I. E CI.i: R GÉ BOUDDHIQUE À CE YI.AN. 3lY
pitre prie le novice de s'avancer devant l'Assemblée; et le novice, faisant alors quelques pas, dit d’une voix respectueuse et par trois fois : « Je demande l'ordination ( Ou - « pasampadâ ). » Le président déclare que le novice est exempt de tous les empêchements qui pourraient s’opposer à l'admission, qu'il possède tout ce qu’un prêtre doit posséder, et qu’il demande l’Oupasampadà. Puis il ajoute par trois fois aussi : « Que ceux qui sont d’avis « d’accueillir cette demande gardent le silence; que celui « qui s’y oppose le déclare actuellement. » Si l’Assemblée donne son assentiment en se taisant, 1 3 président rappelle au novice quelques-unes des règles auxquelles il doit se soumettre désormais pour le reste de ses jours, en ce qui concerne la nourriture qu’il peut recevoir, les vêtements qu’il peut porter, les médicaments dont il lui est permis de faire usage en cas de maladie, et les crimes qui, s’il les commettait, le feraient exclure de la communauté. Après cette consécration, le récipiendaire déclare qu'il se soumet à cette loi, sans prononcer d’ailleurs aucun vœu, et sans faire de promesse d’aucune sorte. A dater de ce moment, le novice est un prêtre, et la confrérie bouddhique compte un membre de plus.
11 arrive assez souvent que le candidat quitte sa robe de novice pour se présenter à l’examen du chapitre, et qu’il prend un vêtement laïque, pour se couvrir plus solennellement de la robe nouvelle, qui indique aux yeux du vulgaire son caractère sacré. Souvent aussi il est accompagné au lieu de l’ordination par sa famille, par ses amis, et par la foule portant des bannières pour célébrer cette fêle. Parfois même on a vu des rois se mêler à la procession dans les rues de Kandy et l'honorer de leur présence,
lorsque le candidat le méritait par sa parenté ou par ses vertus. Aujourd'hui c'est presque uniquement dans la capitale que se font les ordinations, par les mains du Mahânâyaka et de l’Anounâyaka, c’est-à-dire du Directeur général et du Directeur adjoint. Mais il parait que c’est là une innovation; et M. Spence Hardy fait remarquer qu.’; c'est un changement analogue à celui qui a transporté jadis de la communauté cléricale aux seuls évêques le droit d'ordination.
Bien que l'Oupasampadâ ne confère point un caractère indélébile, il est très-rare à Ceylan que l'on abandonne la robe jaune pour rentrer dans le monde. C’est un témoignage certain de la vivacité que la loi y conserve. 11 est des pays bouddhistes où l’on se fait en quelque manière un jeu d’entrer dans les ordres et d'en sortir. Dans ces pays, il n'y a presque personne qui, au moins une fois dans sa vie, ne se soit fait religieux pendant un temps plus ou moins long; c'est comme une sorte de retraite pieuse dont on veut goûter, mais où l'on ne reste pas. A Siam, il est d’usage que chaque année, dans le mois d’asârha, le roi lui-même dépouille ses vêtements royaux, se rase la tète et prenne la robe jaune du novice pour faire pénitence, avec toute sa cour, dans un des vihâras les plus renommés. Les monarques les plus pieux vont même plus loin dans ces dévotions; et ils amènent à leur suite des esclaves qu'ils sont censés avoir convertis, que l’on rase et qu’on ordonne comme prêtres. 11 paraît que, dans le royaume d’Ava, les mêmes pratiques sont admises. O croit sans doute par là faire acte de piété sincère; mais e\ même temps on diminue le respect dont le caractère clérical devait être entouré; et dans le Birman, il est tics-
fréquent que les ‘époux qui veulent divorcer se fassent prêtres pendant quelques mois, afin de pouvoir ensuite convoler à de nouvelles noces.
A Ceylan, l’ordination est chose plus sérieuse; et l'on n’entre guère en religion que quand on a la ferme résolution d’y demeurer sa vie entière. C’est un fait qui est honorable pour la piété singhalaise, et dont M. Spence Hardy a pu s’informer exactement.
Un autre point assez aisé à constater, et sur lequel l’auteur aurait pu sans doute recueillir des renseignements asez complets, c’est l’importance des biens possédés par le clergé de Ceylan. Le vœu de pauvreté est en générai strictement observé ; et, comme aux premiers siècles du Bouddhisme, le religieux ne possède que les huit objets suivants : trois robes de diverses formes ; une ceinture pour se soutenir les reins; un vase aux aumônes, d’argile ou de fer expressément ( pâtara ); un rasoir pour se couper les cheveux; une aiguille pour réparer ses vêtements, et un filtre pour clarifier l’eau (pérahankada) . 11 n’est pas permis au religieux de posséder quoi que ce soit au delà de ces objets indispensables. Mais la communauté peut s’enrichir sans manquer à la Loi; et à Ceylan, elle ne s’en est pas fait faute. Dans une inscription gravée sur un roc à Mihintala, non loin d’Anouràdhapoura, et qui remonte à l’an 262 de notre ère, il est bien spécifié que les terres données au vihâra doivent rester indivises en la jouissance des prêtres; que des comptes réguliers des revenus du temple doivent être tenus par des officiers spéciaux, que ces comptes arrêtés chaque mois doivent être présentés chaque année à un chapitre de prêtres chargés de les vérifier et de les apurer, etc., etc.
11 a toujours été de principe à Cevlan, comme dans presque toute l’Asie, que le sol entier appartient au monarque; mais, dans la pratique, ce principe a reçu de très-nombreuses exceptions, et de fort bonne heuie les temples et même des individus ont possédé des terres. Il est assez probable que, dans l'origine, les donations royales auront été la récompense de services signalés, rendus à la personne du roi ou à l’État, et qu’avec le progrès des temps ces biens devenus héréditaires ont été donnés aux vihâras pour être soustraits à l'impôt et pour être tenus à ferme par les anciens propriétaires. Quand c’étaient des rois qui faisaient ces généreuses donations aux temples, ils avaient bien soin d'imposer aux cultivateurs du fonds certaines obligations à l’égard des prêtres. Une foule d'inscriptions l'attestent, outre celle de Mihintala. Les terres ainsi concédées cessaient d'être soumises à aucune redevance envers le roi, et les services qu’on lui devait originairement étaient tranférés au temple. Le clergé singhalais s’est ainsi extrêmement enrichi, et, comme l’entretien personnel des religieux, réduit aux rigoureuses limites que nous connaissons, coûte fort peu, c’est la communauté qui a profité de toutes les faveurs et de toutes les économies.
« Quand je passais, dit M. Spence Hardy, en parcou- « rant l’intérieur de Ceylan, devant des paysages qui jus- « tireraient la légende qui fait de cette ile le paradis ter- « reslre, et que je remarquais des terres d’une fertilité « exceptionnelle, il s'est presque toujours trouvé qu'en « m'informant à qui appartenaient ces magnifiques do- « maines, on m’a répondu qu’ils étaient aux prêtres. »
Déjà Robert Knox, durant sa longue captivité, dont il a
publié, l’attachant récit, avait fait la même remarque *. L’immensité des terres sacerdotales et les richesses des couvents l’avaient également frappé. Les fermiers des vihâras étaient les plus heureux de l’ile; les prêtres n’exigeaient que des renies modérées, et leurs terres étaient admirablement tenues par des cultivateurs qui y faisaient d’excellentes affaires. Les revenus servaient à entretenir les temples, les vihâras, les stoùpas; ils servaient aussi aux frais du culte et payaient les nombreux officiers qui étaient attachés à chaque communauté.
Dans un rapport officiel du lieutenant-colonel Colebrooke, un des commissairesde l’enquête de 1 831 , on trouve le passage suivant : « Les propriétés des temples compo- « sent une bonne partie des terres cultivées dans les pro- « vinces de Kandy. Dans quelques-uns des temples et des « collèges, on tient des registres des terres qui en dépen- « dent; mais, comme ces registres n’ont point été examinés, « il n’a point été possible de s’assurer exactement de ce « qu’ils contiennent. Sur ma demande, on a traduit les « registres des principaux temples de Kandy, et il en ré- « suite que les tenanciers et les possesseurs de ce qu’on « appelle les fonds des temples dans plusieurs provin- « ces, sont soumis à des servitudes et à des contributions « de diverse nature, dès qu’ils en sont requis par les prête très. Ces stipulations sont minutieusement détaillées « dans les registres, et le cultivateur de chaque lot a un « devoir spécial à remplir, ou doit acquitter une taxe spé- « ciale, soit pour les réparations des temples, soit pour la
1 La relation si curieuse de Robert Knox a été plusieurs fois publiée, et elle peut servir à montrer quel était l’état intérieur de Ceylan dans la sec-code moitié du dix-septième siècle. Robert Knox y a été prisonnier de 1 Gô9 à 1680.
« subsistance des chefs et des prêtres avec leurs officiers, « soit pour les grandes fêtes de l'année. »
On peut trouver avec raison qu’il y a loin de cette richesse et de cette prospérité des temples à l'institution primitive du Bouddha, si simple et si scrupuleusement amie de la pauvreté.
Les prêtres singhalais n’en sont pas moins restés fidèles à la mendicité, et ils en observent toutes les règles, subtiles jusqu’à la puérilité, avec une persévérance qui depuis vingt siècles ne s’est jamais démentie. Le prêtre bouddhiste ne peut absolument se nourrir que des aumônes qu’il reçoit. 11 va de maison en maison dans le village ou la ville prochaine présenter son écuelle. Il ne doit pas prononcer un mot, ni pour exprimer son désir, ni pour indiquer les mets qu’il a pu apercevoir en levant les yeux, qu’il doit toujours avoir baissés à quelques pas devant lui, ou, selon la formule consacrée, « à la longueur d’un joug. » Les livres canoniques ont prescrit avec le plus grand soin tous les détails de la mendicité, de la Vmyapti. Le religieux, en s’approchant d’une maison, son vase à la main, ne doit faire aucun signe, aucun bruit, qui puisse avertir les habitants de sa présence. Si on ne le voit pas, ou si on ne lui donne rien, il doit passer silencieusement sans le moindre geste, sans le moindre regret; ou autrement, il commetirait une faute grave. Il y a des maisons que le prêtre doit éviter, quand sa considération ou sa vertu pourrait y trouver un achoppement; mais il ne doit en fuir aucune sous le prétexte qu’elle est pauvre. Il ne doit pas rester trop longtemps devant chaque maison, de manière à se rendre importun. Il ne peut pas se présenter plus de trois fois dans un endroit où on ne lui a rien donné. Quand l’ écuelle
est pleine, il doit se retirer et aller manger seul et à l’écart les aliments qu’on lui a offerts, quels qu’ils soient.
D’après le témoignage de M. Spence Hardy, les religieux de Geylan observent encore toutes ces pratiques, qui n’ont rien perdu de leur rigueur, et tout ce qu’ils se permettent, c’est de négliger dans leur quête les maisons et les quartiers des castes les plus pauvres, des blanchisseurs, par exemple, et des nattiers.
