LES PAROXYSTES AUX BOURGEOIS
« Nous vivons en cochons I » Et quand ce serait, muffes I
Lès cochons ont un groin rupin, trouveurde truffes.
Comme eux, en barbotant dans la fange à plaisir.
En gavant le besoin, en fouettant le désir, ,
En te creusant d*absinthe, aussitôt assouvie,
panse ! nous trouvons les truffes de la vie.
« Nous vivons en cochons I » Soit I Nous vivons, au moins !
Vous, Bourgeois! vivez-vous? — Siècles 1 soyez témoins I
LB BOUL' migh' 225
Le souper est exquis. Dans les plats les rôts fument ; Nos dents mordent dedans sans modération.
Allons ! bâfrez, Bourgeois, dont les narines hument I Eh quoi ! n'aimez-vous point ces cailles qui parfument ?
— Si.... Mais pourquoi risquer une indigestion.... I
Le Champagne, au dessert, tonne, écume, déborde ; Et, doux, donne aux esprits toute leur salaison. Allons ! soiffez. Bourgeois I Que de rire on se torde ! Eh quoi 1 méprisez-vous Çliquot ? miséricorde !
— Non.... Mais nt)us redoutons de perdre la raison....
Nous sommes à Torgie, et les femmes sont belles ; A nous les nudités frémissantes des corps !
Ça I Bourgeois ! vous allez chiffonner vos flanelles ! Eh quoi I vos sens seraient aux pâmoisons rebelles ?
— Non.... Mais nous avons peur de Tataxie. Alors î....
Soûls de vin, las d'amour, il faut^ comme des brutes, Dormir ; et nous dormons sans un songQ énervant. Allons I pioncez, Bourgeois ! Ça vous convient, cuscutes I Quoi ! vous n'aimez pas plus les calmes que les luttes ?
— Si.... Mais le médecin de trop dormir défend..,.
Las de dormir, rêvons I La vie est belle en rêve ; La terre devient ciel et Thomme devient dieu. Allons ! rêvez. Bourgeois, des extases sans trêve ! Devant ce doux labeur qui pourrait faire grève ?
— Nous.... Car pourquoi rêver? au rêve on dit adieu....
Maintenant, que le rêve en action se change I Ou nous mourrons vaincus, ou nous vivrons vainqueurs. Voulez-vous nous aider, Bourgeois, à mettre en grange Tous les bonheurs qui vont faire de Thomme un ange ?
— Oui I.... Mais non I trop dlvresse asphyxierait nos cœurs....
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Et toigonra, et partout, soit au lit, soit à table,
Dans Taction grisante et le rêve ineffable,
Dans le sommeil, dans la veille, dans le repos,
Vous vous réservez donc, bons Bourgeois ?. . . . A propos,
Savez-vous dans quel but, sages à la diète,
Vous emplissez II peine et le ventre et Tassiette ?
— Dans le but de bien vivre, et longtemps.
» Ah ! j'entends.
Pour chauffer vos hivers, vous glacez vos printemps ; Pout» éloigner la mort, vous éloigflez la vie ; Vous en restez, de peur du dégoût, à Tenvie ; La diète entretient Tappétit, en effet.
Ah ! le raisonnement, messeigneurs, est parfait ! Oui, pour vivre longtemps, il faut vivre peu, dame I Mièvres de corps, il faut ménager votre flamme ; Mièvres de cœur, il faut ménager votre amour ; Mettre sous cendre un peu de braise chaque jour, De peur qu'aux jours d'hiver votre cœur ne grelotte. Nous, les fous, nous buvons, dans un soir de culotte, Totit notre Tin, et, dans une nuit de plaisir, Nous nous rassasions à tuer le désir.
Toutefois, et tandis que vous broutez des gesses, Sur notre triste sort se navrent vos sagesses.
Ah I vraiment, c'est donc vous, les sages ? Si c'est vous, Le proverbe est donc vrai. Les sages sont les fous.
Nous, du moins, quand viendra notre commune ogresse, La mort, avec le vin nous aurons bu l'ivresse ! Et quant à nos regrets de vieux, à nos remords. Nous n'en saurions avoir, nous les fous ivres-morts. Dont le pire destin, que vous plaindrez peut-être, Sera de nous éteindre en bavant à Bicètre !
LE boul' mice* 22T
Eh bien I sensibles cœurs, pitoyables aux fous, Gardez votre pitié pour vous ! Les fous, c'est vous I
L'âme gavée au point de se croire assouvie,
Sans regrets, sans remords, nous, nous perdrons la vie.
Nous la perdrons, cuvant Tivresse, et radieux
Ainsi que des chrétiens comptant monter aux cieux,
Nous qui savons pourtant aller fumer la terre.
Et vous. Bourgeois ? Ah I vous 1 lorsque, dans nulle artère ,
Le sang ne courra plus ; lorsque, la glace au cœur,
Vous verrez apparaître, ignoblement moqueur,
Le spectre du squelette affreux qu'au fond vous êtes.
Ah I je vous vois gémir d'horreur sur vos disettes !
Ah I je vous vois pleurer le jeune âge aboli,
Les plaisirs de la table et les plaisirs du lit,
Les oublis du sommeil, les extases du rêve,
Tous les bonheurs que vous deviez vivre sans trêve.
Tous les bonheurs que vous pourriez avoir vécus 1
Je vous les vois pleurer, fous trop tard convaincus,
A l'heure de la mort, à l'heure où tout se givre
Dans l'homme, tout, tout, tout ! hors le besoin de vivre.
Ce manifeste, en apparence dirigé contre les Bourgeois, n'était rien autre qu'un essai de réfutation du Passionnisme. Sous la tenace soufflée de la haine de Floflo, rirritation de Tatave contre Tralala, « qui le laissait sans argent après lui avoir donné des habitudes de grosse dépense », et continuait à passer
pour son inspirateur, était devenue une jalousie assez ardente pour faire, du poétereau aimable, léger et naïvement sceptique, jusque-là étranger à tout ce qui ne lui était pas intime, un prédicateur prétentieux, un prosodien à visées philosophiques. Cette pièce très inégale, sans ampleur ni suite, avec seulement deux ou trois mouvements bien venus, moinslitléraire, somme toute, que la plupart des odelettes de ses Zigzags dlvrogne^ et surtout moins heureusement truquée, où la discrétion et la délicatesse, les qualités les moins contestables de ses poésies, faisaient place aune violence aussitôt essoufflée, ces Paroxystes aux Boiirgeois, bruyanmient acclamés aux Imberbes^ eurent de désastreuses conséquences. Dans cet indice de dévoiement, Tatave ne vit que la révélation d'une manière nouvelle, que le témoignage de l'élargissement de ses facultés. Et cela, le croirait-on, parce que la pièce était relativement longue, parce que jamais encore il n'avait fait tant de vers à la fois. « Il était donc capable d'œuvres de longue haleine, de large envergure, de haut vol ! Il n'était pas qu'un mièvre baladin de la phrase, mais bien un robuste athlète de taille à se battre avec l'idée comme Jacob avec l'Ange. » Au lieu de reconnaître que sa théorie traînait partout les vieilles loques de ses paradoxes et, de préférence,
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dans rembuement malsain des brasseries, il se persuada avoir inventé le Paroxysme, s'en convainquit si bien qu'il le prêcha en prose, le répandit :sur des auditoires de pochards et, le malheureux 1 le pratiqua.
Comme le poète, et pour les mêmes raisons, le micSelin et Fhomme se transformèrent. On vit l'écouteur complaisant, le répondeur discret, le causeur neutre qu'avait été Tatave, gueuler des paradoxes dans le tumulte des vadrouilles, formuler des théories durant un déshabillé de fille, l Et comme, à force de vivre dans la compagnie d'esprits rares et fantasques, il avait nécessairement retenu beaucoup de drôleries d'opinion et de cocasseries de langage, grâce aussi à l'éloignement des plus célèbres paradistes: deMontard qui vaticinait à Montmartre, de Quinnsépatt qui se remplumait en province, de Tralala qui faisait son tour de France, Tatave put jouer, sans trop de ridicule, les tribuns de vadrouille un mois durant. Quand il eut épuisé ses formules, écoulé ses boniments, il eut le tact- de renoncer à ce rôle pesant, de ne pas devenir un raseur grotesque, mais point le courage de prendre son parti de cet épuisement qu'il espéra cacher ou, du moins, expliquer en roulant dans l'ivrognerie et la débauche. Aux observations qu'on lui fit alors, il
répliquait : « Certainement^ ça ne peut pas durer toujours. Mais il est bon de se tremper au feu de forge dés voluptés. Chez certains, chez Tralala, par exemple, dont la vie est une paresse, la débauche n'est qu'une activité nécessaire au bien-être ; chez d'autres et chez moi, elle est bonne à mettre à l'épreuve et le tempérament et le caractère? Ce n'est pas pour rien qu'on appelle les débauchés des viveurs. »
Ces désordres, les auditoires buvant sec et les soûleries coûtant cher, eurent des contre-coups financiers très graves. Force lui fut de recourir à des expédients bêtement ruineux. Il dut acheter 700 francs un Larousse j payable à raison de 25 francs par mois, pour le revendre immédiatement à moitié prix, mettre sa montre et sa chaîne au clou, puis emprunter sur les reconnaissances, bazarder ses quelques bibelots et tous ses livres, et, finalement, jouer.
