Le bouleversement mondial
J'ai écrit ces premières lignes le 5 octobre 1919. Il faut préciser les moments, car le monde chemine si vite, la succession des phénomènes est si accélérée, que l'esprit a peine à analyser les faits, à leur donner l'interprétation logique, à déduire immédiatement de chacun d'eux les conséquences rationnelles. Ce qui caractérise justement les crises révolutionnaires, c'est que le rythme des choses s'y accentue de façon prodigieuse et qu'elles excluent les déroulements méthodiques et les lentes élaborations. Jamais époque ne fut plus nourrie d'épisodes surprenants, de brusques secousses, d'effondrements subits et saisissants. Ccr-
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tains espèrent, d'autres appréhendent la tourmente. Ceux-ci et ceux-là ignorent qu'elle les étreint de toutes parts.
J'écris ces mots, je le répète, le 5 octobre 1919. Je veux prendre date, dans l'hypothèse plausible, probable, où le cheminement social serait plus rapide encore que la pensée. Le traité de Versailles a été ratifié sans enthousiasme par la Chambre, après de longs débats, qui ont mis en lumière les faiblesses et les tares de cet instrument diplomatique. Il semble que le parlement ait reconnu, dans toutes ses fractions, que cette paix était une mauvaise paix, mais qu'il n'ait pas eu le courage de désavouer les négociateurs et qu'il ait pris peur devant une réouverture de Finconnu. Et d'ailleurs, les critiques qui visaient l'acte ne procédaient pas toutes des mêmes principes. Ce qui est avéré, c'est que ceux qui ont voté, comme ceux qui ont repoussé, comme ceux qui se sont abstenus, avaient la conviction raisonnée ou la sensation intuitive de la fragilité.
On se demandait si l'Amérique, dont la signature était indispensable, quoi qu'eût dit le président du conseil français, ratifierait le traité.
L'ItaHe était en proie à une agitation profonde. D'Annunzio venait d'occuper Fiume, au mépris de la discipline, et le cabinet itahen, impuissant
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à le ramener à l'obéissance, avait dissous la Chambre. Nationalistes et socialistes se préparaient à s'affronter avec violence, et nul ne se méprenait sur l'importance d'un scrutin d'où pouvait sortir une nouvelle guerre européenne, aussi bien qu'une guerre civile.
Là grande grève des cheminots anglais se poursuivait depuis une semaine, arrêtant les communications, comme un défi solennel à la puissance de M. Lloyd George, et menaçait de s'élargir en grève générale du prolétariat britannique. Nul, ni de ce côté du détroit, ni de l'autre, ne contestait la gravité de cet immense conflit. Cette question se posait partout : le Royaume-Uni aura -t -il une révolution ouvrière ?
La France, à travers les grèves réitérées et qui affectaient les corporations les plus variées et jusque-là les plus réfractaires au syndicalisme, se préparait à renouveler toutes ses assemblées élues. L'atmosphère était chargée de fièvre, et les esprits marquaient la surexcitation que les historiens ont relevée dans les foules parisiennes et lyonnaises de 1848. La révolution russe vivait toujours et les Soviets s'apprêtaient à célébrer le deuxième anniversaire de la prise du pouvoir par les maximalistes....
îî y avait là un enssmble de îàïu, qui, avec
beaucoup d'autres, apparaissaient comme les indices d'un énorme bouleversement.
(' Le monde a été totalement transformé par la guerre ». C'est une phrase qui était devenue courante en 1919, si courante qu'elle semblait une pure banalité. Elle était répétée à la fois par ceux qui s'attardaient dans le respect d'un passé périmé, et par ceux qui attendaient impatiemment la catastrophe fmale où sombreraient les vieilles institutions. Elle exprimait simultanément l'optimisme et le pessimisme, la terreur et l'enthousiasme. Les esprits les moins perspicaces, dans les bourgades les plus reculées, se rendaient compte plus ou moins confusément qu'une période de l'histoire universelle était close et qu'une autre s'ouvrait.
Les hommes durent avoir une sensation analogue lors de l'écroulement de l'empire romain. Ferrero a établi une comparaison entre cet événement et ceux qui se déroulent, et, toute réflexion faite, elle n'est ni excessive, ni incorrecte. Tant de choses sont mortes depuis quelques années, ou vont mourir, que refîondrcmcnt aura été gigantesque.
