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CHAPITRE DEUXIÈME

Légende du Bouddha. Analyse du Lnlitavislôra ; prologue dans le ciel dn Toushila ; les quatre examens ; allocution du Bouddha ; son départ ; son incarnation dans le sein de Mâyâdévî; hommages des dieux; naissance du Bouddha ; les sept pas ; prédiction dn brahmane Asila; lutte victorieuse du Bodhisatlva contre les attaques et les séductions de Mâra, dieu de l’amour, du péché et de la mort. — Analyse du Lotus de la bonne Loi ; prédication du Bouddha ; les paraboles; les enfants dans la maison embrasée ; l'aveugle recouvrant la vue; apparition du Stoûpa de Prabhoûtaralna ; prédictions du Bouddha ; effets de la puissance surnaturelle du Tathâgala. — Jugement sur ces deux soûtras. — Explication des noms divers du Bouddha

Je donnerai l’analyse de deux soûtras bouddhiques traduits dans notre langue : le Lalitavistâra de 31. P. Ed. Foucaux, et le Lotus de la bonne Loi de M. E. Burnouf. C’est une littérature bien étrange; mais les doctrines qu’elle expose ne le sont pas moins; et la forme s’est mise ici, comme en tant d’autres choses, d'accord avec le fond.

Voici d’abord l'analyse exacte du Lalitavistâra, dans sa partie fabuleuse.

C’est Ananda, cousin du Bouddha, qui porte la parole et qui est censé l’auteur de ce soutra, classé parmi les scûti as développés. Ananda rapporte ce qu’:! a personnelle-

LÉGENDE I)U BOUDDHA

ment entendu, comme l’indique celle formule par laquelle débutent tous les soûtras et qui en fait la déposition de témoins irrécusables aux yeux de l'orthodoxie : « Ce dis- « coursa été un jour entendu par moi. »

Bhagavat, le Bouddha esta Çrâvastî, à Djétavana, dans le jardin d’Anâtha Pindika. Il est entouré de douze mille bhikshous, parmi lesquels figurent au premier rang ses cinq disciples, et de trente-deux mille Bodhisattvas «tous « assujettis à une seule et dernière naissance, tous vrai- « ment parvenus à l’état de Bodhisattvas, tous arrivés à « l’autre rive, » etc., etc. A la première veille de la nuit, Bhagavat fut plongé dans la méditation calme, appelée Arrangement des ornements du Bouddha. A peine y fut-il plongé qu’une excroissance1 s’étant élevée au sommet de sa tête, elle le fit souvenir exactement de tous les Bouddhas antérieurs; et la lumière de la science sans passion s’étant produite en lui, il éclaira avec elle les demeures des dieux et un nombre incalculable de fils de dieux. Toutes ces divinités, appelées par des stances d’exhortation qui sortent des réseaux de lumière dont est enveloppé le Tathâgata, se rendent auprès du Bouddha, et le supplient de vouloir bien leur enseigner cette partie de la Loi qu’on nomme le Lalitavisiûra. Bhagavat, touché de compassion pour cés Bodhisattvas, ces Mahâsattvas, ces jMahâçrâvakas, pour les dieux, les hommes, les asouras et le monde, consent par son silence à la prière qu’ils lui adressent ; et il prend la parole pour leur raconter lui-même le Lalilavistàra.

Tel est le premier chapitre, et nous voyons déjà, sansqu’il soit besoin d’aller plus loin, à quelle patience il faut

1 Toutes les statues du Bouddha ont sur le soiuniet du crâne cette excrois- San ce e a r à et e ri si fq il e .’ " ' - ' '

nous préparer pour ne pas repousser, dès le premier pas, tout examen de telles extravagances; mais il faut s'armer de courage et continuer; nous n’en sommes qu'au début.

Entrons donc dans le monde fantastique où se complaît le Bouddhisme, et écoutons le Bouddha lui-môme raconter ce qu'il faisait avant de naître et de s'incarner parmi les hommes.

Adoré par ceux qu’on adore, recevant les hommages de Çakra, de Brahma, de Mahéçvara, des gardiens du monde et de tous les dieux inférieurs, le Bodhisattva quitte le Toushila, le séjour de la joie, et il se rend au grand palais de Dharmotchaya (Nœud de la Loi). C'est là qu’il doit instruire l'immense assemblée qui l’écoute et qui se monte à soixante-huit kotis de personnes, c’est-à-dire à six cent quatre-vingts millions, tous assis sur des sièges splendides.

Bhagavat annonce d’abord que ce n’est que dans douze ans que le Bouddha doit entrer dans le sein d’une mère; et pour que cet événement s’accomplisse avec toutes les conditions nécessaires, il se livre aux quatre grands examens. Ce sont l'examen du temps, l’examen des continents, l’examen des pays et l’examen des familles.

Les Bodhisattvas, au premier développement du monde lors du rassemblement des êtres, n’entrent pas dans le sein d’une mère. 31 ais quand le monde s’est manifesté tout entier, et que sont apparues la vieillesse, la maladie et la mort, c’est alors que les Bodhisattvas entrent dans le sein d’une mortelle. Voilà pourquoi Bhagavat fait l’examen du temps.

S’il examine les continents, c’est qu’un Bodhisattva ne

LÉGENDE DU BOUDDHA

peut naître dans un continent de la frontière; il ne peut naître davantage dans le Vidéha de l’Est, ni dans le Godani de l’ouest, ni dans le Ivourou du Nord. Il ne peut naître que dans le continent du Sud, le Djamboudvipa (l’Inde). Il ne saurait naître non plus dans un pays de la frontière, « parmi les hommes stupides, aux sens lourds,

« d’une nature muette, comme des moutons, et incapa- « blés de distinguer le bon enseignement du mauvais. » Il ne naît que dans un pays du milieu.

Si enfin le Bodhisattva se livre à l’examen des familles, c’est que les Bodhisattvas ne naissent point dans une famille abjecte, celle d’un tchandàla , d’un joueur de flûte, d’un charron ou d’un domestique. Ils ne naissent que dans deux castes, celles des brahmanes ou des kshattriyas, selon que l une ou l'autre est la plus respectée des peuples à ce moment.

Cependant la foule des dieux se demandent à voix basse « dans quelle perle de famille » naîtra le Bodhisattva. Ils passent en revue les races les plus illustres de ces temps, et, ne sachant sur qui arrêter leurs conjectures, ils s’adressent au Bodhisattva lui-même.

Le Bodhisattva leur répond en énumérant les soixantequatre signes dont est douée la famille qu’il a choisie; il les nomme un à un ; et ce sont autant de vertus. Cette famille est noble; elle est d’une descendance accomplie; elle n’est pas ambitieuse ; elle a des mœurs pures, elle est sage, et elle fait de ses richesses le plus magnifique emploi; elle est constante dans son amitié; elle connaît scs devoirs; elle ne se conduit pas par le désir, par la passion, par l’ignorance, parla crainte; elle est ferme dans son héroïsme ; elle honore les rishis, elle honore les dieux, les

Tcliail vas 1 les Àiànes ; elle ne conserve pas d'inimitiés : en un mot, cette famille est parfaite en tout. La femme dans le sein de laquelle entrera le Bodhisaltva n'est pas moins accomplie ; car elle possède les trente-deux espèces dequalités; elle est exempte de tous les défauts desfemmés.

