‹ Le Bouddha et sa religion (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance «lu Bouddha; son éducation; son mariage; choix de sa femme^ liopâ. — Méditations du Bouddha ; sa vocation encouragée par les dieux ; les Quatre rencontres ; résolutions du jeune prince ; résistance de son père et de sa famille; il s’enfuit de Kapilavaslou. — Ses études à Yaiçâli, à Bàdjagriha ; ses cinq compagnons ; il quitte le monde. — Sa retraite ti Ourouvilva pendant six années ; ses austérités ; ses extases ; avènement du Bouddha parfaitement accompli ; Bodhimanda et Bodhidrourna ; Yadjrâsnnam — Le Bouddha sort de sa retraite; il fait pour la première fois tourner la roue de la Ix>i à Bénarès ; ses prédications ; son séjour dans le Magadha cl dans le Koçala ; Bimhisâra, Adjâtaçatrou, l’rasénadjit, Ânûlhapindika. — Le Bouddha revoit son père ; scs luttes contre les Brahmanes; ses triomphes ; enthousiasme populaire. — Mort du Bouddha à l âge de quatre-vingts ans, à Kouçinagara.

Ce fut vers la fin du septième siècle avant notre ère que naquit le Bouddha, dans la ville de Kapilavaslou, capitale d’un royaume de ce nom dans l’Inde centrale au pied des

montagnes du Népàl, et au nord de l'Oude actuel Son père Çouddhodana, de la famille des Çâkyas, et issu de la grande race solaire des Gùtainides, était roi de la contrée. Sa mère, Màyâ Dévi, était fille du roi Souprabouddha, et sa beauté était tellement extraordinaire, qu’on lui avait donné ce surnom de Màyâ ou l'Illusion, parce que son corps, ainsi que le dit le Lalitavistdra , semblait être le produit d’une illusion ravissante. Les vertus et les talents de Màyâ Dévi surpassaient encore sa beauté, et elle réunissait les qualités les plus rares et les plus hautes de l’intelligence et de la piété. Çouddhodana était digne d'une telle compagne, et « roi de la Loi, il commandait « selon la Loi. Dans le pays des Çâkyas, pas un prince « n'était honoré et respecté autant que lui de toutes les « classes de ses sujets, depuis ses conseillers et les gens « de sa cour jusqu’aux chefs de maison et aux mar- « chands. »

Telle était la noble famille dans laquelle devait naître le Libérateur. Il appartenait donc à la caste des Kshattriyas ou des guerriers, et lorsque plus tard il embrassa la vie religieuse, on le nomma, pour rappeler son illustre origine, Çàkyamouni, c'est-à-dire le solitaire (le moine, jxcvî;) des Çâkyas, ou bien encore Çramana Gaoulama, l'ascète

1 A la fin du quatrième siècle de notre ère, Fa-Hicn, le pèlerin chinois, visita Kapilavastou qu’il trouva en ruine. Voir le Foâ-Koué-Ki d’Abel Itémusat, page I9X. lliouen-Tlisaog visita aussi ces ruines deux siècles plus lard vers l’an 032 de notre ère. Elles étaient considérables; et l'enceinte du palais et des jardins du roi, encore très-visible, avait près d'une lieue de tour. Voir V Histoire de la vie et des voyages de Hiouen-Thsang, par M. Stanislas Julien, page 120, et aussi les Mémoires de IIwuen-Thsaiig, par le même, tome I, page 309. Parmi ces ruines, on montra à Hiouen Thsang les traces de la chambre à coucher de la mère du Bouddha et du cabinet d’études du jeune prince.

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des Gùlamides. Son nom personnel, choisi par son père, était Siddhàrlha on Sarvàrlhasiddha, et il conserva ce nom tout le temps qu’il résida près de sa famille à Kapilavaslou comme prince royal (Koumàrarâdjâ). Plus tard, il devait l’cchanger pour de plus glorieux.

La reine sa mère, qui s’était retirée vers l'époque de l’accouchement dans un jardin de plaisance appelé le jardin de Loumbini *, du nom de sa grand’mère, fut surprise parles douleurs de l’enfantement sous un arbre (plaksha), et elle donna naissance à Siddhàrtha le 5 du mois Outtàraçâdha, ou, suivant un autre calcul, le quinzième jour " du mois Vaiçâkha. Mais, affaiblie sans doute parles austérités pieuses auxquelles elle s’était livrée durant sa grossesse, peut-être aussi inquiète des prédictions que les brahmanes lui avaient faites sur le fils qui devait sortir d’elle, Màyû Dévi mourut sept jours après, « afin qu elle « n’eût pas ensuite, dit la légende, le cœur brisé de voir « son fils la quitter pour aller errer en religieux et en « mendiant. » L’orphelin fut confié aux soins de sa tante maternelle Pradjêpati Gaoulamî, qui était aussi une des femmes de son père, et qui devait être plus tard, au temps de la prédication du Bouddha, une de scs adhérentes les plus dévouées.

L’enfant était aussi beau que l’avait été sa mère, cl le Brahmane Asita, chargé de le présenter au temple des dieux, suivant l’antique usage , prétendait reconnaître sur lui les trente-deux signes principaux et les quatrevingts marques secondaires qui caractérisent le grand

1 Le parc <!e Loumbini riait à sept ou huit lieues au nor»l-e*t do K.ipil.tvastou. Ilioucu-Tlisang le visita dévoiement. Voir ses Mémoires, tome I, page 522.

0 CREMIERE PARTIE, CIIAI'ITUE I

homme, selon les croyances populaires de l'Inde. Quelle que fut la vérité de ces pronostics, Siddhàrlha ne larda point à justifier la liante opinion qu’on s’était faite de lui. Conduit « aux écoles d’écriture, » il s’v montrait plus habile que ses maîtres, et un d eux, Viçvamitra, sous la direction de qui il était plus spécialement placé, déclara bientôt qu’il n’avait plus rien à lui apprendre. Au milieu des compagnons de son âge, l’enfant ne prenait point part à leurs jeux ; il semblait dés lors nourrir les pensées les plus hautes ; souvent il se relirait à l’écart pour méditer , et un jour qu’il était allé visiter avec scs camarades « le village de l'Agriculture, » il s’égara seul dans un vaste bois, où il resta de longues heures sans qu’on sût ce qu’il était devenu. L'inquiétude gagna jusqu’au roi son père, qui alla de sa personne le chercher dans la forêt, et qui le trouva sous l'ombre d'un djambou, plongé dans une réflexion profonde.

Cependant l’âge arrivait où le jeune prince devait être marié. Les principaux vieillards des Çàkyas se souvenaient de la prédiction des Brahmanes, qui avaient annoncé que Siddhàrlha pourrait bien renoncer à la couronne pour se faire ascète. Ils allèrent, donc prier le roi de marier son lils le plus tôt qu’il pourrait pour assurer l’avenir de sa race. Ils espéraient enchaîner le jeune homme au trône par une union précoce, ülais le roi, qui connaissait sans doute les intentions du prince, n’osa pas lui parler lui-même; il chargea les vieillards de s’entendre avec lui, et de lui faire la proposition à laquelle ils attachaient tant d’importance. Siddhàrlha, qui craignait « les « maux du désir, plus redoutables encore que le poison, « le feu ou l’épée, » demanda sept jours pour rétléchir s

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puis, sûr de lui-mèmc, après s’élre longtemps consulté, et certain que le mariage, accepté par bien des sages avant lui, ne lui Oterait ni le calme de la réflexion, ni le loisir de ses méditations, il consentit à la prière qu’on lui adressait, ne mettant à son union qu’une seule condition : « La femme qu’on lui offrirait ne serait point une créature vulgaire et sans retenue; peu lui importait d’ailleurs quelle serait sa caste ; il la prendrait parmi les vaiçyas et les çoûdras, aussi bien que parmi les brahmanes et les kshattrïyas, pourvu qu elle fût douée des qualités qu’il désirait dans sa compagne». Il remettait aux vieillards une liste complète de ces qualités, destinée à les guider dans leurs recherches.

