoir essayée si je puis atteindre le but que je me propose. Les grands côtés du Bouddhisme peuvent faire illusion, si l’on s’en tient à quelques vagues renseignements. Ceux que je donnerai ici suffiront, je crois, pour prévenir de pareilles méprises dans les esprits sérieux.
Ce livre peut avoir encore un autre avantage, et je regrette de dire qu’il a une sorte d’opportunité. Le malheur des temps veut que parmi nous les doctrines qui sont le fond du Bouddhisme retrouvent une faveur singulière, dont cependant elles sont si peu dignes. Depuis quelques années, nous avons vu surgir des systèmes où l’on nous vante la métempsycose et la transmigration, ou l’on prétend expliquer le monde et l'homme en se passant de Dieu et de la providence, tout comme l’a fait le Bouddha, où l’on refuse aux espérances du genre humain une vie immortelle après celle-ci, où l’on remplace l'immortalité de l’àme par l’immortalité des œuvres, et où l’on détrône Dieu pour lui substituer l'homme, le seul être, dit-on, dans lequel l’infini prend conscience de luimême. C’est tantôt au nom de la science, tantôt au nom de l’histoire ou de la philologie, ou même de la métaphysique, qu’on nous propose ces théories, qui ne sont ni bien neuves ni bien originales, et qui peuvent faire le plus grand mal à des cœurs déjà bien faibles. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner ces théories, et les auteurs en sont à
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la fois trop savants et trop sincères pour qu’on puisse les condamner sommairement et sans discussion. Mais il est bon qu’ils sachent, par l’exemple encore trop peu connu du Bouddhisme, ce que l’homme devient quand il ne veut compter que sur lui seul, et quand ses méditations, égarées par un orgueil dont il ne se doute pas toujours, l'amènent au précipice où le Bouddha s’est perdu.
D'ailleurs, je sais bien toutes les différences; et je ne fais pas à nos systèmes contemporains l'injure de les confondre aveuglément avec le Bouddhisme, tout en les réprouvant comme lui. Je reconnais bien volontiers tous leurs mérites accessoires, qui sont considérables ; mais on doit juger toujours les systèmes de philosophie par leurs conclusions, quelle que soit la route qu'ils prennent pour y atteindre; et ces conclusions, pour être obtenues par des voies différentes, n'en deviennent pas meilleures. Le Bouddha y est arrivé voilà deux mille cinq cents ans; il les a proclamées et pratiquées avec une énergie qu’on ne dépassera point, si même on l’égale ; il y a mis une intrépidité naïve que personne ne poussera plus loin, et il n’est pas à présumer qu’aucun système de nos jours prenne un empire aussi puissant sur les âmes. 11 n en serait pas moins utile toutefois que les auteurs de ces systèmes voulussent bien jeter les yeux sur les théories et les destinées du Bouddhisme. Ce n’cstpas de la philosophie au sens où nous entendons ce grand mot ; ce n’est pas delà religion non plus, au sens du paganisme antique, ni au sens de la religion chrétienne ou de la religion mahomélane ; mais c’est quelque chose de tout cela, avec une doctrine parfaitement indépendante, qui ne voit que l'homme dans l’univers, et s'entête à ne regarder que lui
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absolument, tout en le confondant avec la nature au milieu de laquelle il vit. De là toutes les aberrations et les cl iules 'du Bouddhisme, avertissement qu’il donne à d'autres et qui peut leur être salutaire pourvu qu’ils sachent l'écouter. Malheureusement, s’il est rare de s’instruire par ses propres fautes, il est bien plus rare encore de s’instruire par celles d’autrui.