Les dieux, dont la curiosité est plutôt éveillée que satisfaite par ces vagues indications, cherchent quelle peut être cette heureuse famille, et cette femme plus heureuse encore; et ils ne voient dans le monde que la race des Çâkyas. le roi Çouddhodana et la reine Màyà-Dévî qui réunissent tant de vertus et de perfections. C’est à Ivapilavastou et de ces deux êtres accomplis que naîtra le Bodhisaltva; « car aucune autre femme n’est capable de porter « ce premier des hommes. »

Sur le point de quitter les dieux du Toushita pour descendre en ce monde, le Bodhisattva, du haut de son trône, veut s'adresser une dernière fois à eux pour leur rappeler les préceptes de la Loi. Il leur en indique d’abord « les portes évidentes, » qui sont au nombre de cent huit, et dont les principales sont: la foi, la pureté, la retenue, la bienveillance, la pitié, la modestie, la connaissance de soi même (âtmadjnatâ), le respect, mais où setrouveaussi l’acquisition des formules magiques; puis, après cette longue et complète énumération, il ajoute, en se séparant des dieux, qui l’écoutent dans le plus respectueux silence, ces paroles solennelles :

« Evitez bien toute immodestie. Tous les plaisirs di- « vins et purs, nés de l’esprit et du cœur, sont le fruit « d’une œuvre vertueuse. Ainsi, souvenez-vous de vos

1 I.cs monuments sacrés où l'on dépose les reliques du Bouddha et de ses principaux sectateurs. ■

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« aclions. Pour n’avoir point amassé ces vertus anté- « rieures, vous allez aujourd’hui là où, loin du bien-être, « on éprouve des douleurs etoù l’on souffre tous les maux. « Le désir n’est ni durable ni constant ; il est pareil à un « songe, au mirage, à une illusion, à l’éclair, à l’écume. « Observez les pratiques de la Loi ; à qui observe bien ces « pratiques saintes, il n’arrive point de mal. Aimant la « tradition, la morale et l’aumône, soyez d’une patience « et d’une pureté accomplies. Agissez dans un esprit de « bienveillance réciproque, dans un esprit de secours. « Souvenez-vous du Bouddha, de la Loi et de l’Assemblée « des fidèles. Tout ce que vous voyez en moi de puissance « surnaturelle, de science et de pouvoir, tout cela estpro- « duit par l’œuvre de la vertu, qui en est la cause, et vient « de la tradition, de la morale et de la modestie. Vous « aussi, agissez avec cette retenue parfaite. Ce n’est ni par « des sentences, ni par des paroles, ni par des cris qu’on « peut atteindre la doctrine de la vertu. Acquérez-la en « agissant; comme vous parlez, agissez; que des efforts « continuels soient faits par vous. Il n’y a pas de récom- « pense pour tous ceux qui ont agi; mais qui n’agit pas, « n’obtient rien. Défendez-vous de l’orgueil, de la fierté « et de l'arrogance; toujours doux et ne déviant jamais « du droit chemin, faites diligence dans la voieduNirvâna. « Exercez-vous à l’examen de la route du salut, et dissi- « pez complètement les ténèbres de l’ignorance avec la « lampe de la sagesse. Débarrassez-vous du filet des «fautes, que le repentir accompagne. Mais qu'est-il be- « soin d’en dire davantage ? La Loi est remplie de sens « et de pureté. Au temps où l’intelligence suprême aura « été obtenue par moi, au temps où tombera la pluie de

« la Loi qui mène à l’immortalité, en possession d'esprits « parfaitement purs, revenez pour entendre de nouveau « la Loi que je vous enseignerai. »

Malgré cette exhortation, les dieux n’en sont pas moins désolés du départ du Bodhisattva; mais atin d’apaiser leur douleur, il leur laisse à sa place le Bodhisattva Maitréya, qu’il sacre en lui mettant de sa main sa tiare et son diadème sur la tète. C’est Maitréya qui doit lui succéder en qualité de Bouddha, quand le monde perverti aura perdu tout souvenir delà prédication de Çàkyamouni.

Le Bodhisattva descend donc du Toushita dans le sein de sa mère, et pour accomplir la prédiction contenue dans les Brahmànas et les Montras du Rigvéda, il prend la forme d’un éléphant, armé de six défenses, couvert d’un réseau d’or, à la tête rouge et superbe, à la mâchoire ouverte et d’une forme majestueuse. Huit signes précurseurs annoncent sa venue dans la demeure de Çouddhodana. Le palais se nettoie de lui-même ; tous les oiseaux de l’Himavat y accourent, témoignant leur allégresse par leurs chants ; les jardins se couvrent de fleurs; les étangs se remplissent de lotus; les mets de toute espèce, étalés sur les tables du festin , paraissent toujours entiers quoiqu’on les emploie en abondance; les instruments de musique rendent d’eux-mêmes, et sans qu’on les touche, des sons mélodieux; les écrins de pierres précieuses s’ouvrent spontanément pour montrer leurs trésors; enfin le palais est illuminé d’une splendeur surnaturelle qui efface celle du soleil et de la lune.

Tel est le prologue en quelque sorte du drame qui se développe dans le Lalitavistâra; la scène se passe dans le ciel avant de s’ouvrir sur la terre. Cette exposition ne

LE GENDE DU BUO DDH A.

manquerait pas d’une certaine grandeur, si la forme et le style répondaient à la majesté de l'idée; mais on sent trop que c’est une pure fantaisie d’esprit, et que l’auteur même de la légende se joue de ce qu’il raconte. Ces détails dans l’original sont tellement longs, que la conception première disparait presque entièrement pour faire place à des répétitions sans fin et aux invraisemblances les plus fastidieuses.

Pendant tout le temps que le Bodhisattva fut dans le sein de Mâyà Dévî, il y resta toujours du côté droit, et assis les jambes croisées. Voilà les singuliers renseignements où la légende sacrée croit devoir entrer; mais cela n’est encore rien, et ce qui suit est bien plus extraordinaire et bien plus insensé. Quelques-uns des fils des dieux sont tout étonnés que le Bodhisattva, « pur et exempt de toutes « taches, bien élevé au-dessus de tous les mondes, le plus « précieux de tous les êtres, » demeure ainsi dans le sang impur d’une mère, quand les simples rois des Gandharvas, des Koumbhandas, des Nâgas et des Yâkshas, dieux inférieurs, évitent toujours la souillure d’un corps humain. Alors, devinant cette pensée des fils des dieux, le Bouddha se fait faire une question par Ananda son cousin; et pour y répondre, il lui apprend quelle a été son occupation dans le sein de sa mère; c’est ce qu’on appelle « le « précieux exercice du Bodhisattva. » Le Bouddha raconte donc avec les développements les plus prolixes et les plus confus la visite que Brahma, le maître des créatures, est venu lui rendre dans le sein de Mâyà Dévî. Brahma, après avoir salué avec la tête les pieds de Bhagavat, lui a offert une goutte de rosée qui contient tout ce qu’il y a d’essence, de vitalité, et de liqueur génératrice dans les trois mille

S6 PREMIÈRE PARTIE . Cil A PITRE II.

grands milliers de mondes. A la suite de Brahma, Çakra, le maître des dieux, les quatre grands rois des dieux inférieurs. quatre déesses, et une multitude de divinités viennent adorer le Bodhisattva, le servir, et recevoir de lui l'enseignement delà Loi.

