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« Ah mais ! il devenait rasant, Tatave ; et d'un intolérable despotisme. Par exemple, s'il croyait à la durée de sa tyrannie, il se fichait rien sa vanité dans l'œil ! Et, tout d'abord, puisqu'il était prenable par la jalousie, c'était par la trahison que viendrait la revanche âprement attendue. Et comme elle avait envie de Tralala, elle se le payerait. »
La beauté de Tralala, que son antipathie intellectuelle avait aux premiers jours combattue, triomphait maintenant qu'elle était complètement dégrisettée. « Mon Dieu ! Tralala n'aimait pas, c'était vrai. Mais les perdreaux truffés aiment-ils? En fait-on fi pourtant? Et puis, il n'aimait pas ? il n'aimait pas ? c'était à voir. » Et sa vanité la poussait à tenter la conquête de cet inénamourable, lui soufflait qu'elle était ca-
pable de réussir là où ses pareilles avaient échoué. Et, alors, quelle gloire ! Qui ne conquerrait-elle pas?
Dès lors^ elle devenait plus qu'aimable pour Tralala, recherchait sa compagnie,*' prenait son bras dans la rue, s'asseyait à ses côtés dans les brasseries, l'embrassait au moindre prétexte, risquait des allusions et des chatouilles. Un soir, en le quittant, elle le baisait furieusement sur la bouche et criait de le voir impassible :
— C'est donc une bûche, cet homme ?
— Oui, lui faisait Lucasa; et c'est pourquoi tu t'y chauffes .
Tatave, sans avoir la belle fatuité d'autrefois, restait aveuglé, croyait à un jeu, se repentait du mouvement d'humeur jalouse qu'il avait eu contre Doumerc. Un jour, cependant, force lui fut de voir clair. C'était dans une vadrouille à la Boule Noire, Tralala, qui ne dansait jamais à Bullier, dans la crainte de se surcharger de conquêtes, ayant consenti à valser avec Floflo, le poète voyait sa maîtresse se pâmer, rouler des yeux blancs, se serrer contre son danseur, donner le spectacle de scandale d'une traînée de l'endroit dans les bras de son dos vert. Un moment, l'envie 1^ prenait de disputer Floflo, de lutter pour son amour, de battre Tralala Timbat-
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table. Mais le sentiment de son infériorité lui revenant aussitôt, il se décidait à lâcher sa maîtresse, à s'en dire las, à en avoir pardessus le cœur.
Tralala se prélait le moins possible au manège de Floflo. Non que la femme d'un ami lui fût sacrée; mais parce qu'à son avis le plaisir que pouvait donner la plus jolie fille du monde ne valait pas de causer le moindre désagrément d'amour-propre au plus banal des camarades. De plus, il mettait sa vanité à décourager l'amour des femmes et se vantait d'y avoir toujours réussi. Il prétendait môme que seuls sont aimés ceux-là qui aiment.
L'abstinence de l'acte que lui imposait le collage de Floflo le gênait dans sa stratégie ; sans quoi, U eût tué sa passion en une nuit: par l'altitude avant, pendant et après ; par la démonstration non équivoque de son impossibilité d'aimer, par la montre de son indifférence d'homme fort, voué à des amours plus nobles. Il dut se contenter de continuer à prouver que tous les gentils bonnets lui étaient bons à fripper, toutes les belles chairs tentantes à mordre, et que les agaceries, les sautes d'humeur, les chatouillements, les soupirs, le laissaient placide. Mais ce dédain ne découragea pas tout à fait Floflo qui, s'étant prise à penser que, s'il n'était pas friand de la
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femme, il pouvait être jaloux de l'homme, afTectaune vive passion pour Doumerc, pour qui, en réalité, son esprit avait un goût.
Très habilement, Doumerc avait persisté à la courtiser. Sa cour aurait des résultats, il ne savait quand, mais elle en aurait. Il n'était pas pressé, lui, ayant toujours sous Tédredon de Tamour pour six mois ; ni gêné pour, très impudemment, flirter avec un tas d'autres en même temps ; « par désespoir » assurait-il à toutes. Idiotie invraisemblable qui agissait merveilleusement sur Tidiotie des femmes. II. avait également compté sur le béguin de Floflo pour Tralala. Car, plus d'une fois déjà, M lui était arrivé de se chauffer aux désirs allumés par son camarade, de consoler ses délaissements, de s'accommoder de ses dédains. Aussi fut-il peu surpris, l'après-midi où Floflo vint chez lui, « histoire de savoir si elle aimait Tatave ».
Cette chute n'ayant pas ému Tralala, la micheline tenta un coup banal, décisif, qu'elle jugeait sûr. Un matin, elle le surprit au lit. Malheureusement, Élisa ayant eu la même idée, le même jour, à la même heure, le coup rata.
— Mon cher, fit Tralala à Tatave, sans Élisa, eh bien! je ne sais pas
— Prends-la, nom dç nom ! Une occasion de me débarrasser d'elle !.... Mon Dieu ! c'est tout naturel que nous ayons assez l'un de l'autre. Une glu de sept mois, pense donc ! Mais, tu sais, s'il est aisé de ne plus aimer une femme, c'est roide de la plancher là. Le motif ne suffit pas ; il faut le prétexte. C'en serait un, fameux. Tiens ! donne-lui rendez-vous ; je vous pincerai.
— Une idée, ça ! Ma complicité me débarrasse du coup.
— .As-tu retiré la clef? demanda Floflo, prise subitement d'inquiétude.
— Non. Je la laisse toujours sur la porte, pour permettre à l'imprévu d'entrer.
— Et s'il allait....?
— Allons donc ! tu sais bien qu'il est toujours le dernier à le savoir.
— Au fait! Et puis!
Quand, deux heures après, Tatave entra, sans frapper, il traversa le salon, s*arrèta à la porte de la chambre et fil :
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— Pardon, je suis de trop, je crois ?
— Pinces, ma petite! fit Tralala.... Hé! Tatave! ne t'en va pas fâché 1 ne fais pas le petit esprit, le bourgeois ! Sois moderne.
— Il le faut bien.
— Entre.
— Et passer ! dit le poète, montrant la porte. Comme Floflo, habillée en un instant, sortait de
la chambre, elle surprit le sourire qu'échangèrent les michelins et, furieuse de leur entente, elle leur cria en s'en allant :
— Vous êtes des sales !
Cet affront dégoûta Floflo des hommes. Et, .comme elle était en passe de caprices vicieux, elle rechercha les intimités de son sexe. Lestapy ayant voulu se coller avec elle, elle le prévint du sort qui l'attendait, lui amplifia crûment Tode célèbre de Baudelaire. « Elle en avait assez de la brutalité de l'amour des hommes, des animaux grossiers, sans cœur dans les sens. S'il voulait l'aimer, il devait la traiter en idole et en chef-d'œuvre, l'adorer comme une idéale Marie,
Tadmirer comme une Vénus de marbre. » Lestapy, croyant à une lubie, à une colère passagère, devint quand même son miche platonique. Cependant, lorsqu'il apprit que Doumerc, après une courte disgrâce, reprenait ses anciennes franchises, il se permit quelques timides observations. Alors, Floflo lui expliqua « qu'elle ne voulait pas avoir l'air de se jeter à la tète d'un homme, par dépit contre Tatave, qu'il devait attendre.... »
— MaLs Doumerc ?
