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Le Boul' Mich'

A une heure du matin, les cafés se fermant, les derniers noctambules gagnaient, instinctivement, comme des bêtes Tabreuvoir, la Sambre-et-Meiise, la grande brasserie en vogue : les uns, par le boulevard Saint-Michel, en traversant le café qui la précède et fait avec elle un angle droit ; les autres, directement, par la rue Champollion, le long de laquelle elle s'étend. Depuis déjà deux heures, tassée sur les divans, recroquevillée sur les chaises, errante autour des tables, y tempêtait une foule faite de grues en besoin ou en puissance de miches, de mâles en quête de femelles, de don Juans en piste delapins, de pochards en cuvaison d'ivresses. A cette heure,

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la vie joyeuse, près de s'éteindre, y flambait par toutes les trognes, y braillait par toutes les gueules, y soifiFait et bâfrait par tous les ventres, y tirait, dans un épanouissement dé convoitises, le fulgurant bouquet de son feu d'artifice quotidien. Et les discordances rogommeuses des gosiers ivres, les commandes aiguës des filles de salle, les répons graves et traînants des garçons s'harmonisaient dans une symphonie de tumulte. De même, les banalités des plaisanteries, les stupidités des scies, les insultes des querelles, lescruditésdes miirchandages, s'idéalisaient dans le déchaînement grandiosement brutal de celle kermesse nocturne. L'hunianité qui s'ébattait là étalait une bestialité épique.

Les étincellements luxuriants du gaz, reflétés par les grandes glaces, irradiés par les cannelures des vitres» renvoyés par les stucs des murs aux tons rosechair et par les blancheurs polies des tables de marbre, servaient Cette idéalisation de la vie joyeuse. S'ils dénonçaient quelques maquillages de vieilles gardes, quelques plombages de grues malsaines, quelques faces blanches de mauvais ivrognes, ils montraient par contre, et en plus grand nombre, des trognes rubicondes de pochards heureux, des lèvres épanouies comme des fleurs de chair saignante, des formes de statue dans des moules de soie, des têtes

de Vénus et de Minerves où Ja poudre de riz achevait de mettre l'illusion marmoréenne des chefsd'œuvre, des frimousses charmeusement fines, de celles qu'aime à croquer Grévin et sur lesquelles la santé de la gaieté plaquait les roseurs des ingénues de Greuze; ils illuminaient les bocks, les chartreuses, les menthes, les curaçaos, les faisaient pareils à des fusions de pierres précieuses, transformaient les tons vineux d'un gpog vulgaire en des incandescences de rubis, donnaient aux plus infâmes des mixtures des teintes radieuses telles que les Anacréons devaient les rôver* pour les ambroisies des Dieux, changeaient la buée épaisse et lourde qui emplissait la salle en une rosée adamantine de soleil de midi. Et cette magnificence de lumière prêtait à ce sabbat de brasserie un peu de la poésie de nature des saturnales antiques.

Le miracle était que, dans le tumulte, tout ce monde de vadrouille, pareil à un équipage dans le chambardement d'une tempête, s'interpellait, se répliquait, correspondait. Les commandes se transmettaient régulièrement ; les cours et les marchés se faisaieA très bien ; les insultes arrivaient à leurs adresses. On se comprenait d'un mot, avec des clins d'yeux, avec des esquissements de gestes, avant de s'entendre, avant de se parler, tant chacun savait en

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quoi tel autre pouvait Tintéresser, tant les préoccupations étaient identiques ou réciproques. Une francmaçonnerie tacite liait tout ce monde ; une véritable âme commune l'animait. C'était à croire qu'à cette heure et dans cette atmosphère, les individus s'effaçaient, se perdaient, se confondaient pour donner vie à un monstre collectif et typique, à une superbe bête de joie aux cent ventres : la vadrouille.

C'était à croire aussi que ce monstre, pour répondre à ses insatiabilités, avait à son service un autre monstre non moins admirable, une inlassable bête de somme dans la Sambre-et-Meuse. La brasserie, en effet, ayant autant de tonneaux à percer que de ventres à combler, tenait héroïquement emplis les verres que la vadrouille tenait héroïquement vidés ; et ses nerfs, les filles de salle, veillaient à tous les désirs ; et ses muscles, les garçons, suffisaient à toutes les soifs; tandis que son cervelet, le gérant, et son cerveau, le patron, maintenaient l'ordre : le premier avec des rudesses de sergent de ville ; le second avec des cajoleries de courtisane. Môme, excitées parles exigences du service, les filles, se rappelant leurs antiques vaillances de servantes de ferme, donnaient la main aux garçons, se mêlaient de la grosse besogne, allaient et venaient de leurs tables au comp^ toir, h travers les vols de baisers, les surprises de

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tailles, les licences des pelotages, avec, sur les faces, des joies d'être dans le coup de feu d'une bataille.

Plus joyeux encore el plus actif était le patron : patron Sourire, un gros homme rouge aux yeux clignotants et rapetisses par l'immuable sourire qui plissait de la bouche au front la peau flasque de son visage bouffi ; un malin, dont ce sourire, spirituel ou béte au gré d*un chacun, avait fait la fortune. Il serrait des mains, tapotait amicalement des dos, se laissait laper sur le ventre, offrait des bocks, acceptait de tremper ses lèvres dans un cassis, saluait chaque vadrouilleur par son nom comme un général populaire, surveillait le service, apaisait les querelles, venait apporter son indulgence après les fâcheries du gérant et, à tous et à tout, aux réclamations comme aux félicitations, aux insultes comme aux blagues, imperturbablement, souriait.

Seul, dans cette Sambre-et-MeusCy le gérant, le père Beôoît, un»ancien sergent cloué là par les cent sous dont il faisait vivre sa femme et son fils, était triste. Sévère par consigne, par suite d'un calcul de Sourire qui, pour maintenir Tordre sans se dépopulariser, forçait le pauvre homme à proférer contre les perturbateurs des menaces d'expulsion qu'il se réservait de réduire à néant lui-même, le père Benoît, représentant de l'autorité par ses sévérités et

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de raustérîté par le rigide de ses traits de irîeux soldat, était la bête noire de la vadrouille. Une ignoble scie:

Oh ! maman, ne pleurez pas tiihti

avait été faite spécialement contre lui. Était-il indulgent, on la fredonnait en sourdine ; était-il sévère, on la chantait tout haut ; se fâchait-il, toute la brasserie la braillait furieusement. C'était, de huit heures du soir à deux heures du matin, une provocation perpétuelle, un amusement dont on ne se lassait pas, un supplice de pion, avec cette agejravation de cruauté que ceux qui s'en régalaient n'étaient plus des enfants. On voyait souvent le pauvre homme grincer des dents, fermer convulsivement les poings, parfois môme lever la main, quand son vieux cœur vaillant de militaire se surprenait à bouillonner, mais pour l'abaisser aussitôt, dans un soupir grogné^ ses entrailles de père lui remuant au ventre. A plusieurs reprises, il avait voulu s'en aller, rendre sa serviette ; mais Sourire, qui tenait à lui pour ses bons services et surtout pour la popularité de la scie, une des attractions de la Sambre-et-Meiise, le retenait, le cajolait, le gourmandait, lui parlait raison et lui criait, en guise d'argument suprême :

— Mais enfin I qu'est-ce que ça peut vous fiche qu'on vous appelle cochon ?

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Tout à coup, le père Benoît ayant donné le signal de la retraite en aveuglant un bec de gaz, du tumulte, comme si la vadrouille eût reçu un gnon dans l'œil, s'éleva une clameur stridente, âpre, coléreuse. Il fallait donc quitter la lumière, le bruit, la chaude atmosphère de joie ! il fallait, à travers les rues noires, les brumes froides de cette nuit d'hiver, regagner sa chambre attristante et sans feu ! il fallait, * entre les draps glacés, mettre sa cuite en suaire ! il fallaitsurtout se retrouver seul avec le vide de soimême ou, au pis-aller, avec le vide d'une grue, rentrer chez soi et en soi dans le mauvais accueil du logis déserté et de la conscience réveillée en sursaut! Et il le fallait. Les garçons descendaient les fermetures ; les becs de gaz s'éteignaient un à un ; les filles se faisaient hâtivement régler ; le gérant, de sa voix sévère de soldat, criait monotonement : « On ferme, messieurs ! on ferme ! » Alors, le temps jugé précieux et les regrets inutiles, entre vadrouilleuses et vadrouilleurs, des dialogues pratiques, en un argot aux concisions cornéliennes, s'échangeaient.

— La cote, la cote ! cocotes I criait un ivrogne dans une charge de book-maker.

— Un louis.

— Un louis 1 Va donc, morue !

— Morue ! avec des bosses comme ça ! répliquait la gadoue, élalant par un cambrement de reins ses mamelles énormes.

— Chameau, alors !

— Charlotte ! hurlait un client à une fille de salle. Et ton ballon?

— Ohl j'en ai assez.

— Tant pis ! Bois ou je ne paie pas.

— Sourire, hélait un autre ! Sourire 1 comprendstu qu'Élisa me fasse payer une soupe qu*elle n'a pas prise ?

— Je ne me mêle que des affaires des clients de passage.

— Mais elle me vole !

— Et tu le fâcherais si je l'en empochais, vieux ' farceur I Elles ne volent que leurs amis. C'est un privilège.

— Mince de privilège, alors.

Un miche, qui sortait, une femme au bras, et auquel une jalouse soufflait une médisance sur sa compagne, répondait :

— Et moi donc !.... Puis, ce n'est ni sa faute ni la mienne si l'Amérique ne nous a rendu la civilisation que par à peu près.

« — Qui m'amène ? faisait un pochard à un groupe de vadrouilleuses.

— Moi, répondait Tune en montrant ses mains gantées, j'ai la gale, je crains.

— Alors, c'est Saint-Louis qu'il te faut ! Trop cher pour moi.... Et toi, Criquetle?

— As-tu de l'os, au moins?

— Pas sûr.

— Alors, rien à gratter. Pas de galette, pas de Criquette !

— Hé, Charles ! demandait une vieille garde, tu m'accompagnes ?

— Non, pas ce soir.

— La cause....?

— La cause? Vous demandez la cause , dit Hamlet . . . .

— A sec ?

— Comme le Pérou.

— Qu'est-ce que ça fait? de vieilles connaissances comme nous....

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Et, ce disant, elle s'éloignait, lentement, comme à regret, retournée à demi ; puis, *de la porte, au moment de la franchir, reprenait :

— Ainsi, tu ne veux pas? Tu sais pourtant bien que ça ne fait rien, entre nous

— Tu vois bien que si, vieille. . . . I

Cependant, pour calmer la tempête de regrets que soulevait la retraite forcée. Sourire sortait toutes ses roublardises, pelotait les vanités de fea plus fine patte de velours, courtisait les sympathies imbéciles, prodiguait les lieux communs de sa bonhomie. Et, dans la discussion des comptes, dans l'engueulement des marchandages, dans le brouhaha des interpellations, dans le tohu-bohu de la sortie, on l'entendait crier, avec sa voix enrouée et voilée de vieil eunuque :

— Allons, mes enfants ! C'estPheure. Que voulezvous que j'y fasse ? C'est le règlement. Je ne l'ai pas fait, le règlement. Voyons, veux-tu me faire fermer? J'ai déjà pincé une amende. Et, vous savez, à la troisième.... Je sais bien que c'est vexant. Faites-le pour

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moi ! Est-ce que je ne suis pas gentil ? Soyez-le ! Si je pouvais, pardi.... I Allons, soyez raisonnables! A demain, les enfants, à demain !

Et il allait de table en table, de groupe en groupe, toujours souriant, plus que jamais cajoleur, entraînant peu à peu son monde, le poussant dehors par le boulevard et la rue, radieux de voir cette difficile évacuation menée à bien, sans un froissement.

Seul, dans le fond de la brasserie, un groupe, au milieu duquel pérorait un jeune homme de beauté rayonnante et conquérante, tenait bon. Plusieurs fois entamé par le gérant, il avait toujours résisté, pareil à un carré de braves ; et, serré autour de l'orateur comme autour d'un porte-drapeau, il le défendait contre toute approche gênante, contre toute intervention irrévérencieuse. Cependant, Sourire, en se faufilant sans bruit jusqu'auprès du harangueur, put lui faire doucereusement, pendant une pause d'éloquence:

— Voyons, Tralala, tu n'es pas raisonnable !

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— Encore un bock, messieurs 1 et j'ai fini, susurra Torateur avec Taccent sucré, avec le geste rond, avec la physionomie satisfaite et béate d'un professeur de Sorbonne.

— Eh bien, mademoiselle Esther I et votre caisse ? cria coléreusement le père Benoît à une colosse brune, en arrêt d'admiration devant Tralala.

• — On la rend, mon Dieu, on la rend !

Et, s'asseyant au coin d'une table, devant un plateau, Esther se mit à compter ses jetons et sa monnaie, en disposant le tout par rangées distinctes.

Le bock lampe, d'une voix claironnante cette fois, l'orateur reprit :

— Le Boul' Mich', ce que c'est T Tenez, en un coup, c'est la réduction Collas du Boulevard. C'est le carrefour des cent routes et des mille ornières qui mènent à la bourgeoisie ou à la bohème, à la science ou au savoir-faire, à la considération ou à la gloire, à l'art ou au (jpmmerce, à Bicètre ou à l'Académie, à la presqu'île Ducos ou au Sénat, au Panthéon ou à la Morgue. C'est la limite extrême entre la province et Paris. C'est Montmartre au quartier latin. C'est le cancan moderne dansé sur le sarcophage antique, et en toc. C'est Balzac enfonçant Cicéron. C'est Spencer en taillant un à Aristote. Le Boul' Mich',

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c'est ]a brasserie pour forum, les feuilles de chou pour organe^ les bocks pour verres d'eau sucrée, les vers pour littérature. Le Boul* Hich\ c'est Télape entre la jobarderie et la roublardise ; entre la fille que l'on relève et celle que l'on exploite; entre l'opinion pour laquelle on meurt et celles dont Ton vit. Le BouF Mich', c'est le crépuscule des illusions et l'aube des désenchantements. C'est Fheure où l'on n'est plus enfant sans qu'on soit homme ; où Ton n'est plus idéalement bon sans qu'on soit effectivement mauvais. C'est le doute sur tout avec un reste d'habitude de gober tout. Le Boul' Mich\ parbleu ! c'est vous et moi. C'est Rossignol à la recherche d'une opinion révolutionnaire. C'est Lestapy en quête d'un amour de femme. C'est Doumerc à Taffûi d'un collaborateur. C'est Prochot à la piste d'un financier. C'est Tatave criant à la concierge du temple de la gloire : « Cordon, s'il vous plaît ! » C'est Esther guignant un Jésus dans le tas d'ivrognes qu'elle sert. Le Boul' Mich', c'est l'étudiant qui n'étudie pas encore ou qui n'étudie plus. C'est l'avocat sans causes, le médecin sans malades, le dramaturge sans théâtre, le reporter qui veut devenir journaliste. C'est le gommeux assez riche pour entretenir une femme et trop peu pour entretenir un cheval. C'est la grue en train de monter boulevard

Malesherbes ou de descendre boulevard Sébastopol. C'est le jeune homme qui sera grand homme ou prudhorame un jour. Le BouF Mich', c'est le début, le tâtonnement, l'apprentissage. C'est le tâtemenldu pouls de la vie moderne. C'est l'école des mousses des navigateurs de l'océan parisien. Le Boul^ Mich'......

— Ah ça, messieurs ! gronda le père Benoît. .

— C'est, continua Tralala, la débauche à la mamelle que sa nourrice envoie coucher à deux heures du mathx. C'est....

— C'est ça I Au dodo, les mioches ! fit Sourire, prenant Tralala par le bras et arrêtant du coup, avec la liberté de son geste, l'effusion de son éloquence.

Tralala conquis, désarmé, pour ainsi dire, le groupe, comme une armée sans chef, se rompit. Mais il fallut pour le décider à la retraite la fugue hontifiée dequelques gadoues, restées là dans l'espoir d'un caprice du beau vadrouilleur et qui s'éclipsèrent en entendant dire à Esther :

— Tu m'attends dehors, mon Tralala.

— Par le boulevard, messieurs ! avertit le gérant. La porte de la rue est fermée.

Un moment, la retraite fut arrêtée par une bande qui, trompant la vigilance des garçons de garde à l'entrée, se précipitait dans la brasserie, et, dans la

joie de sa maraude, criait sur des tons triomphaux :

— Des bocks, Sourire I des bocks !

— Impossible, mes amis. Absolument. Je suis désolé....

— : Pleure, que nous buvions au moins les larmes !

— Sortez, messieurs ! Je vous en supplie ! gémit Sourire. Voyez, il' est deux heures passées.

Tous les moyens de lanterner épuisés, tous les espoirs de boire éteints, les vadrouilleurs, du pas museur des écoliers rentrant en boîte, durent se résigner à sortir, et, ce qiji était bien la symbolisation de leur affalement, comme la blague méchante des choses, par une porte basse ménagée dans la fermeture tombée.

Une fois tous dehors, Sourire, mû par une sollicitude suprême, passa la tète par le portillon et, les jaçabes ployées, le cul rasant le sol, la gueule en l'air, dans une pose de crapaud de gargouille, leur cria :

— Au revoir, les enfants ! A demain !

Maintenant, dans la brasserie apaisée, et juste

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au-dessus du comptoir, un seul bec, évoquant l'œil du maître, flambait. La patronne, une boulotte que les amateurs, d'antithèses appelaient sans autre raison maman Grimace, écrasant sur un long registre les rondeurs molles de ses mamelles, réglait les comptes avec les filles de salle qui faisaient queue, un plateau à la main. Celles dont les caisses étaient rendues quittaient, d'un geste hâté, leurs tabliers blancs, le jetaient, avec une affectation de dégoût, dans un tas de linges sales, couraient chercher leurs frusques et revenaient s'attifer devant Tun des coins de glace laissés libres par la carrure de la patronne.

— Eh bien, avance-t-on? demanda Sourire, les vadrouiljeurs congédiés.

— Oui, fit sa femme. — 'A votre tour, Charlotte. Tous avez reçu?

— Cent francs de jetons. Une fois, soixante ; une fois, quarante.

— 11 vous en reste ?

— Pour treize francs quarante, que voici... Est-ce ça?

— Oui c'est ça, c'est juste, fit la patronne, son

registre consulté Ah! vous avez trois francs

d'amende.

— Pour?

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— Pour vous être absentée deux heures, vous le savez bien.

— Et un franc cinquante de dîner, ça fait quatre francs cinquante (jne je vous dois?

— C'est cela même.

— Je m'en fiche un peu, glissa Charlotte à sa voisine. J'ai fait vingt-deux balles.

— Moi, que douze. C'est dégoûtant.

— Qui est de sortie demain?

— Moi ! cria Esther.

— Et de onze heures ?

— Mademoiselle Élisa, fit le gérant.

— Toujours, alors !

— Mais c'est votre tour. Et soyez exacte !

— Ou l'amende, pas? 11 est d'un aimable, ce père Benoît!

— Si vous disiez un peu monsieur Benoît ! Est-ce que je dis la filje Ëlisa, moi ?

Le boulevard Saint-Michel, assoupi de une à deux heures, reprenait vie un moment. Des vadrouilles obstinées, dans leur tournée des tartines et des laits encore ouverts, le sillonnaient en braillant ; puis, k

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la vue des sergots, coupaient brusquement leurs scies dans une désharraonie de couacs pareille à celle d'un orgue alors qu'un passant jette un sou. Des eneartées, suivies déjeunes hommes louches en vestons, ratatinés par le froid, le balayaient, ramassant les pochards comme des ordures. Des couples, pelotonnés, passaient, rapides, pressés de rentrer. Des filles de brasseries, une sacoche à la main, gagnaient discrètement, dans un trottinement de souris, des 'domiciles d'amoureux. Des garçons, le pas étouffé par leurs chaussons, glissaient silencieusement le long des murs comme de fantastiques automates.

Devant la Sambre-et-Meiise^ les amants des filles de salle et leurs amis, la tête engoncée dans les cols relevés de leurs pardessus, les mains dans les poches, battant des pieds, marbraient de longues ombres chinoises la coulée grise de l'asphalte. Des raccrocheuses, dans leur va-et-vient, les accostaient, leur lançaient des propositions sales, tâchaient de faire sourdre leurs désirs par des promesses de plaisirs raffinés et, quand besoin était, par des attouchements licencieux. Quelques-uns, faciles à allumer, se laissaient tenter, prendre le bras, emporter farouchement ainsi que des proies. La plupart babillaient, flanellaient, se faisaient peloter jusqu'à ce que la

gadoue les invitât carrément à la suivre, puis, sur leur refus, les engueulât vertement. EnQn, certains, ceux qui attendaient leurs maîtresses^ se dérobaient aux propositions. L'un deux, très épris de Charlotte, allait même jusqu'à se fâcher contre l'invite matérielle d'une encartée qui, cyniquement, lui criait : — Eh ! va donc, eh ! feuille de vigne !

Tout à coup, une pierreuse en cheveux, un fichu bleu croisé sur les seins, s'abattit, dans un épuisement de biche forcée, sur la poitrine de Tralala, en faisant d'une voix suffoquée :

— Ton bras ! Je m'appelle Floflo, Florence ! Ta maîtresse !

— C'est que j'en ai déjà une ce soir.

— Messieurs I reprit-elle, rapprochez-vous ! Cachez-moi ! je vous en prie ! On me suit î II m'a dénoncée !

— Maintenant, dit Tralala, quand ses camarades eurent improvisé autour de la grue pourchassée comme un nid protecteur, si nous nous entendions sur II et sur On ? Il, ce n'est pas Victor Hugo ?

— Pour sûr, non ! C'est Chariot, mon homme.

— Bien. Et On?

— : On, c'est les moeurs^ tiens !.... Ah ! mon Dieu! mon Dieu ! les voici !

A ce moment, deux hommes, un gros court et un maigrîot flasque, en melons crasseux, des foulards blanchâtres flottant lâche autour du cou, atteignaient le groupe, et, d'un regard louche, le sondaient. • — Elle est là, dit tout bas le maigriot.

— Pardon, messieurs ! fit l'autre en s'arrêtant ; et tendant un carton vert : Voyez cette carte...

— Si c'est une contremarque, il est bien tard, remarqua Tralala.

— Ce n'est pas une contremarque. Voyez plutôt.

— Si c'est une carte transparente, il fait bien noir, reprit le vadrouilleur.

. — C'est une carte d'agent des mœurs.

— Ah ! très bien. Mais je vous remercie. Je pose des lapins quelquefois, je n'en impose jamais.

— Quand vous aurez assez plaisanlé, vous nous permettrez de faire notre service et d'emmener cette femme.

— Floflo ! ma maîtresse 1 par exemple !

— Ce n'est pas votre maîtresse.

— C'est presque un démenti, ça !

— Au nom de la loi, nous vous sommons de nous livrer cette fille.

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— Au nom de notre bon plaisir, nous nous y refusons.

— Ah ! prenez garde !

— A quoi, s'il vous plaît ?

— Mais d'abord aux sergents de ville qui

— Arriveront trop tard. — Tiens, Tatave I pour •onvaincre ces messieurs, emmène-la.... A propos, tu déjeunes chez moi demain, et la petite, si elle veut. — Suis mon ami, Floflo. Et ne crains rien !.... Allons ! vite, filez !

Et tandis que la grue, effarée, se laissait entraîner par Tatave, Tralala, campé devant les agents, la canne levée, reprit :

— Maintenant, passez, si vous l'osez !

— Yous aurez de nos nouvelles, monsieur ! fit le gros. Nous nous retrouverons !

— Et tâchez que ce ne soit pas dans un coin !

— Savez-vous ce que vous faites ? insinua le maigriot après un silence, vous favorisez la prostilution^ tout simplement.

— Quand cela serait, répliqua l'un des témoins, ce serait moins sale. que ce que vous favorisez, vous !

— Vous nous insultez, monsieur I

— Allons donc ! C'est sur la dénonciation de son dos que vous TarrèLiez.

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— Ce ne sont point vos affaires !