On ne peut nier que le fondateur du Bouddhisme ne se soit montré très-sage et très-habile en imposant à la mendicité, dont il faisait la seule ressource de ses religieux, cette loi absolue du silence et de la plus parfaite résignation. Restreinte dans des limites si étroites, cette singulière institution a pu vivre et se perpétuer. Ailleurs, les fondateurs des ordres mendiants n’ont pas eu autant de prévoyance ou peut-être autant de pouvoir sur leurs adeptes, et la société qu'ils avaient moins ménagée a souffert aussi moins patiemment, des religieux dont les importunités étaient devenues bientôt intolérables. On sait en outre que le Bouddha a fait de l’aumône une des principales vertus qu'il recommande aux fidèles, et il n’en est pas qui tienne plus de place dans les légendes bouddhiques par les dévouements qu’elle provoque, et surtout par les résultats incomparables qu’elle produit pour ceux qui la pratiquent. L’aumône est particulièrement méritoire et féconde quand on la tire de ce qu’on a gagné par son propre travail, et l’on raconte d’un roi de Ceylan, plein de dévotion, qu’il allait de sa personne travailler aux champs comme un simple ouvrier pour donner à un prêtre vénérable la portion de riz qu’il recevait comme salaire. On ajoute même qu’il resta trois ans de suite dans une plan-
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tation de cannes à sucre pour offrir aux prêtres tout le sucre qu'il y reçut à titre de gages. Il faisait ainsi l'aumône à la sueur de son front, au lieu de la puiser sans peine dans son trésor. On raconte encore que les parents du fameux roi Dhouttâgamini lui avaient fait jurer dans son enfance de ne jamais prendre un seul repas sans faire d’abord, sur ce qu’il allait manger, la part des religieux. Le roi tint fidèlement sa parole ; mais, dans un moment de distraction, ayant négligé ce devoir, il fit pénitence, et, pour se punir, il fit bâtir un stoûpa et un vihâra, en expiation de cette faute involontaire.
Si un fâcheux hasard voulait que le prêtre ne reçût rien pour sa nourriture, que devrait-il faire? Serait-il tenu de se laisser mourir de faim ? La question n’a point été posée en ces termes précisément par la loi bouddhique; mais tout prouve qu’elle n'hésiterait point à imposer cette extrémité. A aucun prix le mendiant ne doit parler ; à aucun prix il ne doit enfreindre cette règle qui enjoint de ne vivre absolument que de ce qu’on lui donne. Si la mort est la conséquence de sa soumission à la Loi, peu importe, et le Bouddhisme craint en général trop peu la mort pour en tenir beaucoup de compte dans ce cas, où elle serait un mérite de plus *. Les minuties de la discipline, en ce qui
1 On cite dans les légendes bon nombre d'exemples propres à stimuler l’imitation des religieux. Un des disciples du Bouddha refuse un remède qui doit le guérir, parce que ce médicament a été composé d’après quelques renseignements qu'il a donnés à une autre intention, et qu'il aurait paru alors l'avoir demandé. Un autre prêtre, plutôt que de manger le fruit tombé d'un arbre, mais que le propriétaire ne lui avait pas donné, s'expose à mourir de faim. Dans un temps de famine, les disciples du Bouddha sont réduits à ;e nourrir de l’avoine des chevaux; et le Tathàgata ne leur permet pas de se servir de leurs pouvoirs surnaturels pour se procurer une nourriture pèr' convenable.
concerne la diète, sont poussées aussi loin que pour tout le reste; et, quand on prend tant de précautions pour que la nourriture ne devienne pas une occasion de péché, on est bien près de défendre même cette nourriture, pour peu qu’elle ne soit pas strictement conforme aux prescriptions immuables de la Loi.
Ces prescriptions ne sont ni moins nombreuses ni moins impératives dans ce qui est relatif au vêtement. Le religieux peut avoir trois robes, qui ont chacune leur nom et leur place assignés. Il ne peut jamais s’en dessaisir; et, si dans quelque circonstance pressante, un danger, par exemple, il a dû laisser une de ses robes dans le village, elle ne peut pas y rester plus de six jours, à moins d'une permission expresse. Quand une robe a été perdue, ou volée, ou qu’elle est hors d’usage, le religieux n’a pas le droit d’en demander une autre. Si le roi ou quelque personnage donne de l’argent pour acheter une robe, le prêtre ne peut pas toucher cet argent, qui doit être remis pour l'achat à une tierce personne. Si l’intermédiaire peu loyal refuse la robe, le prêtre ne doit pas l’exiger; et tout ce qu’il peut faire, c’est d’aller avertir le pieux donateur qui avait avancé l’argent. Le temps pour offrir des robes neuves est à la fin de la saison des pluies; et le religieux ne peut pas les recevoir plus tôt que dix jours avant la fin du Varsha (la retraite dans les vihâras pendant la mauvaise saison). Si, par hasard, on s’est laissé allé à prendre une robe hors du temps voulu, il faut la rapporter au Chapitre, qui en dispose en faveur d’un autre prêtre. Les robes doivent être d’ailleurs en étoffes grossières, et rien n'est trop simple pour le mendiant. Si la robe est neuve, il faut avant de la revêtir la souiller de boue et de poussière. Les
religieux les plus rigides ne portent que des haillons recueillis dans les cimetières.
A Ceylan, le mois qui suit le Varsha, ou la saison des pluies, s'appelle le mois des robes, tchîvaramasa. A cette époque, les fidèles offrent aux prêtres des pièces de toile appelées katina ; c'est le chapitre qui reçoit ce don; et on accorde une robe à celui qui parait en avoir le plus urgent besoin, ou plutôt au prêtre qui, durant le Varsha, a lu et commenté pour ses confrères les livres canoniques. Le chapitre, assisté de quelques laïques, confectionne la robe, la teint en jaune; et il faut que le tout soit achevé dans l’espace d’un jour, ou de soixante heures, suivant la façon de compter des indigènes.
Dans quelques occasions particulières, on fabrique de toutes pièces la toile sous les yeux du Chapitre. La salle où l'on vient de lire le Bana est remplie de femmes assises par terre, qui apportent du coton, tel qu’elles l'ont cueilli sur l’arbre; d’autres le tirent de ses capsules et le préparent pour les tileurs. qui le convertissent en fil. On donne le fil à des tisserands qui l'attendent au dehors avec leurs métiers portatifs, et qui en font à la hâte un tissu. Le soir du même jour, les prêtres le reçoivent et en font une robe qu'ils teignent en ia couleur voulue. Celle couleur est toujours jaune, comme on sait. Mais, en dépit de cette uniformité. il y a place pour bien des différences, selon le goût ou même la coquetterie des religieux. M. Spence Hardy a connu un vieux prêtre qui partait, non sans vanité, une belle robe de soie que lui avait envoyée un roi deSiam. Les religieux d'ailleurs ne changent jamais de robe, pour quelque cérémonie que ce soit; on n’est dépouillé de sa robe que quand on est exclu de la communauté; et voilà comment
le prêtre qui, en 1848, fut exécuté comme rebelle subit son supplice sous ses habits sacerdotaux. On n’aurait pu les lui enlever que s’il l’eût demandé ; autrement, c’eût été un outrage affreux, que des étrangers n’avaient pas le droit de lui infliger; ils pouvaient bien le tuer, mais non pas le légrader.
Bien que la loi du Bouddha ne fasse pas au religieux une obligation étroite de vivre dans la solitude, ou, comme on dit, « dans la forêt, » il y a cependant beaucoup de prêtres qui se font, loin des villages et des villes, une habitation où ils séjournent presque constamment. A Ceylan, le vihâra, qui d’abord devait recevoir les religieux pendant la saison des pluies, est devenu peu à peu un véritable temple; ce n’est plus un couvent. En général ces huttes des prêtres singhalais sont faites de cloisons fort légères dont on remplit les intervalles avec de la boue; le toit est couvert de paille ou de feuilles de cocotier. Il y a des règles prescrites pour la dimension de ces misérables asyles: la longueur doit être de douze empans et la largeur de sept. L’anachorète ne peut en prendre possession qu’après que le Chapitre est venu vérifier si la hutte n’est pas plus grande qu’il ne convient. Le prêtre a d’ailleurs été libre de choisir le lieu ; et, s’il a bien choisi, il n’aura à y craindre ni les insectes, ni les serpents, ni les bêtes féroces. Quand il veut strictement observer la règle, il ne quitte jamais la forêt que pour aller mendier scs aliments dans les villages voisins, dont sa hutte est éloignée de cinq cents arcs au moins, ou de la portée d’une pierre lancée par un bras vigoureux. Le prêtre, moins rigide observateur de la Loi, vient résider pendant les quatre mois du Varsha dans le village. De moins rigides encore pas-
sent à la ville les quatre mois de la chaleur, outre ceux du Varsha. 11 y a d'ailleurs dans le code de la discipline bouddhique autant de prescriptions minutieuses pour la résidence des religieux qu’il peut y en avoir pour la mendicité ou pour le vêtement. Certains prêtres ne vivent que dans les cimetières, ou plutôt ils y passent toutes les nuits, sans exception, et ils en sortent avant le lever du soleil pour aller mendier leur pain du jour. À Ceylan, ces austérités ne donnent pas, ce semble, aux religieux grande considération. 31. Spence Hardy a vu en 1855, près de Nigombo, un prêtre qui faisait profession de n'avoir jamais habité une maison et de ne vivre que de fruits. La singularité de sa personne et le mystère de sa vie le rendaient la terreur des enfants; et les gens raisonnables le prenaient pour une sorte de fou.
Les prêtres de Ceylan ne se montrent d’ordinaire qu’avec leur vase aux aumônes à la main, ou bien tenant un éventail qui leur permet de préserver leurs yeux de tout ce qu’ils ne doivent point voir. Le plus souvent, ils sont suivis d’un serviteur qui, dans la langue du pays, s’appelle abittaya.
Il n’y a point aujourd’hui de prêtresses à Ceylan, comme il y en a au Birman, à Siam, dans le royaume d’Arrakan, et même en Chine. Ce n’est qu'avec peine que le Bouddha s’était décidé à ordonner des religieuses; et cette institution, dont sa prudence avait bien prévu tous les inconvénients, n’avait jamais prospéré. A Ceylan, l’exemple de Sanghamitâ et d’Anoulâ n’avait pas suffi; et il est à croire que dès les temps les plus anciens les femmes singhalaises avaient renoncé à entrer en religion. Robert Ivnox parle d’une coutume qui existait encore de son temps, et qui
depuis lors est tombée en désuétude. A certaines époques de l’année, les femmes allaient mendier pour le Bouddha, dont elles portaient dans leurs mains l'image couverte d’un voile blanc. On leur donnait une des trois choses suivantes : de l'huile pour la lampe du Bouddha, du riz pour son sacrifice, ou de la toile pour lui faire une robe; i\ paraît même qu’on donnait aussi de l’argent. Cette quête était un acte de piété; et si les plus grandes dames n’y allaient pas elles-mêmes, elles s’y faisaient du moins représenter par leurs servantes, qu’elles envoyaient à leur place. Aujourd’hui celte coutume, dont Robert Knox a été encore le témoin, n’existe plus.
Le canon des livres sacrés de Ceylan, comme celui de tous les peuples bouddhistes, comprend trois classes et forme ce qu’on nomme en style liturgique « la Triple cor- « beille » (le Pitakattayam pâli, le Tounpitaka singhalais). M. George Turnour a déjà donné la liste complète des livres canoniques de Ceylan; M. Spence Hardy confirme cette liste, et il y ajoute quelques détails intéressants qu’il est bon de recueillir. M. Grimblot a tous ces ouvrages.
La Triple corbeille singhalaise comprend, comme toujours, le Vinaya , les Soûtras et l’ Abhidharma , c'est-à-dire les livres de la discipline, les livres légendaires et la métaphysique. Nous énonçons ici les trois corbeilles dans l’ordre où les place M. Spence Hardy, sans doute d’après les indications des prêtres de Ceylan. D’ordinaire on met les Soûtras en première ligne, le Vinaya en seconde, et Y Abhidharma en dernier lieu. Mais il importe assez peu de savoir dans quel ordre la classification doit être faite. Le nombre des livres, leurs litres et leur étendue, n’en restent pas moins les mêmes.
Le Vinctya singhalais est formé de cinq ouvrages. Les deux premiers sont une sorte de code criminel; les deux seconds sont une sorte de code religieux et civil. Le cinquième n'est qu’un commentaire et une explication des quatre autres, sous une forme.de catéchisme, qui en rend l'élude plus facile et plus régulière. Le Vinctya tout entier se divise, pour la commodité des fidèles, en 169 lectures, banavaras , de 250 stances chacune, la stance comprenant 4 pâdas de huit syllabes ou trente-deux syllabes en tout. C’est donc 42,250 stances pour l’ensemble du Vinaya, sans compter le commentaire appelé Samantapâsâdikâ , qui en a 27,000.
