XXI
INTRODUCTION
et en leur donnant une forme un peu moins sévère, ils pouvaient intéresser des lecteurs que l’appareil de l’érudition aurait peut-être effrayés.
Mais encore une fois, c’est surtout un enseignement philosophique qui doit ressortir de cette étude du Bouddhisme. Ce qui a manqué au Bouddha, ce qui manque aux systèmes de nos jours, c’est de connaître exactement l’homme. De part et d’autre, c'est une psychologie incomplète qui a été la cause de tous les faux pas. Je comprends ce vice de méthode dans l’Inde, quelques siècles avant notre ère; c’était une suite assez naturelle de tous les efforts infructueux qu’y avait tentés la philosophie antérieure. Tandis qu’en Grèce, vers la même époque, Socrate inaugurait la vraie science de l ame humaine, les philosophes indiens s’y méprenaient, sans espoir de jamais atteindre la vérité, qui n’était faite ni pour leur temps ni pour leur pays. Sur la route où la philosophie indienne s’était engagée, il n’y avait pour elle de possible que deux partis, l’un aussi fâcheux que l’autre : ou s’arrêter à jamais dans l’immobilité d'où le Brahmanisme n’est pas sorti; ou aller avec le Bouddhisme aux conséquences désespérées d'un athéisme qui s’ignore, et d'un nihilisme implacable. Le Bouddha n'a pas reculé, et sou aveugle courage n’est pas une des qualités qui frappent le moins dans sa grande âme. Mais de notre temps, et après les leçons de Descartes, on a vraiment peine à comprendre et l’on ne saurait excuser de telles erreurs et de telles défaillances. La philosophie n’a pas changé son antique précepte. Connaistoi toi-même, est son immortelle devise. Sa force et sa gloire, c’est de la mettre en pratique; sa faiblesse, c’est de l’oublier. Pour qui ne veut pas se payer de mots et d’hy-
AUTHENTICITÉ DU DOUDDHISME.
polhèses, tout au moins stériles quand elles ne sont pas dangereuses, la philosophie n’a qu’un solide fondement, l’observation des faits de l’âme humaine. Si la psychologie ne lui sert de base, elle court risque de n’être qu’un tissu de rêveries, splendides ou ténébreuses selon l’imagination qui les enfante. Commencer par l’homme étudié à la lumière de la conscience, pour s’élever de l’homme à la connaissance du monde et de Dieu, est la seule méthode digne de la science et digne de notre siècle. Tout système qui néglige de se donner cette garantie et de s’acquérir ce titre à la confiance qu’il réclame, se prépare bien mal à la vérité qu'il cherche et ne doit pas s’étonner des abîmes où il tombe.
Ici les deux excès sont également à craindre. Exalter l’homme outre mesure, ou le ravilir ; en faire un Dieu mortel ou en faire une brute adoratrice et victime du néant, sont des monstruosités qui se valent; et si les systèmes de nosjours avaient chance de devenir des religions comme le Bouddhisme, on verrait par leurs désastreuses conséquences qu’ils ne sont pas pour la société beaucoup meilleurs que lui. Dans la doctrine du Bouddha, et dans les gouvernements misérables qu’elle a contribué à former, il n’y a pas plus de place pour la liberté que pour Dieu. La vraie notion de l’homme étant absente, toute liberté a péri avec elle dans la pratique aussi bien que dans la théorie; et la personne humaine défigurée n’a jamais su revendiquer ni surtout obtenir le respect qui lui est dû. 11 peut y avoir encore dans les sociétés bouddhiques des âmes vertueuses et de nobles cœurs ; il n’y a point un homme libre, et le despotisme est l’infaillible résultat de ces belles doctrines qui ont prétendu délivrer l’homme au