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CHAPITRE TROISIÈME

Caractère général de la morale bouddhique, d’après la rédaction canonique des Conciles ; la Triple corbeille et les Trois précieux; les quatre vérités sublimes ; les dix préceptes ; les douze observances spéciales aux religieux sur le vêtement, la nourriture et le logement ; les six vertus transcendantes, et des vertus secondaires ; la confession , les devoirs de famille ; la prédication. — Influence de la moralebouddhique sur les individus et sur les gouvernements ; idéal du Bouddha; Poùrna ; Kounâla; Vàsavadattà et Oupagoupta ; les rois Biinbisâra, Adjâtaçatrou et Açoka; édits moraux de Piyadasi, répandus dans l’Inde entière ; voyages des pèlerins chinois au cinquième et au septième siècle de notre ère, Fa-Hien et Hiouen-Thsang.

Bien que Çàkyamouni soit un philosophe, et qu’il n’ait jamaisprétendu être autre chose, on aurait tort d’attendre de lui un système méthodique et régulier. Il a prêché toute sa ■vie; et, en s’adressant à la foule, il n’a pas dû employer les formes sévères que la science demande, mais que n’auraient point comprises ses nombreux auditeurs, et que le génie brahmanique lui-même n’a que fort imparfaitement employées. Chargé, par la mission qu’il s’ôtait donnée, de sauver le genre humain et les créatures, ou mieux encore les êtres et l’univers entier, l'ascète doit prendre un langage accessible à tous, c’est-à-dire le plus simple possible et le plus vulgaire1.

* M. E. Burnouf a remarqué avec sa sagacité ordinaire que cette condition

Ainsi les idées du Bouddha, quoique très-arrètées dans son propre esprit, quoique- toutes-puissantes sur l’esprit de ses adeptes, ont été peu précises dans la forme. Le Bouddha lui-même n’avait rien écrit, et ce furent ses principaux adhérents qui, réunis en concile, aussitôt après sa mort, fixèrent dans les Soûtras les paroles du maître et la doctrine qui, tout à l’heure, allait devenir un dogme. Deux autres conciles, après le premier, rédigèrent définitivement les écritures canoniques telles que nous les avons, et que les reçurent, en les traduisant, tous les peuples soumis au Bouddhisme. Ce travail de rédaction successive était fini deux siècles au moins avant notre ère.

On sait d’ailleurs que le premier concile réuni à Râdjagriha, dans le Magadha, sous la protection d’Adjàtaçatrou, partagea les écritures canoniques en trois grandes classes que ne changèrent point les rédactions subséquentes : les Soûtras ou discours du Bouddha, le Yinaya ou la discipline, l’Abhidharma ou la métaphysique. Ananda fut chargé de compiler les Soûtras ; Oiq li, le Yinaya; et Kàçyapa, qui avait dirigé toutes les délibérations, se réserva la métaphysique. Les Soûtras, le Yinaya et l'Abhidharma f arment ce qu’on appelle leTripitaka,ou la Triple corbeille, de même que le Bouddha, la Loi, et l’Assemblée forment le Triratna, ou les Trois Perles, les Trois Précieux. Les Soûtras, qu’on nomme aussi Bouddha-vâtchana ou parole du Bouddha, et Jloûlagrantha, le Livre du texte, sont considérés avec toute raison par les bouddhistes du nord comme les

nécessaire du bouddhisme expliquait son infériorité littéraire à l’égard du brahmanisme. L’art, sous toutes ses formes, est resté à peu près inconnu du bouddhisme, et l’art du style, en particulier, lui est complètement étranger. La lecture des soûtras est presque insoutenable.

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textes fondamentaux. C’est évidemment aux discours du Bouddha qu’il a fallu puiser tout le reste.

La première théorie qui se présente, et qui, au point de vue de la méthode, doit en effet précéder toutes les autres, c’est celle des quatre vérités sublimes ( âryâni satyâni ). Elle est connue de tous les Bouddhistes sans exception; et elle est adoptée au sud et à l’est aussi bien qu’au nord, à Ceylan, ou Birman, au Pégu, à Siam, à la Chine, tout comme au Népal et au Tibet.

Ces quatre vérités, les voici.

D'abord c’est l’existence delà douleur dont l’homme est atteint, sous une forme ou sous une autre, quelle que soit la condition éclatante ou obscure dans laquelle il naît icibas. C’est là un fait malheureusement incontestable, bien qu’il ne porte pas toutes les conséquences qu’y a vues le Bouddhisme; et c’est comme une base inébranlable, aussi triste que vraie, donnée à tout l’édifice du système.

En second lieu, c’eslla cause delà douleur, que le Bouddhisme n’attribue qu’aux passions, au désir, à la faute.

La troisième vérité sublime, propre à consoler de la funeste réalité des deux autres, c’est que la douleur peut cesser par le Nirvana, ce but suprême et cette récompense de tous les efforts de l’homme.

Enfin, la quatrième et dernière vérité, qui tient encore plus étroitement aux croyances particulières du Bouddhisme, c’est le moyen d’arriver à cette cessation de la douleur, c’est la méthode du salut, c’est la voie qui conduit au Nirvana ( marga , en pâli magga).

La voie ou la méthode du salut a huit parties; et ce sont autant de conditions que l’homme doit remplir pour assurer sa délivrance éternelle.

Voici le? huit parties de la méthode.

La première, selon le langage bouddhique, est la vue droite, c’est-à-dire la foi et l’orthodoxie; la seconde, c’est le jugement droit, qui dissipe toutes les incertitudes et tous les doutes; la troisième, c'est le langage droit, c’està-dire la véracité parfaite, qui a horreur du mensonge et qui le fuit toujours sous quelque forme qu’il se présente ; la quatrième condition du salut, c'est de se proposer dans tout ce qu'on fait une fin pure et droite, qui règle la conduite et la rend honnête; la cinquième, c’est de ne demander sa subsistance qu’à une profession droite non entachée de péché, en d'autres termes, à la profession religieuse; la sixième, c’est l'application droite de l’esprit à tous les préceptes delà Loi; la septième est la mémoire droite, qui garantit de toute obscurité et de toute erreur le souvenir des actions passées; et la dernière enfin, c’est la méditation droite, qui conduit dès ici-bas l’intelligence à une quiétude voisine du Nirvana.

Ces quatre vérités sublimes sont celles que Siddhârtha comprit enfin à Bodhimanda, sous l’arbre Bodhi, après six ans de méditations et d’austérités ; ce sont celles qu'il enseigna tout d'abord à ses cinq disciples, quand il fit tourner pour la première fois la roue delà Loi, à Bénarès. C’est parce qu’il les a comprises qu’il est devenu Bouddha; et quand il prêche sa doctrine au monde, c’est toujours aux quatre vérités qu'il donne la préférence sur toutes les autres parties de son enseignement. Dans sa grande lutte contre les Tirthîyas ou Brahmanes du Ivoçala, en présence de Trasénadjit, lorsqu'il a défait ses adversaires, et que les Brahmanes s’enfuient en criant: «Nous « nous réfugions dans la montagne ; nous cherchons un

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« asyle auprès des arbres, des eaux et des ermitages, » Bhagavat leur adresse ces paroles de dédain et d’adieu : « Beaucoup d’hommes chassés par la crainte cherchent « un asyle dans les montagnes et dans les bois, dans les « ermitages et auprès des arbres consacrés. Mais ce n’est « pas le plus sûr desasyles; ce n’est pas le plus sûr des « refuges. Celui, au contraire, qui cherche un refuge au- « près du Bouddha, de la Loi et de l’Assemblée, quand « il voit, avec l’œil de la sagesse, les quatre vérités suce blimes, qui sont : la douleur, la cause de la douleur, « l’anéantissement de la douleur, et le chemin qui y con- « duit, la voie formée de huit parties, sublime, salutaire, « qui mène au Nirvana; celui-là connaît le plus certain des « asyles, le plus assuré des refuges. Dès qu’il y est parce venu, il est délivré de toutes les douleurs. »

Si l’on en croit la tradition des Mongols et des Tibétains, la théorie des quatre vérités occupa presque seule le premier concile; et ses travaux se bornèrent à rédiger les Soûtras qui l’exposent. Elle est, en quelque sorte, la source et le résumé de toute la doctrine bouddhique. On l’a réduite, pour l’usage des fidèles, en une stance composée de deux vers que tous les Bouddhistes savent par cœur, et qui est pour eux un véritable acte de foi. Les religieux la répètent sans cesse; elle est inscrite sur le piédestal de la plupart des statues du Bouddha :

« C’est le Talhâgata qui a expliqué la cause de tous « les effets procédant d’une cause antérieure; et c’est « aussi le grand Çrâmana qui a expliqué la cessation de « ces effets. 1 »

1 A cette stance, qui est sacramentelle, on en joint souvent une seconde, qui, à un autre point de vue, résume aussi la doctrine du Bouddha. Csoma

Sî PREMIERE PARTIE, CHAPITRE III.