La guerre de 1914 a joué le même rôle que les invasions barbares, il y a quinze ou dix-sept si^clc^. Elle a ruine tout rcdiflcc politique et
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social, qui s'était formé à travers les temps, mais qui, en se façonnant, avait accumuiô les tares à tous les étages. De mOme que les Ilérules, les Visigoths, les Alains, les Vandales se transformèrent en touchant le soi de l'Empire et subirent l'influence de l'Etat qu'ils venaient battre en brèche et renverser, de même les vainqueurs militaires de la grande guerre ont été déeus devant leur victoire qui n'était point celle qu'ils espéraient. Tandis que tombaient les régimes contre lesquels ils avaient lutté, les régimes dont ils étaient les champions menaçaient ruine. Ils n'avaient même pas compris l'immensité de la crise qui se développait ; ils ne sentaient pas que tous les gouverneraents du passé, toutes les hiérarchies, toutes les subordinations étaient minés, et que le désastre des uns avait, autant que le triomphe des autres, contribué à la rénovation universelle.
Les invasions barbares sont issues de causes multiples ; elles ont détruit la souveraineté romaine, mais elles ne l'eussent point détruite, si cette souveraineté n'avait été déjà et de longue date ébranlée et fissurée. La guerre est sortie de causes complexes — les unes immédiates, les autres lointaines, et dont les plus actives ne transparaissent point dans les documents d'archives,
dans les Livres jaunes, verls, blancs, rouges, oranges, etc., qui roub ont été prodigués et qui, ainsi que tous les recueils diplomatiques, sont féconds en lacunes volontaires. Les invasions barbares nous semblent dériver d'un groupement de faits que nous pouvons classer et énumérer : la guerre, aux générations futures, se révélera comme l'aboutissement de toute une histoire politique, économique et sociale. Ce n'est point atténuer la responsabilité, le crime des dirigeants, qui à Theurc suprême accomplirent le geste décisif, que de montrer en elle le dernier anneau d'une chaîne. Les invasions barbares étaient inévitables, ou elles n'eussent pu être évitées que par une transformation intégrale du monde romain, que répudiaient les catégories dominantes. La guerre était un phénomène fatal, et qui ne pouvait être conjuré que par le renouvellement des rouages, par la suppression des forces aveugles qui sévissaient en système capitaliste.
Dans les années qui ont précédé l'ouverture du conflit universel, les peuples percevaient plus ou moins distinctement la menace des sanglantes collisions ; ils la devinaient comme on sent, à l'état de l'atmosphère, que l'orage va éclater. La crise de Bosnie, celle d'Agadir, celle des Balkans en 1912-1913, montraient que Féchéance appro-
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cbaît. Si, dans beaucoup dft pays, la classe ouvTière resserrait sa surveillance et dénonçait plus haut les grands projets d'armements, c'est qu'elle avait banni toute illusion. La guerre fut beaucoup mieux prévue par ceux qui, au nom de leur doctrine, combattaient l'emprise militaire sur les institutions, que par ceux dont c'était la charge mêm.e de préparer les moyens de défensive et d'offensive. Les régimes ont leurs destinées ; l'évolution a sa fatalité. Le hasard n'existe que pour les inconscients, les ignorants ou les aventuriers. C'est le maintien d'une paix durable qui était illogique ; c'est la rupture de la paix qui était certaine pour tout homme apte à enchaîner des idées. Le vieux monde devait périr dans le cataclysme, mais le vieux monde courait au cataclysme avec toute la vitesse dont il était capable. Pour s'y soustraire, il eût dû bénévolement proclamer sa propre déchéance.
Il y a dans Fhistoire un certain nombre de dates maîtresses ; elles marquent à la fois des écroulements et des reconstructions. Je n'en sache pas qui puisse être légitimement rapprochée de cette phase 1914-1919. Quelque grandes qu'aient été certaines commotions du passé, elles n*ont pas eu la même universalisation immédiate ; elles no se sont pas transmises comm^ en un clin d'œil dans
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les deux hémisphères ; leur action était limitée dans l'espace ou encore à tel ou tel domaine intellectuel ou moral. L'état du monde, à l'instant où elles se produisaient, ne comportait pas une répercussion quasi infinie des secousses.
