‹ Le Boul' Mich'Chapitre 5 sur 5 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Sartignac écouta froidement les révélations de Lestapy et le renvoya en affirmant qu'elles n'étaient ni vraies, ni vraisemblables. « Il répondait d'Octave comme de lui-même. Mon Dieu ! Floflo se vengeait comme elle pouvait. Mais il ne comprenait pas qu'un homme^ un honnête homme, eût prêté l'oreille à de telles infamies. Le billet échangé, une manigance. Floflo avait dû le rendre sur un de cinq cents, parbleu ! Dans tous les caa il ne pouvait, avant plus amples éclaircissements, douter de l'honneur d un ami qui allait devenir son frère! »

Quand Lestapy, tout décontenancé, avait parlé des vingt-neuf mille francs gagnés au jeu :

— Octave payera, monsieur, avait-il répliqué tranquillement.

Lestapy sorti, Sartignac courait expédier, à l'adresse de madame veuve Salvy, une dépêche la presse

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sant d'arriver tout de suite « pour affaire d'honneur » . Comme il rentrait, il trouvait chez lui le poète qui lui demandait mille francs.

— A ton service. Et plus, s- il le faut.

— Non, ça me suffit.

— Tu sais ? Lestapy sort d'ici.

— Ah! fît Tatave troublé.

— Où as-tu trouvé les autres vingt-huit mille francs?

— Floflo me les a avancés, crut devoir avouer le poète.

— C'est une imprudence, ça.

— J'avais peur que tu ne pusses disposer d'une aussi forte somme ; alors, et pour quelques jours, comme elle se trouvait en fonds. ...

— On ne doit jamais emprunter à une fille, seraitce pour une heure.. As-tu la somme sur toi? Oui. Passe-la moi. Je vais aller la rendre à Floflo ; de là, chez mon banquier. Tu pourras payer Lestapy à quatre heures.

Chez Floflo, qu'il -trouva rageante, Sartignac se convainquit de la réalité des accusations qui pesaient sur Tatave. D'ailleurs, elle voulait tout dire, et tout haut et à tous. « Tant pis ! on n'était pas stupide à ce " point. 11 fallait maintenadt qu'elle rendît les vingthuit mille francs à Lestapy, sous peine d'ennuis, de poursuites pour recel. Tout ça, par la faute de Ta-

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tave. Eh bien ! il lui payerait cher, ce regain d'honnêteté : avec son honneur ! »

— Mais, ma chère, lui fit Sartignac, je ne vois pas bien pourquoi vous vous plaindriez d'un scrupule' qui, bien loin de vous coûter les vingt-huit mille francs, vous en assure légitimement la possession. Je m'explique. Dans quelques heures, Lestapy sera payé par Octave, c'est-à-dire qu'il aura de quoi restituer la sonune qu'il a volée. Pourra-t-il songer à vous réclamer celle que je viens de vous rendre? le pourra-t-il sans se dénoncer, sans se compromettre ? Évidemment non. Et vous en profiterez. Dans ces conditions, peut-on compter sur votre silence,un silence d'or, c'est le cas?

— Oui, répondit-elle, après avoir réfléchi.

— Maintenant, reprit Sartignac, que pouvez-vous avoir avancé à Octave ?

— De sept à huit mille francs.

— Bien. Il vous enverra dix mille francs demain.

— Madame 1 fit Sartignac, avec un accent oîi se retrouvait de l'humilité de valet en saluant la mère d'Octave.