Le pourohita, ou prêtre domestique, du roi Çouddhodana, fut donc chargé de parcourir toutes les maisons de Kapilavastou, et d’y découvrir, en examinant les jeunes tilles, celle qui remplissait le mieux les vœux du prince, « dont le cœur, sans se laisser éblouir ni par la famille ni par la race, ne se plaisait qu’aux qualités vraies et à la moralité. » La liste des vertus exigées fut successivement présentée à une foule de jeunes filles de tout rang, de toute classe ; aucune ne parut y satisfaire. L'une d’elles, enfin, répondit au pourohita qu’elle possédait toutes les qualités que désirait le prince, et qu’elle serait sa compagne s’il voulait bien l’accepter. Mandée devant le jeune homme avec une foule d’autres beautés de son âge, elle fut distinguée par lui, et le roi donna son consentement à ce mariage. Mais le père de la jeune fille, Dandapâni, de la famille des Çâkyas, se montra moins facile; et, comme le jeune prince passait pour être complètement abandonné à la mollesse et à l’indolence, il exigea, avant de lui accor-

der sa fille, la belle Gopâ, qu’il fit preuve des talents qu’il possédait en tout genre. « Le noble jeune homme, disait « le sévère Dandapâni, a vécu dans l’oisiveté au milieu « du palais, et c’est une loi de notre famille de ne donner « nos filles qu’à des hommes habiles dans les arts, ja- « mais à ceux qui y sont étrangers. Ce jeune homme ne « connaît ni l’escrime, ni l’exercice de l’arc, ni le pugilat, « ni les règles de la lutte ; comment pourrais-je donner « ma fille à celui qui n’est pas habile dans les arts ? »

Le noble Siddhârtha fut donc obligé, tout prince qu’il était, de montrer des talents que sa modestie avait cachés jusque-là. On réunit cinq cents des plus distingués parmi les jeunes Çâkyas ; et la belle Gopâ fut promise au vainqueur. Le prince royal l’emporta aisément sur ses rivaux. Mais la lutte porta d'abord sur des exercices plus relevés que ceux auxquels le conviait Dandapâni. Siddhârtha se montra plus habile, non-seulement que ses concurrents, mais encore que les juges, dans l’art de l’écriture, dans l’arithmétique, dans la grammaire, la syllogistique, la connaissance des Védas, les systèmes philosophiques, la morale, etc. Puis, des exercices de l’esprit passant à ceux du cotps, il resta victorieux de tous ses compagnons, au saut, à la natation, à la course, à l’arc, et à une foule d’autres jeux où il déployait autant de force que d'adresse. Parmi ses adversaires figuraient scs deux cousins : Ananda, qui fut un de scs disciples les plus fidèles, et Dévadatla, qui, profondément irrité d’une défaite, devint, à partir de ce jour, son implacable ennemi. La belle Gopâ fut le prix de son triomphe; et la jeune fille, qui s’était crue digne d’un roi, fut déclarée la première de ses épouses. Dès ce moment, elle prit, malgré les conseils de ses pa-

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reiits, l'habitude de ne jamais se voiler le visage ni devant eux ni devant les gens du palais. « Assis, debout ou « ma reliant, disait-elle, les gens respectables, quoique « découverts, sont toujours beaux. Le diamant précieux « et brillant brille encore davantage au sommet d’un « étendard. Les femmes qui, maîtrisant leurs pensées et « domptant leurs sens, satisfaites de leur mari, ne pen- « sent jamais a un autre, peuvent paraître sans voile, « comme le soleil et la lune. Le suprême et magnanime « Ilislii, ainsi que la foule des autres dieux, connaissent « ma pensée, mes mœurs, mes qualités, ma retenue et « ma modestie. Pourquoi donc me voilerais-je le visage?»

Quelque heureuse que lût celle union contractée sous de tels auspices, elle ne pouvait détourner Siddhûrtha des desseins qu’il avait dès longtemps formés. Au milieu de son splendide palais et du luxe qui l’entoure, au milieu même des têtes et des concerts qui se succèdent perpétuellement, le jeune prince ne cesse de méditer courageu ■ sement sa sainte entreprise; et, dans l'amertume et l’héroïsme de son cœur, il se disait souvent : « Les trois « mondes, le monde des Dieux, celui desAsouraset celui « des hommes, sont brûlés par les douleurs de la vieilli lesse et de la maladie; ils sont dévorés par le feu de la « mort et privés de guide. La vie d'une créature est pa- « reille à l’éclair des cieux. Comme le torrent qui des- « cend de la montagne, elle coule avec une irrésistible « vitesse. Par le fait de l’existence, du désir et de l’igno- « rance, les créatures dans le séjour des hommes et des « Dieux sont dans la voie des trois maux. Les ignorants « roulent en ce monde, de même que tourne la roue du « potier. Les qualités du désir, toujours accompagnées de

« crainte et de misère, sont les racines des douleurs.

« o i e LT S US / ed0UtableStIUe ,e ,ranchan ‘ de l'épée feu,lle de 1 aibre vénéneux. Comme une image 1 vo t* 16 ’ ^ oname uri écho, comme un éblouissement ou

discon!^ 6 G - 3 danse ’ commR "R songe, comme un el . . va,u et futile, comme la magie et Je mirage,

« ou la R mi rei ^ d * es de fausseté, et vides comme l’écume « et fait 1 '°i- CaU ’ ina * a d* R ravit aux êtres leur lustre,

« amène 1-M‘ leS SCnS ’ le COrps et les f °rces ; elle « temi„,io , m deS richesses «1 des biens. Elle amène le « la plus , a Inortet de la transmigration. La créature « jours- ed'^ 3 J ° P* us a ' m é R disparaît pour tou-

« feuille et an f° rCMent 1,108 a n «syeux, pareille à la « fleuve. L’hommn 5l? ésde Vmbn dans lc courant du « s’en va tout 0 *™ 0 U *° rs ’ sans compagnon, sans second, « fruit de “ SCU * * m P u| ssant avec la possession du

]>.. • C ses œuvres. »

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séricordp ;i ■ ex,0ITS pleines de mélancolie et de mi- Toute’ ajOuta ' le,lc0re :

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(< dre choc- c ’ n est le vase d’airgile que brise le moin- « une ville d e CS ki® fortune empruntée à un autre ; c’est * Sab lonne Ux d* ° qU1 n ° Se soulient P as ! c’est le bord ” eff el et cause T, deuve - Tout composé est tour à tour " oience est j e „ Un es * dans l’autre comme dans la se- ” se œenc e . M a - gCrme > quoique le germe ne soit pas la ” Ce Pendant d’’ S ** Substance » san » être durable, n’a pas “ vienne d’n n mlerru P , ' on J nul être n’existe qui ne " Sub stan C es. M • 1 Gt de ,a ’ la P er P 6 tuité apparente des Ainsi l e y, ‘ a . IS le sa ge ne s’y laisse point tromper.

qui est frotté, le bois avec lequel on frotte

VIE DU DOUDDU A. ,,

« et l'effort des mains, voilà trois choses d’où naît le feu • « mais il ne larde pas à s’éteindre, et le sage, le cherchant « vainement dansl’espace, se demande : D’où est-il venu? « Ou est-il allé? En s’appuyant sur les lèvres, sur le gosier « et sur le palais, le son des lettres naît par le mouve- « ment de la langue; et la parole se forme par le juee- « ment de 1 esprit. Mais tout discours n’est qu’un écho, « et le langage à lui seul est sans essence. C’est le son « d’un luth, le son d’une flûte, dont le sage se demande « encore : Dou est-il venu? Où est-il allé?

« Ainsi, de causes et d’effets naissent toutes les aggré- « galions; et le yogui, le sage, en y réfléchissant, s’aper- « coït que les aggrégations ne sont que le vide, qui seul « est immuable. Les êtres que nos sens nous révèlent « sont vides au dedans; ils sont vides au dehors. Aucun « d eux n’a la fixité, qui est la marque véritable de la Loi.