Je ne citerais point ces folies si elles ne servaient d’abord à faire connaître la tournure d’espri t des Bouddhistes, et ensuite à montrer à quelle hauteur ils placent leur Bouddha au-dessus de tous les dieux du Panthéon brahmanique. Brahma. Indra et tout ce que ce panthéon renferme de plus vénéré et de plus grand, est à peine digne de servir le Bodhisattva, et avant même qu'il ne soit né, les Bouddhistes prosternent devant lui les objets les plus respectés de la superstition populaire. Le Lalitavistàra n'est pas l'œuvre des disciples immédiats du Bouddha, et selon toute apparence, du temps du maître et aussitôt après sa mort ils ne tenaient pas ce langage arrogant. Mais en trois ou quatre siècles au plus, la doctrine nouvelle avait fait assez de progrès pour qu'on pût traiter avec ce mépris insultant les adorations du vulgaire. Parfois cet excès môme d'outrage semble avoir scandalisé l'auteur qui sele permet, et le roi Çouddhodana, qui assiste comme spectateur à toutes ces évolutions des dieux devant son fils qui n'est pas encore né, ne peut se défendre de quelque scrupule. Quelque joyeux qu'il soit d'être le père du futur Bouddha, il s’étonne et se dit : « Celui-ci est bien le « dieu des dieux, que les quatre gardiens du monde, que « Brahma, Indra et les dieux réunis entourent de si grands « respects ; celui-ci sera bien véritablement Bouddha. « Dans les trois mondes, ni un dieu, ni unAagâ, ni Indra, a ni Brahma, pas un être enfin, ne souffrirait une pa-

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« reille adoration sans que les autres ne lui brisassent la « tête et ne le privassent de la vie. Mais celui-ci, parce « qu’il est plus pur que les dieux, peut recevoir sans dan- « ger toutes ces adorations. »

Je ne raconte pas les signes précurseurs qui annoncent la naissance du Bouddha, ni les soins dont sa mère Mâyà Déviest entourée par les dieux dans le jardin de Loumbila, où elle accouche sous l’ombrage d’un plaksha, debout et appuyée, pour se soutenir, sur une des branches de l’arbre. Indra, le roi des dieux, etBrahma, lemaître des créatures, se tiennent devant elle, et ce sont eux qui reçoivent l’enfant. Ils le baignent et le lavent de leurs mains, précaution assez inutile puisqu’il n’avait été souillé d’aucune tache dans le seindesa mère, dit la légende, et que de plus il en était sorti tout enveloppé d’un superbe vêtement de soie de Kâçî (Bénârès)1. Aussitôt né, il descend à terre et s’assied sur un grand lotus blanc, qui venait de pousser spontanément du sol à l’endroit même qu’avait touché son pied. I’uis, sans être aidé par personne, il fait sept pas du côté des régions orientales, sept pas au midi, sept pas à l'ouest, sept pas au nord et sept pas vers les régions inférieures, en annonçant de chaque côté la mission qu’il vient accomplir sur la terre : « Je vaincrai le démon et « l’armée du démon. En faveur des êtres plongés dans « les enfers et dévorés par le feu de l’enfer, je verserai la

1 Ce sont là les détails qui sont reproduits dans tous les monuments bouddliiques où l'on a représenté la naissance du Libérateur. Voir le bas-relief du musée de Calcutta qu’a donné M. Ed. Foucaux à la suite du Bgya tch’er roi pu. Une autre légende, l’Abinishkramana, plus décente, suppose qu’Indra, pour éviter à Mâyà Dévî la honte d’accoucher devant lui, se change en vieille femme. Mais, sous cette forme, l’enfant ne veut pas de ses soins, et il le repousse, sans se laisser loucher par lui, quoiqu’il le reconnaisse pour Indra.

« pluie du grand nuage de la Loi, et ils seront remplis de « joie et de bien-être. »

Mais le Bouddha, qui est censé raconter toutes ces choses à ses disciples dans Çrâvastî, interrompt son récit, et, s’adressant à son cousin Ananda, il lui prédit que bien des esprits douteront de tous ces prodiges. « Dans un « temps à venir, certains Bhikshous, ignorants, inhabiles, « fiers, orgueilleux, sans frein, à l’esprit mobile, scep- « tiques, sans foi, devenus la honte des Çramanas, » ne voudront pas croire à la puissance du Bouddha, et ils s’étonneront qu’il soit né dans le sein d’une femme. « Ils ne comprendrontpas, les insensés, que, s’il était venu dans la condition d’un dieu, au lieu de venir dans le monde des hommes, il n’aurait pas pu faire tourner la roue de la Loi; et les êtres seraient alors tombés dans le découragement. Mais ces créatures qui ont nié l’intelligence du Bouddha, seront, aussitôt après leur mort, précipitées dansl’Avitchi, le grand enfer, tandis que ceux qui auront eu foi au Bouddha deviendront les fils du Talhâgata; ils seront délivrés des trois maux ; ils se nourriront de la nourriture du royaume; ils briseront les chaînes du démon, et ils auront dépassé le désert de la vie émigrante. »

La légende rappelle ensuite, avec d'assez longs détails, comment l’enfant fut apporté de Loumbini à Kapilavaslou, après la mort de sa mère, et comment il fut confié du consentement des Lâkyas et de leurs femmes, qui se le disputaient, à sa tante Mahûpradjàpalî. La légende insiste beaucoup sur la prédiction du brahmane Asita (le noir), qui descend tout exprès de l’Uimavat, où il habite, pour venir reconnaître sur le corps du nouveau-né les trentejeux signes du grand homme et les quatre-vingts marques

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secondaires, qu’il a bien soin de ciler une à une, quelque extraordinairesqu’ellessoient trop souvent. Le grand Rishi, en constatant quele Bouddha est né, s'afflige d’être si vieux, et de ne pouvoir entendre un jour l’enseignement de la Loi pure. Puis il se retire comblé des présents du roi, que sa prédiction a charmé, et il retourne à son ermitage comme il en est venu, parla voie de l’air, où il s’est magiquement enlevé en compagnie de son neveu Naradatta. Mais il semble que la parole d’Asita, toute grave quelle est, ne suffit pas ; et après lui, un fils des dieux, suivi de douze cents mille autres dieux, vient de nouveau vérifier les signes et les marques, pour affirmer encore une fois à Çouddhodana que son fils est bien le Bouddha.