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C'était une superbe femme d'une taille et d'une corpulence de phénomène, d'une carnation délicate de blanc de poule : le portrait de son fils en beau, en majestueux, en viril. Elle portait, très somptueux, le pittoresque costume de gala pyrénéen : la robe de soie noire, très étoffée et plissée, d'une courteur de jupon laissant voir, dans la' blancheur des bas, la jambe jusqu'à la naissance du mollet ; le châle tapis doublé, croisé sur les seins comme un fichu, et dont les pointes battaient les cuisses; le bonnet à larges ailes arrondies, d'une admirable dentelle jaunie par les siècles ; aux oreilles, des anneaux d'or gros comme des ronds de serviette ; au cou, sous un étagement de trois mentons, un cœur de vieil or, bossue et terni. Son attitude altière de reine agreste faite au commandement d'un peuple de valets, son allure majestueuse et lente, ses lignes monstrueusement sculpturales la montraient si bellement étrange, si sereinement originale que, par les rues de Paris où elle venait d'arrêter tous les regards, elle n'avait pas provoqué un sourire.

— Qu'y a-t-îl, Raymond ? questionna-t-elle impérativement. Monsieur Auguste qui vient de chez un ami d'Octave...

— De chez Tralala, dit l'oncle.

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— M'assure qu'il n'a pas été question de duel. Que signifie alors : affaire d'honneur ?

— J'ai employé ce mot vague pour vous intéresser, simplement. J'ai, d'ailleurs, aussitôt regretté l'envoi de ma dépêche, l'affaire qui devait nécessiter votre intervention s'étant heureusement arrangée. J'ai pris sur moi, me considérant comme de la famille, de la traiter au mieux de notre honneur à tous.

— Que voulez-vous dire ? cria la mère dont les ambiguïtés arrogantes de Sartîgnac exaspéraient l'orgueil.... Allons, faites-vous comprendre, ajouta-telleplus calmement, et s'écartant un peu comme pour amortir la douleur du coup qu'elle attendait.

— Ce que Tralala m'a appris serait donc vrai ? demanda l'oncle tout bas.

— Oui.

— Pas un mot à sa mère !

— Soyez tranquille!.... Madame, reprit Sartignac, Octave avait joué sur parole, et perdu une assez forte somme. Il fallait payer tout de suite. Comme je craignais qu'il ne voulût pas accepter de l'argent de moi et qu'il ne s'abandonnât au désespoir, je vous avais appelée. Mais, ainsi que je vous l'ai déjà dit, tout est réglé, au mieux. Et voici même les propositions que m'a faites votre fils pour me remercier

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du service que je lui ai rendu et pour lequel je ne réclamais rien. La main de mademoiselle voire fille...

— Rose, souffla l'oncle. Berthe est promise.

— Rose, continua avec une tranquille impudence Sartignac, m'est accordée. Elle aura en dot le château et le domaine de Bielrokas contre le payenient de six cent mille francs que vous fera mon père. Cela porte la part de chacun de vos enfants à deux cent mille francs et l'estimation de Bielrokas à huit cent mille. Tenez-vous ces points acceptables?

— Mais, fit la mère, révoltée à l'idée de sa déchéance de châtelaine et du mariage de sa fille avec le fils de son ancien valet, de quel droit Octave dispose-t-il de sa sœur et de nous ? Votre service, c'est un marché !

— Ma sœur, intervint l'oncle, vous vous fâchez à tort. Les propositions d'Octave sont très raisonnables et je suis d'avis que vous les ratifiiez. Raymond, avec l'aide de son père, est très apte à diriger l'exploitation de Bielrokas. Nous, qui avons assez travaillé et à qui le repos est bien dû, nous irons habiter soit Toulouse, soit Saint-Gaudens où va se

marier Octave Et, s'approchant de sa belle-sœur

tenaillée et hésitante,- il lui confirma la nécessité de son consentement dans l'énergique concision du : U le faut I de leur patois \ Ad cal !

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— Qu'a-t-il pu bien faire, le malheureux? clama la mère quand elle se trouva seule avec l'oncle.

— lia,' il a....

— Non, Auguste, ne me le dites pas, tenez !

« Monsieur,

» Des bruits odieux ont couru sur mon compte. » Comme vous avez eu le tort de les colporter, je » viens vous en demander réparation. Veuillez mettre » deux de vos amis en relations avec messieurs » Sartignac et Cochinet qui vous remettront cette » lettre.

» Je vous salue.