La «corbeille» des Soutrcis , ou discours du Bouddha, forme la partie la plus considérable du Tounpitàka. Le Souttapitaka comprend aussi cinq ouvrages, dont le dernier se divise en quinze autres. Les Soùlras , si l’on s'en rapporte au Saddharmâlankâra , ne contiennent guère moins de 200,000 stances, indépendamment du commentaire, qui en a davantage encore.
L ’ Abhiclharma, ou la métaphysique, est formée de sept ouvrages; et le texte comprend 96,230 stances, tandis que les commentaires n’en comprennent que le tiers tout au plus.
Si l’on s’en fie à la tradition, ce fut Mahinda qui apporta ces ouvrages quand il vint, sous le règne du grand Açoka, et par ses ordres, convertir Sinhala au Bouddhisme. Ces ouvrages étaient accompagnés de commentaires, YAttliaicathâ , presque aussi révérés que le texte lui-même, et que Mahinda traduisit en Singhalais de l’original Pâli qui venait du Magadha. La traduction singhalaise de YAtthakathâ suffit pendant de longs siècles et remplaça peu à peu le
texte authentique et primitif, qui tomba en désuétude et se perdit. De là, vers 450 de notre ère, le travail fameux Ou brahmane Bouddhaghosa, qui, comme on vient de le voir, remit en Pâli la traduction singhalaise de Mahinda. La version Pâlie de YÀtthakathâ faite par Bouddhaghosa est la seule qui existe aujourd’hui, et les prêtres n’en connaissent pas d'autre. Mais il parait que ce commentaire a perdu depuis peu de temps une partie de son autorité auprès d’eux; ils l’ont comparé avec plus de soin qu’on ne l’avait fait jusque-là au texte, qu’il défigure par des fables absurdes; et ils s’en sont dégoûtés, pour revenir aux Soûtras euxmêmes, qui bien des fois pourtant ne sont guère plus raisonnables que l’ Atthakathâ.
Il n’est que faire d’insister sur la haute importance de tous ces ouvrages, que possèdent et que comprennent encore à l’heure qu’il est les plus instruits des prêtres indigènes. M . Spence Hardy atteste qu’il en a vu une collection complète et très-correcte entre les mains du révérend 1). J. Gogerly, chef des missions wesleyennes à Ceylan. M. Gogerly résidait à Dondra en 1855, et il avait pu se mettre en relations avec les prêtres les plus éclairés des provinces maritimes de l’île ; en quelques années*, il était parvenu à réunir tous les livres sacrés, qui dans leur totalité ne formaient pas moins de sept ou huit de nos inoctavo ordinaires. M. Georges Turnour, qui peut-être possédait une collection non moins précieuse, avait pensé durant quelque temps à faire une analyse générale du Tripitaka singhalais, à l’aide des prêtres dont il aimait à s’entourer; mais il avait dû renoncer à celte longue entreprise, pour laquelle il n’avait pas de loisirs suffisants. M. Spcnce Hardy a dû, sans doute par des motifs analo-
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gués, renoncer également à ce travail, bien qu'il en comprît toute l'utilité : « Tant qu’on n’aura pas fait, dit-il, « une analyse exacte des Pitakas, et qu’on n’en aura pas « traduit tout au long les parties les plus intéi essantes, « on ne pourra pas se flatterd’avoir un exposé complet « et suffisamment authentique des doctrines du Boud- « dhisme. Ce n'est pas une œuvre qui dépasse les forces « d’un seul individu; mais, pour être parfaitement accom- « plie, elle demanderait une connaissance profonde des « langues, de la littérature et de la métaphysique, une « persévérance à toute épreuve, des rapports constants et « faciles avec les prêtres indigènes les plus savants, et « un séjour dans le pays plus prolongé que n’en peuvent « faire la plupart de ceux qui se livrent à ces études. » Ces réflexions sont très-justes; mais elles ne servent qu'à augmenter encore nos regrets. M. Spence Hardy remplissait bon nombre des conditions qu’il indique; et il est bien fâcheux que, pendant sa longue résidence à Ceylan, il n'ait pas pu réunir les matériaux de l'œuvre dont il décrit si bien le but et dont il sentait si vivement le besoin. 11 avait entrepris du moins de dresser une liste de tous les ouvrages ihdigènes qui ont cours actuellement encore dans l’ile et qu’on peut s’y procurer. M. Spence Hardy en compte jusqu'à quatre cent soixante-cinq, dont la moitié sont en Pâli, quatre-vingts en Sanscrit et cent cinquante en Singhalais ou en Elou, forme plus ancienne de la langue singhalaise. Puisque l'auteur avait pris la peine de faire cette recherche, il aurait bien dû nous donner la nomenclature de ces quatre cent soixante-cinq ouvrages. M. Grimblot, grâce à la collection qu’il a rapportée, fera ce que n’ont pu faire ni Turnour, ni Gogerlv, ni M. Spence Hardy.
Quoi qu’il en soit, tels sont les livres sacrés qu’étudient les prêtres bouddhistes de l’ile et qu'ils emploient à l’instruction du peuple. A certaines époques de l’année, la multitude se réunit pour entendre la lecture des Soutins. ou le bana. C’est surtout dans la saison des pluies qu’ont lieu ces prédications édifiantes ; dans les autres saisons, les prêtres sont en général dispersés, et il leur serait moins facile de s’adresser à la foule. Le lieu où se fait la lecture, banamadouva , est d’ordinaire une estrade à plusieurs degrés en forme de stoûpa. On élève ces constructions toutes temporaires dans l’enceinte des vihâras, bien qu’on puisse aussi les élever ailleurs, le choix du lieu appartenant à celui qui fait la dépense de cet acte méritoire. Au sommet de l’estrade, se trouve une plate-forme, où le prêtre chargé de la lecture se tient debout, et le peuple l’écoule, assis sur des nattes dont la terre est jonchée. L’estrade est revêtue de toile blanche, pour qu’on ne voie pas les poutres et les pierres dont elle est formée; et l'on répand, sur toute la surface, des fleurs, de la mousse et des branches d’arbres récemment poussés. Comme c’est habituellement la nuit que se font ces lectures, l’enceinte est ornée de lampes et de lanternes qu’on suspend aux murailles, ou que les fidèles les plus pieux tiennent à leurs mains et même sur leurs têtes. Des bannières, des drapeaux, des châles, flottent de toutes parts; les femmes sont parées de leurs plus beaux vêtements, et leur chevelure relevée soigneusement en arrière du front forme un nœud que maintiennent des épingles d’argent et de petits peignes de métal disposés avec beaucoup de goût. Les hommes sont vêtus de robes de coton d’une blancheur éblouissante. De temps à autre, se fait entendre le son retentissant
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du tamtam, la musique, ou même des décharges de mousqueterie. C'est une fête en même temps qu'une cérémonie religieuse. Parfois on fait circuler dans la foule des troncs d'arbres recouverts de papiers d'argent, dont les branches sont chargées de fausses pierres précieuses, et de feuillets des ouvrages qu'on doit lire dans cette sainte occasion. 8elonla croyance du vulgaire, ces arbres doivent assurer à ceux qui les touchent l'accomplissement de tous leurs souhaits; mais, en attendant, ces arbres servent à distribuer le texte que va réciter le prêtre à tous ceux qui sent en état de le lire. Dans le lieu le plus apparent de l'enceinte, on place un grand vase de cuivre où le peuple dépose ses aumônes pour l'entretien du culte.
A une lecture du bana qui se tint à Pantoura en 1859, 31. Spence Hardy a vu jusqu’à près de cent prêtres réunis pour officier. La chaire où la lecture devait se faire tournait sur un pivot, sans doute pour que chaque assistant pût entendre à son tour le bana sans quitter sa place. Quand la nuit fut venue, on tira des feux d'artifice; et l’on donna une sorte de représentation moitié dramatique, moitié mystique, où paraissait un personnage figurant un messager du monde des Dieux, splendidement vêtu, escorté par deux personnages habillés en rois, la couronne en tête, l’épée à la main. D'autres personnages allégoriques parcouraient l’enceinte, montés sur des éléphants ou sur des che\au.\. Cinquante soldats indigènes, revêtus de l'uniforme anglais, ne cessaient de tirer leurs fusils, tandis que les prêtres rangés autour de la chaire continuaient de chanter des vers en Pâli. A la chaire étaient suspendues les épées de cérémonie de huit des principaux chefs de Pile (Adikars).
LE CLERGE BOUDDHIQUE A CEYLAN 38n
Cette fêle de Panloura était tout à fait extraordinaire; et, dans les occasions moins solennelles, les choses se passent plus simplement. La plate-forme de l'estrade est le plus souvent occupée par plusieurs prêtres, qui lisent tou i à tour des passages des livres sacrés, dont les exemplaires sont écrits en très-gros caractères, sur des feuilles magnifiques de palmier. Le prêtre officiant lit le texte avec un récitatif qui tient le milieu entre le chant et la simple lecture. Ordinairement, on ne récite que le texte Pâli tout seul, et alors le peuple n’en comprend pas un mot; mais quelquefois aussi, quand le texte Pâli a été récité, un prêtre en donne une interprétation en Singhalais pour le vulgaire. Toutes les fois que, dans le cours de la lecture, le nom du Bouddha est prononcé, la multitude entière répond unanimement : Sâdhou , mot sanscrit qui équivaut exactement à notre amen , ainsi soit-il. Le ton de la lecture est, en général, très-calme et très-monotone, sans grands éclats de voix et sans la moindre emphase. Il se trouve cependant, comme chez nous, des prêtres qui plaisent davantage à la foule, par la douceur de leur organe ou par la lucidité des explications qu’ils donnent du livre saint.
Il y a chaque mois quatre époques où l’on fait régulièrement la lecture du bana. Ce sont les quatre phases de la lune : le jour de la nouvelle lune, le huitième jour ensuite, le quinzième jour de la lune ou jour de la pleine lune, et enfin le huitième jour après que la lune a été pleine. Ces jours, choisis par le Bouddhisme pour les exercices religieux, sont précisément ceux que proscrit la loi des brahmanes. Manou recommande, en propres termes, de ne pas lire les Védas dans les jours où la lune doit changer1.
1 Lois de Manou, livre TV çloka 114 : ce Le jour de la nouvelle lune tue
380 TROISIÈME i AllTIE, CHAPITRE 11.
Il est assez probable que c’est l’antagonisme naturel des deux religions qui aura poussé les bouddhistes à faire ce choix, pour se distinguer de leurs adversaires. On peut croire aussi que c’est la facilité même du calcul qui les aura séduits, rien n’étant plus simple que d'observer et de suivre les changements lunaires.
Dès la veille de chacun de ces quatre jours sacramenlaircs, qu’on appelle poyas, ou changements, le laïque dévot se recueille; et il doit penser à ce qu'il fera le lendemain, en méditant sur sa ferme résolution de rester fidèle aux préceptes du Bouddha qui concernent les laïques. Le matin du jour du poya, il mange le sobre repas qu’il a préparé le soir précédent, et il va de bonne heure trouver un prêtre, ou même un simple dévot, oupâsaka , comme lui, versé dans la connaissance du bana. 11 s’approche de cette personne avec le plus profond respect, et il lui dit : «J’ai l’intention de garder les préceptes. » Puis il récite la formule du triple refuge : « Je me réfugie dans le Boud- « dha, etc., » et il y ajoute les préceptes principaux de la Loi. Si le dévot n’a personne d’éminent à qui il puisse adresser cet acte de foi, il peut se le récitera lui-même, sans l’assistance de qui que ce soit. Ainsi préparé, il se rend vers le piètre pour recevoir de sa bouche l'instruction du bana. Durant toute la journée du poya , il faut prendre bien garde de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à autrui, ou d'exciter personne à commettre quelque acte de ce genre. On fera môme bien de s’abstenir de
« le maître; le quatorzième jour lunaire tue le disciple; le huitième jour « et celui de pleine lune détruisent le souvenir de la sainte écriture. On « doit, en conséquence, s’abstenir de toute lecture pendant ces jours-là. t Traduction de Loiseleur-Dcslongciiamps, page 141.
toute affaire de commerce, et de tous les calculs que le commerce entraîne à sa suite. Ces intérêts mondains détourneraient et souilleraient la pensée, qui doit rester parfaitement pure, ainsi que les vêtements mêmes que l’on porte. Dans le cas où Youpâsaka , le dévot, serait malade mortellement et ne pourrait de sa personne se rendre au bana, il peut requérir le prêtre de venir lui faire la sainte lecture. Le livre sacré est alors apporté en grande cérémonie ; le prêtre le lit avec onction, et il continue cette lecture jusqu’à ce que le malade ait rendu l’âme ou qu’il se sente soulagé.