—7 A quoi bon discuter, Lestapy ? dit Tralala. Ces messieurs voient parfaitement que nous avons le droit pour nous.

Et, d'un signe de tête, il montra sa canne, toujours men£fl;amment levée.

— Tu peux les lâcher, fit au vadrouilleur Tun de ses amis. La petite doit être en sûreté.

— Messieurs, déclara Tralala en abaissant sa canne, je ne vous retiens plus.

— Mais nous, nous vous retenons ! grommela le maigriot.

Une huée, lâche, de la foule, jusqu'alors hésitante, salua la retraite penaude des agents.

— Que je t'embrasse, mon Tralala ! s'écria Esther, sortie à temps de la Sambre-et-Meuse pour assister à la fin de la scène.

— Un ban pour Tralala, le "chevalier des dames ! dit quelqu'un.

— On va au lait ! proposa un autre, après que la foule eut réglementairement battu un triple ban.

— Sans a, corrigea Esther. Pas, mon beau Don Quichotte?

— Comme il te plaira, ma Rossinante.

— 3on ! Tralala qui se laisse mener par les femmes I

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Juste, comme se dispersait la foule, les sergents de ville, qui, faits aux désordres de ces heures, étaient venus vers le boucan à leur pas, proportionnellement ausi lent que le trot des chevaux de fiacre, arrivaient pour demander :

— Voyons ! voyons ! qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ?

La stature haute, les épaules larges, la taille ronde et souple, les reins incurvés, les fesses saillantes, Tralala mêlait les vigueurs d'athlète et les grâces d'éphèbe. Sa tête, qui rappelait, avec plus de rayonnement et de douceur, celle de l'empereur Caracalla, avait les fortes proportions, l'envahissement chevelu du front et des tempes, l'épanouissement floral des lèvres, l'adorable nez camus des têtes enfantines ; et jusqu'à la confusion des teintes du jeune âge par le bronze clair de la peau et Tébène fauve de la chevelure. Tout son être, ainsi fait d'amalgames exquis, d'éléments multiples admirablement fondus qui semblaient l'idéal produit des amours d'un Hercule brun et d'une Vénus blonde, indiquait, révélait presque l'origine rare de ce bâtard d'aventurier biterrois et de grande dame russe. La

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coupe de sa barbe taillée en pointe et cejle de ses vestons de tricot, collants ainsi que des pourpoints, complexaient encore ses hétérogénéités de nature, lui donnaient l'apparence étrange d'un ligueur de la gomme. En dernière analyse, la marque suprême des individualités supérieures s'affirmait, dominait toutes les autres impressions, le montrait très homme et un peu femme.

De lignes et de couleur, de traits et d'expression, des pieds à la tête et des cheveux aux ongles, parfaite était sa beauté: non pas seulement un type exquis de plastique morderne, mais, selon l'admirable expression de Stendhal x< une promesse de bonheur )),ou plutôt, et pour être tout à fait précis, de volupté. Si, par suite de ses théories contre l'amour idéalisé, de ses goûts de plaisir facile, de ses mœurs de pacha, de ses impartialités de coq, peu de femmes l'aimaient, si, même, certaines le haïssaient, toutes, absolument toutes, âprement^ le voulaient.

Son esprit, la correspondance exacte de son corps, était un autre foyer non moins radieux, non moins réchauffant, et dont il gaspillait les flammes avec la même insouciance des conventions vulgaires. Tenant la gloire en aussi mince estime que l'amour, il ne visait pas plus à dompter les foules que les femmes ;

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et, s'il iaisait résonner les brasseries des tonilrûments de son éloquence comme les alcôves des pétarades de ses baisers, c'était tout simplement parce qu'il en avait de trop, par hygiène. Pas une pensée d'ambition ou de vertu ne s'y mêlait.

Cependant, dans une certaine mesure, sa prédication d'amateur des« idées scientifiques modernes aboutissait à un apostolat effectif, et, sans effort aucun, par un simple effet de nature au vol fécondant des bourdons comparable, sa parole semait, dans les jeunes cerveaux ouverts aux curiosités, les germes des opinions de l'avenir. Seulement, le retentissement qu'une grande tribune donne à l'éloquence, l'autorité que prête l'acclamation d'un auditoire, la consécration parle succès et parla popularité, tout ce qui fait de la force individuelle de Torateur la force sociale du tribun, tout cela lui manquait et devait, à son opinion, lui manquer toujours. Il se prétendait, en effet, un raté, c'est-à-dire un malchanceux dont les facultés ne trouvent pas à se développer dans un milieu donné. Cela, pour deux raisons : d'abord, parce qu'il était un homme d'ac-^ tion, un homme à qui les tumultes des places publiques, les hasards des guerres civiles, les surprises des révolutions sont nécessaires pour donner sa mesure ; ensuite et surtout parce que son arme.

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l'éloquence, Toratorerie, ne devait pas trouver d'emploi dans noire monde moderne, à une époque de parlementarisme et de journalisme^ après Timprimerie et le télégraphe, sous un ciel du Nord, dans TAthènes qu'est Paris. La fortune de tel avocat célèbre, loin de Témouvoir, venait à l'appui de son dire. Que d'autres, aussi bons mimes, penseurs autrement profonds, orateurs plus littéraires, tribuns plus fougueux, politiques plus sagaces, hommes bien supérieurs, étaient restés dans la pénombre de la considération alors que celui-là, sur le tremplin de la popularité, sautait à l'horizon de la gloire ! Et cette apparente anomalie, pourquoi? parce que celui-là seul avait eu l'esprit d'intrigue, le génie de la politique de coterie, la science des raanoipfvles de ^ coulisses, et aussi la banalité d'ambition vouî|te. Très volontiers. Tralala se comparait à un Guillaume Tell habile à tirer de l'arc à une époque oîi les chassepots font merveille. Une autre cause de son impuissance tribunitienne venait de la précocité de ses opinions progressives. Il ne se rencontrait qu'avec l'élite dont le bons sens est le sens commun des générations à venir. Quant à marcher au pas de la foule pour la vanité de la conduire, quant à embourgeoiser son génie pour la gloriole de commander à des prudhommes, son naïf et superbe orgueil ne

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lui permettait même pas d'y songer. Ainsi, jugeant, non sans quelques raisons, n'avoir rien à faire dans le siècle où il vivait, il ne cherchait à y faire quoi que ce fût, hormis ses caprices. Ne pouvant pas être un Mirabeau de peuple et ne voulant pas être un Ferdinand Lassalle, il se contentait d'être un joyeux vivant, un bon garçon, un dandy hilare, l'homme de son surnom : Tralala.

Son existence n'en était pas moins fort intelligemment remplie. L'escrime, le tir, le chausson, la boxe, l'équitation, le canotage, la lutte, la gymnastique, lui étaient des exercices familiers qui enlretenaient et développaient sa vigueur physique. Non moins soucieux de sa santé intellectuelle, il s'arrangeait, dans les apaisements des vadrouilles, pour lire énormément, lisant durant ses repas, ses ballades, aux goguenots, au lit en se couchant, au café tout le temps qu'il ne causait pas. Et combien supérieurement, de par l'application généralisée des principes formulés dans la préface des Jeunes-France: les chefs-d'œuvre en entier ; des autres livres, les chapitres bien venus, les passages réussis, les pages saillantes ; de beaucoup, rien que les préfaces ; de quelques-uns, à peine la table et le titre. Deux comptes rendus lui suffisaient pour avoir une idée juste de la valeur et du succès d'une pièce de théâ-

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tre. En une demi-heure, il dépouillait vingt journaux, du premier Paris aux annonces, et par un procédé bien simple : en ne relisant jamais le même article dans deux feuilles différentes.

Le corps et l'esprit ainsi régulièrement exercés, c'était presque impunément qu'il pouvait pérorer des heures, vider des tonneaux, aller et venir des lèvres des bouteilles aux lèvres des filles, brûler sa vie par tous les bouts, comme un soleil; et ne s'en gardait pas.

Tralala habitait, place de la Sorbonne, une maison bourgeoise dont la concierge, madame Bianchon, sous-louait, meublés, quelques petits appartements. Celui de Tralala, composé de deux pièces, en dépit du goût économique de portière qui avait présidé à l'ameublement, n'était point banal et témoignait de l'exubérance de celui qui Thabitait par le mouvement, la furie des décors de bataille de Salvator Rosa. Dans la chambre, des peignes et des épingles à cheveux, des tire-boutons et des tire-bottes, des citrons et des savons de toilette, des flacons d'essences et des carafons de cognac, erraient un peu par-

tout ; sur les dossiers des chaises et des fauteuils s'étalaient des vestons^ pendaient des culottes ; aux coins des glaces, pareils à de minuscules tours penchées, luisaient des chapeaux de soie ; sur la table de nuit montaient deux piles de livres à dos bigarrés avec dessus tout ce qu'il fallait pour fumer; dans un coin était roulé le tapis qui, étendu, alors que Tralala était au lit, le gênait pour cracher. Le salon, plus encombré, offrait un désordre pire. Les meubles, sans place fixe, se heurlaient, coupaient le passage, donnaient l'idée d'une ébauche de barricade. Le piano était un buffet, la bibliothèque un cellier, le secrétaire un bureau de tabac. Sur la tapisserie pourpre el or, éraflée et tachée en cent endroits, sortaient des masques et des plastrons d'escrime, étincelaient des trophées d'armes, luisaient doucement, dans l'ébène des culottages, des râteliers de pipes. Du plafond, descendaient des lanternes vénitiennes, des ombrelles japonaises, des bonshommes en pain d'épice, des polichinelles multicolores, tous les achats du raccroc des vadrouilles. Dans un coin de la cheminée béait une grande caisse à charbon ; dan§ l'autre se déroulait harmoniquement toute une théorie d'haltères. Sur le tapis constellé de crachoirs, quelques assiettes oubliées faisaient de tout déplacement une caricature de la danse des œufs.

30 LE boul' migh'

Tandis que madame Bîanchon desservait la table, dans le désordre et l'encombrement de ce salon, semblable à un magasin de brisure, dans les voiles flottants de la fumée des cigares et des cigarettes, dans le rougeoiment réverbéré de Tâtre, Tralala couché sur un divan, Ksther écroulée à ses pieds, le contemplant placide comme une vache en sieste, Tatave assis dans un fauteuil, Floflosur ses genoux, digéraient, silencieux.

— Tu as beau t'en défendre, tu as commis une bonne action hier soir, fit Esther quand madame Bianchon, le café versé, se fut retirée discrètement.

-^ J'ai joué un mauvais tour à ce pauvre Tatave, voilà tout, répondit Tralala.

— Pourquoi? Elle est très jolie, la petite.

— Heu, heu !

— Comment, heu, heu ? Regarde-la donc !

— Pourquoi faire? A cette heure-ci, à une heure de l'après-midi, toutes les femmes sont laides, de même qu'à une heure du matin elles sont toutes délicieuses. Affamé, le lion fait cas ; repu, fi.

LE ^OUL' MICH' Si

— Oh I le matérialiste ! Tathée ! le. . .

— Voyons, Esther, tu ne vas pas profiter de ça pour nous démontrer l'existence de Dieu.

— Pourquoi non ?

— Après ça, c'est original : l'existence de Dieu prouvée par les filles.

— Voilà : de la blague, de la charge toujours I fit Esther en se relevant. Veux-tu discuter une fois sérieusement, oui ou non ?

— Non.

— Alors ne touche pas à ça.

— A ça, Esther? et le style noble? — tiens, ma fille, pour te parler franchement, eh bien ! dans la position horizontale, tu ne manques pas de sens, mais dans la verticale, aie, i aie, i aie ! C'est vraiment malheureux que, dès que tu t'habilles, tu te fardes

— Moi ! protesta Esther

— Que la chemise te voile d'innocence, que le corset te cuirasse d'idéal...

— Oh... assez ! tiens I !...:.!

— Ne faites pas attention ! Elle n'a pas été élevée aux Oiseaux, quoique grue.

— En quoi m'as-tu joué un mauvais tour?

demanda Tatave pour détourner la conversation.

32 LE boul' migh'

— En ceci : que la petite va te la faire à la colle. Pas, Floflo?

— Mais je ne le force pas.

— Si tu le persuades, c'est la même chose.

— Eh bien, quand il serait aimé 1 fit Eslher. Oîi serait le mal?

— Est-ce que vous Taimez, lui, madame? demanda Floflo en montrant Tralala.

— Oh non ! Dieu m'en préserve !

— Esther, elle n'aime que les âmes, que les esprits, que les apôtres, que les poètes, que les semeurs d'idéal, que les fabricants de progrès. Mais, j'y songe. Tu as fait un sonnet là-de.ssus, Tatave. Rends-le.

— Le tercet seulement. Les quatrains sont ratés, mal rimes :

Esther, exaltant l'àme et matant Tanimal, A fait vœu de n'aimer, fût-il paralytique, Que Tapôtro qui doit nous délivrer du mal ;

Et voilà qu'en dépit de son rêve mystique,

C'est Tralala (|u*elle aime, un beau mâle, un sceptique!

C'est absurde et, partant, d'une femme normal.

— Méchant, va ! fit, dans une moue adorable, Floflo.

— Mais non, je ne l'aime pas! dit Eslher. Seulement, voilà, je le préfère. •

LE boul' migh' 33

— Ici, Esther ! commanda Tralala, que je t'embrasse, pour le mot

—r Alors, vous craignez que je ne sois une gêne pour Octave ? reprit Floflo.

— Dame, ouï ! Après ça, si tu n'y mets pas d'exaltation ; si tu te contentes de le voir une ou deux fois par semaine ; si, le reste du temps, tu turbines..,

— Mais ne puis-je vivre avec lui et travailler honnêtement?

— Voilà ! c'est que ça ne rapporte pas assez, l'honnêteté. Puis, il s'agit de s'entendre ; et il n'y a pas de sot métier, dit un proverbe. Pour ma part, je n'en connais pas de plus utile, de plus immédiatement humanitaire que celui que tu pourrais faire. Si c'est beau d'aimer un homme, c'est plus beau de les aimer tous. La courtisane a un.... cœur d'apôtre.

— Tiens, Tralala ! s'écria Esther indignée, tu es tout purement infect, à ce moment-ci ! Que tu débites de ces ignominies à la Sambre-et-Meme, devant des vieilles grues comme moi, passe encore ! Mais que tu pousses cette pauvre enfant au vice, que tu la dissuades de se relever, que tu la rejettes dans la boue de la rue...

— Pardon, pardon ! je l'élève à l'apostolat.

34 LE boul' migh'

-r- Un propre apostolat, la gruanderie !

— Dame, c'est souvent pénible, mais c'est toujours utile. Et, même, quand on a la vocation, c'est utile dulcL Enfin, si elle n^a pas la vocation, soit! Mais alors, gare à Tatave ! S'il sacrifie à la femme, adieu l'art ! L'amour est le casse-noisettes du génie, n'en déplaise aux rengaines. Quand un pur sang devient étalon, il dit adieu aux triomphes d'Epsom et Longchamps. Écoute ceci, Tatave : si tu as la prétention d'assigner à ta vie un noble but , à tes facultés une belle œuvre, il te faut sacrifier toute la partie basse de ton individu, le cœur y compris. Choisis donc entre la muse et la grue, Polymnie et Floflo...

— Dirait-on pas que je vais Tabrutir ?

— Mais si, ma petite, on le dirait. Et on le dira.

— Et quand tu m'abrutirais ! fit Tatave en baisant Floflo sur les yeux.

— Au fait ! conclut Tralala.

A quinze ans, Octave Salvy, tombé amoureux de la fille, mariée et mûre, de son correspondant au lycée de Toulouse, s'était mis à versifier en français, et, du

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coup, aussi heureusement qu'en latin. Deux ans plus tar^ rimitalion de Virgile lui ayant valu un accessit de versification latine au concours général et celle de Lamartine Tamarante des jeux Floraux, ce double triomphe le forçait presque, quand il venait à Paris comme étudiant, à faire, en même temps que son droit, sa poésie. Après s'être mis au courant des procédés prosodiques des Parnassiens, il débutait avec succès aux Imberbes^ dans les feuilles de chpu du Boul'Mich' et dans quelques petites revues littéraires. Ainsi encouragé, il allait sonner aux portes des poètes qu'il imitait et en était sympathiquement accueilli. Quand il avait la matière d'un volume, il faisait éditer chez Leprînce ses Herbes folles dont quelques-uns de ses maîtres parlaient avec éloges dans leurs feuilletons. Ce début ayant coïncidé avec sa réception à la licence, il devait se demander s'il continuerait son droit ou s'il se destinerait définitivement à la littérature: et, après quelques hésitations, il s'arrêtait à ce dernier parti. Malheureusement, la véritable vocation littéraire, celle qui exige qu'on vive dans le souci, dans la préoccupation incessante de Fœuvre, qu'on renonce aux glorioles vulgaires comme aux joies faciles pour se vouer au culte austère et souvent rebutant de l'art, lui manquait. La force de travail qui suffit à

faire un journaliste ou un feuilletoniste \ivant de sa plume, Ténergie, la modestie et la ténacité qui font l'homme de lettres lui manquaient non moins. Pour arriver h une situation lucrative, il eût fallu qu'il se remît en apprentissage, qu'il devînt prosateur au prix d'efforts pour le moins doubles de ceux, déjà lassanls, développés pour devenir prosodien ; il eût, en outre, fallu qu'il complétât son instruction, arrêtée à son baccalauréat, qu'il acquît des idées générales, qu'il cherchât des opinions. Et tout ce long et rude labeur l'effrayait. Il affectait bien, pour se donner le change, de tenir la prose pour une forme inférieure, le journalisme pour une basse carrière, le roman pour une vulgaire mine à copie. Mais, au fond, il se sentait incapable de pondre un article présentable, de lorcher proprement une nouvelle, et ne pouvait se résigner à acquérir l'éducation générale nécessaire. D'ailleurs, il s'effrayait du labeur auquel il se condamnait en cas de réussite, le journalisme ou le feuilleton à perpétuité ne lui paraissant pas, avec raison, des meules très agréables à tourner. Restait le coup de foudre de son génie délonant en pleine Comédie-Française, devant une assemblée de gloires. Mais, jamais, il n'avait pu venir à bout de la première scène d'un drame en vers commencé depuis Irois ans. Cependant, il ne renon-

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çait pas définitivement au théâtre, se disant, une gasconnade hypocrite dont sa suffisance le faisait dupe, que ce qui Tempéchait d'aboutir, c'était la crainte de n'être pas lu, la certitude de n'être pas reçu, l'inutilité de l'effort dans la situation oîi il se trouvait. Alors, après une longue flâne, il reveïiait aux vers et préparait un second volume à titre tapageur; Les Zigzags d ivrogne, qui, peut-être, il ne Tespérait que très vaguement, ferait venir un directeur frapper à sa porte. En réalité, il était à une de ces périodes où les ambitions ne battent plus que d'une aile dans la tête, où Ton est blasé de la soûlerie des espoirs fous, où les médiocres se résignent hypocritement à la médiocrité, oi^ Ton se console de ses insuccès avec les insuccès d'autrui, où les impuissants, par une vanité dernière, se disent des ratés.

Même des rêves bourgeois lui venaient ou lui revenaient. Il regrettait presque de ne pas avoir continué son droit, de ne pas s'être fait inscrire au tableau, des avocats, de n'avoir pas commencé un stage d'avoué ou de notaire. Il se surprenait parfois à penser, en souriant devant un miroir à sa jolie figure, que, s'il trouvait l'occasion de se bien marier, eh bien ! tant pis 1 il se marierait I

Durant cette lente tombée de ses vagues espéran-

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ces, devant les ombres de son avenir, il s'abandonnait, attendait : il ne savait trop quoi, tout aussi bien une illumination de génie qui le nimbât d'une gloire, qu'un ordre de sa famille 1 exilant à jamais dans les limbes de la province. Dans cette attente, ses Zig-zags (Tivrogne ne faisaient pas grand chemin. L'inspiration était rare, aussi rare que le travail. D'ailleurs, sur le thème choisi, l'imitation était assez difficile, les modèles n'abondant pas. Tatave, dont une délicatesse distinguée faisait toute l'originalité, n'était, ce maigre lot mis à part, qu'un de ces nombreux talents qui vivotent des miettes des grandes œuvres, qui appuient là oîi les maîtres ont glissé, qui développent ce qu'ils ont indiqué, qui font leur passion d'un de leurs caprices ; parfois, c'est vrai, avec une virtuosité telle qu'on suppose de Taisance à ces parasitismes, qu'on les croit assez riches pour payer leur écot au pique-nique de la gloire. Pourtant, cette piraterie décente, si elle trompe le gros public, n'échappe pas au monde artiste ; Tatave en avait fait l'expérience à ses dépens. Son ancien clan, le clan du Saint-Louis^ composé de débutants désabusés, ironiques et mélancoliques, résignés à la bourgeoisie ou à la bohème, l'avait en effet puni des quelques accès de vanité, des quelques air importants qui l'avaient pris immédiatement après la publica-

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tion des Herbes folles en étiguetant chacune des pièces du volume des mentions: prairie Lamartine, pampa Leconte de Lisle, forêt vierge Hugo, jardin anglais Coppée, serre Banville, terreau Baudelaire, cours Musset, etc. A la suite de cette fumisterie critique, Tatave, sans se fâcher, très décemment, en garçon de tenue, un peu tous les jours, avait même lâché le clan. Mais, voulant dans son nouveau volume faire œuvre personnelle, puiser à même Fivrognerie, il n'avait pas renoncé à la vadrouille et s'était mis à la suite du michelin alors en vue. Tralala.

L'éteignement de ses ambitions lui avait fait descendre comme un froid au cœur, lui avait donné le désir d'un foyer où le réchauffer. L'indifférence de fond des camaraderies, Téloignement des affections de famille, l'effarement d'être seul dans l'immensité de Paris le prédisposaient aussi, ainsi que tous les faibles, à la tentation de l'amour. Joli garçon, les conquêtes ne lui manquaient pas. Mais quoi ! c'étaient des grues qui n'avaient pas le luxe de se payer des passions, qui le gobaient de temps à autre, quand elles avaient le loyer payé et de belles frusques sur le dos. Desbonnes filles, sansdoute, jolies, élégantes, désirables, mais des filles I Avec elles, impossible de pousser l'illusion bien loin. Il eût été honteux de leur livrer tout son cœur, cru ridicule d'idéaliser

leur amour, de leur donner plus qu'il ne recevait, de s'attacher à ces jolis papillons à poudre de riz dont il savait la fatale et prochaine métamorphose. En somme, son idéal bourgeois, qui ne lui aurait pas interdit d'aimer une épouse, ne lui permettait d'aimer qu'une femme toute à lui.

Dans de telles conditions, un collage avec Floflo n'était pas fait pour Teffrayer. Outre que la pierreuse était charmante, elle était neuve, ou à peu près. C'était un fruit picoré des moineaux, sali de quelques bavures de chenilles, mais oîi personne n'avait mordu à même. Cejle-là, au moins, l'aimerait, l'adorerait, l'admirerait, le cajolerait, lui serait dévouée et reconnaissante. Us vivraient, seuls à seuls, dans un coin, loin des soûleries, loin des tumultes, comme des amoureux de roman, dans la douceur d'une tendresse réciproque, dans le charme d'un amour jeune. A celle-là, il pourrait balbutier toutes les niaiseries qu'il avait sur le cœur, tous les lieux communs de la passion qu'il était obligé de contenir avec les grues, par crainte de leurs indiscrétions et de la blague des camarades. Avec Floflo, il pourrait aimer et être aimé comme on aime et comme on est aimé, bêtement.