Comme les accusations que je viens de porter contre le Bouddhisme sont très-graves, et comme ce triste sujet est encore bien récent, il sera bon de dire comment on est parvenu à découvrir les monuments de la religion bouddhique, et sur quelles bases authentiques et incontestables repose tout ce que l’on en sait et tout ce que l’on peut encore en apprendre. Il y a trente ans à peine qu’on l’étudie d’une manière certaine ; et tel a été le bonheur de ces recherches favorisées par les circonstances, qu’aujourd’hui on connaît plus sûrement les origines du Bouddhisme que celles de la plupart des autres religions, y compris la nôtre. On sait les moindres détails de la vie du Bouddha; on possède toutes les écritures canoniques qui gardent le dépôt de la doctrine recueillie et fixée par trois conciles successifs. Ces livres, composés primitivement en sanscrit ou dans un des dialectes du sanscrit, ont été traduits dans les idiomes de tous les peuples chez lesquels la foi bouddhique s'est répandue, Singhalais, Tibétains, Tartares, Mongols, Chinois, Japonais, Birmans, etc. Nous possédons ces traductions, et elles sont le contrôle infaillible et fidèle des livres originaux, dont plusieurs déjà ont été reproduits en diverses langues. A côté de ces preuves, dont on pourrait se contenter, il en est une foule d’autres résultant de témoignages secon-
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daires qui ne sont pas moins indubitables : monuments de toute sorte dont les ruines couvrent encore le sol de l’Inde, inscriptions nombreuses et décisives, voyages de pieux pèlerins qui à plusieurs époques ont visité les lieux consacrés par les souvenirs du Bouddha. En un mot, à l'heure où nous sommes, rien ne manque pour nous donner la certitude la plus complète : on pourra faire de nouvelles découvertes; mais elles ne changeront rien il celles qu’on a laites et auxquelles nous devons tant de curieuses révélations.
Pour qu'il ne reste pas le moindre doute sur ce point capital, je veux ici retracer brièvement le succès inouï de ces investigations, et signaler de nouveau à l’estime publique les noms de ceux qui nous ont tant instruits par leurs féconds labeurs, et qui en quelques années nous en ont mille fois plus appris sur le Bouddhisme que n'en surent William Jones et Colebrooke.
Le premier en date et le plus important, c’est M. B. II. Hodgson. Nommé en 1821 résident politique au N’épàl pour la Compagnie des Indes, M. Hodgson apprit bientôt que dans les monastères boudddhiques de ce pays on conservait dévotement des livres qui passaient pour renfermer la doctrine canonique du Bouddha. Ces livres étaient composés en sanscrit. M. Hodgson s'en fit remettre des listes par un vieux prêtre bouddhiste de Palan avec lequel il était lié, et peu à peu il se procura les livres euxmèmes. Il se procurait plus facilement encore les traductions en langue tibétaine ; car, au Tibet, les livres sont presque aussi nombreux que chez nous, multipliés par l’imprimerie sur bois qu’y ont apportée les Chinois et dont on y fait le plus grand usage. Les ouvrages sanscrits
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dont on remettait des copies à 51. Hodgson avaient été introduits dans le Népal, où les prêtres seuls les comprennent, vers le second siècle de 1ère chrétienne, à ce que rapportait la tradition. Ils venaient du Magadha, de l'autre côté du Gange; et cinq ou six siècles plus tard, pénétrant du Népal dans le Tibet, ils y avaient été traduits quand le Tibet avait adopté la foi bouddhique. M. R. H. Hodgson pouvait annoncer cette belle découverte au monde savant dès 1824 et 1825. Niais il faisait plus, et il offrait à la Société asiatique du Bengale soixante volumes bouddhiques en sanscrit, et dçOx cent cinquante en tibétain. En quelques années, il renouvelait les mêmes libéralités envers la Société royale asiatique de Londres et envers notre Société asiatique de Paris. Il leur donnait les manuscrits et les imprimés qu’il avait recueillis, ou il leur faisait faire dans le pays les transcriptions qu’elles désiraient. C'e-t ainsi que notre Société asiatique possède quatre-vingt-huit ouvrages bouddhiques en sanscrit, quelle n’aurait pu avoir sans la générosité ou sans la complaisance du résident anglais de Kalhmandou '.
Ce sont là des découvertes, des travaux et des procédés qu’on est heureux de louer hautement ; et le nom de M. B. H. Hodgson brillera dans l’histoire de ces éludes d'un éclat qui pourra gêner peut-être son excessive modestie, mais que rien n’obscurcira et qu’on ne doit jamais oublier. C'est à Inique sont dûs les originaux sanscrits, consultés et traduits plus lard par d'illustres philologues, et c'est lui le premier qui a connu l'existence des traductions tibétaines.