— Doumerc, c'est différent, mon cher. Il date d'avant, lui !
Lestapy était si épris que cette raison lui parut suffisante. D'ailleurs, pouvait-il perdre le fruit de son dévouement antérieur, de ses dépenses folles? Depuis qu'il avait l'honneur d'être le miche en titre de Floflo, ses économies, une dizaine de mille francs, se fondaient dans la flambée de vie de joie que les renaissants caprices de la vadrouilleuse entretenaient rayonnante et haute. Partout, comme une reine de cascade, les salves des bouchons de Champagne la saluaient ; partout, mangeailles et libations étaient offertes à toute une basse-cour de parasites au milieu de laquelle elle aimait trôner, dont elle goûtait les courtisaneries intéressées, les louanges vendues. Ce fut pendant deux mois une dépense moyenne de
huit à dix louis par jour. Pour comble, elle était avec Lestapy d'une cruauté raffinée, criait en tous lieux qu'elle ne Taimail; pas, et,, paur, en même temps que son amour, blesser son amour-propre, qu'elle l'estimait. « C'était un coaur d'or, un garçon excellent. On pouvait ne rien sentir pour sa peau, mais non pas lui marchander l'estime. » Et cette estime revenait toujours, comme une mouche vénéneuse, se poser sur la vanité souffrante de ce pauvre énamouré qui eût sali la mémoire de sa mère pour être aimé, cinq minutes.
Un jour Lestapy, qui ne s'était maintenu si longtemps qu'en jouant heureusement à la Bourse, dut avouer à Floflo qu'il était à sec, réduit à ses appointements.
— Ça tombe bien, lui fit-elle. Oui, de Karmeck, le vicomte, l'auditeur, tu sais bien, qui vient quelquefois avec Doumerc... eh bien ! il me propose mille balles par mois pour être sa maîtresse officielle. Je vais accepter.
— Et moi?
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— Toi ! tu me donneras cinq cents francs par mois €t tu le tromperas.
— Plalouiquement.
— Non. Comme tu m'as donné des preuves de véritable amour, je veux être gentille.
— Vrai ! fit Lestapy radieux.
— Tout ce qu'il y a de plus Stendhal.
Le vicomte Yves de Karmeck, un Breton de vieille souche, était un jeune politique. Après avoir fait le légitimiste à l'école de droit et au Péters, il s'était, dès son admission au conseil d'État en qualité d'auditeur, rallié au pouvoir, affilié à la bande césarienne -de la troisième république. Très bien accueilli de par l'authenlicilé de ses parchemins, on lui réservait la députation dans l'IUe-et- Vilaine, quand le scrutin de liste serait voté. Vite initié à l'esbrouff à la mode, aux tripotages financiers, il vivait avec un bien de trois cent mille francs sur. le pied de quarante mille livres de rentes. Une maîtresse et un cheval lui ayant paru indispensables pour paraître tout à fait sérieux, pour s'imposer aux viveurs parvenus de sa bande politique, il avait acheté l'un et loué l'autre. Floflo, frottée de littéraîrerie, rayonnante de grâce heureuse, l'avait séduit par son chic et son bagou. Ayant assez entendu de mots pour en avoir retenu beaucoup, elle avait en outre le tact de les placer à
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propos. Elle lui ferait autant d'honneur que son pur-sang de chez Maurice.
Quand il traita, de Karmeck, point encore assez fort pour ne pas tenir à le paraître, lui expliqua les avantages qu'il comptait retirer d'elle, lui fit comprendre qu'elle en retirerait d'équivalents. « Elle ne vivrait plus uniquement avec des jeunes gens, parfois très honorables et même très rangés, mais que le monde considère comme des bohèmes ; elle étendrait ses relations, frôlerait les hauts viveurs, s'habituerait à une situation régulière, indispensable aux irréglilières comme elle. Du reste, il ne la tracasserait pas, la laisserait très libre, comptant sur son intelligence pour comprendre ses devoirs et ses intérêts. Même, elle ne cesserait pas d'habiter au BouF Mich', ne viendrait chez lui, avenue des Champs-Elysées, que les jours de réception, le samedi, après le cirque, pour faire les honneurs. Il c-oyait sérieusement qu'ils faisaient tous deux une bonne affaire. » Floflo accepta, «en attendant mieux ».
— Hélas ! fit galamment le vicomte, pour moi, pas de mieux possible.
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Tatave, ravi d'avoir rompu sur un heureux coup de partie qui mettait le rire de son côté, se fit vite à Tabandon de sa maîtresse. Si elle eût eu les délicatesses, les protections maternelles dont ses faiblesses avaient besoin, il Tauraît profondément regrettée. Mais le rôle de maître, les allures de tyran qu'elle l'avait forcé à prendre l'avaient écœuré, vanné. Lui, que la riraerie d'une odelette accablait, n^était point du tout l'hercule capable de dompter les désirs, de domestiquer les caprices toujours renaissants comme des têtes d'hydre. Désormais, sans prétexte à flânerie, il se mit tranquillement au travail, sans passion ni fièvre. Il pondait de préférence l'après-midi dans les brasseries, jetant dans le flot murmurant des strophes les lieux-communs qu'on débitait autour de lui, glorifiant l'absinthe, narguant la syphilis, enfermant dans des sonnets dont les rimes riches étaient Féblouissant cadre d'or les médaillons des michelins et des michelines en vue. Somme toute, les Zigzags d Ivrogne marquaient un progrès sur les Herbes folles^ étaient d'allures plus
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aisées, de rythmes plus souples, de rimes plus rares, surtout incomparablement mieux truqués, leurs hoquets expliquant leurs courteurs d'haleine . Lorsque, par hasard, leurs rimes s'emballaient dans de l'éloquence difficile à soutenir, se noyaient dans de la philosophie ténébreuse ou complexe, on n'était pas choqué de voir la course de la période efflanquée se finir dans le saut de carpe d'un jeu de mots ; il paraissait tout naturel que le grave de la démonstration se démontât dans le sourire de la nouvelle à la main. Les Zigzags dlvrogne avaient toutes sortes de droits à marcher de travers, par à coups, à clochepied. Et Tatave n'avait pas assez d'éloges ironiques pour célébrer ce mirifique art des vers qui faisait accoucher les idées par les mots et les sujets par les titres. « La rime une fois choisie, on essayait un nombre déterminé de sons, on les accordait comme des instruments jusqu'à ce qu'ils fussent tous au môme diapason. Et c'était ça, la poésie! » Jusque alors, il avait bien procédé ainsi, mais sans s'en rendre compte, sans s'apercevoir de tout le métier banal qui entrait dans son art, de la grande part de l'ouvrier dans l'œuvre du poète, de la prédominance de la marqueterie sur l'inspiration. Bien qu'il en plaisantât bruyamment, cette découverte le navra, le découragea un peu plus, lui fit toucher le fond ma-
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récageux de son bourgeoisisme natif, où, dans la vase, barbotait un fœtus d'art mort-né.