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xm

Quoique grisée par les sentimentalités des feuilletons, quoique gangrenée par les corruptions de l'atelier, Floflo avait été préservée d'une défloration précoce par la peur des sévérités de sa mère. Mais, à seize ans, quand elle s'était vue grande et jolie fille, elle avait quitté sa famille pour un vague apprenti bijoutier, un j'eune garçon louche qui n'avait pas tardé à vivre de ses grâces. Bien que ce trafic lui fût une corvée répugnante, comme'elle était prévue, et, dans son milieu faubourien, normale, Floflo s'y était vaillamment soumise, jusqu'au jour où le bruit des bonnes affaires qui s'y faisaient décidait son dos vert à venir faire bouillir la marmite au Boul' Mich'. Ce transplantement réveillait en la pierreuse la grisette, en la dépravée des bastringues et de l'atelier la rêveuse romantique des feuilletons et des théâtres de drame. Le Boul' Mich', le quartier latin, c'était la patrie rose des amours, le nid des baisers et des rires ; c'était l'étudiant, le Roméo né des grisettes, l'amoureux rêvé, l'idéal vivant ; c'était l'amour dans la joie et sans la honte, la vie sans tracas et dans le' bien-être, la âatisfaclion de ses rêves de jeune fille

dans rassouvîssement de ses appétits naissants de fille ; c^était le cœur et le ventre pleins, Tamoureux joli et la robe fraîche.

Du coup, elle s*était rebellée, avait carrément refusé le turbin, renversé la marmite et, naïvement, couru le boulevard Saint-Michel à la recherche d'un amoureux. Malheureusement, sa mise éreinlée de rouleuse, les usures de son jersey, les avachissements de ses bottines lui avaient beaucoup nui, et comme elle ne voulait pas s^offrir au premier passant venu sur l'asphalte du Boul' Mich', force lui avait été, pour ne pas crever la faim, d'aller faire le quart aux alentours des Halles. Chariot, aussi dépenaillé qu'elle, avait essayé de l'attendrir, de la raisonner, tenté de la battre, sans aucun résultat. Et c'était alors que, sur le conseil de ses confrères qui s'imposent aux pauvres filles novices par la menace de la police*ou l'a^urance de sa complicité, il l'avait dénoncée aux mœurs.

Floflo avait été tout de suite folle de Tatave, un poète, une sorte d'étudiant supérieur; elle était ravie non seulement de sa beauté, mais de la finesse de sa peau, de la blancheur de ses mains, de la douceur de ses manières, du moelleux de ses caresses, de la politesse de son langage, de l'élégance de sa compagnie, de la distinction de son nom. Octave

était Tamant de ses rêves d'amour, mais plus beau qu'elle ne Tavait imaginé, plus beau que les héros illustrés des livraisons à dix centimes, plus beau que les jeunes premiers du théâtre Beaumarchais, Pour tout dire, son idéal en mieux.

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Tatave avait les formes rondes, les traits réguliers, la physionomie avenante, souriante, banalement heureuse. Même les rougeurs de ses pommettes pareilles à des feuilles de rose, son teint blanc et luisant qu'on' eût dit stuqué, la soie envolée du collier de sa barbe et des ailes de ses moustaches, le regard doux et vague, quasiment mou, de ses grands yeux bleus saillants, son front élevé et poli, sans protubérances ni rides, ses lèvres minces, ses cheveux abondants rejetés en arrière, lui donnaient un peu la tête endiipanchée, bourgeoisement embellie, d'un héros sympathique de musée de cire. A la ville, avec sa redingote serrée à la taille, son chapeau de soie à bords plats et sa chevelure débordante, il rappelait les jeunes amoureux de Tony Johannot, évoquait l'étudiant de 1840.

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Floflo avait la taille fine et ronde, les traits menus, la figure mignonnement grassouillette des jeunes faubouriennes ; et aussi leur crâne caractéristique, énorme et comme enflé, qui semble fait à souhait pour le cancan des caprices, pour le chahut des chimères. Ses cheveux, d'un châtain lustré, peu abondants mais bien répandus, tombaient sur le dos en queue de vache, et sur le front, dont ils cachaient mtelligemiiient la bombure, comme les dents d'un peigne rond. Ses yeux d'un gris bleu, très grands, très mobiles, voilés de longs cils ainsi que de rideaux propices, étaient les réflecteurs nécessaires des multiples fantaisies de sa cervelle inéquilibrée. Par contre, le bas de la face marquait par les dents bien rangées, par les lèvres maigres et serrées, par le menton gras et tant soit peu engaloché, l'entêtement et l'appétit. Pour un observateur, Floflo était l'un des produits les plus réussis de ces filles parisiennes à la fois envolées, capricieuses, entêtées, vaniteuses, goulues, taquinantes; personnelles, toujours à s'admirer dans les glaces, à se tapoter les jupes, à se parfaire la coiffure, à fureter, à questionner, à occuper tout le monde de leur amour-propre, à lanciner leurs amants des coups d'épingles de leurs malices, à leur crever le cœur comme un ventre de joujou. Elle avait dû être de ces gamines qu'on voit

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dans les rues suçant des sucres d'orge avec des airs vicieux, mordant dans une pomme comme dans du fruit défendu ; elle devait devenir de ces sphinges exquises et ignobles, rusées et stupides, changeantes et troubles, d'une invraisemblance et d'une fascination de sirènes.

— Ah ça ! c'est donc si charmant que ça, l'un à deux ? fit Tralala en pénétrant chez Tatave.

Le poète logeait, au coin de la rue Gay-Lussac et dti boulevard Saint-Michel, dans un hôtel confortable et bien tenu. Sa chambre, au cinquième, était petite et, partant, logiquement meublée de l'indispensable : un lit, une armoire à glace, un secrétaire, un guéridon, un fauteuil, deux chaises. Cirée tous les matins, tapissée tous les deux ans, elle ne rappelait le navrant garni classique que par sa pendule dorée qui n'allait pas. Durant l'été, son balcon, d'oîi Ton avait vue sur le carrefour Médicis et un coin du Luxembourg, en faisait un observatoire agréable.

— Ma foi, ce n'est pas torturant, répondit Tatave. Puis, moi, j'ai à piocher et je m'entraîne. Et toi? tu vas ?

— Pas mal. Et à Nice. Je pars ce soir. Si tu veux dîner avec moi ?

— Ohl merci, fit vivement Floflo! Nous aimons mieux ne pas sortir.

— Toi, lu as encore peur de la police.... Ne rougis pas! C'est bien naturel. Mais rien à craindre maintenant que te voilà honnête femme.

— Autant que je le puis, fit-elle sèchement.

— Je t'avouerai que ça m^étonne un peu. A première vue, Ton ne t'aurait pas crue si commune.

— Alors, c'est commun, l'honnêteté?

— Vulgaire, si tu préfères. Eh! sans doute, c'est vulgaire, l'écumage 'du pot-au-feu, le torchage du bébé, le dorlotage de l'amant! Les femmes de l'élite, les grues de haut vol

— Dont je ne suis pas ?

. — Je le crains.

— Un petit malheur !

— Eh ! ma petite ! n'en est pas qui veut !

— Comme ça, vous me méprisez ?

— Non, non ! quoique à vrai dire, si tu ne te crois pas taillée pour être fille, je ne te crois pas taillée pour être mère. Tu ne serais que de la troisième catégorie —

— Quel est ton classement? demanda Tatave.

ilL.JI|-l.JJll.iiw.il

LE BOUL* MIOH' 47

— Les courtisanes, les mères, les amantes, les vierges- Il y a aussi les hybrides, plusieurs catégories d'hybrides ; entre autres la Parisienne : à peine fille, à peine mère, à peine amante, à peine vierge. Tâche de ne pas en être^ ma petite!... Sur ce, souhaitez-moi bon voyage.

— A propos, fit Tatave, comme Tralala sortait^ ton voyage, une occasion pour lire mon bouquin. H t'aidera à pioncer en route.

— Donne 1 Seulement, s'il m'endort, je te l'avouerai.

— Tu sais, il est par trop dégoûtant à la fin ! fit Floflo, Tralala parti.

Flôflo, en dépit du service que le vadrouilleur lui avait rendu, avait tout de suite haï Tralala, d'instinct, comme un ennemi né, aussi naturellement qu'elle avait aimé Tatave. Elle l'avait haï pour son mépris des femmes, pour sa négation de l'amour, pour ses apologies de la prostitution et de la débauche, pour le peu de cas qu'il faisait de l'honnêteté, pour sa beauté qui, bien que toute différente des modèles chromolithographiques, lui tumultuait les sens,

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l'émouvait d'imprévus lancinements de désir ; elle l'avait haï pour sa 'blague, son rire, son esprit, sa crudité d'expressions, son audace d'analyse, pour sa connaissance du cœur féminin, pour les défaillances qu'il prédisait, pour les hontes inavouées qu'il découvrait sous les hypocrisies des conventions et des poses ; elle l'avait haï pour l'influence qu'il paraissait avoir sur Tatave, pour la supériorité qu'il montrait sur le poète, pour le bonheur de sa vie si en dehors de la conception qu'elle avait du bonheur ; elle l'avait haï, parce qu'à son sens, il représentait la prose, le cynisme, le scepticisme, parce qu'il était l'antithèse de son idéal, le mauvais ange de son rêve d'ivresse, l'antéchrist de ses religions de grisetfe. D'ailleurs, Tralala réunissait deux qualités bien faites pour exaspérer une antipathie de femme : la bonté qui ne donne pas de raison avouable à la haine et la force qui ne laisse pas de prise à la vengeance. Tout d'abord, Floflo avait dû se contenir par respect pour les devoirs de la reconnaissance. « Mais, puisqu'il renouvelait ses abominables conseils, elle se jugeait dégagée. Il l'avait sauvée des mœurs, soit ! mais il avait voulu la séparer de son amant, la rejeter au trottoir : ils étaient quittes. Maintenant, s'il offrait la bataille, elle l'accepterait, tant pis ! »

LE boul' migh* 49

— Et mes Herbes folles, comment les trouves-tu?

— Pas assez folles, peut-être.

— Ton avis, là, sérieusement, franchement.

— £h bien ! des pièces, des morceaux, le bariolage d'un habit d'arlequin... mais, voilà, point d'habit... Nulle cohésion, nulle unité, nul ensemble. A ce point de vue, le titre est heureux. Cardamines et asclépiades, coquelicots et bluets, hélian^ thèmes et orobannhes, le plantain et la mâche, les fleurs de toutes les saisons, les plantes de tous les climats éclatent pêle-mêle, dans une jachère si étrange qu'elle fait rêver d'un herbier, et sans donner à L'œil la joie d'un bout de nappe de prairie... Après ça, de la distinction, de la grâce, du bon goût. Mais pas d'élan, pas de fougue, pas de passion...

— Pas de passion I... Et Floflo s'emparait du volume, le feuilletait d'un doigt fiévreux, puis, brusquement, le fichait sous le nez de Tralala... Et ça?

— Le premier baiser.

— Oui, le premier baiser! Et, mise en rage par

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le calme du vadrouilleur, elle se mettait à déclamer d'un ton exalté :

Oh I le premier baiser dont on flambe la femme ! La révolte du corps qui nous fait, haletants, • Nous jeter sur sa bouche ainsi que des Satans Sur le trône où Dieu règne auréolé de flamme !

Oh I ce premier baiser qui proclame, orgueilleux, Que l'homme sous le joug est fait pour être maître ! Ce premier baiser, quand sa brûlure pénètre La lèvre aimante, forge un aimant merveilleux,

Qui, plus que les contrats, les chaînes, les promesses,

Nous lie à tout jamais. Par lui, l'âme et le corps,

Ces frères ennemis, cessant leurs désaccords^

N'ont plus qu'un môme culte aux troublantes kermesses.

La pièce dite, elle faisait triomphalement :

— Si ce n'est pas de la passion, ça ! qu'est-ce que c'est ?

— Des mots I C'est baiser, c'est flamme, c'est flambe, c'est lèvre : des mots. Des mots qui ont fait la popularité de Musset auprès des grisettes ; des mots qu'emploie la passion, ce qui ne veut pas dire qu'ils l'expriment. Pas autre chose. Pardi! quand tu lis ça, toi, yeux flamboyants, lèvres tressaillantes, certes oui, ça empoigne. Tu sens le baiser et tu le rends. Parfait! et je crie mon bravo

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à l'actrice. Mais je demande autre chose à Fauteur, surtout s'il a de jolies moustaches, qu'émouvoir sa maîtresse. Voici par exemple un débiteur dans l'antichambre d'un créancier. Il vient demander un renouvellement et rêve de faillite. Ce bouquin lui tombe sous la main ; il l'ouvre par contenance, pour user le temps, le parcourt machinalement. Eh bien I crois-tu qu'il arrête sa pensée, fixe son attention, fasse battre son cœur? crois-tu qu'il lui fasse oublier ses angoisses, qu'il ramène l'homme dans le commerçant, qu'il intéresse ce misérable aux joies ou aux malheurs d'autrui ? le crois-tu ? ' Tiens, ce volume, je l'ai lu en allant à Nice. Kh bien ! au sortir de Paris, à neuf heures du soir, alors que je n'avais pas sommeil, il ne m'a pas endormi, mais, à Saint-Germain-les-Fossés, quand l'envie de pioncer m'est venue, il ne m'a pas davantage tenu éveillé. Eh bien ! c'est ça, toute ma critique... Quoi encore ? voyons ! Ahl II ne donne pas du tout l'impression d'un livre de débutant. On croirait plutôt la petite monnaie d'un vieil auteur. On n'y trouve ni les emballements; ni les ambitions, ni les inexpériences, ni les défaiflances de la jeunesse. Les sujets, indiqués plutôt que traités, précautionneusement courts d'haleine, n'en disant jamais trop, et souvent pas assez, font pensera des

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ébauches qui seraient iînochées . Pas un dont ton amour-propre ait à rougir jamais ; pas un non plus dont ton orgueil puisse un jour se glorifier. Ton volume, mon Dieu ! c'est le volume de tous les rimeurs cïk présent; le volume d'un élève au courant des trucs des maîtres ; le volume d'un fort en thèmes poétiques; une médiocrilé d'après des chefs-d'œuvres ; des odelettes qui ont le bon goût de ne pas nous la faire au lyrisme ; des sonnets qui ont le mérite de n'être pas de longs poèmes ; des mots rares et précieux pailletant les canevas des idées banales ; des rimes riches carillonnant haut pour ne pas permettre d'entendre la mendicité de la pensée... Ton volume, tiens, c'est l'élégance d'un esprit bien mis : j'aurais mieux aimé le débraillé d'un génie inculte.

En ce réquisitoire, Floflo vit l'attaque désirée. « Ah ! Tralala éreintait son poète ! Eh bien, soit ! guerre pour guerre ! » Et Tatave, étant descendu pour aller commander à déjeuner, elle en profita pour prendre l'offensive à son tour.

— Mon cher ami, fit-elle calmement, permettez-moi, pendant qu'Octave n'est pas là, une qmestïon à son sujet. Est-ce qu'il est riche?

— Tiens, tiens !

— Ne triomphez pas I et répondez.

— Dame ! je ne sais pas au juste.

— Enfin, que reçoit-il par mois, environ?

— Oh ! de quatre à cinq cents francs. Mettons, avec la gratte des vacances et des anniversaires, six cents, maximum.

— Est-ce assez quand on a une femme ?

— Tout juste. Encore faut-il qu'elle soit économe, rangée, taupinière.

— Je vous demandais ça pour me comporter en conséquence. Eh bien! puisqu'il n'est pas riche de trop, je vais le pousser à l'économie, à la vie d'intérieur, sans compter que je vais travailler, moi... Yous souriez. Eh bien! vous verrez... Et savezvous ce que vous feriez, vous, si vous étiez un véritable ami : vous viendriez le voir ici, seulement de temps à autre ; vous ne l'entraîneriez plus à vadroui^ 1er, à boire, à blaguer, à flâner; vous le laisseriez se recueillir, prendre des forces dans le travail et la retraite, réussir ses Zigzags d'ivrogne puisque vous prétendez qu'il a raté les Herbes folles. Mon Dieu ! c'est très délicat ce que jeifous dis là, et il me faut

aimer Octave comme je l'aime pour Toser. Mais, quelque faibles, quelque récents que soient mes droits, ils existent, vous en conviendrez. Et puis, je suis sûre qu'au fond vous m'approuvez... Bien entendu, pas un mot de cette confidence à Octave. Il est bon qu'il reste dans ses nuages et que de mesquines préoccupations d'argent ne le troublent pas. Il ne faut pas qu'il croie devoir s'enfermer par économie. Ça le révolterait, le pousserait à des emprunts, à des folies. Et je ne veux pas "qu'il en fasse... Ainsi, conclut-elle, entendant remonter son amant, vpus venez moins souvent, c'est entendu? Vous...

— • Entendu, et compris, fit Tralala avec un sourire indiquant qu'il n'était point dupe.

Puis, loyalement, sans tenir compte de l'antipathie qu'il savait en elle, dans un besoin de justice, dans un emballement d'admiration, il lui cria :

— Eh bien ! tu sais, toi ? tu n'es pas tout de même si bête que tu en as l'air.

Et, Tatave étant rentré à ce moment, il reprit :

— Je viens de causer avec ta femme. Elle est épatante, mon cher, épatante. Je ne sais trop ce qu'elle m'a dit. C'était n'importe quoi. Mais comme elle me l'a dit ! Tiens, dans le ton.

— N'est-ce pas que je4'ai bien formée ?

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Sans entendre cette prétention naïve, Tralala, emballé, continua :

— Vrai, ça me renverse toujours, la facilité d'assimilation des femmes! Enfin, toi ou moi, nous sommes, je suppose, nommés Rothschilds ; il nou3 faudra bien six mois pour nous faire à nos privilèges de rois modernes. Néron, Caligula, des génies, des produits de races cardinales, ont mis des deux ans à posséder leur métier de broyeurs de peuples ; Louis XIV, un joli talent, y a mis un demi-siècle. Eh bien ! vois les femmes maintenant : Catherine de Russie, une bergère, Jeanne d'Arc, une palefrenière, Madame Dubarry, une modiste! Du coup, sans transition,, elles sont à leurs rôles d'impératrice, d'héroïne, de favorite. Je dis à leurs rôles, remarque. Car voici où revient l'infériorité féminine. Un monsieur qui a été roi, le reste, détrôné. Une femme, elle, descend d'un trône comme d'un tréteau quelconque et redevient n'importe quoi. La Dubarry a piteusement fini devant l'échafaud. Une autre bizarrerie à leur désavantage, c'est qu'en plein triomphe, dans les feux de Bengale de la gloire, les parvenues sont prises de revenez-y de grisettes, de fringales de gardeuses de dindons. Ici, doit intervenir l'anecdote de rigueur que, toujours pour me conformer à l'usage, je vais être obligé

86 LE boul' migh' .

d'inventer... Après la levée du siège d'Orléans» quand Jeanne d'Arc vint au-devant de Charles VII, Théroïne mit pied à terre dès qu'elle aperçut le cortège royal; puis, très inopinément, juste au moment oîi, dans les acclamations et les fanfares, paraissait le roi, ôta son casque, afin, supposa-t-on, de haranguer plus librement son souverain. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction de l'armée et de la cour quand on vit la sainte de la patrie, redevenue la palefrenière lorraine, tendre ce casque, qu'avait glorieusement entaillé l'épée du vaillant Talbot, aux crottes qui tombaient, lentement, une à une, ainsi que des pièces précieuses, du cul de sa monture !

— C'est du propre que vous bavez là ! . fit Floflo indignée.

— Oh! je le savais bien, s'écria Tralala triomphant, qu elle remonterait, ta bêtise !

Tatave et Floflo vivaient ensemble depuis deux semaines sans qu'on eût abordé la queslion du vivre. Décemment, ils ne pouvaient mêler la prose à la poésie, les soucis du ventre aux rassasiements du

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cœur, les additions aux extases. Cependant, Tralala écarté sous prétexte d'économie, Floflo, qui avait dû se requinquer des bottines au chapeau, se surprit à penser que c'était une ressource de moins en cas de dêche et, profitant de ce qu'elle était tombée dans la prose jusqu'aux comptes, elle demanda à .son amant ce qu'il lui restait d'argent.

— Un louis, guère plus, répondit Tatave.

— Pour dix jours, ce serait du luxe si Ton \ivait d'amour et d'eau fraîche, fit-elle gaiement. Mais voilà, l'amour, ça creuse, comme dirait cet affreux Tralala... Allons, il faut que je pense à m'occuper.

— Bah! nous dépenserons moins le mois prochain. Et, pour celui-ci, j'ai encore ma montre, et ma tante.

— Qu'importe ! je veux être une honnête fille pour de bon. J'entends n'être à ta charge que le moins possible. J'ai ma fierté.

Au vrai, le travail ne lui allait guère et, jamais, elle n'avait été vaillante. Même, elle trouvait injuste de fabriquer les parures pour lesquelles elle se sentait faite. Mais, exaltée par son caprice de vertu, engagée par sa fière déclaration d'honnêteté, elle eut la vanité d'épouser son nouveau rôle jusqu'en ses rancœurs et, sans tenir compte des protestations de Tatave, sortit chercher de l'ouvrage. Deux

S8 • LE boul' migh'

heures après elle rentrait radieuse, avec une commande. « Quel bonheur! ils travailleraient l'un près de l'autre, s'encourageant par la réciprocité de rexemple, se récompensant par les douceurs des baisers. » Elle regrettait maintenant d'avoir si complètement congédié Tralala. « Que pourrait-il bien trouver à railler? JE t comme il serait jaloux du bonheur d'Octave! » L'envie la prenait parfois de le convoquer extraordinairement à un si beau spectacle.

Le spectacle était joli.

Après d'interminables duos où la mélodie continue des banalités amoureuses se renforçait de l'accompagnement harmonique des baisers, après des paquets de cigarettes fumées à deux et dont leurs rêveries suivaient les déroulements de voiles bleutés, brusquement, ils couraient s'asseoir, la grisette à son guéridon, le poète à son secrétaire. Mais lui, le cerveau vide, se levait bientôt disant « qu'il avait le cœur trop plein d'elle pour penser à des poésies dont elle n'était pas l'unique inspiratrice, que l'amour

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était le seul labeur dont il se sentît capable. » Et il la priait longuement, en des marmottements de tendresses, de se laisser embrasser, encore une fois. « Une fois, elle voulait bien, mais rien qu'une. Après, il s'en irait dans son coin travailler ou non, peu lui importait, pourvu qu'il la laissât à sa besogne. » Le baiser accordé, il restait à ses côtés, debout, regardait, essayait de s'intéresser à l'ouvrage qu'elle tenait, s'initiait aux entre-deux, puis, soudainement, h la vue de son cou ployé où voletaient, rebelles, quelques fins cheveux d'or pâle, se penchait et baisait, à la dérobée, la nuque tentatrice. Elle, bien qu'intérieurement ravie, se retournait, montrant une moue méchante. Mais lui, balbutiant des paroles de. contrition, implorait la grâce ineffable d'apaiser la colère de ces lèvres aimées. Et la moue se fondait en un sourire,^ qui, à son tour, appelait le baiser. « Maintenant, par exemple, il ne l'embrasserait que le corsage qu'elle tenait fini. Pour s'occuper, monsieur le poète allait rimer un sonnet en l'honneur de sa dame. » A peine les rimes des quatrains assemblées, il venait demander un encouragement. Mais le corsage n'étant pas terminé, il devait attendre. A son tour, il faisait la naoue, se couchait par terre à ses pieds, roulait jusqu'à la cheminée dont nerveusement il tisonnait le feu. Elle, en dessous, le guignait, les

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yeux pleins d'éclairs et malignement souriante . Alors , tant pis ! il n'y tenait plus, d'un bond était sur ses lèvres, quoi qu'elle fît pour les défendre, prétendant qu'elle avait commencé, cette fois. « Eh bien, oui I c'était vrai. Mais ça ne serait pas arrivé s'il n'avait pas été là, accroupi vilement comme un mendiant à la porte d'un riche . On finit par donner aux importuns . Par exemple ! il allait la laisser tranquille ou elle se fâcherait pour de bon. Et lui aussi allait s'atteler à sa besogne. C'était honteux de voir un si grand garçon désœuvré, tout à des besoins d'enfant, dédaigneux de ses devoirs d'homme, quérùandant des friandises au lieu de gagner son pain, déméritant l'amour sans mériter la gloire. » Ainsi réprimandé, il allait jusqu'à ses papiers, les furetait, ouvrait un livre, puis revenait tourner autour d'elle. Et l'adorable manège de tout à l'heure de recommencer encore, et dix fois, et cent fois, et toujours.