On se souvient que l’enfant fut présenté solennellement par son père au temple des dieux; mais la légende ajoute qu’à peine le Bodhisattva fut-il entré dans le temple, que tout ce qu’il y avait d’images inanimées des dieux, y compris Indra et Brahma, se levèrent de leurs places pour aller saluer ses pieds vénérables. Puis tous ces dieux, montrant leurs propres images, prononcèrent ces stances, ou Gâthas, que je cite parce que j’y trouve une inspiration poétique qui est en général presque inconnue du Bouddhisme, quoique la moitié au moins des Soùtras développés soient remplis de vers.

« La plus grande des montagnes, le Mérou, roi des «monts, ne s’incline jamais devant le sénevé. L’océan, « demeure du roi des Nâgas, ne s’incline jamais devant « l’eau contenue dans le pas d’une vache. Le soleil, la lune « qui donnent la lumière, ne s’inclinent pas devant le ver « luisant. Celui qui sort d'une famille sage et vertueuse, « et qui est rempli lui-même de vertu, ne s’incline pas

« devant les dieux les plus puissants. Le dieu ou l'homme, « quel qu'il soit, qui persiste dans l’orgueil, est pareil ou « sénevé, à l’eau dans les pas d'une vache et au ver lui- « sant. Mais semblable au Mérou, à l'océan, au soleil et « à la lune, Svayambhou, l’être existant par lui-même, « est le premier besoin du monde ; et celui qui lui « rend hommage obtient le ciel et le Nirvana. »

On doit voir assez clairement par tout ce qui précède ce qu’est la légende, et comment elle a tâché de transformer et d’embellir à son point de vue les faits réels qui composent la vie de Siddhârtha. Pour achever de la faire connaître, je ne m’arrêterai plus qu’à un épisode qui tient non-seulement une très grande place dans le Lahtavistâra, mais qui figure dans presque tous les soûtras : c’est la lutte que Siddhârtha , sur le point de devenir Bouddha, soutient contre le démon appelé Mâra, le pêcheur, ou Pâpiyân, le très-vicieux, dieu du l'amour, du péché et de la mort.

Siddhârtha est à Ourouvilva, dans la retraite que nous savons, livré depuis six ans aux austérités les plus dures. Sa mèreMâyàDévî, effrayée des souffrances de son fils, et craignant qu'il ne meure bientôt, est venue, après avoir quitté le Toushita, le supplier de mettre fin à ces excès de mortification. 11 a consolé sa mère, mais il ne lui a pas cédé. Mâra vient à son tour essayer de le vaincre, et d’une voix douce il lui adresse ces paroles flatteuses : « Chère « créaLure, il faut vivre; c’est en vivant que tu pratique- « ras la Loi. Tout ce qu’on fait durant la vie doit être fait « sans douleur. Tu es amaigri ; tes couleurs ont pâli; tu « marches vers la mort. Quelque grands que soient de « tels mérites, que résultera-t-il de ce renoncement? La

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k voie du renoncement, c’est la souffrance; la victoire « sur l’esprit est difficile à obtenir. »

Siddhârlha lui répond : « Pâpîyân, allié de tout ce qui « est dans le délire, tu es donc venu ici pour m’attaquer « et pour me séduire? Quoique mes mérites soient bien « petits, le but que je me propose n’en est pas moins « bon. Latin inévitable de la vie étant la mort, je ne « cherche point à éviter la mort. J’ai la résolution, le « courage et la sagesse ; et je ne vois personne dans le « monde qui puisse m’ébranler. Démon, bientôt je triom- « plierai de toi. Les désirs sont tes premiers soldats; les « ennuis sont les seconds; les troisièmes sont la faim et « la soif; les passions sont les quatrièmes ; l’indolence et « le sommeil sont les cinquièmes; les craintes sont les « sixièmes ; les doutes que tu inspires sont les septièmes; « la colère et l’hypocrisie sont les huitièmes ; l’ambition, « les flatteries, les respects, la fausse renommée, la « louange de soi-même et le blâme des autres, voilà « tes noirs alliés, les soldats du démon brûlant. Tes sol- « dats subjuguent les dieux ainsi que le monde. Mais je « les détruirai par la sagesse ; et alors, esprit malin, que « feras-tu? »

Mâra, humilié et confus, disparaît pour revenir bientôt. Mais les fils des dieux viennent à leur tour livrer à l’ascète un combat peut-être plus dangereux encore. Ils lui proposent de feindre de ne pas prendre de noumture, et ils lui feront pénétrer par les pores de la peau la vigueur dont il a besoin, et qu’il a l’intention de se donner par les aliments ordinaires. Mais le jeune Siddhârtha les refuse, et se dit : « Certes, je pourrais jurer que je ne « mange pas; et les paysans voisins qui demeurent dans

« l’enceinte de mon district diraient que le Çramana Gaou- « tama ne mange point, tandis que les fils des dieux, res- « pectueux pour un être affaibli, feraient pénétrer la vi- « gueurpar mes pores; mais ce serait de ma part un grand « mensonge. » Le Bodhisattva, pour éviter une fauteaussi blâmable, n'écoute pas les paroles de ces fils des dieux, et il échappe encore à ce piège plus insidieux que celui de Mâra.

Cependant, avant d’atteindre à la Rodlii, il doit vaincre le démon; il le provoque donc au combat, tandis qu’il est à Bodhimanda, en faisant partir du milieu de ses sourcils, de la touffe de poils appelés Ournà, qui est un des trentedeux signes du grand homme, un rayon de lumière qui va illuminer et faire trembler toutes les demeures des démons. Pâpiyàn, épouvanté de cette splendeur subite et de trente-deux rêves affreux qu’il vient de faire, convoque aussitôt ses serviteurs et toutes ses années. Son empire est menacé; il veut engager le combat. Mais d'abord il prend les conseils de ses fils, dont les uns l’engagent à céder et à s’épargner une défaite certaine, et dont les autres le poussent à la lutte où la victoire leur paraît assurée. Les deux partis, l’un noir, l’autre blanc, parlent tour à tour; et les mille fils du démon, ceux-ci à sa droite, ceux-là à sa gauche, opinent successivement et en sens contraire. Quand le conseil est fini, Pâpîyân se décide à la lutte; et son armée, composée de quatre corps de troupes, s’avance contre le Bodhisattva. Elle est forte et courageuse ; mais elle est hideuse à faire dresser les cheveux. Les démons qui la forment ont la faculté de changer de visage et de se transformer de cent millions de manières; ils ont les mains et les pieds enlacés de cent mille serpents; ils portent des épées, des arcs, des flèches, des

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piques, des javelots, des haches, des massues, des pilons, des chaînes, des cailloux, des bâtons, des disques, des foudres ; leur tête, leurs yeux, leur visage flamboient; leur ventre, leurs pieds, leurs mains, sont d’un aspect repoussant; leur visage étincelle d’une splendeur sinistre; ils ont des dents énormes, des défenses effroyables, la langue épaisse, grosse et pendante; leurs yeux sont rouges et enflammés comme ceux du serpent noir rempli de venin, etc., etc. J’abrège cette longue description, qui tient plusieurs pages dans le Lalitavistâra, et où l’imagination indienne se donne carrière pour inventer les figures les plus bizarres et les plus monstrueuses. On dirait un enfer de Callot, mille fois exagéré.