Sous un carré de marronniers bas et feuillus, un cercle tracé par le bleu des uniformes et tacheté, à intervalles égaux, ainsi que le cadran d'une rafle, par le rouge orange des épaulettes et l'or des instruments; derrière, sur de grossières chaises de paille engrisaillées par les pluies, une foule assise, un terreau noirâtre que parsèment de brillants bigarrés les plumes des chapeaux de femmes ;eif bordure, debout un mur de badauds derrière lequel, par les quatre allées qu'il borne, courent en sens inverse deux flots de promeneurs contenus au dehors par une double rangée de chaises qu'occupent les filles pâles et les mères rouges de la petite bourgeoisie du quartier ; à l'est, parallèlement au boulevard Saint- Michel, une allée plus grande dont les bords réservés au monde et au demi-monde de la rive gauche rappellent, par les luisants des velours, par les étincellements des soies, par les éclats des bijoux, par les roseurs et les matilés des peaux, les richesses
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çstivales d'un marché. aux fleurs; entre, se promènent, gourmés et corrects, Jes raichelins élégants ; sur toutes ces zones de foule, vaguent des tâtonnements de soleil, s'épand un verdoiement doré de lumière, semble flamber un feu de bengale d'é-
meraude C'est la grande récréation de la rive
gauche, l'attraction du Luxembourg, la musique.
Simple prétexte, convention pure, la musique, que l'on n'écoute pas, que l'on n'entend guère. L'attrait du spectacle est dans l'amalgame, dans la confusion de deux mondes que tout, ailleurs, séparerait. Des traînées en cheveux viennent chercher fortune, des vadrouilleuses montrer leurs toilettes ; les honnêtes femmes espèrent des intrigues, les mères flairentdes gendres ; les jeunes filles aimantent des amoureux. Les jeunes gens, eux, viennent saluer ou même promener les michelines chic, voir des femmes qui ne sont pas toutes des grues, larder d'oeillades les bourgeoises, par simple jeu, d'ailleurs, les facilités du plaisir les dispensant de poursuivre les aventures. Mais le vrai régal est pour le monde honnête qui vient là dans l'espoir secret d'une folie déjeunes gens, d'une fumisterie de l'illustre Quinnsépatt, d'un attrapage de cocotes. Pour lui le Luxembourg de quatre heures est un Biillie)' convenable oîi, décemment, le malsain de ses curio-
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sites peut se repaître, où sa bégueulerie peut entrer.
Cette année, le scandale attendu était ordinairement servi par l'illustre Quinnsépatt qui, dans une inaltérable gravité de fumiste, se promenait en guitariste nègre, en contrebandier basque, en montagnard écossais, dans les costumes les plus fantaisistes, parfois en gentleman correct, sauf qu'une seule de ses joues était rasée. Et c'étaient autour de lui des huées, des applaudissements, des tempêtes de foule, un tumulte qui dominait jusqu'aux furies des cuivres, et qui durait longtemps après son expulsion par les gardiens.
Le grand succès d'élégance était pour Floflo, alors dans tout l'éclat de sa beauté, à la fois affinée et raffinée : les traits arrêtés montrant les yeux plus grands ; la face toute blanche coupée aux lèvres d'une ligne saignante ; les hanches amplifiées de paniers faisant valoir la finesse ronde de la taille, la largeur des épaules, l'exubérance des seins cabrés ainsi que des chevaux rebelles ; tous les enjolivements de la mode si complètement assimilés que les diamants de ses oreilles paraissaient aussi naturels que ceux de ses yeux, que ses mains semblaient nées gantées ; l'allure de duchesse de toutes les femmes bien mises en lumière et, sous les regards
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d'admiration, Taisance d'une statue de maître. Une de ses toilettes la faisait surtout adorablement charmeuse : une robe lilas à très fines j*aies mates et luisantes où, dans les jeux d'ombre et de lumière de la soie, dans les ondulations de ses lignes, dans les souplesses de ses poses, elle donnait l'illusion d'une sirène sous une peau de -fleur.
Tralala et sa suite ne manquaient pas une musique. Seulement, tandis que Doumerc se faufilait dans la foule partout où apparaissait une frimousse nouvelle, une conquête à cugner, que Rossignol, Fabrettes, Lucasa, Tralala, les péroreurs et les ivrognes allaient s'attabler autour du chalet qui sert de café, les élégants, Tatave, Jordan, Prochot, se promenaient, faisaient les coqs dans la grande allée. Tatave y rencontrait Floflo, très digne, très convenable au bras de de Karmeck. Us se saluaient cérémonieusement; mais le regard qui accompagnait le salut était doux comme la mélancolie d'un regret.
La musique n'était pas la seule habitude qu'amenait l'été. Les michelins étendaient leur champ de
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vadrouille, allaient aux courses, canotaient à Asnières, couraient à ânes à Montmorency, dînaient dans les arbres de Robinson. Leur vie de tous les jours était même modifiée. Ainsi, le soir, ils prenaient le mazagran le long des terrasses des grands cafés du boulevard Saint-Michel, de préférence à la Cascade, le café des compatriotes de Lucasa et des condisciples de Doumerc.
Là, de sept à neuf heures du soir, les habitués regardaient les passants monter et descendre le boulevard. Des provinciaux s'arrêtaient brusquement à l'aperçue . de la cascade en miniature qui décore l'intérieur du café. Délibérément, s'arrêtaient aussi des gens du quartier, des badauds intrépides qui l'avaient vue cent fois et plus. On la montrait aux enfants comme une récompense. Et c'étaient des extasiements sur le moulin, sur le pont, sur l'eau qui glougJoutait ! Patiemment, on attendait le passage de la grande curiosité, de la petite voiture attelée de chèvres et conduite par un singe. Quand le mécanisme, souvent détraqué exprès par un fumiste, ne l'amenait pas, ils posaient obstinément, les yeux braqués, le cou tendu, jusqu'à ce qu'un garçon, embêté qu'on lui barrât le passage, leur dît charitablement que ça n'allait pas. Alors, c'était une déception risible : leur soirée leur semblait perdue ; l'accident
les sevrait de toute la joie de leur promenade. Les autres distractions des clients consistaient à marchander des statuettes, à demander des Yénus de Milo avec des bras, des ApoUons avec le Belvédère ; à, héler des cochers en maraude ou encore quelque gadoue, vadrouilleuse ou croiseuse : non sans risques, en ce dernier cas. Si le cocher et le plâtrier posaient, la fille, elle, s'imposait. On ne pouvait lui refuser un bock, vraiment ! Mais à peine avait-elle pris place qu'aussitôt les gamins et les gamines, les \ieilles et les vieux, qui font le tour des cafés en vendant des fleurs, s'abattaient autour de cette table, où il y avait une femme. Et qu'on eût acheté ou non, en dépit des rebuffades et des colères, les mêmes vendeurs revenaient toutes les minutes ; et, avec eux, avec la même obstination monotone, des por- .traitistes à la minute, des sourds-muets, des aveugles, des estropiés, des ouvriers sans travail, des marchandes d'écrevisses et de noisettes, des colporteurs de cartes transparentes, de livres bizarres, de bijoux en faux, de rossignols de toute espèce : une telle procession de soutireurs de sous qu'elle provoquait le dégoût de l'aumône chez les plus généreux, et qu'elle couvrait la ladrerie des prud'hommes de la jeune bourgeoisie, qui profitaient de ce qu'on ne peut donner à tout le monde pour ne donner à personne.