» Octave Salvy. »

« P.-S. Inclus les quatre mille deux cents francs que je restais vous devoir, avec mes remerciements. »

— Et pas d'intérêts : c'est trop d'honneur, fit Tralala, ployant la lettre Monsieur Sartignac, vous.

habitez ?

— 12, rue Racine.

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— Bien. Mes amis seront chez vous demain malîn à neuf heures.

— Et tu te bats avec ce . . . .? fit Doumerc, les témoins de Tatave sortis.

— Eh oui ! Comment 1 tu ne vois pas que ce jeune homme veut rentrer dans le sein de la bourgeoisie et qu'il a besoin d'un certificat de bonne vie et mœurs ! Après ça, peut-on lui refuser ce qu'on donne aux domestiques? Non. Trop heureux, du reste, d'en débarrasser l'asphalte. Il lui faut un salut d'épée et une poignée de main, mais comment donc ! Et à charge de revancîhe, messieurs les bourgeois ! Mon Dieu ! c'est une bien belle institution, le duel, allez ! Unjmonsieur triche au jeu, boulotte du blanc, mange une grenouille, trahit son parti, commet une de ces innombrables infamies que les lois dédaignent et que réprouvent les mœurs, on va le mettre au ban de la société, n'est-ce pas ? Oui. Seulement, la société, qui aime être en nombre, a une absolution toute prête, un shampoing à cinquante centimes de l'honneur. Que le monsieur trouve un imbécile ou une canaille pour aller faire une partie au Vésinet, et le voilà d'une immaculation de neige de haut mont. L'imbécile ou la canaille se trouvent toujours, naturellement. Et des naïfs prêchent l'abolition du duel ! Mais supprimez un peu les duellistes d'abord, les

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mouchards et les grecs, les renégats et les dos verts, les envieux et les spleenîques, les cocufiés et les cocufiants, les sots et les plus sots qui les admir rent ! Mais le surnom du duel, à lui tout seul : une affaire d'honneur, indique, tout de suite, à quiconque sait l'exacte valeur des mots, sa véritable utilité' sociale : quelque chose de* pas propre, le lavage de linge sale en public qu'est devenu le jugement de Dieu ! Les hommes, c'est comme les tapis, plus c'est sale, et plus ça se bat !

— Cependant, remarqua Doumerc, on ne bat souvent que les tapis propres.

— J'ajouterai, sans autrement insister sur mon image, et plus ça salit, plus ça bat !... Ton cas, Doumerc. Tu as eu sept rencontres, combien de fois astu été blessé ?

— Aucune. Dans le nettoyage en question, j'ai toujours euTesprît d'être le bâton.

, — J'avais d'abord l'intention bien arrêtée de le tuer, racontait Tralala. Mais son oncle, un brave homme, est venu me prier de Tépargner. Comme il

m'a fait bâfrer un succulent dîner à Toulouse, je ne pouvais lui refuser si peu de chose : la vie d'un serin. Alors, Tatave en a été quitte pour une piqûre au bras. Ç^a été difficile, par exemple. N'ayant jamais tenu une épée, il n'offrait à porter aucun coup classique, se démenait comme un beau diable, fondait furieusement, très bravenient. Enfin, ça a bien fini tout de même. Et Thonneur est sauf, si Thonnôteté ne Test pas ! C'est bien suffisant pour un bourgeois ! Ce fut toute l'oraison funèbre du michelin Tatave.

L'hiver suivant, à une première des Variétés, d'une avant-scène, Floflo appelait de l'œil Tralala, Doumerc et Forster qui, des fauteuils d'orchestre, promenaient sur la salle des regards ennuyés de critiques.

— Belle petite, fit Tralala pendant un entr'acte, ceux qui t'ont lancée te saluent !

— Je vous rencontre à point, mes chers, pour vous inviter à la pendaison de crénjaillère de mon hôtel... Oui, mes petits ! c'est VergnoUes qui se fend de ça.

— Le ministre?

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— Oui. Un vieux, quoi !