La guerre, qui vient de se clore ou mieux qui n'est pas encore close, a éclaté à une heure où l'ensemble des terres habitées formait un tout unique. Les conflits des siècles révolus ne couvraient qu'une superficie restreinte ; les peuples d'Asie, d'Afrique, d'Amérique, d'Australasie ne participaient que rarement et médiocrement à nos luttes européennes. Les liens étaient nuls ou faibles entre notre continent et les autres. Les marchés ne se pénétraient pas entre eux au point qu'ils subissent à la fois les mêmes oscillations. Des attaches multiples ne s'étaient pas créées entre les collectivités humaines à travers l'Atlantique et le Pacifique. Il n'appartenait pas à un gouvernement, en lançant un ordre, de déchaîner des minions de soldats contre des milhons de soldats ; la disette pouvait régner sur un point sans se propager de la zone tempérée à la zone tropicale et inversement. Il y avait comme des cloisons étanchcs. Les formidables collisions de l'époque napoléonienne restèrent cantonnées dans une portion du globe. Et c'est pourquoi les change-
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ments qu'elles laissèrent après elles n'alTectèrent qu'un secteur réduit.
Lorsqu'on dit : la guerre mondiale, pour qualifier celie-ei, on se borne à formuler une évidente vérité. Ce n'est pas le jeu des alliances, à lui seul, qui a projeté tous les peuples dans la lice, — mais la contexture générale du monde, les relations que le commerce et toute révolution économique avaient engendrées, interdisaient l'abstention à ceux-là miîmes qui eussent voulu la pratiquer. Ni les Etats-Unis d'Amérique, ni le Brésil, ni la Chine, ni le Guatemala, n'avaient passé des traités défcnsifs avec la France, l'Angleterre ou l'Italie, mais une sorte de force élémentaire les entraînait dans la tourmente.
Durant les trente dernières années, à l'heure où les impérialismes se développaient les uns en face des autres, préparant la conflagration suprême, — à l'heure où les convoitises, les haines, les désirs de vengeance s'aiguisaient, les rapports entre les nations atteignaient à un degré d'activité qui n'avait jamais été touché. Elles se rendaient compte qu'elles dépendaient étroitement les unes des autres, que celles-ci avaient besoin de celles-là pour se procurer des matières premières, et que celles-là avaient besoin de celles-ci pour écouler leurs produits fabriqués. Par une con-
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tradiction colossak, plus ces rapports s'accroissaient et s'enchevêtraient, plus les solidarités se révélaient évidentes, et plus augmentaient les chances de guerre. C'est que les intérêts des peuples n'étaient pas les intérêts des oligarchies dominantes. La guerre fut universelle, parce que le monde, si déchiré fût -il par les rivalités politiques et les concurrences économiques, n'était plus qu'un marché, qui rassemblait en lui les marchés divisés d'autrefois.
Et parce que la guerre fut universelle, et pour les mêmes raisons, la révolution qui la suivra, dont elle a précipité le mouvement, sera aussi universelle. La crise de la vie chère, pour ne prendre qu'elle, a été aussi accusée en Suède qu'en Italie, au Canada qu'au Japon, en Allemagne qu'en Angleterre. Elle aura joué son rôle dans les deux hémisphères.
Pendant toute la durée de la lutte, ce sont les destructions de vies humaines, les dévastations, les succès et les échecs militaires qui ont retenu et concentré l'attention. Rarement l'humanité connut pareils deuils, pareilles terreurs, pareille tension nerveuse. Jamais autant d'hommes ne moururent à la fois ; jamais autant de richesses ne furent détruites simultanément. Pas une famille qui n'eût à pleurer quelqu'un des siens, pas une
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dont la position ffit stable, mais peu de personneti, de 1914 à 1918, comprirent qu'une profonde transformation de structure s'élaborait à travers les terres habitées, et qu'une solution de continuité, si l'on peut dire, interviendrait entre les régimes d'avant 1914 et ceux qui sortiraient de l'ouragan. Chacun se demandait quelle serait Fissue de cet immense combat, à quelle date il finirait, quelles vicissitudes se succéderaient encore avant que les armes tombassent, quelle serait la ligure géographique de l'Europe, laquelle des deux coalitions vaincrait. L'idée que rhégémonie des uns ou des autres n'était pas seule en cause, et que tout allait et devait crouler pour faire place à un ordre différent, était étrangère à la plupart des hommes dans les deux camps. Ils vivaient dans la minute présente, les yeux fixés sur la ligne de feu qui se déplaçait lentement, calculant les possibilités d'avance ou les risques de recul des armées de leur nation. Il n'est pas sûr non plus que les révolutionnaires de 1789 et de 1793, qui participaient à des luttes d'une autre sorte, en aient toujours perçu la portée lointaine. L'esprit humain embrasse rarement l'avenir et nécessairement s'attache aux incidents grands et petits du temps présent.