• U y a quelques mois à peine que SI. B. II. Hodgson a liiit encore un don précieux de documents bouddhiques à l'Instilut de Fronce.
AUTHENTICITE 1)11 ROUDIllIISME.
Presque en môme temps, un digne émule de M. R. II. Hodgson, aussi désintéressé que lui, et non moins persévérant, M. Csoma, jeune médecin hongrois, de Kôros en Transylvanie, se livrait à des travaux qui devaient cire presque aussi féconds, et qui n’étaient guère moins originaux. M. Csoma, animé d’un enthousiasme héroïque qui rappelle celui de notre Anquetil-Duperron, quittait la Hongrie, son pays natal, et, sans autres ressources que son courage inébranlable, pénétrait au Tibet, y apprenait, après bien des souffrances dont tout autre se lut rebuté, la langue du pays, que jusqu'à lui nul Européen n'avait possédée, et il lisait les deux grands recueils de la littérature tibétaine appelés le Kahyyour et le Bstanyyour. Or ces deux vastes encyclopédies, la première de cent volumes, la seconde de deux cent vingt-cinq, imprimées en 1731 au monastère de Snârthang, dans le Tibet, n’étaient pas autre chose qu’une longue traduction de livres venus de l'Inde et se rapportant presque tous à la littérature bouddhique. M. Csoma donnait sous les auspices de M. H. H. Wilson, l’illustre indianiste, et de la Société asiatique de Calcutta, des analyses développées de ces deux encyclopédies; et l'on y retrouvait, non sans surprise, la reproduction tidèle de la plupart des livres sanscrits que M. B. Il Hodgson avait découvertsau Népal. M. Csoma de Kürüs est mort jeune, au début de ces pénibles travaux, pour lesquels il avait épuisé ses forces, se consolant de quitter sitôt la vie par des publications don t se sont enrichies les Recherches asiatiques et qui consacreront son souvenir.
Vers l’époque oùM. B. H. Hodgson et Csoma de Kôrûs faisaient connaître leurs découvertes, M. L. J. Schmidt, de l'Académie de Saint-l’étershourg (1829), constatait de
INTROHL CTI ON.
son côté que la plupart des livres bouddhiques traduits du sanscrit en tibétain l'avaient été également du tibétain en mongol, et dans des conditions pareilles. La foi bouddhique avait passé avec les livres qui la contiennent du Tibet en Mongolie, comme elle avait passé du Népal au Tibet, et du Magadha indien au Népal. C’étaient là d'heureuses confirmations de tout coque nous avait appris M. U. 11. Hodgson; mais ce ne devaient être ni les seules ni les plus importantes.
Pendant qu’au nord de l'Inde ou trouvait les originaux sanscrits, au sud de la presqu'île, à Ceylan, où l'on savait que le bouddhisme avait pénétré trois siècles avant noire ère, M. Georges Turnour, dont le nom doit être placé à côté de celui de M. B. H. Hodgson, retrouvait une autre rédaction presque semblable des livres canoniques. Employé civil à Ceylan, M. Georges Turnour avait pu donner aussi à des recherches littéraires les loisirs que lui laissaient ses fonctions. H reconnut que les prêtres singhalais possédaient une collection régulière et dès longtemps fixée des écritures bouddhiques, en langue Pâlie, dialecte du sanscrit, et que cette collection avait été apportée dans l ilc de Ceylan sous le règne d’un roi de l'Inde, protecteur du Bouddhisme, l’an 516 avant J. C. Les livres Pâlis de Ceylan, au nombre de dix -sept, reproduisent sous des formes presque identiques les livres les plus importants du Magadha et du Népal; ils contiennent aussi toute la doctrine et toute la vie du Bouddha ; et de môme qu'au nord la rédaction sanscrite du Magadha a servi de texte aux traductions tibétaines, de même au midi la version Pâlie de Ceylan a servi de texte aux traductions birmanes et siamoises, 1 ile de Ceylan (laTaprobane des anciens,
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du nom indien Tàmrapanna) ayant toujours en (retenu des relations religieuses fort étroites avec Siain et le Birman.
