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minerai la doctrine qui y est enseignée, et je la jugerai dans scs mérites et dans ses défauts.
Ensuite je m’occuperai du Bouddhisme tel qu’il était dans l'Inde douze cents ans après la mort du Bouddha, et tel qu’il se présente dans les voyages et les Mémoires de Hiouen-Thsang, pauvre religieux chinois qui a parcouru la presqu'île entière pendant seize ans, de l’an 629 à l’an 645 de notre ère, et qui revenu en Chine après ce prodigieux pèlerinage y rapporta 657 volumes d’ouvrages bouddhiques.
En dernier lieu, j’étudierai le Bouddhisme à Ceylan, tel qu’il y vit encore actuellementsous la domination anglaise.
11 y aura donc entre ces trois époques de la religion bouddhique des intervalles de temps à peu près égaux. Ce n’est pas une histoire du Bouddhisme que j’essaye de tracer; je me garderais bien d’une pareille témérité. D’après ce que l’on vient de voir, une histoire générale du Bouddhisme embrasserait un cercle bien autrement étendu. De l’Inde et de Ceylan, il faudrait le suivre dans presque toute l’Asie, et dans un développement continu de vingt-cinq siècles. Plus tard, sans doute, il sera possible d’élever cet immense édifice, lorsque des mains laborieuses et habiles auront préparé une foule de matériaux qui maintenant nous manquent encore. Mais dès à présent, sans risquer une entreprise prématurée, on peut passer en revue quelques-uns des points les plus saillants de ce vaste sujet. Pour moi, je les ai déjà parcourus en rendant compte dans le Journal des Savants de la plupart des ouvrages queje viens de citer, et je reproduirai dans ce qui va suivre la meilleure partie des articles que j’ai insérés dans ce grave rccue'l. U m’a semblé qu’en les réunissant
INTRODUCTION
et en leur donnant une forme un peu moins sévère, ils pouvaient intéresser des lecteurs que l’appareil de l’érudition aurait peut-être effrayés.
Mais encore une fois, c’est surtout un enseignement philosophique qui doit ressortir de cette étude du Bouddhisme. Ce qui a manqué au Bouddha, ce qui manque aux systèmes de nos jours, c’est de connaître exactement l'homme. De part et d’autre, c’est une psychologie incomplète qui a été la cause de tous les faux pas. Je comprends ce vice de méthode dans l'Inde, quelques siècles avant notre ère; c’était une suite assez naturelle de tous les efforts infructueux qu’y avait tentés la philosophie antérieure. Tandis qu’en Grèce, vers la même époque^ Socrate inaugurait la vraie science de l ame humaine, les philosophes indiens s’y méprenaient, sans espoir de jamais atteindre la vérité, qui n’était faite ni pour leur temps ni pour leur pays. Sur la route où la philosophie indienne s’était engagée, il n’y avait pour elle de possible que deux partis, l’un aussi fâcheux que l’autre : ou s’arrêter à jamais dans l’immobilité d’où le Brahmanisme n’est pas sorti; ou aller avec le Bouddhisme aux conséquences désespérées d’un athéisme qui s’ignore, et d'un nihilisme implacable. Le Bouddha n’a pas reculé, et son aveugle courage n’est pas une des qualités qui frappent le moins dans sa grande âme. Mais de notre temps, et après les leçons de Descaries, on a vraiment peine à comprendre et l'on ne saurait excuser de telles erreurs et de telles défaillances. La philosophie n’a pas changé son antique précepte. Connaistoi loi-même, est son immortelle devise. Sa force et sa gloire, c’est de la mettre en pratique; sa faiblesse, c’est de l’oublier. Pour qui ne veut pas se payer de mots cl d'hy-
AUTHENTICITÉ DU BOUDDHISME
po thèses, tout au moins stériles quand elles ne sont pas dangereuses, la philosophie n’a qu’un solide fondement, l’observation des faits de l’âme humaine. Si la psychologie ne lui sert de base, elle court risque de n’ètrc qu’un tissu de rêveries, splendides ou ténébreuses selon l’imagination qui les enfante. Commencer par l'homme étudié à la lumière de la conscience, pour s’élever de l’homme à la connaissance du monde et de Dieu, est la seule méthode digne de la science et digne de notre siècle. Tout système qui néglige de se donner celte garantie et de s’acquérir ce titre à la confiance qu’il réclame, se prépare bien mal à la vérité qu’il cherche et ne doit pas s’étonner des abîmes où il tombe.
Ici les deux excès sont également à craindre. Exalter l’homme outre mesure, ou le ravilir ; en faire un Dieu mortel ou en faire une brute adoratrice et victime du néant, sont des monstruosités qui se valent; et si les systèmes de nosjours avaient chance de devenir des religions comme le Bouddhisme, on verrait par leurs désastreuses conséquences qu’ils ne sont pas pour la société beaucoup meilleurs que lui. Dans la doctrine du Bouddha, et dans les gouvernements misérables qu’elle a contribué à former, il n’y a pas plus de place pour la liberté que pour Dieu. La vraie notion de l’homme étant absente, toute liberté a péri avec elle dans la pratique aussi bien que dans la théorie; et la personne humaine défigurée n’a jamais su revendiquer ni surtout obtenir le respect qui lui est dû. 11 peut y avoir encore dans les sociétés bouddhiques des âmes vertueuses et de nobles cœurs; il n’y a point un homme libre, et le despotisme est l’infaillible résultat de ccs belles doctrines qui ont prétendu délivrer l’homme au
INTRODUCTION
prix du néant. Elles n'ont fait, en attendant, que lui préparer de nouvelles chaînes ici-bas. Je crains bien que les systèmes de nos jours ne servent pas mieux la liberté, en se jetant dans l'excès opposé. L’homme tel qu'ils le conçoivent n’est pas plus 1 homme véritable que celui du Bouddhisme. Pour s’être follement grandi jusqu'à se revêtir de la divinité, il n'en est pas moins méconnaissable, et ses droits, pour être ceux d'un Dieu, n’en sont pas plus assurés. La liberté ne peut descendre dans les sociétés humaines que si d'abord on l'a reconnue et consacrée dans l’âme de l'homme; elle n'est fille légitime que du spiritualisme. C'est là une considération qui doit se recommander plus particulièrement à l’attention des novateurs. L’Asie peut, à ce qu’il parait, se passer de la liberté ; mais pour nous, la liberté c’est notre vie, et il faut que les philosophes prennent bien garde de prêter des armes, même sans le vouloir, à ceux qui la combattent et ne demanderaient pas mieux que delà détruire en s'appuyant sur les prétendues démonstrations de la science.
Mais je quitte ces réflexions préliminaires; et après avoir indiqué suffisamment le but de ce livre, j’en arrive au sujet même qui le remplit et à la vie du Bouddha.