Il gagnait d'abord une somme considérable, près de 3,000 francs, et sans en profiler autrement qu'en fumant des cigares de cent sous. Puis venait une guigne qui le nettoyait en deux jours. Un matin, il se trouvait les poches vides, sur le boulevard, dans un enveloppement de brumes froides que suait la nuit et de poussières écœurantes que soule-
valent les balayeuses matinales. Un moment, il croyait être une de ces ordures qu'implacablement absorbent les gueules^ des égoûts et, d'instinct, comme une épave qui serait consciente, s'écartait démesurément loin de l'atteinte justicière des balais. Aussitôt empoigné d'une indicible honte, il se jurait de réagir, de dompter se» veuleries, et, favorisé par l'état de spiritualité qui suit les décavages, il ne remettait pas l'œuvre à Tétemel lundi, pétrissait, aussitôt rentré chez lui, la besogne que son imagination avait levée en chemin : des nouvelles qpe, le soir même, îl allait offrir toutes chaudes à la gourmetterie de Pajols.
— Mauvaise, mon cher! ta prose, très mauvaise, lui dit Pajols, les nouvelles parcourues. Style vague et flasque, pauvre et encombré. Puis, tu ne lies pas. Et je ne parle pas de cette liaison d'idées qui n'est que le produit des intelligences équilibrées et mûries ; je parle de cette liaison de mots qui est la sauce banale à laquelle le goût du public est fait. Les vers, décidément, une exécrable gymnastique : et pour la
forme, et pour le fond. Mon Dieu I j'ai fait aussi mal, moi, et j'ai eu Tâge oîije ne savais pas cheviller la prose. Mais, que diable I ça s'apprend,
— Comment?
— Comme la nage, en barbotant dans l'encre.
Oui! Et pas d'autre école. Avec l'étude des maîtres, avec l'approfondissement des règles du langage, tu arriverais au style, je ne dis pas non, à un style d'œuvre réfléchie et personnelle, à ton style, soit ! mais non au style courant du journalisme, à l'élégance conventionnelle, à la distinction réglementaire, à la facilité élégante
— Alors?
— Alors, un régime horrible ! Tous les jours, trois colonnes de journal sous toi, sur des sujets variés et quelconques, sans te préoccuper d'autre chose que du comment dire. Après un mois de cet exercice, quand tu auras 600 pages, fais-en un tas et, placidement, un feu de Saint-Jean ensuite. Puis, à propos de la première actualité venue, d'une impression, d'un racontar, lâche ta plume sur du papier à copie comme, au cirque. Loyal un cheval une fois dressé. Et, n'aie crainte : elle se comportera avec les grâces requises par notre seigneur le public.
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— Il est bon, Pajols I Ponds 600 pages et fais-en du feu I SU croit qu'on les noircit comme ça !
— Veux-tu mon avis? dit Floflo. Autant de conseilleurs, autant de décourageurs. En exagérant les «difficultés à vaincre, les arrivés ne songent qu'à glorifier les mérites de leur réussite. Puis, des mérites
•de barbouilleurs, tout ça! La palme aux de
tong ! A ta place, je ferais tout simplement comme Sarguez.
— Le monsieur qui se concentre, fit ironiquement Tatave, qui, sans l'avoir jamais fréquenté, détestait en Sarguez son dédain de toute gloriole et sa dignité d'orgueil.
— Parfaitement, mon cher.
— Et que fait-il ? ou plutôt que ne fait-il pas, le constipé ?
— Il ne fait pas des œuvres ridicules ! c'est toujours ça. Il n a pas un volume de publié, et pa» un de prêt. Il attend, couve un chef-d'œuvre, tranquillement. Ça viendra quand ça viendra.
— Et si ça ne vient pas?
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— Tant pis ! Au moins, il n'aura pas encanaillé sa plume.
—, Il est pour le moins riche, Sarguez.
— Guère ; moins que toi, je crois.
— Il n'a pas, en tout cas, des charges de famille?
— Ehl mon cher I un grand homme n'est pas tenu d'être un bon fils. Il a des devoirs envers son génie qui priment tous les intérêts de famille. Car, toi, en somme, tu n'es attaché au vulgarisme que par ça. Encore s'ils étaient bien entendus, ces intérêts ! Mais non. Elle serait bien malheureuse, hein ! ta mère, si elle vendait Bielrokas: c'est-à-dire si 800,000 francs en bonnes actions lui rapportaient 40,000 livrés de rentes, alors qu'ils lui en rapportent à grand'peine 25,000 en mauvaises terres? Enfin, tu dois savoir ce que tu as à faire, n'est-ce pas ? A ce moment-ci, tu as du génie : les Paroxystes en témoignent. Si tu chroniquailles, le journalisme te mangera, comme les autres, Pajols aussi en avait du génie. A peine s'il lui reste du talent.
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« Toulouse^ le 30 janvier 1881.
» Mon. cher Octave,
» Tu nous avais demandé six mois pour réussir pra-
» tiquement dans les lettres ; ils sont révolus et saris
» que rien soit changé dans ta situation. Nous ne
» t'en faisons pas un reproche, persuadés qu'il n'y a
» pas de ta faute ; nous venons seulement te rappe-
» 1er ton engagement de revenir à Bielrokas, cette
» dernière tentative avortée. Tout, d'ailleurs, com-
» mande ton retour. Mademoiselle CharoUes t'aime
» encore ; son père a oublié l'accident ; ton mariage
» est plus possible que jamais. J'ajoute que, vu les
» vingt ans de Berthe, il devient nécessaire. Tu ne
» voudras pas condamner tes sœurs au célibat, ni
» désespérer ta mère en la forçant à vendre Biel-
» rokas pour leur donner une dot. Ce serait man-
» quer à des devoirs qui sont de tradition dans
» notre famille, qui ont fait son bon renom et sa
» vertu. Quant à t' obstiner dans une carrière sans
» issue qui te mènerait à la ruine et serait notre
» déchéance à tous, ce serait une folie indigne. Con-
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» suite tous tes camarades, tous tes amis, tous tes » maîtres, M. Pajols, au bon souvenir duquel je te » prie de me rappeler : ils seront unanimes à te » conseiller des devoirs profitables. Jusqu'à Tralala » avec qui je sors de dîner et qui, plus raisonnable » qu'il n'en a l'air, convient qu'avec ton tempéra- » ment de délicat tu ne peux te faire aux travaux » forcés du journalisme. Du reste, il y a six mois, tu » étais de cet avis, qui est resté celui de tous ceux » qui s'intéressent à toi. L'expérience que tu viens » de renouveler, le peu de bruit de ton second vo- » lume, l'insuccès de tes nouvelles tentatives, tout » cela doit t'avoir confirmé dans cette idée que la » meilleure voie, c'est encore la grande route. Nous » t'attendons.
» Ton oncle,
» Auguste Salvy. »
« P.-S. Inclus, un billet de mille francs pour régler tes affaires, les petites dettes que tu peux avoir. »
— Alors, tu pars ? fil Floflo.
— Et que veux-tu. . . .?
— C'est Tralala qui va rire ! Eh oui I cette lettre a été
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écrite sous sa dictée, sous son inspiration tout au moins. « Cette grande route qui est la meilleure voie », ce n'est pas de ton oncle.
— Mais quel intérêt ?