Mais il y avait plus encore à Ceylan. Outre les livres sacrés, les prêtres dépositaires de la foi avaient rédigé des chroniques où ils avaient consigné d’âge en âge, et jusqu’à la fin du dernier siècle, les faits principaux de leur religion et de leur histoire. M. G. Turnour se procurait ces annales singhalaises, et il publiait la meilleure partie d'un de ces précieux ouvrages, le MuMvansa , sons parler de l'analyse de plusieurs autres. Ces ouvrages historiques, les scids à peu près qu'ait produits l'esprit indien, remontent dans leurs récifs jusqu'à la conversion de l'ile de (,'cylan au Bouddhisme, et ils rappellent en grands détails toute la vie du Bouddha, telle que la tradition et les ouvrages religieux l’avaient conservée. La partie du Maliàvausa qu'a donnée M. G. Turnour a été composée dans le cinquième siècle de notre ère, à l'aide de matériaux beaucoup plus anciens dont l'auteur s’est servi tout en les rectifiant.
Les livres sacrés de Ceylan en Pâli et ces compilations historiques doivent prendre rang parmi les documents les plus authentiques du Bouddhisme.
Voilà déjà bien des informations. Mais à côté et même au-dessus du Népal, du Tibet, de la Mongolie, de Ceylan, du Birman et de Siam, il faut placer la Chine. Les annales de ce grand pays, tenues avec un soin que jamais gouvernement n’a égalé, même parmi les nations les plus policées, attestent que le Bouddhisme a été apporté en Chine deux cent dix -septans avant notre ère par quelques apôtres indiens. Dès l’aatîl de cette ère, il était devenu sous l’em-
1 NTItO DICTION.
pereur Ming-Ti le culte public de l’empire, tant il semblait bien répondre aux besoins religieux de ce peuple bizarre que nous connaissons encore si peu. C’est aussi vers la fin du premier siècle après Jésus-Christ que commentait la traduction officielle des livres sanscritsdu Bouddhisme en langue chinoise. Un de ces ouvrages lcsplus renommés, le Lnlitavistâra , espèce de biographie du Bouddha, a été traduit jusqu'à quatre fois en chinois ; et la première de ces traductions remonte à l'an 7(i de 1ère chrétienne, tandis que la dernière descend jusqu'au neuvième siècle. Une multitude d’ouvrages bouddhiques ont été reproduits ainsi du sanscrit en chinois; et le savant M. Stanislas Julien a pu nous donner les titres d’un millier de livres à peu près, extraits des catalogues dressés dans le Céleste Empire et par l’ordre du gouvernement. Comme le Bouddhisme y est encore très-florissant, ces travaux de tout genre, traduction des livres canoniques et îles ouvrages les plus célèbres, biographies des religieux les plus respectés, recueils divers, dictionnaires et vocabulaires spéciaux, se sont continués sans interruption jusqu'à notre temps. La littérature bouddhique forme eu Chine des bibliothèques où le nombre des volumes est à peu près incalculable.
Une autre source d'informations toutes spéciales que nous offre la Chine, ce sont les voyages des pèlerins qui, à plusieurs époques, se sont rendus dans l'Inde, soit pour y chercher les livres sacrés et les rapporter dans le Céleste Empire, soit pour visiter les lieux sanctifiés jadis par la présence et les actes du Bouddha Notre langue possède deux de ces récits, celui deFa Hienet celui de Hionen- Thsang, que nous ont donnés nos grands sinologues,
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SI. Abel Hémusal et M. Stanislas Julien, qui ont si bien mérité des études bouddhiques.
Mais je quitte cet ordre de témoignages tous étrangers à l'Inde, et je passe à ceux que nous donne l’Inde ellemême; ils sont à la fois plus directs et plus anciens que ceux que je viens de rappeler.