Il va de soi que toutes les attaques des démons sont parfaitement impuissantes contre le Bodhisattva. Les lances, les piques, les javelots, les projectiles de toutes sortes, les montagnes même qu’ils lui décochent, se changent en fleurs et restent en guirlandes au-dessus de sa tête. Pâpîyàn, voyant que la violence est vaine, a recours à un autre moyen : il appelle ses filles, les belles Apsaras, et il les envoie tenter le Bodhisattva, en lui montrant les trente-deux espèces de magies des femmes. Elles chantent et dansent devant lui ; elles déploient tous leurs charmes et toutes leurs séductions ; elles lui adressent les provocations les plus insinuantes. Mais leurs caresses sont inutiles, comme l'ont été les assauts de leurs frères; et, toutes honteuses d’elles-mêmes, elles en sont réduites à louer dans leurs chants celui qu’elles n’ont pu vaincre et faire succomber. Elles retournent donc à leur père lui apprendre une seconde défaite plus triste encore que la première. Pâpiyàn est confus; mais les fils des dieux

Çouddhàvnsakàyikas viennent mettre le comble à son dépit en le bafouant par les insultes les plus poignantes et les sarcasmes les plus amers. Cependant le démon ne se rend pas : « Je suis le seigneur du désir, dit-il au Bodhi- « sattva, je suis le maître du monde entier; les dieux, la « foule des Dànavas, les hommes et les bêtes assujettis « par moi sont tous tombés en mon pouvoir. Comme eux, « venu dans mon domaine, lève-toi et parle comme eux.»

Le Bodhisattva lui répond : « Si tu es le seigneur du « désir, tu ne l’es pas de lalumière. Regarde-moi ; jesuis « bien le seigneur delà Loi; impuissant que tu es, c'est à « ta vue que j'obtiendrai l'intelligence suprême. »

Pâpiyân essaye un dernier assaut, en réunissant de nouveau toutes ses forces. 3Iais il succombe encore une fois. Son armée en désordre se disperse de toutes parts, et il a la douleur de voir ceux de ses fils qui dans le conseil avaient repoussé la bataille aller se prosterner aux pieds du Bodhisattva, et l’adorer avec respect. Déchu de sa splendeur, pâle, décoloré, le démon se frappe la poitrine, pousse des gémissements; il se retire à l’écart, la tête baissée; et, traçant avecune flèche des signes sur la terre, il se dit, dans son désespoir : « Mon empire est passé. »

Après ce triomphe décisif, le Bodhisattva arrive à l’intelligence suprême, à la Bodhi ; il devient Bouddha parfaitement accompli, et va faire tourner la roue de la Loi cà Bénarès.

Yoilà le Lalitavistâra réduit à sa partie mythologique, sans parler des autres détails qu'il renferme et d'où nous avons tiré la vie du Bouddha. Toute cette fantasmagorie était indispendable peut-être pour les peuples auxquels elle s'adressait; mais à nos yeux elle n’est qu'une extra-

LÉGENDE DU BOUDDHA

vagance, bonne seulement à faire douter des faits historiques et vrais qu’elle accompagne et quelle obscurcit.

Je passe à l’analyse du Lotus de la bonne Loi.

Le Lotus de la bonne Loi , qui, sans aucune trace d’histoire, n’est qu’une légende fabuleuse, est moins intéressant que le Lalitavistâra; selon toute apparence, il lui est un peu postérieur.

Bhagavat se trouve à Ràdjagriha, sur la montagne appelée le Pic du Vautour ( Gridhrakoûta, le Guiddhaur actuel). Il est entouré de douze cents religieux, tous arhats ou vénérables, et grands auditeurs (Mahàçrâvakas), d’Ananda son cousin, de deux autres milliers de religieux, de six mille religieuses, ayanl à leur tête Mahâpradjâpati sa tante, et Yaçodhârâ, une de ses femmes, de quatre-vingt mille Bodhisattvas, de seize hommes vertueux, de Çakra, l’ Indra des Dévas, avec vingt mille fils des dieux, de Brahma avec douze 'mille fils des dieux, d’une foule d’autres divinités, et enfin d’Ajàtaçatrou, le roi du Magadha, fils de Vaidéhî.

Bhagavat, après avoir exposé le soûtra nommé la Grande démonstration, gardait le silence, plongé dans la méditation, appelée la Place de la démonstration. Une pluie de Heurs divines tombe sur lui et sur l’assemblée qui le contemple, quand tout à coup un rayon s’élance du cercle de poils qui croissaient dans l’intervalle de ses sourcils, et va illuminer les dix-huit mille terres du Bouddha situées à l’orient, jusqu’au grand enfer Avitchi, et jusqu’aux limites de l’existence. Tous les assistants sont frappés de ce prodige; et un d’eux, le Bodhisattva, Mahâsaltva Mailréya, s’adresse à Mandjouçrî, qui est auprès

de lui, pour savoir ce que signifie cette apparition mer-

veilleuse. Maitréya expose sa question en cinquante-six stances de deux vers chacune Mandjoueri lui répond dans le même style, prose et vers, que « ce rayon de « lumière présage que le Bienheureux va expliquer le souci tra développé, appelé le Lotus de la bonne Loi. »

C'est, comme on le voit, une introduction analogue à celle du Lalitavistâra, avec moins de grandeur, et, s'il est possible, avec encore moins de vraisemblance, puisque la scène est placée tout d'abord sur la terre au lieu d'être supposée dans le ciel.

Bhagavat sort de sa méditation; et, répondant à Çâripoutra, qui ne l’a point interrogé, il lui expose d'abord en prose et ensuite dans des vers qui ne sont guère qu'une répétition, les difficultés que présente l’enseignement delà Loi. A ce moment même, cinq mille religieux, incapables de la bien comprendre, viennent de quitter l'auditoire, et le Tathàgata s'en félicite. Puis il apprend à son disciple que, pour enseigner la Loi, il use de cent mille moyens variés, bien qu’au fond il n'y ait qu'une seule route, un seul véhicule pour arriver au salut. 11 lui répète en cent quarante-quatre stances ce qu'il vient de lui dire en une prose suffisamment diffuse; et, pour lui donner un exemple des moyens qu'il applique à l'instruction des créatures, il lui propose une parabole.

Un vieux père de famille trouve en rentrant chez lui sa maison toute en feu. Ses jeunes enfants y sont renfermés insouciants de ce qui se passe et courant risque d’être brûlés. Le père les appelle en vain ; les enfants, qui ne voient pas l'incendie, ne veulent pas. le croire, et ils résistent à ses prières. Pourles séduire, il leur promet, s’ils sortent, des jouets magnifiques, et entre très il leur don-

LÉGENDE DU BOUDDHA

nera, à ce qu’il leur assure, trois espèces de chars propres à les amuser et à les ravir. Les enfants une fois sortis sains et saufs, le père, au lieu de leur donner des chars de trois espèces, leur présente à tous une seule espèce de chariot. Mais ces chariots sont superbes et très-richement ornés. Ce père a-t-il donc commis un mensonge? Non, sans doute. Eh bien! de môme, leTathàgata, prenant pitié de la légèreté puérile des hommes, qui, au milieu des misères de la vie, jouent, s’amusent et se divertissent, s’accommode à leur faiblesse. 11 leur offre, pour les faiue sortir de l’esclavage des trois mondes, trois véhicules divers, celui des Çràvakas, celui des Pratyékas Bouddhas, et celui des Bodhisattvas. Les créatures, séduites comme les enfants de la maison embrasée, sortent de la réunion des trois mondes ; et le Tathâgata ne leur donne alors qu’un seul véhicule, le grand véhicule du Bouddha, qui mène au Nirvana complet.