— Et la jalousie ! Les impuissants ont la haine des forts, les ratés des victorieux : c'est tout naturel. Cueillir un fruit avant sa pleine maturité c'est une façon pas bête de le rendre sec. Il la connaît. Tralala, et la pratique. On a vu des gens résister au mariage ; on en a peut-être vu résister à la province ; mais à la province et au mariage !... Après ça, si la njofession de bon fils, bon frère et bon époux peut te consoler de tes charges de grand homme, si la châtellenie de Bielrokas te paraît valoir la royauté de Paris...
— Mais le moyen pratique d'être grand homme ?
— Est-ce qu'il en manque ! Paris qui donne l'immortalité donne aussi la vie. Cherche un expédient, parbleu ! Tu as d'ailleurs mille francs pour le trouver. Joue, gagne, emprunte, enfin, débrouille-toi I
— Qu'as-tu, mon chéri ? faisait, moins de deux mois après, Floflo à Tatave qui, au lieu de l'attendre
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chez lui comme d*habitude, venait chez elle une après-midi et s'écroulait dans un fauteuil, mornement, sans l'embrasser, sans mot dire.
— Rien.
— Si, tu as quelque chose.
— Non.
— Si ! Dis-le-moi ! je le veux 1 je l'en prie I
— Eh bien ! j'ai, j'ai... que j'ai joué sur parole ! que je dois payer cinq cents francs ce soir à Dogoyl J'ai que je dois huit cents francs au croupier des Bonnets verts! J'ai que, depuis deux mois, je n'ai pas reçu un sou de ma famille ! J'ai que j'ai à régler cinq mois d'hôtel ! J'ai, qu'à force d'user de mon crédit aux cafés, aux restaurants, chez mon tailleur, partout, je vais bientôt n'avoir plus l'œil nulle part ! J ai que le père Moïse me tient depuis six mois le bec dans l'eau, sans se décider à me plumer ! J'ai que Pajols prétend que mes nouveaux articles ne valent pas mieux que les précédents ! J'ai que je suis panne et vanné, sans aucun nerf, de quelque sorte que ce soit ! J'ai que Tralala voyage toujours et que Sartignac me bat froid! J'ai que mon député, ma famille consultée, me prévient qu'elle s'oppose à mon entrée à l'Instruction publique! J'ai que je dois deux louis de consommation à Esther, trois à Clorinde ! J'ai que j'ai épuisé tous les trucs, tapé
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tous les camarades tapables ! J'ai que je n'ai plus de veine au bac ! J'ai que me voilà réduit à dîner dans les tripots I J'ai que tout se ferme devant moi et que rien ne s'ouvre ! J'ai que je deviens un déclassé , un bohème, que je fais pitié et que je me fais honte ! J'ai que je suis à bout I J'ai que j'en ai assez !
— Et tu as vraiment tout épuisé, tout ?
— Tout!
— Tout? bien tout?
— ToutI
— Regarde-moi, bien en face ! Ah ! tu rougis ! Tu vois bien que non, gros bête I
— Toi, voyons !
— Oui, moi! Moi, une femme! Moi, une fille!
Après? Tu m'aimes et je t'aime! Zut les préjugés ! Est-ce que tu ne m'as pas recueillie, pourchassée et demi nue? Pourquoi ne te secourrais-je pas, misérable? Parce que c'est déshonorant, peut-être? Mais, d'abord, qui le saura ? Puis, voyons, l'argent que tu recevras de ta mademoiselle CharoUes, que tu n'aimes pas, sera-t-il plus honnête que celui que tu recevras de moi, que tu aimes? Oui, pour le public! mais pour toi, pour ta conscience ? Or, le public n'en saura rien, je te le répète. Voilà un point. Reste Tautre, l'essentiel. Peux-tu manquer à ta.for-
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tune, trahîr ton génie? le peux-tu ? Tiens, ça me fail bondir de penser que tu pourrais hésiter entre les convenances et le devoir I Est-ce que c'est pour le prix de vertu que tu concours, par hasard ? Est-ce que la gloire a des bégueuleries d'Académie ? Est-ce que la postérité s'inquiète de qui a fourni Tencre ? Est-ce que les grands écrivains de tous les temps n'ont pas été des entretenus? Est-ce que c'est ta faute si ta famille est stupide? Est-ce que ça te regarde, enfin! les moyens? Parbleu, oui! tu joues gros jeu, et des chefs-d'œuvre seuls sont capables de légitimer tes procédés! Si tu es vidé, oh! alors, retourne en ta province, et sois le dos vert de ta femme. Sinon, si tu as quelque chose dans le ventre, reste et ne crains pas d'être l'obligé de ta maîtresse. Eh bien? allons, parle! qu'es-tu? artiste ou bourgeois ? Après avoir eu le cœur de rompre avec ta famille il y a deux mois, n'auras-tu plus l'énergie de supporter les conséquences de ta rupture? Et reviendras-tu au bercail, humilié et penaud, nouvel enfant prodigue? Après avoir déjoué les trucs de Tralala qui voulait te rater, vas-tu lui offrir le régal de l'aveu de ton impuissance? Après avoir eu des révoltes de grand homme, vas-tu subir des pudeurs d'épicier? Allons donc! ce n'est pas possible. !
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DepuÎ3 le renouveau de son amour, Floflo avait pu grandement satisfaire son désir de jouer de Ta* lave. Et, avec quelle science délurée elle l'avait fait résonner de tous les airs qu'elle avait retenus, surtout de ceux naturellement antipathiques au poétereau, mis dans le cas d'un ténorino d'opéracomique ayant à interpréter du Wagner ! Ainsi, elle l'avait mis en rage contre Tralala, estampillé grand poète, brouillé avec sa famille. Puis, quand, les vivres coupés, le poète avait dû recourir aux expédients, elle avait songé à le mettre complètement sous sa dépendance, à faire son esclave de cet amant que, dans son orgueilleuse naïveté, elle se croyait capable de faire grand. Si Talave eût été un garçon aux violents appétits, de ceux décidés à pâturer n'importe où, oelte envie ne l'aurait guère obsédée; mais c'était un bourgeois scrupuleux qu'une note non payée de blanchisseuse tourmentait, et sa perversion s'était singulièrement plu à flétrir cette délicatesse de sensitive, tandis que sa vanité avait vu, dans le salissement d'une nature
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aussi foncièrement immaculable, un triomphe suprême et rare, l'irréfutable preuve qu'elle était aimée jusqu'au délire. A ces considérations particulières, des considérations générales s'étaient forcément ajoutées pour la passionner, elles aussi, au déshonneur du pauvre Tatave. Outre qu'un dos vert, comme le michelin, était la montre de son luxe de grue arrivée, il était, comme ses pareils, l'assouvissement des instincts de dévouement dont regorgent tous les cœurs de femme et des affamements d'estime qui tenaillent toutes les têtes de fille. Il avaitTattraction propre à l'espèce d'être à la fois l'homme à qui l'on se sacrifie et Thomme qui rehausse, qui sert à élever la femme à ses propres yeux par l'obligation du dévouement, et qui l'élève aux yeux du monde en tombant plus bas qu'elle : le seul être humain qui ne la puisse mépriser.
Sa dette de jeu l'obsédant, Tatave était venu chez sa maîtresse avec l'intention d'en finir avec les affres de sa probité. Comment ? il n'y avait que vaguement songé. L'idée que sa maîtresse pourrait lui venir en aide, qui se présente plus ou moins impudemment à tous les jolis garçons sans le sou, lui était nécessairement venue ; mais non rintention formelle de demander ni d'accepter de l'argent. L'idée de rentrer dans l'ordre, de s'enfouir en pro-
vince, de se soumettre à sa famille lui était également venue, mais mêlée à une vague sensation de l'impossibilité oùil se trouvait de quitter Floflo, de renoncer à l'obsession qu'il avait d'elle, de s'arracher à la possession qu'elle avait de lui. Ses énergies contre la femme, il les avait toutes dépensées dans sa première liaison ; maintenant il se savait sans force, sans volonté, devant sa maîtresse. Partant, sa molle nature n'avait pas fait de choix. A quoi bon? Elle avait préféré attendre n'importe quelle solution, prête qu'elle était à les trouver toutes suffisamment bonnes. Et, Floflo ayant voulu qu'il devînt dos vert, Tatave Tétait placidement devenu.