Il y a vingt-cinq ans à peu près, on découvrit dans diverses parties de l’Inde centrale au nord, a l’est et au sudouest, des inscriptions gravées sur des rochers, sur des colonnes, sur des pierres. C'était presque la première fois que l’Inde offrait à la curiosité européenne des monuments de ce genre, dont jusque-là on la croyait complètement privée. Bientôt M. James l’rinsep, un des secrétaires de la Société asiatique du Bengale, déchiffra ces inscriptions avec la sagacité et l’érudition qui lui ont fait un nom célèbre, bien que lui aussi soit mort fort jeune avant d’avoir rempli sa carrière. Ces inscriptions étaient en dialecte mâgadhi, c’est-à-dire dans le dialecte de la province du Magadha, une des contrées les plus fameuses de l’Inde, et celle même où, selon toutes les traditions, le Bouddhisme avait paru et s’était le plus tôt développé. Mlles contenaient des édits d’un roi nommé Piyadasi, donnant à ses peuples des conseils de morale, recommandant la tolérance, et favorisant l’introduction des croyances nouvelles. Beu de temps après les explications de M. James Prinsep, M. Turnour, déjà versé dans l’étude des monuments Pâtis de Ceylan, démontra que le Piyadasi de ces inscriptions màgadhics était le même qu’Açoka, le roi du Magadha, qui joue un très-grand rôle dans les premiers siècles de l’histoire du Bouddhisme, et dont la conversion est racontée dans le Mahâvansa. Un autre ouvrage singha-
im nontcTiuK.
luis, le l)ijm'(insa, que citait encore M. Turnour, place l’avénement d'Açoka deux cent dix-!uiit ans après la mort de Çàkvamouni, c'est-à-dire vers l'an ô‘23 avant notre ère, au temps d’Alexandre le Grand.
Flus tard, d'autres découvertes du même genre vinrent confirmer ces premières données, et l'on a retrouvé déjà dans trois endroits au moins, à Guirnar, dans le Guzarate, à Dliauli près de Kultack, à Kapour di Guiri, sans parler de Dcldi, d’Allaliabad, F>adiiia, Malhiah, etc., des reproductions à peu près identiques des édits religieux de Piyadasi, dont la domination s'étendait sur l'Inde entière. Les dialectes sont un peu différents selon les provinces ; mais au fond les édits sont les mêmes, et les expressions n'ofl'ren! (pie des variantes presque insignifiantes.
On savait en outre qu'un des trois conciles qui avaient constitué l'orthodoxie bouddhique et arrêté le canon des écritures s’était tenu sous le règne d’Açoka et par sa protection toute- puissante, lin 184i>, M, le capitaine Hui t a découvert, sur une montagne près de Bliabra, entre Dehli et Djavpour. une inscription de ce même roi l’iyadasi, qui lève tous les doutes que pourraient encore laisser les autres. Celle ci, écrite dans la même langue, est, comme le dit M. E. Burnouf, une sorte de missive adressée par le roi Piyadasi aux religieux bouddhistes réunis en assemblée dans le Magadha. Le roi indique aux membres du concile les points principaux sur lesquels doivent porter leurs délibérations, l'esprit qui doit les inspirer, et les résultats qu'ils doivent poursuivre. Ce qui donne à cette inscription de Bliabra une importance toute particulière, c’est que le nom même du bienheureux Bouddha, doulAçoka défend la croyance, s’y trouve répété à plusieurs
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reprises, tandis qu’il ne se rencontre pas dans les autres inscriptions.
bcs conséquences si graves qui en sortent pour l’histoire du Bouddhisme ei celle de l’Inde ont été acceptées dans toute leur étendue par M. Prinsep, par 51. Turnour, par 51. Lassen, par 51. E. Burnouf, par 51. Albrecht Weber, et par 51. 5Iax-5Iüller, et il serait bien difficile de contester l’autorité de pareils juges.
11 ne paraît donc pas qu’il puisse subsister de doute, et si Piyadasi n’est pas l’Açoka du 5lagadha, comme le conteste 51. II. H. Wilson, il est très-certainement un roi bouddhiste imposant la doctrine de Çàkyamouni à ses sujets vers la fin du quatrième siècle avant 1ère chrétienne.