Ce, non sans accompagner leurs refus de réflexions stupides sur lô travail qui ne manque jamais et les hospices toujours ouverts.
Le café pris, les michelîns, que ce spectacle, toujours le même, amusait médiocrement, allaient, l'heure accalmie du crépuscule les y conviant, faire un tour de promenade hygiénique au Luxembourg. A pas lents, et tandis qu'ils frôlaient des chercheuses d'avenlures éparses sur les bancs, immobiles comme des ombres mortes, prostrées comme des désespoirs, ils descendaient l'allée des Veuves, intime et basse, semblable à un promenoir de cloître. Une minute, la fontaine Médicis, oîi les altitudes des platanes élancent la voûte hardie d'une cathédrale gothique, les arrêtait ravis, leur montrant, à travers les vitraux de ses verdures, le toit de tombe de l'Odéon. Bientôt après, quand le carré massif du palais, les ardoises rosées par les reflets du couchant, barrait leur vue, ils tournaient, longeaient la terrasse d'oîi l'horizon, subitement élargi, s'étalait splendide. Un mur d'ormes et de marronniers qui cachait Paris, se dressait comme une vague brune fauve, dans un admirable ciel fait d'une confusion de pourpre, de ' saphir, d'émeraude et d'or : l'idéal ciel de ht du soleil couchant. Et sous son dais, oîi Henner rêverait d'étendre les blancheurs nacrées de ses nymphes, les
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déesses et les héros du creux de la terrasse apparaissaient en leurs poses gracieusement calmes, dans leur lumière harmonique, dans une sérénité de nature correspondante à la sérénité d'art qui les avait
é créés. A Fentour immédiat des promeneurs montaient de la pelouse en talus de la terrasse les verdures élégamment nerveuses des grenadiers ; . de la rondeur des vases de marbre du balcon, les étoilements rutilants des géraniums ; tandis que, de caisses verdâtres massivement carrées contre lesquelles s'abritaient les causeries des familles, sortaient des arbres méditerranéens ■: des orangers correctement taillés, arrondis ainsi que des oranges, des lauriers-roses aux pâleurs souffreteuses, des palmiers hérissés de feuilles rigides, semblables à des lames. De l'autre côté, à leur gauche, se détachant sur le fond noir des marronniers, trônaient sur des piédestaux hautains les grandes dames de l'histoire de France, les saintes austères et froides aux corsages plats, les princesses mères aux gestes impérieux et durs, les reines calmement orgueilleuses. La Clémence Isaure de Préault, tordue et prétentieuse comme un vers romantique, lorgnée un moment, les michelins saluaient de leur admiration la grande Mademoiselle de Demesmay, un chef-d œuvre où, ainsi que dans un portrait de Saint-Simon, bat
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immortellement la vie ; puis ils se fondaient dans un cercle de badauds formé autour de gamins jouant à Tours, et restaient là à juger des coups jusqu'à ce que le tambour battît la retraite. Alors, ils poussaient à la Velléda, le modèle des ballerines de la foire aux pains d'épice, au lion louis-quatorzien qui commande à la sortie de la terrasse ; et, dégrisés de la poésie doucement attristante de la tombée du soir par les joies bruyantes des gamins, par les ridicules du faux art, par les batteries bourgeoisement réglementaires du tambour, ils s'en allaient placidement, sans un regret, sans une amertume, blaguer et boire dans les brasseries.
Sur les trois heures du matin, comme les illuminations moribondes de la fête nationale pâlissaient devant les naissantes clartés de Taube, Sartignac, Tatave et son oncle Auguste rentraient, esquintés, à la Sambre-et-Meiise^ ouverte toute la nuit. Maintenant rimmense foule que la curiosité avait roulée des heures par les boulevards et les rues s'était perdue dans la nuit comme dans une mer. A peine çà et là
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quelques va-nu-pîeds, quelques pochards échoués sur des bancs. Et ces épaves navrantes de tout un peuple débordé dans un jour de liesse évoquaient l'image d'une inondation de grand fleuve ne laissant de visible dans la plaine qu'elle vient de féconder que quelques flaques troubles.
— Eh bien ! nononcle, est-ce hurff ? demanda Tralala, tandis que les* nouveaux venus s'asseyaient.
— Oh ! j'en ai les yeux, les oreilles , la tète soûle.
— Et quelle cordialité, dit Sartignac! quel calme ! quelle grandeur! La fête de famille de tout un peuple !
— Le reportage a fait de grands progrès , fit Doumerc. J'ai lu ça dans les journaux du matin.
— Ça vous enthousiasme donc bien les pétards, monsieur Sartignac ?
— Oui, monsieur Tralala, quand ils partent du cœur. Et vous aurez beau blaguer : après un pareil 14 juillet, la république est une Bastille imprenable.
— De quelle république parlez-vous, s'il vous plaît?
— De la nôtre.
— Je m'en doutais, vous êtes philippiste.
— Comment?
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— Eh oui! qu'est-ce que votre république? une édition populaire de la monarchie de Juillet, le marc de Torléanisme, une poire tapée, quoi!
— C'est égal, monsieur Tralala, je serais curieux de connaître votre opinion.
— Moi aussi, fit l'oncle, que les idées de Tralala hurluberluaient plus que les lampions de la fête.
— Après ça, vous aussi peut-être, reprit Sartignac en riant.
— Monsieur, fit méprisamment Tralala, je vous permets de vous expliquer.
— Dame ! depuis que j'ai l'honneur de vous connaître, je vous ai entendu blaguer les socialistes en la personne de Rossignol et les républicain^ sensés en la mienne... Vous n'êtes pas légitimiste, que je sache ?
— Non.
— Orléaniste ?
— Non.
— Bonapartiste ?
— Non.
— Alors ! conclut triomphalement Sartignac.
— Alors, je n'ai pas d'opinion. Voilà la vôtre
Ainsi, il y a, à votre compte, cinq opinions, pas une de plus.
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— Mettons dix avec les sectes révolutionnaires connues.
— De vous... Dix à la rigueur, et c'est tout. Après
ces dix, on est un toc, un farceur, un fumiste
Eh bien! monsieur, sachez d'abord que le modéranlisme, le radicalisme, Torléanisme, le légitimisme, le bonapartisme, ne sont pas des opinions.
— Et qu'est-ce?
— Des partis, des administrations, des carrières, des gagne-pain. Après cela, permettrez-vous à un monsieur qui ne rêve ni plaque de garde champêtre, ni sur-ventrière de maire, ni médaille de commissionnaire député, ni serviette de garçon ministre, ni quelque livrée que ce soit, lui permettrez-vous une opinion qui ne soit ni celle d'Henri, ni celle de Philippe, ni celle de Jérôme, ni celle de Léon, ni celle de Jules, et qui soit la sienne : l'amour de sa raison, le goût de son esprit ?
— Eh bien, soit! Qu'êtes-vous?
— Aristocrate.
— Légitimiste ? fit Sartignac étonné.
— Le contraire, à peu près... L'on ne vous a pas appris du grec pour votre argent, monsieur.