Les premiers jours cependant, d'un commun et tacite accord, ils dorèrent la pilule. « Ce n'étaient pas les vices de l'homme qu'elle entretenait, c'étaient les facultés du poète. Ce n'était point à son corps qu'elle donnait la vie, c'était à son esprit qu'elle assurait l'immortalité. Quand il serait célèbre et riche, il lui rendrait ses bienfaits au centuple. Elle n'avait peur ni de la banqueroute de son génie, ni de la faillite de sa reconnaissance. » Trop . enfiévré pour réfléchir aux conséquences, flatté, dans sa vanité d'amoureux, du dévouement de sa maîtresse, préparé par les blagues et les complaisances de son milieu, par les moyens de vivre louches de quelques
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camarades, Tatave s'était d'abord laissé prêter de l'argent pour solder sa dette d'honneur, puis, au premier besoin nouveau^ il avait eu recours à la même bourse, toujours largement ouverte. Quand, après un mois, cette façon commode de faire face aux besoins de ses caprices lui était devenue une habitude, Teuphémisme dont se payait sa facile honnêteté avait été jugé ridicule, peu moderne; l'emprunt s'était appelé par son nom : la paie ; et Tenthousiasme de sa honte avait empoigné Tatave. « C'était crâne,- ce sacrifice de ses préjugés de bourgeois à ses devoirs de poète, de sa considération à sa gloire. Peut-être bien que Tralala n'oserait jamais pousser le mépris des convenances sociales aussi loin ni aussi haut? Il était décidément voué aux grandes choses et aussi peu scrupuleux qu'un Bonaparte. N'était pas capable d'un tel coup d'État sur les idées reçues n'importe quel rimeur venu. » Et, se montant ainsi par des comparaisons historiques, par des rapprochements célèbres, par des formules altières que Floflo lui soufflait, des rêves de toutes sortes de canailleries lui venaient. Même, poussant l'enthousiasme jusqu'à l'héroïsme, il trichait au jeu. Il était navré de n'avoir pas une foi religieuse à apostasier, une opinion politique à vendre.
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Les vieilles mœurs ont les vaillantes agonies des lueurs mourantes et les générations morîbonSes des représentants vivaces. Aux extrêmes limites de Tancien quartier latin, sur les confins du BourMich', s'agitent éperdument, avant la pétrification prochaine et fatale, quelques jeunes gens d'imagination vieillotte : des bousingots attardés, des romantiques de la vingt-cinquième heure. En dépit des tramways et des colonnes Morris-, de l'ouverture des grandes voies, du confortable des nouvelles habitations, de Finlrusion de gens de toute provenance et de toutes condi- ':^
tions, de l'invasion de la vie générale dans la vie intime de la gent étudiante, de la communion forcée du vieux quartier avec le Paris moderne, ils persistent à se rêver dans une ville étroite et fermée, avec les us et franchises du moyen âge. Ce sont eux qui lancent les canards à dix centimes, qui, l'espace de deux semaines, barbotent dans la mare des anas ; eux qui réclament le^roit d'envoyer des délégations littéraires (?) aux premières de TOdéon, le privilège de ne pas faire queue aux portes des théâtres, d'aï-
•1er aux Folies- Bergère à moitié prix ; eux qui appellent Bullier^ où ils ne mettent pas les pieds deux fois par an, leur bal ; eux qui demandent que les encartés des facultés et des écoles portent un uniforme, une casqifette,tout au moins, les triant du commun; eux qui voudraient voirflorir, dans l'indépendance d'habitudes dé Paris,, les mœurs soldatesques, abrutissantes et abjectes des universités allemandes» Parfois, à les entendre dans les discussions et disputes, jeter leur ridiculement prétentieux quos ego : « Nous sommes étudiants I » — et, pour un rien, ils diraient « escholiers ))^^ on les croirait férus de haines d'artistes pour les bourgeois, tout prêts à rosser le guet comme au bon vieux temps. Mais point! Ils n'ont pas plus le cœur que le pourpoint des escholiers d'antan ; pas même les truculences enfantines de costumes et d'opinions des badouillards de 1830. Et, tout bêtement, ils suivent la mode, quand elle leur revient de Carpentras. Restés les amants platoniques d'une m'use ridée, les disciples eunuques d'un romantisme rococo, le désaccord de leur rêve et de leur vie les écœure. Ne voulant pas se résigner à la popote provinciale des étudiants, ne sachant pas se créer un idéal propre à leur temps et à leur milieu comne les michelins, ils s'énervent dans la contemplation lassante d'une poésie morte. Cependant, les toilettes exquises des va-
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drouîUeuses les font rougir des robes mal taillées de leurs maîtresses ; Montmorency est trop loin et trop cher ; le BourMich' trop près et trop chic ; ils doivent s'exiler dans les quartiers excentriques, à Montrouge, aux Gobelins, parmi les ouvriers, mener une existence d'employés pauvres avec des Musettes qui rigolent peu d'avoir les mains rouges et qui, préférant la honte en robe de soie à l'amour sans gants, ne restent fidèles qu'à la triste condition d'être laides. Aussi les pauvres hères vivotent-ils comme les spectres ennuyés d'un monde crépusculaire, comme des âmes enfantines vagissant dans le vague des limibes.
A l'ordinaire, ils subissent leur vie effacée et banale, et c'est au mieux. Malheureusement, de temps à autre, particulièrement à la rentrée, alors qu'ils reviennent imprégnés, avec les senteurs du pays natal, du parfum de leurs premiers rêves, ils sont pria d'une envie brusque d'être jeunes et d'être fous, de vivre dans un tapage de gaieté, dans une apothéose de plaisir, de lâcher la bride à leurs fantaisies. Et, furieux, en reprenant le banal licou des vieilles habitudes, d'être rivés au môme et tenace ennui, ils cherchent, pour les conjbattre, les invisibles et formidables ennemis de leurs joies. Et, ne sachant ou n'osant les découvrir en eux-mêmes, ils croient les.
trouver dans les compagnons que la vie moderne leur impose. C'est ainsi qu'ils s'en sont pris tout d'abord : parmi les pauvres, aux calicots dont les ridicules sont criants ; parmi les riches, aux yalaques dont les procédés sont décriés. Or, les questions de tenue et de moralité mises justement à part comme n'intéressant que les maîtresses et les fournisseurs, que le bon goût et la morale, que reprochaient-ils aux premiers ? de séduire à Tœil les griseltes, de les accaparer, de les éloigner des marchés publics, somme toute, d'être les étudiants d'autrefois. Aux , seconds ? d'imposer le luxe et la pose, de rechercher les filles huppées et roublardes, d'introduire sur la rive gauche les mœurs de l'autre côté de l'eau, en définitive d'être les michelins d'aujourd'hui. Vaincus, et ils devaient l'être fatalement, les derniers Don Quicholtes du quartier ont alors tourné leur combattivité contre les dos verts, sans plus de succès.
Dans leurs précédentes campagnes ils n'avaient guère été suivis que par les étudiants de première année ; dans la dernière tous les encartés : ceux de la médecine et des beaux-arts^ du droit et des mines les ont vaillamment soutenus, pour des raisons à la fois sentimentales et économiques. D'une part, en effet, les étudiants veulent bien payer les filles, mais point cher ; d'une autre, ils désirent que leurs com-
pagnes n'aiment qu'eux,' repaissent leurs sensualismes à leur profit, brûlent d'amour en l'honneur de leurs vanités. Ils trouvent dur, à vingt ans, de n'être point aimés pour eux-mêmes, de nourrir des parasites, souvent moins beaux et moins vigoureux. Mais ces prétentions, raisonnables ou non, ne tombent-elles pas devant le fait de Tinvasion normale des souteneurs, aussi fatale que celle des calicots, que celle des valaques, et qui résulte de l'assimilation de jour en jour plus complète de leur quartier à la capitale, de la libre concurrence pour l'amour, de l'état d'infériorité dans lequel ils tiennent la fille, autrefois leur camarade, de l'argent qu'ils lui donnent et de l'amour qu'ils ne lui donnent pas ? De sorte que la croisade à laquelle ils coopèrent, compréhensible chez les Don Quichottes qui voudraient revenir aux coutumes de jadis, n'est qu'absurde de la part des étudiants consentant aux nouvelles mœurs de plaisirs sans responsabilités.