Quand le louis fut épuisé, au bout de trois jours, Floflo pouvait bien avoir gagné de quatre à cinq francs . Tatave, qui, en garçon rangé et prudent, n'avait

VcBÎl nulle part et répugnait à se le faire ouvrir, dut songer à ses expédients ordinaires : Temprunt ou le clou, et parla d'aller toper Tralala. Mais Floflo fit la moue. « Il ne venait plus les voir et faisait bien. Il croirait qu'on avait besoin de lui et s'imposerait. Jl vulgariserait leur belle vie par ses farces. Mieux valait s'adresser à d'autres. »

— A d'autres, fit Tatave, un dix-neuf, c'est risqué. J'aime mieux recourir à ma tante.

Comme il s'habillait pour sortir, on sonna violemment.

— Tiens, c'est toi ! fit-il froidement au visiteur, un garçon brun et poilu, épais et court.

— Oui, moi. — Madame, j'ai l'honneur de vous saluer — Et, à toi je te félicite, heureux gredin I

— Que caches-tu derrière ton dos ?

— Vois ! répondit le jeune homme en démasquant un superbe bouquet. C'est la Saint-Octave demain. Et je te la souhaite.

— Merciy mon cher !

— Monsieur, je devrais vous en vouloir de m'avoir devancée, dit gentiment Floflo, mais je dois vous remercier. Grâce à vous, j'arriverai à temps. Figurezvous que ce vilain ne m avait seulement pas mise en

garde.

Octave, présente-moi à madame.

62 LE boul' migh*

— Raymond Sartignac, étudiant en médecine, un pays.

— Un pays et un vieil ami... Tout à votre service, madame. Pardi, les amies de nos amis sont nos amies ! hé, hé !... Jeme disais aussi : Que devient-il, Octave? On ne l'aperçoit plus nulle part. Tout s'explique. Ah ! l'heureux garnement !... C'est que, voyez-vous, quoique j'aie l'air d'un ours, et un peu la chanson (c'est aussi mon pays^ Tours, hé ! hé !), eh bien j je suis un bon garçon tout de même. Et puis, voilà I Octave, moi, je l'aime, à lui... Et à son service depuis ça jusqu'à ça, fit-il en brandissant deux gros poings qu'il ramena sur les poches de son gilet.

— Mais alors,., insinua Floflo.

— Vous êtes en dêche ?

— Tu vois bien que non, dit précipitamment Tatave, à ma montre.

— Si. Le silence de madame dit si... Tiens, voilà cinq louis, ce que j'ai sur moi. Et à ta disposition tant qu'il t'en faudra... Que voulez-vous, madame? le pays, c'est le pays ! J'en suis resté, moi : case voit, j'espère. Je ne suis pas devenu un parisien comme Octave. Lui, il s'en fiche un peu du pays, et des pays !

— Ah! permets....

— Et je comprends ça, pardi ! je le comprends.

J'en ferais tout autant si j'avais ton avenir, tes dons. Tu n'as pas à nous être reconnaissant de ce que tu es né sur la même garrigue que nous. Mais nous devons en être fiers, nous autres. Il y a de la gloriole dans le culte que nous avons de ta gloire....

— Ma gloire ! interrompit Tatave avec un sourire.

— Eh oui ! ta gloire. Elle est petite encore, mais grandira !

— Car je suis presque Espagnol.

— En attendant, tu n'es guère à plaindre.... Es poulido conmm!unsoou^ la pichoimello ! 3e dis, madame, que vous êtes jolie comme un sou... Ahl tant pis ! je suis franc, moi I

Et toute la soirée durant, avec des banalités, avec des brutalités, Avec des naïvetés, Sartignac fit sa cour au poétereau et, par ricochet, à sa maîtresse : une cour impudente et plate, une cour de paysan et d'hôteUer, une cour qui donnait des nausées, même à Tatave, et qui charma, conquit Floflo.

— Celui-là, à la bonne heure ! dit-elle quand Fétudiant les quitta. Il est rond ; il est bon enfant ; il a l'air d'un véritable ami. Il t'aime bien. Et puis, luî^ au moins, il t'appelle Octave !

64 LE BOUL^ MIGH*

L'étudiant d'avant la guerre vivait au quartier latin dans un rêve romantique de générosité, d'héroïsme et de folie. Sa folie consistait à descendre dans la rue béret en tête et pipe en gueule ; sa générosité, à laisser, quand il retournait en province, deux ou trois cents francs de meubles à sa dernière maîtresse ; son héroïsme, à suivre les enterrements des gloires suspectes au pouvoir, à jeter des sous aux professeurs bien en cours, à faire des boucans d'écolier que l'autorité méprisante réprimait par des jets de pompe. Ses études finies, son diplôme en poche, quand il devait vivre à son compte, quand il devenait un contribuable, un bonhomme établi, il se disait désillusionné, désabusé, mûri par l'expérience, et mettait au rencart, en même temps que ses bérets rutilants, ses opinions de jeunesse. L'émeutier pour rire faisait place au conservateur féroce. Le bourgeois qu'il était quittait son déguisement de poète ou d'apôtre et revêlait, avec la redingote correcte, le prosaïsme, l'étroitesse, la vilenie des opinions de sa classe^

L'étudiant d'aujourd'hui arrive à Paris, tel que

celui d'autrefois ; mais les conditions de sa vie particulière et de la vie générale n'étant plus les mêmes, cette méprisable singerie de la folie, de l'héroïsme, de la générosité, lui est épargnée, La vie prodigieusement renchérie ne permet plus aux fournisseurs les grands crédits de jadis, que soldaitla dot ; elle impose, pour faire figure dans les brasseries, pour parader dans les vadrouilles, des pensions mensuelles d'au moins vingt-cinq louis, alors que le mois normal, qui est de deux à trois cents francs, suffit à peine à la nourriture, aux mazagraps du matin et du soir, à la tenue devenue coûteuse. Les grisettes d'antan, des grues déguisées, sont des grues affichées et s'appellent des vadrouilleuses. Qu'on les paie ou non, il est convenu qu'on doit les payer ; tandis que, même en les entretenant, il était admis qu'on ne payait pas les grisettes. La prétendue communauté d'intérêts de la bourgeoisie pseudo libérale et du peuple était, malgré Juin et à cause de Décembre, une balançoire incontestée, au moins par les bourgeois. Après la semaine de Mai, après l'avènement direct du tiers-état au pouvoir, cela est devenu difficile à croire, même aux ouvriers. Notre époque, si elle.n'a pas encore la religion intime du vrai, en a le culte apparent. Les derniers romantiques de l'art et les derniers empiriques de la politique ne se disent-ils pas des naturalistes

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et des opportunistes ! Il devient par suite difficile aux générations nouvelles de s'obstiner dans les vieilles attitudes héroïques, démodées au point de ne plus seulement exciter Tenvie d'une galerie de calicots, et force est presque au jeune bourgeois qui vient faire ses études en vertu de ses renies d'adopter du coup les idées de sa classe et les mœurs de toute sa vie. De là, Ja disparition, à peu près complète, du quartier des écoles, de l'étudiant de convention ; de là son remplacement par un petit rentier^ par un provincial étroit, par un écolier, mûr. De là aussi, dans l'ancien quartier latin, devenu un simple quartier de Paris, Téclosion, pour les besoins de l'élite de la population des écoles, du Boul' Mich'. Mais ce nouveau petit monde n'est pour les vulgaires encartés des Facultés qu'un coin de joie, à peu près ce qu'est le Boulevard pour les étrangers. De même, en effet, que le Boulevard, ses filles et ses restaurants de nuit à part, reste fermé au cosmopolitisme viveur, le Bour Mich' reste inconnu, hormis dans ses vadrouilleuses et ses brasseries, aux émigrants provisoires de tous les Landerneaus de France.

Si l'étudiant ignore le Boul' Mich' au milieu duquel il vivote, à fortiori, peut-on penser, le Boulevard, les faubourgs et tous les autres mondes parisiens. Ce serait même à croire qu'il met de la vanité pro-

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vinciale à ignorer Paris si, dans son horreur de bête à passer Teau et sa répugnance à voir, entendre et s'émouvoir, l'on ne découvrait la peur de s'instruire par le contact des foules et le canal des sens, une peur très caractéristique de l'étudiant dont l'horreur pour le savoir dépasse toute imagination. A juger de sa haine farouche pour la science, on dirait qu'il se rend compte de son impropriété à la servir, qu'il raille l'aveuglement de la fortune qui l'en a fait le prêtre inconvaincu. Outre qu'il est toujours à crier contre les difficultés, des examens et les sévérités des professeurs, il s'impose pour règle de ne jamais rien apprendre en dehors des matières indiquées dans les programmes. Sa spécialité à part, et encore ! son ignorance est invraisemblable, stupéfiante, comparable seulement à celle d'un illettré, n'a d'égale que sa cuistrerie, une autre de ses caractéristiques^ et la plus légitime ; car si tous les écoliers sont un peu cuistres, il est logique que l'étudiant le soit beaucoup, lui qui n'est autre chose qu'un écolier vétéran. Aussi, la spécialisation et, partant, l'insuffisance du savoir, la croyance absolue aux choses apprises, le respect des autorités décrépites, la religion des lieux communs, le[mépris des connaissances nouvelles, la tendance à juger de ce qu'on ignore par ce que l'on sait, tous les ridicules du pédantisme

et de l'outrecuidance, Tétudiant les possède-t-îl mieux qu'un maître d'école. En philosophie, en morale, il sait ce qu'il a retenu du bachot et s'en tient là. Au fond, il a, jusqu'à la première fluxion de poitrine, la philosophie du je m'en fiche et, jusqu'à ce qu'elle le contrarie, la morale de tout le monde et de la loi. En politique, il s'en lient aux opinions de son père ou, préférablement, de son école. Fait-il son droit, il se dit monarchiste. Fait-il sa médecine, il se croit républicain. En ce dernier cas, il est aussi anticlérical en haine de son futur concurrent, le curé. En art, il met sur le même rang Ponsondu Terrail et Balzac, Bouguéreau et Prudhon, préfère Boïeldieu à Beethoven, lit Mademoiselle de Maupin^ avecdes préjugés pornographiques. Etc'^st ainsi que, ses diplômes conquis, grâce aux hasards des examens, grâce aux pis tonnages, grâce aux procédés mnémotechniques, il s'en revient, soufflé et vide, dans son Landerneau natal, sans avoir, un jour, quitté la province.

Entre cet étudiant et le michehn, entre ce provincial encroûté et l'apprenti parisien, existe une anli-

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pathie très concevable, qui, par le contact forcé, s'exaspère. Quand le mîchelin a les goûts d'un boulevardier, les passions d'un haut viveur, les facultés d'un grand homme de science ou d'art, il témoigne en toute occasion de son mépris du bourgeoisismede l'étudiant ; quand c'est un hésitant, un transfuge de la province, un irrégulier de hasard, un réfraclaire d'occasion, un ambitieux par gloriole comme Talave, il affecte la neutralité, se garde de crier trop haut contre la tourbe dans laquelle il risque de tomber, ménage les futurs notaires dont il sera peut-être le confrère un jour. L'étudiant, lui, englobe dans le même mépris tous les michelins, ceux qui sont au-dessus de lui comme ceux qui rêvent de s'y élever, ceux qui sont très intelligents, comme ceux qui ne sont que très riches, ceux qui couvent des chefs-d'œuvre comme ceux qui ne font que. la fête. Il les traite, sans charité ni justice, de pas grand'chose, de têtes brûlées, de sacs à 'vin, de gens à vendre et k pendre. Du haut de sa probité légale, de sa considération ofQcielle, de sa situation assurée, il raille leur avenir incertain et vague, se plaît à considérer ces écœurés du bourgeoisisme comme d'inévitables ratés, les poursuit d'une acre envie que rien n'émousse : ni le martyre ridicule des impuissants, ni la passion auguste des forts.

70 LE boul' migh'

Raymond Sartîgnac était l'un des échantillons les plus typiques de l'étudiant. Paris ne Tavait pas entamé, ne lui avait rien enlevé de sa buserie, de sa nidesse, de son accent, n'avait seulement pas corrigé son langage fourmillant d'idiotismes francisés du patois de son village. A peine si, par la fréquentation de café des jeunes gens du Sud-Ouest, ce Pyrénéen était devenu gascon, et sans qu'on pût affirmer qu'il eût gagné à cette transformation de montagnard an provincial. Cela étant, la cour grossière et vile qu'il faisait à un poétereau comme Tatave, si en dehors des habitudes de ses pareils, si contraire à la logique de sa cuistrerie, ne pouvait s'expliquer et ne s'expliquait en effet que par la poursuite, à travers la vie parisienne et les vanités poétiques de son pays^ d'un intérêt personnel, d'une ambition locale.

Pendant la Révolution, l'aïeul d'Octave avait acheté à vil prix le château et le domaine du dernier comte de Bielrokas, mort émigré sans laisser d'héritiers directs. Par suite, les Salvys avaient acquis dans la

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commune de Cuxéras une situation analogue à celle des anciens seigneurs. Us étaient les premiers du pays, les seuls ne travaillant pas de leurs mains, les seuls ayant voiture. Leurs propriétés, immenses, occupaient presque toute Tannée les deux tiers des paysans. D'ailleurs, ils se laissaient piller comme des nobles, faisaient grandement l'aumône, se ralliaient placidement au gouvernement existant afin d'attirer les bonnes grâces de Tadministration, de faire construire des routes, d'obtenir des secours pour les indigents, des congés pour les soldats sous les drapeaux, d'avoir l'initiative et le bénéfice des bienfaits épandus. De là, pour cette famille, une popularité de bon aloi, une considération très grande, une légitimation de la conquête du châte u, une suzeraineté matérielle et morale acceptée de tous. La mère d'Octave était : Madame ; son oncle et lui étaient les Messieurs ; ses sœurs, les Demoiselles. Pour conserver intacte leur situation, les Salvys avaient, dans la mesure du possible, rétabli le droit d'aînesse. L'aîné de la famille héritait du domaine de Bielrokas moyennant une dot en argent donnée aux cadets., dont on n'avait encore servi que la rente, les aînés s'étant seuls mariés jusqu'alors. La mère d'Octave, veuve depuis huit ans, et qui dirigeait l'exploitation avec r^de de son beau-frère, resté, selon la tradition, céli-

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bafaire, méditait donc, pour conserver le château à son fils, de le marier à une très riche dot sur laquelle on prendrait de quoi doter ses trois filles qu'elle ne pouvait vouer au célibat. Comme il fallait, pour ce, qu*Octave se fit une belle situation, se préparât un avenir enviable, elle s'était prêtée à toutesles ambitions du jeune homme, persuadée d'ailleurs qu'il n'était au-dessous d'aucune et elle lui avait donné pour réussir jusqu'à l'époque oii ses sœurs seraient en âge de se marier. Octave se trouvait donc avoir, à vingt-trois ans, les responsabilités d'un chef de grande famille, être l'homme sur lequel tous les siens, aveuglément, comptaient.

Sartignac le père avait d'abord été valet de ferme chez les Salvys. Puis, il s'était mis à faire la contrebande, l'on disait même le brigandage, et avait acquis une fortune égale, au moins en revenu, à celle de Madame. Cette fortune, de source louche, étant mal famée dans Cuxeras, le père Sartignac avait songé à la faire saluer de tous en la faisant reconnaître des Salvys, à la légitimer et l'ennoblir en mariant son fils unique à Tune des Demoiselles qui auraient vingt, dix-huit et quinze ans quand il en aurait vingt-cinq. Dans ce but, il avait envoyé son fils au même lycée que le fils de Madame, où forcément ils avaient été camarades ; puis, il l'avait

dépêché à Paris avec la mission de surveiller Octave, de le dévoyer si possible, de se prêter à ses fredaines et, dans tous les cas, de s'en faire bien venir. Raymond avait très scrupuleusement et très habilement suivi ce programme. Quand Octave, sa licence conquise et ses Herbes folles publiées? avait hésité sur la carrière à s'ouvrir, l'étudiant en médecine avait été le plus ardent à lui conseiller la littérature, à le pousser dans cette voie qui l'éloignait de ses vanités de châtelain de Bielrokas, qui le retiendrait loin des ambitions de sa famille. 11 avait même acheté en •cachette trois cents exemplaires de son volume pour •faire croire au poète que sa poésie avait un public ; si infatigablement prôné son talent au café, à l'hôpital, à l'école pratique, que, dans deux ou trois bandes, Tatave était quasiment célèbre et presque aussi connu que Musset. Sartignac se montrait fier de l'amitié du poète, l'invitait à ses dîners d'examen, le recherchait dans ses vadrouilles, le traitait. en grand homme, allait jusqu'à l'appeler ri4 /y /e des Pyrénées dans des accès d'enthousiasme gascon. Le collage d'Octave l'avait rempli de joie. Il avait compté sur les jeunes dents de Floflo pour dévorer en un rien de temps la pension de son pays, pour faire des trous dans son budget, pour le forcer à lesboucher par des emprunts. Il serait là, au surplus,, allumant les caprices de la

74 LE BOUL* MIGH'

grisette par des offres de crédit, la poussant aux folies par ses largesses de créancier facile.

Mais Octave était sur ses gardes. Si c'était une âpre gloriole, une nécessaire vanité pour les Sartignac de s'allier aux Salvy, c'était un inéluctable point d'honneur pour ceux-ci de refuser toute compromission 5; Aux avances de l'étudiant, le poète ne répondait que par des politesses strictes. Sansrompre, il ne le voyait que le moins possible, et il s'était fait une règle de ne lui pas emprunter. Aussi, dès son mois reçu, s'empressa-t-il de rembourser Sartignac et défendit-il à sa maîtresse de jamais parler; embarras d'argent en sa présence.

— Pourquoi? avait demandé Floflo.

— Parce que..., avait-il répondu après avoir un peu cherché, parce que c'est mon pays. Il le bavarderait ; et ma mère finirait par l'apprendre.

— Quinze francs ! dit aigrement Floflo, retournant de porter sa commande. Et trois semaines de travail ! Je n'ai pas repris d'ouvrage. Ce n'est vrai-

LE boul' migh' 7S

ment pas assez payé. Puis, pour ce que je fais ! Avec toi, on ne peut penser au sérieux. Et toi, quand travailles-tu ?

— Oh, moi ! mon Pégase est à Theure, et au

pas.

— Trois semaines ! quand j'y pense ! plus même. Nous sommes le 16.

— Et déjà la fin du mois.

— Comment?

— Oui.

— Pas possible I Nous avions pourtant bien fait nos comptes.

— Oh I fort bien. Vois plutôt. Et Tatave ouvrit un carnet rouge. Le 30 novembre, il restait en caisse 13 fr. 20 cent. J'ai reçu le premier décembre 600 francs : 100 de mon oncle, à Toccasion de ma fête, qui ont servi à rembourser Sartignac ; 500 de pension. Ce qui portait notre actif à 313 fr. 20 cent., sur lesquels nous avions prévu 480 francs de dépenses régulières, soit une moyenne de 16 francs par jour et 33 fr. 20 centimes d'imprévues. Nous aurions dû même réduire ces dernières à.... à 16 fr. 80, attendu qull n'était pas difficile de prévoir que le mois de décembre aurait trente et un jours.

— Bon. Après ?

— Après, le 17, il a été dépensé : de dépenses

prévues 264 francs, à peine 8 francs de plus, de trop.

— Eh bien ! alors ?

— Alors, il reste en caisse 3 fr. 6 sous.

— Diable ! Timprévu....

— L'imprévu a fait son métier, parbleu !... Ah I les rentrées, voyons. Rien... Si, tes 15 francs. Fautil les inscrire ? C'est cruel. Us vont s'ennuyer tout seuls.

— Détaille un peu l'imprévu pour voir.

— 2 décembre : abonnement au cabinet de lecture : 2 francs.... 3 idem : Eldorado: deux fauteuils : 5 francs; valences, sucres d'orge: 8 francs.... 8 : promenade au Louvre, musée, catalogue : 6 francs ; magasins...

— Aie ! fit Floflo.

— Pardessus, linge, divers : 152 francs. ... 6 : Edel : 2 francs 50.

— C'est pour toi, ça.

— Et ceci ? La laitière de Montfermeil, le Roman d'un jeuîie homme pauvre^ Les Deux mères : 4fr. 50.

— C'est pour nous. C'est de la littérature aussi.

— Admettons ! .... Et, le 7 : deux canaris, pour qui?

— Paix sur eux ! ils sont morts.

— Le 8 : Renaissance, deux fauteuils : 22 francs...

LE boul' migh* 77

9: rien... 10: marrons: 20 centimes.... 11 : Variétés, deux balcons: 23 francs 12: Treillan ;

10 francs...

— Parbleu ! ce n'est pas étonnant que ça file. Il te demande cent sous, tu lui offres dix francs.

— Je comptais qu'il les refuserait, qu'il proposerait de changer.... Le 13

— Oh ! pas la peine, je suis fixée. Mais aussi, estce bête de gaspiller ainsi l'argent, de prêter sans réfléchir! Je tiendrai la bourse, moi. Une femme, ça compte mieux.... Ce n'est pas tout ça ! il nous faut de l'os. Allons, je vais encore chercher de l'ouvrage. Mais, à quoi bon? Je ne toucherais pas avant le 1*' et, alors, nous aurons ton mois. Ça ne nous sortirait pas du pétrin Que faire ?

— Aller au clou.

— C'est imprudent, si tôt.

— C'est vrai.

— Parbleu! va voir tes amis Dame, il n'y a

pas à avoir honte, quand on rend.

— Voyons, à qui m'adresser?

— Il y aurait Sartignac

— Celui-là, jamais plus. Je te l'ai dit, fit énergiquement Tatave.

— Éh bien ! Tralala alors. C'est un bon garçon, après tout.

'^ir-

is LE BOUL' MICH'

— Voilà plus d'un mois que nous ne l'avons vu, nous aurons l'air

— Qu'est-ce que ça fait? Il serait venu, seulement il mène une si drôle de vie !.... Tiens, sortons. Nous rôderons les brasseries, les cafés et, comme ça, nous le trouverons, par hasard. Voilà Voyons, qu'astu? tu es tout chose. Crains-tu qu'il ne nous refuse? Le prends- tu pour un ami de doublé ? Non. Eh bien ! un ami vrai l'est jusqu'à la bourse. Tu ne lui refuserais pas, pour sûr. Eh bien I tu n'es pas seul bon, dévoué, généreux, je suppose? Voilà ! tu es fier. C'est bon, c'est moi qui lui demanderai. Au fait, ça me regarde, puisque je tiens la bourse.

Sans se l'avouer, le tête-à-tête les lassait, un peu tous les jours leurs effusions devenant plus rares et à mesure moins sincères. Tatave maintenant hésitait à lâcher ses tirades, par crainte que sa maîtresse ne s'aperçût des redites forcées, des mirlitonnades de sa passion, de la pauvreté de son lyrisme amoureux. Il ne pouvait davantage Tentretenir de ses ambitions, trop vagues qu'elles étaient, de son non-

veau volume encore en gestation, et qui, d'ailleurs, déplaisait à Floflo. Elle ne comprenait pas qu'on ëlorifiât rivrognerie, qu'on exaltât la débauche, qu'on plaisantât de l'amour, qu'on eût de l'esprit en vers. Tout ça, pour elle, c'était du Tralala, un art bas et vil. Sa critique avait les partis pris de solennité et de moralité des bonzes prudhommesques de l'Institut, aurait inventé l'honnête homme du XVIP siècle si des imbéciles n'y avaient pourvu. Pour toutes ces raisons, le poète ne trouvait guère de matières à amplifier et souffrait doublement de se voir vidé devant sa maîtresse et vide devant son œuvre. Aussi, l'amour du ménage enfermé et comme moisi dégageait-il énormément d'ennui. Jusqu'à leurs capricieuses de lèvres qui se refusaient à couvrir le silence vide des heures de leurs chansons de baisers. Au lieu de s'attirer d'elles-mêmes comme aux premiers jours, elles se boudaient à présent, s'asseulaient lasses, rassasiées, dégoûtées, blasées. Encore s'ils s'étaient querellés, passe ! Mais, en dépit de leur commune envie, ils s'en défendaient, nul ne voulant commencer. Et cependant ils sentaient que, pour se raviver, leur amour avait besoin de force épices : de discussions, de jalousies, de trahisons peut-être, de traverses quelconques; de nombreux ragoûts tout au moins : de luxe, de plaisir, de fêtes, de distrac-

tîons objectives. Aussi n'allaient-ils pas à la découverte de Tralala seulement comme des décavés vers un banquier propice, mais comme des spleeniqués vers un flieu de joie.