Les effets, ce sont la douleur et l'existence actuelle, ayant pour cause des fautes passées; la cause, c’est la production de la douleur ; la cessation de ces effets, c’est le Nirvana; enfin, l'enseignement du Talhâgata ou du grand Çramana, c’est la voie qui mène au Nirvana.

A la suite des quatre vérités sublimes, et immédiatement après elles, il faut placer un certain nombre de préceptes moraux qui sont fort simples sans doute, mais que le Bouddha ne devait point négliger, non plus que ne l’a fait aucun réformateur. Les cinq premiers de ces préceptes sont : Ne point tuer, ne point voler, ne point être incontinent, ne point mentir, et ne point s’enivrer. À ces prescriptions, on en ajoute cinq autres qui sont moins graves, mais qui ne laissent point que d’avoir de l’importance : S'abstenir de repas pris hors de saison , s’abstenir de la vue des danses et des représentations théâtrales, chants, instruments de musique, etc.; s’abstenir de porter aucune parure et de se parfumer ; s’abstenir d’avoir un grand lit; enfin s’abstenir de recevoir de l’or ou de l’argent.

Ce sont là les dix aversions ou répugnances (véramanîs)

de Kôrôs l’a trouvée à la suite de la première dans les ouvrages tibétains qu’il consultait; elle est reproduite fréquemment dans les Soûtras singlialais. La voici : « Abstention de tout péché, pratique constante de toutes les vertus, a domination absolue de son propre cœur, tel est l'enseignement du Boud- « dha. d Deux autres stances d'un caractère analogue se représentent plus souvent encore dans les Soûtras népalais; on les rapporte à Çàkyamouni lui-même ; il les avait fait mettre sous son portrait, que Bimbisâra envoyait en présent à Roudrâyana, roi de Rorouka : « Commencez ; sortez de la maic son ; appliquez-vous à la loi du Bouddha ; renversez l’armée de la mort, « comme un éléphant renverse une butte de roseaux. Celui qui marchera « sans distraction dans cette discipline de la Loi, après avoir échappé à la t révolution des naissances, mettra un terme à la d leur, t

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que doivent ressentir tous les novices, ou plutôt tous les hommes qui ont foi au Bouddha. Les cinq premières règles surtout sont obligatoires pour tout le monde, sans aucune exception. Mais on peut croire que les autres regardent plus particulièrement les religieux, qui ont d’ailleurs un code spécial, dont je parlerai plus loin. On comprend que les règles môme les plus générales prennent pour eux un caractère de sévérité qu’elles ne peuvent pas avoir pour les simples laïques; et c’est ainsi que les religieux ne doivent pas seulement s’abstenir de l'adultère, il faut, en outre, qu’ils gardent la plus inflexible chasteté.

Des ouvrages entiers, au nord et au sud, ont été consacrés à la classification méthodique des péchés et des fautes ; mais ces ouvrages, un peu postérieurs au temps du Bouddha, sont moins une reproduction exacte qu’un développement de sa doctrine, et je ne crois pas devoir m’y arrêter, tout curieux qu’ils sont, parce que je ne recherche ici que les ihéorics personnelles de Ç-âkvamouni.

Mais on doit penser que c’est bien le Bouddha lui même qui a prescrit à ses religieux et à ses religieuses les douze observances suivantes, dont les ouvrages singhalais et chinois nous ont conservé le souvenir. Elles sont fort sévères ; mais Siddhârtha les avait pratiquées lui-même durant de longues années avant de les imposer aux autres, et quand un jeune prince avait donné cet héroïque exemple, il n’était permis à personne parmi les croyants d'hésiter à le suivre. 11 ne faut pas perdre de vue que ces règles ne concernent que les religieux, c’est-à-dire les hommes d’une piété supérieure, qui ont renoncé au monde et qui doivent désormais dédaigner tous ses intérêts et toutes ses jouissances.

La première observance, c’est de ne se vêtir que de haillons ramassés dans les cimetières, sur les tas d’ordures et sur les routes.

La seconde, c’est de n’avoir tout au plus que trois de ces misérables vêtements, qu’on a dû coudre de ses mains, à l'imitation du maître.

Ces haillons doivent être couverts d’un manteau de laine jaune, qu’on se sera procuré parles mêmes moyens.

Voilà pour le vêtement. La nourriture sera plus simple encore, s'il est possible.

La quatrième observance et une des plus strictes, c’est de ne vivre que d’aumônes ; on ira les chercher, avec le plus inviolable silence, de maison en maison, dans le vase de bois qu’on pourra posséder à cet effet.

Ln cinquième lieu, on ne fera qu'un seul repas par jour ; et, par la sixième observance, on se gardera de jamais prendre des aliments, même les plus simples friandises, après midi. On peut voir dans une foule de Soûtras que le Bouddha lui-même, aussitôt après son réveil, sort du vihâra ou couvent pour aller quêter les aliments dont il doit vivre, et que son unique repas est toujours fait avant midi. Le reste du jour est donné à l’enseignement et à la méditation.

Les règles relatives au logement ne sont pas moins rudes. On vivra dans la forêt1; c’est la septième observance. Tous les Soutrâs nous montrent le Bouddha, et en général les religieux, quittant les bois où ils ont passé la nuit, pour venir mendier dans la ville voisine. La huitième obser-

1 Ces règles, qui prescrivent l’habitation en plein air, semblent en contradiction avec l’institution des viliâras, ou maisons de refuge pour les religieux, qui remonte cependant aux premiers temps du Bouddhisme. Il est

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vance est de ne s'abriter que sous le feuillage des arbres ; la neuvième, de s'asseoir le dos appuyé sur le tronc de l’arbre qu'on a choisi comme refuge. Pour dormir, il faut rester assis et non point se coucher; c’est la dixième observance; la onzième, c'est de laisser son tapis, une fois qu’on l'a étendu, sans le changer de place.

A ces onze observances s’en ajoute une douzième d’un tout autre genre, qui les complète etenfait très-nettement comprendre lebut commun. Les religieux se rendront de temps à autre, et au moins une fois par mois, la nuit, dans les cimetières pour y méditer sur l'instabilité des choses humaines.

11 me semble qu'après ces détails on doit mieux comprendre la portée de ces noms par lesquels les Bouddhistes se désignent eux-mêmes ; je veux dire ceux de Bhikshou, mendiant qui ne vit que des aumônes qu’il recueille, et de Çramana , ou ascète qui dompte ses sens. Le Bouddha n’avait pas dédaigné de prendre l’un et l’autre de ces titres. On l’appelait tantôt «le grand mendiant,» Mahâ Bhikshou; et tantôt, l’ascète des Gotamides, Çramana Gaoutama. La mendicité attestait assez que le Bouddhiste avait renoncé à toutee qui fait les convoitises et les attachements du monde ; et son chaste célibat lui refusait même les affections les plus permises delà famille, en lui assurant, il est vrai, l’empire sur la plus redoutable des passions humaines. Je ne dis pas que ce soit ainsi qu’on puisse faire des citoyens utiles à la société; mais certainement c’est ainsi qu’on peut faire des saints.

facile de concilier celte opposition apparente en se rappelant qlic les vihâras ne devaient servir que dans la saison des pluies, et que le reste da temps l’ascète devait vivre dans la forêt.

Les règles relatives nu vêtement méritent une attention particulière, et dans le monde indien ce sont elles peutêtre qui formaient l'originalité la plus frappante des ascètes bouddhiques. Les brahmanes admettaient la complète nudité de leurs sages , et ils se nommaient eux-mêmes. par une expression à la fois juste et spirituelle : « les « gens vêtus de l'espace, » digambaras . Les Grecs, compagnons d'Alexandre, qui les avaient vus sur les bords de l'Indus, les avaient nommés par analogie des gymnosopbisles ; et c’était, à ce qu'il semble, une mode reçue dans la première caste de vivre, même au sein des villes, dans un état de nudité que les sauvages les plus dégradés ne supportent qu’avec peine. Ce n'est pas à dire que la société indienne se montrât indilférente à tant d'impudeur, que les ascètes brahmaniques prenaient sans doute pour de la piété; et ce n'était pas seulement les femmes d’un rang élevé, comme Sonmàgadhà, la fille d'Anâtha-Pindika, qui étaient révoltées de ce cynisme; c’étaient les courtisanes elles-mêmes, comme celle qui se moquait du brahmane Pourâna Ivàçyapa, quand, de dépit d’avoir été vaincu par Bhagavat, il allait, une pierre au cou, se noyer dans un étang.

La vie religieuse était un idéal que le Bouddha seul avait rempli dans toute son étendue; mais, si tous les hommes ne pouvaient l’atteindre, tous du moins pouvaient, quelle que fût leur position dans la vie, pratiquer certaines ver tus que le réformateur regardait, après « les préceptes de «l'enseignement, » comme les plus importantes. Elles sont au nombre de six: l'aumône ou la charité, la pureté, la patience, le courage, la contemplation et la science. Ce sont là les six vertus transcendantes (pâramitâs) « qui

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« font passer l’homme à l’autre rive, » ainsi que l’indique l’étymologie du mot par lequel on les désigne. L’homme en les observant n’est pas encore arrivé au Nirvana ; il n’est encore qu’à l’entrée du chemin qui y mène; mais sur la route delà foi, « il a quitté ces rivages ténébreux « de l'existence où l’on s’ignore. » Il sait désormais où il doit tendre; et s’il manque le but, ce n’est pas du moins faute de le connaître.