Toutes ces pratiques sont fort louables, et la raison ne peut que les approuver, puisqu’elles poussent les hommes à la piété, au désintéressement, à la bienveillance, à la vertu. Mais la superstition s’est fait aussi sa part, et elle emploie à ses fins propres la lecture du bana. On a extrait des livres sacrés certains passages qu’on lit spécialement dans la cérémonie appelée le Pirit , et qui sont comme le manuel des exorcismes. Les Singhalais, aussi crédules que les Indiens, les Chinois et la plupart des peuples de l’Asie, s’imaginent que tous les maux qiii affligent l'humanité viennent de la malice des démons, des Yakslias. Il faut chercher les moyens de combattre leur hostilité ou d’apaiser leur courroux. C’est par la lecture du Pirit qu’on peut conjurer leur puissance, et c’est le Bouddha lui-même qui a indiqué aux hommes ce secret merveilleux et bienfaisant. M. Spence Hardy assista, en 1828, à une lecture du Pirit , et voici la description qu’il en donne, en s’aidant des souvenirs de quelques autres personnes, qui ont vu comme lui celte cérémonie.
a Au coucher du soleil, des groupes nombreux de fidèles
« arrivèrent de divers côtés. Les femmes étaient les plus « nombreuses, apportant avec elles des coquilles de noix « de coco et de l'huile qu’elles donnaient en offrande. « Quand la nuit fut venue, on plaça les coquilles dans des « niches, disposées tout exprès sur les murs de la cour du « vihâra, et, à l’aide de mèches de coton, on eut bientôt « fait des lampes. Le mur qui entourait l’arbre Bodhi fut « illuminé de la même façon, et, comme bon nombre de « personnes avaient aussi apporté des torches composées « de coton et de matières résineuses, l’enclos tout entier « fut en un instant inondé de lumière. La gaieté et l’at- « titude de tous les groupes qu’on voyait circuler attes- « taient assez que, si l’objet de la réunion était religieux, « chacun la regardait en outre comme un temps de fêle et « de repos. Ce qui rend ces assemblées très-populaires et « en fait la vogue, c’est qu’elles sont la seule occasion, si « l’on en excepte les mariages, où les jeunes gens des deux « sexes peuvent se voir et se montrer, sans avoir àconser- « ver cetteréserve et cette contrainte qui sont de règle dans « la vie de chaque jour.
« Le service continue pendant sept jours, et la première « soirée n’est en quelque sorte que préparatoire. L’édifice « où l’on se réunit est le môme que celui où se fait la lec- « ture habituelle du bana. Une relique du Bouddha, rente fermée dans une cassette, est placée sur une plate-forme « destinée à cet usage spécial; et la présence de cette reli- « que est supposée donner à celte cérémonie toute l’effi- « cacilé qu’elle aurait si le Bouddha l’accomplissait en « personne. Les prêtres sont assemblés sur une autre « plate-forme. A la fin du service préliminaire, une corde « consacrée, appelée Pirit noûla , est attachée aux murs
« intérieurs de l’édifice; et, de la plate-forme des prêtres, « elle va jusqu’à celle de la relique. En même temps que « les prêtres entonnent en chœur les chants religieux, la « corde se déroule, et chaque prêtre la touche; de telle « sorte qu’il y a une communication complète entre cha- « cun des prêtres officiants, la relique et les murs inté- « rieurs du bâtiment.
« A partir du matin du second jour jusqu'au soir du « septième, la plate-forme où la lecture se fait ne cesse « pas d’être couverte de prêtres, ni jour ni nuit. Quand « deux prêtres doivent être remplacés par deux autres, « l’un continue à rester assis et à lire pendant que l’autre « donne son siège à son remplaçant, et le second prêtre ne « fait cet échange qu’après que le premier remplaçant a « pu commencer sa lecture. C’est ainsi que la lecture du « Pirit, sans s’interrompre un seul instant, se poursuit « les six jours entiers. Il n’y a jamais moins de douze prè- « très; d’ordinaire ils sont jusqu’à vingt-quatre, et il y en « a toujours deux qui sont en action. Comme ils sont re- « levés toutes les deux heures, chaque prêtre officie deux « heures sur les vingt-quatre. Par surcroît, tous les prê- « très qui prennent part à la cérémonie se réunissent trois « fois par jour, au lever du soleil, à midi et au coucher du « soleil, pour chanter en chœur les trois principaux pas- « sages du Pirit, appelés mangala, ratana, karanîya , qu’on « accompagne de quelques vers puisés à d’autres sources. « La lecture du Pirit reprend ensuite, et l’on recommence « sans cesse les mêmes formules jusqu’au septième jour, « où l’on doit prendre une série nouvelle.
« Le matin du septième jour, on organise une grande « procession où se rangent des hommes armés et sans
« armes. Un personnage spécial y ligure le Dévadîitaya ou « le Messager des Dieux. La procession, conduite par « quelques prêtres, se rend en certains endroits où l’on « croit que les dieux habitent; et, là, on les invite solennel- « lement à se rendre au service avant qu'il soit fini, afin « d'en partager les avantages. Jusqu a ce que le messager « et ceux qui le suivent soient revenus, les prêtres restés sur « la plate-forme suspendent leur lecture et demeurent assis.
« A la fêle que j’ai vue, ajoute M. Spence Hardy, le mes- « sagerfut introduit avec une grandepompe; et, pourren- « dre son apparition plus surnaturelle, on brûla du soufre « devant lui. Un des prêtres ayant proclamé à haute « voix les noms de divers dieux et démons qu'on invi- « tait à la cérémonie, le messager répondit qu'il était en- « voyé précisément par ces divinités, et, répétant leurs « noms, il déclara qu'elles assisteraient au service. La for- « mule du Triple refuge, qui forme une partie du récitatif, « fut chantée en chœur par toutes les personnes présentes. « Au milieu de toutes cesidéessuperstitieuses et déraison- « nables, se mêlaient quelques conseils d'un esprit excel- « lent; mais, comme tout cela était dit dans un langage « que le peuple ne comprenait pas, la cérémonie ne pouce vait guère avoir de résultats vraiment utiles. »
On ne nous apprend pas ce que devient la foule des fidèles pendant les sept jours et les sept nuits. Il est probable qu’elle se relaye comme les prêtres, quoique sans doute avec moins de régularité.
11 paraît d'ailleurs que les prêtres singhalais, en bornant leur sacerdoce public à la lecture du buna et aux explications à peu près inintelligibles qu’ils en donnent, consultent assez mal les intérêts de leur autorité. Ils sont trop
loin du peuple; et à côté d’eux s’est formée une classe de dévots laïques qui les remplacent et les supplantent peu à peu auprès du vulgaire. Ces bénévoles et pieux suppléants vont de maison en maison lire des ouvrages religieux en Singhalais, et se prêtent aux instructions les plus familières. M. Spence Hardy a vu de ces demi-prêtres réussir fort bien dans plusieurs districts, et notamment dans les environs de Matoura.
En dehors de cet exercice régulier du culte et de ces superstitions autorisées, il y a de plus toutes les superstitions individuelles, qui ont aussi leurs règles et leur code particulier. Les bouddhistes ont reçu des brahmanes cette déplorable croyance, que la science et la vertu doivent conférer à l’homme des pouvoirs surnaturels. 11 n’y a pas une école de philosophie dans l'Inde qui n’ait fait ces promesses absurdes et trompeuses à ses adeptes. Le Bouddhisme aurait opéré une difficile et bienfaisante réforme, s’il avait pu extirper des esprits abusés ces opinions insensées. Mais, loin de là, il accepta toutes les folies brahmaniques, et ne fit que leur donner une force nouvelle en redoublant de démence. 11 n’y a point de prodiges que le Bouddha n’ait opérés, et il n’y a point un fidèle qui, en marchant sur scs traces, ne puisse en opérer à peu près autant que lui.
M. Spence Hardy a extrait de plusieurs ouvrages singhalais des détails fort curieux et assez neufs sur la méditation et sur la puissance surnaturelle qu’elle peut assurer à ceux qui la pratiquent dans les formes prescrites. La méditation, Bhâvanâ , a cinq degrés, qui sont : la bienveillance envers tous les êtres, y compris les ennemis qu’on peut avoir; la pitié pour tous les maux et toutes les dou-
TROISIÈME r A R T I E . CH A TITRE II.
leurs ; la joie pour tous les biens et tous les bonheurs; le dégoût du corps et de tout ce qui s’y rapporte, et enfin l'indifférence, source d’un calme inaltérable. On indique minutieusement à l’ascète tous les procédés que son esprit doit suivre pour que la méditation se concentre, à chacun des pas qu’-elle fait, sur l’objet propre dont elle doit exclusivement s’occuper. Dans ces prescriptions toutes psychologiques, il y a souvent les sentiments les meilleurs et les plus élevés. Le pardon des injures, le mépris du corps, sont en effet des recommandations excellentes et fécondes, et il est bon que l’homme médite fréquemment sur l’instabilité des choses d’ici-bas, afin de n’y attacher que le prix qu’elles méritent. Mais la Bhâvanâ bouddhique ne s’en tient pas là ; elle se propose un tout autre but : on ne la cultive avec tant de soin que pour en obtenir des facultés surhumaines. >’ous n’insisterons pas sur ces misères de la dévotion et de l’ascétisme; mais nous recommandons la lecture du chapitre où M. Spence Hardy traite des dix formes du kasina , sans nous dire d’ailleurs si ces pratiques, qui n’ont pour objet que de plonger l’âme dans l’abîme de l’extase, sont encore aujourd'hui fréquentes parmi les prêtres de Ceylan, ou bien si elles sont reléguées, à l'état de lettre morte, dans les ouvrages obscurs qui les décrivent.
Toutes ces folies que le vulgaire admire sont spécialement à l'usage des religieux. Mais les laïques peuvent aussi prétendre à des pouvoirs surnaturels: et, pour nblenir ces pouvoirs, il suffit parfois d'une bonne pensée, au lieu des luttes prolongées de la méditation. Une action méritoire faite dans celte vie, ou même dans une vie antérieure, donne à celui qui a pu l'accomplir une puissance miraculeuse. Celte puissance spéciale reçoit le
nom de Satchakiriya (acte méritoire); et elle peut s’acquérir non pas seulement par l’acte lui-même, mais encore par le simple souvenir de cet acte. En voici deux exemples tirés du Visouddhimayga Sanné.
La mère d’un dévot singhalais était fort malade; le médecin lui ordonna de manger du lièvre. Le fils sortit aux champs et prit un lièvre au piège. Mais, comme l’animal se mit à crier, le jeune homme se dit : « Comment « une existence peut-elle être sauvée par la destruction « d’une autre existence? » Et il lâcha le pauvre animal. De retour à la maison, il raconta ce qu’il avait fait; les railleries de son père et de sa famille ne lui manquèrent pas; mais lui, s’approchant de sa mère, lui dit : « Dell puis mon enfance jusqu’à ce jour, jamais je n’ai dé- « truit, à ma connaissance, la vie de quelque créature « que ce soit. Par la puissance de cet acte méritoire ( Sat - « chakiriija), soyez guérie. » A l’instant même, la maladie cessa.