XXYII

A trois heures du malin, le couple parti si joyeux se trouvait sur le boulevard Saint-Michel, navré comme un lendemain de cuite. Il avait couru la Sambre-et-Meuse, la' Belette Blanche^ le Gargantuay le Forge, le Nachette, la Cascade, dix autres cafés ou brasseries, dépensé quinze francs sur Les dix-huit qui lui restaient, et pas de Tralala! Floflo' était très ennuyée, une blanchisseuse nouvelle devant lui rapporter du linge à neuf heures du matin, et Tatave n'étant pas de force à se lever d'assez bonne heure pour être de retour du clou quand elle viendrait ; comment la payer ? Il n'était guère décent de s'adresser à la propriétaire de l'hôtel. C'était la mettre dans des affaires qui ne la regardaient pas, s'exposer à un manque de considération de sa part. Alors la grisette rêvait de toutes sortes d'expédients plus ou moins héroïques, entre autres de se vendre. Oui ! cela

LE boul' migh' ' 81

lui venait cotnme ça, sans plus de raisons, et sans trop d'horreur : le mobile étant noble. Tatave était bien autrement ennuyé, bien plus profondément, en, songeant à la visite intéressée qu'il devrait faire un jour ou Tautre à Tralala, à la nécessité qui s'imposerait peut-être de s'adresser à Sartignac. Il' entrevoyait vaguement tous les ennuis futurs, les inévitables embarras d'argent, les expédients misérables auxquels il devrait recourir. Et devant la perspective de ces démarches écœurantes, il avait le navrement d'amour-prôpre d'un commerçant notable obligé de faire relarder ses échéances.

XXYIII

Tandis que, sans mot dire, l'esprit tendu, les jambes ballantes, les pas machinais, le couple montait le boulevard, résigné à rentrer, son abandonnement recula tout à coup sous le choc d'une ivresse,

— Vous pourriez faire un peu attention ! fit Floflo avec humeur.

— Mille pardons ! je, je... balbutia l'ivrogne égarant ses zigzags place de la Sorbonne.

— C'est Treillan, je crois, dit Talave.

— Alors, appelle-le, avant qu'il entre au Saint- Louis.

— Hé ! Treillan !

— Tiens, Talave !... Madame....

— Quoi de neuf?

— Rien, parbleu!.... Ah! si.... J'ai trouvé un beau vers dans Lamartine.

— Veinard !

— Sans blague, épatant. Juge plutôt :

« Spectateur fatigué du grand spectacle humain. »

Tapé, hein? C'est aussi beau que tout, aussi bien sur ses pieds....

— Que tu es mal sur tes jambes. Car tu es...

— Oui, vous êtes.... avança Floflo. Et si vous êtes

— Tu dois.... hasarda Tatave.

— Vous devez avoir de Targent, lâcha carrément la grise tte.

— Erreur, madame, erreur. Car si j'avais de l'argent, je ne serais pas ivre.... je serais ivre-mort.

— Et tu n'aurais pas vu Tralala ?

— Tralala? Si. Non. Attends. Quelle heure est-il ? deux heures, hein ? deux h'eures ? il doit être chez Bocou. C'est au lait qu'on voit la crème des pochards.

LE boul' migh' 83

Sur ce mot,Je couple, une fois de plus repris d'espoir, jeta un hâtif bonsoir, traversa précipitamment le boulevard, le descendit un moment, tourna à gauche et stoppa, haletant, devant une boulangerie située à l'angle des rues Racine et Monsieur-le- Prince.

Derrière un comptoir de marbre blanc, un homme d'une quarantaine d'années, en veston blanchâtre et bonnet d'astrakan, l'air d'un Arménien qui serait boulanger, avec, seulement, dans sa régulière face grave encadrée d'une épaisse barbe noire, les yeux finauds du paysan de la Beauce, le père Boçou séparait des petits pains en deux, coupait sur un énorme jambon aux chairs roses des tranches très fines, les lustrait d'un soupçon de beurre, confectionnait des sandwichs, à mesure englouties. Devant lui étaient rangées des carafes de lait, des assiettes de gâteaux, des corbeilles de croissants.

Dans la boutique aveuglante de lumière crue, où les grandes glaces mettaient des parois de grotte féerique, où les rayons de cuivre doré étalaient les

Si LE BOUL' MIGh'

longues barres blondes de pain riche pareilles à des faisceaux d'épis, moutonnait une foule qui, sans cesse, déferlait sur les dosployésde trois habits noirs, ceignant, ainsi qu'iin mur de puits, une petite table en fer. Entrés là par hasard, au sortir d'une soirée, un peu avant la fermeture des brasseries, les trois habits noirs avaient été entourés, isolés du comptoir et restaient là, éperdus, ahuris, frappant toutefois de temps à autre pour régler, sans jamais attirer l'attention du patron; Dans une autre salle plus petite, éclairée seulement du trop plein de lumière de la boutique, autour d'une grande table de famille, des privilégiés, des intimes, avec des carafes de lait devant eux et des bouteilles de malaga sous leurs chaises, mélangeaient lés boissons permises et les interdites, bariolaient leurs culottes.

Les enragés noctambules, les vadrouilleurs héroïques, les soupeurs pauvres, toute l'armée de la Loire du BourMich' était là. Quelques gadoues, dans l'espoir d'une dernière rencontre heureuse, d'une cuite vénérienne, attendaient, un verre àla main par contenance, leurs regards perçant la foule comme des vrilles. Chacun mangeait à sa faim, buvait à sa soif, prenait des gâteaux, vidait des carafes, sans que le père Bocou, toujours à faire des sandwichs, s'en inquiétât. Avant de sortir, les clients se contentaient

LE boul' migh' 85

de dénombrer leurs consommations. Ce turbulent souper de bohème ressemblait ainsi à un goûter d'enfants chez une grand'maman*gâteau.

— Bonsoir, père Bocou ! fit Tatave en entrant.

— Tiens ! te voilà, loi ! Que deviens-tu ?

— Je travaille.

— A quoi?

— À ça, dit le poète montrant Floflo.

— Un bon métier, bougre !

— J'ai un sandwich, déclara un client

— Une, rectifia quelqu'un. Voir Littré.

— Six, fit Bocou.

— Un baba

— Et trois : neuf.

— Deux verres

— Et six : quinze.

— C'est tout.

— Moi, fit un autre, j'ai : un, trente : une carafe et deux éclairs. Ça fait avec hier : trois cinquante. Je te paierai ça le mois prochain.

— - Tu dis trois cinquante, hein? Bien.

86 LE boul' migh'

— Eh, Bocou I cria un survenant. Donne-moi dix francs pour ma voiture.

— Encore toi ! Et toujours soûl ! Tiens, voilà tes dix francs !

. — Floflo, la blanchisseuse sera payée, dit Tatave tout bas. J'étais bète de ne pas songer à Bocou.

— Il prête comme ça ?

— Tu le vois.

— Et on ne le floue pas?

— Il prétend que non. Il se vante de n'avoir jamais perdu un centime.

— C'est qu'il y a un Bon Dieu pour les bonnes

gens, déclara sentimentalement Floflo Alors,

demande-lui.

— Attends un peu... — A propos, Bocou, tu n'as pas vu Tralala ?

— Pas encore.

— Tralala, fit une femme ! il est au Petit Four^ et rien pa£F!

— Tralala, tu me* paies un gâteau ! — A moi aussi ! — Et à moi ?• — Un verre à mon amie, hein ?

LE boul' migh' 87

et un gâteau ? Tu es gentil...... N'est-ce pas

qu'il est gentil ? — Je prends un chou. — Moi, un éclair. — Eh ! par ici, les éclairs, qu'on s'illumine ! — Tu sais, j'en prends un autre. — Tiens, moi aussi. — Et moi donc ! — Madame Torné, une autre assiette, s'il vous plaît ! Tu veux, pas ? mon chien ! — Eh oui ! il veut. — Du lait aussi, pas ? chéri. — Eh bien! et des gâteaux, il n'y en a donc plus? — Madame Torné, des gâteaux ! Quand on vous dit d'en apporter, et du lait, pour tout le monde !... pas vrai, gros chat? oui, pour tout le monde ! — Tiens, plus d'éclairs ! Je prends un baba. — Voyons, que vous reste-t-il? Que ça! Oh! vous pouvez tout servir! dis!bébête !

Autour de Tralala, comme, autour de certains maniaques éraietteurs de pain, les oiseaux des jardins publics, picoraient et piaillaient tout un ramassis de grues errantes. Lui, placide et souriant, considérait la curée. 11 buvaillait et grignotait quand on lui présentait un gâteau ou un verre, baisolait quand s'offrait une frimousse. Une à l'autre, sans interruption, il allumait des cigarettes que, prudemment, il gardait en poche. On le jugeait abominablement ivre.

Comme sa voiture atteignait Cluny, Angélina et Parecrottes, deux raccrocheuses pour lesquelles il

avait eu des bontés, l'avaient reconnu, hêlé, agrippé et, le voyant éméché, avaient crié au cocher : « Chez Marette, aux Halles ! » Mais elles avaient aussitôt réfléchi, changé d'idée. « Il n^étaitque deux heures ; on avait le temps d'aller souper chez Marotte, Si, auparavant, on faisait les tartines et les laits, histoire d'épater les petites amies par l'étalage d'un miche aussi sérieux, par la montre d'un aussi beau garçon? C'était ça ! » Etoiles s'étaient fait conduire, au coinde la rue Serpente, au lait le plus proche, au Petit Four.

Ce lait est le point de ralliement des croiseuses. C'est là que, par les nuits glaciales, par les âpres brises, elles viennent, les zincs fermés, se réchauffer ; là qu'elles accourent se rincer la gueule après les corvées sales ; là que celles qui sont en ménage retrouvent leur homme, le quart fini. La vadrouille fréquente peu le Petit Four. Les dos verts à part, on n'y voit guère que quelques raccrochés dépaysés, que quelques pochards perdus. La lumière épargnée, les carreaux sales, les vitrines prudemment vidées, la garde soupçonneuse des patrons, la veulerie de la clientèle, Téraillé des voix, la crapulerie des disputes éloignent de ce lieu louche, sorte de buen retiro de la basse prostitution nocturne.

A leur arrivée, Angélina et Parecrottes avaient

invité les camarades. « On pouvait baffrer à gogo, soiffer jusqu'à plus soif! » Et, la preuve faite que sérieuse était l'invitation, on avait mis la boutique au pillage. Toutes avaient des appétits goulus qu'elles étaient trop heureuses de satisfaire, quelques-unes, des ventres vides qu'elles rassasiaient. Celles-ci, sournoisement, glissaient des g&teaux dans leurs poches ; celles-là, magnifiquement, les émiettaient, en faisaient des boulettes qu'elles se lançaient. Certaines organisaient une chaîne, faisaient passer à des dos échoués dans un coin leur part de curée.

Un blondin, tête nue, les cheveux frisés, la face rose et morveuse, étant survenu, des fleurs à la main, le jacassage depies des grues changea d'objet :

— Oh ! des fleurs ! tu m'en payes? Et à moi ? — A elle aussi ; à toutes, veux-tu, vieux loup ? A toutes, il veut. — Oh ! qu'il est gentil ! —Pour sûr ! Je coucherais bien avec lui à l'œil. — Tiens, je te crois ! Vois comme il est beau ! — C'est-à-dire que c'est dommage qu'il ne soit pas à payer !

Toutes, y compris les affamées, se disputaient furieusement les bouquets ; on ne leur offrait pas des fleurs tous les jours.

Le blondin dévalisé, le pillage de la pâtisserie reprenait plus âpre. Les plus discrètes, jugeant que tout y passerait, commençaient à mettre aussi des

90 LE boul' migh'

gâteaux de côté. Tout à coup, il y eut un cri unanime de protestation. Les gâteaux étaient finis ; il ne restait que des pains au beurre. « Puisqu'il n'y avait plus de gâteaux, on voulait du lait, au moins ! » Et^ comme il n'en resta bientôt plus, on se fâcha sérieusement cette fois : « Il n'y avait donc rien dans celte baraque ! » L'on cria : « Chez Bocou ! — A la tartine ! » Et l'on se querella « A la tartine ! on a faim de solide! on a assez de gâteaux! », criaient les unes. A quoi les autres ripostaient que: « Mon Dieu ! on avait dîné ; qu'on n'avait pas si faim que ça ; et puis qu'on avait le temps ! » Mais les pratiques l'emportèrent ; la tartine eut la majorité. Toute la nichée se secoua, jetant un dernier coup d'œil sur les glaces, faisant bouffer les cheveux, tirant les jerseys, aplatissant les jupes, relevant les balayeuses.

— Et la note, à propos !

— C'est vrai, nous n'y pensions plus !

— Oh! si monsieur n'avait pas assez.... fit le patron, qui connaissait Tralala.

— Combien, madame Torné ? demanda hautainement Angélina.

— Vingt-deux carafes, annonça la patronne

On se récria, ce Vingt-deux carafes, ce n'était

pas possible. »

LE boul' migh' 94

— Vingt seulement. Ces messieurs en ont deux, dit le patron en désignant les dos.

— Il pouvait bien lui laisser tout payer, marmotta une gadoue.

— Donc, reprit la patronne, vingt francs de lait et vingt-six francs de gâteaux, ça fait quarante-six.

— Quarante-six, tu entends, chéri? dit Angélina. — Tiens, paye I fit Tralala, après avoir choisi dans

un fouillis de papiers un billet de cinquante francs. Cependant, à roreille,'les filles se chuchotaient que c'était trop, quarante-six francs. « On avait beau être soûl, on ne devait pas être volé comme ça. » Quelques-unes des habituées allaient doucement sermonner la patronne. « Non, là, vraiment, c'était trop. »

— Avec ça que vous n'avez rien mangé et rien bu ! cria la patronne en colère, Tenez ! vous en avez plein les poches ! Et regardez un peu le parquet : blanc de lait !

Son mari, d'un geste digne, la fit taire et dit, rendant la monnaie au vadrouilleur !

— Ici, on ne fait pas tort d'un cenlime. Monsieur connaît la maison.

— Les quatre balles pour moi, pas, bébé? fit Angélina Il les perdrait ; tant vaut-il que j'en profite.

— On te gruge rien, mon petit, cria une jalouse. Non, là, parole d'honneur ! je ne comprends pas

92 LE boul' migh'

qu'on fasse casquer un homme comme iui! Une pâte, quoi !

— Ça, c'est pas not' affaire. Eli' fait sa p'iotte cett' femme. T'as rien à y voir. A sa place, j'en frais autant. Et toi aussi.

— A la tartine maintenant ! commanda Parecrottes.

— Et mes fleurs? fit le blondin, s'interrompantde grignoter des morceaux de gâteaux rggnassés parterre.

— Allons, Angélina, donne-lui les quatre balles I A chacun sa part.

— Quatre francs, malheur! Gugusse me ferait interdire. Quatre francs ! des bouquets trouvés à la porte des actrices I Je vais lui fiche vingt sous, parce qu'il est gentil.

— Non, voyons, il en avait plein les mains. Au moins, deux francs.

Mais Angélina gueula qu'on. .... qu'elle savait aller seule et qu'on eût à la laisser tranquille. Pour mettre fin à la dispute on recria : A la tartine ! Et l'on commença à sortir.

A ce moment, Tatave, poussé par Floflo, put arriver à Tralala.

— Tatave I s'écria le vadrouilleur. Enfin ! je vais donc pouvoir causer 1 — Mes petites, un peu la paix, hein!

— Que fichais-tu là ?

— De la philhetaïrie. C'est si doux de faire le bien ! comme disent les cafards. Quelquefois, c'est amusant.

— Tu ne me dis pas bonsoir ? demanda Floflo.

— Àh, pardon ! je te croyais du tas. Je n'avais pas distingué ta distinction.

— Très flattée... C'est égal, je prendrais un verre de lait tout de même.

— 11 paraît qu'il n'y en a plus. — Vrai, patron, plus d'amidon?... Eh bien! et les façades de ces dames ! et les boyaux de ces messieurs !

Les dos-verts ne bronchèrent pas, roulèrent seulement leurs grands yeux de poissons frits, sans regard.

Les femmes, qui dedans, qui dehors, attendaient, indécises. L'opinion générale était qu'il allait les lâcher. Â^ngélina, Parecrottes et deux ou trois autres pariaient que non, racontaient qu'il avait couché avec sept femmes, qu'il en avait amené douze chez Marette. Cependant, quand, après Floflo et Tatave, Tralala monta en voiture et commanda : « Chez Bocou I » Àngélina crut devoir se rappeler à lui :

— Tu me prends ? demanda- t-elle.

— Hue, cocher ! fit Tralala.

— Il n'y a que trois places, madame, dit Tatave par politesse.

94 XE boul' migh'

— Quand il y en a pour trois...

— A bas les proverbes ! cria Floflo.

— Eh I eh ! la petite ! pas tant d'épaté ! — Est-ce que vous la connaissez, vous autres ? C'est moi qui me charge de la faire gigoter dans le panier à salade.

— Je crois bien, fit une autre, son dos est agent.

Quand s'ébranla le fiacre, un murmure monta du tas de grues.

— Que ne vous taisez-vous ? cria Tralala. Un sage Ta dit : Le silence des peuples...

Floflo lui mit la niain sur la bouche et, tout bas, voulut lui expliquer la position où se trouvait son amant, tandis que Tatave s'absorbait à la construction de la Grand'Ourse. Tralala, sans la laisser achever, lui passa un billet.

— C'est trop, cent francs, fit-elle. Nous vivons très simplement. Seulement...

— Si nous allions aux Halles ? interrompit Tralala.

Le couple eût bien voulu. Il était radieux maintetenant, délivré de toute obsession, se sentait en train; mais il n'osait en convenir du coup, manquer crûment à son programme d'économie et de vertu, avouer sa rancœur de la vie d'intérieur. Comme il fallait répondre, Floflo dit, d'un ton mou :

— Non, pas ce soir. J'ai sommeil.

LE boul' mich' Ô5

Elle comptait que Tralala ferait, violence à son refus, les emporterait dans le tourbillon de sa vie joyeuse. Mais, par délicatesse j comme il venait de leur prêter de l'argent, pour ne pas avoir Tair d'imposer ses désirs, le vadrouilleur nlnsista pas.

Peu après, un prétexte s'offrit au ménage de grignoter décemment du plaisir : le réveillon, une fête classique, bourgeoise, consacrée. C'eût été une pruderie déplacée, une affectation de stoïcisme de ne pas la célébrer, presque une impolitesse ne pas répondre à l'invitation de Tralala. Le premier janvier, le mois reçu, la convenance s'imposait de rendre la politesse. Puis, le couple se laissa aller à tirer les rois. Ainsi engrené, il se mit à l'affût de toutes les occasions sujettes à noce, culotta le calendrier. Fioflo découvrit la Saint-Raymond, persuada à Octave de la fêter avec Sartignac. La Saint-Charlemagne les trouva dans une vadrouille de pions. Janvier passé à nocer sans préméditation avouée, ils résolurent « puisqu'on y était » de faire la fête jusqu'à la fin du carnaval. Après le mardi-gras, on se mortifierait, on

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se couvrirait de cendres, on travaillerait, on économiserait. Ce fut juré. Nécessairement, leur nouvelle existence avait provoqué un surplus de dépenses. Fin janvier, malgré les suppléments du jour de Tan, Floflo devait 150 francs à Tralala ; le mois suivant 320 ; et, la pension reçue, elle reconnaissait l'impossibilité de les rembourser de six mois, même s'ils se rangeaient. Aussi ne se rangèrent-ils pas. Après le carnaval, ils continuèrent à courir les brasseries sans se payer d'excuses, sans en* chercher, tout naturellement, comme s'ils s'acquittaient du devoir d'une promenade hygiénique. Dans ce désordre, l'amour cessait de les préoccuper. C'était devenu leur potau-feu. On en usait en bons bourgeois, sans fièvre, banalement, ainsi que d'un plaisir de corvée. Au dehors, il n'existait à peu près plus. Tatave et Floflo devenaient deux camarades, deux bons zigues en rupture d'intérieur, tout heureux de faire des traits au ménage. On pouvait courtiser la grisette, la trouver jolie et le lui dire, sans que Tatave s'en émût. Une ancienne embéguinée, dans la surprise d'une rencontre, s'abandonnait-elle sur les lèvres du poète, Floflo, loin de se fâcher expliquait que « pardi ! elle ne l'avait pas eu vierge ». Cependant, par une convention tacite, leur amour restait pur, sacré, inaltérable. Ils le laissaient placidement éteindre sous les cendres

* de rindifférence, sans cesser de le considérer comme un inapaisâblefeu.

Cette convention dura tant que Floflo fut captivée par rinconnu de sa nouvelle vie. Mais, lorsqu'elle commença à se faire aux boucans des vadrouilles, aux gaietés des ivresses, sa coquetterie, sollicitée par leshommages des hommes et par le luxe des femmes qui l'entouraient, entama cette hypocrisie comme une gourmandise d'enfant les fondants du dessert et, restée inassouvie, affamée, se mit, pour agacer ses jeunes dents, à mâcher ses appétis à vide. Une vadrouilleuse survenait-elle dans l'étrenne d'un costume, elle s'écriait: <« Croîs-tu que ça m'irait, une robe comme ça? » Un chapeau pendait-il à un champignon, elle se l'essayait aussitôt. A propos de tous les ingrédients de la toilette féminine, c'étaient des discussions sur ce qui lui irait, sur ce qu'elle aimerait, sur ce que ça coûtait. Devant les montres des magasins, ses stations de curieuse devenaient des factions obstinées. Certes, elle ne pensait pas à quitter Tatave. « Mais pourquoi vivrait-elle comme

les escargots, avec une seule pelure sur le dos ? Pourquoi pas dans le luxe, dans un cadre digne du beau tableau qu'elle était? Elle n'avait plus un idéal de grisette à présent. D'ailleurs, elle n'en menait pas davantage la vie. Alors pourquoi en garder la tenue pauvrette? C'était une hypocrisie, rien plus ; un illogisme. Il lui fallait toque de loutre, manteau de fourrure, robe de soie, le costume de la jolie vadrouilleuse qu'elle était devenue. Après tout, Tatave pouvait bien se fendre de ça, et sans se gêner, puisque Tralala lui ouvrait un crédit* illimité. Il le devait même. Il était de son devoir de mettre la beiauté'de sa maîtresse en lumière. Les dévots ne dorent-ils pas ce qu'ils adorent? »

Tatave fut assez longtemps à s'apercevoir du praticisme de ses manèges. Il croyait encore à la Floflo (iespremiers jours et, naïvement, s'imaginait qu'elle le suivait dans les brasseries par dévouement, qu'elle se grisait par abnégation, qu'elle s'amusait pour ne pas lui déplaire. Quand, les allusions devenues fréquentes et directes, force lui fut de les comprendre, sa fatuité blessée le fit se cabrer. « Floflo voulait-elle le faire casquer, par hasard ? le prenait-elle pour un miche jobardise, topable à merci? Peut-être s'imaginait-elle qu'il était fou d'elle, la pauvre petite? Il fallait la désillusionner, la remettre auj oug au plus tôt. »

Vint Toccasion. Un soir, comme ils rentraient éméchés, la fantaisie prit Floflo de demander « si elle était aimée».

— Oui, oui, répondit Tatave avec eiinui.

— M'aimeras-tu toujour^ Non, c'est trop long. Combien, à un printemps près ?

— Tant que tu seras belle, fidèle...

— Alors, si je te serinise, tu me cocufles. Pour qui ?

— Pour toutes celles qui me plairont.

— Moi, pour quiconque aura de Tos.