— Enfin ! comment l'êtes-vous, aristocrate? E^ - u que je dois savoir ça, moi ?
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— Non, la Faculté ne l'exige pas... Comment je le suis ? Comme on Test.
Et Tralala se leva.
Par goût, Tralala cultivait l'éloquence, s'exerçait & parler brusquement et longuement, aux exordes insinuants, aux péroraisons enlevantes: à tous les trucs de Toratorerie. Même, quand une idée-mère, une opinion favorite, une théorie aimée Tempoignait, il n'avait de tranquillité qu'après l'avoir formulée dans du style de tribune savamment serti et mélodiquement clamé. Des semaines, des mois au besoin, il couvait cette idée, l'exerçant, la lutinant, la musclant d'arguments, l'ornant d'images, et, quand il la sentait vigoureuse, ailée, devenue une éloquence capable d'enlever un imbécile comme un aigle un mouton, il la lâchait soudainement dans un battement rythmique de périodes.
— Ce que nous voulons ? conclut Tralala après une heure d'éloquence débordée et torrentueuse, ce que nous voulons ? L'égalité de point de départ et l'éducation intégrale, rien plus. Ce que Lagrange
donne à ses pur-sang, somme toute. Môme avoine, même entraînement, même drapeau de départ, même poteau d'arrivée. Arrive premier qui peutî Ce que nous réclamons, c'est l'abolition des patriciats factices, des oligarchies héréditaires, de tout rouage parasite s'interposant entre la société et l'individu. Pour unique et commune famille, l'État, nous protégeant jusqu'à l'âge adulte, puis nous lâchant dans la vie à nos risques et périls. Une fin aristocratique par des moyens démocratiques, quoi ! Les enfants tous égaux, les hommes tous libres. Pour ce, l'abolition de la famille et de l'héritage dans les lois et la transformation de l'amour dans les mœurs. Bon voyage, la mère des Gracques ! Et pas au revoir, Juliette et Roméo !
— Et les besoins du cœur?
— Remplacés par ceux de l'esprit.... Puis, des blagues ! Quand le mâle a sailli, la femelle allaité, engendreurs et petits se tirent des patles. Et voilà l'amour selon la nature ! Après ça, si l'homme ne se croit pas un animal, c'est tout uniment qu'il ne s'est jamais reluqué, monsieur Sartignac. L'amour selon la civilisation que nous devons à Jésus, Pétrarque, mademoiselle de Scudéri et le marquis de Sade, vous le connaissez. Et vous connaissez aussi le monsieur qui dit, avec les poètes satiriques, que toutes
les femmes sont des filles, et, avec les poètes sentimentaux, que toutes les mères sont des saintes. Ce qui prêterait à croire que les mères ne sont point des femmes. D'ailleurs, la maman idéale et poncive, la couveuse de l'âme, la madame de Lamartine qui fit de son Alphonse (un garçon ne manquant pas de moyens, pourtant) le perruquier que vous savez, cette mère vient d'être tuée en duel par la mère Vingtras, d'un pet de rire dans la baudruche éthérée de la convention. Contre l'amour sexuel, les Germinie Lacerteux, les Élisa et les Bovary disséquées à vif et leurs passions décomposées dans les cornues du roman moderne, contre cet amour reconnu un appétit frelaté d'hystéries, nous avons mieux encore que des chefs-d'œuvre : dêsSalpêtrières. Aussi, plus n'est le temps, ô bourgeois ! où tu appelais : « Ange ! » celle qui soufflait la bougie sur ses formes difformes, et proche est celui ou tu n'oseras plus dire : « Ma mèèère ! » avec le trémolo de brebis consacré. Ah ! certes oui ! si nous n'avions à lutter que contre vos sentiments, nous aurions bien vite raison de vous, mes petits bourgeois ! ne serait-ce qu'avec la collaboration du ridicule que vous craignez, à bbn droit, et de la blague que vous aimez, à tort. Malheureusement, au-dessus ou au-dessous de vos sentiments, planent ou rampent, à votre choix.
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vos intérêts. Et si vous êtes fort capables de vous passer des baisers de la maman, vous Têtes moins de faire fi des picaillons du papa. N'importe ! nous trouverons le truc. Nous discuterons d'abord. Tenez, si nous discutions un peu, pour rire?.... Est-ce qu'en art, par exemple, il y a un fils Shakespeare ? Pourquoi donc alors, en finance, un Rothschild fils ? Si l'on n'hérite pas du génie de son père, de quel droit hérite- t-on de sa fortune, fruit de ce génie ? D'un autre côté, hérite-t-on de ses hontes? non: votre morale en dispense. De ses dettes? pas davantage : vos lois en préservent. Passe pour la donnée antique de l'héritage ! L'on était de famille patricienne ou plébéienne, bénie ou maudite, et l'on n'en sortait pas ; l'on en partageait jusqu'au bout la fortune bonne ou mauvaise. Tant pis pour le spermatozoïde débidard égaré sur un germe maudit ! Mais aujourd'hui où la morale et le code permettent de lâcher père, mère et ancêtres, de sortir de leurs castes, de se désintéresser de leurs tares, ce qui reste de l'héritage est tout à fait absurde. Pour préciser nos revendications, nous voulons que la société se modèle sur la nature, comme l'art qui veut vivre se modèle sur la vie. Nous voulons que l'honneur soit au plus honnête, l'épée au plus brave, la gloire au plus génial, la bêche ou la truelle au
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plus balourd. Nous n'entendons pas traîner la guêtre ou rouler carrosse parce que notre engendreur aura été millionnaire ou gueux, mais parce que nous serons assez malins pour aller en voiture ou assez simples pour aller à pied.
— Mais, monsieur, fit Sartignac, par quels moyens désigner les triomphateurs ?
— Parla bataille, monsieur ! par la bataille ! Au désert, comme les lionnes sont de beaucoup plus rares que les lions, à Tépoque du rût, des mâles, par cinq ou six, se donnent rendez-vous devant l'antre d'une belle et là, dame ! luttent pour l'amour. Eh bien ! le victorieux, le Roméo de cette Juliette des sables est certainement le plus brave, le plus robuste, le plus capable de reproduire l'espèce, le mâle idéal. De même, nous sélectionnerons-nous lorsque, lâchés dans la mêlée sociale, nous combattrons pour nos passions, pour nos ambitions, pour nos rêves. De même, les vainqueurs du combat pour la vie intégrale, selon Tépithète de Spencer, seront, sans conteste, les plus dignes et les plus forts. Reste à nous assurer votre^ collaboration, sales bourgeois ! indispensable très probablement. Et, pour ce, nous tablons sur cette observation-ci : que, pas plus que les alouettes aux bons chasseurs, les imbéciles ne font défaut aux grands politiques. De même que la
Commune de Paris vous fit héroïques en Tan 93, nous vous ferons, nous autres, désintéressés, grâce aux grâces de cette décevante et irrésistible sirène que, la bouche pleine, on appelle la gloire. La vanité, votre passion dominante, n'est-elle point là, toute prête à servir notre orgueil ? Nous vous persuaderons ou plutôt vous vous persuaderez que point ne vous est besoin de votre père pour être quelqu'un. Bègues, vous vous imaginerez être des Démosthènes ; borgnes, des Annibals ; boiteux, des Byrons ; et il vous suffira d'être obèses pour vous croire quelque chose dans le ventre !