Un prêtre, nommé Mahâmitta, avait également sa mère malade d’un ulcère. Elle le fait prier par sa sœur de lui indiquer un remède. Le prêtre répond : « Je ne « connais point la vertu des plantes; mais je possède un « pouvoir bien plus grand. Depuis que je suis en religion, « je n’ai jamais violé les préceptes delà Loi; parce « Satchakiriya, que ma mère soit guérie. » A l’instant, l’ulcère se sécha et disparut.
M. Spence Hardy cite encore deux légendes où l'influence magique du Satchakiriya est démontrée par des miracles empruntés à la vie même du Bouddha. Ces deux légendes sont extraites du Tchariyapitaka, le dernierlivre du Souttapitaka ; mais elles ne sont que médiocrement
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intéressantes. Dans l'une, le Bouddha, qui vit alors sous la forme d'un roi, fait l'aumône de ses yeux à un pauvre brahmane aveugle ; dans l’autre, il sauve les poissons d'un lac desséché par la chaleur. La vertu d'un Satchalirhja lui rend ses yeux, et fait tomber la pluie qui doit remplir le lac où les poissons périssent de sécheresse. De la part du Bouddha, ces miracles n’ont rien d’étonnant; mais que le plus humble des fidèles puisse les produire, pourvu qu’il fasse un acte de foi sincère, c’est là ce qui doit enflammer le zèle de tous les bouddhistes ; et, dans les esprits crédules, ce doit être une excitation bien puissante, toute trompeuse qu’elle est. Mais elle doit être aussi la cause des superstitions les plus déplorables, quoique à cet égard le Brahmanisme orthodoxe n’ait absolument rien à envier ni surtout à reprocher à l'hérésie bouddhique.
11 est un point particulier de doctrine, le plus essentiel de tous, le Nirvana, sur lequel nous eussions désiré de la part de M. Spence Hardy des indications plus étendues et plus précises que celles qu'il donne.
Dans la doctrine même des bouddhistes, et dans les passages à peu près innombrables où il est question du Nirvana, l’idée en est restée presque toujours d'une impénétrable obscurité. On la développe sans lin et à mille reprises; et elle n’est jamais parfaitement claire, parce que les auteurs bouddhistes se plaisent bien plutôt à dire ce que n’est pas le Nirvana qu’à dire au juste ce qu’il est. Ils croient le définir par des comparaisons ou par des épithètes qu’ils accumulent à satiété ; mais ils ne s’inquiètent pas de se faire bien comprendre, ni peutêtre de se comprendre suffisamment eux-mêmes. Le
LE CLERGÉ BOUDDIQUE A CEVLAN 3«r»
plus souvent il est impossible de percer le voile dont ils s’enveloppent sans doute à dessein; et le Nirvana n'apparaît que de loin en loin, au milieu de ces nuages calculés, avec les lueurs sinistres qui lui sont propres.
Plus haut, nous avons cru pouvoir conclure que le Nirvana n’est que le néant, et nous n’avons pas craint de soutenir cette opinion, tout extraordinaire et toute fâcheuse qu’elle est l.
C’est là aussi l’opinion de M. Spence Hardy, et les longues relations qu’il a eues avec les bouddhistes de Ceylan, qu’il essayait de convertir, doivent donner d’autant plus de poids à son jugement. Voici en quels termes il s’exprime dans divers passages :
« Le Nirvana est la destruction de tous les éléments « de l’existence... Tous les principes de l’existence sont « anéantis, et cet anéantissement, c’est le Nirvana... Le « bouddhiste, ne croyant ni à l’existence substantielle « de la personnalité humaine, ni à l'existence d’un être « suprême, ne cherche point l’absorption; il ne cherche « que l’annihilation absolue. Ce système est très-consé- « quent; le matérialisme, l’athéisme et la cessation coince plète de toute existence sont des idées qui se tiennent « ou disparaissent ensemble; si l’on prouve les deux « premières, la troisième s’ensuit tout naturellement."
Enfin, M. Spence Hardy termine le chapitre qu’il consacre au Nirvâna en disant : « Ainsi le Nirvana ne peut « être ni un état de jouissance sensuelle ni un état d ; <c jouissance intellectuelle ; ce n’est pas un état du corps « ni un état de la conscience. Ce n'est pas plus un état
1 Voir plus liant, page 139, et T Avertissement,
« de conscience qu'une absence de conscience. Le Nir- « vâna doit donc être un néant; et l’être qui entre dans « cet état doit cesser d’exister. »
Nous croyons, pour nous, que c’est là tout à fait l'idée qu’il faut se faire du Nirvana, et c’est là aussi ce qu’en ont pensé la plupart de ceux qui se sont occupés des études bouddhiques1. Cette interprétation ressort de tous les textes jusqu’à présent connus, ou, malgré quelques contradictions apparentes, la pensée ne saurait être douteuse, tandis que les objections qu’on y oppose, toutes puissantes qu’elles peuvent être, sont générales, et par conséquent très-peu recevables. Dans l’histoire de l’esprit humain, l’adoration du néant est sans doute un phénomène aussi surprenant que douloureux; mais, si c’est un fait avéré, s’il est constaté par les ouvrages bouddhiques eux-mêmes, il faut bien l’accepter tout en le déplorant.
Aussi aurions-nous souhaité que le missionnaire wesleyen pensât à interroger les prêtres singhalais sur celle doctrine capitale, et qu’il tâchât de voir clairement ce qu’elle était dans leur esprit. 11 se représente lui-même « passant, durant les vingt années qu’il est resté à Cey- « lan, quelques milliers d’heures, la feuille de palmier à « la main, et l’ex-prêtre du Bouddha à ses côtés, prêt à « l’aider dans les difficultés du texte qu’ils lisaient ensem- « ble. » C'étaient là des circonstances bien favorables; et, comme c’était la notion chrétienne de l’immortalité
4 Entre autres E. Burnou!, qui n’a jamais varié sur ce point, et qui avait étudié cette question plus profondément peut-être que personne ne l’a fait encore. E. Burnouf doit avoir d’autant [dus d’autorité dans ces matières qu'à ses connaissances en philologie il joignait des éludes philosophiques trèssolides, et qu’il réunissait ainsi dars sou rare talent des conditions trop souvent séparées les unes des autres. Voir plus haut, page 131,
qu’il essayait surtout d’inculquer à ses néophytes, il devait lui être assez facile d’observer les traces que la croyance bouddhique avait empreintes dans leur âme. Par une étude spéciale et attentive, M. Spence Hardy aurait pu sans trop de peine surprendre un secret que très-probablement les nouveaux convertis ne lui auraient pas caché. Il ne nous dit point formellement qu’il se soit livré à cette investigation délicate ; mais de toute nécessité, et par le rôle même qu’il jouait auprès des indigènes, il a dû bien souvent la faire sans y songer ; et la conviction qu’il a tirée de cet examen, dirigé vers un autre but, est celle même qu’il exprime dans son jugement sur le Nirvâna. S’il eût trouvé dans les prêtres bouddhistes de Ceylan la notion de l’immortalité telle qu’on la leur suppose si gratuitement, il n’eût pas manqué de le remarquer; car alors sa tâche de missionnaire eût été plus d’à moitié remplie.
D’ailleurs le jugement qu’il porte sur les prêtres de Ceylan, au milieu desquels il a vécu, leur est en général assez favorable; il rend justice à leurs qualités, tout en signalant aussi leurs défauts. Le plus ordinairement ils sont fidèles à tous les devoirs si pénibles que leur impose la loi du Bouddha, et le nombre de ceux qui s’en écartent paraît relativement très-petit. Cette loi, tout ancienne qu’elle est, n’a rien perdu de son influence sur eux ; et ils sont aujourd’hui à peu près tels qu’ont été leurs prédécesseurs depuis plus de vingt siècles. On peut les voir, lans tous les villages et toutes les villes habitées par les ndigènes, aller de porte en porte présenter le vase aux lumônes qui doit recevoir leur nourriture de chaque our. Ils marchent silencieusement le long de la route, à
pas comptés, les yeux baissés, sans faire attention à ce qui se passe. Ils ont la tête découverte et les pieds nus. Le vase aux aumônes, quand ils ne s’en servent pas, est suspendu à leur cou et caché sous la robe, qui le. recouvre et le dissimule à tous les yeux. Le plus souvent le religieux tient de la main droite un éventail qu'il porte devant son visage quand il aperçoit des femmes, afin que les pensées coupables ne puissent pas lui entrer dans
I esprit. C'est peut-être à cette contrainte et aux austérités qu’ils pratiquent que tient l’apparence étrange de la plupart de ces prêtres ; sauf quelques exceptions, ils ont l’air moins intelligent que le vulgaire ; et ils semblent malheureux et souffrants, bien qu’on en rencontre parfois qui personnifient tout à la fois dans leur contenance la sérénité et la douceur des doctrines bouddhiques.
Dans tous les rapports que M. Spence Hardy a eus avec eux, il les a toujours trouvés bienveillants et hospitaliers.
II n'a jamais eu qu a se louer de leur accueil dans les visites qu’il leur a faites ou dans celles qu’ils lui ont rendues. Il suffit de les traiter avec quelque politesse pour qu'ils recherchent la société des Européens. Dans les courses fréquentes que le missionnaire vresleyen devait faire à l’intérieur de l’île, il lui est arrivé bien des fois de demander asyle à la cabane de feuillage ( pansâla ) d’un prêtre bouddhiste, soit pour la nuit, soit pendant la chaleur du jour, et il n'a presque jamais essuyé de refus. Souvent l'anachorète lui apportait le restant de son repas, s'il supposait que son hôte eut faim; et il clioisissait ce qu'il trouvait de mieux dans le vase aux aumônes pour le lui offrir. Il lui présentait même du tabac ou quelque autre objet de luxe, pour exprimer son plaisir de la visite
imprévue qu’il recevait. Ce plaisir se mêlait bien aussi à un sentiment de curiosité, et tout ce que portait avec lui le visiteur anglais, depuis sa montre jusqu’aux exemplaires de la Bible, était l’objet de l’examen le plus minutieux. Il est vrai que M. Spence Hardy parlait la langue indigène, et sans cet utile moyen de communication il n’aurait point eu probablement un accès aussi facile auprès des anachorètes, qui ne l’eussent point compris.
Du reste, il ne paraît pas que les prêtres bouddhistes de Ceylan montrassent la moindre rivalité ou la moindre intolérance contre l’apôtre d’une foi contraire à la leur. C’est une disposition d’esprit fort heureuse et fort louable. M. Spence Hardy l’attribue tout à la fois à la paresse et à l’indifférence de ces prêtres, et en outre à leur inébranlable confiance dans la vérité de leur propre système. Ces motifs divers sont réels, nous le croyons. Mais il faut ajouter aussi que cette habitude de tolérance est générale parmi les prêtres singhalais. M. Spence Hardy remarque qu’à côté de la plupart des vihâras bouddhiques on voit des dévalas, où l’on adore les divinités brahmaniques, en récitant des prières sanscrites. Si les prêtres singhalais souffrent si près d’eux, et sans jamais songer à la persécution, un culte qu’ils réprouvent et qu’ils pourraient à bon droit redouter, il est tout simple qu’ils ne montrent pas plus de fanatisme contre la religion chrétienne. Dans les premiers temps des missions wesleyennes à Ceylan, des prêtres bouddhistes vinrent demander aux missionnaires qu’on leur prêtât la maison d’école pour y lire le Bana ; et ce ne fut pas sans peine qu’on put leur faire comprendre les motifs sur lesquels était fondé le refus qu’on leur opposait. Quant à eux, ils
n’éprouvaient point ces scrupules ; et il est assez probable qu'ils eussent volontiers cédé leur vihàra pour la célébration du culte chrétien.