A cette parabole, quatre des principaux disciples du Bouddha, Soubhôuti, Kâtyâyana, Kâçyapa et Maoudgalvâyana, répondent par une autre, afin d’excuser les inclinations misérables qui empêchent les hommes d’écouter et de suivre la Loi. Les hommes sont comme le fils d’une riche famille qui abandonnerait ses parents pour aller courir le monde, que le hasard ramènerait, après bien des fautes et des traverses, auprès de son père, qu’il ne reconnaîtrait pas, et qui, soumis à de longues épreuves heureusement subies, rentrerait enfin dans la bonne route, et dans la possession de son héritage compromis par son inconduite.

Bhagavat leur propose encore plusieurs paraboles, dont une est très-remarquable.

Un aveugle de naissance disait : « 11 n’y a ni couleurs, « ni formes, belles ou laides; il n’y a pas de spectateurs « pour les voir; il n’y a ni sôleil, ni lune, ni étoiles, ni « constellations. » On veut dissuader cet aveugle de cette grossière incrédulité. 11 résiste, et soutient ses assertions jusqu’à ce qu’un habile médecin lui rende la vue. L’aveugle alors passe à un excès contraire et se dit : « Certes j’é- « tais un insensé, moi qui jadis ne croyais pas a ceux qui « voyaient et ne m’en rapportais point à eux. Maintenant «'je vois tout; je suis délivré de mon aveuglement, et il « n’est personne en ce monde qui l’emporte en rien sur « moi. » Mais de sages Risbis, témoins de cet aveuglement plus redoutable encore que le premier, cherchent à calmer cette vanité déplorable : « Tu n’as fait, ô homme, « lui disent-ils, que recouvrer la vue; et lu ne connais « encore rien. D’ou te vient donc cet orgueil? Tu n’as pas « la sagesse et tu n’es point instruit Quand tu es assis « dans ta maison, tu ne peux rien voir de ce qui est en de- « hors ; tu ne distingues pas les pensées de tes semblables ; « tu ne perçois pas à la distance de cinq yodjanas le bruit « de la conque et du tambour; tu ne peux te transporter « même à la distance d’un kroça, sans te servir de les « pieds. Tu as été engendré et tu l’es développé dans le « sein de ta mère. Et tu ne te rappelles rien de tout cela 1 « Comment donc es-tu savant? Comment donc peux-tu « dire : Je connais tout? Comment peux-tu dire : je vois « tout? Kcconnais, ô homme, que ce qui est la clarté est « l’obscurité, que ce qui est l’obscurité est la clarté. » L’aveugle, honteux de sa présomption, se fait instruire par les Itisbis dans les mystères de la Loi ; et bientôt les yeux de l’esprit lui sont donnés comme naguère ceux

LÉGENDE I)U BOUDDHA

du corps lui ont été rendus par l’habile médecin, qui n’est autre que le Tathâgata.

Suivent ici, dans le Lotus de la bonne Loi , plusieurs chapitres qui sont consacrés aux prédictions du Bouddha. Ces prédictions ne sont pas compromettantes. Le Bouddha prédit à quatre de ses auditeurs, Kâçyapa et trois autres, qu’ils deviendront Bouddhas à leur tour. 11 leur désigne le nom sous lequel ils renaîtront dans l’univers dont ils seront les sauveurs. 11 prend même la peine de décrire pour chacun d’eux, en prose et en vers, la beauté du monde dont ils seront les chefs, de fixer en chiffres précis, quoique fabuleusement énormes, la durée de leur règne. Il en fait autant pour un de ses auditeurs moins illustres que les quatre autres, Poûrna, qui avait jadis abandonné une immense fortune pour suivre le Bouddha. Ces prophéties splendides éveillent, comme on peut le croire, les désirs , si ce n’est l’envie, de ceux qui écoulent Bhagavat. Douze cents de ses auditeurs ont tous en même temps cette pensée : « Si Bhagavat pouvait aussi « nous prédire à chacun séparément notre destinéefuture, « comme il a fait pour ces grands Çravakas ! » Bhagavat devine la pensée qui s’élève en eux; mais il se contente de prédire que cinq cents religieux, tous achats, deviendront bouddhas sous le nom de Samantaprabhàsa, qui sera commun à tous. Cependant Ananda, cousin du Talhâgata, Râhoula son fils, avec deux mille religieux, conçoivent le même désir, et il faut que Bhagavat prédise à chacun d’eux la destinée qui l’attend ; ils seront tous aussi des bouddhas sous desnoms et dans des univers différents.

Voilà déjà bien des détails extravagants et tout à fait inutiles, puisque l’exposition de la Loi, promise par le

Lotus , n’est pas donnée ; mais en voici de bien plus absurdes encore.

Pendant que Bhagavat « déroule ces prédictions qui « pénètrent de joie, de contentement, de plaisir, de sa- « tisfaction, d’allégresse » tous ceux qui en sont l’objet, ou même les entendent sans en profiter, tout à coup apparait un stoùpa merveilleux sortant du sol au milieu de l’assemblée, fait de sept substances précieuses, haut.de cinq cents yodjanas et d’une circonférence proportionnée. Il s’élève en l’air et se tient suspendu dans le ciel, aux regards de l’assemblée, quia tout le loisir de le contempler, et d’en admirer les milliers de balcon' jonchés de fleurs, les milliers de portiques, d’étendards, de drapeaux, de guirlandes, de clochettes, sans parler de l’or, de l’argent, des perles, des diamants, des cristaux, des émeraudes, etc. Une voix sort de ce stoùpa pour louer Bhagavat de l’exposition qu’il vient de faire de la Loi, ou plutôt de promettre. C’est la voix d’un antique Tathàgata nommé Prabhoùtaratna, qui vient offrir ses hommages au Bouddha, et prendre sa part de l’enseignement. Après avoir réuni des centaines de mille, de millions, de myriades de kotis de Bodhisattvas, pour honorer cet illustre visiteur, le Bouddha, avec l’index de sa main droite, sépare le stoùpa par le milieu ; et l'on y voit le Tathàgata Prabhoùtaralna, assis sur son siège, les jambes croisées, étayant les membres desséchés sans que son corps eût diminué de volume. 11 est comme plongé dans la méditation. Il sort cependant de son extase, et c’est pour inviter le

1 Les stoûpas sont des monuments en forme de cônes et de coupoles. On les trouve en foule dans les diverses provinces de l’Inde et particulièrement dans le centre et dans le nord

LEGENDE DU BOUDDHA

Bouddha, qu’il accable d’éloges, à venir s’asseoir à côté de lui dans le stoûpa. Le Bouddha se rend à cette prière; et tous les deux se tiennent dans les airs, parlant à l’assemblée, qui s’est élevée comme eux dans l’espace, par la puissance surnaturelle de Bhagavat.