— Aurais-tu vraiment ce cœur ?

— Tiens ! une femme a toujours ce cœur-là. Serais-tu jaloux?

— Comme Othello, avant d'avoir des soupçons.

— Ce n'est qu'une réplique, ça.

— Eh bien I si tu me quittais, je ne regretterais de toi que la fille.

— Très aimable, ce que tu dis ! Oh ! tout à fait ! Monsieur aurait-il assez de moi ?

— On a toujours un peu assez de la femme que J'on a.

iOO LE BOUl' MIGH'

— AJtl... Et, quand on cesse d'en jouir, la regrette-t-on ?

— Ça dépend. Depuis mon départ de Cuxeras, je ^uis à jeun de figues et de jujubes. Je n'ai jamais eu faim que de jujubes.

— Alors, mon cher, tu vas savoir si...

— Ce sera donc bientôt le...

— Qui sait au juste ?... Tiens ! les vieux souliers : tantôt on les jette à la borne aussitôt éculés ; tantôt, on les use comme vieilles savates. J'ai gardé Chariot un mois encore après qu'il ne m'allait plus au cœur. En tout cas, à moi de me tirer des pattes la première.

— Ça va sans dire. Il faut toujours sauver Famourpropre d'une femme, se faire lâcher.

— Mon petit, je saurai bien te lâcher toute seule. Avant que tu en aies assez, j'en aurai trop.

— Amen ! chantonna Tatave en lui tournant le dos.

— Sortons-nous? demanda Floflo le lendemain matin, dès qu'ils furent levés.

LE boul! mioh* lOt

— Pourquoi faire ?

— La question I Pour aller nous amuser, liens ! Ce n'est pas si régalant que ça de se regarder comme des portraits de famille. .

— C'est qu'il faudrait, un jour ou l'autre, penser à travailler, à économiser aussi.

— C'est ça ! économiser toujours I Manger du pain avec des raisins également secs, comme aux premiers beaux jours, peut-être? Et travailler à vingt centimes l'heure, hein? Oui, je sais, ça ferait bien dans une romance. Mais tu veux rire, mon chien. L'amour ne dure que dans le luxe. Une maîtresse doit être comme un objet d'art, sans rapport.

— Les objets d'art ont cet avantage, qu'ils ne ntiangent pas.

— Tu me reproches ce que je mange, maintenant !

— Je ne te reproche rien. Je te rappelle seulement que je ne suis guère riche qu'en rimes. Après ça, si tu rêves une autre existence, les chemins sont ouverts, les trottoirs libres.

— Ah ! tu me chasses ! Et tu m'insultes ! C'est bien !

De voir son amant, qu'elle croyait de cire comme sa figure, si ferme, si froid, si imprenable, elle se prit à pleurer rageusement. Mais s'en irait-elle dé-

102 LE boul' migh'

daignée, insultée, vaincue, jetée à la rue? Oh non, par exemple ! Elle ne partirait qu'à son heure, qu'à son caprice, que dédaigneuse, adoifée, triomphante. En attendant l'inéluctable revanche, et pour la préparer, elle usa des larmes de sa rage, se jeta au cou de Tatave, le suppliant de l'aimer, de pardonner, d'oublier les sottises de la veille : « des blagues d'ivrognes. Est-ce que lui pensait vraiment ce qu'il avait dit? elle, en tout cas, n'en pensait pas un mot. Voilà ! à faire de Tesprit, l'on se meurtrit le cœur. Oh ! elle, qu'il l'aimât ou non, était à lui vouée jusqu'au sacrifice ! Si elle nuisait à son avenir, si, pour une raison quelconque, il avait assez d'elle, elle était prête, résignée à s'en aller. Oîi? n'importe ! et quoiqu'elle n'eût que lui au monde. Elle comprenait les exigences de la vie. Il se devait à son art. Maïs, vraiment, ne pourrait-il l'aimer un peu, lui, dont la poésie avait d'infinies tendresses? Oui, sans doute, elle avait fait et ferait l'impossible pour se l'attacher ! Et, si elle avait cherché à l'entraîner dans un tourbillon de plaisirs, c'était pour qu^il ne se rassasiât pas d'elle dans la monotonie du tête-à-tête. Même, elle avait «rêvé d'une robe de faille, d'un bracelet d'or, d'un manteau de fourrure, de bien d'autres splendeurs de luxe pour lui inspirer, par une transformation de sa beauté, un renouveau de passion. »

LE BOUL' MICH' ifrâ

Là, Tatave, sa vanité satisfaite, ne voulut plus d'excuses, en fit à son tour. « Elle avait raison de tenir à être belle, à vivre joyeuse. Il n'avait voulu que l'éprouver, ne se pardonnait pas d'avoir pu douter d'elle. »

— Mon cher aimé, conclut-elle, que cet horrible malentendu nous serve de leçon ! veillons âprement à notre amour. Devant les autres, dans les brasseries, soyons gouailleurs, blagueurs, sceptiques, modernes. Cachons notre joie, comme un trésor tentant. Entre nous, chez nous, dans ce nid de notre bonheur, soyons candides, naïfs, jeunes de cœur, idéaux. Reste poète et laisse-moi muse.

• — Je veux, reprit Tatave après un délicieux pépiement de baisers, te faire belle, belle à être désirée de tous, enviée de toutes!.... Mais.... de l'argent.... Tralala....*

— Oh ! il ne faut pas abuser de lui. Va, si ça te gêne, mon chéri, ne m'achète rien. Pourvu que tu me trouves à ton goût, toi, ça suffit de reste.

^— Après tout, il peut bien... .

— Oh ! certainement, il ne te refuserait pas. C'est un bon garçon, i] n'y a pas à dire.

— Seulement, c'est embêtant....

— Ne te mêle de rien. Entre vous, il ne doit pas y avoir de questions d'argent. Puis, il n'oserait te

refuser, tandis qu'il me dira si ça le gène. Je lui expliquerai que ce n'est pour rien d'essentiel-

Après s'être fait un peu prier, Floflo accepta les cinq cents francs que lui offrit Tralala. « Au fait, une forte somme convenait mieux. Avec ça, on pourrait se remuer, .n'être pas toujours à compter avec la fin du mois. Tatave lui rendrait ça quand»... »

— Quand il pourra, c'est convenu. Que cela ne vous empêche pas de m'en redemander.

— Oh ! pour sûr non. Quand on est ami, on Test, n'est-ce pas ?

Cependant devant l'importance de l'emprunt, Tatave crut devoir en toucher un mot à Tralala. « Il craignait d'abuser »

— Tiens, suis-moi, là, interrompit le vadrouilleur, entrant au Progrès, un grand café du boulevard Saint-Germain devant lequel ils se trouvaient. Les bourgeois répondront pour moi. — Oîi est Génin? demanda-t-il à quelques groupes de joueurs de piquet, des mains serrées.

— Il ferait bien d'élre au diable ! répondit quelqu'un.

Alors, toute la bande se mit à baver dessus. « II devait dix francs à Logerotte ; cinq à Blanchet ; il n'avait pas réglé les difTérences du dernier, whist ; il avait laissé payer sa consommation par celui-ci, son entrée à BuUier par celui-là ; il n'avait pas rendu une botanique. » On le traitait comme un banqueroutier, avec des mots plus que sévères.

— Eh bien ! dit Tralala en sortant, Génin est le plus honnête bourgeois du monde, leur pays, un vieux camarade ; il leur a prêté et emprunté de l'argent cent fois ; il leur doit à eux tous vingt ou vingt-cinq francs ; très probablement on lui en doit autant. Tu vois comme on le traite ; parce qu'il n'a pas paru de cinq jours. Mon Dieu ! leur chiennerie est très explicable. Ils oi^t une maigre, une stricte pension, et la dépensent. Comme ils sont rangés, sans oeils ni dettes, ils deviennent féroces pour qui détruit l'équilibre de leur budget. Eh bien ! moi, outre que je ne suis pas un bourgeois, j'ai une tout autre situation : la libre disposition de ma fortune. Or, comme je nourris l'espoir de me ruiner, je serais aise d'éparpiller quelques dettes recouvrables. Et alors, tu sais, s'il te platt de payer les intérêts à cent mille pour cent

Tatave fut si ému de Tingéniosité de cette générosité qu'il ne trouva rien à répondre, ne put que serrer la main de Tralala, des larmes dans les yeux.

De ce jour, le couple, délivré de tout embarras d'argent, de toute préoccupation matérielle, s'enrôla définitivement dans la suite de Tralala, fréquenta les jeudis de Bullier^ s'assimila complètement à la vie du BouI'Mich' vadrouilla, devint moderne.

De même qu'il a trié son peuple de raffinés dans la plèbe bourgeoise de la gent étudiante, le Boul' Mich' s'est découpé dans le vaste territoire du quartier latin les coins les plus pittoresques, le terroir le plus propice à l'épanouissement de ses gaietés, sa nécessaire expression géographique. Il s'est tapi dans les environs immédiats du collège de France, de la vieille Sorbonne, à l'écoute des susurrements des ombres moribondes de Gerson et de

LE boul' migh' 107

Budé ; il est allé bourdonner ses joies près des solitudes de rOdéon ; il a logé ses vadrouilleurs et ses vadrouilleuses rue Gay-Lussac, rue des Écoles, rue Monge, dans les voies les plus à l'air, dans les maisons les plus confortables. Du boulevard Saint-Michel, son parrain, dédaignant le bas affairé, bruyant, passant, encombré, le prolongement du boulevard Sébastopol, Tépandement de la vitalité commerciale du cœur de Paris, dédaignant aussi l'autre extrémité calme et déserte, pareille à une avenue de quartier riche, le Boul'Mich' n'a pris que la montée et le coude, que la partie pittoresque des ruines de Cluny aux verdures du Luxembourg. Et comme, ainsi vagabondamment épandue, sa vie avait besoin d'un foyer où se réchauffer, d'un cœur où affluer et refluer sans cesse, il a placé ce cœur, par un caprice topographique dont Londres est le plus célèbre exemple*, à l'un de ses confins, à sa frontière sud-ouest, tout près du quartier religieux de Saint-Sulpîce, dans le bout de la rue Vaugirard qui va de la rue Monsieurle-Prin'ce à TOdéon. Là, dans quelque soixante mètres, il a prodigué ses nids de joie : huit brasseries grandes et petites, prodigué surtout ces dernières, la petite brasserie étant son home caractéristique.

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La grande brasserie, dont la Sambre-et-Meuse est le type, est ouverte à tout le monde : aux habitués comme aux passants, aux michelins comme aux étudiants, aux vadrouilleuses comme aux raccrocheuses. Elle a été faite pour Fépandement des bandes du quartier latin, pour le déroulement des monômes, pour le chahut des jours de cuite. La petite brasserie, au contraire, a été créée pour l'intimité des élites, pour la camaraderie des esprits, pour la causerie intelligente des clans artistiques. La Sambre-et-Meuse est un forum couvert, un abreuvoir payant; la Beltete Blanche, la plus aristocratique des petites brasseries, est une variété de cercle, presque un salon, d'où volontairement les bourgeois s'excluent, leur sottise y étant mal à Taise, S'y acclimatent seuls les jeunes gens à supériorités naturelles ou sociales capables de tenue : les intelligents qui savent n'être pas grands hommes en buvant un bock ; les beaux qui ont l'esprit de ne pas paraître fats ; les riches qui ne font pas tomber leurs pièces d'or de trop haut. L'amant de cœur et le miche sérieux s'y traitent sur un pied d'égalité parfaite, avec

la plus exquise politesse, avec la large compréhension de leurs droits respectifs. Des fils de famille y fraternisent avec des bohèmes, point encore fils de leurs œuvres. Des femmes y vivent dans une indécence très convenable entre leurs amours de tous sexes. Le vice s'y montre à la fois grand seigneur et bon enfant, hardi et bien élevé. On n'y fait pas de morale déplacée, ni d'immoralité déplaisante. L'Académie n'y trouverait rien à couronner, pas même ses poètes ; le code, malgré ses entremetteuses, rien à reprendre. Les filles de salle y apprennent les bonnes manières, s'y frottent d'art, trouvent là leurs ruelles, leur hôtel de Rambouillet.

Bulliçr a trois jours :

Le lundi n'est guère qu'une gracieuseté de l'administration, qu'une invitation d'entrée gratuite, à laquelle répondent quelques étudiants pour user leur temps quelque part, et beaucoup de dos verts qui ont à faire ronfler leurs toupies. Le dimanche, Biillier rappelle un bal de faubourg qui serait propre, semble un Moulin de la Galette de la rive gauche,

redevient Tancienne Closeriedes TAlas, Calicots, employés, étudiants pauvres, demoiselles de magasin, femmes de chambre, élèves sages-femmes s'y donnent rendez-vous. Et là, bravement, à la bonne franquette, dansent pour leurs vingt sous, s'amusent pour leurs vingt ans, se donnent du bon sang pour tous les écœurements de leur normale vie de bêtes de somme.

Le jeudi, le grand jour, tout autre est le spectacle.

Dans un tumulte d'énorme chute d'eau, dans un é'blouissement de lueurs à Finfini reflétées par des murs de glaces, dans une buée d'atomes de poussière blanche dansant sur le fourmillement noir de la foule, par un large escalier à double rampe en fer au bas duquel veille, rigide et grave, le municipal de service, l'on descend, déjà aveuglé, assourdi, étouffant dans l'immense salle : une halle à trois nefs, alcazarisée à peu de frais par quelques filets de couleurs criardes. Sur une large estrade carrée, l'orchestre trône au milieu de la nef centrale ; tout autour régnent des galeries oîi l'on consomme, trois surélevées et d'oîi l'on domine le bal ; la quatrième, le long de laquelle s'ouvre le jardin en été, à droite de l'entrée, de plain-pied. Entre les danses, autour de l'orchestre, comme un manège de chevaux de

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bois autour de l'orgue de barbarie, tourne mécaniquement la foule. Pendant les déchaînements de musique, elle se fige, forme des cercles dans lesquels gigotent des brididis payés, admire les classiques grands écarts, applaudit par habitude l'éternelle Chinchinetle faisant sauter d'un coup de pied un melon d'Anglais ou tournant sur elle, la bottine à la hauteur du chapeau. Et c'est là tout le spectacle de ce bal du jeudi, jour du gratin du Boul'Mich' et de la petite gon^me de l'autre cô\é de l'eau.

A yrai dire, ailleurs est la comédie : le loiig de la galerie de plaiji-pied, autour des tables.,... Entre deux haies de consommateurs, les grues passent, lorgnantes et lorgnées. On les invite ou elles s'invitent. Et les voilà sortant leurs rires, faisant la parade. Alors sont exprimées les plaisanteries éternelles, les cochonneries obligatoires de ces flirtations. Pendant, hommes et femmes se jug.ent, se jaugent. « Est-il aussi sérieux que son air, celui-ci? se disent les femmes. Ne porte-t-il pas tout son or sur son gilet, dans sa chaîne étalée, amorçante comme le fil d'une ligne? Et cet autre si bien râblé, les yeux francs, vaut-il de risquer un à l'œil ? » Et les hommes : « La belle blonde est-elle si belle que ça ? ou doit-elle ses apparences de Carpeaux de chair aux lignes de son corset, au style de sa couturière? Et son amie, le

menton gras et double, les yeux de charbon noir, déjà ravagée, une promesse d'hystérie, se laisseraitelle poser un lapin ? » Pensers graves, tourmentants, qu'on essaie vainement d'étouffer sous les grelots des rires. A onze heures cependant, le chic ne permettant pas de rester plus longtemps, bonne ou mauvaise, la halle est faite. On gagne la sortie ; et, tandis qu'elle se demande si elle ne sera pas roulée, qu'il s'inquiète s'il en aura pour son .argent, le couple grave, solennel, majestueux, impassible, gravit les marches de l'escalier comme les marches d'un autel oîi Ton bénirait à jamais les âmes-sœurs et les dots assorties.

Pour Tétudiant, le vulgaire, la vadrouille est la promenade à travers les brasseries en vogue, les stations obligatoires du chemin de la croix du plaisir ; c'est les chœurs faussés des scies stupides, la visite de digestion aux tables des femmes à qui Ton a posé un lapin ; c'est la montre de l'ivresse, c'en est souvent, par économie, l'affectation ; c'est la gaielé à heure fixe, quasiment sur commande, les samedis,

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les premiers du mois, les jours d'examen, une gaieté dont le coût est connu ; c'est un lundi nocturne de bourgeois, le coup de folie hygiénique des têtes calmes, la saignée comme il faut d'un budget équilibré, rintermède de joie d'une semaine d'écœurant labeur.

Pour le michelin, la vadrouille est le grand travail, l'éducation générale. C'est la découverte des bons coins, du café bien fait, de la meilleure bière, la connaissance des adultères, des collages, des béguins, des beautés ou des tares secrètes, des talents intimes, des vices vénériens, des fortunes et des dèches du personnel amoureux. C'est le déchiffrage des multiples et redoutables énigmes de l'élément féminin sur la vadrouilleuse, la fille jeune fille, la femme la moins fardée qui soit, la seule au monde qui, n'ayant plus à ménager les hypocrisies de la vertu et n'étant pas encore bien faite à celles du vice, se laisse voir jusqu'en la nudité de son cœur. C'est l'école buissonnière à travers les curiosités et les spectacles de Paris, du théâtre du monde au monde des théâtres, des conférences officielles aux réunions publiques, du tapis vert des tripots et des courses aux séances de la Chambre. C'est le voyage à Trouville Tété, à Nice l'hiver ; le canotage à Asnières ; les soupers chez Peters. C'est, entre les jeunes hommes de

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vues et d'aptitudes diverses, de provinces (parfois de nationalités) et de professions différentes, un rapprochement profitable à tous. C'est la pénétration à vif, la confession, dans les épanchements des ambitions juvéniles, dans la candeur des premiers espoirs, des futures valeurs sociales, du prochain état-major humain. En même temps que du code, de l'anatomie, du style, de la plastique, Tétude de la vie.

Rossignol, un vieux jeune homme, mal mis, voûté, tatoué de rougeurs malsaines, était un bohème révolutionnaire qui prétendait avoir mangé sa fortune pour la Cause et qui, en réalité, l'avait bue. Depuis, de même que la débauche certains viveurs décavés, la Révolution l'entretenait, le plus ordinairement par Tentremise de femmes du peuple qu'il éblouissait dans les zincs. Car l'éloquence de Rossignol, d'accord en cela avec le sens critique de son estomac qui préférait le tord-boyaux à Teau sucrée, fuyait la tribune des réunions publiques et cherchait la barre zinguée des mastroquets. Cet apôtre au petit bleu avait à Javel, à Charonne., aux Épînettes, à la Butle-

LE boul' migh' us

aux-Cailles, dans les coins les plus extrêmes des faubourgs, une de ces réputations souterraines que révèlent les. jours d'émeute. Des semaines, des mois, il se collait à des ménages prolétariens, vivait sur eux, admiré par les maris pour ses idées rouges, adoré des femmes pour ses mains blanches. De tous les comités occultes, de toutes les fédérations étranges, il en organisait les réunions, centralisait les souscriptions, fondait les feuilles hebdomadaires ; et, quelque temps, il faisait ainsi la gratte de sa vie sur les sommes qu'il maniait et dont il expliquait l'épuisement par des tourné.es de propagande dans les zincs. Au Boul'Mich', où il descendait durant les pannes des faubourgs, il faisait profession de découvrir des Babœufs imberbes avec lesquels il pratiquait te plus possible la communauté. De doctrine, il n'en avait point. Anarchiste, blanquiste, communiste, communaliste, collectiviste, il était tout cela tour à tour ou à la fois, selon la vogue de telle ou telle théorie, selon le quartier qu'il exploitait, selon ses fréquentations du moment, selon les préférences du mari de la femme qui l'aimait. Au lieu, il brûlait d'un amour grossièrement mystique d'homme du peuple pour la Révolution. C'était pour lui comme une déesse vierge accouchant du progrès sans l'enfanter, régénérant le monde par miracle, changeant

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et purifiant les passions de rhumanité. Il ne s'inquiétait ni des réformes à concevoir, ni des conceptions à réaliser, ne s'intéressait pas aux moyens. Les moyens, ça regardait la Révolution. 11 ignorait quels ils seraient, mais ce seraient les bons.

Sa vie parasitaire ne lui pesait pas d'un fétu de remords. Bon, généreux, cordial, il Favait été dans la prospérité, trouvait tout naturel qu'on le fût pour lui. 11 avait donné son trop plein aux autres qui lui rendaient le leur. Tout était au mieux. La fraternité humaine n'était pas un mot, une blague, une duperie; elle était une vérité, une réalité. Il l'avait su à ses dépens et le savait à son profit.

Le péruvien Juan Pedro Lucasa, un de ces bouffis bruns que les femmes appellent des pots à tabacy était un roublard tout à fait conscient, lui. Préalablement stylé parles rastaquouères, retour d'Europe^ de son pays, il était arrivé à Paris avec huit mille francs et, durant trois mois, avait fait le brésilien. Les fournisseurs et les filles l'avaient plumé à vif, sans qu'il criât. Après quoi, ses largesses bien connues et son crédit bien établi, c'avait été sa revanche. De brésilien, le Péruvien était passé valaque. Plus de lettres au paquebot, plus un sou à l'hôtel, au bottier, au chapelier, au tailleur, à la pension, et des fourrures aux filles. Cependant, comme correspon-

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dant de journaux et courtier en librairie, il gagnait de 4 à 5,000 francs par an. Mais ils lui suffisaient à peine pour ses bocks. Parmi les fournisseurs, le mieux roulé avait été le tailleur Dojet qui n'avait même pas profité de son trimestre de solvabilité et dont célèbre était la mésaventure. Mesures prises, le tailleur ayant demandé un acompte, négligemment, d'une liasse, Lucasa avait détaché un billet de mille. Dojet, honteux, avait prétexté d'un manque de monnaie pour refuser l'acompte d'un client aussi chic, formulé toutes sortes d'excuses. De longtemps, il n'avait osé demander de l'argent et n'avait envoyé la note que lorsque le Péruvien avait dû mille francs. Lucasa lui en avait d'ailleurs accusé réception et procédé avec les mêmes égards envers les notes suivantes. Quand Dojet s'était sérieusement inquiété de la solvabilité de son client, il était trop tard. Lucasa lui devait 2,500 francs et ne daignait même plus l'entretenir d'espérances. La guerre était déclarée entre le Chili et le Pérou, la mer tenue par la flotte ennemie; les paquebots n'arriveraient pas de longtemps. Lima prise, le Péruvien jouait à l'infortuné Dojet des malheurs de la patrie avec une maestria de Polonais. — « Mais vous ferez la paix maintenant. — La paye ! jamais de la vie, cher monsieur. La dette à outrance ! »

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Celle aventure, ainsi terminée par ce calembour misérable, résumait admirablement Fexislence de cet hidalgo d'outre-mer : poser des lapins et placer des mots. Car, dans son étude passionnée du français, au fond la seule ambition intellectuelle de l'étranger, Lucasa, voulant, comme un libertin une maîtresse, posséder notre langue jusqu'en ses licences et ses intimités, avait été conduit à se plaire uniquement dans la débauche de l'argot, à ne pouvoir rassasier son futile esprit d'Espagnol dégénéré de l'alimentation relâchante de la Uttérature tintamarresque. Très obstinément, avec une patience de bénédictin, il se bourrait d'anecdotes, de nouvelles à la main, de canards, s'échinait des heures à déchiffrer les hiéroglyphes d'un mot, tendait à toutes les causeries les trappes de ses anas ; et, certainement, cette course après l'esprit en eût fait un compagnon raseur si elle n'eût été agrémentée des trébuchages de la soûlerie. Mais dans son habituel titubement d'alcoolique, Lucasa plaisait par l'abandonné et, pour ainsi dire, le baveux de sa sottise, riant à se 'tordre des prudhommeries charivariques de la petite presse. Il apportait dans le petit cercle de blasés qu'il fréquentait la gaieté naïvement bête d'un bourgeois qui serait enfant.