On a du reste remarqué, à la louange du Bouddhisme, qu’il a été toujours animé de l’esprit de tolérance le plus sincère et le plus constant. Le Bouddha n’a prétendu propager sa doctrine que par la persuasion et par la douceur. 11 n'a jamais eu recours à la violence ; et ses adeptes se sont montrés très-fidèles à ce grand et rare exemple. Le Bouddhisme a été persécuté violemment dans quelques contrées et à diverses époques. Ilne paraît pas qu’il ait jamais songé à la vengeance. Les divisions même des sectes du Grand et du Petit Véhicule n’ont point amené la persécution.
A chaque ermitage des prêtres singhalais, est généralement attachée une école ; et le religieux enseigne aux enfants à lire et à écrire. En retour, les enfants l'aident dans ses travaux de tous les jours, et ils portent avec lui l’eau du vihàra, ou ils balayent la cour dans les moments qui ne sont pas consacrés à l’étude. La discipline à laquelle les écoles sont soumises est fort douce, bien que l’apprentissage d’un alphabet qui a près d’une cinquantaine de lettres semble pénible l. Les maîtres y consacrent beau-
* M. Spence Hardy donne de curieux détails sur les livres dont on se sert dans les écoles singhalaises et sur l’enseignement qu’y reçoivent les enfants. L’alphal et singhalais est calqué sur l’alphabet dcvanâga'ri. L’ordre et le nombre des lettres y sont les mêmes; la forme seule est différente. Mais, quoique cet alphabet soit le double du nôtre, ce n’csl pas une entreprise aussi formidable de l’apprendre que le croit M. Spence Hardy. La disposition régulière et symétrique des voyelles et des consonnes est d’un grand secours, cl l’on peut aisément passer des lettres simples aux lettres réunies et combinées en syllabes. Les enfants singhalais répèleut assez vite leur alphabet en écrivant les caractères sur le sable avec leur doigt. Le cours entier de
coup de temps et de peine, et les élèves se soumettent docilement à leurs leçons. L’instruction de l’enfance est donc une des principales occupations des prêtres singhalais, qui semblent accomplir cette tâche avec dévouement; et par ce service ils rendent à la société une partie de ce qu’ils lui enlèvent par leur célibat et leur oisiveté habituelle.
Il y a en outre des prêtres qui étudient la médecine et qui la pratiquent avec plus ou moins de succès. Leur habileté est d’autant plus respectée par le peuple qu’elle est nécessairement toute gratuite, si ce n’est très-efficace. La plus grande partie de leur médication, comme chez les autres peuples à demi civilisés, consiste en observations astrologiques et en exorcismes. Leurs remèdes sont d’ordinaire très-compliqués, et il y entre une foule d’ingrédients. Comme ces médecins, quelque peu éclairés qu’ils soient, guérissent de temps à autre leurs malades, et que leurs conseils sont toujours désintéressés, l’exercice de ces fonctions donne à quelques prêtres une autorité et une réputation fort grandes. En 1827, le prêtre qui, a Matoura, fut nommé le Mahânâyaka, ou le directeur général du district, ne dut son élévation qu’à la célébrité qu’il s’était acquise comme médecin h
l’enseignement dans une école singhalaise se compose de quatorze ouvrages, qui sont dans les quatre langues, le Singhalais actuel, l'ancien Singhalais ou ÉIou, le Pâli et le Sanscrit. M. Spence Hardy donne les titres et une brève 'analyse de chacun de ces quatorze ouvrages. Le dernier est le dictionnaire sanscrit d’Amara- Sinha, l’Amarakosha, déjà plusieurs fois réimprimé. M. Spence Hardy remarque que les enfants singhalais sont précoces et pleins d’intelligence; puis tout à coup leur développement s’arrête vers l’âge delà puberté. C’est un phénomène qui n’est pas spécial à la race singhalaise ; il se reproduit dans presque tous les pays de l’Orient, et notamment en Égypte.
1 Plus haut, page 554, j’ai cité un roi de Ceylan, Bouddhadâsa (359-368 après J. C.), qui était un grand médecin et dont les ouvrages subsistent
D autres prêtres, qui ne se consacrent ni à la médecine ni à l'instruction de l’enfance, passent une partie de leur temps à copier des livres. Mais leur zèle sous ce rapport n'estpas très-actif. 11 n’y a guères d ePansâlas oudecabanes de prêtres qui renferment une collection de livres un peu complète; et, quand la bibliothèque est nombreuse, c’est qu'elle remonte à des temps antérieurs. Aujourd'hui les travaux littéraires, cependant si utiles pour conserver les traditions, sont négligés ; et l’on peut blâmer les prêtres de Ceylan avec d’autant plus de raison qu’ils ont toujours sous la main les matériaux de leurs livres tout prêts, puisqu'il leur suffit de cueillir quelques feuilles de palmier pour composer le volume qu'ils doivent transcrire 1.
Les prêtres singhalais ne paraissent pas en général respectés du peuple en tant que corporation; et il est assez probable que c’est la mendicité à laquelle ils se condamnent qui les avilit aux yeux du vulgaire. 11 est difficile d'avoir de la vénération pour celui qu'on nourrit, et qui, sans cette aumône toute volontaire, en serait réduit à mourir de faim. On sent trop sa dépendance pour le considérer beaucoup. C'était là un redoutable écueil pour l'institution bouddhique, et elle ne l’a évité qu’en prescrivant aux religieux un isolement obligatoire pendant la meilleure partie de l'année. Il parait d'ailleurs qu’à Ceylan les prêtres ont su observer la loi difficile de la continence avec une rigidité qui les réhabilite. M. Spence Hardy a entendu souvent
encore. Il est probable que l'étude delà médecine à Ceylan aura dû son origine aux ouvrages sanscrits sur ces matières.
1 C’est sans doute cette facilité matérielle qui aura contribué à conserver dans l’Inde les monuments de l'esprit bien plus heureusement qu'ils n'ont été conservés dans l’antiquité et dans notre moyen âge. Dans ces climats, le papier pris sur les arbres n’a jamais manqué à nui voulait en faire usage
parler de leur avidité, et trôs-rarement de leur licence. Leurs mœurs sont assez bonnes, et ils y ont d’autant plus de mérite qu’en général celles de la population indigène ne le sont pas, et qu’elles respectent fort peu même les relations les plus sacrées de la famille ‘.
Il paraît qu’à certaines époques et sous certains princes plus dévots ou plus faibles, les prêtres singhalais avaient conquis des privilèges, et entre autres celui de l’impunité. La robe jaune mettait les coupables à l’abri du châtiment, et plus d’une fois on vit des criminels se faire religieux pour se soustraire à la peine qu’ils méritaient. On cite une révolte sous Oudaya III, vers la fin du dixième siècle, où les chefs de l’insurrection prirent la robe de prêtres pour échapper à la vindicte du roi. Mais, malgré le saint vêtement qui les recouvrait, le roi les fit saisir et décapiter. Il est vrai que le fanatisme populaire s’indigna de cette audace sacrilège; et, dans une révolte nouvelle, bon nombre des courtisans du monarque subirent le même sort. Plus tard les rois s’inquiétèrent naturellement de ce pouvoir exorbitant, dont les prêtres abusaient trop souvent. Sous le règne de Râdjasingha, il v a deux siècles et demi à peu près, le privilège d’inviolabii’té personnelle dont ils avaient joui longtemps fut aboli; et diverses mesures furent prises pour restreindra une influence qui, avec le temps, s’était rendue li rmidable. Nous avons dit plus haut que les Anglais, devenus possesseurs de Ceylan, avaient dû plusieurs fois recourir au dernier supplice contre des
' U. Spence Hardy cite cependant un fait dont il a été témoin et où un prêtre trop peu continent fut poursuivi par des femmes et chassé du village, pour avoir essayé de séduire une jeune fille qui lui avait apporté quelque» gâteaux en offrande au Bouddha.
prêtres instigateurs ou chefs des rébellions qui se sont répétées assez fréquemment, depuis quarante ans que l’ile est passée sous la domination de la couronne d'Angleterre.
Dans le siècle dernier, le pouvoir des rois avait si bien prévalu, qu'ils purent essayer de régler comme bon leur semblait l’institution des religieux. Le roi Kirtisri, qui régna de 1747 à 1781, décréta que l'ordination ne pourrait plus avoir lieu que parmi les agriculteurs, la caste Govi, la plus nombreuse et la plus puissante de toute l’ile. C'était une innovation considérable, en ce qu’elle contredisait formellement la loi primitive du Bouddha, qui n'admet aucune distinction de caste et qui appelle tous les hommes également au salut éternel par le Nirvana. Kirtisri. par une autre disposition de son décret, établit qu’à l'avenir l’ordination ne pourrait avoir lieu qu’à lvandy, résidence des rois, et il divisa tous les religieux en deux communautés, rattachées aux deux grands établissements de Malvata et d'Asguiri. Les directeurs généraux de ces communautés devaient toujours résider à Kandy, auprès du roi. Ils avaient, du reste, l'un et l'autre, sous la main du gouvernement, une autorité identique. La doctrine des deux communautés était essentiellement la même; et il n v avait pas la moindre différence entre les deux corporations, si ce n'est que l’une, celle de Malvata, possédait un plus grand nombre de vihàras, et qu’elle dirigeait surtout la partie méridionale de 1 île, tandis que la corporation d’Asguiri administrait les temples du nord. Tous les prêtres de Ceylan appartiennent à l’un ou à l’autre de ces établissements.
On ne sait pas précisément quels étaient les motifs qui
dirigèrent Kirtisri; mais il semble probable qu’il avait voulu simplement diviser le corps des religieux, pour diminuer d’autant leur pouvoir en brisant leur unité. Ce pouvait être une politique habile; mais cette réforme rencontra de très-grandes difficultés. Les castes exclues de l’ordination et surtout les castes inférieures furent trèsmécontentes. Une entre autres, celle des Tchaliyas, résolut de se soustraire au décret de Kirtisri, maintenu même après la mort de ce prince. Les Tchaliyas, sont, à ce qu’ils prétendent, originaires de l’île ; et il est certain qu’ils ont plus d’activité et d’intelligence que le reste des indigènes. Ce sont eux qui, dès longtemps, ont été chargés de la culture et de la vente de la cannelle ; ils ont fait de grands profits dans ces occupations, dont ils se sont acquittés à la satisfaction des divers gouvernements qui les ont employés.
Les Tchaliyas, riches et puissants comme ils l’étaient, se distinguaient en outre par leur ferveur religieuse. Vers la fin du dernier siècle, ils envoyèrent un des leurs, Ambagahapitya, avec cinq autres novices, dans les pays où la foi bouddhique s’était le mieux conservée. Ambagahapitya devait s’y faire ordonner solennellement, afin de pouvoir à son tour ordonner les gens de sa caste quand il serait revenu àCeylan. Après un assez long voyage, il se fixa au Birman, où la foi lui sembla plus pure que partout ailleurs. Accueilli avec empressement parleroiet par les prêtres, il y séjourna le temps nécessaire pour recevoir les ordres ; et en 1802, il put rentrer à Ceylan avec cinq prêtres birmans et les novices qui l’avaient accompagné,
tous ordonnés comme lui. L’est à cette occasion que le
grand-prêtre du Birman écrivit la lettre ou monitoire que nous avons citée plus haut '.