L’aumône, telle que la comprend le Bouddhisme, n’est point la libéralité ordinaire qui donne à autrui une partie des biens qu’on possède. C’est une charité illimitée qui s’adresse à toutes les créatures sans exception, et qui impose les sacrifices les plus douloureux et les plus extrêmes. 11 y a telle légende, par exemple , où le Bouddha donne son corps en pâture à une tigresse affamée qui n’avait plus la force d’allaiter ses petits. Dans une autre, c’est un néophyte se jetant dans la mer pour apaiser la tempête qui menace le vaisseau de ses compagnons, et qu’a suscitée la colère du roi desNâgas. Le Bouddha n’est venu en ce monde que pour sauver les êtres; tous ceux qui croient en lui doivent suivre son exemple, et ne reculer devant aucune épreuve pour assurer le bonheur des créatures. La charité doit éteindre dans le cœur de l’homme tout égoïsme, ou comme on dit en style bouddhique, « elle conduit à la maturité parfaite de l’être égoïste. »

A côté de ces six vertus, qui peuvent paraître essentielles, il en est d’autres qui, pour être de moindre importance, ont aussi leur utilité, et dont le Bouddha recommande la stricte observation. Ainsi, non seulement il ne faut pas mentir, mais de plus il faut éviter avec un soin presque égal la médisance, la grossièreté de langage, et

même les discours vains et frivoles. Ne pas commettre ces fautes, c’est contracter des habitudes respectables (âriya voliârâ); s'y laisser aller, c'est contracter des habitudes dignes de mépris. Le religieux, pris en ceci comme le modèle des hommes, a de l’aversion pour la médisance; il ne va pas répéter ce qu’il a entendu pour brouiller les gens entre eux; loin de là, il réconcilie ceux qui sont divisés; il ne sépare pas ceux qui sont unis; il se plaît dans la concorde; et, comme il est passionné pour elle, il tient un langage propre à la produire. 11 n’a pas moins d'éloignement pour toute parole grossière. « Le langage doux, agréable aux oreilles, affectueux, allant au cœur, poli, gracieux pour les autres, » est celui qu’il emploie. Enfin, comme il a renoncé à tout discours frivole, il ne parle qu'à propos; il dit ce qui est, d'une manière sensée, selon la Loi et la discipline; son discours est toujours plein de choses, comme il est aussi toujours convenable.

Une vertu d’un autre ordre que le Bouddha prêche avec une égale insistance, et qu'il ne cesse de pratiquer, c’est l’humilité. Çàkyamouni n’a pas compris certainement tous les maux que l’orgueil entraîne et les fatales conséquences qui le suivent d’ordinaire; mais il sentait trop profondément la misère et la faiblesse radicales de l'homme, pour l’enivrer follement des vertus qu’il peut avoir, et ne pas lui prescrire la simplicité du cœur et le renoncement à toute vanité. Lorsque le roi Prasénadjit, provoqué par les Tirthiyas, engage le Bouddha, qu'il protège, à faire des miracles qui doivent imposer silence à ses ennemis, le Bouddha, tout en consentant à ce que le roi exige, lui répond : « Grand roi, je n’enseigne pas la Loi à mes audi- « teurs en leur disant : Allez, ô religieux, et devant les

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« brahmanes et les maîtres de maison, opérez, à l'aide « d’une puissance surnaturelle, des miracles supérieurs « à tout ce que l'homme peut faire; mais je leur dis, en « leur enseignant la Loi : Vivez, ô religieux, en cachant « vos bonnes œuvres et en montrant vos péchés. »

C’est évidemment en comptant sur ce sentiment d humilité, plus naturel d’ailleurs qu’on ne le pense, que le Bouddha put instituer la confession parmi ses religieux, et même parmi tous les fidèles. Deux fois par mois, à la nouvelle et à la pleine lune, les religieux confessaient leurs fautes devant le Bouddha et devant l’Assemblée, à haute voix. Ce n’était que par le repentir et par la honte devant soi-même et devant les autres qu’on pouvait se racheter. Des rois puissants confessèrent au Bouddha des crimes qu’ils avaient con«nis, et ce ne fut qu’au prix de ce pénible aveu que les coupables expièrent les plus odieux forfaits. Cette institution du Bouddha, quoique d’une application bien difficile, subsista longtemps après lui; et dans les édits religieux de Piyadasi, le pieux monarque recommande à ses sujets la confession générale et publique de leurs fautes tous les cinq ans au moins. Il parait qu’on rassemblait le peuple à ces époques pour lui rappelerles principes de la Loi et pour engager chacun à faire l’aveu de ses fautes. Cette cérémonie de contrition ne devait durer que trois jours.

Une chose assez étonnante, c’est que le Bouddha, tout en prêchant le renoncement absolu et l’ascétisme au sein du célibat, n’en a pas moins respecté les devoirs de la famille, qu’il a mis au premier rang. Personnellement, il s’est toujours montré plein de respect et de tendresse pour le souvenir de sa mère, bien qu’il ne l’eût pas con-

nue, puisqu’il l’avait perdue sept jours après être né; mais les légendes nous le représentent préoccupé sans cesse de la convertir, et il va plusieurs fois au ciel des Trâyastrimçats, où elle réside, pour lui enseigner la Loi, qui doit la sauver.

Dans une des légendesles plus simples cl les plus belles, Bhagavat s’adresse ainsi aux religieux qui l'écoulent dans le jardin d’Anàtha-Pindika, à Djétavana, près Çrâvasli : « Brahma, ô religieux ! est avec les fa milles dans lesquelles « le père et la mère sont parfailement honorés, parfaile- « ment vénérés, parfaitement servis. Pourquoi cela? C’est « que, d’après la Loi, un père et une mère sont pour un « fils de famille Brahma lui-même.

« Le Précepteur, ô religieux! est avec les familles dans « lesquelles le père et la mère sont parfaitement honorés, « parfaitement vénérés, parfaitement servis. Pourquoi « cela? C’est que, d’après la Loi, un père et une mère « sont pour un fils de famille le Précepteur lui-même.

« Le feu du sacrifice, ô religieux! est avec les familles « dans lesquelles le père et la mère sont parfaitement ho- « norés, parfaitement vénérés, parfailement servis. Pour- « quoi cela? C’est que, d’après la Loi, un père et une « mère sont pour un fils de famille le feu du sacrifice « lui-même.

« Le feu domestique, ô religieux ! est avec les familles, etc. Le Dcva (Indra, sans doute) est avec les « familles, etc. »

Dans une autre légende, Bhagavat explique les causes de la piété filiale : « Ils font, ô religieux ! une chose bien « difficile pour leur enfant, le père et la mère qui lenour- « l issent, qui l’élèvent, qui le font grandir, qui lui don-

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« nent à boire leur lait et qui lui fout voir les spectacles « variés du Djamboudvîpa. »

Le fils n’a qu’une manière de reconnaître dignement les bienfaits de ses parents et de leur rendre ce qu’il leur doit : c’est de les établir dans la perfection de la foi, s’ils ne l’ont pas; c’est de leur donner la perfection de la morale, s’ils ont de mauvaises mœurs; celle de la libéralité, s’ils sont avares ; celle de la science, s’ils sont ignorants. Voilà comment un fils qui pratique la Loi peut faire du bien à son père et à sa mère, sans parler de tous les soins dont il les entoure; voilà comment il peut s’acquitter de sa dette envers ceux de qui il a reçu l’existence.

On peut trouver que le Bouddhisme, qui a une telle horreur de la vie, n'a guère le droit de prôner des devoirs et des liens sans lesquels la vie ne serait point ; mais c’est là une contradiction qui l’honore, et dont il est même possible de le disculper. Le Bouddha, pour atteindre à toute sa perfection et parvenir au Nirvana, doit nécessairement passer par la condition humaine, et, sous peine d’une ingratitude coupable, il ne peut que chérir et vénérer les êtres sans lesquels la voie du Nirvana ne lui serait point ouverte.

Je me borne aux théories qui précèdent en ce qui concerne la morale bouddhique, et je crois que, toutes concises qu'elles sont, elles en renferment la plus grave et la meilleure partie. On peut les attribuer au Bouddha luimême, tondis que les autres, plus subtiles et moins pratiques, n’appartiennent qu’à l’école et à la casuistique que l’école a fondée.