Jules Lestapy avait été l'orphelin délaissé, l'écolier

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berné, Tétudiant pauvre, un malheureux être dont l'enfance et Tadolescence avaient toujours eu le cœur gros. Devenu un employé bien rétribué dans une maison de banque où son oncle était caissier, sa camaraderie était allée du coup, pour le rattraper de ses tristesses et de ses solitudes, vers les plus joyeux, les plus turbulents du BourMich'. Mais il était resté réservé, gêné, timide; il n'osait ni parler aux femmes, ni s'abandonner dans les causeries, ni se lâcher dans les tumultes ; il avait gardé les allures rêches d'un être aimant, qui, n'ayant jamais été aimé, n'a pu devenir aimable. Ce, bien qu'il fût reconnaissant aux filles qui daignaient accepter ses louis, qu'il se crût l'obligé des bohèmes qu'il régalait. Son grand malheur venait surtout des femmes que son physique effacé et banal, point seulement laid, n'attirait pas, et qu'éloignait sa gaucherie guindée, sa froideur apparente. Des rages sourdes le prenaient quand il voyait les cajoleries, les tendresses, les passionnements dont elles se montraient si prodigues avec ses amis, si complètement avares à son égard. 11 en venait à désespérer, non pas seulement d'être aimé, mais d'aimer, de jamais ouvrir son cœur. Et cette conviction faisait de lui un navré attendrissant et ridicule que les michelins plaignaient un peu, que les vadrouilleuses blaguaient beaucoup.

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Le peintre LîonelJordan, qui s'était donné quelque temps le ridicule de se dire de Taillemont sur ses cartes de \isite, était un tout petit homme brun, élégant et joli, médisant et courtiseur, aux grâces et aux grimaces de femme. De goût raffiné, d'œil très subtil, il attrapait merveilleusement les tons vagues, les lumières troubles, les visions rares, chef-d'œuvrait ses esquisses. Malheureusement, il manquait de métier, de solides études premières, ne savait pas établir une scène, planter un bonhomme debout, régler la perspective d'un tableau. Adolescent, il avait bien fréquenté l'atelier de Stévens, mais par passetemps tompin, plutôt en amateur qu'en élève, et, lorsque, à vingt-quatre ans, l'ennui d'être petit homme l'avait décidé à devenir grand peintre, il s'était heurté, malgré d'admirables facultés naturelles, à son ignorance des premiers principes. Au salon, ses tableaux eussent certainement été remarqués des amateurs, des critiques, mais les forts en thème du jury les refusaient implacablement. Aiguillonné par ses échecs, attaché à l'art par ses déboires, Lionel Jordan se jurait de triompher par tous les moyens, par son talent, comme quelques-uns, par son entregent, comme la plupart. Il se mettait de tous les cercles, de tous les dîners, de toutes les associations artistiques, se liait avec les débutants de lettres, cajolait quiconque te-

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nait ou devait tenir une plume. Tous les matins, table était mise dans son atelier de la rue d'Enfer: venait qui voulait. Il obtenait ainsi des échotiers qu'ils parlassent de lui à la première occasion, au moindre prétexte, espérant par le tapage fait autour de son nom appeler Tattention sur ses œuvres. Cependant, son éducation technique était longue à parfaire. Il n'avait pas pris tout jeune, pendant les années de TÉcole, l'habitude du labeur manuel qui est pour presque tout dans l'art physique de la peinture. Il avait des curiosités distrayantes, des appétits encombrants, se préoccupait trop des livres, des femmes, de la vie. Peut-être n*était-il pas encore suffisamment abruti pour être peintre.

L'Anglais William Forster était un beau colosse blond qui rappelait les bœufs de son pays par là blondeur, la lourdeur, la placidité, la force, et aussi parce que c'était une bête à concours, toujours primée. Sa mémoire était prodigieuse, sa puissance de travail rare, ses aptitudes variées. Il savait sept langues, jouait gentiment du piano, supérieurement le whist, écrivait facilement, élégamment. Il était, à trentedeux ans, agrégé de lettres et d'histoire, docteur en droit, deux fois licencié ès-sciences. Il avait publié un livre en quatre volumes in-4°, YHistoire des Légendes, qui témoignait d'une érudition vaste. En dépit

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de cette facilité (on pourrait dire à cause), il restait médiocre, un âne, chargé de reliques. Il savait tout ce qui s'apprend, rien.au delà; .il agglojiiérait le sa-' voir et ne s'assimilait pas la science; il avait des idées sur tout, d'idée sur rien. Ce n'était qu'une encyclopédie où se heurtaient les pour et les contre, S'il s'affirmait partisan des idées de l'Utilitarisme anglais^ c'était plutôt par mode adoptée que par conviction débattue. Il allait d'examen en examen, de concours en concours, plus stimulé par la manie d'apprendre que parla passion de savoir, en homme chez qui l'étude est une gymnastique nécessaire, une hygiène bienfaisante, un agréable passe-teraps* Professeur à l'école des Hautes-Études, répétiteur à trente francs le cachet, lundiste scientifique, correspondant de journaux étrangers, il gagnait large vie. Quand il noçait, c'était épiquement. Au Boul' Mich^ malgré ses diplômes, il jouissait d'une certaine estime, parce qu'il était le plus fort entonneur de bière connu. Ce genre de capacité et sa haute taille lui avaient mérité le surnom glorieux de Grand Will.

Charles Prochot était un élève en pharmacie, qui, pauvre comme tous ses pareils, et, pour comble, voluptueux et joueur, n'ayant pu se contenter de la dîme de flibusterieque les élèves prélèvent sur les patrons,

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avait dû recourir, pour entretenir convenablement ses vices, à des combinaisons plus complexes, à des expédients plus rapportants. 11 avait fait des contrefaçons d*eaux en vogue, clandestinement fabriqué de l'eau-de-vie, prêté la main à des avortements, trempé dans toutes les loucheries que comportait son état. Après quelques années, il abandonnait à peu près la pharmacie, ne rentrait en boîte que dans les périodes de panne noire, et il devenait un trappeur parisien, un racoleur des tripots où il prenait ses repas, un teneur délivres de book-maker, un reporter d'occasion, un gérant de feuilles pornographiques. Mais de ces multiples carrières, sans parler des excentriques, Prochot s'était bien gardé, leurs aboutissants explorés, d'en suivre aucune, décidé qu'il était à ne s'engager jusqu'au bout que de celle où la roue de sa fortune pourrait embobiner des millions. Mal vu déjà par les glorioles des étudiants en droit et en médecine de son département parce que pharmacien, puis tenu en suspicion par leurs bégueuleries parce que aventurier, il avait dû se faire accueillir des clans du Boul' Mich'. Ceux-ci n'avaient vu, dans ce héros moderne en bisbille plutôt qu'en lutte avec les convenances et les lois, que le camarade aimable et serviable, plus digne que bien d'autres d'arriver à la possession régulière d'un capital qui le ferait honnête.

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Le docteur Fabrettes, un raté de la médecine, avait été un brillant interne en qui une colle injuste à l'agrégation et un amour trahi avaient développé un déplorable penchant pour l'absinthe. D'un excitant à la joie, d'un éperonnement de vadrouille, la gueuse verte était devenue un remède à ses rancœurs, une tisane d'oubli et bientôt un aliment de son imagination, un besoin de sa vie, une habitude funeste, une manie invincible. Fabrettes avait dédaigné une grosse dot et une situation magnifique qui l'attendaient à Nantes, pour s'abandonner plus librement à son vice, loin des cancannages de la province et des reproches de la famille. Il s'était établi au BouF Mich' et fréquentait les raichelins les plus tapageurs, les ivrognes les plus exubérants avec Tespoir qu'en leur entour ses ivresses ne seraient pas remarquées. Sur les quatre heures, il passait dans une brasserie pour souhaiter un bonjour et s'asseyait, manière de tenir compagnie à l'ami qui se trouvait là. La fille survenant, il affectait d'hésiter sur l'apéritif à prendre, puis se décidait pour l'absinthe, comme par hasard. Après un quart d'heure, il se levait, prétextant des visites, allait recomnaencer le même manège dans une demi-douzaine de brasseries. Une fois à point, tranquillement, il suivait les vadrouilles boucanantes et nul, à simple aspect, à le

Toîr convenable, calme, effacé, n'aurait soupçonné à quelle horrible ivresse il était en proie. Mais ses yeux noyés et luisants, aux regards fuyants et vagues, sa bouche béante, le tremblement qui le prenait alors qu'il levait son verre, le trahissaient aux observateurs et aux camarades. Seulement, ceux-ci, par pitié pour un semblable abaissement, feignaient de ne rien voir, lui témoignaient une grande déférence, avaient pour lui les respects dus au martyre.

Adrien Doumerc était un juteux exquis, un régulier raffiné, un type charmeusement canaille de bourgeois décadent. Maigre, anguleux, exsangue, il étaitle fruit, à force égards sec, de plusieurs générations de commerçants, étiolés dans Tair malsain d'une boutique d'épicerie. Par une étrangeté rare, il avait la haine des instincts bas de sa race, profondément enracinés en lui, s'acharnait et réussissait à les étouffer, comme sî quelque bâtardise lui barrait le cœur de noblesse. Dès le collège, tout ce qu'avait observé son précoce esprit critique l'avait choqué, révolté. Alors que le De viris et l'Évangile, l'Université et l'Église, la tradition latine et chrétienne lui prêchait tout haut le désintéressement, le courage, la chasteté, une interminable litanie de vertus, il voyait son père mélanger les cafés, son frère se faire indûment exempter du service militaire, une de ses tantes, la Lucrèce de

sa ^famille, servir de \erre à plaisir à tout un. mess d'officiers. Le spectacle de ces perversions avait déjà troublé chez lui les honnêtetés factices et faciles de l'enfance, lorsque deux grosses douleurs leur portèrent le dernier coup. A seize ans, alors qu'avec les épitéliums génitaux germent dans les jeunes cœurs les désirs effrénés, les passions nobles,* les rêves grandioses, une préférence de fillette pour un sien cousin plus gentil, et le second mariage de sa mère avec son premier Gommisledésespéraient, le navraient si fort que la généreuse sève de l'adolescence se figeait en lui, que son çosur gardait les goûts féroces, les appétits cruels de Tenfant, que, du coup et à jamais, son esprit acquérait les envies, les haines, les rages assourdies, hypocrites, décentes mais implacables des ratés de cinquante ans, que, dès lors, ilsejuraitde n'être jamais dupe. Pauvre, il eût été un irrégulier redoutable ; à peu près riche, il s'organisa pour être un jouisseur placide. S 'étant reconnu très vain et très susceptible, il raya, afin de n'en pas souffrir, le besoin de* paraître de sa vie. Son dernier rêve avait été de s'anéantir dans un absolu nihilisme de sentiments et d'idées. Il ne le réalisa qu'à moitié, ne parvint pas à se crétiniser, devint simplement un fort en scepticisme. Pour occuper sa combattivité, très laid, il visa la conquête des femmes. Les échecs à

prévoir, alors qu'il était si peu fait pour réussir, devaient le laisser indifférent. En dépit de ces prévisions modestes, il devint un don Juan redoutable, si bien il sut embrouiller les femmes, comme une araignéeles mouches, dans les fils de ses flîrtations, trouver les joints de leurs caprices les plus fous, se faire à leurs perfidies, à leurs mensonges, à leurs détracages, les battre avec leurs propres armes. D'ailleurs, toute son existence fut organisée pour les vaincre. Alors que le grand nombre reçoit le mois le premier, lui reçut sa pension le \ingt, de sorte que, lorsque sévissait l'universel carême, commençait le carnaval pour lui, que son pâle aie faisait plus d'effet de bouchon que le Champagne des autres, que ses moindres dépenses semblaient des prodigalités. Vers les huit heures il se rendait au bouillon Veulant, sur le boulevard Sàint-Michel, dans les salles du haut, oîi dînent les vadrouilleuses huppées. A ce moment, finissaitleur dîner, dîner de grues avares, de chameaux sobres, de femmes seules, chiche comme tous ceux qu'elles payent de leur argent, dîner où elles n'ont réellement pas faim, dîner qui n'est qu'un lunch tardif, que l'entr'acte du souper que payera le coucheur attendu. Doumerc se laissait alors glisser leurs cartes, peu chargées, les réglait sans les vérifier, comme si leur total lui importait peu. Et cette générosité bien en-

tendue lui valait une popularité de miche bon garçon . et nabab, des reconnaissances qu'on lui soldait en baisers sonnants. Un autre de ses trucs, c'était l'invitation de l'après-midi dans son entresol de la rue Monge, dans son salon de soie puce, aux rideaux triples, coquet comme un boudoir, discret comme une chapelle, garni de divans, de fauteuils, de canapés de toutes formes, empli de bibelots rares, avec son encensoir pendu à la rosace du plafond et où brûlaient des parfums, avec sa cave de cristal doré fournie de liqueurs exquises, avec ses albums de photographies pornographiques, avec surtout sa collection de costumes féminins de tous les âges et de tous les pays, avec enfin tout ce qu'il fallait pour attirer, troubler, séduire des sens de femme et d'où, les albums parcourus, les liqueurs dégustées, les costumes essayés, les divans éprouvés, alors que, dans la pénombre et jusqu'à l'acte, Doumerc marmottait des mots de miel qui semblaient sortir, à travers les grilles d'un confessionnal, de la bouche d'un prêtre amoureux, d'où nulle fille ne s'en allait sans garder l'envie de revenir se donner « ainsi que^ se donne une femme du monde ». Le mot était de l'une d'elles. Après les premières conquêtes, sa laideur même cessa de déplaire, séduisit, bien vue, par son étrangeté. Si son masque terreux, sa face osseuse,

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ses cheveux rares ramenés éloignaient, répuisaient, son grand nez recourbé comme un bec et comme prêt à mordre, ses lèvres fines, avec, aux coins, deux plis, deux entailles, qu'on eût dites faites au couteau et qu'au vrai creusait Tironie, ses yeux particulièrement, des yeux petits, encavés, gris, tantôt ternes comme des citernes ombreuses, tantôt miroitants comme des puits enlunés, toute sa physionomie dure, ironique et changeante intéressait, alléchait les curiosités. Il finit par devenir un être de luxe, de choix, avec qui il était de bon ton d'être intime, un amoureux à la mode qu'on se disputait.

Son scepticisme avait singulièrement développé sa causticité, son esprit critique. Il trouvait, sans effort aucun, la lare d'un chef-d'œuvre, l'endroit malade d'une vanité, la petitesse d'une ambition, la malhonnêteté d'une vertu ; partout et au fond de tout, il voyait Tinutilité de l'effort, le vide du but. Aussi, plus que la galanterie, la blague de toutes les formes de la bêtise universelle était sa vraie combattivité. En somme, ce qui l'attirait vers les femmes c'est qu'il faisait une farce à froid de ce qui était leur idéal, un passe-temps de ce qui était leur vie ; c'est qu'il se vengeait contre toutes des douleurs que sa première aimée lui avait values. A regard des hommes, le même mobile de vengeance

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le dominait sans qu il s'en rendît bien compte. En raillant leurs efforts, ne justifiait-il pas son nihilisme? A la bêtise trop simple, trop carrée, trop épaisse et trop heureuse des étudiants, il préférait celle des artistes, des ambitieux, des passionnés. Les débutants d'art brûlant leurs ailes au soleil de la gloire comme des papillons fous, effeuillant aux durs autans de la vie leurs illusions plus délicates que des pétales de rose, le ravissaient d'envie satisfaite; leurs jalousies, leurs débinages, leurs luttes sourdes étaient son spectacle ; il se faisait leur confident, leur encenseur, pour le plaisir d'enflammer leurs haines en les frottant comme des allumettes. Les angoisses des énamourés, les rages des trahis lui plaisaient plus encore. Et son régal devenait impérial lorsque, le trahi l'appelant sur le terrain, il le lardait d'un coup d'épée, le trouait d'une balle. Pour en arriver à ce suprême plaisir, il avait eu l'énergie de prendre sur ses siestes, passait depuis huit ans deux heures par jour dans les salles d'armes et les lirs.

Sa famille y tenant, Doumerc faisait son droit, lentement, sans dessein d'en tirer profit. Longtemps, il avait cru pouvoir vivre à sa guise avec ses 12,000 francs de pension annuelle, avec les 25,000 livres de rentes qull aurait à la mort de sa mère.

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Mais il s'apercevait, au raffinement grandissant de ses appétits, à Tennui qui le prenait du BourMich* à Tenvie qui lui venait d'émigrer au Boulevard, que le jour n'était pas. loin où sa pensionne lui suffirait plus, où, avec le revenu de son dejmi-millîon, ses exquisités crèveraient la faim. Alors, il songeait à un métier peu pénible et très lucratif : au théâtre, et cherchait des collaborateurs pour la conception et la confection des pièces, se réservant pour sa part de travail de les truffer d'esprit.

Doumerc, Fabreltes, Prochot, Forster, Jordan, Lestapy, Lucasa, Rossignol, tous ces jeunes hommes de conditions et de goûts divers, triés dans tous les clans du Boul'Mich', venus par tous les vents, formaient avec Tatave la suite ordinaire de Tralala, sa queue bariolée et pittoresque de paon rouant.

Dans les abandons de leur milieu, dans la compromission de ces camaraderies, dans la blague des idées consacrées et des opinions reçues, Floflo devenait, et Tatave, repris un moment par les idéaux

delà seizième année, redevenait modernes, selon une expression que la causticité de Doumerc avait mise en vogue. Une idée n'était pas juste ou fausse, uire mode laide ou belle, une action bonne ou mauvaise ; idée, mpde et action étaient ou n'étaient pas ^0û?ey7ze5. La morfermVe' qu'on entendait, une sorte de généralisation du chic, était, comme le chic, indéterminable et, entre bien d'autres choses, une •religion vague et commode, facile à suivre en vadrouille, que chacun dosait à sa guise, indulgente aux vices, propice aux fantaisies ; un jésuitisme de noce qui expliquait, permettait et absolvait tout. La vie pour les autres et la vie pour soi qu'avait rêvée le couple ne tardait pas à ne faire qu'une seule fête où leur antique idéal, comme un vieillard encombrant, se mourait dédaigné. Tous deux presque en même temps l'achevèrent. Un jour Tatave se montra boudiné dans un veston court, un melon minuscule sur la tête, les pieds dans des souliers d'anglaise, les mains dans des gants de cocher, les cheveux taillés à ras de nuque, et plaqués luisant sur le front, la barbe rasée, les favoris coupés large et €Ourt, monocle à l'œil, gourdin en main : juteux des pieds à la tête. Cette transformation inopinée et trop complète mit Floflo en fureur. De son idéal, plus rien ne restait, pas même la représentation

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physique. Le poète fut criblé de railleries rageuses. « Qu'il eût renoncé à sa tenue rococo de pianiste de vaudeville, elle le comprenait. Mais qu'il eût coupé ses cheveux si longs et si beaux, cela la dépassait ! Il était permis de suivre la mode, mais en l'interprétant, en l'appropriant à sa beauté, comme Tralala. Mais ressembler aune gravure de tailleur, à n'importe qui, au premier gommeux venu, ça non! » A toute cette indignation, Tatave s'était contenté de répondre que c'était moderne. Battue et mécontente, Floflo osa riposter que « si c'était moderne de se faire laid, ça devait être moderne de se faire sale », et céda à une tentation qui l'obsédait depuis que le contact des filles, les racontars d'alcôve, les discussions techniques sur la voluptuosité, l'avaient fait se souvenir des raffinements de l'amour de Chariot. Ses ouvertures, faites carrément, navrèrent Tatave. « Ainsi, c'en était fait, bien fait, de la grise tte romanesque, et son amour idyllique crevait en cynique appélit de grue blasée. » Mais la voyant lui échapper, désireux de la mater et d'en mater d'autres, pris de la tentation malsaine de connaître, sollicité par les commodités de l'apprentissage, il céda

« Une débauche de modernité », dit Floflo.

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Après, comme ils se méprisèrent, tous deux sedécidaient, à rompre. Mais aucun ne voulant subir Taffront du lâchage, le dédain de l'indifiérence, iU se supportaient jusqu'à ce que Floflo aimât Tatave, jusqu'à ce que Tatave aimât Floflo. Pour arriver à cette fin, étaient mises en branle toutes les ficelles de la passion : les voluptés, les froideurs, les chatteries, les brouilles, les raccommodements. Floflo ne se gênait plus pour faire, tout haut, des projets d'avenir, d'avenir de fille, et Tatave, amicalement, les critiquait dans ce qu'ils avaient de dangereux ou d'irréalisable. Si elle flirtait avec Doumerc, dont ]a canaillerie lui plaisait, si elle s'offrait à Tralala, dont la beauté la tentait, Tatave assistait souriant à ces trahisons préventives, ne les prenait pas au sérieux, et^ quand elle revenait caressante, redevenait caressant. Bientôt, dans leur rage de se rendre implacablement cajolerie pour cfi^lerie et dédain pour dédain, leurs haines s'exaspéraient. Et c'étaient après des balbutiements d'aveux des ricanements horribles, des baisers fougueux qui laissaient des marbrures de morsures, des étreintes qui s'efforçaient d'être des étouffements, des délires qui se terminaient par des batailles, des semaines d'abstinence et des vingt heures d'assauts incessants, acharnés, héroïques, après lesquels, de leurs êtres vannés et comme mc-

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ribonds, né survivaient que les cœurs, pour battre infatigablement Je rythme de leur haine.

— Si je travaillais? fit un jour Floflo. Oh! mais pratiquement, à la morfer??^. Si j'entrais en brasserie, à la Belette Blanche^ où il y a une place que Marthe m'a offerte, hein? Tu n'auras pas à être jaloux de mes amabilités : elles seront intéressées. Qu'en distu? Puis, les dix ou quinze balles que je ramasserai par jour, autant de moins à casquer pour toi.

— C'est que ce n'est guère convenaWe.

— C'est admis. Margot, la femme de Treillan, sert à la Fantaisie. Rosita, Georgette, Queue de vache, sont collées à des types bien. Et tant d'autres. La brasserie, c'est l'atelier moderne. Eh Bien ! ton avis ?

— Le tien.

.Deux jours après, Floflo servait à la Belette Blanche.

La Belette Blanche j l'idéale petite brasserie, a le

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double aspect d'un cabaret moyen âge qu'elle tient de la mode et d'un atelier qu'elle doit à sa clientèle de peintres. Dès l'entrée, sa devanture, où, sur des culs de bouteille, s'écrasent des figurines japonaises,, révèle ce bizarre mélangje de modernité et d'antiquaillerie, qu'accentue à l'intérieur le spectacle de la première salle, où un monumental comptoir de chêne, les chevrons apparents du plafond, deux lustres en fer forgé, affirment une tentative d'instauration flamande ; tandis que les murs tendus de tapisseries orientales, les glaces encadrées de crépons ^ avec, aux coins, des éventails à forme de raquettes, un grand parasol japonais violemment peinturluré de monstres s'agitant en des paysages fantastiques, grand ouvert au-dessus des lustres et dans lequel se résorbe toute l'illumination de la salle comme sous une coupole de monde de cauchemar, des faïences rouges et bleues, des plats de cuivre, des tambourins œuvres de tableautins par les peintres du cru, un gigantesque épi pareil à un glaive d'or, montrent le fouillis d'un atelier de peintre amateur. En outre, de même que les bottines avachies la roulée des faubourgs qui, dans les opéras, figure les dames d'honneur, ses vulgaires tables de marbre et ses banals divans de cuir rouge trahissent en la Belette Blanche la brasserie qu'elle est.

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Après le comptoir sur la droite, trois tables, où Ton dîne et soupe, joue et parlotte, sont réservées aux habitués. Sur la gauche, tout du long, et dans la seconde salle, sont celles attribuées aux clients de passage et aux amis des filles de service. Au lieu d'être toujours attachées aux mêmes tables ainsi que dans les grandes brasseries, les filles tournent de façon à ce que les habitués ne se lient à aucune d'-^lles, ne soient pas tentés de les suivre quand elles vont servir ailleurs, restent les fidèles de-la Belette Blanche et aussi les maîtres de leur coin.