— Tu es un Mirabeau, mon cher ! s'écria Lucasa, la main tendue, comme Tralala s'asseyait.
— Sans 89, marmotta Doumerc.
— Contente-toi de l'espérer, canaille ! Au surplus les Mirabeaux qui n'ont pas de 89 les préparent : vois Diderot, ou les achèvent : vois Danton.
— Ah çà! lu ne vas pas nous la faire au tribun, hein?
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— Népaul et Sarguez qui lui soufflent ça, dit tout bas Tatave.
— Pas de danger, réponditTralala, dans un temps oîi, pour être tribun, il faut être avocat.
— A ce propos, hasarda Fonde, pourquoi ne vous faites-vous pas avocat?
— Parce qu'il n'y a pas d'aréopage où l'on puisse étaler la vérité nue comme Phryné.
' — Et pourquoi ne faite s- vous pas de l'art? insinua Sarlignac.
— Que préférez-vous du liebig ou du bouillon de viande ?
— Le bouillon de viande, naturellement.
— Moi aussi. Et c'est pourquoi je préfère la vie k l'art. L'art, c'est l'efTort d'un homme pour être grand et surtout pour le paraître, le labour qui fera lever les moissons de la gloire ; c'est le collectionnement de ces papillons de l'esprit que sont les rêves ; c'est le génie mis à la caisse d^épargne ; c'est la tirelire où Ton laisse tomber les pensées comme des sous ; c'est la cuvaison des idées pour en faire du style : au bout du compte, le reportage de la postérité. Et, certainement, c'est très joli, tout ça, quand on est laid, ou pauvre, ou malheureux, ou simplement vaniteux ; quand on peut rester chez soi, regarder en soi, prendre des notes, couver des années un
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chef-d'œuvre. Mais quand on aime à vivre, quand on a la bourse pleine, le lorse élégant, le coffre fort, quand on se fiche un peu de l'admiration des imbéciles, quand on prise trop son temps pour s'occuper de la postérité ; enfin, quoi ! quand on n'est pas organisé pour ça.... Pourquoi je ne fais pas de l'art? parce que je ne puis pas, parbleu ! Qui peut veut. .
A cinq heures du matin, Tralala, pareil à un pursang forcé de galoper longtemps après le poteau dépassé, pérorait encore, assis par terre, un verre à la main, devant quelques pochards avachis et quelques filles bâillantes.
— Eh bien, quoi ! la morale, gueulait-il. Laquelle, d'abord? Car il n'y en a pas qu'une ; pas que deux, ainsi qu'à la grande stupéfaction des bourgeois l'a dit M. Nisard ; pas que cent ; pas que mille ; il y en a autant que d'êtres, de moments et de circonstances. Prendre un vermouth est moral avant dîner, immoral après ; moral pour qui l'aime, immoral pour qui ne l'aime pas ; moral pour qui, ne l'aimant pas, doit
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y^ trouver un plaisir supérieur en intensité .à son dégoût momentané : un surcroît d'appétit, par exemple; immoral pour qui, Taimant, doit ea éprouver un dégoût comparativement plus fort que le plaisir d'absorption : des vomissements, si vous voulez. Il est moral pour un homme vulgaire de n'aimer que soi, moral pour un homme supérieur d'aimer autrui, par la raison que Tun a le cœur petit et que l'autre l'a grand. La philosophie moderne, forcément supérieure aux philosophies passées, parce qu'elle a grossi leur héritage de vérités nouvelles, la philosophie moderne, que nous appellerons le Passionnisme, ou le formalisme, ou l'Équîlibrisme, dit avec Épicure : jouissez ! avec Helvétius : aimez-vous ! avec Jésus : aimez les autres ! avec Épictète: connaissez-vous I avec Mahomet: acceptez le sorti avec Darwin : luttez pour la vie ! Elle dit plus particulièrement, avec l'esprit même du siècle : connaissez ! Connaissez, pour que le désir soit proportionnel à la puissance; pour que le rêve devienne réalité ; pour que l'espérance ne crève pas en déception ; pour que le bond ne se termine pas en chute ; pour que le rut de toute votre vie soit rationnellement consacré à l'enfantement du bonheur. Le Passionnisme, outre qu'il comporte le développement logique des passions, pourrait donc être défini :
la connaissance et la conquête du possible. Ma foi ! c'est, pour me servir d'une expression dont quelques fumistes ont abusé, un opportunisme tout simplement. En somme, on n'en retire que ce résultat-ci : se savoir et se vouloir ce qu'on est. Résultat énorme, mes enfants !.... Eh quoi ! dormite, brutes ! fit Tralala, remarquant dans quel désert d'esprits il prêchait.... Si je pionçais aussi, moi ? ce serait du Passionnisme en action. J'ai sommeil. Seulement, ce parquet est bien dur, dur comme un de chambre correctionnelle. Mieux vaudrait gagner le divan. Le pourrais-je ? Si je ne dois pas le pouvoir, le Passionnisme me défend de le tenter. C'est embarrassant... Je crois, Tralala, que te voilà'en train de bêcher ta philosophie. Bah! personne ne le saura. Et puis, zut, si elle ne cadre pas à la vie ! Voyons un peu ! . . . Si je le veux, c'est que je le peux. Par précaution, je vais ne pas le vouloir. Mais alors je triche. Non, laissonsnous faire et discutons à l'instar du Portique... Il s'agit de se coucher ou non sur le divan. Le puis-je d'abord ? Non. Le veux-je maintenant? Partant, non. Parbleu ! l'équilibre, le voilà. On ne sait quand l'on veut qu'après que l'on peut. Ainsi, du moment que je ne puis me coucher ailleurs, il me plaît de me coucher sur ce parquet. Admirable, ma doctrine ! Avec elle, on est toujours content de soi, des
autres, de tout. Le pire devient le mieux. Mais, tiens ! c'est l'Oplimisme du Fatalisme. ...
" — Voyons, Tralala, dit Sourire survenant, que fiches-tu par terre ?
— J'expérimente une philosophie.
— Pourquoi ne vas-tu pas l'étendre sur le divan ?
— Parce que je ne veux pas !
— Et pourquoi ne veux-tu pas?
— Parce que je ne peux pas, à cause de mes
— Veux-tu que nous t'y portions?... Monsieur Benoît !
— Si vous le pouvez, veuillez-le... Vous le pouviez^ vous l'avez voulu, reprit Tralala, quand Sourire et le gérant l'eurent allongé sur le divan. Je vais vous ex« pliquer. Comment ! vous filez? Mais, comme je ne puis les retenir, qu'ils s'en aillent I ... Il n'y a pas, je suis mieux ici, bien mieux... Épatant, tout de même, le Passionnisme ! Il m'avait fait accepter le parquet en stoïcien; il me fait jouir du divan en hédoniste. Je. comprends même pourquoi je ne me suis pas endormi là-bas ; c'était parce que je ne devais pioncer que sur du cuir rembourré. Je suis déjà très fort en Passionnisme... Cette affirmation dernière est-elle orthodoxe? N'est-elle pas l'infirmation du Fatalisme", l'un des ingrédients de mon orviétan philosophique ?