Je veux terminer tout ce que j’ai à dire ici par quelques considérations sur le moyen qu’employait le Bouddha pour

propager sa doctrine. Ce moyen unique, qui a aussi son côté moral, c’est la prédication. 11 ne parait pas que le réformateur ait jamais pensé qu'il pût en employer d’autre. Soutenu et protégé par les rois, il pouvait avoir recours à la force et à la persécution, dont rarement le prosélytisme se fait faute, pour peu qu’il ait d’ardeur. Mais toutes les légendes, sans aucune exception, sont unanimes sur ce point Le Bouddha n’a cherché ses armes toutes-puissantes que dans la persuasion. Il appelle à lui les hommes de toutes les castes et l’ensemble des créatures, depuis les plus élevés des Dieux jusqu'aux êtres les plus dégradés; il les exhorte à embrasser la Loi qu’il leur expose; il les charme par ses discours; il les étonne quelquefois par sa puissance surnaturelle; il ne songe jamais à les contraindre. Souvent il vient au secours de leur faiblesse par des paraboles, dont quelques-unes sont foi t ingénieuses; il leur cite des exemples pour les encourager à l imitation ; il puise dans l’histoire de ses existences passées le récit de ses propres fautes, pour instruire ses auditeurs en les effrayant des châtiments dont elles furent suivies; il se plaît même à ces aveux, du moment qu’ils sont utiles, et il raconte ses chutes pour les épargner à ceux qui l’écoutent, en leur apprenant le moyen de les éviter.

Ne se fier qu’au pouvoir de la vérité et de la raison, c’était se faire une juste et noble idée de la dignité humaine, méconnue d’ailleurs à tant d’autres égards; et nous allons voir que quelquefois les individus comme les peuples ont répondu à l’appel du Bouddha par des vertus délicates et sincères, qu’on ne s’attendrait pointa rencontrer dans ces temps reculés.

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Il faudrait, pour bien juger de l’influence exercée par la morale de Çâkyamouni, connaître en grands détails l’état des mœurs publiques et particulières dans la société à laquelle il s’adressait, et l’histoire exacte des peuples qu’il a tenté de convertir en leur prêchant la foi nouvelle. Sans nous manquer complètement, les renseignements de ce genre sont encore trop peu nombreux pour qu’on puisse en tirer des informations suffisantes. Mais, à leur défaut, les soûtras peuvent nous offrir une foule de traits qui nous montrent bien nettement l'action du réformateur sur les âmes. Quelques-uns de ces traits sont vraiment admirables; et il est juste de les rapporter au Bouddhisme, puisque c’est lui qui les a provoqués ; car s’il est un fait général qui ressorte des légendes de tout ordre, c’est que la société indienne est profondément corrompue au moment où le Bouddha y paraît. Il n’annonce pas directement le projet de la corriger en la critiquant ; mais, en faisant delà vertu le seul moyen de salut éternel, il lui apporte le remède dont elle a besoin et l’idéal qui doit la conduire en l'améliorant.

Je choisis quelques exemples dans les légendes pour montrer ce que le Bouddha faisait des cœurs qu’il avait éclairés. Je citerai de simples particuliers et des rois.

Poùrna est le fils d’une esclave affranchie que son maître, sur ses pressantes instances, a honorée de sa couche pour la rendre libre. Élevé dans la maison paternelle avec trois autres frères, il se distingue de bonne heure par son intelligence et son activité. Non-seulement il fait sa fortune dans le commerce lucratif auquel il se livre; mais aussi généreux qu’habile, il fait celle de sa famille, dont il n’a pas d’ailleurs toujours à se louer. Il va souvent sur mer

pour son négoce, et d'heureuses spéculations l’ont bientôt porté à la tète de la corporation des marchands, dont il devient le chef. Dans un de ses voyages, il a pour compagnons, sur le vaisseau qu’il commande, des marchands de Çràvasti qui, la nuit et à l’aurore, lisent à haute voix des hymnes saints, des prières « qui conduisent à l’autre rive, » des textes qui découvrent la vérité, les stances des Sthaviras et des Solitaires. Ce sont les soùtras et les propres paroles du Bouddha.

Poûrna, ravi de ces accents si nouveaux pour lui, est à peine revenu qu’il se rend à Çràvasti, et que, se faisant présenter à Bhagavat par Anàthapindika, il embrasse la foi dont son cœur a été touché. Il entre dans la vie religieuse; et le Bouddha, « à qui l’on ne peut faire un plus doux présent que de lui amener un homme à convertir, » ne dédaigne pas d’ordonner et d’instruire lui-même le néophyte. Il lui apprend en quelques mots que la Loi tout entière consiste dans le renoncement; et Poûrna, mort désormais au monde, veut aller vivre et se fixer chez une tribu voisine, qu’il doit gagner à la religion du Bouddha, mais dont les mœurs farouches pourraient effrayer un courage moins résolu. Bhagavat cherche à le détourner de ce dessein périlleux :

« Les hommes du Çronâparânta, où tu veux fixer ton « séjour, lui dit-il, sont emportés, cruels, colères, furieux « et insolents. Lorsque ces hommes, ô Poûrna, t’adres- « seront en face des paroles méchantes, grossières et in- « solentes; quand ils se mettront en colère contre toi, et « t’injurieront, que penseras-tu?

— « Si les hommes du Çronâparânta, répond Poûrna, « m'adressent en face des paroles méchantes, grossières et

MORALE DU BOUDDHISME

« insolentes, s’ils se mettent en colère contre moi et m’in- « jurienl, voici ce que je penserai : Ce sont certainement « des hommes bons que les Çronâparântakas, ce sont des « hommes doux, eux qui ne me frappent ni de la main, « ni à coups de pierres.

— « Mais si les hommes du Çronâparânta te frappent « de la main et à coups de pierres, qu’en penseras-tu ?

— «Je penserai qu’ils sont bons et doux, puisqu’ils ne « me frappent ni du bâton ni de l’épée.

— « Mais s’ils te frappent du bâton et de l’épée, qu’en « penseras-tu?

— « Je penserai qu’ils sont bons et doux, puisqu’ils ne « me privent pas complètement de la vie.

— « Mais s’ils te privent de la vie, qu’en penseras-tu ?

— « Je penserai que les hommes du Çronâparânta sont « bons et doux, de me délivrer avec si peu de douleur de « ce corps rempli d’ordures.

— « C’est bien, Poûrna, lui dit le Bouddha; tu peux, « avec la perfection de patience dont tu es doué, fixer ton « séjour dans le pays des Çronâparântakas. Va donc, ô « Poûrna; délivré, délivre; parvenu à l’autre rive, fais-y « parvenir les autres; consolé, console; arrivé au Nirvâna « complet, fais que les autres y arrivent comme loi. »

Poûrna se rend en effet dans la redoutable contrée ; et par sa résignation imperturbable, il en adoucit les féroces habitants, auxquels il enseigne les préceptes de la Loi et les formules de refuge.

Voilà pour la foi courageuse du missionnaire, bravant la mort dans son dangereux apostolat. Voici maintenant des héroïsmes d'un autre genre, mais aussi difficiles.

Le lils du roi Açoka est à Takshagilâ ( Taxile) , où son père l’a envoyé pour gouverner celte parlie de ses Etals, et où il s'est fait adorer de tous ses sujets, quand un ordre royal arrive qui prescrit d’arracher les deux yeux à Ivounâla , c’est le nom du jeune prince. Cet ordre cruel est envoyé par la reine Rishya-Rakshilà, une des femmes d’Açoka, qui abuse du sceau de l’Etat et qui veut punir par cette vengeance affreuse les dédains du jeune prince, qui n’a point accueilli des avances criminelles. Les habitants de Takshaçilâ ne veulent pas accomplir eux-mêmes cet ordre, qui leur semble inique. On s’adresse vainement à des Tchandalas. qui répondent : « Nous n’avons pas le cou- « rage d’être ses bourreaux. »

Le jeune prince qui a reconnu le cachet de son père, se soumet à son triste sort; et quand il s’est présenté enfin un homme lépreux et difforme qui se charge de l’exécution, Kounàla, se rappelant les leçons de ses maîtres les Sthaviras, se dit :

« C’est parce qu’ils prévoyaient ce malheur que les « sages qui connaissent la vérité me disaient naguère : « Vois; ce monde tout entier est périssable; personne n'y « reste dans une situation permanente. Oui, ce furent « pour moi des amis vertueux recherchant mon avantage « et voulant mon bonheur, que ces sages magnanimes, « exempts de passion, qui m’ont enseigné cette loi. Quand « je considère la fragilité de toutes, choses et que je réflé- « cliis aux conseils de mes maîtres, je ne tremble plus à « l’idée de ce supplice; car je sais que mes yeux sont quel- « que chose de périssable. Qu’on me les arrache donc ou « qu'on me les conserve, selon ce que commande le roi. « J'ai retiré de mes yeux ce qu’ils pouvaient me donner

MORALE DU BOUDDHISME

« de meilleur, puisque j’ai vu, grâce à eux, que les objets « sont tous périssables ici-bas. »

Puis, s’adressant à l'homme qui s’élail offert pour bourreau : « Allons, dit-il, arrache d'abord un œil cl mcls-le- « moi dans la main. »

L’homme accomplit ce hideux office, malgré les lamentations et les cris de la foule; et le prince prcnanl son œil, qui est dans sa main : « Pourquoi ne vois-tu plus les for- « mes, dit-il, comme tu faisais loutà l’heure, vil globe de « chair? Combien ils s’abusent et qu’ils sont à plaindre « les insensés qui s’attachent à toi en disant : « C’est « moi ! »