« Mais cette Loi qui doit sauver le monde, je l’ai com- « prise ; je dois la faire comprendre aux Dieux et aux « hommes réunis. Cent fois, je me suis dit : Après avoir « atteint l’intelligence suprême (Bodhi), je rassemblerai « les êtres vivants ; je leur montrerai la porte la plus sûre « de l’immortalité. Les retirant de l’océan de la création,

« je les établirai dans la terre de la patience. Hors des « pensées nées du trouble des sens, je les établirai dans « le repos. En faisant voir la clarté de la Loi aux créa- « lui es obscurcies par les ténèbres d’une ignorance pro- « fonde, je leur donnerai 1 œil qui voit clairement les « choses; je leur donnerai le beau rayon de la pure sait gesse, 1 œil de la Loi. sans tache et sans corruption. » Ces graves réflexiojis poursuivaient le jeune Siddhârtha jusque dans ses songes; et une nuit, un des Dieux du

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Toushita, le séjour de la joie, Hridéva, dieu de la modeslie, lui apparulel l’encouragea par ces douces paroles à remplir enfin la mission à laquelle il se préparait depuis de si longues années :

« Pour celui qui a la pensée d’apparaitre dans le «monde, dit le dieu, c'est aujourd’hui le temps cl « l'heure. Celui qui n'est pas délivré ne peut délivrer; « l’aveugle ne peut montrer la route; mais celui qui est « libre [tout délivrer; celui qui a ses yeux peut montrer « la roule aux aulres qui l'ignorent. Aux êtres, quels « qu’ils soient, brûlés par le désir, attachés à leurs mai- « sons, à leurs richesses, à leurs fils, à leurs femmes, « fais désirer, après les avoir instruits, d aller dans le « monde errer en religieux. »

Cependant le roi Çoûddhodana devinait les projets qui agitaient le cœur de son fils. 11 redoubla de caresses et de soins pourlui. il lui fit faire trois palais nouveaux, un pour le printemps, un pour l’été et un autre pour l’hiver; et, craignant que le jeune prince ne profilât de ses excursions pour échapper à sa famille, il donna les ordres les plus sévères et les plus secrets pour qu'on surveillât toutes ses démarches. Mais toutes ces précautions d'un père qui craignait de perdre son fils étaient inutiles. Ces circonstances les plus imprévues et les plus ordinaires venaient donner aux résolutions du prince une énergie toujours croissante.

l'n jour qu’avec une suite nombreuse il sortait parla porte orientale de la ville pour se rendre au jardin de Loumbini, auquel s’attachaient tous les souvenirs de son enfance, il rencontra sur sa roule un homme vieux, cassé, décrépit; ses veines et ses muscles étaient saillants sur

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tout son corps; scs dents étaient branlantes; il était couvert de rides, chauve, articulant à peine des sons rauques et désagréables; il était tout incliné sur un bâton ; tous ses membres, toutes ses jointures tremblaient.

« Quel est cet homme? dit avec intention le prince à son « cocher. 11 est de petite taille et sans forces; scs -chairs « et son sang sont désséchés; ses muscles sont collés à « sa peau, sa tête est blanchie, ses dents sont branlantes, « son corps est amaigri; appuyé sur un bâton, il marche « avec peine, trébuchant â chaque pas. Kst-cc la condition « particulière de sa famille? ou bien est-ce la loi de toutes « les créatures du monde ?

« — Seigneur, répondit le cocher, cet homme est acea- « blé parla vieillesse; tous ses sens sont affaiblis, la souf- « france a détruit sa force; et il est dédaigné par scs pro- « elles; il est sans appui; inhabile aux affaires, on « l'abandonne comme le bois mort dans la forêt. Mais ce « n’est pas la condition particulière de sa famille. En toute « créature la jeunesse est vaincue par la vieillesse ; votre « père, votre mère, la foule de vos parents et de vos al- « liés finiront par la vieillesse aussi ; il n’y a pas d’autre « issue pour les créatures.

« — Ainsi donc, reprit le prince, la créature ignorante « et faible, au jugement mauvais, est tière de la jeunesse « qui l’enivre, et elle ne voit pas la vieillesse qui l’attend. « Pour moi, je m’en vais. Cocher, détourne promptement « mon char. Moi, qui suis aussi la demeure future de la « vieillesse, qu’ai-jc à faire avec le plaisir et la joie? » El le jeune prince, détournant son char, rentra dans la ville, sans aller à Loumbini.

Une autre fois, il se dirigeait avec une suite nombreuse,

par la porte* du midi, au jardin de plaisance, quand il aperçut sur le chemin un homme atteint de maladie, brûlé de la fièvre, le corps tout amaigri et tout souillé , sans compagnon, sans asile, respirant avec une grande peine, tout essoufflé et paraissant obsédé de la frayeur du mal et des approches de la mort. Après s’être adressé à son cocher, et en avoir reçu la réponse qu’il en attendait :

« La santé, dit le jeune prince, est donc comme le jeu « d'un rêve, et la crainte du mal a donc cette forme insup- « portable! Quel est l’homme sage qui, après avoir vu ce « qu'elle est, pourra désormais avoir l'idée de la joie et « du plaisir?»

Le prince détourna son char, rentra dans la ville, sans vouloir aller plus loin.

Une autre fois encore, il se rendait, par la porte de l'ouest, au jardin de plaisance, quand sur la route il vit un homme mort, placé dans une bière et recouvert d une toile. La foule de ses parents tout en pleurs l’entourait, se lamentant avec de longs gémissements, s’arrachant les cheveux, se couvrant la tête de poussière et se frappant la poitrine en poussant de grands cris. Le prince, prenant encore le cocher à témoin de ce douloureux spectacle, s’écria :

« Ah ! malheur à la jeunesse que la vieillesse doit dé- « truire; ah ! malheur à la santé que détruisent tant de « maladies; ah ! malheur à la vie où l’homme reste si peu «de jours! S’il n’y avait ni vieillesse, ni maladie, ni « mort! Si la vieillesse, la maladie, la mort étaient pour « toujours enchaînées ! »

Puis, trahissant pour la première fois sa pensée, le jeune prince ajouta : « llelournons en arrière; je songerai « à accomplir la délivrance. »

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Une dernière rencontre vint le décider et terminer toutes ses hésitations 1 . 11 sortait par la porte du nord pour se rendre au jardin de plaisance, quand il vit un bhikshou, ou mendiant, qui paraissait dans tout son extérieur , calme, discipliné, retenu, voué aux pratiques d’un brahmatchari *, tenant les yeux baissés, ne fixant pas ses regards plus loin que la longueur d’un joug, ayant une tenue accomplie, portant avec dignité le vêtement du religieux et le vase aux aumônes.

« Quel est cet homme? demanda le prince.

« — Seigneur, répondit le cocher, cet homme est un de « ceux qu’on nomme bhikshous: il a renoncé à toutes les « joies du désir et il mène une vie très-austère; il s'efforce « de se dompter lui-même et s’est fait religieux. Sanspas- « sion, sans envie, il s’en va cherchant des aumônes.

« — Cela est bon et bien dit, reprit Siddhârtha. L’en- « trée en religion a toujours été louée par les sages; elle « sera mon recours et le recours des autres créatures ; « elle deviendra pour nous un fruit de vie, de bonheur et « d'immortalité. »

Puis le jeune prince, ayant détourné son char, rentra dans la ville sans voir Loumbini ; sa résolution était prise.

Cette résolution ne pouvait rester longtemps un secret.