On ne saurait même ofTirmer que ceux qui,
par tendance naturelle ou acquise, inclinent aux idées générales, à la recherche des effets collectifs des événements, aient sur-le-champ saisi toute la signification de cette guerre. Reprenez les écrits des cinq dernières années. Les uns discernent la lutte de la démocratie contre l'autocratie : ils posent exclusivement le problème politique et encore le posent -ils avec une correction douteuse, puisque le tsarisme est aux prises avec les Empires centraux. Les autres développent le thème de l'antagonisme des races : les Germains contre les Latins et les Slaves ; — d'autres encore évoquent cette question unique : le militarisme allemand subsistera -t -il ou sera-t-il écrasé, et par sa disparition le monde sera-t-il libéré du militarisme ? Aucun, ou peu s'en faut, ne fait allusion à une mêlée beaucoup plus vaste ou plus confuse, où seraient engagés non seulement les peuples, les dynasties, les armées, les races, mais encore l'ensemble des institutions qui nous régissent. Et cette incompréhension relative s'est expliquée au début, parce qu'une guerre courte n'aurait pas engendré les mêmes conséquences qu'une guerre de plus de quatre années, — parce qu'une guerre, qui ^ aurait entraîné quelques puissances dans ses re- | mous, n'aurait pas pris la même portée décisive ' qu'une guerre de tous contre tous, — parce qu'unç/
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guerre qui aurait laissé presque intactes les fortunes publiques et maintenu en gTos les rapports d'échanges normaux, n'aurait pas bouleversé les choses au même degré qu'une guerre qui épuisait les fcrtunes publiques et qui abolissait parlielle- ^ ment les rapports d'échange. Puis les intelliojences sont lentes ; elles s'écartent difficilement des notions une fois adoptées : elles passent avec peine d'un point de vue à un autre. Au bout de trois mois, quand on s'aperçut que l'armistice ne venait pas, on conjectura que la paix surgirait dans les six mois suivants ; on garda sans cesse cette conviction qu'un événement inattendu déterminerait la clôture des hostilités et que celle-ci ne pourrait tarder. Quelques semaines de plus ou de moins ne sauraient, pensait-on, modifier l'armature des États. Ce raisonnement paresseux se prolongeait, se renouvelait d'échéance en échéance. D'ailleurs tous ceux qui avaient osé prévoir la ruine générale, la disette universalisée, le déséquilibrement de la production avaient été taxés d'incivisme. Et l'on vécut ainsi dans l'anxiété du moment actuel, dans l'insouciance du futur, dûns la méconnaissance des réalités essentielles, jusqu'au jour où Ton s'avisa que cette guerre n'était pas une fm. mais un commencement, et qu'elle ne â'ètah pas btirnccî à rasTcr quelques su-
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perstructures plus ou moins provisoires, et à déterminer pour un temps les relations des puissances européennes entre elles.
On a discuté, depuis des décades et même des siècles, ce problème philosophique : l'histoire comporte -t-elle des phases catastrophiques, des sauts brusques d'une période à une autre ? Il s'agit seulement de s'entendre sur la valeur des mots, et je n'ai point le désir de m'appesantir longuement ici sur ce sujet. Dans la réalité brutale, il apparaît qu'il y a comme un abîme entre le monde de 1919 et celui de 1914, que toutes les idées ont cheminé à allures rapides, et que la face du globe, de l'Europe à tout le moins, s'est déjà transformée. Plus de Romanow, plus de Habsbourg, plus de Hohenzollern, le militarisme décrié à fond, les classes dirigeantes dépouillées moralement de leurs directions : voilà quelques traits et assez caractéristiques en soi. Les cinq années, qui se 8ont écoulées depuis l'ultimatum à la Serbie jusqu'à l'automne de Tan dernier, ont vu plus de changements que tout un siècle. Et peu importe que ces changements aient été préparés par les modifications, plus ou moins perceptibles, qui s'étaient produites antérieurement dans la structure des États ou dans les relations des classes. Il est manifeste que si la guerre n'était pas inter-
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venue, ils auraient tardé ou eussent été moins radicaux et moins gros de conséquences diverses, et que la vieille armature eût offert une réàistance plus vigoureuse.