Dès que cette mission nouvelle fut arrivée à Ceylan, elle s’empressa d’user des pouvoirs qu’elle avait reçus; elle ordonna des prêtres; et bientôt s’éleva une troisième communauté en opposition à celles de Malvata et d’Asguiri. D’abord elle ne recruta que des Tchaliyas, comme on devait bien s’y attendre. Mais son influence s’étendit assez vite, et elle comprit des religieux de toutes les castes C’était revenir à l’esprit et à la lettre du Bouddhisme primitif. La nouvelle corporation fut appelée la corporation d’Amarapoura, nom d’une ville du Birman, pour rappeler son origine ; et elle devint la rivale des deux autres, qui paraissent s’être réunies contre l’ennemi commun. Un écrivain indigène descendant d’une ancienne famille portugaise, traçait ainsi, il y a quinze ans à neine, le tableau de ces rivalités :
« Les deux partis, disait M. Adam de àilva, ont d’ar- « dentes controverses, et ils se dénient l’un à l’autre le « Nirvana. Leur animosité réciproque égale celle des sectes « les plus acharnées dans toute autre religion; elle est si « vive, que, quand ils se rencontrent, ils s’abstiennent « rigoureusement de se saluer. Ils se traitent muluellc- « ment « de religieux impurs » [douksîlayas). L’objet de « la corporation d'Amarapoura est de ramener le Boud- « dhisme à sa pureté primitive, en le délivrant du poly- « théisme, des préjugés de caste et de toutes les corrup- « tions dont on l’a souillé dans le cours des âges. Quelque « difficile aue soit, cette tâche, les prêtres d'Amarapoura
« y ont assez bien réussi, et ils ont fait de nombreux pro- « sélytes dans diverses provinces, surtout celle de Saffra- « gan, qu’on peut regarder aujourd’hui comme le foyer de « la réforme. »
Les différences de doctrines entre la secte d’Amarapoura et la secte siamoise, comme on appelle les autres corporations, sont, en effet, assez notables; et voici les principaux points de dissentiment.
La secte d’Amarapoura prêche ouvertement contre les superstitions venues de l’Inde, et n’invoque jamais les dieux hindous dans la récitation du Pirit. Elle confère l’ordination à toutes les castes, sans aucune distinction, ainsi que l’a fait le Bouddha Elle réprouve les occupations mondaines des prêtres siamois, qui se livrent à la médecine et à l’astrologie; elle proscrit, sous peine d’excommunication, ces déviations de la règle primitive. Elle ne reconnaît pas la force des décrets royaux dans ce qui concerne la religion, et particulièrement dans les privilèges conférés par Kirtisri aux établissements de Malvata et d’Asguiri. L’ordination peut avoir lieu partout; et partout elle a la même valeur, pourvu qu’elle soit faite dans les conditions prescrites. La secte d’Amarapoura n’admet point les préceptes des Bouddhas antérieurs, à moins qu'ils n’aient été sanctionnés par Gotama Bouddha. Tar conséquent, elle ne permet pas de réciter une bénédiction ou de remercier quand on reçoit de la nourriture ou tout autre don. Elle ne permet pas non plus l’usage de deux sièges ni la présence de deux prêtres pour la lecture du Bana. Elle defend aussi de faire chevroter la voix pour cette lecture. Chose plus grave : la secte réformatrice expose et prêche le Vinaya aux laïques, tandis que les prêtres siamois ne le lisent
qu'aux religieux, et encore à huis clos. Elle ne permet la confirmation que plusieurs années après l’ordination, taudis que la secte opposée la permet sans réserve immédiatement après. Elle célèbre la fête des lampes sans prêcher et sans lire, tandis que les Siamois lisent le Bana toute la nuit. Enfin les Amarapouras diffèrent des Siamois par le costume, ou plutôt par la façon dont ils portent leur robe. Ils ont les deux épaules couvertes par un pli qui va d'une aisselle à l'autre. Ils s’abstiennent aussi de se raser les sourcils à la manière des Siamois. Les Amarapouras cultivent la littérature Pâlie avec une assiduité toute particulière, afin d’y découvrir des arguments contre les erreurs et les corruptions de leurs adversaires. Comme l’observe M. Spence Hardy, il est certain que ces études et ces discussions ne feront qu’élargir et accroître la distance qui sépare déjà les deux sectes.
En 1835, une nouvelle secte surgit, qui réunit quelque temps contre elle les Amarapouras et les Siamois. Le point en discussion était de savoir à quel moment précis de l'année doit commencer la retraite du Varsha. Le prêtre qui suscita cette controverse était plus instruit que ses adversaires en astronomie ; mais il ne réunit que peu de partisans, et le motif de l’hérésie n’était pas suffisant pour qu’elle se développât avec quelque force. Elle s’éteignit, à ce qu’il parait, au bout de peu d’années; et elle ne dépassa guère le district de Bentotte,où elle avait pris naissance. Le prêtre qui en était le promoteur se nommait Attadassa, et peut-être vit-il encore.
Tous ces faits, et bien d’autres qu'on y pourrait sans doute ajouter, prouvent que la foi bouddhique est restée très-vivace parmi les indigènes de Ceylan, et quand les
religions produisent des hérésies, c’est qu’elles ne sont pas près de s’éteindre. C’est surtout l’indifférence qui leur est fatale, et elles ne sont pas sur le déclin, lorsqu’on se passionne pour elles et qu’on les discute.
Mais le Bouddhisme se trouve placé à Ceylan dans des conditions toutes nouvelles depuis que les peuples chrétiens s’y sont établis, et surtout depuis que l’administration vigilante et vigoureuse du gouvernement anglais y a fait faire d’immenses progrès à la civilisation. En regardant ce qui se passe dans l’île depuis un demi-siècle, on peut dire que le Christianisme menace de remplacer la religion bouddhique. C’est une étude non moins curieuse à faire que toutes celles que nous avons indiquées plus haut ; et nous tâcherons de compléter par là ce que nous avons dit sur le passé du Bouddhisme singhalais et sur son état actuel l.
M. Spence Hardy ne porte pas à plus de 2,500 le nombre des prêtres bouddhistes qui sont aujourd’hui répandus dans toute l’île. C’est bien peu, si l’on compare ce chiffre, non pas même à celui que donne Fa-Hien, mais à celui de Hiouen-Thsang. 11 est à croire que l’évaluation du missionnaire wesleyen est assez juste; et, bien qu’il n’exisle point de statistique spéciale ni de recensement authentique, cette approximation ne doit pas s’éloigner beaucoup de la réalité. Dans les états officiels de 1856, la population totale de l’île est portée à 1,691 ,924 habitants *; mais
1 Nous tirerons principalement nos informations des documents officiels publiés par l’ordre du parlement anglais : Le Rapport dont nous avons déjl parlé sur l’insurrection de 1848; le Rapport de 1852, et la correspondance du vicomte Torrington, 11 mai 1857.
* Les étals officiels que je cite plus bas, sont ceux du Rapport du co-
on n’a pas distingué les prêtres ; et nous devons nous en tenir au chiffre de M. Spence Hardy. Il représente numériquement la force de l'église bouddhique à Ceylan.
L’influence du Bouddhisme se trouve de plus en plus réduite par les succès toujours croissants du Chr istianisme. Le gouvernement anglais subventionne trois sectes protestantes : d'abord les ministres de l'église anglicane, puis ceux de l'église d'Écosse, puis enfin les ministres de l'église presbytérienne hollandaise. La subvention, dont l'église anglicane absorbait les quatre cinquièmes, se montait annuellement à treize mille livres sterling environ (trois cent vingt-cinq mille francs) ; mais en 1850 on se proposait de la réduire, pour laisser l’entretien du culte à peu près complètement à la ferveur et à la générosité des fidèles. L’église catholique n’est pas subventionnée ; et cette anomalie s'expliquait, non point par une rivalité de secte, mais par la richesse même de cette église qui n'avait aucun besoin du secours, et à laquelle on laissait d'ailleurs la plus entière liberté1.
mité de finances du Conseil exécutif de Ceylan, publié le 1er juillet 1852 par ordre de la Chambre des Communes, 268 pages. C’est d’après ce rapport, présenté au vicomte Torrington, le 15 décembre 1819. qu'a été réorganisé tout le service de l’administration de l’île. On trouve à la page 55, appendice B, l'état de la population dans les diverses provinces. La province de l’cuesl contenait 499,678 b.bitants; celle du sud, 265.289; celle de l'est, 114.274; celle du nord, 255,115; et celle du centre, 523,045. Total, 1,458,559 En 1852 la population n’était p >s de plus d'un million d'âme-; elle s’est accrue rapidamenl en même temps que l'administration s'améliorait. On peut supposer qu’elle est aujourd'hui de 2.000,000 âmes au moins. Le recensement de 1850 donnait 1,572,745 bibilauts, et celui de 1856, 1,691,924.
1 II faut dire qu'à cet egard le Conseil exécutif de 1849 se montr .it animé des sentiments les plus libéraux et les plus sages. Il s'étonnait que l’on eût établi à ColomLo un évêque anglican, quand il y avait à C=ylan si peu de pertonnes appartenant à l'égli;e d’Angleter-e ; et il rappelait que, jusqu en
L’anglicanisme réussit fort peu, à ce qu’il semble, auprès de la population indigène de Ceylan; et, en 1852, un voyageur qui a porté sur ce sujet une observation attentive et intelligente 1 ne croyait pas qu’on pût y compter plus de quinze cents adhérents. Le clergé wesleyen s’étendait bien davantage, quoiqu’il ne fût en rien protégé par le gouvernement colonial; et un relevé fait en 1851 lui donnait à cette époque quatre mille sept cent quatre-vingt-douze prosélytes. Ce qui contribue à faire son succès, c’est qu’il se rapproche du culte catholique plus que l’église anglicane.
Mais toutes ces sectes protestantes ne sont rien à côté du Catholicisme, qui conquiert chaque jour plus de puissance. Le monopole en appartient à l’église de Portugal, qui la première a eu la gloire d’introduire la foi chrétienne dans l’île, dès le commencement du seizième siècle*, et qui, depuis lors, n’a cessé de s’étendre. II existe aujourd’hui deux vicariats catholiques : l’un à Colombo, qui relève de l'évêque de Cochin et Goa; l’autre,
1844, il n’y avait eu qu’un simple archidiacre relevant de l’évêque de Madras. Le Conseil ne proposait pas formellement l’abolition de l’évêché de Colombo; mais il l’indiquait comme une réforme désirable et sans danger. Le Conseil maintenait l’allocation d’ailleurs très-faible de l’église presbytérienne hollandaise par respect pour le passé, parce que cette égli: e avait été longtemps la seule pour toute la population chrétienne des provinces maritimes. Enfin le Conseil signalait l’abandon officiel du culte catholique, tout riche qu’il était, comme une cause de jalou ie et de discorde qu’il serait politique d’éviter. Évidemment, le Conseil aurait supprimé toutes les subventions s’il n’cùt dépendu que de lui.
1 La personne à laquelle nous faisons allusion, et de qui nous tenons uno partie de ces renseignements, est M. Anthony Rey, chancelier du consulat de France à Maurice.
2 En 1836, ou a découvert à Colombo la tombe de don Juin Monldro de Sétuélo, évêque portugais de Elle, mort en 1530. Le Calbohnsme compte donc à Ceylan plus de trois siècles de la'e.
à Jafna, qui, créé en 1856 par le pape Grégoire XVI, relève directement du siège de Rome. La mission de la Propagation de la foi se compose de cinquante prêtres, la plupart Espagnols, Portugais et Italiens. En 1852, il s'y trouvait six prêtres français, qui résidaient à Kandy, et dont l’église avait été construite et était entretenue par des indigènes convertis.
Au commencement du dix-huitième siècle, le Catholicisme ne comptait guère que soixante-dix mille adhérents. En cent ans ce nombre a plus que doublé; en 1848, il était de cent treize mille, et en 1852, de cent cinquante-cinq mille. Il est probable que des renseignements plus récents prouveraient qu’il est aujourd’hui plus considérable encore. Ce progrès vraiment merveilleux s’explique d’une manière assez simple. Chaque année, surtout depuis 1840, il y a dans l’île une trèsnombreuse immigration d’Hindous, favorisée par le gouvernement, et c’est surtout auprès de la population hindoue-singhalaise que le Catholicisme a du succès. Ces Hindous, Parsis, Maures, Malabares, sont plus laborieux et plus dociles que les indigènes. Ils viennent deux fois par an pour la récolte des cafés, traversant le Pont d’Adam, sur des donïes, petits bateaux d’une cinquantaine de tonnes; et bon nombre se fixent dans l’ile. En 1852, le chiffre de cette population flottante se monta à quarante miUe environ. De là vient l’accroissement des habitants de Ceylan, et en même temps aussi des néophytes catholiques. Par une affinité secrète, mais puissante, les Hindous sont bien plus enclins à recevoir le Catholicisme que toute autre confession chrétienne. Les Singhalais et surtout les Kandiens restent attachés au
Bouddhisme, de même qu’ils restent, comme leui s ancêtres, laboureurs et guerriers.