1 Ces rencontres diverses sont fameuses dans les légendes bouddhiques. Le roi Açoka avait lait élever des stoupas et des vihâras dans tous les lieux où le Bouddha les avait faites. Hiouen-Thsang, au septième siècle de notre ère, vit encore tous ces monuments et leurs ruines.

a Brnhmalchari, ou celui qui marche dans la voie des brahmanes; c’est le nom du jeune brahmane tout le temps qu'il étudie les Yédas, c'esl-à-dirc jusqu'à trente-cinq ans à peu près, ha condition principale de son noviciat est une chasteté absolue.

Le roi, qui en fut bientôt instruit, devint plus vigilant que jamais. Il (il placer des gardes à toutes les issues du palais; et les serviteurs du roi, dans leur inquiétude, veillaient jour et nuit. Mais le jeune prince ne devait point d’abord chercher à s’échapper par ruse; cl ce moyen, qui lui répugnait, ne devait être pour lui qu'une ressource extrême. Gopô, sa femme, fut la première à laquelle il s'ouvrit; cl dans une nuit où, tout effrayée d'un rêve, elle lui en demandait l’explication, il lui confia son projet et sut la consoler, du moins pour ce moment, de la perte qu’elle allait faire. Fuis, rempli de respect et de soumission pour son père, il alla le trouver cette nuit même et lui dit :

« Seigneur, voici que le temps de mon apparition dans •< le monde est arrivé; n’y faites point obstacle et n’en « soyez point chagrin. Souffrez, ôroi, ainsi que votre fa- « mille et votre peuple, souffrez que je m'éloigne. »

Le roi, les yeux remplis de larmes, lui répondit : « Que « faut-il, ô mon tils, pour te faire changer de dessein? « Dis-moi le don que tu désires; je le le ferai. Moi-même, « ce palais, ces serviteurs, ce royaume, prends tout.

« — Seigneur, répondit Siddhûrtha d'une voix douce, « je désire quatre choses, accordez-lcs-moi. Si vous pou- « vez me les donner, je resterai près de vous, et vous me « verrez toujours dans cette demeure, que je ne quitterai « pas. Que la vieillesse, Seigneur, ne s’empare jamais de « moi ; que je reste toujours en possession de la jeunesse « aux belles couleurs; que la maladie, sans aucun pouvoir « sur mon corps, ne m'attaque jamais; que ma vie soit « sans bornes et sans déclin. »

Le roi, en écoutant ces paroles, fut accablé de douleur.

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« O mon enfant, s'écria-t-il, ce que tu demandes est « impossible, et je n’y puis rien. Les Risliis cux- « mômes, au milieu du Kalpa où ils ont vécu, n’ont jamais « échappé à la crainte de la vieillesse, de la maladie et de # la mort, ni au déclin.

« — Si je ne puis éviter la crainle de la vieillesse, de « la maladie et de la mort, ni le déclin, reprit le jeune « homme, si vous ne pouvez, Seigneur, m’accorder les « quatre choses principales, veuillez du moins, ô roi, « m’en accorder une autre qui n’est pas moins impor- « tante : Faites qu’en disparaissant d’ ici-bas je ne sois plus « sujet aux vicissitudes de la transmigration. »

Le roi comprit qu’il n’y avait point à combattre un dessein si bien arrêté, et dès que le jour parut il convoqua les Çûkyas pour leur apprendre cette triste nouvelle. On résolut de s’opposer par la force à la fuite du prince. On se distribua la garde des portes, et tandis que les jeunes gens faisaient sentinelle, les plus anciens d'entre les vieillards se répandaient en grand nombre dans toutes les parties de la ville pour y semer l’alarme et avertir les habitants. Le roi Çoûddhodana lui-môme, entouré de cinq cents jeunes Çâkyas, veillait à la porte du palais, tandis que ses trois frères, oncles du jeune prince, étaient à chacune des portes de la ville, et qu’un des principaux (jàkyas se tenait au centre pour faire exécuter tous les ordres avec ponctualité. A l’intérieur du palais, la tante de Siddhârlha, MahàPradjàpalî Gaoutamî, dirigeait la vigilance des femmes, et, pour les exciter, elle leur disait : « Si « après avoir quitté la royauté et ce pays, il allait loin « d’ici errer en religieux, tout ce palais, dès qu’il sc- « rail parti, serait rempli de tristesse, et la race du roi,

« qui dure depuis si longtemps, serait interrompue. » Tous ces efforts étaient vains; dans une des nuits suivantes, quand tous les gardes, fatigués par de longues veilles, étaient assoupis, le jeune prince donna l’ordre à son cocher Tchhandaka de seller son cheval Kantaka, et il put s’échapper de la ville sans que personne l’eût aperçu . Avant de lui céder, le fidèle serviteur lui avait livré un dernier assaut; et, le visage baigné de pleurs, il l’avait supplié de ne point sacrifier ainsi sa belle jeunesse pour aller mener la vie misérable d’un mendiant, et de ne point quitter ce splendide palais, séjour de tous les plaisirs et de toutes les joies. Mais le prince n'avait point faibli devant ces prières d’un cœur dévoué, et il avait répondu :

« Hvités par les sages comme la tète d'un serpent, « abandonnés sans retour comme un vase impur, ô « Tchhandaka, les désirs, je ne le sais que trop, sont des- « tructeurs de toute vertu; j’ai connu les désirs, et je n’ai « plus de joie. Une pluie de tonnerres, de haches, de « piques, de flèches, de fers enflammés, comme les éclairs « étincelants ou le sommet embrasé d’une montagne, « tomberait sur ma tète, que je ne renaîtrais pas avec le « désir d'avoir une maison. »

Il était minuit quand le prince sortit de Kapilavastou , et l’astre Poushya, qui avait présidé à sa naissance, se levait à ce moment au-dessus de l’horizon. Sur le point de quitter tout ce qu’il avait aimé jusque-là, le cœur du jeune homme fut un instant attendri ; cl, jetant un dernier regard sur le palais et sur la ville qu’il abandonnait :

« Avant d’avoir obtenu la cessation de la naissance et « delà mort, dit-il d'une voix douce, je ne rentrerai pas « dans la ville de Kapila ; je n’y rentrerai pas avant d'avoir

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« obtenu la demeure suprême exempte de vieillesse et de « mort, ainsi que l’intelligence pure. Quand j'y reviendrai, « la ville de Kapila sera debout, et non point appesantie « par le sommeil. »

11 ne devait, en effet, revoir son père et Kapila vastou que douze ans plus tard, pour les convertir à la foi nouvelle.

Cependant Siddhârtha marcha toute la nuit; après avoir quitté le pays des Çàkyas et celui des Kaoudyas, il traversa celui des Mallas et la ville de Ménéya. Quand le jour parut, il était arrivé à la distance de six yodjanas, une douzaine de lieues. Alors il descendit de son cheval, et le remit aux mains de Tchhandaka ; puis il lui donna le bonnet dont sa tête était couverte, et l’aigrette de perles qui l'ornait, parures désormais inutiles; et il le congédia.

Le Lalitavistâra, auquel sont puisés une partie de ces détails, ajoute qu’à l’endroit de la terre où Tchhandaka retourna sur ses pas, un tchâitya, monument sacré, fut bâti ; « et aujourd'hui encore, dit l’auteur, ce tchâitya est « connu sous le nom deTchhandaka-Nivartana, c’est-à-dire « Retour de Tchhandaka sur ses pas. » Hiouen-Thsang vit encore ce stoûpa, qui avait été bâti, à ce qu’il rapporte, par le roi Açoka, et qui se trouvait sur la lisière d’une grande forêt, que Siddhàrtha dut traverser, et qui était la route de Kouçinagara, où il devait mourir cinquante et un ans plus lard.

Resté seul, le prince voulut se dépouiller des derniers insignes de sa caste et de son rang. D’abord, il se coupa les cheveux avec son glaive, et les jeta au vent ; un religieux ne pouvait plus porter la chevelure d’un guerrier. Puis, trouvant que des vêtements précieux lui convenaient

moins encore, il échangea les siens, qui étaient en soie de Bénarès (de Kâçî), avec un chasseur qui en avait de loul usés en peau de cerf de couleur jaune. Le chasseur accepta non saris quelque embarras; car il sentait bien qu’il avait affaire .à un personnage de haute distinction.