Le second œil est arraché comme le premier. En ce moment Kounâla, « qui venait de perdre les yeux de la chair, « mais en qui ceux de la science s’étaient purifiés, » prononça cette stance : « L’œil de la chair vient de m’être « enlevé; mais j’ai acquis les yeux parfaits et irrépro- « chables de la sagesse. Si je suis délaissé par le roi, je « deviens le fils du roi magnanime de la Loi, dont je suis « nommé l’enfant. Si je suis déchu de la grandeur su- « prême, qui entraîne à sa suite tant de chagrins et de « douleurs, j’ai acquis la souveraineté delà Loi, qui détruit « la douleur et le chagrin. »

Kounâla met le comble à tant de résignation et d’énergie par une égale magnanimité; et quand bientôt après il apprend qu’il est victime des intrigues de Rishya-Rakshitâ, il s’écrie : « Ah ! puisse-t-elle conserver longtemps le bon- « heur, la vie et la puissance, la reine Rishya-Rakshitâ « pour avoir employé ce moyen, qui m’assure un si grand « avantage! »

Le reste de la légende n’est pas moins louchant. Le

prince aveugle erre de lieux en lieux avec sa jeune femme, qui guide scs pas en chantant ses malheurs et ses consolations. Il arrive ainsi jusqu’au palais de son père, qui. dans sa juste fureur, veut faire périr la reine coupable de tant de maux. Kounûla intercède pour elle, et ne rejette que sur lui seul le malheur qui l’a frappé et qu’il avait mérité sans doute par quelque faute commise dans une existence antérieure.

Vraie ou fausse, cette légende ne doit pas avoir moins de prix pour nous. Que ce soit le récit d’une aventure réelle, ou la simple invention de l’auteur du soùtra, peu importe. C'est un conseil, si l’on veut, au lieu d’une histoire ; mais les sentiments n’en sont ni moins nobles ni moins grands, et c’est toujours la doctrine du Bouddha qui les inspire.

Dans une autre légende, je trouve un exemple délicat et frappant de chaste continence et d’austère charité.

Il y avait à Mathourâ, une courtisane célèbre par ses charmes, nommée Yâsavadattâ. Un jour que sa servante revenait d’acheter des parfums chez un jeune marchand appelé Oupagoupta, elle lui dit :

« Ma chère, il parait que ce jeune homme te plaît bcau- « coup puisque tu achètes toujours chez lui.

— « Fille de mon maître, répondit la servante, Oupa- « goupta, lefds du marchand, qui est doué de beauté, de « talent et de douceur, passe sa vie à observer la Loi. »

Ces paroles éveillèrent dans Vasavadattâ de la passion pour Oupagoupta, et quelques jours après, elle lui envoya sa servante pour lui dire : « Mon intention est d’aller te « trouver ; je veux me livrer à l’amour avec toi. » La servante s’acquitta de la commission; mais le jeune homme

MORALE DU BOUDDHISME

la chargea de répondre à sa maîtresse : «Ma sœur, il « n’est pas temps pour toi de me voir. »

La courtisane s’imagina qu’Oupagoupta la refusait parce qu’il ne pouvait pas donner le prix qu’elle fixait d’ordinaire à ses faveurs. Elle lui renvoya donc la servante pour lui dire : « Je ne demande pas au fils de mon maitre « un seul karshapana ; je veux seulement me livrer à l’a- « mour avec lui. » Mais Oupagoupla lui fit répondre encore : « Ma sœur, il n’est pas temps pour toi de me voir. » A quelque temps de là, Vâsavadattâ, pour se vendre à un riche marchand qui la convoitait, assassina un de ses amants dont elle redoutait la jalousie. Le crime ayant été découvert, le roi de Mathourâ donna l’ordre qu’on coupât les mains, les pieds, les oreilles et le nez à la courtisane, et qu’on l’abandonnât ainsi mutilée dans le cimetière.

Au récit de ce supplice, Oupagoupta se dit : « Quand « son corps était couvert de belles parures et de riches « ornements, le mieux était de ne pas la voir pour ceux « qui aspirent à l’affranchissement et qui veulent échap- « per à la loi de la renaissance. Mais aujourd’hui que, « mutilée parle glaive, elle a perdu son orgueil, son « amour et sa joie, il est temps de la voir. »

Alors Oupagoupta, se faisant accompagner d’un jeune serviteur pour porter le parasol qui l’abrite, se rend au cimetière avec une démarche recueillie. La fidèle servante qui n’a point quitté Vâsavadattâ, le voit s’approcher ; elle en avertit sa maîtresse, qui, par un reste de coquetterie, au milieu d’atroces souffrances, lui recommande de ramasser ses membres épars et de les cacher sous un morceau de toile. Puis Vâsavadattâ, voyant Oupagoupta debout devant elle, lui dit :

« Fils de mon maître, quand mon corps était doux « comme la fleur du lotus, qu’il était orné de parures et « de vêtements précieux, qu’il avait tout ce qui peut at- « tirer les regards, j'ai été assez malheureuse pour ne « point te voir. Aujourd’hui pourquoi viens tu en ce « lieu contempler un corps dont on ne peut supporter la « vue, qu’ont abandonné les jeux, le plaisir, la joie et la « beauté, qui n’inspire que l’épouvante, et qui est souillé « de sang et de boue ? »

— «Ma sœur, lui répond Oupagoupta, je ne suis pas « venu naguère auprès de toi attiré par l’amour du plai- « sir ; mais je viens aujourd’hui pour connaître la véri- « table nature des misérables objets des jouissances de « l’homme. »

Puis, il console Vâsavadattâ par l’enseignement de la Loi; et ses discours portant le calme dans l’âme de l’infortunée, elle meurt en faisant un acte de foi au Bouddha « pour renaître bientôt parmi les dieux. »

Je passe maintenant à d’autre traits non moins remarquables que la légende attribue à des rois. Je commence par Bimbisâra, le protecteur constant du Bouddha, et le premier parmi les princes contemporains qui se soit converti.

Avant de transférer le siège du royaume à Râdjagriha, Bimhisâra résidait d’abord àKoucâgâra. La population y était fort nombreuse ; les habitations, pressées les unes contre les autres, et sans doute en bois, avaient eu trèssouvent à souffrir des ravages du feu. Le roi, pour prévenir ces désastres, rendit un décret qui menaçait ceux qui, faute d’attention et de vigilance, laisseraient prendre le feu à leur maison, d’être transférés dans la Forêt froide;

MORALE DU BOUDDHISME

dans ce pays, on appelle de ce nom un lieu abhorré où l’on jette les cadavres, un cimetière. Mais peu de temps après, le feu prit dans le palais. Le roi dit alors :

« Je suis le maître des hommes; si je viole moi- « même mes propres décrets, je n'aurai plus le droit de « réprimer les écarts de mes sujets. » Le roi ordonna donc au prince royal de gouvernera sa place, et il alla demeurer dans la Forêt froide, dans le cimetière.

Telle est la tradition que rapporte lliouen-Thsang, et qu’il trouva vivante encore au vne siècle de notre ère quand il visitait les ruines de Râdjagriha, où Bimbisâra avait construit des fortifications, dont les restes jonchaient le sol. Il serait difficile d’affirmer que la tradition fût exacte; mais le caractère que toutes les légendes prêtent à Bimbisâra n’y répugne point ; et elle atteste tout au moins que, dans l’opinion des peuples bouddhistes, les rois devaient être les premiers à observer les lois qu'ils rendaient.

On se rappelle qu’un soutta singhalais, déjà cité plus haut, est consacré tout entier au récit d’un entretien entre le roi Adjélaçatrou, fils de Bimbisarâ, et le Bouddha, qui doit avoir à cette époque environ soixante-douze ans.