Puis les prédictions recommencent, et cette fois c’est à des femmes qu’elles s’adressent. La tante du Bouddha, Mahâpradjâpatî la Gotamide deviendra, elle aussi, un Bouddha selon son désir ; Yaçodhârâ, la mère de Rahoula, jouira du même bonheur ; et les milliers de religieuses qui les suivent deviendront des interprètes de la Loi. Il est probable que, pour remplir cette mission surhumaine, les femmes changeront de sexe; et, si la légende ne le ditpas pour celles-ci, elle l’annonce formellement pour la fille de Sàgara, roi des Nâgas. qui, pleine de sagesse dès 1 âge de huit ans, se transforma en homme pour devenir un Bodhisattva en récompense de sa piété.

Je sens un grand embarras à exposer toutes ces absurdités, qui ont aussi peu de grâce que de bon sens, et je voudrais les épargner au lecteur, si je ne tenais à lui donner une idée fidèle de ces monuments, vénérés par tant de peuples, quelque déraisonnables et monstrueux qu’ils soient. Mais, pour en finir, je dois faire une dernière citation qui, je crois, dépasse en sottise et en grossière stupidité tout ce qu’on peut trouver dans les soûtras bouddhiques.- C’est dans le chapitre XX du Lolus de la bonne Loi , intitulé: Effet de la puissance surnaturelle du Tathâgata.

Des centaines de mille de myriades de kolis de Bodhisattvas, en nombre égal à celui des atomes contenus dans mille univers, sont sortis des fentes de la terre après qu’un rayon de lumière est parti du milieu des sourcils de Bha-

gavat. Ils adorent les mains jointes k Bouddha, qui vient de les réunir, et lui promettent, quand il sera entré dans le Nirvâna complet, d'exposer la Loi à sa place. Le maître les remercie. Puis le bienheureux Çâkyamouni et le bienheureux Prabhoûtaralna, toujours assis sur le trône de leurstoùpa, se mirent à sourire ensemble. Leur langue sortit de leur bouche, et atteignit jusqu’au monde de Brahma. 11 s’en échappa en même temps plusieurs centaines de mille myriades de kotis de rayons. Les Talhàgatas innombrables dont les deux personnages sont entourés, les imitent ; ils tirent leur langue comme eux, et ils opèrent cet effet de leur puissance surnaturelle pendant cent mille années complètes. A la fin de ces cent mille années, ils ramènent à eux leur langue et font entendre en même temps le bruit qu’on produit en chassant avec force la voix de la gorge, et en faisant craquer ses doigts.

Yraimentla plume me tombe des mains; et, si je ne me disais que ces niaiseries misérables sont dans un livre canonique, je renoncerais à poursuivre ; mais heureusement la tâche, comme on a pu le voir, n’est pas toujours aussi ingrate, et nous trouverons plus tard dans l’exposition de la morale bouddhique des compensations à tant de sottise et de dégoût.

Le reste du Lotus de la bonne Loi ne mérite pas une analyse particulière. Le chapitre XXI et les suivants sont consacrés à peu près exclusivement à énumérer les avantages que doit procurer aux fidèles la lecture de ce soutrà; et on leur promet entre autres choses des formules magiques qui les préserveront de tout danger. Enfin, au vingtseptième chapitre. Bhagaval confie le dépôt de la Loi à

LÉGENDE DU BOUDDHA

l'assemblée qui vient d’en écouter l'explication, et congédie ses auditeurs ravis de l’avoir entendu.

Avant de quitter la légende de Çâkyamouni, je veux, pour la compléter, donner l’explication des principaux noms par lesquels nous avons vu désigner le réformateur. Ils sont très-nombreux, et tous ont de l’importance au point de vue du dogme et de la doctrine philosophique. Ils peuvent se diviser en deux classes, selon qu ils sont laïques ou religieux. Les noms laïques nous sont connus. Celui que le jeune prince reçoit de son père au moment de sa naissance est Siddhârtha, comme nous le savons. On se rappelle aussi ce que signifient les deux noms de Çàkyamouni, et de Çramana Gaoutama.

Le nom de Bouddha, le plus célèbre de tous, parce qu’on en a tiré celui d’une religion, ne signifie pas autre chose que le Savant, l’Eclairé, ou aussi l'Éveillé. 11 vient delà racine Boudh, connaître. Ce titre est assez modeste, si on le compare au rôle immense joué par celui qui l’a reçu ou qui l’a pris ; mais il montre en même temps la haute idée que le génie indien s’est faite de la science, qui selon lui est seule capable de sauver l’homme et de lui assurer, avecdes pouvoirs plus que divins, une immortalité que les dieux mêmes ne peuvent atteindre. Comme le mot de Bouddha n’est pas un nom propre, il ne faut jamais l’employer, pour désigner personnellement Çàkyamouni, sans yjoindre l’article et sans dire : le Bouddha. C’est une simple qualité, ajoutée ou substituée au nom sous lequel le prince de Kapilavastou était connu dans le monde.

Tathàgala, un des titres les plus élevés qu’on donne au Bouddha, et qu’il parait s’être donné lui-même, signifie :

« celui qui est allé comme ses prédécesseurs, celui qui a « parcouru sa carrière religieuse de la même manière « que les Bouddhas antérieurs. » Par ce titre, la mission de Gâkyamouni se rattache à celle de tous les sages qui l’ont devancé, et dont il ne fait qu’imiter les exemples.

Sougata, ou le bienvenu, estime épithète semblable, sous le rapport de l’étymologie, à celle de Tathâgata ; mais on voit que le sens historique et philosophique en est moins profond. F.lle atteste simplement que, dans la croyance bouddhique, Çâkyamouni est venu pour sauver le monde et faire le bonheur des créatures.

Bhagavat, qu'on ne peut guère rendre que par « le « bienheureux, ou le fortuné, » est le nom le plus ordinaire du Bouddha dans les soùtras du Népal. C’était un titre assez fréquemment appliqué aux grands personnages dans la langue du Brahmanisme ; mais dans celle des Bouddhistes, il est à peu près exclusivement réservé au Bouddha, ou bien au personnage qui, sans être encore Bouddha, est sur le point de le devenir.