A peine s’élait-on aperçu dans le palais de l’évasion de Siddhârtha, que le roi avait envoyé à sa poursuite des courriers, qui ne devaient pas revenir sans lui. Dans leur course rapide, ils rencontrèrent bientôt le chasseur qui était couvert des vêtements du prince ; et peut-être lui eussent-ils fait un mauvais parti, quand la présence de Tchhandaka vint les calmer. 11 leur raconta la fuite de Siddhârtha ; et comme les messagers, pour se montrer obéissants aux ordres du roi, voulaient poursuivre leur route jusqu’à ce qu’ils eussent atteint le prince, le cocher les en détourna :

« Vous ne pourrez pas le ramener, leur dit-il ; le jeune « homme est ferme dans son courage et dans ses résolu- « lions. » Il a dit : « Je ne reviendrai pas dans la grande « cité de Kapilavastou avant d’avoir atteint l’intelligence « suprême, parfaite et accomplie, avant d’être Bouddha. »

« 11 ne reviendra pas sur ses paroles ; et comme il l’a dit,

« cela sera ; le jeune homme ne variera pas. »

Tchhandaka ne put offrir d’autres consolations au roi ; il rendit à Mahâ Pradjàpati Gaoutami les joyaux que Skldhârlha lui avait remis; mais la reine ne pouvant regarder ces ornements qui lui rappelaient de trop tristes souvenirs, les jeta dans un étang, appelé depuis lors l’Étang des ornements (Abliaranapoushkari) . Quant à Gopà , la jeune épouse de Siddhârtha, elle connaissait trop sa fermeté inébranlable pour se tlalter qu'il reviendrait bientôt ,

VIE DU BOUDDHA. ‘il

comme on voulait le lui faire espérer ; et quelque préparée qu’elle fût à cette affreuse séparation, elle ne pouvait s'en consoler, malgré le glorieux avenir de son mari, que lui rappelait le fidèle Tcliliandaka.

Après avoir séjourné chez plusieurs brahmanes, qui lui offrirent successivement l'hospitalité, le jeune prince arriva de proche en proche dans la grande ville de Vaiçâli. Il avait à se préparer encore à la longue lutte qu’il allait engager avec la doctrine brahmanique. Trop modeste pour se croire déjà en état de vaincre, il voulut se mettre luimême à l’épreuve, et savoir en même temps ce que valait précisément celte doctrine. 11 alla trouver le brahmane A rata Kàlàma, qui passailpour le plus savant des maîtres, et qui n’avait pas moins de trois cents disciples, sans compter uncfoule d'auditeurs. La beauté du jeune homme, quand il parut pour la première fois dans cette grande assemblée, frappa tous les assistants d'admiration, à commencer par Kàlàma lui-même ; mais bientôt il admira davantage encore la science de Sidhhàrtha, et il le pria de partager avec lui le fardeau de l’enseignement. Mais le jeune sage se disait déjà :

« Cette doctrine d’Aràla n’est pas vraiment libératrice; « la pratiquer n'est pas une vraie libération, ni un épui- « sement complet de la misère. » Puis il ajoutait dans son cœur : « En perfectionnant cette doctrine, qui consiste « dans la pauvreté et la restriction des sens, je parvien- « (Irai à la vraie délivrance; mais il me faut encore de « plus grandes recherches. »

11 resta donc quelque temps à Vaiçâli. En la quittant, il s’avança dans le pays de Magadha jusqu’à Radjagriha, qui en était la capitale. La réputation de sa sagesse et de

sa beauté l’v avait précédé; elle peuple, frappé d'étonnement de voir une telle abnégation dans un si beau jeune homme, se porta en foule à sa rencontre. La multitude (|ui ce jour-là remplissait les rues de la ville, cessa, dit la légende, ses achats et ses ventes, et s'abstint môme de boire des liqueurs cl du vin, pour aller contempler le noble mendiant qui venait quêter l’aumône. Le roi luiméme, Bimbisûra, l’apercevant des fenêtres de son palais où l’avait amené cette émotion populaire, le fil observer jusqu’au lieu de sa retraite sur le penchant du mont l’andava; et dés le lendemain matin, pour lui faire honneur, il s’y rendit de sa personne, accompagné d’une suite nombreuse. llimbisàra était du même âge à peu près que Siddhàrllia ; et profondément ému de la condition étrange où il voyait le jeune prince, charmé doses discours à la fois si élevés et si simples, touché de sa magnanimité et de sa vertu, il fut dès ce moment gagné à sa cause, et il ne cessa de le protéger durant tout son règne. Mais ses offres les plus séduisantes ne purent ébranler le nouvel ascète; et après avoir demeuré assez longtemps dans la capitale, Siddhârtha se retira loin du bruit et de la foule sur les bords de la rivière Nairandjanà, la Phalgou de la géographie actuelle.

Si l'on en croit le Mahàvansa, celte chronique singhalaise, rédigée en vers au cinquième siècle de notre ère, par Mahânàma, qui la composa sur les plus anciens documents bouddhiques, le roi Bimbisàra se convertit au bouddhisme, ou, pour prendre les expressions mêmes de l'auteur, sc réunit à la Congrégation du Vainqueur, dans la seizième année de son règne. 11 était monté sur le trône à l’âge de quinze ans, cl il n’cri régna pas moins de cinquante-deux.

VIE 1)U HOU DD H A

Son père était lié d’une amitié étroite avec le père de Siddhàrtha ; et c’était là sans doute aussi un des motifs qui avaient disposé Bimbisàra à tant de bienveillance. Son lils Adjàtaçatrou, qui fut son assassin, ne partagea point d’abord ses sentiments pour le Bouddha, et il persécuta assez longtemps le novateur avant de recevoir sa doctrine, ainsi que nous le verrons plus tard.

Cependant, le Çrainana-Gaoulama, malgré l’accueil enthousiaste qu’il recevait des peuples et des rois eux-mêmes, ne se croyait pas encore suffisamment prêt à sa grande, mission. 11 voulut faire une dernière et décisive épreuve des forces qu’il apporterait dans le combat. Il y avait à Bàdjagriha un brahmane plus célèbre encore que celui dcVaiçâli. 11 se nommait Roudraka, lils de Rama, et il jouissait d'une renommée sans égale dans le vulgaire et même parmi les savants. Siddhârtha se rendit modestement auprès de lui, et lui demanda d’ètre son disciple. Ap rès quelques entretiens, Roudraka, aussi sincère que l’avait été Arâta-Kùlàina, fit de son disciple un égal, et l’établit dans une demeure d’instituteur, en lui disant : « Toi et moi nous enseignerons notre doctrine à cette « multitude. » Ses disciples étaient au nombi’e de sept cents.

Mais, comme à Vaiçâlt, la supériorité du jeune ascète ne larda point à éclater, et bientôt il dut se séparer de Roudraka: « Ami, lui dit-il, cette voie ne conduit pas à « l imlifférence pour les objets du monde, ne conduit pas « à l’affranchissement de la passion, ne conduit pas à l’em- « pèchement des vicissitudes de l’être, ne conduit pas au « calme, ne conduit pas à l’intelligence parfaite, ne con- « duitpasà l’état deçramana, ne conduit pas au Nirvana. »

24 l’KEJilÈUE l'ABTIE, Cil A NT UE I.

Puis, en présence tlo lous les disciples de Houdraka, il se sépara de lui.