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Faudra voir... Pour Tinstant, sachons si je veux dormir, rêver peut-être...
Moins d'une minute après, un léger ronflement témoignait qu'il voulait.
Dans le sous-sol d*uncafé, une salle en forme d'F. L'entrée est ménagée au bout externe de la ligne transversale supérieure ; l'autre^ extrémité de cette ligne est occupée par un théâtricule, à peine plus grand qu'une scène de guignol. Le jambage maître est marqué par un piano et par trois fenêtres simulées oîi, sur leurs vitres peintes, l'humidité suintante des murs met l'apparence d'une buée. A l'idéale place de la double virgule de la demi-ligne transversale de l'F monte le bureau présidentiel. Tout le long des murs régnent des divans rouges, des tables de marbre ; entre leur encadrement éclatent des blancheurs rondes de guéridons. La salle est comble, tumultueuse. Des garçons courent, les plateaux chargés. Pêle-mêle se crient les commandes et les saints.... C'est le club des Imberbes, un hall artistique où l'on siffle des bocks en applaudissant des vers, une cha-
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pelle sixtine de ces castrats littéraires que sont les poètes.
Les Imberbes: des harhus, des glabres, des hirsutes, des chauves, et même des imberbes, méritent, littérairement, leur nom. Ce sont des artisticules sans pcfil, sauf dans la main ; des amateurs qui n'auront jamais de talent, des débutants qui n'ont guère que celui des autres. Et cette médiocrité de recrutement est irrémédiable. Non seulement, en effet, les mieux doués du club s'empressent de le lâcher aussitôt arrivés à la notoriété, au vrai public, au talent, se font une règle de ne plus revenir parmi les anciens camarades, un plaisir de les humilier de leurs dédains, mais encore la plupart des michelins de valeur (sans compter ceux qui ne font pas de vers) se refusent à tout enregimentement, font fi des mesquines apothéoses de chapelle, ne viennent aux séances que comme spectateurs ou plaisants : René Coinchon pour rire, l'illustre Quinnsépatt pour fumister, Sarguez et Népaul, deux inconnus dont on pressent la force, tous les trois mois, dans l'unique dessein d'observer les êtres ; quand ils ne se bornent pas comme Blondor, le filleul moderne de Shakespeare, le rimeur le plus poètede la génération, à se faire dédaigneusement représenter par leurs maîtresses. Ces conditions restrictives de recrutement connues, c'est une quasî-
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anomalie de trouver au sein des Imberbes deux vraies valeurs littéraires : le talent fait du Parnassien Ulrich Hayrillot et Toriginalité détraquée du moderniste Georges Montard.
Georges Montard, les sourcils très en arc, la moustache en croc, la barbe en pointe, le ventre soufflé, Tair d'un reître menant grasse vie de chanoine, d'un matamore barytonnant d'opéra italien, case, en sa qualité de président, les arrivants attardés, crie d'une voix éraillée et sourde : « Qu'on fasse place à ces gentilshommes, nom de Dieu ! » k l'entrée, une bohème étrange, la Moscovite x\ndreia Vladimirovna Makarow, assez heureusement myope pour se dispenser de sauter au cou de ses centaines d'amants, prend langue avec un miche bourgeois qu'elle a amené pour lui frapper l'imagination et lui taper le portemonnaie ; Estlier couve un poétereau blond, un délicieux amour en redingote ; d'autres filles, non moins littéraires, vont de lèvre en lèvre. Dans le fond, une table est grave ; on y joue au baccarat sur parole . L'attraction de la soirée est une vieille, madame Héloïse, que Quinnsépatt a rama^^sée sur le boulevard. Zizi, la maîtresse de l'avocat Planés, et Toinette, la maîtresse de Blondor, l'asticotent, lui font crier des bêtises et des saloperies dont la salle se tord. Tatave, l'un des vice-présidents, est au fauteuil ce soir pour
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faire honneur à Toncle Auguste, venu, sur le conseil de Sartignac, se rendre compte de la popularité de son neveu. Quand il est dix heures, il fait signe à Montard qui s'écrie : « Que la fête commence ! » Et la séance est ouverte.
— Madame Andreia Vladimirovna Makarow I appelle Tatave.
— Andreia Vladimirovna et de tout le monde pour un louis, ajoute Doumerc à Toreille de l'oncle.
La Moscovite se glisse discrètement jusqu'au piano , grignotte un morceau délicat et fin, que personne n'entend, mais que les voisins applaudissent, quand, avec la même discrétion qu'elle est venue et qu'elle a joué, Andreia Vladimirovna retourne à sa place. Tatave, alors, appelle d'autres noms : — « Sernin, Perrot, Gendron, de 'Marennes, Marsac ! » Ce dernier, enroué, montre sa gorge. La salle insistant, il explique victorieusement son refus, d'une voix qu'on n'entend pas. « Charny, de Boisselles, Grenier ! » reprend Tatave. Un tout jeune homme, les cheveux frisés, les traits fins, se lève, gagne le théâtricule, dit : les Girouettes^ une pièce de vers oîi, mêlées à des ramages criards d'images, il a dégorgé toutes les idées générales d'un rhétoricien sur le néant des hommes et l'inconstance des femmes,
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sans prétention, du reste, et sans conviction. Car, loin de chercher à faire valoir sa philosophie, le joli gosse bredouille dédaigneusement les syllabes de ses vers, sauf la dernière, la rime sur laquelle il appuie, qu'il fait sonner haut comme une pièce qu'on sait n'être pas fausse. Quand il descendde la scène, son groupe claque et, à la suite, tout le club. Tandis que Tatave appelle d'autres noms, Zizi, Toinette et madame Héloïse gueulent dans le fond, réclament le garçon. Montard se fâche, menace. — « Les femmes ne sont que tolérées ici ! — On voit bien que tu n'as pas soif 1 réplique Toinette. — Garçon ! fait Montard attendri, des bocks à ces trous, là-bas ! Et maintenant la paix ! » Quinnsépatt, qui a sous la table le cheval de bois de l'enfant du patron, le retire et l'enfourche. — « Ensuite ! lui crie Montard. — Mais non, tout de suite, fait Jordan ! c'est bien plus amusant. — Eh bien ! tu es encore gentil pour nous, toi! grogne Montard. Alors, c'est que nos vers t'em.... bêlent! — Tu exagères. — Mais si, mais si ! D'une politesse douteuse, ça ! Voyons, si nous, nous, les poètes, nous t'avouions, après les déjeuners que tu nous offres, que ta peinture ne nous amuse pas autrement, que serions-nous? des manants ! Messieurs, soyons toujours gentilshommes, messieurs de Coigny, francs comme les lires du pape ! » Durant rattrapage, Pierre Bellonge,
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un vieux garçon, en redingote propre et râpée, l'air gauche et morne, est monté sur la scène, attend qu'on veuille bien l'écouter. Quand fatave, à force de supplications et de coups de sonnette, obtient un à peu près de silence, le patient s'empresse de réciter, honteusement, presque àvoixbasse, deuxsonnets pauvrement rimes et veut descendre de la scène. — « La Chatte! la Chatte I » lui crient quelques amis. Bellonge fait non, d'un geste mou' — « Si! si! » insistent-ils. La Chatte^ c'est h. Levrette en paF tôt à.xxi^diM-' vre homme, la consolation d'une vocation ridicule. Il se laisse aisément contraindre et vient la ronronner. C'est gentiment nul, peu gênant pour les vanités : vigoureusement applaudi. Un juteux succède à Bellonge, dit des vers aussi corrects que son nœud de cravate, aussi empesés que les poignets de sa chemise. Après celui-là, tous les Baudelairiens et Parnassiens, les tourmentés et les impassibles. Parmi : de Marennes qui débite en des rimes « pures » un sonnet à la lune ; Treillan qui détaille finement un madrigal coquet et futé comme un page ; de Boiselles qui déclame d'une voix apeurée ^on Sabbat moderne ; du high life d'outre-tombe par un Dante de la Belette Blanche; enfin, Havrillot. C'est un jeune homme de vingt-cinq ans, de teint très brun mais de physionomie blond du Nord, la tête grosse, les mâchoires
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larges, le corps épais, sanglé dans une redingote comme dans un uniforme. Ses vers, d'un galop lourd de grosse cavalerie, ne vont pas à la charge des idées, mais à la parade ; et tandis qu'ils vont, magnifiques, solennels, impassibles, sur les corsets de leurs rythmes apparaissent, ainsi que sur des cuirasses miroitantes, toutes les imageries du chemin, de l'embrasement radieux du soleil à lombre du vol d'un oiseau.