Le nom de Bodhisattva présente des nuances un peu plus compliquées. Grammaticalement, il signifie : « Celui « qui a l’essence de la Bodhi » ou l'intelligence suprême d’un Bouddha. Or, pour acquérir cette intelligence suprême, il faut avoir victorieusement subi les plus rudes et les plus longues épreuves dans une multitude d’existences successives. On est mûr alors, comme on dit en style bouddhique, pour obtenir l'état de Bouddha parfaitement accompli. Mais la volonté la plus énergique et la plus constante ne suffit pas à elle seule; la vertu ellemême est impuissante pour que l'être arrive à ce degré supérieur de sainteté ; il faut, en outre, qu’il gagne la fa-

LÉGENDE Dl! BOUDDHA <5

veur d’un ou de plusieurs des anciens Bouddhas. Quand il a su la gagner, il va, dans un des cieux qui s élèvent au-dessus de la terre, attendre l’instant de son apparition dans le monde. Mais, même après qu’il y est descendu, il reste toujours Bodhisattva, et n’est pas encore Bouddha. Il ne le devient enfin qu’après avoir montré ici-bas, parles austérités, par la pratique de toutes les vertus, par la science et l’étude, qu’il est digne d'instruire les créatures et de sauver l’univers dans lequel il a paru. C’est à ces conditions seulement que le Bodhisattva devient Bouddha.

Un dernier nom qu’on donne quelquefois au Bouddha, et qui est moins relevé que tous ceux qui précédent, est celui d’arhatou de vénérable, que prennent aussi les religieux du degré supérieur. Mais, quand il s’applique au Bouddha, on le complète et on le rehausse en disant : « le « Vénérable du monde » ou « le Vénérable du siècle. »

Les bouddhistes ne se sont pas contentés de faire du Bouddha un idéal de vertu, de science, de sainteté, de pouvoirs surnaturels; ils en ont fait aussi un idéal de beauté physique, et la même tournure d’imagination qui a produit les développements extravagants des grands soûtras, s’est exercée avec autant de diffusion et de puérilité dans le portrait du Talhâgata. 11 est assez probable que, de même que la légende renferme quelques faits réels et historiques, de même le portrait du Bouddha doit avoir conservé quelques-unes des particularités delà physionomie personnelle de Siddhàrtha. Mais il est bien difficile encore ici de faire le discernement du vrai et du faux. Dans les trente-deux signes caractéristiques du grandhomme et dans les quatre-vingts marques secondaires, il y a des impossibilités naturelles, ou plutôt des exagérations qui

vont jusqu’à l’impossible. Toutefois il ne faut pas négliger ces détails ; car ils attestent quel était dans ces temps reculés le goût de ces peuples, et ils sont comme une partie de leur esthétique, sans parler des renseignements qu’ils peuvent fournir à l’ethnographie. Cette nomenclature exacte de trente-deux signes et de quatre-vingts marques secondaires remonte aux premiers siècles du Bouddhisme, puisqu'elle se trouve déjà dans le Lalitavistâra ; elle a de plus une valeur égale chez les bouddhistes du sud et chez les bouddhistes du nord. C’est donc une partie importante, quoique tout extérieure, des croyances bouddhiques ; on a voulu en faire en quelque sorte un signalement que peuvent vérifier les intelligences les plus vulgaires avant de donner leur foi.

M. E. Burnouf a consacré à cette étude un des appendices les plus considérables du Lotus delà bonne Loi. Il a pris la peine d’étudier et de comparer sept listes différentes données par des ouvrages népalais et singhalais .

Je ne veux pas énumérer un à un les trente deux signes, ni encore moins les quatre- vingts marques secondaires; je n’en citerai que les plus remarquables.

Le premier signe est une protubérance du crâne sur le sommet de la tète. Rien n’empêche de croire que cette singularité de conformation n’ait appartenu à Sîddhârtha. Le second signe, c’est d’avoir des cheveux bouclés tournant vers la droite, d'un noir foncé, à reflets changeants. La chevelure tournée vers la droite rappelle sans doute l’acte du jeune prince coupant ses cheveux avec son glaive; et les boucles écourtées, que l’on avait prises à tort pour celles d'un nègre, confirment celle tradition, qui vivait encore chez les bouddhistes de Cevlan quand le colonel Mac-

LÉGENDE DU BOUDDHA

kensie les visitait en 1797. Ce second signe est tout aussi vraisemblable que le premier. Le troisième, qui est un front large et uni, ne l’est pas moins. Le quatrième, au contraire, semble de pure invention : c’est la fameuse touffe de poils, Oûrnâ, naissant entre les sourcils, et qui doit être blanche comme delà neige ou de l’argent. Suivent deux signes qui se rapportent aux yeux. Le Bouddha doit avoir des cils comme ceux de la génisse, et l’œil, d’un noir foncé. Les dents doivent être au nombre de quarante, égales, serrées et parfaitement blanches. La description passe ensuite à la voix, qui doit être celle de Brahma, à la langue, à la mâchoire, aux épaules, aux bras, qui doivent descendre jusqu’aux genoux, beauté que nous comprenons peu, mais que les poèmes indiens ne manquent jamais de donner à leurs héros; puis à la taille, aux poils, qui doivent être tous séparés et tournés vers la droite à leur extrémité supérieure ; puis aux parties les plus secrètes du corps; de là aux jambes, aux doigts, aux mains, et enfin aux pieds, qui, entre autres signes, et outre le coup-de-pied saillant, doivent être parfaitement droits et bien posés.

Les quatre-vingts marques secondaires ne font qu’ajouter des caractères moins saillants aux trente-deux qui précèdent. 11 y en a trois pour les ongles, trois pour les doigts, cinq pour les lignes de la main, dix pour les membres en général, cinq pour la démarche, trois pour les dents canines, une pour le nez, six pour les yeux, cinq pour les sourcils, trois pour les joues, neuf pour les cheveux, etc., etc.

Il ne faut pas attacher à toutes ces minuties plus d’importance qu’il ne convient; mais il ne faudrait pas non

plus les négliger entièrement. Quelques-unes ont donné naissance à des superstitions qui tiennent une grande place dans le Bouddhisme. Ainsi le trente et unième signe du grand homme, c’est d’avoir sous la plante des pieds une figure de roue. Delà les bouddhistes de Ceylan, du Népal, du Birman, de Siam, du Laos, etc-, ont cru apercevoir en divers lieux l'empreinte du pied du Bouddha. C’est le fameux Prabhàt ou Çripâda, le pied bienheureux, dont une des traces les plus célèbres se trouve sur le pic d’Adam à Ceylan. et où la superstition singhalaise croit reconnaître jusqu’à soixante-cinq signes de bon augure.

J’ai tenu à entrer dans tous ces détails, à la fois sur la vie réelle de Çâkyamouniet sur sa légende, pour qu’on pût voir nettement les deux côtés du génie bouddhique. D’une part, une grandeur d ame peu commune; une pureté morale presque accomplie, une charité sans bornes: une vie héroïque qui ne se dément pas un seul instant; de l’autre part, une superstition qui ne recule devant aucune extravagance, et qui ne se rachète que par une admiration enthousiaste pour la vertu et pour la science; des deux côtés, de très-nobles sentiments avec des erreurs déplorables : le salut du genre humain cherché avec une ardeur infatigable et la plus louable sincérité; et des chutes désastreuses, trop juste punition d'un orgueil qui ne s’est point connu, et d'un aveuglement que rien ne peut éclairer. Telles sont les deux faces les plus générales du Bouddhisme. Aous allons les retrouver dans sa morale et sa métaphysique.

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