Parmi eux, il s’en trouva cinq qui, séduits par renseignement de Siddhàrlha et la clarté de ses leçons, quittèrent leur ancien maitre pour suivre le réformateur. Ce lurent ses premiers disciples. Ils étaient lous les cinq de bonne caste, comme le dit la légende. Siddhàrlha se retira d’abord avec eux sur le mont Gayâ ; puis il revint sur les bords de la Nairandjanà, dans un village nommé Ourouvilva, où il résolut de rester avec ses compagnons avant d'aller enseigner le monde. Désormais il était fixé sur la science des brahmanes ; il en connaissait toute la portée ou plutôt toute l’insuffisance. Il se sentait plus fort qu’ciix. Mais il lui restait à se fortifier contre lui-même ; et bien qu'il désapprouvât les excès de l’ascétisme brahmanique, il résolut de se soumettre pendant plusieurs années aux austérités et aux mortifications. C'était peut-être un moyen de gagner une considération égale à celle des brahmanes auprès du vulgaire ; mais c’était peut-être aussi un moyen de dompter ses sens.

Siddhûrtha avait vingt-neuf ans quand il quitta le palais de Kapilavastou.

Ourouvilva est illustre dans les fastes du bouddhisme par celte longue retraite, qui ne dura pas moins de six ans, cl pendant laquelle Siddhàrtha se livra, sans que son courage faillit un seul instant, aux austérités les plus rudes « dont les Dieux eux-mêmes fuient épouvantés. » 11 y soutint contre ses propres passions les a sauts les plus formidables, et nous verrons plus lard comment la légende a transformé ces luttes tout intérieures en combats où le démon l’àpiyàn (le liès-vicieux), avec toutes ses ruses et

VIE DU BOUDDHA

scs violences, se trouve entin terrassé et vaincu malgré son armée innombrable, sans avoir pu séduire ou effrayer le jeune ascète, qui, par sa vertu, détruisait I cmpire de Màra, le pécheur.

Blais au bout de six ans de privations, de souffrances inouïes et de jeûnes accablants, Siddhàrtha, persuadé que l'ascétisme n'était point la voie qui mène à l’intelligence accomplie, résolut de cesser des pratiques aussi insensées, et il reprit une nourriture abondante, que lui apportait une jeune tille de village, nommée Soudjâtû. 11 recouvra en peu de temps ses forces et sa beauté détruites dans ces macérations affreuses. Blais ces cinq disciples, qui lui étaient restés tidèles et 1 avaient imité pendant ces six années, furent scandalisés de sa faiblesse ; ils le prirent en dédain, et l'abandonnèrent pour s'en aller à Bénarès, au lieu dit Rishipatana, où il devait lui-même les rejoindre bientôt.

Resté seul dans son ermitage d’Ourouvilva, Siddhârlha continua ses méditations, s'il ralentit ses austérités. C'est dans celte solitude qu’il acheva, selon toute apparence, d’arrêter pour jamais et les principes de son système et les régies de la discipline qu'il comptait proposer à ses adhérents. Il prit dès lors personnellement la tenue et les habitudes qu’il devait leur imposer plus tard; et, par son propre exemple, il crut devoir prévenir les résistances que ses préceptes rigoureux pourraient rencontrer parmi ses sectateurs même les plus enthousiastes. Depuis six ans qu’il errait de villes en villes, de forêts en forêts, le plus souvent sans abri, et ne reposant que sur le sol, les vêtements que le chasseur lui avait jadis cédés tombaient en lambeaux. Il fallait les renouveler ; voici comment il

les remplaça. Une esclave de Soudjàtâ, la fille du chef d’Ourouvilva, qui se montrait si dévouée pour lui, et qui continuait à le nourrir, de concert avec dix de ses compagnes, était morte. On avait enterré cette femme, nommée Ràdhà, dans le cimetière voisin. Son corps avait été enveloppé d'une toile de çâna, espèce de lin assez grossier. Siddhàrtha, quelques jours après, creusa la terre et reprit le linceul. Puis,- « voulant montrer ce que doit faire un « religieux, » il lava dans un étang ce linceul tout rempli de terre, et le façonna de ses propres mains en le cousant. Le lieu où il s’assit en ce moment reçut depuis lors le nom de Pànçoukoûla sivana, c’est-à-dire, « la coulure du « linceul. » De là vient que dans la suite il ordonna que ses religieux ne se couvrissent que de haillons rapiécés, qu’ils devaient recueillir dans les rues, sur les routes et même dans les cimetières. Qui d’entre eux aurait osé se plaindre ou résister, quand le rejeton illustre d’une grande famille royale, l'unique héritier des Çàkyas, abandonnant la puissance et la richesse, avait imposé ces lugubres vêlements à sa jeunesse et à sa beauté ?

Cependant le terme de ces longues et pénibles épreuves approchait. Siddhàrtha n’avait plus qu’un seul pas à franchir. Il connaissait ses futurs adversaires ; il se connaissait lui-même; il était sur de leur faiblesse et de ses forces; mais sa modestie éprouvait quelques derniers scrupules. Chargé du salut des créatures, il se demandait s’il avait enfin obtenu cette vue définitive et immuable de la vérité qu’il devait enseigner au monde.

« Par tout ce que j’ai fait et acquis, se disait-il quelque- « fois, j'ai de beaucoup surpassé la loi humaine; mais je ne « suis pas encore arrivé à distinguer clairement la véné-

VIE DU BOUDDHA

« râble sagesse. Ce n'est pas là encore la voie de l’intel- « ligence. Cette voie ne peut mettre un terme irrévocable « ni à la vieillesse, ni à la maladie, ni à la mort. »

Puis il revenait aux méditations de son enfance ; il se rappelait ces premières et splendides visions qu’il avait eues jadis dans le jardin de son père, à l’ombre d’un djambou ; et il se demandait si sa pensée, mûrie par l'âge et par la réflexion, tenait bien toutes les merveilleuses promesses que s’était faites sa jeune imagination. Pouvait-il bien être le sauveur du genre humain?

Dans une de ces fréquentes extases qu’avait le jeune solitaire, après une méditation qui parait avoir duré, presque sans interruption, pendant une semaine, Siddhàrtha crut pouvoir, dans toute la sincérité de son cœur, se répondre à lui-même affirmativement :

« Oui, il avait entin trouvé la voie forte du grand « homme, la voie du sacrifice des sens, la voie infaillible « et sans abattement, la voie de la bénédiction et de la « vertu, la voie sans tache, sans envie, sans ignorance « et sans passion, la voie qui montre le chemin de la dé- « livrance, et qui fait que la force du démon n'est pas « une force, la voie qui fait que les régions de la transit migration ne sont pas des régions, la voie qui surpasse « Çakra, Brahma, Mahéçvara et les gardiens du monde, « la voie qui mène à la possession de la science univer- « selle, la voie du souvenir et du jugement, la voie qui « adoucit la vieillesse et la mort, la voie calme et sans « trouble, exemple des craintes du démon, qui conduit à « la cité du Nirvana. »

En un mot, Siddhàrtha crut à ce moment suprême pouvoir se dire qu’il était enfin le Bouddha parfaitement ac-

compli, c'esl-à-dire le sage dans toute sa pureté, sa grandeur, et dans sa puissance plus qu’humaine, plus que divine.

Le lieu où Siddhârtha devint enfin Bouddha est aussi fameux dans la légende que Kapilavaslou, le lieu de sa naissance, que Ourouvilva, le lieu de sa retraite de six années, et que Kouçinagara, le lieu de sa mort. L'endroit précis où se révéla le Bouddha est appelé Bodhimanda. c’est-à-dire le Siège de l'intelligence, et la tradition a conservé les moindres détails de cet acte solennel.

En se rendant des bords de la Nairandjanà à Bodhimanda, le Bodhisattva 1 rencontra près de la roule, à sa droite, un marchand d'herbe, qui coupait « une herbe « douce, flexible, propre à faire des nattes, et d’une « odeur très-suave. » Le Bodhisattva se détourna de son chemin, et, allant à cet homme, nommé Svastika, il lui demanda de l’herbe qu’il fauchait ; puis, s on faisant un lapis, la pointe du gazon en dedans et la racine en dehors, il s assit, les jambes croisées , le corps droit et tourné à l'orient, au pied d'un arbre qui est appelé « l’arbre de l’intelligence, Bodhidrouma. »

« Qu’ici, sur ce siège, dit-il en s’asseyant, mon corps « se dessèche, que ma peau, ma chair et mes os se dis—

« solvent, si avant d’avoir obtenu l'intelligence suprême « je soulève mon corps de ce gazon où je l'assieds. »

11 y resta tout un jour et toute une nuit sans mouvement, et ce fut à la dernière veille, au moment du lever de l'aurore, à l'instant où l'on est le plus endormi, et,

1 Le Bodhisattva est le futur Bouddha-, c'est-à-dire l’être qui a toutes les qualités requises pour devenir Bouddha, mais qui ne l’est pas encore entièrement devenu.