Il n’en faut pas davantage pour l’objet qui nous occupe, et j’abandonnerais les sources indiennes pour passer aux sources grecques, si je ne voulais prouver par un dernier exemple combien les découvertes que chaque jour amène dans l’Inde confirment de tout point les grands résultats que je viens d’indiquer sommairement. Sur les parois de belles grottes creusées dans une montagne de granit, près de Bouddha-Gayâ, dans le 51agadha, on a trouvé des inscriptions dans le même dialecte que les grandes inscriptions de Guirnar et de Dhauli, et qui nous apprennent que ces grottes ont été destinées à l’habitation et à la retraite de mendiants bouddhistes par le roi Daçaratha, second successeur d'Açoka, et par Piyadasi lui-même, qui est nommé dans plusieurs de ces inscriptions, dont chacune n’a que trois ou quatre lignes. Ces inscriptions ne peuvent pas être postérieures à l’an 226 avant notre ère; et, bien qu’elles soient beaucoup moins importantes que les grands édits dont je viens de parler, on voit qu'elles s’y
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rapporlent d'une manière frappante, en les contrôlant par un détail qui, tout mince qu’il est, n'en est pas moins intéressant.
Des faits que nous ont attestés les compagnons d'Alexandre ou leurs successeurs, je n’en rappellerai qu’un seul qui me semble démontrer que les Grecs ont connu les Bouddhistes, comme ils ont connu les Brahmanes. Néarque et Aristobule, qui suivirent Alexandre et lui survécurent, ne nomment que ces derniers, sans que rien indique qu’ils aient connu les autres. Mais Mégasthène, qui, trente ans plus tarda peu prés, pénétra jusqu’à l'atalipoutra, la Palibothra des Grecs, à la cour dit roi Tchandragoupta, indique certainement les Bouddhistes dans les Sarrnanai ou Garmanai, dont il fait une secte de philosophes opposés aux Brahmanes, et qui s’abstiennent de vin et vivent dans le plus chaste célibat. A ces traits, et à l’étymologie môme du mot, très-peu altérée, on ne peut méconnaître les Bouddhistes, qui se sont donné spécialement le nom de Çramanas, ou d'ascètes domptant leurs sens. On ne peut les méconnaître non plus à cet autre trait que rappelle aussi Mégasthène : « Les Sarmanes, dit-il, ont avec eux « des femmes qui participent à leur philosophie, et qui, « comme les hommes, sont vouées au célibat. » Enfin Mégasthêne ajoute que «ces philosophes, pleins de frugalité, « vivent des aliments qu’on leur donne et que personne « ne leur refuse. » N’cst-ce pas là une description tidèle des mœurs particulières aux Bouddhistes, que les Brahmanes n’ont jamais partagées? Ne se rappelle-t-on pas que le célibat et la mendicité sont deux conditions imposées par le Bouddha à ses religieux? Si Mégasthène est le seul des historiens grecs de cette époque à parler aussi
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distinctement des Bouddhistes, c’est que, selon toute apparence, il est le seul qui en ait vu. Dans la partie du Penjab où pénétra l’expédition macédonienne, le Bouddhisme ne s’était pas encore propagé, tandis qu’il florissait dans la contrée dont la capitale était Patalipoutra, où se tint le troisième concile. Onésicrite, Néarque, Aristobule, ne rencontrèrent pas de Bouddhistes sur les bords del’Indus et de l’Hypasis; Mégasthène dut en rencontrer beaucoup sur les bords du Gange. Je ne doute pas non plus qu'il ne faille reconnaître aussi des Bouddhistes dans les Pramnes (corruption du mot Sarmanes), dont parle Strabon, adversaires des Brahmanes, dont ils se moquent et qu’ils traitent de charlatans.
A ces renseignements grecs j’en ajoute un dernier, l.e nom du Bouddha est cité pour la première fois par saint (dément d’Alexandrie 1 , c’est-à-dire dans le troisième siècle de notre ère; et comme saint Clément tire de Mégasthèna tout ce qu’il dit des philosophes indiens, il ne serait pas impossible de supposer qu’il lui emprunte aussi le nom du réformateur; car l’ambassadeur de Séleucus-Nicalor l’aura sans doute entendu prononcer plus d’une fois dans le cours de son voyage, et dans une ville qui avait été d'assez bonne heure le centre delà réforme.