Depuis déjà deux ans, tous les trois mois, s'organisait une pèche à Bullier, o% à deux ou trois mille, on expulsait, avec de grands cris, deux ou trois êtres louches. D'ailleurs, tout se passait au mieux, sans un coup échangé. Les dos verts se laissaient prendre philosophiquement, protestant seulement de leur honnêteté de photographes. On les eût crus
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les figurants bien stylés d'une parade réglée en l'honneur de la morale. Le soir môme, c'est vrai, il n'y avait pas un souteneur de moins au BourMich', et, quinze jours après, il s'en niontrait tout autant à Bullier. Mais la jeunesse des écoles s'était amusée deux heures. La police, maternelle et souriante, laissait faire.
Cependant, après les vacances de cette année, les pèches se multiplièrent, firent partie du programme du Bullier du lundi. On se mit à expulser au jugé, les figures qui ne revenaient point, les cols trouvés compromettants ; et dés erreurs en résultèrent. On prit, en outre, l'habityde de sortir du bal en foule, de descendre le boulevard par troupe, et, quand, à la suite d'un incident quelconque, s'en suivait une arrestation, d'aller gueuler, sur l'air des /awjoîb/î^^ le nom du préfet de police sous les fenêtres de la Préfecture. Les temps héroïques semblaient revenus. Les Don Quichottes étaient dans la joie. Alors, leurs audaces grandissant, ils se mirent en tête d'expulser les dos verts de leurs zincs, envahirent le plus connu : le Sans Souci, et le saccagèrent. Une douzaine des plus compromis ayant été arrêtés et rendus responsables du dommage, un comité décida une souscription pour indemniser le propriétaire. Des jeunes gens, sortant des cartes qui les affirmaient
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étudiants, firent des collectes dans tous les cafés, ramassèrent en une seule soirée plus de 600 francs et ne reparurent plus. Quand on s'enquit d'eux, on reconnut que les noms qu'ils avaient donnés ne figuraient point sur les registres des facultés. Une autre souscription dut s'organiser immédiatement ; ce qui lit réfléchir. Mais les Don Quichottes, exaltés plus que jamais, voulurent poursuivre la campagne, et, pour la relever par un coup d^éclat, décidèrent qu'on expurgerait le Luxembourg après Bullier, leur jardin après leur bal. Seulement, cette résolution, communiquée par circulaire, ayant été connue des souteneurs, ceux-ci s'abstinrent prudemment de paraître à la musique. Alors, les promoteurs de l'exécution, au lieu d'attendre leur réapparition, s'emparèrent au petit bonheur de deux jeunes ouvriers en gilets à manches qui jouaient à la main chaude dans un coin, et les trempèrent dans le bassin. Les victimes, cette fois, ayant porté plainte, le préfet de police, sollicité d'ailleurs par les réclamations des habitants du boulevard Saint-Michel, agacé aussi parles manifestations turbulentes qui venaient brailler sous ses fenêtres, résolut de mettre fin à ces pratiques par trop fantaisistes de justice sommaire. Les brigades centrales furent mises sur pied, trois jours durant, avec la consigne formelle de
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réprimer tout désordre, au besoin par la force.
Justement, une manifestation socialiste était annoncée pour le dimanche suivant, au Père-Lachaise, à propos de l'anniversaire de la Semaine Sanglante. C'était une occasion de faire la main aux hommes. Puis, si Ton tapotait sur les étudiants, sur des fils de bourgeois, on pourrait tranquillement massacrer les ouvriers, avec un semblant d'impartialité. Malheureusement les brigades centrales, énervées par le surcroît de service et depuis longtemps sans occasion de se faire valoir, ne comprirent pas la besogne qu'on attendait d'elles, eurent la main lourde. Les étudiants, arrêtés à la hauteur de la rue Soufflot alors qu'ils descendaient en masse de Bullier sur la Préfecture, mais qui n'avaient pas cru au sérieux des sommations de l'officier de paix commandant, eurent beau ne pas riposter, se débander, s'enfuir, les policiers les chargèrent furieusement, assommèrent pour le plaisir d'assommer, piétinèrent les blessés, poursuivirent les fuyards jusque dans les cafés. Quelques crânes furent fracassés; quelques peaux lardées. De nombreuses arrestations furent faites, très brutalement. Toute la nuit, la terreur régna.
L'émotion fut grande, l'indignation générale. La j)olice, si paternelle et si juste, la police, terreur des
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criminels et sauvegarde des honnêtes gens, la police, si différente de la police de Tempire, la police, à laquelle, ainsi que des Pandores, les étudiants, amis de l'ordre, donnaient invariablement raison, devint une institution détestable, une bande de bêtes brutes, un ramassis d'êtres tarés, complices des dos verts. Pendant quelques heures, tout ne fut pas pour le mieux dans la meilleure des monarchies. Des protestations se signèrent ; des délégations coururent les bureaux de rédaction, sollicitèrent des nterpellations à la Chambre et au Conseil municipal ; id'autres allèrent demander des explications au préfet de police. Celui-ci, très menacé, s'excusa, expliqua qu'on avait mal interprété ses ordres, promit, pour calmer l'effervescence, de retirer les sergents de ville du boulevard Saint-Michel. Effectivement, pas une tunique ne parut de la soirée. Mais alors on vit des mouchards dans toutes les impériales. Des péroreurs imbéciles, qui attroupaient les passants, finissaient ordinairement leurs speechs par des prud'hommades de ce genre : « Du calme, mes amis, je vous en supplie ! Nous avons le beau rôle, gardons-le ! Pas de désordre ! Pas d'attroupements ! Après tout, je ne sais pas ce que vous faites autour de moi ! J'ignore si vous n'êtes pas de la police I Je ne vous connais pas I Je vous prie de vous disperser !
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Je considérerai ceux qui n'obtempéreront pas comme des agents provocateurs I »
Les lettres de protestation parurent le surlendemain. Elles étaient stupéfiantes. On y révélait, avec des étonnements risibles, que les postes n'étaient pas parfumés à Topoponax et que les policiers n'avaient pas des manières de maîtres à danser. Elles laissaient entendre qu'il n'y avait plus d'ordre possible si Ton ne distinguait pas entre les mains calleuses et les blanches, entre les redingotes et les blouses. Toutes se terminaient par une appréciation mélancoliquement sévère « de ces procédés qui rappelaient les plus mauvais jours de l'empire ». La presse ; d'ordinaire indifférente aux boucans du quartier latin, forcée de s'en occuper cette fois, apprécia diversement et à côté. Les opportunistes en profitèrent pour faire valoir un de leurs ours, la loi sur les récidivistes ; les intransigeants pour taper sur la préfecture de police ; les monarchistes pour agoniser la république. Un seul article, d'un journal collectiviste, fait par Desgranges, un habitué do Fory^, traita de la question avec compétence. Et encore, comme il déclarait cette querelle de poseurs de lapins et de dos verts peu passionnante, causa-t-il un scandale.
Pendant une quinzaine, jusque après le procès qui
suivît les troubles et qui se vida par quelques condamnations insignifiantes , les policiers furent honnis et, quand on les vit paternes quand même et par ordre, nargués en face. Une plaisanterie, qui était une provocation, devint classique. On simulait une ivresse, une querelle, une bataille, et, quand apparaissaient les sergots, on roulait sous leur nez leur gueuler: «Ne m'arrêtez pas, au moins, moil Je suis »
Mais ce souffle de révolte tomba vite ; l'on ne tarda guère à donner, tout bas, raison à l'autorité. Où irait-on, si Tordre n'était pas respecté? Du reste, môme les premiers jours, la protestation n'avai^ jamais été entière, n'avait jamais visé plus haut que le préfet, n'avait jamais atteint le gouvernement. Dans un meeting tenu place de la Sorbonne, la proposition d'aller en masse manifester devant le Palais Bourbon n'avait pas eu d'écho. Et Rossignol, alors anarchiste, descendu de Belleville avec quelques compagnons pour « proposer l'alliance de la bourgeoisie intelUgente et de la généreuse plèbe », avait été hué.
— Mon cher, lui avait fait Sarguez, venu là pour observer, les émeutes sont les répétitions des révolulions. Les bourgeois n'en font plus.