A côté de la propagande chrétienne des églises, il y a celle des écoles, qui a peut-être encore plus de puissance, et qui pénètre plus profondément dans les mœurs. En 1 841 , il s’est établi une commission centrale des éeules pour l’instruction de la population de Ceylan, et d. ;- iis lors cette association n’a cessé de fonctionner avec la ; us grande activité. Par une tolérance fort honorabb. la commission reçut dans son sein des anglicans, desv-^sleyens et des catholiques; les efforts communs n’ei ; - nt qu’un but, sans distinction de sectes : éclairer et insti lire tous les enfants reçus dans les écoles, depuis l’académie de Colombo, et l’école normale indigène, jusqu’aux écoles mixtes où l’on enseigne l’anglais et le singhalais, et jusqu’aux écoles purement singhalaises. En 1850, il n’y avait pas moins de cent vingt-huit écoles de tout genre pour les garçons et pour les filles, tenues en grande partie par des maîtres portugais. La subvention que leur accordait le Gouvernement était à peu près aussi élevée que celle que le clergé recevait-1.
1 Le rapport du comité pour la réforme des écoles dans toute l’ile est du 9 août 4848. Le comité divisa tous les établissements d’cducation en cinq classes : 4° d’abord l’académie de Colombo, seule et à part, et l’école normale pour l’instruction des maîtres indigènes; 2° les écoles centrales à Colombo et à Kandy, en attendant qu’il y en eût une dans chaque chef-lieu de province; 3“ les écoles élémentaires, où l’enseignement était donné exclusivement en anglais; 4° les écoles mixtes, où l’enseignement était donné partie en anglais, partie en singhalais ; 5° enfin les écoles exclusivement indigènes où on n’employait que la langue du pays. Dans toutes ces écoles, les élèves payent une pension, depuis 42 livres sterling à Colombo, jusqu’à 3 shellings par an dans les écoles singhalaises. La subvention du Gouvernement se montait pour 4849 à 40,868 liv. sterl. En 4856, il y avait daus les écoles 23,348 enfants.
Telles sont les forces de propagande chrétienne contre lesquelles le Bouddhisme singhalais doil se défendre, en ayant de plus contre lui les progrès matériels de la civilisation, qui ne cesse pas de s’étendre. Ceylan est une des plus belles colonies, si ce n’est une des plus puissantes de l’Angleterre, et depuis vingt ans bientôt sa prospérité est vraiment merveilleuse. Ce n’est pas là sans doute une attaque directe contre la religion indigène; mais elle devra nécessairement perdre beaucoup de terrain en face d’une religion qui, tout étrangère quelle est, apporte avec elle de pareils bienfaits '.
Nous sommes très-loin de prédire au Bouddhisme singhalais une chute prochaine, ni môme une décadence; mais il est certain cependant que le Christianisme, sous diverses formes et surtout sous la forme catholique, fait successivement de très-grandes conquêtes. Le clergé bouddhique ne paraît pas se préparer à une lutte qui le régénère, ni ranimer son zèle en face du danger qui le
* M. le vicomte Torrington, en défendant son administration contre les attaques d’un de ses successeurs, sir H. G. Ward, a fourni à cet égard des renseignements importants et précis. Dans sa lettre du 17 janvier 1857, au trèshonorable M. Labouchère, il établit que les importations qui n’étaient que de 998,859 liv. sterl en 1846, se sont accrues successivement et se sont montées en 1855 à 1,457,770 liv. Les exportations s’étaient augmentées encore davantage, de 407,809 liv. à 1,550,410. Le revenu s’était élevé dans une proportion assez forte, de 416,407 liv. à 476,273, tandis que les dépenses avaient diminué de 498,205 liv. à 405,609 liv. sterl. En 1856, le revenu a été de 504,175 liv. sterl. ou 12,600,000 fr. ; et la dépense de 457,137 liv. sterl. Les importations se sont élevées à 2,714,565 liv. sterl. (68,000,000 fr.), et les exportations à 1,663,612 liv. sterl. (41,600,000 fr.). Le travail est payé de 2 à 3 livres par mois. Le bétail était représenté par 840,000 animaux, presque tous à cornes. On comptait dans l’île 771,170 acres cultivés; 345,932 acres en pâturages ; 5,037,303 acres n’étaient pas cultivés. Il y avait en tout 560,025 agriculteurs; 49,367 ouvriers dans les manufactures, et 70,886 dans le commerce.
menace. Tout au plus le fanatisme de quelques prêtres va-t-il jusqu’à pousser les populations à la révolte, ne faisant par là que montrer et augmenter encore sa faiblesse. Il est clair qu’il n’y a pour le clergé bouddhique de Ceylan qu’un moyen de salut, c’est de revenir, comme l’essayait, il y a cinquante ans, la secte des Tchaliyas, à la foi primitive, et de se retremper dans les plus fortes et les plus sérieuses études. Le Bouddhisme singhalais a-t-il encore assez de vitalité pour essayer cette rénovation? Il est permis d’en douter, et même de ne pas le désirer. Sans nier les services rendus à ces peuples par la foi du Bouddha, il n’y a point à la regretter, si, par le cours naturel des choses et par une propagande pacifique et bienfaisante, elle doit être remplacée peu à peu par la foi chrétienne.
Ce temps, sans doute, est encore fort éloigné; mais comme on peut dès aujourd’hui le prévoir, c’est une raison de plus pour que la philologie se hâte de recueillir et de publier les monuments de la religion et de l’histoire singhalaises, comme l’a fait avec tant de succès M. Georges Turnour pour le Mcihâvamçn , et comme le fera M. Grimblot pour la totalité des Écritures Bouddhiques en Pâli.
APPENDICE
La lettre suivante, publiée par la Presse du 6 décembre 1858, montrera où en est le culte de la dent du Bouddha, à Ceylan, au moment où nous écrivons ceci :
« Kandy, 12 octobre 1858.
« Le calme un peu monotone de notre délicieux pays vient d’être interrompu par une de ces grandes fêtes, dont Ceylan ne donne le spectacle qu’une ou deux fois par siècle : l’exposition publique de la dent de Bouddha.
« La belle et vaste pagode de Maligaoui, où cette relique est conservée avec une grande vénération, est un des sanctuaires les plus célèbres du monde bouddhique, et une foule considérable de dévots y viennent tous les ans en pèlerinage à l’époque de certaines solennités. Mais il est très-rare que la dent de Bouddha sorte du mystérieux tabernacle où elle repose enfermée dans neuf boîtes concentriques en or, enrichies de diamants, de rubis et de
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perles; il faut l’arrivée de quelque grand personnage venu de loin et faisant tout exprès le pèlerinage de Maligaoui, pour que les bonzes de la pagode se décident à mettre la relique au grand jour.
« Cette circonstance s’est, présentée le 9 de ce mois, à l’occasion de deux grands prêtres de l’empire des Birmans, venus ici avec une recommandation spéciale pour le gouverneur anglais, sans l'autorisation duquel les bonzes seuls ne peuvent pas ouvrir le tabernacle. Il faut vous dire, en effet, que, dans les commencements de l’occupation, le gouvernement anglais avait pris la précieuse dent sous sa garde, de peur qu’à propos d’une exposition publique les Singhalais ne s’agglomérassent dans des vues d insurrection. Depuis quelques années, il l’a rendue au temple de Maligaoui, mais avec défense expresse de la montrer sans l’approbation du gouverneur de Kandy.
« Le motif qui a amené les deux illustres pèlerins est assez curieux pour que je vous le raconte. Le Bouddhisme, à Ceylan, compte deux sectes de bonzes : la secte de Siam et celle d’Amerpour des Birmans. La première est de beaucoup la plus nombreuse et la plus riche ; elle dispose des plus belles pagodes et des plus vastes couvents de l’ile, où elle reçoit et héberge splendidement les confrères de Siam, qui viennent souvent en pèlerinage. A son tour, elle envoie ses novices à Siam s'y perfectionner dans l’élude de la langue Pâlie et des mystérieuses transformations de Bouddha; d où il suit que les relations entre les bonzes des deux pays sont assez fréquentes.
« La seconde secte, au contraire, a peu d’adeptes;
mais ils se distinguent par une austérité de mœurs et une ferveur de dévotion qui leur attirent un plus grand respect de la part des croyants.
« Ceux-ci vont rarement chez leurs aînés les Birmans, parce que les moyens de voyager leur manquent. Néanmoins deux d entre eux s’y rendirent, il y a quelques années, et pendant leur séjour à Ava, où l’empereur les accueillit avec distinction, ils apprirent, à leur grande surprise, que dans cette ville on conservait une dent de Bouddha, de huit pouces de longueur, qui était l’objet de la plus grande vénération de la part des bouddhistes birmans.
« Les deux pèlerins conçurent aussitôt des doutes sur l’authenticité de cette relique, et les manifestèrent à leur hôte. L’empereur ordonna alors que tous les bonzes de la capitale et des alentours se réunissent en concile pour discuter sur cette grave question, en présence des étrangers qui l’avaient soulevée.
o Le principal argument développé devant le concile par nos Singhalais était tiré de la longueur démesurée de la dent birmane, qui dépasse de plus du double celle de Ceylan, reconnue pour incontestablement authentique par tous les vrais bouddhistes. Ils mirent ensuite les assistants au défi de trouver dans aucun livre sacré la preuve que Bouddha eût prédestiné une de ses dents à être conservée dans le pays des Birmans; ils conclurent, enfin, leur démonstration par un passage du livre sacré Dhatouvansé où il est dit positivement que Gotamo Bouddha n’a laissé d'autre relique sur terre que celle de Dalada, aujourd’hui à Kandy.
« Devant un fait aussi grave pour l’orthodoxie du
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culle, l'empereur des Birmans décida que deux bonzes des plus instruits iraient à Ceylan examiner de près la relique rivale, et feraient un rapport sur ses caractères d'authenticité.
« C'était donc pour trancher une question très-importante que les bonzes birmans nous étaient venus; et, comme ils étaient recommandés par leur souverain, le gouvernement anglais ne pouvait pas leur refuser l'examen de la relique.
« Sir John Brayvrooke fixa le jour de l'exposition au 9 octobre. Dès que la nouvelle s’en répandit dans l'ile, les populations enthousiasmées se levèrent en masse, et accoururent à Kandy comme des nuées de sauterelles, faisant leur cuisine dans les champs et couchant au bel air, en attendant la cérémonie.
« La police anglaise avait pris toutes les mesures de prudence nécessaires en cas de désordre; mais on n'eut pas à regretter le plus léger accident, quoique la foule fui immense au delà de toute expression.
« Au dehors, la pagode de Maligaoui était ornée de drapeaux, d'oriflammes, de banderoles, de guirlandes et d’inscriptions qui, sur le fond vert sombre de l’arbre des Banians, produisaient un effet de couleurs magnifique. A l’intérieur, tout le temple était tendu de draperies aux sept couleurs de l’arc-en-ciel, rehaussées de galons et de franges en or ; une infinité de lampes et de chandeliers 1 épandaient des flots de lumière, quoiqu’il fit grand jour ; c.ifin, on avait dressé, sur la plate-forme qui est au milieu, une espèce d'autel éblouissant d’or et de pierreries, au-dessus duquel planait un lai0e dais empanaché de la façon la plus élégante.