Le Bouddha et sa réligion
On a contesté l’interprétation qu’après Burnouf et tant d’autres j’ai donnée du Nirvana bouddhique. Je ne m’en étonne pas. L’espérance du néant, devenue une religion que professe encore aujourd’hui, avec des modifications diverses, le quart ou peut-être le tiers de l’humanité, c’est là un fait tellement extraordinaire qu’il a dû provoquer tout d’abord la surprise, et bientôt, la négation. Se vouer au néant! cela se comprend à peine. L’idée d’être est tellement essentielle à l’intelligence de l’homme que c’est par là qu’il doit inévitablement commencer pour essayer de concevoir ce qui
AVERTISSEMENT
n’est pas; quelque effort qu’il fasse pour sortir de cette enceinte infranchissable, il y est toujours nécessairement renfermé. Quand, abusé par de vaines subtilités de mots, il a cru saisir enfin l’idée du néant, il ne tarde pas à s’apercevoir de la méprise qu’il commet : ce n’est pas le néant qu’il a pensé; c’est une simple transformation de l’existence. Une forme nouvelle a remplacé celle qui a péri ; mais elle existe tout, aussi bien que celle qui l’a précédée; et cette destruction, toute réelle qu’elle est, n’est qu’une confirmation de l’être dans sa plénitude éternelle et indéfectible. On peut demander à Platon et à Parménide combien cette idée du néant nous échappe, et que d’illusions elle peut causer à notre esprit avant qu’il en reconnaisse l’absolue impossibilité. On peut apprendre d’Aristote combien est fausse toute conception du non-être qui impliquerait une négation universelle. Une chose peut cesser d’être ce qu’elle était ; elle peut devenir ce qu’elle n’était pas. Voilà les bornes fort étroites du non-être, ou du néant. Sous tout autre aspect, il est inconcevable, et n’est que le mensonge d’une sophistique coupable, quoique babile, dans ses dangereuses hypothèses. L'être n’a ni commencement ni fin; les êtres seuls naissent et meurent dans son sein immuable; quant à lui, il n’est pas plus sujet au changement qu’à la mort; tout ce qu’on peut en dire et en penser, avec la Bible tout aussi
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ni
bien qu’avec la philosophie, c’est qu’il est ; et le néant, quand on prétend en faire quelque ehost n’est qu’une décevante chimère. J N >
On voit qu’avec la sagesse an'tquî je fais très-bon marché de cette étrange conception du néant; mais je n’en maintiens pas moins ce que j'ai dit du Nirvâna bouddhique. Après de longues réflexions et un examen approfondi des arguments qu’on a opposés à cette thèse, je persiste, et je crois toujours, avec des juges trèscompétents, ne m’être point trompé. Aussi j’ose prier les lecteurs qui s’intéressent à ces matières de vouloir bien peser les raisons qui vont suivre, et de se demander si elles ne sont pas décisives.
Tout le monde convient que le bouddhisme, né dans le sein de la religion brahmanique et s’en distinguant, doit avoir quelque différence avec elle. Donc si le Nirvâna bouddhique n’est, comme on le veut croire, que l’absorption de l’âme humaine en Dieu, dans l’esprit universel et infini, dans l’âme du monde, le bouddhisme n’a plus de sens ni de motif; car on ne voit plus ce qu’il est venu faire, s’il a donné, de la destinée de l’homme après la mort, la même solution précisément que le brahmanisme en donnait avant lui. Le bouddhisme n’a jamais prétendu changer l’organisation sociale; et c’est une simple rivalité de doctrine que, dans son désintéressement magnanime, il a engagée
IV AVERTISSEMEVT
contre l'erreur. Les croyances bouddhiques impliquaient la ruine des castes ; mais, c’était une conséquence indirecte que le Bouddha n’avait ni cherchée ni prévue, et qui pendant plus de mille ans parut si peu redoutable aux brahmanes eux-mêmes, qu’ils la laissèrent se développer tout à l'aise, sans tenter ni de l’arrêter ni de la combattre. 11 faut donc une dissemblance de système entre le bouddhisme et le brahmanisme, qu’il prétendait redresser; et celte dissemblance capitale, d’où sont venues toutes les autres, ne se trouve que dans la manière de comprendre et de pratiquer la voie qui mène au salut éternel.
Que se dit en effet le jeune prince dans ses premières et douloureuses méditations à Loumbinî, dans son séjour aux écoles célèbres de Vaiçâlî et de Ràdjagriha, dans ses austérités à Ourouvéla, et même dans son avènement définitif à la sainteté? Il se dit que la voie du salut enseignée vulgairement n’est pas la vraie; elle ne mène pas l'homme à la délivrance; elle ne le soustrait pas à la transmigration; elle ne l’arrache pas à cette affreuse nécessité qui le soumet à la succession d’existences sans terme ni repos. Le Çramana Gotama répudie la foi brahmanique, qui flatte bien l’homme de le sauver et de l’absorber en Dieu, mais qui ne l’exemple pas cependant de renaître indéfiniment à la vie. L’honneur du Bouddha parfaitement accompli.
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c’est de substituer à cette foi impuissante une doctrine meilleure et plus efficace, celle du Nirvana.