Soit par antipathie des étudiants du vieux et du nouveau jeu, soit par répulsion du rôle de policiers, soit encore par scrupule, par respect de la liberté individuelle et répugnance de Tabus de la force, laplupart des michelins n'avaient pas pris parti dans la querelle. Quelques-uns cependant avaient cédé au mouvement : les jeunets par goût des chahuts et les tarés par roublardise. De ce nombre, Tatave. Nuln'avait été plus ardent aux expulsions, plus remarqué dans les tumultes ; il avait été des arrêtés, lors du sac du Sans-Soiidj et des endommagés, lors des charges des brigades centrales : à la fois héros et martyr. Par une excessive prudence, il avait, dès cette époque, renoué avec Sartignac, avait crié et manifesté en sa compagnie, s'était abrité derrière son honorabilité. Et c'avait été tout d'abord une vive jouissance pour lui de tromper tout le monde sur son compte, de pouvoir s'offrir intimement le titre de « bonhomme rudement fort tout de même». Cependant, aprèâ la lutte, la violente répulsion qu'inspiraient les dos verts dans son nouveau milieu
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finît par le gôaer, surtout lorsqu'il put constater que les suspicions calomniatrices des étudiants s'étendaient à la légère sur à peu près tous les michelins et ne l'épargnaient, lui, que par lâcheté de politesse. Il pensa à se retirer de ce monde où il se sentait mal à l'aise, mais il ne put, retenu qu'il fut par Sarlignac. Celui-ci avait vu dans les politesses de Tatave un retour des Salvys, qui n'avaient voulu que l'humilier en lui refusant une première fois la main de mademoiselle Berthe, et se repentaient, sans doute, de l'avoir trop complètement éconduit. Leur orgueil satisfait, ils envoyaient Tatave au-devant de lui pour l'engager à reprendre les négociations. Il avait aussi pensé que, si on avait pu le refuser étudiant, on devait le désirer docteur, car il venait de subir sa thèse et tout son être en était transformé. Il était, du coup, devenu pliis grave et plus digne, plein de respect pour sa nou- . velle dignité, allait dans les rues avec des airs épanouis de Prud'homme couronné César, Il aurait désiré s'amuser un peu avant de retourner à Cuxeras et de se marier, joyeusement enterrer en michelin sa vie d'étudiant. Impossible. Il faisait une cart^ ainsi qu'une ordonnance ; auscultait mécaniquement alors qu'il prétendait peloter ; restait docteur en commandant des huîtres. Au fond, il était impatient
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d'exercer son ministère, de saigner et purger, d'être, au lieu du passant vulgaire des rues de Paris, le médecin de campagne que tous les paysans, humblement, saluent. Cependant, la vanité de se donner l'air de parfaire consciencieusement ses études, de culotter les maladies spéciales, le retenant jusqu'aux prochaines vacances, il en profitait pour étudier sur Tatave les intentions des Salvys. Même, dans les noces où il l'entraînait ou le suivait, il risquait des allusions à leur alliance prochaine, que le poète n'osait retoquer.
Tatave étail, depuis trois mois, sans nouvelles aucunes de sa famille, quand son ancien correspondant du lycée lui écrivit, qu'ayant appris sa brouille avec ses parents, il croyait de son droit d'ami de lui faire parvenir trois cents francs par mois tant qu'elle durerait. Le poète comprit que sa famille revenait sur ses sévérités, faisait les premiers pas vers une réconciliation complète. Et ce pardon de sa révolte, cette protection prévenante des siens l'attendrirent si fort que, brusquement, des remords s'éveillèrent en lui d'avoir sali l'honneur de son nom sans tache. Un moment, il songea à rentrer dans l'ordre, puis il n'osa. Floflo le tenait et, depuis quelque temps, le lui faisait même sentir, depuis que Tralala avait annoncé son retour. Craignant
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que ranîmosité de Tatave ne fondît à la chaleur d'une poignée de main de son ancien camarade, elle lui enjoignait, sous forme de proposition, l'ordre de rembourser Tralala avec de l'argent qu'elle lui fournirait. Et, pour lui bien rappeler par quels liens ils étaient unis dans la haine et l'amour, elle lui racontait que son vicomte ne l'ayant pas trouvée chez elle une après-midi et lui ayant demandé oîielle était, elle avait répondu : « Chez ma tante. » Puis, pour qu'aucune ambiguïté ne fût possible, elle ajoutait : « J'y vais souvent chez ma tante, hein? » Tatave avait dû sourire.
Quand on sortit de la Sambre-et-Meuse, Tralala prit familièrement le bras de Tatave et, le tirant à part, lui fit :
— Et avec ça, quoi de neuf ?
— Les vivres coupés.
— Depuis quand ?
— Depuis, depuis ton passage à Toulouse^ parbleu!
— Pourquoi, « parbleu » ?
— Parce que c'est à ton instigation que mon oncle m*a rappelé.
— Tu crois ce que tu dis ?
— Oui.
— Alors, mon cher, ce serait bêle de me disculper.
— Surtout difficile. »
— Admettons.
Et, lâchant le bras de Tatave, Tralala pressa le pas pour rejoindre les camarades.
— Attends ! lui cria le poète... Tiens, prends ça, ajouta-t-il, lui tendant un billet de banque.
— Cinq cents francs I fit Tralala.
— Oui. Je t'en rendrai autant tous les mois.
— Bien.
A Bullier, où Tralala avait tenu à aller pour juger de la production de l'année, on rencontra Floflo avec Lestapy.
— Hé ! bonjour. Tralala ! cria-t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut.
Tandis que s'échangeaient des politesses, Tralala surprit les signes d'une demande de Floflo et d'une réponse affirmative du poète. Et, cet indice lui suffisant pour s'expliquer l'accueil agressif de Tatave, il lui fit tout bas, négligemment :
— Si nous ne l'avions rencontrée^ j'aurais eu du
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mérite à dire qu'il y avait une femme là-dessous.
« Une femme là-dessous. » Et Tatave, donnant à l'allusion de Tralala tous le sens qu'elle comportait, fut pris d'une angoisse qui lui coupa la parole.
De ce jour, sa pelure de dos vert lui fut une tunique deNessus dehonte, le brûla vivacement, à toute heure, à toute occasion, jusque dans les cauchemars du sommeil. 11 tremblait à la rencontre d'un ami : s'il allait lui refuser sa main ? Il pâlissait à la moindre allusion plaisante sur les souteneurs, un aliment vulgaire de causerie, pourtant : si on la faisait pour lui? Une conversation en aparté^ l'inquiétait : c'était un complot pour l'exécuter I Dans tout mot mal entendu, il entendait une insulte. Et se défendre de l'obsession, impossible ! Rien ne l'avait préparé à cette abominable déchéance, rien ne le soutenait dans le rôle infamant qu'il s'était laissé imposer : ni les révoltes d'esprit d'un Tralala contre les préjugés d'une société haïe ; ni un passé de duperie généreuse comme Rossignol ; ni môme l'énergie des appétits d'un affamé pauvre comme Prochot. Les sophismes,
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dont il s'était grisé, n'étaient pas les fleurs malsaines de théories aimées, ce n'étaient que des champignons vénéneux poussés subitement dans la moisissure de sa vie et qui se mouraient dans leur propre infection. 11 ne se souvenait seulement plus des arguments qui avaient vaincu son honnêteté. Et s'en fût-il souvenu que, bons ou mauvais, il les eût trouvés misérables. Que lui importait d'avoir, spéculadvement, tort ou raison devant l'horrible fait de sa déchéance, de son déshonneur, de toutes les voies fermées devant ses pas? Était-ce une supportable existence de vivre ainsi, à la merci d'une médisance de jaloux, d'une colère de fille, éternellement tressaillant ainsi que sous un fouet toujours levé? Comme les bourgeois qu'il avait essayé de braver et de blaguer étaient vengés I Si leur horizon était borné, au moins étaient-ils libres de le parcourir, le front haut, le cœur placide. Lui avait voulu faire le bonhomme fort, le grand homme, s'afiFranchir des préjugés, se fabriquer une morale à son usage, sortir des idées et des mœurs de sa caste: eh bien I libre à lui désormais d'être un proscrit de tous les mondes propres, un paria de la patrie de l'honneur, un lépreux dont les regards se détournent. Son crime remontait même plus haut, il le sentait, venait de ses glorioles de poète. Que n'avait-îl été un amateur rimant des vers à ses maîtresses ? Non,
il avait prétendu enfourcher Pégase, monter au plus haut du ciel de Fart dans les nues de Téther poétique. Et à peine s'était-il élevé qu'il roulait, non sublime et les reins cassés sur les crêtes des monts, mais sordide et grotesque dans une marmelade de boue. Aussi de quel droit avait-il espéré se coiffer d'une gloire? De quel droit avait-il jeté le gant à sa race ? Au nom de quelle noble ambition, de quel avouable appétit ? A quelles souffrances s'était-il résigné, à quelles luttes préparé? A quelle foi, à l'amour de quelle bonne cause pouvait-il se rattacher dans la débâcle de son honorabilité ? Aux pieds de quels autels avait-il fait sa veillée des armes ? Qu'avait-il défendu? qu'avait-il servi? quels étaient ses dévouements? Et, s'il n'avait été autre qu'un prétentieux égotiste, quelles sympathies attendre ? ou même quelle pitié implorer? Celle de Floflo tout au plus. Car c'était à cette déesse qu'étaient allées ses religions : à une fille ! Car, à être sincère, ce n'était point à la poésie, point à la gloire qu'il avait sacrifié l'honneur de son nom, la paix et la fierté de sa vie, c'était à une fille : aune fille ! Et ce n'était point que dans la conscience des autres qu'il se sentait déchu : c'était dans la sienne. Pour comble ironique, par une action réflexe de sa primitive moralité, son bourgeoisisme d'éducation lui remontait à l'esprit dans
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un agrandissement auguste. Les étudiants qu'il voyait placidement aller au café et au cours lui devenaient sacrés dans la satisfaction du devoir facilement rempli, dans Tépanouissement de béatitude d'une existence considérée. Si c'eût été possible, comme il aurait donné ses glorioles de poète et ses voluptés d'amant pour être digne de la poignée de main de Sartignac I
Mais ce n'était pas possible ! Il était, il restait à la merci de Floflo, ne pouvait seulement pas la rembourser, devait attendre qu'elle eût assez de lui, qu'elle voulût bien ne plus l'entretenir. Et, même alors, il serait encore sous sa coupe, sous l'incessante angoisse d'une indiscrétion. Ah ! vraiment ! c'était une belle vie qu'il s'était faite ! une vie de bagne à perpétuité, avec, sur la conscience, une ineffaçable marque de honte.