Beaucoup de personnes, qui avaient une vie assurée, exempte de soucis, et qui se laissaient aller au fil des jours dans les premières années du XX® siècle, répètent le mot fameux que. d'autres appliquèrent à d'autres temps : a Que l'existence était douce avant la crise ! » Et elles se reportent, avec regret, avec compassion pour ellesmêmes, à une période où l'ordre social — leur ordre social — semblait stable, et où les secousses souterraines ne se succédaient pas avec une fréquence et une amplitude croissantes. Elles s'exagéraient d'ailleurs singulièrement la sécurité et la solidité, qui, à leurs yeux, caractéiisaient les rapports de l'époque, car la révolution mondiale était en gestation et les indices s'en affirmaient de toutes parts.
Il y a cependant une opposition, comme une fissure, entre les premières années du siècle et celles-ci. Alors l'avenir ne s'esquissait que pour ceux qui envisageaient de près les phénomènes, et qui promenaient sur l'état des choses un regard averti. Aujourd'hui, les moins perspicaces, les esprits qui étaient le plus convaincus de la pé-
rennité des vieilles institutions, ne se peuvent méprendre. Ils en sont venus à admettre qu'un renouvellement intégral ne saurait plus être conjuré.
Ce qui masquait dans une certaine mesure la fissure, c'est que le personnel dirigeant n'avait pas varié. Alors que tout évoluait autour d'eux, les hommes politiques, qui avaient exercé le pouvoir dans des phases closes, le retenaient en leurs mains. Ni en France, ni en Angleterre, ni en Italie, ils n'avaient consenti à céder la place à d'autres. Pour justifier leur maintien au gouvernement, ils alléguaient qu'aucune capacité nouvelle ne s'était révélée ou ne s'imposait et que leur expérience démontrée servirait la chose publique. Ils n'étaient pourtant pas persuadés, plus que la masse de leurs contemporains, de la possibilité de prolonger le système. M. Lloyd George dans ses discours, et M. Clemenceau dans le particulier, reconnaissaient que tout s'en allait et que tout recommençait. Mais ils demeuraient là, ils s'attachaient à l'exercice de la puissance publique, tandis que tout s'émiettait, s'effondrait à la base. Ils ne sentaient pas qu'en se perpétuant aux affaires, eux les représentants d'un âge brusquement dépassé, ils ajoutaient encore à la précarité du régime qu'ils dcfendaitînt, dont ils avaient
l'universalité de la crise 17
été les expressions, dont ils n'étaient plus que des témoins historiques.
Les hommes, qui avaient dirigé les Étals à l'heure de l'ouverture du conflit, qui avaient vécu dans les ministères tous les épisodes de la guerre, étaient ceux aussi qui s'étaient chargés de la liquider. C'est ainsi qu'en 1789, les personnages représentatifs de l'ancienne France avaient essayé de gouverner la nouvelle, méconnaissant la gravité du cataclysme qui venait de tout renverser.
Il y a là un phénomène curieux pour le psychologue. Mais la mentalité des individus est analogue à celle des catégories sociales, qui ne veulent pas abdiquer, qui ne cèdent jamais qu'à une force supérieure, que ni les raisonnements, ni même l'esprit de simple conservation ne peuvent déterminer aux sacrifices nécessaires. L'interprétation, qu'on donne habituellement de la nuit du 4 août, est une des plus monstrueuses erreurs historiques. La noblesse et le clergé n'ont capitulé que lorsque toute résistance se révélait superflue. I Si la bourgeoisie industrielle a reculé pas à pas devant l'attaque ouvrière dans les dernières années du xix^ et dans les premières années du xx^ siècle, ce ne fut point par générosité, ni même par calcul ou tactique. C'est parce qu'elle se sentait impuissante à garder ses positions. Quand
Paul Louis. — Bouleversement. 2
IS LE B««LÉVKRSEMBNr MrtXDîAT.