La salle du fond, plus petite, est plus uniformément moderne, presque exclusivement BourMich', de par sa décoration de charges emblématiques des êtres et des choses du milieu. Les deux plus grandes toiles, de la dimension d'un moyen tableau de chevalet, montrent Marthe, la patronne, en belette blanche vidant le crâne d'un pigeon et un lapin basculé sur un échaftiud-lit par un dos vert en viscope. Parmi les autres, de moitié moindres, les mieux réussies représentent : Tralala, en tribun romain haranguant une tournée de bocks et un buisson d'écrevisses, Tatave, en danseur de corde tenant dans les mains, en guise de balancier, un mirliton gigantesque, Fabrettes devant une absinthe dans laquelle nage un fœtus avec des ailes d'amour dans le dos. La plus

populaire en même temps que la plus artistique, soufflée à Jordan par Doumerc, est consacrée à Lucasa. Le Péruvien agite une ligne au bout de laquelle pend une liasse de billets de banque, tandis que, debout sur leurs pattes de derrière, des lapins, dont les têtes sont les caricatures de ses maîtresses et de ses fournisseurs, essayent vainement de happer rhameçôn tentateur. On lit, en exergue, sur la liasse de billets : « L'art de ies élever et de s'en faire six mille livres de dettes. »

A dix heures, quand Tatave et Tralala vinrent à la Belette Blanche^ presque tous les camarades étaient là, convoqués par Floflo, intéressée par vanité à faire une grosse recette.

— Vois, Tatave, fit-elle toutheureuse, en lui montrant des tours de verre et des tourelles de porcelaine faites de soucoupes superposées qui montaient des tables. Déjà, 45 francs.,.. Des bocks, hein? Moi, je prends une chartreuse. C'est la septième.

Laf patronne, une grande brune épaissie, la face artistiquement recrépie et les opulences savamment

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étayées, une vieille garde devenue, comme toutes, intelligente en blêlissant, femme de tête par impuissance de rester femme de coups de tête, fit maternellement, du comptoir où elle causait, de très près, à sa caissière :

— Floflo, ma fille, pas de zèle I

— Un mot qu'elle tient directement de Talleyrand, cria Lucasa.

— Ça le difiFérentie du tien, mon petit, que tu tiens indirectement de tout le monde, répliqua une vadrouilleuse, mûre, du coin des intimes.

Ce coin était garni, ce soir-là, de Treillan et d'un autre poète de Marennes qui jouaient au piquet, d'un gros de juteux entrelardé de grues, d'un chroniquaillon, Serigny, qui prenait des notes sur la brasserie, de trois peintres : Hémon, Verciillot et Fillette. Ce dernier, un brosseur âpre, déjà connu, somnolait, affalé, rendu, d'une journée de travail de manœuvre. Au centre, sur les feuilles rouillées et mortes de la tapisserie, se détachaient, brune et blonde, les têtes de vice de deux lesbiennes accotées l'une à l'autre, s'allumant dans une torpeur sensuelle, dans la cuvaison de boissons et de mangeailles échauffantes, dans la bravade publique des désirs des hommes, pour des intimités prochaines.

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Les tables de Floflo se trouvant en face, durant les quêtes que faisaient deux râcleurs de violon, les deux groupes causaient :

— A propos de Marthe, dit Jordan, qui a vu son portrait par Ivoine ?

— Moi, répondit Hémon. J'ai été au Cercle Artistique.

— Et vous le trouvez ?

— Très bien.

— Pas malin, marmotta Doumerc, une copie.

— Une copie, comment ? interrogea Lucasa.

— Mais regarde donc un peu Marthe, gros. bouché ! lit Floflo.... Une peinture.

— Ah! très bien. Mon ami, je vous félicite, dit le Péruvien. Et, se levant, il tendit la main à Doumerc.

— Très joli, Verdillot, votre Bain Turc, reprit Jordan. — Pris au hammam des BatignoUes, soufflat-il à son voisin Lestapy, dans une impatience de dénigrement. — Très joli; seulement, trop acadé- ' mique, la femme. Un peu chiquée et soufflée, hein ? Puis, je vous dirai, vieux jeu, la Turquerie. Je préfère votre Enfant au ballon du Louvre, — Plus en baudruche que le ballon, Tenfant, refît-il à Lestapy.

— Oui, assez amusant, je crois, dit Verdillot.... \oire Amazone au bois, bien amusante aussi. Mais

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il m'a. semblé, je ne sais pas, j'ai peut-être trop vite vu, qu'elle était mal conslruite. Un peu haute, la hanche.

— Parbleu, elle est à cheval, fit Lucasa.

— Jordan m'entend.

— Pajols l'a trouvée bien. Il me Ta dit, au moins.

— Est-ce qu'il se connaît en peinture, Pajols ? demanda Hémon.

— Oui, pas mal, assez pour un littéraire. Il doit faire le Salon au Rabelais cette année.

— Et r Hercule de Clampin; ça vous plaît-il ?

— Pas du tout. Toc et flou. Pas amusant pour une baïoque.

— Jordan! avertit la patronne, lui montrant une fille de salle, Blondine, la maîtresse de Clampin qui s'approchait.

— Je l'ai dit exprès, fit tout bas Jordan, et, tout haut: très solide, l'hercule; très sur ses pattes. Pas assez dans l'air, malheureusement. Ah ! ça ne s'apprend pas à l'École, ça. C'est l'écueil des plus grands talents. A preuve : Raphaël, Ingres, Clarapin.... Clampin, reprit-il \îvement comme s'il n'avait pas voulu faire d'assimilation, a fait une machine que je trouve très bien, une chose qui n'a pas eu de succès

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— Naturellement, fitBlondine.

— Et qu'il n'aime peut-être pas lui-même. Quoi donc ? Ah I Le Chien de l'aveugle.

— Trop romance, dit Hémon.

— Sans doute, reprit Jordan. Et même mal peint. Mais, comment dirai-je? bien, bien

— Pensé, lui souffla Doumerc.

— C'est ça, bien pensé, bien senti.

— En attendant, mon petit, fit Blondine, il aura le prix de Rome l'an prochain. Quand seras-tu reçu au Salon ?

— Mais, ma chère, je ne vois pas à quel propos cette sortie. Je sais bien que Clampin a plus détalent que moi. Si tu ne comprends pas

— Oh ! j'ai compris, va, toute bête que je suis.

— Avec ça, fit Doumerc lui portant la main au corsage.

— Avec ça, tiens ! répliqua- t-elle en se frappant canaillement.

— Monsieur Jordan, interrogea le chroniquaillon, de qui le tambourin au-dessus de votre tête ?

— De Marins Michel.

— Seriez-vous assez bon pour me le décrire ?

— Je préférerais vous décrire le mien.

— Réserve-toi pour quand Sérigny voudra faire un volume, dit Tatave.

— Oh ! ce ne serait pas long.

— Non, la philosophie de Thistoire seulement, l'esthétique et ta biographie jusqu'à nos jours*.

Un moment, une vadrouille d'étudiants, savamment organisée pour ménager la dépense et flatter l'amour-propre, avec un caissier et un ivrogne comme état-major, s'engoufiFra dans la Belette Blanche^ hurlante et chahutante.

— Vous prenez ? demanda froidement Blondine.

— Ta taille.

— Une flanelle, alors !

— Mais, ma chère ! fit le caissier, un solennel à barbe, est-ce que je sais ? je suis soûl, ils sont soûls. Nous buvons depuis huit heures.

— Comme ici ?

— Ah ! tu sais, nous n'aimons pas qu'on nous force... Où est la patronne?

— Ici, fit Marthe se levant.

— Si nous ne prenons rien, prenez-vous-en à mademoiselle.

— Blondine, qu'avez-vous fait à ces messieurs ?

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— Je leur ai fait cadeau d un prétexte.

— Ça ne prend pas, la blague ! A d^autres ! déclara fièrement le caissier. J'ai beau être soûl, on ne me monte pas le coup.

— Où est Lurotte ? demanda un autre.

— Dehors. Il rend.

— Allez le prendre !

— Ce n'est pas la peine, fit Blondine, pour qu'il salope tout.

— Qu'est-ce que ça fait? cria le caissier. Il n'est pas soûl ! Nous n'avons rien bu !... . Tiens ! regarde si nous n'avons rien bu 1 reprit-il, lui jetant à la face Lurotte bavant.

Quand l'ivrogne fut là, la bande le promena, le montra comme un phénomène. Même, on commanda quelques bocks qu'on lui fit tous boire. Les autres en avaient assez, avaient même trop bu. Et, à chaque bock qu'engouffrait l'ivrogne, tous devenaient plus ivres, ballaient plus automatiquement des bras et de la tête, augmentaient l'ampleur de leurs zigzags.

— Si votre ami boit un bock de plus, fit Tralala qui observait leur manège, vous n'allez plus pouvoir vous conduire, messieurs.

— Demande-lui s'il a des actions dans la maison? grogna tout bas un étudiant à son voisin.

LE boul' migh' 145

— Combien, la fille ? demanda le caissier.

— 6 bocks: 1 fr. 50.

— Tiens, voilà 2 francs Garde les dix sous,

quoique tu ne les mérites guère.... Par exemple, avant qu'on nous revoie dans cette boîte à sardines ! marmotta-t-il en sortant.

— Sont-ils assez bêtes, hein ! fit Blondine.

— Et voilà nos dirigeants ! clama Rossignol.

— Quelle critique des dirigés tu fais là, sans t'en douter ! dit Doumerc.

— Est-ce qu'on va causer politique ? demanda Tatave, se coifiFant.

— Reste encore un peu, pria Floflo. Ah ça mais, vous voilà sobres comme des bourgeois!... Jules, douze bocks !

— Mais non, sapristi ! tu sais bien, fit Lucasa. Tu veux donc m'y mettre ?

— Onze seulement ! Et une grenadine !

— En bière, insista Lucasa.

— J'avais compris, je t'assure. Messieurs, Lucasa vient d'en pick-pocketer un.

— Pick-pock comment dis-tu ça?... Leslapy,

mon cher ami, veux-tu m'expliquer ?

— Pick-pocketer : faire .

— Ah ! pick-pocket ! Très bien I . . . Madame Tatave, je te félicite I

146 LE boul' migh'

— Gagné I cria Treillan, jetant les cartes.

— Vos rimes, monsieur ! fit de Marennes, comme il eût dit : vos armes !

— C'est un sonnet que nous jouions. Eh bien f Car, trocar, Issachar...

— Pas pure, Issachar^ il y a une H.

— Alors, Madagascar.... Tatave, une rime en car?

— Lascar, Alphon....

— Lascar suffit.... Aux féminines maintenant! Gosse, Saragosse... Tatave, en gosse ?

— Gausse, de gausser.

— C'est long, et puis pas pur.

— Négoce.

— Impur, il y a un c, observa de Marennes. D'ailleurs, inutile de chercher, il n'y en a plus.

— Devenons plus banals, fit Treillan.... En mède : Archimède, Nicomède....

— Proscrites, deux rimes de noms propres.

— Remède, intermède

— Et mède alors, fît Tatave ! sens Directoire.

— C'est ça. Passons au tercet.... Cycle et sicle...

LE boul' migh' 147

Monsieur n'en veut pas? C'est d'une richesse impure.... Attends ! Boulingue et camerlingue?

— Irréprochable.

— Harangue et varangue ?

— Mieux qu'irréprochable, parfait : riche et pur.

— Et pour masculines: roc et Maroc. Voilà...

Les dettes d'honneur se payent dans les vingt-quatre heures.

— Cela doit vous rappeler que vous me devez une villanelle d'hier.

— J'ai jusqu'à minuit, monsieur.

— Et voilà nos brasseurs de nuages I fit Jordan.

— Et non ! des enfileurs de mots ! répliqua de Marennes. C'est là notre prétention unique. Si j'ai fondé l'école de la rime pure, de la rime qui rime idéalement, et pour loreille et pour les yeux, c'est qu'après les leçons de Banville et les exemples des Parnassiens, n'importe qui, au bout de six mois, rimait richement. La poésie cessait d'être un passetemps de raffiné. Eh ! mon Dieu ! c'est bien évident: si nous avions quelque chose à dire, nous le dirions en prose. Tous les poèmes, qui ont eu la prétention d'enseigner, ont été fatalement prosaïques ; d'où il suit qu'on a eu tort de les rimer. 11 faut donc considérer la poésie pour ce qu'elle est: une superfluité

littéraire ; et, sî, Taimant telle, on veut la préserver de rencanaillement du domaine public, il convient d'en difficultuer l'art sans relâche, d'en interdire le culte au premier imbécile amoureux venu, d'en rendre la pratique si austère que toute une vie suffise à peine pour en posséder les trucs. Dans. dix ans^ un autre novateur raffinera sur moi, j'y compte, interdira, par exemple, toute assonnance dans deux vers jumeaux, dans une strophe, dans un sonnet, de telle sorte que les vers :

Et je rends grâce aux dieux de n'être pas Romain Pour conserver encor quelque chose d'humain.

cesseront d'être tolérés, à cause de la répétition des sons en o. Un poète fera dix ou douze vers dans sa vie

— Et ce sera toujours ça de trop ! conclut Doumerc. — Eh bien, Tatave ! reprit-il, j'espère que te voilà assez vieux jeu, toi qui rimes tout juste riche l Il faut changer d'art, mon vieux, te rallier à un art à la fois plus antique et plus moderne que celui de cet....

— Huître, fit Lucasa.

— Merci ! j'étais sûr de te le faire pick-pocketer de cet affolé de Marennes, à l'art qui fait

boire du bordeaux à l'ordinaire, à l'art oîi les clous se changent en lingots, où les rimes des calembours ont des échos de louis : au théâtre. L'occasion nous offre son genou, asseyons-nous dessus ! Meilhac et Halévy se séparent ; Labiche se retire; Gondinet, Sardou, Dumas, Dennery, Augier ne sont plus jexmes. Le théâtre est à ceux qui le seront. Nous n'avons pas encore Tâge, me diras-tu. Apparence ! rien d'aussi vieux qu'un jeune qui est un jeune homme. Un aspirant au bachot est autrement sénile qu'un académicien Sérieusement, là, veux-tu collaborer? Une petite besogne, au surplus. Tralala conçoit et développe

— Qui t'a autorisé ? fit Tralala.

— Nous te ferons blaguer, quoi ! Après ça, si tu

neveux pas de droits d'auteur Toi, Tatave, tu

rédiges et, s'il y a lieu, tu rimes, pauvre. Moi, je sabre et spiritualise.

— Et après?

— Qui fera recevoir les pièces? Tralala, parbleu ! Nous lançons sa beauté sur les actrices en vogue, sur les maîtresses des directeurs. Nous n'avons pas la niaiserie, n'est-ce pas, de nous imposer par le talent, quand ce ne serait que parce que nous en avons? Nous sommes des modernes^ quoi ! el des scientifiques assez pour savoir qu'on n'arrive que par

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les femmes. Notre venue au monde en est une preuve . ... Eh bien, Talave ?

— Je verrai.

— Tu fais fi du bordeaux?

— Oui, j'aime mieux l'ambroisie.

— 'Elle doit être pour le moins fabriquée avec des raisins secs, la tienne.

— En tout cas, elle soûle d'une ivresse qui te restera inconnue, riposta vivement Tatave, furieux de ne pouvoir accepter les propositions de Doumerc de par son ignorance du théâtre, blessé aussi da rôle de manœuvre qu'on lui offrait en public, devant Floflo.

— Doumerc! avertit la patronne, Angèle....

— Tiens ! miss Crampon ! fît Doumerc assez haut.

— Miss Crampon ! fat que tu es, va ! Si tu t'imagines que je viens pour toi ! Qui m'offre un bock ? Tiens, toi, Georges, fit-elle à un jeune juteux.

— Est-il fort, ce Doumerc ! fit Jordan émerveillé, se débarrasser d'une femme d'un mot, chic !

LE boul' mich' 15 i

— Oh ! il ne manque pas d'autres moyens, allez ! dit Angèle, et bien plus chics encore !

— Un Barbe-Bleue, tout simplement.

— Tu aurais pu plus mal dire.

— Angèle est sphingesque ce soir. Je lui trouve Tair d'une femme qui a un secret à garder, autrement dit une révélation à faire.

— Eh bien, oui ! là ! Mais je ne la ferai pas.

— Étrange !

— Ça gâterait l'effet, le coup de théâtre.

— Le coup de théâtre, l'effet?

— Oui*.... Mais je suis bête, je vais tout vous dire. Heureusement que....

Et Angèle courut à la porte, au-devant d'une femme qui entrait.

— Blondine, demanda Brigitte, l'arrivante, une soucoupe ! — Le sans-cœur, il est encore là ! dit-elle à Angèle.

— Mais il ne sait rien.

— Eh bien ! il va savoir.... Messieurs ! cria-t-elle en tendant une soucoupe, pour l'enterrement de Maïda ! . . .

— Quelle est cette plaisanterie, Brigitte ? fit vivement Doumerc, se levant.

— Quoi ? de quoi te mêles-tu ? Tu veux qu'on l'enterre comme une chienne, peut-être ?

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— Ma petite, je ne te comprends pas, je t'assure.

— Tu ne comprends pas ! Tu ne veux pas comprendre, voilà ! — Que tVt-elle dit à six heures, devant moi, au Gargantua ?

— Est-ce que je sais?

. — « Si tu n'es pas rentré à dix heures, j'ai du charbon chez moi. »

— Eh bien ! quoi? du charbon, en avril. Moi aussi, j'en ai.

— Oh ! c'est très drôle, fit Angèle, comme on riait. Très drôle : elle est morte.

— Elle s'est donc ratée ? dit placidement Tralala.

— Mais puisqu'on te dit qu'elle est morte I

— Eh bien ! c'est ce que je disais : elle s'est ratée. Eh oui ! ratée. Dame, à la longue !.... La première fois qu'elle a réussi son coup du suicide^ c'était pour Quinnsépatt, par trop de laudanum; la seconde pour un pipo. Cette fois-là, elle s'est jetée d'un bateau-mouche à une heure de l'aprèsmidi, en allant aux courses. Aujourd'hui, elle comptait que Doumerc ou quelque autre Desaix s'aboulerait avant l'asphyxie totale. Mais point; au lieu, c'est Grouchy qui n'est pas venu. Après les Marengo les Waterloo: c'est dans l'ordre.... Et voulez-vous mon opinion, tas de volailles? Eh bien! c'est au mieux. Il faut en finir avec la scie de :

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« ton amour ou ma vie », avec le chantage du désespoir...

— Quand tu voudras fermer ta boîte ! interrompit Angèle. Que donnes-tu pour les frais?

— Mais, intervint Doumerc, je ne veux pas qu'il donne quoi que ce soit, ni personne. Cela me regarde.

— Non ! tu n'as plus le droit. C'est nous qui Tenterrerons à nos frais. Et, même, elle aura des chevaux blancs !

— Comme les vierges.

— Oui, 4à ! Et une messe, des bouquets, tout 1 Nous mettrons nos bijoux au clou, s'il le faut !

Tandis qu'Angèle s'exaltait ainsi, Doumerc s'était approché de Brigitte, l'avait attirée àTécart et, tout bas, suppliée de ne pas faire d'esclandre. a Franchement, il ne s'était douté de rien. Sans quoi, voyons! Il ferait un convoi très convenable. Mais à quoi bon une manifestation toujours de mauvais goût sur une tombe ? »

— C'est que nous avons déjà ramassé quatre louis .

— Eh bien! garde-les! pour entretenir sa

tombe de fleurs.

Le « garde-les » porta. Brigitte, cahnée, l'invita à venir voir la morte.

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— Nous y allons tous, déclara Tatave.

— Lestapy^ vous restez, commanda doucement Floflo.

— Une scène impossible, raconta Jordan, le premier qui revint. La morte blanche dans les drtips blancs ; des bougies d'un mètre éclairant les crispations de la face, enluminant ses chevçux épandus comme des algues blondes; autour d'une table, trois étudiants, des gosses solennisés devant des anatomies et des codes. Le Travail consolant la Douleur. Quand arrive Doumerc, ils le fixent sévèrement, comme des juges, et, quand ils apprennent l'arrangement conclu par Brigitte, protestent tout haut, réclament une manifestation, l-apothéose de la vadrouilleuse morte en grise tte. — « De quoi se môlet-on? fait Doumerc avec un regard d'éclat d'épée. Le seul qui ait à ordonner ici, c'est moi. Et ceux qui voudront contester mon droit devront venir sur un autre terrain. — Au moins, nous sera-t-il permis de veiller la morte? — Oui, si ça vous amuse. » Et les gosses, un peu plus solennels et navrés, de

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repiquer une têle dans leurs livrés. Brigitte arrange Maïda, lui fait une tête, puis, quand elle n'a plus rien à farfouiller, pleurniche ; Doumerc va au pied du lit jouer les Hamlets ; Tralala éreinte la morte. C'est d'un amusant!....

Demi-heure après Jordan, Doumerc rentrait, s'asseyait à côté de Floflo et, tranquillement, se mettait à égrener un chapelet de niaiseries. « On aimait sans savoir pourquoi, ni comment, parce que. Un jour, on était pris au cœur, brutalement, comme au collet. Alors, on devenait indifférent à tout, cruel aux affections anciennes. Ainsi, lui n'avait même pas une larme pour la pauvre fille qui venait de mourir, tant les joies et les douleurs de son cœur appartenaient à une autre femme, à une femme qui, peutêtre, ne l'aimerait jamais.... »

— Qui peut-être ne doit pas vous aimer, insinua Floflo. .

— Oh ! si elle m'aimait, elle passerait par-dessus certaines convenances. J'y passe bien, moi.

— Mais si elle en aime un autre ?

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— Qu'en sait-elle? En amour, on n'a raison qu'après comparaison. On n'est sûr d'aimer qu'après avoir trahi.

Le canaille moderne de cette flirtalion délectait Floflo. Non pas qu'elle crût à la sincérité des sentiments exprimés, bien au contraire. C'était même l'énormité de vice de Doumerc qui la chatouillait, la flattait le plus ; surtout lorsqu'elle songeait qu'elle l'égalait en lui donnant la réplique, en se prêtant à la comédie. Un autre raffinement de perversité lui venait de la présence du pauvre Lestapy, dont elle avait déchaîné l'envie d'aimer par quelques amabilités de politesse, et dont la passion timide, presque honteuse, pensait à peu près toutes les fadaises que, cyniquement, débitait la canaillerie de Doumerc.

LU

Lorsque à deux heures moins le quart Tatave venait chercher sa maîtresse, il la trouvait, des jetons plein les mains, s'acharnant à faire ses comptes, mais rêvante et toute aux mellifluités de la flirtation de Doumerc qui lui parlait bas, dans le cou.

Le pauvre Lestapy dut avertir les flirteurs. Le

t-.Wk ..-i -S' .-l»

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poète fit celui qui n'a rien vu, s'assit sans mot dire.

— En ai-je bu des menthes ! fit Floflo pour parler. Et puis, gentiment, à Toreille de Tatave : Pour toi, tout ça !

— Mesdames, vos caisses ! dit la patronne.

— Combien quarante-huit et vingt-neuf? demanda Floflo, maintenant tout à ses comptes.

— Soixante-dix-sept, dit Lestapy.

— Soixante-dix-sept et quatorze ?

— Trente-six, fit Tatave.

• — Trente-six et trois francs cinquante?... Mais non, bête ! tu me fais tromper,... Ah, zut ! je n'en sortirai jamais.

— Venez, mademoiselle, dit la caissière, je vous aiderai.

— Madame, vint demander la cuisinière, que faisons-nous pour demain ?

Marthe, qui fumait, tira sa cigarette des lèvres, chassa la fumée d un geste, leva les yeux au plafond, médita longuement, puis fit :

— Si nous leur donnions des pieds de mouton poulette pour changer?

— Madame Marthe, au revoir ! dit Floflo, sa caisse rendue, son manteau mis.

— A demain, à deux heures et demie, trois au plus tard.

— Non, déclara Tatave, je ne veux plus qu'elle serve.

— Pourquoi? elle se lire très bien d'affaire. Elle a fait soixante francs. Puis, très convenable.

— Enfin, je ne veux pas.

— Oh ! ces jaloux ! fit Marthe.

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