Quinze jours, il fut de la sorte torturé par tous les remords de son bourgeoisisme. Puis, après ce grand effort de martyre, comme petites étaient ses énergies de bonheur et de souffrance, une accalmie,
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bientôt suivie d'une réaction, se fit. A quoi bon se retourner sur le gril pour faire saigner de nouvelles blessures ? Valait-il pas mieux, alors que, naturellement, s'apaisait la braise vive de sa honte, considérer l'involontaire cuisson première comme un tannage préservatif, capable de le mettre à l'abri des Surprises de jsa sensibilité? Et, puisqu'il avait eu la sottise de tomber dans l'avilissement, ne devenait-il pas de vulgaire sagesse d'en retirer les bénéfices logiques? Alors, il eut des exigences, se fâcha contre Floflo du peu qu'elle lui donnait. « Quand on voulait avoir un homme chic, c'était le moins qu'on en eût les moyens! » La vadrouilleuse, piquée dans son amour-propre, redoubla d'amours sales. Elle, qui avait déjà pour miches, outre Lestapy et de Karmeck, la plupart des amis de ce dernier, se livra à des entremetteuses, courut les maisons borgnes pour se procurer des ressources plus grandes et put ainsi, sans rationner ses luxes, fournir jusqu'à 1,300 francs par mois à Tatave. Ainsi argenté, le poétereau, à qui, par-dessus le marché, le bac redevenait propice, s'abandonna complètement, se soûla tous les jours,eut des femmes toutes les nuits, mena à grandes ficelles la vie de polichinelle. Quand Floflo se plaignait de ses trahisons, il répliquait qu'il affichait des grues pour cacher son jeu, qu'il dépensait son argent avec
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des filles pour qu'on ne pût soupçonner qu'il lui venait de l'une d'elles. Quand elle le suppliait de ménager sa santé, de prendre soin de son intelligence, de se remettre au travail, il ricanait et blaguait. « Bon pour les pauvres, le travail ! bons pour les phtisiques, les ménagements ! bonne pour les bourgeois, la santé ! On n'était excusable d'écrire des poèmes que lorsqu'on n'avait pas de quoi les vivre. Était-elle à sec? Non. Eh bien! tant qu'il aurait une marmite, il n'aurait pas recours à son encrier. » Ce cynisme inattendu ravivait, exaltait la passion de Floflo. Et, comme Tatave était de temps à autre pris de tremblement alcoolique, d'impuissance génitale, de divers symptômes de ramollissement, filait du très mauvais coton, un désir l'empoignait de l'emporter loin, bien loin, dans un coin désert et, là, de le vider jusqu'aux moelles, d'être seule à se gaver de sa moribonderie, à se rassasier, ainsi qu'une goule vampirique, des suprêmes convulsions de volupté de son cadavre.
Oui, j'ai assez de Paris et de la sale vie que
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je mène ! Trouve vîngt-cînq mille francs et nous pai;tons. Nous irons à Tétranger... tu sais Tanglais... en Angleterre.
. — Mais où trouver une aussi forte somme? fit Lestapy.
— Ça, c'est ton affaire, répondit négligemment Floflo.
— A moins de k voler....
— Vole-la.
— Mais....
— Le déshonneur peut-être? Eh bien, quoi!
si tu m'aimes!... Tatave s'est bien déshonoré, lui.... Eh oui ! c'est mon dos.
— Ton...?
— Parfaitement.... En veux-tu la preuve ? Oui I Eh bien ! passe-moi un billet de cent.... Maintenant, fais une marque, une déchirure de façon à le reconnaître. Ce soir, va au cercle avec lui et arrange-toi pour le faire changer. ... Et, quand tu auras la preuve, que feras-tu ?
— Mais...
— Comment I voilà un bonhomme qui se fiche de toi, qui vit de ton argent, qui te vole ta maltresse, qui te fait pleurer de désir à ma porte, et tu lanternerais, et tu ne l'exécuterais pas!
— Que t'a-t-il fait?
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— Ce qu'il m'a fait ? Il m'a fait que je ne Taime plus et que je t'aime ; qu'avant de partir avee loi je veux te venger de tout ce que je* t'ai fait souffrir à cause de lui. M'aimes-tu, toi, au moins?
— Tu le sais bien.
— Alors, si tu veux m' avoir, à toi seul et à jamais, exécute Tatave et apporte-moi vingt-cinq mille francs d'ici à demain. Dans deux jours, nous serons à Londres.
A minuit, Lestapy, ayant acquis la preuve du déshonneur de Tatave, quittait le cercle, courait conter l'aventure à la Belette Blanche. Mais presque tous les camarades restaient incrédules, auguraient une manigance calomniatrice de Floflo. « Tatave n'était pas assez fort. »
— Assez faible, qui sait ? insinuait cependant Doumerc. Pas souteneur peut-être, mais soutenu ?
— Allons donc 1 protestait Tralala. Rien ne nous autorise à le croire niais à ce point. Une telle ignorance des convenances les plus élémentaires est inadmissible de sa part. 11 a de la tenue.
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— Cela est, affirma Lestapy.
— Alors, reprit Tralala, renversant I et l'on n'est pas stupide à ce point! non, parole! Mon Dieu! je ne vais pas, àpropos d'un monsieur aussi quelconque que Tatave, parler de la sujétion la plus dégradante qui soit, de la sujétion à la femnie. Cette sujétion, tous les amoureux, tous les féministes la subissent sans en souffrir: qui, en tant que miches, qui, en tant que dos verts. Mais, en ce dernier cas, des gants, nom de nom ! Même les hommes très forts, alors qu'ils ont été forcés de recourir aux femmes, y ont toujours mis des formes. Ce n'est qu'en leur qualité de chef de secte et de chef de parti que Jésus et Fer* dinand Lasalle se sont fait entretenir. Ce n'est que sur ses bons de trésor de premier ministre que Mazarin a fait sapelote. Puis, soyons justes, il y mettait du sien, celui-là : il volait. Et, pour prendre des gens de notre connaissance, de notre entour, que nous saluons tous, tenez: de Marennes, de quoi vit-il? d'un héritage de dix misérables mille francs.* Seulement, il l'a confié à madame Foilly, une femme d'agent de change qui a dépassé* l'âge de tolérance de la beauté, selon Charles de Bernard. Savezvous ce qu'il lui rapporte ? Six cents francs par mois, huit mille francs par an. Où la quinquagénaire le place, l'impur aux rimes pures n'en sait rien, n'en
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veut rien savoir. Quoi qu'il survienne en Bourse, hausse ou baisse, calme ou tempête, son revenu
de 80 0/0 lui arrive avec la régularité d'une
marée, parbleu ! Et Ragon le pianiste ! D'où tîre-t-îl de quoi entretenir Cochonftette? de ses cachets chez et sur la baronne de Puissac, des cachets de cinquante balles. Et Vernier, nommé secrétaire général par le mari? Et Rossignol ? Et tant d'autres qui, pour avoir indécemment palpé la viande, palpent l'os décemment ? Et puis, que diable ! il y a le grand océan: le mariage. Et, sacrebleu! si la bourgeoisie s'éteint, c'est que la réputation des poissons en fait de frai est bien usurpée. Non, là, que Tatave ait manqué aux formalités de l'honnêteté conventionnelle, c'est trop bête ! Qu'il ait été homme de joie de la seule façon qui ne soit pas tolérée : en recevant des louis de la main à la main, en touchant une paie, fi I messieurs ! c'est un imbécile ! Mais c'est aussi insensé que de voîr^ 'dans une époque où il suffit de fonder une banque pour la faire sauter, un financier faire le mouchoir I
— L'exécuterez-vous? demanda Lestapy.