A ce premier fait s’en joint un autre qu; n’est pas moins certain, etqui n’est pas moins péremptoire, bien qu’en général on ne paraisse pas en tenir assez de compte. Il n’y a pas la moindre trace d’une croyance à Dieu dans tout le bouddhisme, et supposer qu il admet l’absorption de l’âme humaine dans l’âme divine ou infinie, c’est une hypothèse toute gratuite, qui n’est pas même possible dans la pensée du Bouddha. Pour croire que l’homme peut se perdre en Dieu, à qui il se réunit, ne faudrait-il pas commencer par croire en Dieu lui-même? Mais c’est à peine si l’on peut même dire que le Bouddha n’y croit pas. Il ignore Dieu d’une manière si complète qu’il ne cherche même pas à le nier; il ne le supprime point; mais il n’en parle ni pour expliquer l’origine et les existences antérieures de l’homme, ni pour expliquer sa vie présente, ni pour conjecturer sa vie future et sa délivrance définitive. Le Bouddha ne connaît Dieu d’aucune façon; et tout entier à ses douleurs héroïques et à ses sympathies, il n’a jamais porté ses regards ni si haut ni si loin. Le Bouddhisme étant sans Dieu, comment a-t-il pu jamais absorber en Dieu l’âme humaine, et faire consister le Nirvâna dans cette absorption?
J’avoue d’ailleurs que le Nirvana sous cette forme
mitigée, que toi tefbis il ,, « pas, me semblerait si près du néant que je les confondrais volontiers l’un avec l’autre. L’absorption en Dieu, et surtout dan^ie Dieu du brahmanisme, est l’anéantissement de la personnalité, c’est-à-dire le vrai néant de l’âme individuelle; et je ne vois pas ce qu’on gagne à imposer cette forme nouvelle au Nirvâna bouddhique. Mais je vais plus loin; et, les textes à la main, je soutiens que le Bouddha n’admet pas plus l’âme de l’homme qu’il n’admet Dieu. Je ne crois pas qu’il soit possible de citer un seul texte bouddhique où la distinction la plus simple et la plus vulgaire de l’âme et du corps soit établie, ni paraisse même soupçonnée. La mort n’est qu’une modification aussi trompeuse que tout le reste, [/homme, à moins qu’il ne suive la voie du Bouddha, renaît tout entier dans telle espèce d êtres ou dans telle autre, selon ses mérites ; mais il n’y a pas eu de destinée spéciale, ici pour son âme, et là pour son ",orps. L’âme a transmigré dans un autre corps, c’est *»rai; mais elle n’est pas plus distincte de ce corps nouveau qu’elle ne l’était de l’ancien; elle ne vit jamais sans lui, pas même dans ce fameux ciel du Tou- 'hila, où trônent les dieux du Panthéon brahmanique, pêle-mêle avec les Bodhisaltvas innombrables qu’y a joints la superstition des Bouddhistes. Si le Bouddha n’a jamais séparé l’âme du corps, comment veut-on
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qu’il puisse absorber l’âme dans l’esprit de Dieu, qu’il ne connaît pas plus qu’elle?
On avait conjecturé que ces doctrines, toutes déplorables et tout absurdes qu’elles sont, n’avaient rien de neuf quand le bouddhisme les proclama et les mit par la prédication à la portée du vulgaire. Elles étaient sorties, disait-on, de l’école du Sânkhya de Kapila, qui est le Sànkhya-alhée, comme le désignent les brahmanes ( Niriçvara ). Mais depuis, on a reconnu que le Sânkhya était venu, postérieurement au bouddhisme, essayer une conciliation avec la foi brahmanique. Kapila lui-même enseignait, comme le Bouddha, la délivrance de l’homme par la science et la vertu. Mais on ne peut pas dire que Kapila absorbe non plus l’âme humaine en Dieu, puisque Dieu n’existe pas dans son système, et que c’en t st là le caractère particulier. Que faisait-il donc de l’âme, et que devenait-elle une fois délivrée? Sur ce point, qui est le seul grave, le philosophe se taisait; et son silence jeta sur sa solution une incertitude et une obscurité que le Bouddha avait courageusement dissipées. C’était là l’accommodement tacite que le Sânkhya tentait entre les deux doctrines. Mais le Bouddha avait été plus résolu. Selon lui, l’âme, ou plutôt ce composé d’âme et de corps qu’on appelle l’homme, n’est délivré i éellement que s’il est anéanti; pour peu qu’il en restât le moindre atome, l’âme pour-
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l'ait encore renaître sous une de ces apparences sans nombre que revêt l’existence; et sa libération prétendue ne serait qu’une illusion comme toutes les autres. Le seul asile, et la seule réalité, c’est le néant; car on n'en revient point; une fois reposée dans le Xirvâm , l'ame n’a plus rien à craindre, non plus qu’à espérer; elle n'est plus.
Le bouddhisme, considéré sous ce jour, n'est pas tout à fait cette monstrueuse innovation dont nous voudrions pouvoir douter. Non ; ce n’est point une doctrine qui se soit formée spontanément; c'est pas à pas que l'Inde y est parvenue; c’est un degré supérieur, c’est le degré définitif dans toute une série’de progrès. Le bouddhisme ne s'est pas constitué en un jour; il a fallu des siècles d'examen et de controverse pour feula nier, tout hideux qu'il est. Il en est issu, comme une conséquence légitime et suprême. Le Bouddha n a été que le plus logique et le plus audacieux des philosophes hindous. Il a complété la doctrine de l’école, et il l'a divulguée pour le salut du genre humain, que son crand cœur avait pris en compassion; mais il ne la ; as inventée tout entière. Il en doit partager la responsabilité, si ce n’est la gloire, et il n’est pas seul à la pouvoir justement revendiquer. D’autres l’avaient pressentie; le Bouddha n’a fait que reproduire ces tristes principes en les poussant à bout, avec une rigueur qui