Ainsi les documents les plus avérés, grecs, indiens, chinois, sans oublier tous les autres, s’accordent et se soutiennent pour attesler de la manière la plus irrécusable que le Bouddhisme existait dans l’Inde avant l’expédition d’Alexandre; ainsi nous pouvons admettre sans scrupule la date, de la mort du Bouddha, que nous empruntons
1 Slromales, I, p. 305, édition deSjlburgc.
INTRODUCTION
des Singhalais; et quand nous parlerons de la morale bouddhique, nous pourrons être assuré que celte prédication s’est bien réellement adressée aux populations indiennes six siècles avant 1ère chrétienne, en essayant de les convertir à des croyances meilleures, et de renverser la foi antique des Védas, jugée désormais insuffisante pour conduire l’homme au bien et au salut.
Des livres sacrés qui renferment celte prédication, il en est déjà deux qui ont été traduits en français. L’un est le Lotus de lu bonne loi ( Saddharmapoundailka ), par Eugène Burnouf, de si regrettable mémoire, qui, explorant le premier parmi nous les manuscrits envoyés à Paris par M. B. H. Hodgson, en a tiré son admirable Introduction à l'histoire du Bouddhisme indien. L’autre Soùtra bouddhique est le Lalitavistâra, dont je viens de parler, et qui a été traduit du tibétain en français par M. i’h. Ed. Foucaux, et collationné sur l’original sanscrit.
Eniin, dans ces dernières années, .M. Spencc Hardy, missionnaire Wcsleyen, qui a résidé vingt ans à Ceyian, a publié un ouvrage spécial qu’il a extrait en partie des livres singhalais.
On le voit donc, nous sommes très-riches en documents sur la vie et la doctrine du Bouddha. C’est à toutes ces sources que le livre qu’on va lire a été puisé; et l’on n’y trouvera pas un seul fait qui ne soit attesté par une autorité compétente.
Je prendrai le Bouddhisme à trois époques de sa durée : d’abord à sa première apparition, et je retracerai la vie du Bouddha et sa légende, telles qu elles ressortent des ouvrages canoniques adoptés par les trois Conciles; j’exa-
AUTHENTICITÉ DO BOUDDHISME. xxi
minerai la doctrine qui y est enseignée, et je la jugerai dans ses mérites et dans ses défauts.
Ensuite je m’occuperai du Bouddhisme tel qu’il était dans l'Inde douze cents ans après la mort du Bouddha, et tel qu'il se présente dans les voyages et les Mémoires de Iliouen-Thsang, pauvre religieux chinois qui a parcouru la presqu'île entière pendant seize ans, de l’an 02!) à l’an 645 de notre ère, et qui revenu en Chine après ce prodigieux pèlerinage y rapporta 057 volumes d'ouvrages bouddhiques.
En dernier lieu, j’étudierai le Bouddhisme à Ceylan, tel qu'il y vit encore actuellement sous la domination anglaise.
Il y aura donc entre ces trois époques de la religion bouddhique des intervalles de temps à peu près égaux. Ce n'est pas une histoire du Bouddhisme que j'essaye de tracer; je me garderais bien d’une pareille témérité. D'après ce que l’on vient de voir, une histoire générale du Bouddhisme embrasserait un cercle bien autrement étendu. De l’Inde et de Ceylan, il faudrait le suivre dans presque toute l’Asie, et dans un développement continu de vingt-cinq siècles. Plus tard, sans doute, il sera possible d'élever cet immense édifice lorsque des mains laborieuses et habiles auront préparé une foule de matériaux qui maintenant nous manquent encore. Mais dès à présent, sans risquer une entreprise prématurée, on peut passer en revue quelques-uns des points les plus saillants de ce vaste sujet. Pour moi, je les ai déjà parcourus en rendant compte dans le Journal des Savants de la plupart des ouvrages que je viens de citer, et je reproduirai dans ce qui va suivre la meilleure partie des articles que j’ai insérés dans ce grave recueil. 11 m’a semblé qu'en les réunissant