— Ça, non, répondit Tralala.
' — Nous ne pouvons pas, nous autres, voyons, fit Doumerc. Nous nous décimerions. Mais je t'îndi-
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querai qui se chargera de la besogne et avec toute l'autorité requise : ses copains de lycée.
— Et Sartignac, son pays^ c^est vrai.
— Tu les trouveras demain à midi à leur café, au Forge^ au premier; Tatave ira, probable, comme c'est son habitude depuis quelque temps.
En sortant de la Belette Blanche j Lestapy retournait au cercle où, toute la nuit, il jouait un jeu de brûleur qui laissait tousses voisins étonnés. Un moment, il gagnait dix mille francs, ne se retirait pas et, finalement, ne s'en allait qu'à huit heures du matin, décavé. A sa banque, au lieu de s'installer à son bureau, il restait à causer avec son oncle et, profitant d'une absence pendant laquelle il était chargé de veiller à la caisse, il ouvrait le cofTre-fort, farfouillait dedans. Son oncle revenu, il disait aller à sa besogne et recourait au cercle, oîi la partie finissait dans une joie d'orgie. Plusieurs gros banquiers ayant été nettoyés durant la nuit, les petits pontes, gorgés, jouaient abracadabramment, tiraient à sept, se tenaient à deux, se décavaient sur une poursuite
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acharnée, se relevaient par une héroïque garde de main, jouaient pourTart; tandis qu'implacablement la cagnotte les raillait les uns après les autres. Toutes le» niaiseries de convention des tables de jeu éclataient. Aux : « huit pour tout le monde 1 » ripostaient les « neuf pour vous, monsieur! ». Aux : « avez-vous cent sous à me prêter ? » les : « si je les avais, je ne serais pas ici ! ». Aux : « à la troisième fois, nous nous embrasserons » qui suivaient deux en cartes, les: « vous êtes assez joli garçon pour ça ! ». A un : « il est trop tard, les cartes sont lancées », Tatave, gagné à Tépaisse bêtise entourante, répondait: « ce n'est pas. comme moi ».
Leslapy regardait jouer, navré de la mesquinerie de cette fin de partie, où c'eût été folie de risquer les vingt-cinq mille francs qu'il venait de voler. Cependant, il restait, retenu par la veine de Tatave.
— Joue-t-on encore ? demanda le croupier comme finissait la taille.
— On en a assez, je crois, fit un commissaire. Puis, c'est vraiment l'heure d'aller se coucher.
— C'est ennuyeux qu'on n'ait plus le sou I cria Tatave. J'étais en train d'avoir des mains épaisses comme des volumes.
— Je te joue mille francs I fit brusquemment Lestapy, s'emparant d'un paquet de cartes.
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— Maïs, messieurs, observa le commissaire, ce n'est pas réguliarl
— Zut! lâcha Tatave Au chemin de fer, naturellement? Tirons à qui la banque.... Un six.
— Un quatre A toi.
— Si tu veux ? questionna le poète, les cartes données.
— Non.
— Non? Alors, je tire. Et je file. Un trois rangs. Je puis avoir huit. Huit I... 11 y a deux mille francs»
— Je les tiens ! déclara Lestapy qui sortit une liasse de billets de mille .
— Ah çà ! tu as donc dévalisé Rothschild?
— Peut-être bien.
— Neuf, mon petit ! dit Tatave en abattant son jeu.
— Les quatre mille, veux-tu ?
— Oui, mais cela s'appelle s'emballer.
— Il n'y a que trois mille neuf cent quatrevingt-dix-sept francs cinquante, observa le croupier.
— Il y a quatre mille I gueula Tatave. Et vous allez nous ficher un peu la paix, hein, 'messieurs de la cagnotte ?
Le croupier n'insista pas. La partie prenait la gravité d'un duel, et l'angoisse des joueurs gagnait
la galerie, réveillait les torpeurs, secouait les blasements. Une minute, dans le grand silence que seulement trouaient comme des balles les annonces des points, on put entendre, pareil à un bruit de chien qu'on arme, le froissement des cartes dans les mains énervées des joueurs.
Aux deux premiers engagements, dans lesquels Lestapy avait été comme blessé, succédaient maintenant des en cartes comparables à des coups fpurrés dans le vide, et qui donnaient ainsi à la partie toutes les similitudes d'une rencontre. Finalement, le poète succombait sous le coup droit d'un abatagè. '
Lestapy, ayant à son tour pris la banque à mille francs, Tatave perdit le premier et le second coup.
— Décavé, déclara-t-il.
— Je te tiens jeu, sur parole, proposa Lestapy.
— Sur parole ? Et le poète hésita une seconde. Soit I Les quatre mille ?
— Les quatre mille...
Les quatre mille perdus, Tatave se levait tout pftle. Mais, Lestapy insistant pour continuer le jeu, il se rasseyait, croyant à une générosité qui voulait le faire rattraper, jouait les huit mille ; après eux, sur
nouvelle invitation de son toujours heureux adversaire, les seize ; allait même jouer naïvement les trente-deux mille lorsque, sèchement, Lestapy lui faisait :
— lime reste dû vingt-neuf mille francs. Je les attends avant six heures, monsieur.
— Vous les aurez, répondait machinalement Tatave.
— Où vas-tu à présent? demanda Floflo.
— Mais à ma banque, fit Lestapy, rendre les vingt-cinq mille francs dont je n'ai plus besoin.
— Dont tu n'as plus besoin, imbécile ! Alors, tu t'imagines que Tatave va te payer 1 D'où veux-tu qu'il tire l'argent, hein ? Donne-moi le magot un peu vite, que je le garde. Prends seulement mille francs. Comme ça, si on t'arrête, tu peux nier.... Tu partiras par le Havre; moi par la Belgique. Après-demain, rendez-vous à Londres, Ponton hôtel, 28, Ponton street. Maintenant, va le faire exécuter par Sartignac. Va, va vite !
Le plan de Floflo, pour enlever son amant, avait
été de lui rendre impossible le séjour de Paris. Tel quel, il lui avait doublement plu, parce qu'il déshonorait à la fois Thomme qu'elle aimait et l'homme qu'elle n'aimait pas. La complication survenue le rendait d'une réussite assurée. Le poète ne pourrait se refuser à la suivre après la culotte de la veille.
Elle avait eu raison de se presser de renvoyer Lestapy. Dix minutes après, Tatave s'aboulait et lui faisait :
— N'aurais-tu pas vingt-neuf mille francs sur toi, par hasard?
• — Si. Pour ?
— Une dette de jeu.
— Je les ai pour filer ensemble à l'étranger^
Et elle le mit rapidement au courant de son plan, de sa réussite.
— Très chouette I cria Tatave. Seulement, con-fie-moi l'argent. Si on arrêfe Lestapy, on peut t'arrêter. On ne viendra pas fouiller dans les ouïes de mes poches.
— Au fait, il ne m'en reste que vingt-huit mille,
— C'est toujours ça. Donne !....Et maintenant, reprit-il, quand il eut serré les billets de banque dans son portefeuille, je vais taper Sartignac de mille francs et payer Lestapy. Avec son argent, c'est drôle.
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— Non, c'est bête ! Et tu ne feras pas cela !
— Tu vas voir.
— Tu n^es qu'un imbécile, alors ! lui gueula-telle, furibonde, dans le dos, tandis qu'il s'enfuyait.