VIE DE BOUDDHA

comme le disent les Tibétains, à l'instant où l’on bat le tambour, que, s’étant revêtu de la qualité de Bouddha parfaitement accompli, et de celle de l’intelligence parfaite et accomplie, il atteignit la triple science.

« Oui, s’écria-t-il alors, oui, c’est ainsi que je mettrai « fin à cette douleur du monde. » Et frappant la terre avec sa main : « Que cette terre, ajouta -t-il, soit mon « témoin ; elle est la demeure de toutes les créatures ; « elle renferme tout ce qui est mobile ou immobile; elle est « impartiale; elle témoignera que je ne mens pas. »

Si le genre humain n'était pas sauvé, comme put le croireà cemomentSiddhàrtha, dumoins une religion nouvelle était fondée. Le Bouddha avait alors trente-six ans.

L’arbre sous lequel il s’assit à Bodhimanda était un figuier de l’espèce appelée pippala ; et la vénération des fidèles ne tarda pas à l’entourer d’un culte fervent qui dura de longs siècles. Dans l'année (552 de notre ère, c’est-à-dire douze cents ans après la mort du Bouddha, Iliouen-Thsang, le pèlerin chinois, vit encore le Bodhidrouma ou l’arbre qui passait pour l'être. C’était à peu près à quinze lieues de Bàdjagriha, la capitale du Magadha, et non loin de la Nairandjânà, comme l’indique le Lalitavistâra. L’arbre était protégé par des murs en briques très-élevés et fort solides, qui avaient une étendue considérable de l’est à l’ouest et se rétrécissaient sensiblement du nord au sud. La porte principale s’ouvrait à l'est en face de la rivière Nairandjànd. La porte du midi ôtait voisine d’un grand étang, sans doute celui où Siddhârtha avait lavé le linceul. A l’ouest était une ceinture de montagnes escarpées, et la partie du nord communiquait avec un grand couvent. Le tronc de l’arbre était d’un

blanc jaune ; ses feuilles étaient vertes et luisantes, et, d’après ce qu'on dit au voyageur, elles ne tombaient ni en automne ni en hiver. Seulement, lui dit-on aussi, le jour anniversaire du Nirvana du Bouddha, elles se détachent tout d’un coup pour renaître le lendemain plus belles qu'auparavant. Tous les ans, les rois, les ministres et les magistrats se rassemblaient encore à pareil jour, au-dessous de. cet arbre, l'arrosaient avec du lait, allumaient des lampes, répandaient des Heurs et se retiraient après avoir recueilli les feuilles qui étaient tombées.

Près del'«arbre de l'Intelligence », lliouen-Thsang vit une statue du Bouddha devant laquelle il se prosterna ; on en attribuait l’érection à Mailrèya, un des disciples les plus renommés du maître. Tout à l'entour de l’arbre et de la statue, et dans un espace très-resserré, on voyait une foule de monuments sacrés qui rappelaient chacun quelque pieux souvenir. Il ne fallut pas moins de huit à neuf jours au dévot chinois pour les adorer tous l'un après l’autre. C 'étaient des stoûpas et des vihàras ou monastères, de divers grandeurs et de diverses formes. On y montrait surtout à l’admiration des fidèles le Vadjrâsanam, c’est-à-dire le Trône de Diamant, un tertre où s’était assis le Bouddha, cl qui devait disparaître un jour quand les hommes seraient moins vertueux, à ce que croyait la superstition populaire.

Je n’hésite pas à penser qu'à l’aide des indications si précises que nous donnent le Laliluvistdra , Fa-Hien et lliouen-Thsang, il ne fût possible de retrouver Bodhimanda, et je ne serais pas étonné que quelque jour un des officiers de l’armée anglaise, si intelligents et si courageux, ne nous apprit qu’il a fait cette découverte; elle vaudrait

VIE DU BOUDDHA

certainement toutes les peines qu elle aurait coûté et que probablement en ne se donnerait pas en vain. La configuration des lieux n’a pas changé; et si les arbres ont péri, les ruines de tant de monuments doivent avoir laissé sur le sol des traces reconnaissables 1 .

Cependant la retraite du Bouddha sous le figuier sacré de Bodhimanda n’était passi étroite, qu'il n’y lût déjà visité. Sans compter Soudjâtàet scs jeunes compagnes, qui nourrissaient le Bouddha de leurs aumônes, il vit au moins deux autres personnes qu’il convertit à la foi nouvelle. C’étaient deux frères, tous deux marchands, et qui passaient près de Bodhimanda revenant du sud, et remportant au nord, d’où ils étaient partis, des marchandises considérables. La caravane qui les suivait était nombreuse, puisqu'elle conduisait plusieurs centaines de chariots. Quelques attelages s’étant embourbés, les deux frères, qui se nommaient Trapousha et Bhallika, s’adressèrent au saint ascète pour sortir d’embarras, et, tout en suivant ses avis, ils furent touchés de sa vertu et de sa sagesse surhumaines. « Les « deux frères, dit le Lalitavistâra, ainsi que tous leurs « compagnons, allèrent en refuge dans la Loi du Boud- « dha. »

Malgré ce premier succès de bon augure, le Bouddha hésitait encore. 11 était désormais certain d’avoir la pleine possession de la vérité. Mais comment serait-elle accueillie par les hommes? Il apportait aux créatures la lumière et

* On peut lire les rapports de sir Francis Buchanan (Ilnmilton) publiés par M. Montgomery Martin, dans son flislory ofEa&lern India, cl celui du major Kitloe au tome XVI du Journal de la Société asiatique du Bengale. L'exploration de sir Francis Buchanan est de 1810, et celle du major Kiltoc est de 1847. Il faut lire aussi le savant travail de M. Vivien de Saint-Martin, tome II des Mémoires de Uiouen-Thsang, pages 370 et suivantes.

le salut ; mais voudraient-elles ouvrir les yeux ? Entreraient-elles dans la voie où on les conviait à marcher? Le Boudhha se retira donc de nouveau dans la solitude; et, y étant resté dans la contemplation, il méditait ainsi en son cœur :

« La loi qui vient de moi est profonde, lumineuse, dc- « liée, difficile à comprendre; elle échappe à l’examen;

« elle est hors de la portée du raisonnement, accessible « seulement aux savants et aux sages; elle est en opposi- « tion avec tous les mondes. Ayant abandonné toute idée « d'individualité, éteint toute notion, interrompu toute « existence par la voie du calme, elle est invisible en son « essence de vide; ayant épuisé le désir, exempte de pas- « sion, empêchant toute production de l’être, elle conduit « au Nirvana. Mais si, devenu Bouddha vraiment accompli,

« j’enseigne cette loi, les autres êtres ne la comprendront « pas; elle peut m’exposer à leurs insultes. Je ne me lais- « serai point aller à ma miséricorde. »

Trois fois le Bouddha fut sur le point de succomber à cette faiblesse; et peut-être eut-il renoncé pour jamais à sa grande entreprise, satisfait d’avoir trouvé pour lui seul le secret de la délivrance étemelle; mais une suprême réflexion vint le décider et trancher sans retour ses irrésolutions.

