LA DENT DU BOUDDHA
« A midi, le gouverneur anglais, accompagné des deux pèlerins birmans, de sa suite et d’un certain nombre de dames anglaises, que la curiosité avait fait venir de loin, se rendit à la pagode, et prit place sur une estrade élevée pour lui à proximité de l’autel. Mais les cérémonies préliminaires n’exigèrent pas moins de deux heures, ce qui commençait à impatienter les assistants.
« Enfin, le son déchirant d’une trompette se fait entendre, la porte du sanctuaire s’ouvre et l’on voit sortir une longue procession de bonzes à la suite de laquelle s’avance lentement le grand prêtre de Maligaoui, portant devant lui la dent de Bouddha renfermée dans un coffret en cristal qui repose sur une fleur de nénufar en or massif.
« A cette vue, éclata de toute part une acclamation à faire écrouler l’édifice : Sadou! Sadou! s’écriait la foule ivre d’enthousiasme; et elle se prosterna pèle mêle, pendant que les tam-tams, les trompettes et les flûtes remplissaient l’immense voûte de la pagode d’un mélange de sons indescriptible.
« La relique fut placée sur l’autel, au-dessous du dais, et alors les Birmans furent admis à l’examiner à loisir Après eux, la foule s’écoula en ordre autour de l’estrade, jusqu’à la nuit ; et, grâce aux bonnes dispositions prises par la police, toute la population put satisfaire sa curiosité sans qu’on ait eu à constater une seule blessure.
« Le morceau d'ivoire qui est censé avoir orné la mâchoire de Bouddha est à peu près de la dimension du petit doigt; il est d’une belle couleur jaune fauve, un peu courbé vers le milieu et plus gros d’un bout que de l’autre. Au centre du gros bon! -I est censé la tôle
APPENDICE
de la dent, on remarque un petit trou où l’on pourrait introduire une épingle; à l’extrémité opposée, qui est tensée être la racine de la dent, une trace d’érosion semble indiquer qu'on a enlevé un fragment de la relique.
« A voir la direction transversale des veines de l ivoite, on pourrait aisément établir que c'est là un simple morceau de dent, et nullement une dent complète dans toutes ses parties; mais ici, il faudrait bien se garder de révoquer en doute la parfaite authenticité d’un objet aussi vénéré, et, aux yeux des bouddhistes, aussi miraculeux.
« Les envoyés de l’empereur des Birmans furent-ils convaincus par l’examen de la relique, et vont-ils détrôner celle qu’on adore à Ava? 11 est permis d’en douter, si l’on en juge ; ur la mesquinerie de l’offrande qu’ils firent au temple, laquelle s’est bornée à la somme de deux cents roupies. Mais leur visite en attirera d’autres, et, lorsque le gouvernement aura acquis plusieurs fois la conviction qu’il peut, sans inconvénient aucun, permettre plus souvent l’exposition publique de la dent divine, le prestige qui se rattache à ce culte tombera peu à peu, et les bouddhistes finiront par être convaincus de visu de la niaiserie de leur croyance. »