Le roi Adjàtaçatrou, assassin de son père et persécuteur de la foi nouvelle, n’est point encore converti. On est au temps de POuposatha, c’est-à-dire de la confession générale qui avait lieu parmi les religieux, toutes les quinzaines, à la nouvelle et à la pleine lune. Là nuit est splendide; et le roi, entouré de ses ministres sur sa terrasse, où il prend le frais, admire ce grand spectacle. 1) se sent ému ; et se rappelant sans doute le souvenir de son forfait, il veut, à l’époque où tant de coupables font l’aveu de leurs fautes, aller témoigner son respect à quelque

brahmane, pour qu’en retour le saint homme renfle un peu de ralme à sonàme déchirée de remords. Ses ministres lui proposent divers brahmanes ; mais un d’eux cite le nom de Bhagavat, et le roi se décide à se rendre sur-lechamp auprès de lui à la lueur des torches. 11 va le trouver dans un bois de manguiers où sont réunis, autour du Bouddha, treize cent cinquante religieux ; cl il lui demande un entretien, que le Bouddha luiaccorde. Leroi ne lui découvre pas d’abord le vrai motif qui l’amène ; et avant d’en venir à l’aveu qu’il médite, il lui pose une question qui s’y rattache assez étroitement, quoique d’une manière indirecte, et qu’il a vainement posée à tous les brahmanes qu'il a consultés jusqu’à ce jour. « Peut-on dès cette vie « annoncer d’une manière certaine aux hommes le résul- « lat prévu et général de leur conduite ? » Le roi expose les doutes que lui ont laissés les réponses des gens les plus habiles ; et il veut avoir l’avis du Bouddha, qui, par une longue et savante démonstration, que termine l’exposition des Quatre vérités sublimes, n’hésite pas à lui affirmer que les actions humaines ont un résultat prévu et inévitable. Le roi, éclairé par cette lumière de la Loi, comprend toute l’énormité de son crime, et, pénétré de repentir, il dit au Bouddha :

« Je me réfugie auprès de Bhagavat, auprès de la Loi, « auprès de l’Assemblée. Consens, ô Bhagavat, à me rece- « voir comme fidèle, aujourd’hui que je suis arrivé devant « toi et que je suis venu chercher un asyle près de loi. Un « crime m'a fait transgresser la Loi, seigneur, comme à « un ignorant, comme à un insensé, comme à un crimi- « nel. J’ai pu, pour obtenir le pouvoir suprême, priver de « la vie mon père, cet homme juste, ce roi juste. Que

MORALE DU BOUDDHISME

« Bhagavat daigne recevoir de ma bouche l’aveu que je « fais de ce crime, afin de m’imposer pour l’avenir le « frein de la règle. »

Bhagavat, conformément à la Loi, lui remet sa faute, qu’il vient d’expier en l’avouant devant toute cette nombreuse assemblée.

Un autre roi, bien plus puissant que ne l’avait été Adjàtaçatrou, Açoka, si fameux d’abord par sa cruauté et ensuite par sa piété fastueuse, donne dons une légende un exemple d’humilité, moins pénible que celui-là sans doute, mais dont peu de princes seraient certainement capables. 11 vient de se convertir, etil est danstoutela ferveur d’un néophyte. Aussi chaque fois qu'il rencontrait des ascètes bouddhistes, « des fils de Çâkya, » soit dans la foule, soit isolés, il touchait leurs pieds de sa tête etles adorait. Un de scs ministres, Yaças, quoique converti lui-même, s’étonne de tant de condescendance, et il ale courage de représenter à son maître qu’il ne doit pas se prosterner ainsi devant des mendiants sortis de toutes les castes. Le roi accepte cette observation sans y répondre ; mais, quelques jours après, il dit à ses conseillers qu’il désire connaître la valeur de la tète des divers animaux, et leur enjoint de vendre chacun une tête d’animal. C’est Yaças qui doit vendre une tète humaine. Les autres têtes sont vendues à des prix différents; mais celle-là, personne n’en veut; et le ministre est forcé d’avouer que, môme gratuitement, il n’a point trouvé à la placer.

« Pourquoi donc, dit le roi, personne n’a-t-il voulu de « cette tête humaine?

— « Parce qu’elle est un objet méprisable et sans va- « leur, répond le ministre.

— « Est-ce cette tête seule qui est méprisable, ou bien « toutes les têtes humaines le sont-elles également?

— « Toutes les têtes humaines, dit Yaças

— « Eh quoi! dit Açoka, est:ce que la mienne aussi « serait méprisable ? »

Le ministre, retenu par la crainte, n’ose dire la vérité ; mais le roi lui ordonne de parler selon sa conscience, et ayant obtenu de sa franchisse la réponse qu’il en attendait :

« Oui, ajoute-t-il, c’est par un sentiment d’orgueil et « d’enivrement que tu veux me détourner de me proster- « ner devant les religieux. Et si ma tête, ce misérable « objet dont personne ne voudrait pour rien, rencontre « quelque occasion de se purifier, et acquiert quelque « mérite, qu’y a-t-il là de contraire à l’ordre? Tu regardes « à la caste dans les religieux de Çâkya, et tu ne vois pas « les vertus qui sont cachées en eux. On s’enquiert de la « caste quand il s’agit d'une invitation ou d’un mariage, « mais non quand il s’agit de la Loi ; car les vertus i.c « s’inquiètent pas de la caste. Si le vice atteint un homme « d’une haute naissance, on dit : « C’est un pécheur, » et « on le méprise. Mais on ne fait pas de même pour un « nomme né d’une famille pauvre; et s’il a des vertus, on « doit l’honorer en se prosternant devant lui. »

Puis, interpellant plus directement son ministre, le roi poursuit :

« Ne connais-tu-pas cette parole du héros compatissant « des Çâkyas : Les sages savent trouver de la valeur aux « choses qui n’en ont pas ? Lorsque je veux obéir à ses « commandements, ce n’est pas une preuve d'amitié de a ta part que d’essayer de m’en détourner. Quand mon

MORALE DU BOUDDHISME

« corps, abandonne comme les fragments de la canne à « sucre, dormira sur la terre, il sera bien incapable de « saluer, de se lever et de réunir les mains en signe de « respect. Quelle action vertueuse serai-je alors en état « d’accomplir? Souffre donc que maintenant je m’incline « devant les religieux ; car celui qui sans examen se « dit : « Je suis le plus noble, » est enveloppé des ténèbres « de l’erreur. Mais celui qui examine le corps à la lumière « des discours du Sage aux dix forces, celui-là ne voit « pas de différence entre le corps d’un prince et celui d’un « esclave. La peau, la chair, les os, la tête sont les mêmes « chez tous les hommes ; les ornements seuls et les part rures font la supériorité d’un corps sur un autre. Mais « l’essentiel en ce monde, c’est ce qui peut se trouver « dans un corps vil, c’est ce que les sages ont du mérite « à saluer et à honorer. »

Je ne sais pas trop ce que nous pourrions ajouter aujourd’hui à ce noble et stoïque langage ; mais que le roi Açoka l'ait tenu réellement ou qu’on le lui prête, il n’en est pas moins remarquable dans des ouvrages qui sont de deux ou trois siècles antérieurs à notre ère.

Maintenant je quitte les légendes , dont l’autorité peut toujours être contestable, et j’aborde le terrain solide de l’histoire.

Ce même roi Açoka, dont nous venons d’entendre les opinions si hautes et si sensées sur l’égalité des hommes, est celui qui, sous le nom de Piyadasi, a promulgué ces édits gravés sur la pierre que j'ai déjà cités pour établir la date authentique du Bouddhisme. Ces inscriptions, dont il n’a été question que sous le rapport de la chronologie, sont encore plus intéressantes par leur con-

tenu que par l’époque à laquelle elles se rapportent et qu’elles constatent. On le croirait à peine, mais ce sont des leçons officielles de morale que Piyadasi donne à ses sujets dans les édits qu’il a fait graver en vingt endroits de l’Inde, à l’ouest, à l'est, au nord ; ce sont des édits de tolérance qu’il a rendus, et l’on ne peut attribuer des idées si généreuses et si avancées qu’à l’influence des doctrines du Bouddha, dont Piyadasi s’était fait le tout-puissant protecteur. Qu’on en juge.

Commençons par l'édit qui est placé à Guirnar le huitième, et qui se trouve répété avec quelques variantes peu importantes à Dliauli et à Kapour-Ji-Guiri. C’est celui où le pieux monarque annonce à ses peuples sa conversion à la foi du Bouddha :

« Dans le temps passé, dit Piyadasi, les rois ont connu « les promenades déplaisir; c’était à lâchasse et à d'au- « très divertissements de ce genre qu ils se livraient alors. «Mais Piyadasi, le roi chéri des Dévas, parvenu à la « dixième année depuis son sacre, a obtenu la science « parfaite qu'enseigne le Bouddha ; et la promenade de la « Loi est désormais la seule qu’il lui convient de faire : « ce sont la visite et l’aumône faites aux brahmanes et « aux çrainanas, la visite aux tliéras, la distribution de « l’or en leur faveur, l'inspection du peuple et du pays, « l’injonction d’exécuter la Loi, les interrogations sur la « Loi ; voilà les seuls plaisirs qui charment désormais « Piyadasi, le roi chéri des Üèvas, dans cette période de « temps différente de celle qui l’a précédée *. »

1 On peut voir la traduction de cet édit par Prinsep, Jauni- oftheAsiat. suc. of Bengal, t. VI et VII; par M Wilson, Journ. of Die roy. Asiat. soc. v: Gréai Brilain, t. XII, p. 109; par M. Lasseu, Imlische Alterthumskiimle.

MORALE DU BOUDDHISME

A cette première déclaration, qui marque une ère nouvelle, et comme nous dirions, un changement de système dans le gouvernement du roi Piyadasi, j’en ajoute une autre qui la complète et qui révèle encore mieux ses intentions magnanimes. Je la trouve dans le dixième de ses édits , répété comme le précédent à Guirnar, à Dhauli et à Kapourdi-Guiri, dans des endroits éloignés de plusieurs centaines de lieues les uns des autres.