« Tous les êtres, se dit-il, qu’ils soient infimes, médio- « cres ou élevés, qu’ils soient très-bons, moyens ou très- « mauvais, peuvent être rangés en trois classes : un « tiers est dans le faux et y restera; un tiers est « dans le vrai ; un tiers est dans l’incertitude. Ainsi « un homme au bord d’un étang voit des lotus qui ne « sont pas sortis de l’eau, d’autres qui sont au niveau de

VIE DU BOUDDHA

« l’eau, d’au 1res enfin qui sont élevés au-dessus de l’eau. « Que j’enseigne ou que je n’enseigne pas la Loi, celte « partie des êtres, qui est certainement dans le faux, ne « la connaîtra pas; que j'enseigne ou que je n'enseigne « pas la Loi, cette partie des êtres, qui est certainement « dans le vrai, la connaîtra; mais celte partie des êtres « qui est dans 1 incertitude, si j’enseigne la Loi, la connaî- « tra; si je n'enseigne pas la Loi, elle ne la connaîtra pas.»

Le Bouddha se sentit alors « pris d’une grande pitié « pour cet assemblage d'êtres plongés dans l'incertitude ; » et ce fut une pensée de compassion qui le décida. Il allait ouvrir aux êtres, depuis longtemps égarés dans leurs pensées mauvaises, la porte de l’immortalité, en leur révélant les Quatre vérités sublimes, qu'il venait enfin de comprendre, et l’Enchaînement mutuel des causes.

Une fois fixé sur les bases de sa doctrine, et résolu de tout braver pour en propager les bienfaits, Siddhârtha se demanda quels seraient ceux à qui d'abord il la communiquerait. Sa première pensée fut pour ses anciens maîtres de ltâdjagriha et de Vaiçâlî. Tous deux l’avaient naguère accueilli; il les avait trouvés tous les deux purs, bons, sans passion, sans envie, pleins de science et de sincérité. 11 leur devait départager avec eux la lumière nouvelle qui l’éclairait lui-môinc, et qu’ils avaient jadis vainement cherchée ensemble. Avant d’aller prêcher sa doctrine à Vârânaçî, la ville sainte iBénarès), il voulait instruire Roudraka, le fils de Ràma, et Aràla Kàlàma, dont il avait conservé un souvenir reconnaissant. Mais dans l’intervalle tous deux étaient morts. En l'apprenant, le Bouddha fut saisi d’un profond regret; il les eut sauvés l’un et l’autre, et ceux-là certainement n’eussent point

tourné en dérision l'enseignement de la Loi . Sa pensée se reporta donc sur les cinq disciples qui avaient longtemps partagé sa solitude, et qui l’avaient entouré de soins pendant qu'il pratiquait des austérités. Il est vrai qu’ils l’avaient quitté par un excès de zèle; mais « ces saints per- « sonnagesde bonne caste n’en étaient pas moins très-bons, « faciles à discipliner, à instruire, à purifier compléle- « ment; ils étaient faits aux pratiques austères; évidem- « ment ils étaient tournés vers la route de la délivrance, « et déjà ils étaient affranchis des obstacles qui la ferment « à tant d’autres. » Eux non plus ne feraient point d’injure au Bouddha. Il résolut de les aller trouver.

Il quitta donc Bodhimanda, en se dirigeant au nord, franchit le mont Gayà, qui en était peu éloigné et où il prit un repas, et s’arrêta successivement à Hohitavastou, Ourouvilvakalpa, Anàla et Sàrathi, où des maîtres de maisons lui offrirent l'hospitalité. Il parvint ainsi à la grande rivière Gangà, le Gange. Elle coulait dans cette saison à pleins bords, et elle était extrêmement rapide. Le Bouddha dut s’adresser à un batelier pour la passer; mais, comme il n’avait pas de quoi acquitter le péage, ce ne fut pas sans peine qu’il put traverser à l’autre rive. Dès que le roi Bimbisâra apprit la difficulté qui l’avait arrêté quelques instants, il abolit le péage pour tous les religieux.

A peine arrivé dans la grande ville de Bénarès, le Bouddha se rendit auprès de ses cinq disciples, qui se trouvaient alors dans un bois appelé le bois de l’antilope ( Mriqa r/dra), lieu appelé aussi Rishipatana. Ceux ci aperçurent de loin Siddhârtha, et tous leurs griefs contre lui se réveillèrent; ils n’avaient pas oublié ce qu’ils appelaient sa

VIE DU BOUDDHA

faiblesse quand il avait cm devoir cesser d'inutiles macérations, cl pendant qu'il s’approchait d’eux ils se dirent : « Il ne faut rien avoir de commun avec lui ; il ne faut « ni aller au-devant de lui avec respect ni se lever ; il ne « faut prendre ni son vêtement de religieux ni son vase « aux aumônes; il ne faut lui donner ni breuvage préparé, « ni tapis, ni place pour ses pieds; s’il nous demande à « s’asseoir, nous lui offrirons ce qui dépasse de ces tapis, « où nous garderons nos sièges. »

Mais cette froideur et cette malveillance ne purent pas tenir longtemps. A mesure que le maître s’approchait, ils se sentaient mal à l’aise sur leurs sièges, et ils voulaient se lever par un instinct secret qui les dominait malgré eux. Bientôt, no pouvant plus supporter la majesté et la gloire du Bouddha, ils se levèrent spontanément sans tenir compte de leurs résolutions. Les uns lui témoignent leur respect; les autres vont au-devant de lui, ils lui prennent sa tunique, son vêtement de religieux, son vase aux aumônes . ils étendent un tapis et lui préparent de l'eau pour ses pieds, et lui disent :

« Ayoushmat (seigneur) Gaoutama, vous ôtes le bien- « venu ; daignez vous asseoir sur ce lapis. »

Puis, après l’avoir entretenu de sujets propres à le réjouir, ils se placèrent tous d’un seul côté auprès de lui, et ils lui dirent :

« Les sens d'AvousIimat Gaoutama sont parfaitement a purifiés; sa peau est parfaitement pure, le tour de son « visage est parfaitement pur. Ayoushmat Gaoutama, y « a-t-il en vous, bien au-dessus de la loi humaine, le dis- « cernement de la science vénérable ? »

Le Bouddha leur répondit :

« Ne rue donnez pas le tilre d’Ayoushmat. Longtemps « je vous suis resté inutile ; je ne vous ai procuré ni se- « cours, ni bien-être. Oui, je suis arrivé à voir clairement « l’immortalité et la voie qui conduit à l'immortalité. Je « suis Bouddha; je connais tout, je vois tout, j’ai effacé « les fautes, je suis maître en toutes lois; venez que je « vous enseigne la Loi; écoutez, prêtez attentivement « l’oreille; je vous instruirai en vous conseillant, et, votre « esprit étant délivré par la destruction des fautes et par la « connaissance manifeste de vous-mêmes, vous achèverez « vos naissances, vous arriverez à être bralunatcharis,

« vous aurez fait ce qu’il faut faire et vous ne connaîtrez « plus d’autre existence après celle-ci; voilà ce que vous « apprendrez. » Puis il leur rappela avec douceur le langage peu bienveillant que quelques instants auparavant ils tenaient sur lui.

Les cinq disciples, honteux de leur faute, la confessèrent en se jetant à scs pieds, et, reconnaissant dans le Bouddha l’instituteur du monde, ils se donnèrent à lui avec foi et respect. Durant ce premier entretien, et jusqu'à la dernière veille de la nuit, le Bouddha leur expliqua sa doctrine. Ce furent les premières conversions un peu importantes qu'il opéra.

Vàrànaçi, que nous avons appelée Bénarès, est plus sainte encore aux yeux des Bouddhistes que pour les Brahmanes. C’est à Bénarès que le Bouddha prêcha pour la première fois, ou, comme s’exprime le mysticisme bouddhique, « qu’il lit tourner pour la première fois la roue de la Loi, » tangage symbolique et sacramentel qu’ont adopté toutes les sectes du bouddhisme, au Nord, au Sud, à l'Est, depuis le Tibet et le Népâl jusqu’à Ceylan et à la

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