— A la bonne heure ! fit Tralala»

— Vous me croirez, et je l'avoue à ma honte, j'ai hésité à lâcher le petit de Karmeck pour le gros Vergnolles. rélève pour le maître, l'auditeur pour le ministre. Vrai, il me dégoûtait trop.

— La chair est ce qui se prostitue le plus tard chez la fille, formula Tralala.

— Peut-être oui. Dans tous les cas, j'ai dû me raisonner. Puis, ma foi !...

— Parbleu ! il n'y a que le premier vieux qui coûte, et tous rapportent.

— Grand Will, fit Doumerc! retiens ça.

— Et vous autres, reprit Floflo, quand devenezvous sérieux?

— Nous le sommes, ma petite. Nous faisons des vaudevilles. Je te présente les successeurs de Meilhac et Halévy.

— Mais il me semble que vous vendez la peau de vos ours un peu comme dans la fable. Au fait, vous avez raison, si ça réussit.

— Ça réussit. Nous avons une farce reçue aux Folichonneries,

— Tant mieux, mes chers!...* Alors, comme ça, vous avez lâché le Boul'Mich' tout à fait, pas pour Montmartre ?

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— Tout à fait, répondit Doumerc. Qui s'y fait vieux

risque d'être éternellement un jeune au jeûne

Note*le, Grand Will, quoique bête et vieux.

— Parce que, remarqua Tralala.

— A propos de BourMich', fit Floflo, ce pauvre Tatave est, il paraît, marié, enfoui en province. Je le plains: ce n'était pas un mauvais garçon.

— C'était pire: un bon garçon Grand WîU !

note.... Tu ne comprends pas, raison de plus. C'est que c'est profond.

— Par exemple, reprit Floflo, pas fort du tout ! Moi non plus, d'ailleurs, en ce temps-là. Non, mais étais-je jeune* il y a à peine trois mois ! Sérieusement, je voulais en faire un grand poète, un grand homme.

— Et tu commençais, comme la nature, par le faire poisson.

— Tu peux le noter, Grand Will, quoiqu'il soit de toi.

— Et Lestapy ?

— Mais il est toujours à sa banque.

— Et les autres : Prochot, Lucasa, Jordan ?

— Jordan a vendu un tableau, à crédit* Lucasa vient de nous quitter, hélas !

— Mort?

— Pour la France seulement, pour l'octroi pa-

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risien, pour les fourrures. Prochof, lui, gagne des sommes folles àla Bourse, est quinzième de coulissier.

— Plus moderne que vous, celui-là.

— A peine plus actuel, fit Tralala Ah ça! mais,

tu a:s donc coupé toutes tes du BourMicli' pour

ignorer ces avatars ?

— Oui.

— Même de Karmeck ?

— Par force, celui-là.... VergnoUes Ta laissé kracker. Il est complètement ruiné et en disgrâce, sous-préfet quelque part. Je le ferai rentrer, quand j'aurai l'hôtel.

— Bonne fille, va!

— Tiens ! pourquoi être inutilement ingrate?

Puis, cette reconnaissance est, comme celles des monts-de-piété, recouvrable. Il reviendra à flot, le petit vicomte. Il doit avoir quelque chose dans le ventre ; il n'a rien sous la poche à mouchoir.

— Forster, mon ami !

— Ceux des autres aussi ?

— Tu es naïve, ma bonne. Mais rien qu'avec les nôtres, et bien que Tralala et moi soyons les deux hommes les plus spirituels... de nous trois, nous n'en aurions pas pour dix actes. Or....

— Mes amis, interrompit Floflo, voyant rentrer VerçnoUes, les exigences du service

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— A propos, demanda tout bas Doumerc, tu habites ?

— 25, rue de Moscou, jusqu'au 15.

— Moi, 13, boulevard Haussmann. Si tu passes par hasard, par là, à pied et que tu envies reprendre langue....

— En tout cas, mes chers, ne manquez pas à ma crémaillère. C'est ma grande première à moi, ma pièce en cinq actes et en prose.

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