Karolv^I, à Pcsth, transféra le pouvoir aux Sorietsj il avait perdu tout espoir de le consolider entre ses mains. La classe dirigeante n'a rien négligé, durant les cinq années 1914-1919, pour se créer des abris au moins provisoires. Il lui fut relativement aisé de gouverner, en se retranchant derrière la dictature, en suspendant les libertés acquises, en interdisant aux uns de parler, et aux autres d'écrire, en jetant en prison tous ceux qui la gênaient, en multipliant les procès de trahison, en usant et en abusant de l'état de siège et des cours martiales. Elle prolongea le régime de guerre au delà de la guerre même, ne comprenant pas que par cette politique de violence, par ce régime exceptionnel et qui outrait encore tous les abus des temps normaux, elle assurait des arguments supplémentaires aux partis et aux groupes qui revendiquaient un statut intégralement renouvelé. Après tout, il était peut-être bon qu'aucun compromis n'intervînt entre les institutions périmées et desséchées et les aspirations qui montaient des profondeurs des peuples. Il était utile que les privilèges se défendissent jusqu'à la dernière heure et que les hommes d'État vieillis dans les tâches officielles, et qui personnifiaient un âge déjà mort, en fussent les champions suprêmes. Ainsi tout paraissait pins clair. Le? formules de
Wiîson faillirent jeter le trouble. Il avait condamné les mœurs traditionnelles des chancelleries, la diplomatie secrète, les convoitises des impérialismes exaspérés et proclamé le droit des peuples. Mais ce ne furent que de vaines sonorités : les chancelleries reprirent leurs pratiques coutumièrcs ; la diplomatie, plus que jamais, se réfugia dans l'ombre et le mystère ; les impérialismes manifestèrent des appétits surprenants pour ceux mêmes qui connaissaient leur rapacité ; Je droit des peuples fut méprisé et foulé d«^ toutes les façons, car ils ne furent consultés ni sur leur statut international, ni sur leur régime interne. Wilson avait cru légiférer pour Thumanité. On dénigTait son programme, on lui faisait échec par tous les moyens et finalement Wilson souscri\ât à des actes qui étaient en parfaite contradiction avec les thèses qu'il avait soutenues. Il avait failli paralyser la vieille politique des vieux hommes d'r^tat : ils se vengèrent en lui imposant le respect de ce qu'il avait dénoncé et censuré.
L'ancien régime consers'ait ainsi sa force apparente. Il semblait vivre de la plénitude de la \'ie, alors que la chaleur lui manquait déjà. Rien n'était changé dans son appareil extérieur ; il ressemblait à ces maladp'^, dont la fin n'est plus
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éloignée et qui, pour quelques jours, retrouvent des restes de vigueur et de lucidité. Le mécanisme gouvernemental grinçait, mais il fonctionnait. La classe maîtresse du pouvoir fermait les yeux sur les avertissements du dedans et sur les écroulements du dehors.
Lorsque les premières crises révolutionnaires éclatèrent, on affecta, à Paris et à Londres, de ne leur attacher qu'une importance restreinte. Ou mieux on en contesta même la réalité. Le mot d'ordre était que ni l'Allemagne, ni l'Autriche - Hongrie ne pouvaient être touchées par l'assaut ouvrier, et que même si leurs presses signalaient, en termes voilés, des chômages généralisés ou des collisions sanglantes, c'était uniquement pour déterminer, dans les nations alliées, des déchirements internes. Et ainsi on ne cessa de se méprendre, dans l'Europe occidentale, sur la valeur de certains phénomènes d'une haute portée indicative. — En sens inverse, à Berlin, on contestait que le tsarisme fût ébranlé. Si des troubles éclataient à Hambourg ou à Leipzig, on les attribuait aux menées de l'Entente. Chacune des deux combinaisons en lutte trouvait, dans la corruption et dans la trahison, les exphcations des mouvements du prolétariat, et ce qui était particulièrement significatif, c'est que les classes dirigeantes,