« Piyadasi, le roi chéri des Dé vas, pense que ni la gloire « ni la renommée ne sont d'un grand prix. La seule gloire « qu’il désire pour lui-même, c’est de voir ses peuples « pratiquer longtemps l’obéissance à la Loi, et accomplir « tous les devoirs que la Loi impose. Telle est la seule « gloire et la seule renommée que désire Piyadasi, le roi « chéri des Dévas; car tout ce que Piyadasi, le roi chéri « des Dévas, peut déployer d’héroïsme, c’est en vue de « l’autre monde. Qui ne sait que toute gloire est peu pro- « fitable, et que souvent au contraire elle détruit la vertu? « C’est une chose bien difficile que le salut pour un « homme médiocre comme pour un homme de haut rang, « à moins que par un mérite suprême il n’ait tout aban- « donné; mais le salut est plus difficile encore dans un « rang élevé. »

Ces déclarations solennelles ont précédé, comme elles ont suivi, la convocation du troisième concile, qui se tint à Patalipoutra, sous la protection de ce même roi, dans la dix-septième année de son règne. On a vu plus haut la missive qu’il avait adressée aux religieux réunis à cette

t. Il, p. 227, et parM. E. Burnouf, Lotus de la bonne Loi, p. 757. Il faut lire tout entier le savant travail de M. Ch. Lassen, sur le règne d’Açoka et «on gouvernement, Ind.Altert., t. II, p. 215 à 270.

ilO PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE III.

grande assemblée. La voici telle qu'elle résulte de l’inscription dite de Bhabra, qu’a découverte le colonel Burt. Je la donne tout entière, quoique la fin seule nous intéresse pour lepoint spécial que nous étudions en ce moment :

« Le roiPiyadasi, à l’assemblée du Magadha, qu’il fait « saluer, souhaite peu de peines et une existence agréable.

et II est bien connu, seigneurs, jusqu’où vont et mon « respect et ma foi pour le Bouddha, pour la Loi, pour « l’Assemblée. Il n’y a que ce qui a été dit par le bien- « heureux Bouddha qui soit bien dit. Il faut donc montrer, « seigneurs, quelles en sont les autorités; c’est ainsi que « la bonne Loi sera de longue durée; et voilà ce que je crois « nécessaire. Mais en attendant que vous ayez prononcé, « voici, seigneurs, les sujets qu’embrasse la Loi : Les « règles marquées par le Vinaya ou la discipline, les face cullés surnaturelles des Arîyas, les dangers de l’avenir, « les stances et le soûtra du solitaire, la doctrine d’Ou- « patissa, et l’instruction deRâhoula, en rejetant les docte trines fausses. Voilà tout ce qui a été dit par le bien- « heureux Bouddha. Ces sujets que la Loi embrasse, « seigneurs, je désire, et c’est la gloire à laquelle je tiens « le plus, que les religieux et les religieuses les écoulent « et les méditent constamment, aussi bien que les fidèles « des deux sexes. C’est dans celte vue, seigneurs, que je « vous ai fait écrire ceci; telle est ma volonté et ma dé- << claration. »

A partir de sa conversion jusqu’à la fin de sa vie, Açoka ne cessa point d’adresser à ses peuples des exhortation* aussi utiles, et il put s'applaudir bientôt du succès de se: effoits. Voici quelques fragments d’un édit qui est dat de la douzième année de son règne, et qui atteste qu

MORALE Dü BOUDDHISME.

ccs prédications royales, propagées par les seuls moyens dont on pouvait disposer alors, n’étaient pas restées sans effet :

« Dans le temps passé, pendant de nombreux siècles, « on vit pratiquer uniquement le meurtre des êtres vi- « vants, la méchanceté envers les créatures, le manque de « respect pour les parents, et le manque de respect pour « les Brahmanes et les Çramanas. Aussi en ce jour, parce « que Piyadasi, le roi chéri des Dévas, pratique la Loi, le « tambour a retenti; la voix de la Loi s’est fait entendre. « Ce que depuis bien des siècles on n’avait point en- « core vu, on l’a vu heureusement aujourd’hui par suite de « l’ordre que donne Piyadasi, le roi chéri des Dévas, de « pratiquer la Loi. La cessation du meurtre des êtres vi- « vants et des actes de méchanceté à l’égard des créa- « tures, le respect pour les parents, l'obéissance aux pères « et mères, l’obéissance aux anciens, voilà les vertus ainsi « que d’autres pratiques recommandées par la Loi, qui « se sont accrues. Et Piyadasi, le roi chéri des Dévas, fera « croître encore cette observation de la Loi ; et les fils, « les petits-fils et les arrière-petits-fils de Piyadasi, le roi « chéri des Dévas, feront croître cette observation de la Loi « jusqu’au Ivalpa de la destruction. »

Cet édit est le quatrième de ceux qui sont inscrits sur la colonne de Guirnar. Dans le onzième, qui le reproduit en partie, on trouve la confirmation et le développement de ces préceptes moraux.

Pendant un règne qui ne dura pas moins de trente-sept ans (265-223 avant J. C. ), Açoka poursuivit avec persévérence les réformes morales qu’il avait entreprises; et voici 1 édit de la vingt-sixième année de son sacre. 11 est inscrit

sur le pilier de Dehli, à la face qui regarde le nord, et répété sur les colonnes de Mathiah, de Radhiah et d’Allahabad.

« Piyadasi, le roi chéri des Dévas, a parlé ainsi :

« La vingt-sixième année depuis mon sacre, j’ai fait « écrire cet édit de la Loi. Le bonheur dans ce monde et « dans l’autre est difficile à obtenir sans un amour extrême ( de la Loi, sans une extrême attention, sans une extrême « obéissance, sans une crainte extrême et sans une ex- « trême persévérance. Aussi est-ce là mon commande- « ment que la pratique de la Loi et l’amour de la Loi s’ac « croissent à l’avenir comme ils se sont accrus dans le cœur « de chacun de mes sujets. Tous mes gens, tant les pre- « miers que ceux des villages et ceux de rang moyen, « doivent obéir à cet ordre et l’exécuter sans y mettre « jamais de négligence. C’est également ainsi que doivent « agir les grands ministres eux-mêmes; car ceci est mon « ordre que le gouvernement ait lieu par la Loi, lecom- « mandement par la Loi, la prospérité publique par la « Loi, la protection de tous par la Loi. »

Ces instructions morales ne pouvaient porter tous leurs fruits que si elles étaient fréquemment répétées, et dans un de ses édits, le second des deux édits séparés de Dhauli, Piyadasi ordonne qu’elles seront lues au peuple tous les quatre moisau moins parl’Assemblée des religieux, et dans l'intervalle même par un seul religieux isolément. C’était une sorte de prédication publique faite dans les termes mêmes qu’avait décrétés la pieuse sollicitude du monarque; et il est facile de comprendre qu’au bout d’assez peu de temps le sermon royal si souvent entendu devait être su par cœur à peu près par tous les sujets. Dans le pre-

MORALE DU BOUDDHISME

mier des deux édits spéciaux de Dhauli, le roi ordonne, en outre, que la confession générale des fautes aura lieu au moins tous les cinq ans, et il enjoint au prince royal qui gouverne comme vice-roi à Oudjdjayinî (Oudjein), de faire procéder à cet acte important sans déranger les gens du peuple de leurs travaux.

DansY Açoka avadana , la légende d’Açoka, dont j’ai déjà cité plus haut quelques passages, on affirme que le roi Açoka, désolé qu’un de ses ordres, mal interprété, eût coûté la vie à son frère, abolit la peine de mort dans ses états, après l’avoir prodiguée durant de longues années avec une cruauté vraiment effrayante. Je ne sais jusqu’à quel point cette tradition, recueillie dans les soûtras népalais, peut répondre à un fait historique ; mais l’Açoka de nos édits, sans aller aussi loin, se montre cependant très-charitable envers les criminels qui ont été condamnés à mort. Il veut que, entre la sentence et l’exécution, on leur laisse trois jours de sursis, afin qu’ils aient le temps de se préparer à mourir. Ils pourront, par le repentir, par des aumônes ou par des jeûnes, racheter leurs fautes et adoucir les châtiments qui les attendentdansl’autre monde.

Il parait que, pour le strict accomplissement de toutes ces mesures morales et religieuses, si neuves parmi les populations indiennes , Piyadasi avait créé un corps spécial de fonctionnaires chargés d’en surveiller et d’en diriger l’application. Il est plusieurs fois question dans les édits de ces officiers royaux, qui étaient, en quelque sorte, les gardiens de la morale publique ; ils se nommaient les gens du roi ( râdjakas ).

Voilà déjà bien des révélations étonnantes qui nous montrent la réforme bouddhique sous un jour tout nou-

veau, dans son action sur les gouvernements et les peuples; mais voici quelque chose qui doit nous surprendre encore bien davantage. Ce roi, l’ardent promoteur delà foi, précepteur religieux de ses sujets, si vigilant à former et à conserver leurs mœurs, est en même temps plein de tolérance. 11 croit au Bouddha de toute la puissance d’une conviction qui se traduit par les actes les plus décisifs ; et cependant, loin d'inquiéter les croyances différentes de celle-là, il les protège et les défend contre toutes les attaques. 11 ne se contente pas de les laisser lui-même en paix dans ses états; il veut de plus que chacun de ses sujets, dans sa sphère étroite, imite ce grand exemple et respecte la conscience de ses voisins, tout opposée qu’elle peut être à la sienne. Dans le septième édit de Guirnar, reproduit comme la plupart des autres à Dhauli et à Kapour-di- Guiri, Piyadasi s’exprime ainsi :

« Piyadasi, le roi chéri des Dévas, désire que les ascètes « de toutes les croyances puissent résider en tous lieux. « Tous ces ascètes recherchent également, et l’empire « qu’on exerce sur soi-même, et la pureté de Pâme. Mais « le peuple a des opinions diverses et des attachements dite vers; les ascètes obtiennent donc tantôt tout ce qu'ils « demandent, et tantôt ils n’en obtiennent qu’une partie « seulement. Mais pour celui même qui ne reçoit pas une « large aumône, il est bien de conserver l’empire sur « soi-même, la pureté de l’ûme, la reconnaissance et une « dévotion solide qui dure toujours. »

La pensée, qui ne se montre pas ici très-nettement, éclate dans un autre édit, qui ne laisse plus planer la moindre obscurité sur les intentions du roi; c’est le douzième des édits de Guirnar :

MORALE DU BOUDDHISME. H5

« Piyadasi, le roi chéri des Dévas, honore toutes les « croyances, ainsique les mendiants et les maîtres de maici son; il les honore par des aumônes et par diverses marie ques d’honneur et de respect ; mais le roi chéri des Dé- « vas n’estime pas autant les aumônes et les marques de « respect que ce qui peut augmenter essentiellement la « considération de toutes ces croyances et leur bonne re- « nommée. Or, l’augmentation de ce qui est essentiel pour « toutes les croyances est de plusieurs genres; mais, pour « chacune d’elles, le point capital c’est d’être louée en paie rôles. On ne doit honorer que sa propre croyance; mais « il ne faut jamais blâmer celle des autres, et c’est ainsi « qu’on ne fera de tort à personne. Il y a même des cir- « constances où la croyance des autres doit être aussi ho- « norée; et, en agissant ainsi selon les cas, on fortifie sa « propre croyance et on sert celle des autres. Celui qui « agit autrement diminue sa croyance personnelle et nuit « à celle d’autrui. L’homme quel qu’il soit qui, par dévo- « tion à sa propre croyance, l’exalte, et blâme la croyance « des autres, en se disant: «Mettons notre foi en lumière, » « ne fait que nuire plus gravement à la croyance qu’il pro- « fesse. Ainsi, il n’y a que le bon accord qui soit utile. « Bien plus, que tous les hommes s’écoutent avec déférence « et suivent la loi des uns et des autres; car tel est le désir « du roi chéri des Dévas. Puissent les hommes de toutes « les croyances abonder en savoir et prospérer en vertu ! « Et ceux qui ont foi à une religion particulière doivent « se répéter ceci : « Le roi chéri des Dévas n’estime pas « autant les aumônes et les marques de respect que ce « qui peut augmenter essentiellement la bonne renommée « et le développement de toutes les croyances. A cet effet,

« il a été établi de grands ministres de la Loi et de grands « ministres surveillants des femmes, ainsi que des in- « specteurs des choses secrètes et des agents d’autre es- « pèce. Et le fruit de cette institution, c’est que le déve- « loppement des religions ait lieu promptement, ainsi que « la diffusion de la Loi. »

Je ne pousserai pas plus loin ces recherches et ces citations, parce que je crois que la démonstration doit être complète, et que l’immense et très-heureuse influence de la morale bouddhique sur les individus et sur les peuples est maintenant hors de doute. C’est un très-grand résultat que je tenais à constater, et qui doit occuper désormais sa place dans l'histoire de l’humanité.

Mais je ne veux pas quitter cet ordre de considérations sans y ajouter un fait plus irrécusable encore que tous ceux qui précèdent. Je veux parler de cette ardeur de prosélytisme et de conviction que le Bouddhisme a su communiquer aux nations les plus éloignées. Au cinquième et au septième siècle de notre ère, des pèlerins chinois ont traversé, au milieu des plus affreux dangers, les contrées qui séparent la Chine du nord et de l’ouest de l’Inde, pour venir chercher au berceau du Bouddhisme les livres saints, les pieuses traditions, et y adorer les monuments de toutes sortes élevés en l'honneur du Bouddha.

Fa-Hien partait de Tchhang'an, au nord de la Chine, aujourd’hui Si’-an-fou, en 599 del’ère chrétienne, traversait toute la Tarlarie, franchissait les montagnes du Tibet, les plus hautes du globe, passait plusieurs fois l’Indus, suivait les bords du Gange jusqu’à son embouchure, s’embarquait pour Ceylan, qu'il visitait, relâchait à Java, et revenait dans sa patrie, après quinze ans d’absence, ayant

MORALE DU BOUDDHISME

fait environ douze cents lieues par terre et deux mille au moins par mer, uniquement dans l’intention de rapporter des versions plus exactes des textes sacrés dont le sens commençait à se perdre en Chine. Après tant d épreuves et de souffrances , rentré seul à son foyer , d’où il était parti avec de nombreux compagnons , voici en quels termes modestes et dignes Fa-Hien appréciait son héroïque dévouement :

« En récapitulant ce que j’ai éprouvé, mon cœur s’emeut involontairement. Les sueurs qui ont coulé dans mes périls ne sont pas le sujet de cette émotion. Ce corps a été conservé par les sentiments qui m’animaient. C’est mon but qui m’a fait risquer ma vie dans des pays où l’on n’est pas sûr de sa conservation , pour obtenir à tout risque ce qui faisait l’objet de mon espoir l. »

Hiouen-Thsang , qui voyage deux cent vingt ans environ après Fa-Hien, est beaucoup plus instruit que lui ; mais il n’est pas plus courageux. Il recueille beaucoup plus de matériaux , et son récit , que nous connaissons par ses Mémoires et par l’analyse de deux de ses disciples , est une mine inappréciable de renseignements de tout genre sur le Bouddhisme indien au vue siècle, ainsi que j’aurai plus loin l’occasion de le faire voir ; mais Hiouen- Thsang n’apporte pas à son entreprise ni plus d’énergie ni plus de ténacité que Fa-Hien. Il reste seize ans absent depuis son départ de Liang-Tcheou , au nord-ouest de la Chine , en 629 , jusqu’à son retour à Si’-an-Fou , en 645. Arrivé dans l’Inde par le pays d’Oïgous, la Dzoungarie, la Transoxane, où dominait dès lors la nation turque, et

* Foé-Kouê-Ki de M. Abel Rémusat, p. 363.

dis

par l'Hindou-Kouch , il commence dans le pays d’Attok el d’Oudyâna ses explorations saintes. Il visite les parties septentrionales du Penjab, le Kachemire, et redescendant au sud-est, il parvient à Mathourà ; il parcourt tous les royaumes compris entre le Gange, la Gandaki et les montagnes du Yépal, Ayodhya, Prayâga, Kapilavastou, berceau de Çâkyamouni, Kouçinagara, où il mourut, Bénarès, où il fit ses premières prédications, le Magadha, où il a passé sa vie, et les royaumes situés au nord- est et à l’est du Gange. De là. il revient au sud, parcourt une grande partie de la presqu'île méridionale , sans aller jusqu'à Ceylan, et se dirigeant à l'ouest , il parvient dans le Goudjarat, remonte dans le Moultàn, revoit le Magadha, le Penjab, les montagnes de l'Hindou- Koucli. et rentre dans le nord-ouest de la Chine par les royaumes de Ivachgar, de Yarkand et de Kholan , rapportant des reliques et des statues du Bouddha, mais surtout des ouvrages sur toutes les parties de la doctrine bouddhique, au numbre de six cent cinquante-sept.

Les travaux de ces pèlerins n'étaient point finis avec leurs pénibles voyages. Rentrés dans la patrie, deux soins nouveaux les occupaient : écrire la relation de leur entreprise, et traduire les livres qu'ils avaient conquis au prix de tant de fatigues et de périls. Ainsi Iliouen-Thsang consacrait les vingt dernières années de sa vie à faire passer dans la langue chinoise les principaux documents qu'il avait recueillis auprès des plus éminents docteurs du Bouddhisme. Quelles nobles existences ! quels héroïsmes! que de désintéressement et de foi! Et, quand on pénètre dans le détail des actions, quelle douceur! quelle résignation! quelle simplicité! quelle droiture!

MORALE DU BOUDDHISME

Mais aussi quel admirable témoignage pour une doctrine qui, à douze cents ans de distance, peut encore inspirer à ces âmes généreuses tant de confiance , de courage et d’abnégation ! Pourtant les principes sur lesquels cette morale repose sont profondément faux ; et les erreurs qu’ils renferment sont au moins égales aux vertus qu’ils propagent.

Mais je reviendrai plus loin sur les voyages de Hiouen- Thsang ; et je poursuis, en passant à la métaphysique du Bouddhisme.

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