Apèrs Havrîllot, le théâtricule reste un moment vide, personne n'osant risquer le contraste. Cependant, à l'un des noms appelés par Tatave, Esther répond : « Présent ! » Puis elle ajoute :
— Va, mon Jules !
— Allons ! va, son Jules ! fait Doumerc.
Son Jules, Tamour en redingote, qui s'est levé à l'ordre d'Esther, rougit, fait un mouvement pour se rasseoir.
— Ira ! ira pas ! cria la salle.
— Ira ! affirme Esther qui se dresse irritée, superbe, provocante.
Et. quand Jules est sur les tréteaux, elle reprend calmement :
— Les serins ne m'ont jamais fait peur.
Pas de réclame !
La première timidité vaincue, Jules se tient très
bien sous l'ironie des regards et lentement déclame :
Ne crois pas ce que dit le vain sophiste infâme, Superbe négateur, qui, pour jouir sans mors Des voluptés d'un jour que son ventre réclame,^ l'insensé ! se voue à l'éternel remords.
Eh quoi 1 ce qui nous fait nous aimer, homme et femme > Ce serait le désir d'assouvir notre corps ?
Non, non 1 C'est le besoin d'extasier notre âme, Qui nous unit vivants et nous unira morts.
Mais si, nous abaissant aux vœux de la matière, Nous n'aimions que Je corps, comme il sera poussière, Vous seriez nos derniers amants, vers du cercueil 1
Oh ! pour croire un moment possible la conquête
De l'être aimé par un de ces vils trouble-fête,
Il faut n'avoir d'humain ni l'amour ni l'orgueil ! »
Comme il faut applaudir si Ton veut être applaudi, la salle, qui a pu se permettre de blaguer Tamant, S(3 fait un devoir de faire une ovation au poète.
— Eh bien ! Tralala ? crie Esther radieuse.
— La poésie est mais le poète est crâne.
Encouragés par ce succès équivoque, les précoces
et les rococos qui, peu faits aux procédés de la prosodie à la mode, riment pauvre sous prétexte de penser riche, tous les prud'hommes fiers d'être des Ponsards défilent sur la scène. Cependant, les tables
du fond manquant de bocks et les penseurs d'intérêt, je chambard recommence. Toinette, rivalisant avec le Ponsard qui est sur les planches, fait rimer : « j'ai soif avec je m'em.... bète » ; Quinnsépatt, profitant du tumulte, enfourche son cheval de bois et caracole sur place. Comme on a assez de vers, on lui ouvre un passage, sans qu'il le demande. Tatave fait signe à Montard qui lui répond : « Laissons faire ! » Quinnsépatt s'avance, salue à droite et à gauche avec des grâces d'écuyère ; Planés lui offre un bouquet et le^ lui pique au bas du ventre. Une fois sur le théâtricule, ce sont des trépignements, des hennissements, des cabrements, des ébrouements, jusqu'à ce que le cheval casse. Alors, on réclame les jeux de physionomie
C'est un tordement général, suivi d'un long
tapage durant lequel le club littéraire devient une brasserie vulgaire. Pour rétablir le calme, monte sur la scène Jean Demoy, un populaire, de la série des édités. Cette série, sans être supérieure à celle des raffinés et des impassibles, doit son succès relatif à son précoce amour de la lettre moulée qui Ta fait, au lieu de s'inspirer d'un mort comme Baudelaire ou d'un vivant calmement hautain comme Leconte de Lisle, copier, souvent avec effronterie, tous les ri-
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meurs connus de ce temps, devenus pour elle autant de protecteurs. Ses membres les plus applaudis, outre Tatave et Montard, sont le larmoyant Demoy et le forcené Bastard pour la longueur de leurs pièces et la banalité de leurs attrapes ; pour le charme du rythme et la distinction du style, le tout jeune blondin Joséphin Gemma, Tauteur presque ancien des Féminines, un talenteux d'avenir dont Tambition ardemment précoce Ta déjà fait renoncer à peu près complèlemei^t aux faciles sonorités des vers et s'exercer victorieusement aux symphonies compliquées de la prose en des nouvelles exquisement chantantes. Quand la salle le réclame à son tour, Tatave abandonne un moment la présidence et vient dire, avec tact et mesure. Tune des odelettes les mieux venues de ses Zigzags d'Ivrogne qui, par une brutalité terminaleinattendue, enlève l'auditoire . L'oncle Auguste est rayonnant; Sartignac s'exalte. — « Et la morale !» leur fait Tralala. L'oncle, par un geste, répond qu'il s'en fiche un peu. « Montard ! Montard ! » crie-t-on de tous côtés.
— Attention, monsieur Auguste ! dit Doumerc.
Montard, le plus grand raté de l'année dernière.
— Un prophète qui se sait fumiste, ajoute Tralala.
— Rénovation! Rénovation! crie-t-on à Montard.
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— Toujours alors ! fait Jordan qui a la sortie do tout à l'heure sur le cœur.
— On ne se lasse pas des chefs-d'œuvre, répond Planés d'un ton emphatique et douteux.
— Puisque ça t'embête, je la dégoise ! dit Moutard qui la dégoise en réalité pour n'ôtre pas écrasé par le succès des édités qui l'ont précédé.
Une fois sur la scène, il crache, tousse, se mouche, siffle un bock, semble s'amuser à mettre à l'épreuve la courtisanerie de ses admirateurs qui, bien que sachant la pièce par cœur, attendent bouche béante. Puis, quand il est las de faire le cabotin, il essaye sa voix, lui fait répéter : Rénovatioii, Rénovation^ jusqu'à ce qu'elle trouve le ton convenable et, ce Ion trouvé, déclame: