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L UNIVERSALITE DE LA CRISE

en cherchant à duper les masses par une savante exploitation de la presse, se dupaient elles-mêmes. Fout semblait pure intrigue et manœuvre de guerre. Nul n'admettait que les travailleurs pus-> sent être réellement mécontents du cours des choses, qu'ils osassent secouer le manteau de plomb étendu sur eux et formuler ouvertement leur volonté d'un statut différent. Le monde a vécu des mois et des mois dans le rêve et le mensonge.

La révolution russe, qui fut le coup de tonnerre formidable de cet âoe, qui retentit plus haut encore qu'un 14 juillet 1789 ou un 21 janvier 1793, surprit tous les gouvernements. Ni les ambassadeurs, ni les ministres qui avaient été envoyés en mission à Pétrograd, depuis le début de 1917, n'avaient discerné des possibilités de subversion. Ils avaient été aussi aveugles que l'entourage de Nicolas IL Ils n'étaient pas plus avertis du travail souterrain qu'accomphssaient les gi'oupements socialistes et les syndicats, que des tractations nouées dans le secret avec l'Allemagne et l'Autriche par un Sturmer et un Protopopofî, et qui avaient abouti déjà à livrer la Pioumanie.

Lorsque la révolution russe eut éclaté, on se piqua de l'arrêter à son premier stade ; on n'acceptait qu'un juillet 1830, la substitution de la

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monarchie constitutionnelle à l'autocratie, et les dirigeants de FEntente s'efforcèrent de paralyser à Pétrogi^ad toute initiative qui eût pu précipiter le mouvement. Plus tard, ils admirent, et non sans réserve, que juillet 1830 fît place à février 1848. Ils ne voulurent ni de la suppression des engagements secrets, ni de la loi agraire, ni de la Constituante. De même que le capitalisme occidental, en créant les usines russes, avait simultanément créé un prolétariat industriel, — de même les gouvernements de Paris et de Londres, en abattant leur main sur la révolution russe, provoquèrent le triomphe du maximalisme. Ils n'avaient rien compris dans la crise qui se déroulait sous leurs yeux. Ils n'avaient pas supposé qu'elle franchirait les frontières de l'empire tsarien pour pénétrer dans les empires voisins, ni discerné qu'elle devenait désormais l'élément essentiel, décisif de la guerre, — celui auprès duquel les autres, militaires et diplomatiques, ne tiendraient plus qu'un rôle secondaire.

Les gouvernements d'Allemagne et d'Autriche - Hongrie ne virent pas plus clair. Ils se persuadaient que leur armature était suffisante pour résister à tous les assauts, et que tout au plus Texemple des Russes déterminerait quelques tumniter, ouvrirr^ r]^ Franoe, en Anfîleterre, en

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Italie. Ils ne conçurent nulle inquiétude des grèves gigantesques qui se succédaient chez eux. La presse alliée continuait à dénoncer, dans ces chômages, des mouvements prescrits par les ministres impériaux pour faire illusion aux socialistes d'occident. La sottise, l'aveuglement des milieux officiels de tout le continent furent incomparables. Tandis que la nouvelle de la prise du palais d'Hiver avait imprimé une secousse galvanique, communiqué un frisson d'enthousiasme à des millions d'êtres humains, les puissants de la terre demeuraient sceptiques et impassibles. Même dans la suite, ils ont cru vaincre le régime soviétique avec des intrigues et par des campagnes de journaux ou des expéditions coloniales. Metternich, cent ans plus tôt, s'était imaginé que le Hbéralisme était une fièvre passagère, et que les poussées nationales tomberaient comme de simples émeutes. Les gouvernants, sans doute, ne comprenaient ni le trouble que Kant avait éprouvé au bruit de la chute de la Bastille, ni l'émotion de Goethe au soir de Vaîmy. Ils ne devinaient pas l'abîme entr'ouvert.

L'Etat ancien, dans la contexture qu'il a gardée jusqu'en 1919, était ruiné de longue date. La démocratie politique, ou plus exactement le statut qui avait prévalu sous ce titre, et qui n'avait do

la démocratie que la façade, n'était qu'une organisation transitoire entre l'ancien système absolutiste et la société socialiste. La révolution française, et les autres révolutions, qui avaient éclaté à son exemple et sur ses enseignements, avaient abattu les oligarchies et les autorités qu'elles avaient rencontrées devant olles, mais elles ne pouvaient devancer les temps en abolissant des structures qui n'étaient encore qu'au début de leur formation. Le xix® siècle avait été caractérisé, dans son ensemble, par la substitution de la bourgeoisie aux anciens ordres privilégiés, par l'avènement quasi universel du parlementarisme qui correspondait à ce premier changement. A côté de la bourgeoisie dominante, issue du mouvement industriel, subsistaient des vestiges des aristocraties périmées. En Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Angleterre, les anciens seigneurs n'avaient été ni totalement dépossédés de leurs propriétés foncières, ni complètement frustrés de leurs avantages politiques qui étaient d'ordres divers. Mais la féodalité avait reculé peu à peu partout devant le capitalisme. Les hautes charges de cour ne suffisaient plus aux gens à particules, qui s'installaient dans les conseils d'administration. De même, dans toute l'Europe ou à peu près, des assemblées électives avaient surgi, qui

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limitaient plus ou moins le pouvoir personnel. La grande industrie s'était rendue maîtresse des aiîaires ; elle y prédominait d'autant plus aisément, que le maniement en devenait plus complexe et plus ardu et requérait des compétences techniques moins rudimentaires. De ce côté, l'évolution était presque terminée. Guillaume IT n'avait-il pas ouvert les secrétariats d'Etat aux Dernburg, aux Heliïerich, et pensé pour la chancellerie à un Ballin ? Mais ce régime intermédiaire était frappé d'une tare originelle. Du moment que la prépotence providentielle d'une caste était éliminée, et que l'absolutisme de droit divin acceptait des lisières imposées, toute construction était essentiellement précaire et discutable. Les révolutions du xviii® et du XIX® siècle, par les principes mêmes qu'elles avaient invoqués, n'avaient joué d'autre rôle que celui d'une préface. Gracchus Babeuf avait fort bien compris et établi que les mouments de 89, de 92, de 93, préludaient à d'autres infiniment plus profonds. Ils avaient libéré une certaine catégorie sociale, mais aussi longtemps que l'égalité de fait, qui est l'égalité économique, ne serait pas réalisée entre tous les hommes, et que l'égalité politique — qui est théorique et vaine, si l'inégaUté économique subsiste — n'aurait pas été complétée et pourvue d'une

base substantielle, aucun équilibre ne serait stable. Toutes les crises du xix® siècle, — et je ne veux pas les énumérer, — chez nous et ailleurs, ont démontré que l'ancienne classe subjuguée était devenue une classe dirigeante, et que des masses d'êtres humains vivaient sous sa domination plus ou moins masquée. Ceux qui avaient fait, en France, les journées de juillet 1830 et de février 1848, et qui les avaient tournées au profit d'une minorité plus ou moins étroite, en se saisissant de toute la puissance de l'Etat, trouvaient abusif que d'autres voulussent continuer l'œuvre et reconstruire la société sur d'autres fondements. Mais le cheminement spontané des choses était plus fort que leur résistance. Plus l'industrie et les échanges se développaient, plus la population rurale était aspirée par les villes, — plus les capitaux se concentraient, et plus s'accroissaient les contingents des prolétaires qui ne pouvaient arrêter leurs conceptions ni à 1789, ni à 1792, ni à 1830, ni à 1848. Sans doute leur action, quelle qu'en fût la forme, n'avait pas réussi, avant l'ouverture de la guerre mondiale, à terrasser les organismes existants et à modifier les rapports des classes entre elles. La bourgeoisie d'Angleterre avait cru vaincre le cliartisme, comme la bourîzcoigie fri»nrai=:e s'ôtail imngrinc avoir rem-

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porté uu triomphe bur l'insurrection communaliste. L'empire allemand traitait le parti socialiste en quantité négligeable. En aucun pays, on ne s'apercevait que les échecs successifs du prolétariat politiquement ou économiquement organisé laissaient intactes ses chances d'ayenir. Pour le maîtriser à tout jamais, il eût fallu arrêter la marche de la société, suspendre la production, élaborer une régression systématique de l'activité manufacturière, retourner au temps où ni la vapeur, ni l'électricité n'étaient au service de l'humanité. Le capitalisme, pour se sauver, eût dû se suicider. Plus il étendait son emprise, et plus il augmentait ses risques de mort.

L'impérialisme, et le colonialisme en parti cuher qui n'en était qu'un aspect, furent mis en œuvre par lui. En pliant à sa domination des mondes nouveaux, il évitait temporairement de succomber à la surproduction, qui était le mal permanent d'un régime anarchique, et conjurait les chômages trop vastes qui jetaient les ouvriers à la rue et les incitaient aux actions de violence. Du point de vue égoïste des classes dirigeantes, la course aux kilomètres carrés, la recherche des débouchés nouveaux, fussent-ils acquis par des campagnes sanglantes, se conçoivent parfaitement. Il faut, coûte que coûte, retarder Theure où le

prolétariat affamé n'hésitera plus à tout sacrifier. Jamais la bourgeoisie anglaise n'aurait réussi, dans le pays le plus industrialisé d'Europe, à prolonger sa puissance, si l'exploitation de son immense empire exotique ne lui avait permis d'entretenir son outillage mécanique ou humain en pleine activité. La bourgeoisie allemande eût peutêtre été moins belliqueuse, si l'empire, trop tard venu dans la carrière, avait trouvé moyen de se pourvoir au dehors de plus amples annexes. Partout la grande expansion impérialiste et colonialiste a été contemporaine du grand développement usinier. Les fabriques avaient besoin de matières premières à bas prix, et que ne donnait point la vieille Europe ; elles cherchaient à la fois des marchés sans cesse élargis, et le militarisme se mettait au service des chefs d'industrie, — avec lesquels il liait ainsi une défmitive partie, pour leur procurer et les matières premières et les marchés. Mais l'impérialisme et le colonialisme n'assuraient au monde capitaliste qu'un médiocre sursis. Ils devaient avoir pour résultat logique et précis l'universalisation de la crise révolutionnaire. Les terres neuves, où pénétraient les Européens pour I les rattacher aux métropoles, tombaient dans la dépendance économique de celles-ci, et recevaient d'elles un mécanisme de production et d'échange

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qui ressemblait au mécanisme des anciens domaines. L'industrialisme s'est étendu de proche en proche, et de nouvelles masses de population ont été prolétarisées, c'est-à-dire gagnées pour les transformations futures.

Au bout d'un laps de temps plus ou moins bref

— si toutefois les circonstances s'y prêtaient,

— les colonies ne se contentaient plus de vendre des substances brutes et d'acheter des produits fabriqués, mais elles prétendaient elles-mêmes se servir de leurs richesses naturelles et les façonner pour les besoins de leurs habitants, ou même pour ceux d'autres contrées. Et ainsi la concurrence s'intensifiait, la surproduction s'aggravait et des espaces immenses, qui vivaient jusque-là en dehors de la civilisation moderne, étaient entraînés dans le cycle capitaliste.

Le monde vit, ou peu s'en faut, dans un statut uniformisé. Le problème ouvrier se pose au Canada ou en Austrahe comme en Angleterre. Une révolution sociale, qui aurait éclaté, au milieu du dernier siècle, aurait couvert seulement quelques pays. La révolution sociale sera désormais universelle, — même si elle ne s'universalisait pas en un clin d'ccil, — parce que les conditions de vie et les rapports des possédants et des non-possédants sont à peu près partout sensiblement les mêmes.

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Tous les phénomènes des trente dernières années ont concouru à préparer ce résultat.

11 ne s'agit pas ici de préciser les grandes lignes de la société future, mais il suffit pour les percevoir de rechercher quelles forces battent en brèche la société présente, et au nom do quelles idées elles s'exercent.

Les guerres de la Convention — guerres localisées — ont préparé Tavènement de la démocratie politique en Europe. La guerre immense, qui a duré de 1914 à 1919, à élaboré Tavènement international du socialisme, parce qu'internationaleavait été la prédominance du capitalisme. Et ceux-là mêmes, qui sont les plus opposés à l'instauration du mécanisme nouveau, sont obligés de reconnaître que son cheminement sera irrésistible.

Au sortir d'une aussi longue conflagration, qui a coûté la vie à des millions d'hommes, et qui a créé un peuple de mutilés et de déments, l'univers a-t-il la paix ? Qui oserait le prétendre ? Qui oserait soutenir que le statut diplomatique élaboré par la conférence est durable, et qu'il ne recèle pas des causes de conflit en nombre infini ?

La distribution des États et la répartition des peuples sont telles, que tout équilibre fait défaut, et qu'à une heure quelconque, les nations se révolteront contre la structure politique.

Une paix \-iable, acceptable, honnête, eût été celle qui n'eût violenté aucune colîecti\'ité humaine. Elle eût tenu compte exclusivement de la volonté exprimée par les majorités dans chacun des compartiments du globe, et eût assuré aux minorités

elles-mêmes, dans la plus large mesure, rautonomie. Le droit des peuples procède du même principe que le droit des individus. Les conceptions de la révolution russe, en matière internationale, se reliaient à celles de la révolution française, et si les thèses Avilsoniennes furent accueillies avec tant de sympathie par les fbules ouvrières, c'est qu'on retrouvait en elles des idées courantes et presque hanales. Mais ces idées n'étaient pas acceptées par les chancelleries, ou si les chancelleries y souscrivaient, c'était pour mieux les tourner. Il suffît de voir à quelle reconstruction dérisoire, précaire, monstrueuse, les plénipotentiaires ont abouti. Dans cette reconstruction, la justice et la liberté ont joué le moindre rôle : c'étaient les parentes pauvres, auxquelles on faisait la plus petite place, et qu'on n'évinçait pas complètement par crainte d'un scandale trop évident. La contrainte et les combinaisons dominent tout dans ce monde qui se proclame nouveau, qui n'est que l'ancien monde sous une façade nouvelle, et qui, pour ce motif, comporte de formidables risques d'immédiate disparition.

L'occasion était unique, à l'issue d'une période de terreur et de désordre, pour adopter un programme rationnel, fondé sur des m.aximes simples et claires, et qui eût écarté les menaces de conflits

prochains. Mais pour que les gouvernements belligérants l'eussent saisie, il eût fallu qu'ils fussent sincères dans leur proclamation du droit des peuples, et soustraits a l'emprise du régime capitaliste, dont ils demeuraient les mandataires. Des doctrines étaient nécessaires ; il n'y eut que des appétits. Plus haut on dénonçait l'impériahsme chez autrui, plus cyniquement on le pratiquait pour soi-même. Le pangermanisme était terrassé, mais il n'était qu'une des expressions de la fureur d'annexion qui travaillait les États grands et petits. Chacune des puissances anciennement constituées, chacune des jeunes puissances qui sortaient des décombres des empires effondrés, entendait élargir au maximum son domaine. Ce fut une curée telle qu'on ne lui trouverait que malaisément des précédents dans l'histoire.

Mais la violence, qui forge des servitudes, ne crée rien de durable. D'âge en âge ont été ruinés par la guerre ou par la révolution les dominations qu'elle avait érigées. Le statut façonné par la conférence de Paris, et qui contraste si brutalement avec les aspirations des groupes ethniques de toute dimension, ressemble à l'empire d'Alexandre ou à celui de Charles-Quint ou à celui do Napoléon. Il ne se prolongera qu'autant que des armées seront là pour le gout'enir, ou que des

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armées plus fortes ne se lèveront pas pour vaincre celles-ci, ou qu'une secousse volcanique ne le jet* terâ pas à terre. Au moment morne où il surgissait, il était condamné par la classe qui gérera l'avenir, et qui aura le dernier mot. On pourrait dire qu'il a été instauré contre elle, et comme un défi aux principes qu'elle avait toujours avoués. A cet égard, il mérite d'être rapproché de celui ^ui l'a précédé.

J'ai dit qu'à aucun égard, le champ de vision ne pouvait se horner à l'Europe, mais que tous les continents y devaient entrer à la fois, et de fait^ c'est l'immense majorité des États qui ont été représentés à la conférence, et tous les États, même ceux qui sont restés neutres jusqu'à la fin, seront alTectés par les décisions prises. On s'était battu sur le Rhin et sur la Vistule, dans la mer Noire et dans le Pacifique, en Valachie et au Congo, en Perse et en Ukraine, au Caucase et au Mozambique, au Cameroun et dans le Tyrol, en Serbie et en Mésopotamie ; l'Angleterre avait suscité contre le Grand Turc le roi du Hedjaz, comme l'Allemagne avait tenté de soulever sontre le Royaume -Uni les Afghans et les Indous ; le Japon avait dépêché des troupes au Chan-Toung et occupé Kiao-Tchéou, et la marine âustrafienne avait débarqué dts fusiUerf cd NoTn'elle -Guinée c

ailleurs : des communautés humaines qui n'avaient jamais pris les armes étaient broyées dans le conflit, et celles-là mêmes qui n'avaient pas voulu se battre avaient subi de dures souffrances, car les sacrifices d'existences humaines le lonor de la hgne de feu n'étaient pas les seuls que l'on dût enregistrer. L'humanité tout entière eût pu s'asseoir autour d'une gigantesque table : ce furent quelques personnes qui tranchèrent tout. Responsa* bilité écrasante ! Présomption morbide !

On songe à 1814-15 et à 1878. En 1814-15, la diplomatie s'attacha, autant qu'elle le pouvait, à rétablir l'ancienne Europe ; l'empire napoléonien avait sombré dans l'épuisement militaire de la France et sous une dernière et générale coalition. C'était contre la France que toutes les dispositions étaient prises, et parce que le pays qui avait fait la révolution, — et d'où ensuite, par une formidable contradiction, était sortie Tentreprise romaine de Bonaparte, — apparaissait comme là suprême et unique menace et pour la paix de la légitimité et pour les monarchies constituées dans la servitude des nations, ^fais le congrès de Vienne ne jeta guère les yeux hors d'Europe.

En 1878, il s'agissait de cantonner la" Russie dans un espace déterminé et d'arrêter son élan annexionniste. San Stefano avait mesuré sa puis-

sance et mis les Balkans et l'empire ottoman — des deux cotés de la mer de Marmara — dans son obédience. De la Bulgarie vassale, elle pouvait descendre vers l'Adriatique et se tourner vers l'Europe occidentale ; de ses districts transcaucasiens et de ses positions de l'Asie centrale, elle pouvait marcher sur l'Inde et, en attendant, conquérir la Perse, s'établir entre la Caspienne et le golfe Persique, à proximité de Caboul et de Bombay. L'Autriche s'émut, parce que ses intérêts balkaniques, en pays sud -slave, étaient compromis ; elle s'alarma, en voyant se dessiner sur la carte cette grande Bulgarie, qu'elle médita elle-même plus tard d'ériger, par ressentiment envers la Serbie, par crainte de l'unification serbo-croatoslovène. L'Angleterre s'inquiéta, parce que sa politique traditionnelle exigeait — et la guerre de Crimée en avait été l'expression, — que la Russie ne dominât pas au sud du Danube et qu'une barrière soHde fût opposée à l'expansion asiatique des Tsars. Vienne et Londres, avec la compUcité de Bismarck, rognèrent, au congrès de Berlin, les conquêtes directes ou indirectes d'Alexandre IL Cette fois, on s'occupa de deux Continents, mais seules furent en cause la portion orientale de l'un et la portion occidentale de l'autre.

Ni le congres de Vienne, ni le congrès de Berlin

ne sauraient être, de loin, assimilés à la conférence de Paris, pour l'immensité, la multiplicité, la diversité des problèmes envisagés.

Sur les cinq grandes puissances alliées qui y ont siégé, pour élaborer les clauses des paix allemande, autrichienne et autres, deux étaient extraeuropéennes : les Etats-Unis et le Japon. La Chine et les républiques sud -américaines, les Dominions britanniques qui faisaient solennellement et bruyamment leur entrée dans l'histoire diplomatique, ont tenu leur place, et Lloyd George n'a arrêté aucune décision sans avoir consulté au préalable les délégués du Canada, de l'Austrahe et de l'Afrique du Sud. Les engagements pris en matière territoriale, et auxquels tous les cabinets représentés ont souscrit, — le pacte de la Société des Nations, auquel les neutres étaient admis à acquiescer, les dispositions adoptées sur des questions secondaires et particulières, constitueront un réseau serré de contrats qui enveloppera le monde. Quoi qu'on en pense, ils se révèlent dans l'ensemble comme une innovation considérable, et pour cette simple raison, que la presque totalité des domaines terrestres — ceux de l'ancienne Russie exclus — y ont été impliqués. Mais cette exclusion, je m'empresse de le dire, est à peine moins importante que cette généralisation des

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Stipulations diplomatiques. Elle maintient uhê énorme inconnue, tandis que les traités déjà élaborés comportent en eux-mêmes la possibilité de conflits qui automatiquement s'universaliseront.

Regardons le monde d'hier, tel qu'il s'inscrivait sur la carte, et regardons ensuite le monde d'aujourd'hui, tel qu'il ressort des travaux des diplomates. Il ne s'agit, de part et d'autre, que d'une courte analyse.

Il y avait, en Europe, trois États de type dynastique parfait, c'est-à-dire que l'armature en était marquée par la permanence d'une maison princière et par le développement d'une caste militaire associée à celle-ci. Ils avaient atteint à des degrés d'activité économique variés ; le capitalisme y était plus ou moins concentré. L'Allemagne opposait à une bourgeoisie opulente, et à une noblesse foncière pourvue d'amples privilèges, im des prolétariats industriels les plus nombreux et les plus compacts qui fussent ; la Russie, à l'inverse, reposait sur une base agraire, les fabrir ques n'ayant occupé qu'une faible place dans la vie générale, et les paysans représentant l'immense majorité du peuple ; l' Autriche-Hongrie figurait un stade intermédiaire, avec ses grandes cultures de Transleithanie et ses districts manufacturiers du pays tchèque.

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Mais le monarque à Berlin, à Pûtcrsbourg, à Vienne, se rattachait aux traditions absolutistes et refusait d'abdiquer une parcelle de son pouvoir* Il avait retrouvé, dans Texpansion du capitalisme elle-même, de nouveaux moyens d'action, parce que les classes dirigeantes se réfugiaient derrière lui, avec l'espoir qu'il défendrait leurs personnes et leurs biens contre la révolution. M. Bassermann, M. Spahn n'étaient pas moins dévoués aux Hohenzollern qu'un Rcventlow ou un Heydebrandt.

Ce qui consolidait dans ces trois empires l'autorité du souverain, c'est qu'en b.ii se réalisait l'unité de l'Etat. Le tsarisme ne gouvernait pas une seule Russie, mais toutes les Russies ; il opprimait les allogènes de la Baltique et ceux du Caucase et ceux de l'Ukraine et ceux de la Pologne, et les catégories politiques ou économiques qui bénéficiaient de cette oppression ne se souciaient pas d'affaiblir la puissance des Romanow, à laquelle elles participaient par quelque côté.

Les Hohenzollern ne régnaient pas seulement sur la Prusse comme rois, mais comme empereurs ils planaient au-dessus des particularismes. Il y avait un Reichstag — d'attributions médiocres, — et c'étaient eux qui symbolisaient la fédération germanique. Là aussi, se pressaient des allogènes :

en Alsace -Lorraine, en Posnanic, en Silésie, en Prusse orientale même, en Slesvig et seule une monarchie militaire les pouvait contenir dans le respect de l'ordre établi.

Les Habsbourg, qui s'appuyaient sur le groupe allemand en Cisleithanie et sur le groupe mag\'ar en Transleithanie, apparaissaient comme le lien vivant entre les races suzeraines et les races vassales. L'empire danubien, comme l'empire germanique, comme l'empire russe, était une cons truction de la force et qui ne durait que par la contrainte. Les Tchèques de Bohème et de Moravie, les Slovènes et les Croates de la côte Adriatique, les Italiens de Tricstc et du Trentin, les Pioumains de Transylvanie n'attendaient qu'une occasion de se détacher.

L'Italie avait été rassemblée — si l'on peut dire — par la maison de Savoie, qui avait su exploiter à merveille et pour son propre profit, les aspirations nationales. Elle était, en quelque sorte, un État d'un type mixte, car la monarchie y gardait un grand rôle et demeurait l'instrument d'unification, mais les allogènes, c'est-à-dire les communautés ethniques assujetties, étaient absents. La Péninsule différait de l'Angleterre et de la France en ce que celles-ci étaient de pures et simples oligarchies bourgeoises, Tune avec un

président héréditaire, l'autre avec un président électif.

Ici le capitalisme régnait sans partage. Derrière les institutions de façade se dissimulaient les institutions réelles. Ce qui caractérisait le Royaume- Uni et la République française, c'était le développement du navalisme d'un côté, du militarisme de l'autre, qui étaient tous deux au service de l'expansion coloniale et qui absorbaient une grosse partie des ressources nationales. La résistance de la classe ouvrière en France n'avait pu paralyser l'impérialisme exotique, et l'aggravation permanente du problème social, auquel s'ajoutait le problème irlandais, si complexe en son essence, incitait plutôt les gouvernants de Londres à étendre leur mainmise sur de nouveaux territoires.

Hors d'Europe, deux États jouaient un rôle qui avait été croissant dans les dernières années, et, depuis une décade, se surveillaient jalousement l'un l'autre : l'Amérique et le Japon, que séparait l'immensité du Pacifique, mais qui trouvaient, dans leurs aspirations à l'hégémonie de cet Océan, des raisons de conflit. Nul n'aurait pensé qu'en cas de guerre mondiale, ils pourraient participer à un même groupe de puissances. L'Union, avec quelques différences, se classait dans la même

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çalçgoric d'États que la France et F Angleterre : c'était une gTande démocratie bourgeoise doniinée par d'opulents syndicats industriels. Le Japon resseniblait par sa structure à l'Allemagne ou à la Russie çt Tançienne caste militaire, pour y avoir revêtu un aspect modernisé, n'en était pas moins la niaîtresse impérieuse du pouvoir. Depuis la guerre de 1894 avec la Chine, depuis sa victoire de 1905 sur l'empire tsariste, le gouvernenient nippon, qui passait à tel clan après avoir appartenu à tel autre, rêvait d'asservir toute la face orientale de l'Asie,

Ainsi l'expansionnisme guerrier, quel qu'en fût Je mécani.^nie, travaillait à la fois les États de type ancien, où plusieurs communautés ethniques formaient une façon de hiérarchie sous la lourde tutelle d'une dynastie, et les Etats de type plus récent, où une aristocratie linancière, manufacturière et commerçante s'était saisie de la direction politique. Certains d'entre eux, dans les dernières années du 3cix^ siècle et au début du ?cx®, avaient réalisé do vastes conquêtes territoriales, mais d'autres étaient, comme je l'ai dit, tard venus pour des raisons diverses et qui tenaient à leur histoire même^ et ceu3;-ci voulaient regagner le temps perdu? -^ fûtrce en arrachant à leurs voisins des domaines occupés par eux, fût-ce en ouvrant

l.£ MlNSÙKGI; Ùt LA PAIX iO

de formidables querelles. L'Afrique était à peu près totalement allotic, mais l'Asie antérieure demeurait plus ou moins ouverte aux tentatives de l'impérialisme, car l'édifice ottoman, en dépit des révolutions survenues, donnait l'impression de l'irrémédiable décrépitude.

Le jour où Guillaume II alla à Constantinople et visita la Syrie, la guerre mondiale fut décidée. L'Allemagne, qui se jugeait mal partagée en Afrique, avait jeté son dévolu sur le monde turc. Son militarisme, par la réorganisation de l'armée du Sultan, y trouvait autant d'avantages que son capitalisme par la mise en valeur de TAnatolie. Von der Goltz et Liraan von Sanders jouèrent leur rôle dans cette entreprise, tout comme la Deutsche Bank et les ingénieurs du Bagdad. Celui qui eût annoncé, au temps de Guillaume I^^ et de Bismarck, que les Hohenzollern étendraient un jour leurs ambitions sur Constantinople, Konieh, Alexandrette, Mossoul, eût passé pour un insensé. Et pourtant les vingt dernières années ont vu le développement de ce plan, peut-être incertain, flottant au début, et qui alla ensiiitc peu à peu se précisant.

L'Autriche-Hongrie était solidaire de TAlIemagne. Pour que celle-ci pût exécuter son pror gramme, il fallait qu'il n'y eût aucune solution

de continuité entre sa frontière de l'Est et la frontière turque, et ainsi le concours du cabinet de Vienne et d'autres concours encore lui étaient indispensables. On comprend pourquoi elle mit sous son contrôle tout le système politique et diplomatique austro-hongrois, et pourquoi elle poussa François-Joseph et ses ministres d'yErenthal et Bcrchtold vers Saloniquc, au risque de déterminer dans les Balkans d'effroyables remous et de provoquer, dans l'empire danubien lui-même, où tant de races s'enchevêtraient, des secousses mortelles.

On n'insistera jamais assez sur les conséquences, que cette entreprise asiatique de l'Allemagne — qui s'encadrait elle-même dans tous les autres plans de l'impérialisme européen — engendra en des ordres d'idées variés à l'infini. Elle accentua le conflit qui existait à l'état latent entre Berlin et Pétersbourg ; elle précisa ou plutôt aggrava la méfiance qui régnait déjà entre Vienne et Rome ; elle fomenta une agitation illimitée dans les petits royaumes qui formaient alternativement la clientèle de la Russie et de l'Autriche et qui cherchaient, avec leur voie, des occasions de profit. Elle mit en branle, soit pour les fortifier, soit pour les affaiblir ou les détruire, toutes les alliances entre lesquelles l'Europe se partageait : elle incita l'An-

gleterre et la Russie, qui traditionnellement étaient hostiles l'une à Tautre, à se réconcilier, — et le pacte qui abolit, en 1907, l'indépendance de la Perse, fut la première sanction de ce rapprochement. Le tsar et son entourage appréhendaient que toute influence ne leur échappât sur la presqu'île des Balkans, et le Forcigîi Office se demanda quelle serait la sécurité de l'Inde, si jamais Guillaume II étendait sa protection sur la Mésopotamie. Le fond du grand débat européen, qui s'est tranché sur les champs de bataille, de 1914 à 1918, le voilà.

La guerre n'éclata pas fortuitement : tout ce qui pouvait la refréner — l'isolement britannique, le pacte latéral entre Berlin et Pétersbourg auquel Bismarck, Guillaume I^^ et Frédéric III tenaient si étroitement — avait disparu. Les gouvernements avaient de longue date pesé toutes les occasions d'incendie; dans chaque État, les facteurs de confht et les facteurs de pacification étaient en présence et entraient en lutte avec des chances variées. La haute banque s'était divisée suivant ses intérêts, comme la grande industrie : les métallurgistes envisageaient sans émoi l'hypothèse d'une gigantesque conflagration ; les tisseurs s'en alarmaient. Les commerçants n'étaient pas tous du même avis ; rares étaient les gens qui entrevoyaient pour

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lé monde — ^ pour les vainqueurs comme pour les vaincus, pour les neutres comme pour les belligérants — l'éventualité d'un affaissement économique désastreux. On recherchait encore si la guerre ferait le jeu du sociahsme et du syndicalisme — en leur fournissant des arguments nouveaux contre la société qu'ils combattaient, —- ou si à l'inverse, en exaltant la discipHne et en renforçant la puissance de l'Etat, en brisant Tidéàl de fraternité internationale que beaucoup élevaient si haut, elle ne tuerait pas les tendances révolutionnaires. Mais à la minute suprême, toutes ces considérations devaient tenir fort peu de place.

Les raisons de conflit, même en dehors du problème que j'ai évoqué plus haut, étaient d'ailleurs innombrables, parce que de toutes parts apparaissaient des asservissements; des mutilations du droit, des abus dé la violence. Il y avait TAIsace et la Pologne, la Bohème et la TrahsS^lvanîe ; il y avait les griefs que les royaumes balkaniques nourrissaient les uns contré les autres, et que les campagnes de 1912 et de 1913 avaient portés au maximum d'acuité ; il y avait les compétitions coloniales. Les États, qu'ils fussent de formé démocratique ou de structure dynastique, que l'esprit mercantile y dominât ou l'esprit militaire, ne tendaient pas à ûxct une règle^ à déter-

LÉ MÉ5CSÔiNGË DE LA VAlX 47

miner une procécture qui permît de li(|uider ces différend;^ à l'aniiable. Par cette seule considération que le régime capitaliste durait et s'épàriouissait, toute refonte du globe sur la base d'un principe de justice ou de liberté était exclue. Ce qui est surprenant, ce n'est point que le§ antiéês aient été mobilisées dans l'été 1914, c'est que ki reeouTs aux armes n'ait pas eu lieu aiUpâràvant. Mais Une fois le mécanisme de la guerre mis en jeu dans une partie de notre continent, tous les litiges qui sommeillaient se réveillèrent. Il sembla qu'on dût opérer — après l'armistice — Un reridUvellement définitif et rationnel de la carte.

Le monde de demain n'est pas plus viable que celui d'hier. Il repose en effet sur les niémes assises, et si des Etats nouveaux ont surgi, émancipés de la tutelle de certains empires, issus de leur dénicmbrement, il n'est pas dit qUe leur formation, dans les conditions où elle s'est réalisée, consolide la paix. Je crois beaucoup plus ferrriément, et pour des raisons qui éclatent à tous fés yeux, qu'ils viennent ajouter au chaos et que les possibilités de colhsions sanglantes se sont multipliées.

L'impérialisnlé n'est pas mort : au eonti?aîre, il vient de prendre, sous n6s yeux. Une expansion ncHivelle, et ce phénomèûe était co quelque

façon inévitable, parce que si le régime capitaliste est condamné, il use partout ses dernières énergies. La puissance, la direction de l'univers ont changé de mains, mais le mécanisme économique et social subsiste dans son ensemble et joue dans presque tous les pays sans modification appréciable. Tant qu'il se prolongera, il produira ses eiïets logiques. Il ne peut s'affranchir ni de l'annexionnisme, ni du militarisme qui se lie étroitement à celui-ci, et qui a une valeur à la fois interne et externe. Les convoitises des Etats deviennent même d'autant plus vives, leur course aux marchés se fera d'autant plus effrénée, que les fortunes nationales s'épuisent, et qu'ils peuvent moins aisément vivre sur eux-mêmes.

Il n'est pas exact que les aspirations des communautés populaires aient été satisfaites, et que par leur consécration un ordre relatif ait été réalisé. Tout à l'inverse, après avoir proclamé le droit des peuples, flétri les violations de conscience collective qui avaient été commises dans le passé, adopté une idéologie qui condamnait les pratiques de la vieille diplomatie, on a assuré à celle-ci des victoires presque inespérées. Les traités secrets avaient préparé le reniement ; ils sont responsables de tous les maux qui risquent de peser sur nous et sur nos descendants, mais on ne pouvait

attendre d'une société, qui gardait intacte sa contexture, qu'elle fît litière des conceptions traditionnelles. L'erreur généralement accueillie consiste à croire qu'une révolution peut s'accomplir par morceaux, et que chaque régime ne constitue pas un cycle fermé. Si l'on admet que l'impérialisme est la conséquence inéluctable de notre statut de propriété et de production, il faut accepter aiissi le lien évident entre cet impérialisme et la diplomatie de chancellerie. Beaucoup de personnes, qui critiquent les transactions de cabinet, et qui réclament les négociations au grand jour, oublient que les chefs d'Etat tiennent, des lois elles-mêmes, des prérogatives monstrueuses. A travers tout le xix® siècle et le xx®, comme avant la Révolution, ce sont quelques individus qui, chez nous, ont mené les affaires extérieures, sans qu'on leur demandât jamais compte de leurs actes ; et, ce qui était plus grave encore, c'est qu'ils n'usurpaient, en procédant ainsi, aucune attribution et qu'ils pouvaient s'abriter derrière des textes organiques. Rien ne montre mieux combien la démocratie demeurait de pure façade, puisqu'une oligarchie infiniment réduite s'était réservé le domaine immense de la politique internationale.

On ne saurait donc s'étonner que les traités secrets — ceux que nous connaissons et ceux que

Paul Louis. — Bouleversement. 4

nous ne connaissons pas, car une partie seulement en a été publiée — aient gouverné le cours de la guerre et dominé les pourparlers de la paix. Oh ne pourrait marquer plus de surprise, — à moins de manifester une réelle ingénuité, — qu'ils aient réduit au minimum la considération du droit des peuples. Que la France et l'Angleterre aient un beau jour reconnu à la Russie la possession de Constantinople et des détroits, — alors que la Russie n'avait aucun titre à cette expansion, et que la France et l'Angleterre avaient fait la guerre de Crimée pour l'enfermer dans la mer Noire, — ce sera la stupeur des historiens futurs. Que les chancelleries de Paris et de Londres aient promis la Dalmatie à l'Italie, sans s'être enquises des volontés et des afTinités des populations daîmates, ce sera la condamnation de leur impéritie. Les engagements pris envers la Roumanie en 1916, « et qui allaient créer un conflit entre elle et la Serbie, n'avaient pas été plus étudiés ; les dépècements successifs — sur le papier — de l'empire ottoman, se sont révélés impossibles, insensés, dès qu'on a essayé de les transférer dans la réalité. La France, qui avait disposé de la Syrie, de la Palestine, de la Mésopotamie par traité secret avec la Grande- Bretagne, s'irritait que celle-ci eût conclu antérieurement im aiitrr' traité secret avec Ternir

LE MÈ?<SO>eE DÉ LA TAIX 51

Fayçal. L'Italie brandissait les stipulations occultes, dont elle bénéficiait, en face des autres stipulations occultes dont se réclamait la Grèce. Il n'est pas jusqu*au Luxembourg qui n'eût fait l'objet d'un de ces échanges de vues « confidentiels )) entre le quai d"Orsay et le gouvernement belge, tandis que ce dernier résidait au Havre, et ainsi furent comprimées — en vertu d'un accord entre les deux puissances -^ les aspirations réelles des Luxembourgeois qui les portaient du côté de la France.... J'en passe et des meilleurs....

Sans doute, après l'intervention américaine, et quand les chancelleries de l'Entente eurent souscrit aux thèses wilsoniennes, on aurait eu encore le loisir d'annuler tous les pactes qui allaient à rencontre de ces principes. Il n'apparaît pas qu^on y ait sérieusement songé. Entre les signatures données, on n'hésitait pas : celles qui restaient légitimes, celles qui engageaient l'honneUr, c'étaient celles qui disposaient des territoires au ihépris des préiérehces de leurs habitants. Nous saurons un jour, au cas où Ton publierait les prokîès -verbaux de la Conférence — et au cas ou iî y aurait de vrais prOcès-vcrbàux, — si quelqu'un à 3ôsé le problême de la validité des traités secrets envisagés dans léUr ensemble. La chronique ïiôus a \ppth (llïP M, Wilsort ?*était révolté contre le pacte

de Londres, qui assignait la Dalmatie à l'Italie, et contre les conventions qui garantissaient au Japon la possession du Chantoung, mais il n'eut pas la force de faire restituer sur-le-champ cette province chinoise à la république céleste, et la notion de l'intangibilité des traités secrets est telle, que i\I. Sasonof à l'automne de 1919 revendiquait encore Constantinople pour la Russie.

Si l'on a tenu cachées — autant qu'on l'a pu les tractations qui élaboraient un nouveau partage du globe, ce n'était pas seulement que chacune des deux combinaisons belligérantes (car chacune eut les siennes) voulût tenir la partie adverse dans l'incertitude, dans l'ignorance de ses projets ; c'est que les gouvernements appréhendaient d'irriter leurs propres peuples. Il est certain que la révélation du pacte de Londres (qui fut connu bien avant d'être pubHé dans tous ses détails), en dénonçant les appétits impérialistes des puissances, fut un saisissant enseignement pour les prolétariats. Toute l'idéologie, qu'on avait mise à la base de la guerre, se serait affirmée mensongère ; toutes les illusions auraient croulé ; ceux qui aspiraient à créer un monde de Hberté et de justice se seraient séparés de diplomaties, dont les actes contrastaient si fort avec les doctrines les plus solennellement proclamées. Si le

statut qif a préparé la Conférence a été frappé de déchéance dès Torigine, c'est qu'il repose sur ces arrangements de couloirs qui ne tenaient compte eux-mêmes que des appétits expansionnistes et des convenances personnelles des négociateurs.

Il est intéressant, même maintenant, surtout maintenant, de revoir les documents que les délégations ont déposés tour à tour devant la Conférence, pour justifier leurs desiderata. La volonté des peuples n'est évoquée que pour mémoire, sans conviction, comme un hommage à une morale qu'on répudie dans son for intérieur. Jamais ne furent présentés autant d'arguments viciés par la base — si l'on admettait les doctrines wilsoniennes, — autant de motifs qui relevaient de la diplomatie du passé et que des novateurs ou prétendus tels ne pouvaient agréer. On annonce qu'on remaniera la carte en considération du choix spontané des hommes. Mais cette considération n'intervient que dans la moindre mesure, et seulement lorsqu'elle s'accorde avec les autres allégations qu'on propose, et qu'elle en vient renforcer la valeur. Ce qui compte surtout, c'est ce que j'appellerai les raisons d'Etat, que des contemporains de Machiavel, de Richelieu ou de Frédéric II, que des légistes des Bourbons ou les fameux « pédants » du roi de Prusse, eussent

§4 LE BpLLEVËBSÊil^ISt 3|0|S'DUL

eî^ploitées avec tout autant de virtuosité que les plénipotentiaires de Paris.

Pour créer cet édifice nouveau, parfait, oyi chacun sera assuré de vivre en pai:ç, on recourt aux évocations historiques, au rappel des époques jes plus lointaines, à la résurrection solennelle de toutes les violences commises à traverç les âges, La démocratie tchèque, qui se vante de son modernisjne politique, déterre les vestiges de la couronne de Bohême. La Pologne, martyre et vassale depuis un siècle et demi ou à peu près, se souvient qu'elle a jadis courbé sous son glaive des peuples qui se refusaient à obéir, et de sa brutalité ancienne se fait un droit rajeuni. La Serbie nous ramène au temps de la grande Serbie, comme si ses conquêtes efîaeées par d'autres conquêtes — r en sens inverse -t~ jui constituaient un titre sur les groupements qui tour à tour avaient été asservis par elle et l'avaient asservie. D'un bout à l'autre de l'Europe orientale se sont levés, devant les Cinq ou les Quatre ou les Dix, les spectres des monarchies militaires, qui n'avaient fait qu'apparaître et disparaître sur ce sol éternellement ensanglanté. Et sans doute tous les raisonnements historiques n'ont pas été admis, mais cependant certains d'entre eux furent accueillis et lonr tï-iempho nllait 1nnrf1p/m«^nt peser Pur l'Eu-

repe nouvelle. Qui eût cru que le forfait accompli par un monarque, il y a quelques centaines d'années, servirait de base à une délimitation et fournirait des armes à une république qui se flattait d'avoir aboli le gouvernement héréditaire ?

Les considérations stratégiques jouèrent à côté des historiques. Ne fallait-il pas se prémunir de solides frontières pour l'éventualité d'une guerre nouvelle et que chacun prévoyait déjà ? Les limites des races ne se pouvaient aisément déterminer et puis l'on s'en souciait peu. En alléguant la nécessité de se retrancher derrière un fleuve, derrière une chaîne de montagnes, on avait chances d'élargir quelque peu le domaine qu'on occupait. L'Italie, qui revendiquait Trieste et Trente au nom des solidarités ethniques, se fit attribuer la descente du Brenner, depuis le col proprement dit jusqu'à Franzensfeste, parce que ce district lui semblait nécessaire à sa protection. De même, elle se refusait à laisser la côte dalmate aux Yougor Slaves, parce que ce littoral découpé à l'infmi pouvait servir de repaire aux sous -marins et dominait le sien. — La Serbie exigeait unç bande de la Bulgarie occidentale pour mettre à l'abri certaines de ses villes et de ses lignes de communir cation. La Grèce jugeait opportun que la Thrace lui revînt, la sécurité de Saloniquc étant mal

assurée autrement. La Roumanie demandait la totalité du Banat en faisant valoir que la partie orientale de cette contrée serait toujours en danger, si le gouvernement de Belgrade en occupait la partie occidentale, — et le gouvernement de Belgrade lui-même disait que sa résidence serait à la disposition d'un assaillant roumain, si le cabinet de Bucarest obtenait satisfaction. Les dominions britanniques et le Japon s'efforcèrent de fonder leurs visées, dans les colonies allemandes d'Afrique et d'Australasie, sur cette observation qu'ils ne pouvaient abandonner au Reich germanique des bases d'opérations éventuelles. Ce sont là quelques exemples.

Après les considérations militaires, les économiques. Celles-ci ont tenu une place énorme dans les délibérations de la Conférence. Chacun des États, qui y soutenait son programme expansionniste, découvrait en elles un puissant arsenal. On ne fait plus la guerre pour conquérir exclusivement des kilomètres carrés, mais pour se doter de richesses actuelles ou futures, pour s'arroger une primauté dans l'une des industries maîtresses. Les gouvernements, les oligarchies dirigeantes sont en quête de charbon, de pétrole, de matières premières de toute espèce ; les ports et les hgnes de navigation fluviale ou les voies ferrées sont

des objets de convoitises pressantes, exaspérées. Nos métallurgistes avaient jeté leur dévolu sur le bassin de la Sarre et même sur celui de la Ruhr,

— comme en 1916-1917, les métallurgistes allemands s'appropriaient déjà sur le papier le bassin de Briey. La Pologne et la Tchéco-SIovaquie se sont disputé âprement, au point d'en venir aux mains, malgré l'identité d'origine et peut-être la solidarité des intérêts généraux, les gisements charbonniers de Teschen. Le gouvernement de Varsovie, pour légitimer ses vues sur Dantzig, indiquait que ce débouché lui était indispensable. L'Italie voulait Fiumc, moins pour l'utiHser que pour la tuer au profit de Trieste, et détourner sur ce dernier entrepôt tout le trafic de la Croatie et de la Slovénie. Si le Japon a si vigoureusement maintenu ses soi-disant droits sur le Chantoung, c'est que cette province est une des plus peuplées et des mieux placées de la Chine et qu'elle lui offre un admirable marché pour les produits de sa surabondante industrie.

Lorsque les chancelleries grandes et petites mettaient en œuvre de tels arguments — et j'ai puisé au hasard dans la série des cas particuliers,

— les 14 thèses wilsoniennes étaient bien négligées. Le droit des peuples passait à l'arrière -plan. Personne n'osait plus l'invoquer, parce que personne

58 LE BOULEVEESEMENT MONDIAL

n'avait conservé la liberté d'y recqurir, sans mériter le grief d'hypocrisie. Et ainsi tous les litiges se résolurent à l'écart des principes, selon des conventions qui ne reposaient sur aucune doctrine avouable, et les consultations populaires n'intervinrent que dans des circonstances telles, qu'aucune autre procédure ne paraissait plus admissible. Elles ne furent que des pis-aller.

Les impérialismes se sont donné libre cours. Pour juger l'oeuvre de la Conférence de; Paris, pour entrevoir les tares qu'elle comporte^j les périls qu'elle recèle, il suffit d'énumérer les litiges graves qu'elle a engendrés pour aujourd'hui et pour deniain : à qui appartiendra la Sarre, après quinze ans de régime transitoire ? Comment s'établiront les relations entre la Tçhéco- Slovaquie et les popu? Jations allemandes qui vivent dans ses frontières, r— entre les districts germaniques du Tyrol et le gouvernement italien, entre les Roumains et les Serbes dans le Banat, entre les Bulgares et les Grecs en Thrace, entre les Allemands et les Polonais sur toute la lisière occidentale de la Pologne ? Mais ce ne sont là que de petits différends à côté d'autres qui surgissent à l'horizon. La Conférence n'q respecté la libre décision des groupements humains, ni en Europe, ni en Asie où l'Anglcr iowp a pu. cniro In ronclusion r\o rnrmistino rt

Li; MENSONGE DE LA PAIX 59

Ja ratification de la paix^ instaurer son protectorat sur la Perse, -r- ni en Afrique où l'Egypte a été oiïiciellenient placée sous la tutelle directe du cabinet de Londres, qui apparaît comme le grand bénéficiaire de cette guerre. La Conférence ne s'est pas souciée un seul instant du relèvement des populations coloniales rançonnées, marty? risées par les administrations publiques et privées venues des métropoles. Elle n'a pas eu un geste d'humanité pour de^ millions et des millions de npir?^ qui sont tenus en vassalité et qui attendaient peut-être, au lendemain d'une pareille perturbation, un peu plus de liberté et de bienêtre.

La faute suprême de la ConféreneCj faute qui résulte pour la plus grande part de son mépris des idées, est d'avoir introduit le morcellement comme un principe d'ordre, alors qu'à notre épo? que il est surtout, sinon exclusivement, un principe de désorganisation. Il était bon de détruire les empires militaires qui avaient tyrannisé des nations, mais si l'on balkanisait la moitié du Continent, si l'on créait une poussière d'États, dont aucun no pourrait vivre par soirméme, qui tous, pour des motifs quelconques, cherchç-: raient à s'étendre aux dépens du voisin et entretiendraient par suito un chaos iïîextpîeabîo, en

rétrogradait plutôt qu'on ne progressait. Cet émiettement d'une partie de notre Continent, cette juxtaposition de royaumes et de républiques mal délimitées, qui se plaignaient de leurs sorts respectifs et se prétendaient spoliés, qui avaient à leurs lisières des sortes de zones mitoyennes où les races s'enchevêtraient, des Macédoines multiples et frémissantes, — préparaient le plus sombre avenir. Pas une minute, la conférence n'a songé que la généralisation du système fédératif, qu'il s'agît de la région danubienne ou de la région balkanique, pourrait contribuer à pacifier l'Europe.

Les masses populaires se rendent compte que la menace de guerre continue à tourner autour d'elles ; comment n'en feraient -elles pas grief à ceux qui ont légèrement assumé la responsabilité de refaire la carte, et qui ont abordé cette tâche avec le minimum de préparation et le maximum de scepticisme ?

Le commun du public, l'homme de la rue comme disent les Anglais, le citoyen qui n'a qu'une vague notion des rapports internationaux, s'aperçoit qu'au lendemain de la catastrophe, les périls de catastrophe sont devenus plus nombreux, et qu'au lieu d'essayer de les abolir ou de les conjurer, les chefs de gouvernements les ont accumulés comme à plaisir.

LE MENSONGE DE LA PAIX vl

Une guerre franco -allemande reste possible : ce n'est point seulement parce que le militarisme allemand se survit à lui-même, grâce à des complaisances que les conceptions sociales des classes dirigeantes expliquent; c'est aussi parce qu'on a comme à dessein ménagé des points de friction. 11 fallait réduire l'Allemagne au domaine occupé par la nationalité allemande : il était imprudent et insensé de recommencer même partiellement l'entreprise de Napoléon I^^ après léna, et de surexciter outre-Rhin un sentiment national qui jouera à la fois sur la Sarre et à Dantzig.

L'Autriche pose un redoutable point d'interrogation. On lui a interdit de disposer d'elle-même, sans l'autorisation des puissances, c'est-à-dire qu'elle est déchue du droit de s'agréger à la république germanique et frustrée de la liberté d'adhérer à une fédération danubienne. Mais que valent de telles interdictions ? Elles jouent un an, deux ans, cinq ans, puis un beau jour tout un peuple se dresse contre elles. L'exemple de la Roumélie orientale est là, — qui n'est pas si ancien. Le monde entrera-t-il en guerre pour que les Germains d'Autriche ne pactisent pas avec les Germains d'Allemagne ? Et a-t-on adopté la bonne formule pour écarter une solution qui prévaudra peut-être, d'ailleurs, en dépit de tous les vetos ?

02 LE ÔOCLÈVEnsÈMËNV MO.SJÔÎAL

Là lutté de F Adriatique nous serà-t-èîîe épargnée ? Qui oserait raiïirmer ? Les attitudes que les cabinets de Rome et de Belgrade ont gardées, Tiin vis-à-vis de Tautre, au cours de la conférence comme âU cours de la dernière guerre, attestent qUë la réconciliation loyale et totale sctâ difficile. L*Italie regarde l'État serbo-crôato-BloVène comme un ennemi, parce qu'il revendique la côte Daîniatc et lui dispute le long canal marin qui remôiitc d*Otrahtè vers Trîeste et Venise. L'Ëtat sèrbo^crôatô-^slovène dénonce la jalousie, Thostilité, les mauvais desseins de l'Italie, parce qu'elle veut lui retirer les débouchés maritiiiiés et lui imposer la servitude économique que l'Autriche fit pé§er jadis sur la Serbie proprement dite. Ce qiii prouvé que, de part et d'autre, oïl appréhendé le heurt, c'est que l'on s'y prépare; Le cabinet de Rome a négocié en sous -main avec la Bulgarie, là Grèce, la Roumanie pour Isoler Belgrade, et Belgrade ft'a rien négligé poUi^ se concilier l'aide américaine qui aujourd'hui à quelque valeur politique, économique et même militaire.

Il y a le chaOs oriental d'où peuvent sortit' les plus sUrpfcriantês aVéntUrëS; La Pologne, h peine restaurée, marque dcë appétits dcVôrahts qui rivalisent avec ceuX dé l^âncieri pangèrmauismé, auqiici lé pànnolônismc rèss(*îftblè par bîcft dôs

LE MENSONGE Dt LA PAIX 63

côtés. Quels seront les rapports du cabinet de Varsovie avec la Lithuahie ou les autres pays Bàltiqiies, et avec l'Ukraine ? Quelles coalitions inattendues se noueraient, si la structure sociale du monde restait immuable, entre rAlleinagnè et tel ou tel de ces Etats ? Quel rôle jôuefâ la Russie proprement dite, dans ce statut européen transformé ?

L'anarchie balkanique se prolongera, car la conférence n'a rien fait pour la supprimer, et bien au contraire, lui a fourni des éléments nouveaux. Les royaumes, qui coexistaient dans là Péninsule, se sont tous agrandis, à l'exception de la Bulgarie. La Serbie, la Roumanie, la Grèce ont doublé leur population, mais aucun n'est satisfait ; les mêmes raisons de discorde subsistent, et d'autres s'y ajoutent.

Causes de guerre éventuelles encore, les convoitises des Dominions britanniques, dont l'impérialisme naissant nous promet de rudes lendemains, — l'antagonisme américânô -japonais, dont la gravité s'est accrue, tandis que l'empire nippon avouait plus hautement ses visées sur la Chine, s'implantait dans les archipels du Pacifique central. — ^ les révoltes possibles de l'Inde qui fermente et de l'Egypte qui n'accepte f>às son nouveau sort.

La Société des Nations, grande et généreuse création en principe, mais qui demeurera chimérique aussi longtemps que le mécanisme capitaliste subsistera, ne refrénera pas les guerres : elle n'en aura ni la force matérielle, ni la force morale, et l'on n'a rien négligé au surplus pour la débiliter. Toute crise belliqueuse s'universalisera instantanément, pour des motifs que j'ai déjà exposés, et aussi parce que les litiges territoriaux ou autres s'enchevêtrent à l'infini. Jadis les grands Etats pouvaient encore, le cas échéant, peser sur les petits, pour les ramener au respect de la paix. Les États moyens, qui viennent de naître n'accepteront pas les mêmes sujétions, et les petits trouveront, dans des rapprochements de fortune, des moyens de résister que leur nombre même leur assurera.

Les raisons de guerre se sont multipliées ou se multiplieront encore, car aucun État ou vainqueur ou vaincu ne se dira content de son sort. Les armes de la guerre n'auront pas été brisées, puisque malgré toutes les prévisions et toutes les promesses, le mihtarisme a prolongé son existence.

La Conférence de Paris a accomph, au total, l'une des œuvres les plus désastreuses qui soient jamais sorties d'une déhbération diplomatique. Si elle visait à dresser une carte telle, que la paix

durable fût garantie, elle peut se convaincre dès à présent de l'inanité de ses eiïorts ; si elle a tendu à rendre le germanisme inoffensif, elle a été à rencontre de son but ; si elle s'est tracé comme objectif suprême l'abaissement, la suppression du socialisme, elle s'attaquait à l'irréalisable.

La paix durable ne peut naître que de l'abolition des impérialismes, et les impérialismes sont eux-mêmes issus des besoins internes des États capitalistes. On ne saurait supprimer l'effet sans supprimer la cause.

Le germanisme ne serait inoffensif que si le mécanisme social allemand était tout entier transformé. La Conférence a soutenu ostensiblement le gouvernement de "Berlin formé par la première Assemblée nationale, et qui n'osait battre en brèche la puissance des monarchistes et des hobereaux ; elle s'est dressée contre la seconde révolution, qui se proposait de fonder un régime vrai' ment nouveau, mais en même temps, comme je l'ai dit, elle a maintenu outre-Rhin le respect du militarisme en menaçant ou en mutilant l'intégrité du domaine germanique.

Le socialisme, loin de sortir affaibli de la guerre et des tractations diplomatiques qui l'ont sui\àe, a puisé en elles une extraordinaire recrudescence de vigueur. Il ne peut plus disparaître, comme

Paul Louis. — Bouleversement. 5

bCif Lt BQULEVERSBilEivï MONDIAL

doctrine de luUe et con:^me organisatipn de oembat, que dans le plein épanoiiissemont de la soeiélé qu'il élabore : alors il ne sera plus, en cette double qualité, qu'un souvenir, ainsi que la division sociale en classes elleTmcme. Mais il demeurera la charte du monde nouveau qui recevra de lui la vie, et qui consacrera les grandes idées de production solidaire et de distribution harmonique.

La guerre a été l'une des raisons de la perturbation mondiale ; les décisions de la Conférence ont ajouté au désordre universel, en dressant pour l'avenir les peuples les uns contre les autres. Les masses ouvrières comprennent clairement que l'herizon resle menaçant, que, si elles n\' mettent ordr«, de nouvelles collisions sanglantes éclater ront, et que le régime, qui a créé cette situation précaire et redoutable, constitue en lui-même un danger mortel pour la civilisation.

En 18i5, le Congrès de Vienne violait la justice et la liberté ; il façonnait des servitudes et piéti" naît les consciences collectives. En 1919, la Gonfé^ renée de Paris suivait son exemple, mais elle avait proclamé des droits, promis la justice et la liberté, garanti le respect des consciences collectives, annoncé la fm des servitudes. Des millions et dei* millions d'hommes ont perçu le contraste qui se révèje enlre les paroles des chefs d'Etat et

leurs actes. Par leur langage, les chefs d'Etat ont eux-mêmes aimé la révolution ; par leurs actes, ils ont aggravé le discrédit du système politique dont ils étaient les représentants, les gardiens et les bénéficiaires.

La période de la guerre - si l'on y Inclut la phase iBême des négoeiations, qui ont abouti, à l'armistice - a été marquée par une série d effondrements politiques, qui en commandaient nécessairement d'autres. C'est dans tous les domaines que les peuples et les États sont solidaires, et le splendide isolement n'est plus qu'un vam mot. Bien avant que le cataclysme n'éclatât, les institutions en vigueur étaient partout discutées. Ni les autocraties, ni les monarchies à base aristocratique, ni les républiques bourgeoises n'avaient l'absolue certitude de prolonger leur existence. Les courants, qui minaient la société, ne pouvaient laisser intactes les organisations politiques qui se juxtaposaient et qui correspondaient à des phases diverses de l'histoire. Il semblait que la repu-

blique, telle qu'elle s'était érigée en France, en Amérique, en Suisse, dût être la dernière forme du mécanisme capitaliste, mais il n'était pas indispensable qu'elle servît d'étape entre les survivances de la période pré -capitaliste et la phase socialiste. On concevait fort bien qu'un peuple bondît de la monarchie absolutiste ou semi -absolutiste dans la démocratie sociale la plus strictement entendue. La thèse de beaucoup de personnes était que si le parti socialiste allemand tentait une révolution, il l'accomplirait à la fois contre l'empire et contre l'oligarchie industrielle et financière qui s'abritait à l'ombre des Ilohenzollern. Rien ne paraissait stable en Europe ; tout était vermoulu et des craquements se faisaient entendre de l'embouchure du Tage aux monts Oural. La chute de la monarchie portugaise avait été un avertissement, comme le renversement môme d'Abdul LIamid.

La première révolution russe, au début du siècle, avait surpris quantité d'esprits, qui eussent dû pourtant être avertis. On s'était bercé, dans bien des milieux, de l'idée que le tsarisme était intangible, et qu'aucune attaque interne ne mordrait sur lui. Sa prétendue solidité flattait tout ce qui subsistait d'esprit monarchique dans les classes possédantes de l'Europe occidentale, et elles se

dupaient Volôïuicrà en affirmant la pêrehnilô tîc soh prestige auprès des moujiks. L'idée qU6 ce régime si fort eii façade, qlii s'appuyait SUf uïie arméd ftdèlè jusqu'à îâ dévotion et Sur Urtè bllfêâU' cfâtic soîgheilsemônt triéèj pourrait uh jour i^eculer devant rémèUtCj était jUgcé puérile ti déraison* nabîc. Quand Nicolas II dut coneédei' la côUsti* tutiôn d'ôôtobre et i'ènôftecr verbalement à ses pl'Gl'ogativës qUâsi divines, il y eut Un frisfeôn, ïioii pâ^ seulement chez les dirigeants de lû Russie, cbez les tchinôVniks, les propriétaires d'usinôs, les mftrdiaiids, lïiâis aUssi ché^ tous les privi^* lêgiés du côntiîicnt, qui t^ôiisidéfaienfe l'aUto* Gfatic comme la gardienne même de lêUfs propréé positions. L'âliiaUCè franco -rUësê était Uii rédÔUfort pour eUîi, mémo §'il§ n'étaient ni Français, ni Russes, parce que les Rômanôw ne pouvaient tendra la main è uUé république qui £\urait n&urri des velléités subversives.

M&is la première révolution de Pcterëbourg dura peu dé têmpsj et bien vite Icà âUcienneg insti* tutionâ reprirent leur ascendant. Le^ assemblées élues furent dissoutes coup sur coup. Leurë attri* butions furent mutilées; Lèâ partis révolution* naires, soumis à des perséeutious Continues, feo disloquèrent. Stôlypinôj par sa politique de VÎO* lénce*^ et d'pjcéeuHnnS; reéitâura le pOUVôlr ^tif

ses i^afecs Iraditienneliès, et une fi^uvellg ère d'absôlutisfilé commença, qui devait dureî' quelques années, fet dû l'on contesta, Belon une formule fameuse, que le système parleinentaire feut été établi. C'cat par la suite que se révéla le lien logique qui existait entre la première et la seconde révolution. Ni Stolyj^ine, ni Kokotsef n'avaient réussij dans la réalité, à remonter un courant qui était d'ailleurs irrésistible. Bien avant l'envoi de l'ultimatum austro -hongrois à la Serbie, l'Europe était en gestatioii de crises politiques — et c'est ce qu'il me suffit d'indiquer d'un trait» Si le tsarisme nd s'aecoihmodait pas du régime parlementaire qui lui apparaissait Comme une anticipation odieuse et une entreprise d'usurpation, ce rêgiitié était tenu déjà pour périmé par nombre de penseuH et d'écrivains dans l'Europe occidentale. Les problèmes, qui ont été soulevés â efet égard par lès maximâlistes russes, par les eommunistes hongrois^ par les spartaciens allemands, n'étaient pas essentiellement nouveau^* Le syndicalisme révolutionnaire — ■■ et avec lui le sôtîialisme révolutionnaire — les avaient déjà posés dans toute leur ample uri

Les peuples, durant cette crise de guerre où 56 jouaient-, avec tant d'ëxistenëes individuelles, la vie collective dr^ l'humanité, n'ofit cessé, meitio

SOUS les pires dictatures, de songer aux institutions qui les gouvernaient et aux possibilités de changement qui s'offraient à eux. De telles dictatures ne fondent rien de stable : elles peuvent interdire momentanément les actes ; elles ne tuent pas la pensée, et peut-être même les masses pensaientelles d'autant plus, que la loi martiale rendait les mouvements matériels plus difficiles et plus dangereux. L'immobilité d'une nation, sa passivité apparente, peuvent receler de singuliers périls pour ceux qui se flattent d'y exercer le comman* dément.

Les regards des hommes allaient d'abord aux superstructures, c'est-à-dire au mécanisme politique lui-même qui est plus apparent que lès infrastructures, le mécanisme économico -social. Il est plus aisé d'analyser le fonctionnement d'une constitution que de discerner la nature exacte des rapports entre les classes. Par une aberration fort explicable, une foule de personnes s'intéressent plus à l'effet qu'à la cause. Elles s'en prennent à l'exécutif ou au législatif, sans percevoir que l'un et l'autre ne sont que les expressions extérieures, en quelque sorte, d'une organisation intérieure ou souterraine. C'est ainsi qu'en France, les royalistes dénonçaient la république, et que dans les trois empires de l'Europe orientale et

centrale — je ne compte pas la Turquie parmi eux — les partis démocratiques condamnaient l'autocratie, mais l'expérience nous a montré que l'autocratie, comme la république, s'accommodait de la croissance ou de la permanence du système capitaliste, et il fallait un gros effort de réflexion au public pour comprendre certaines distinctions, qui sont familières de longue date à une minorité.

Par ailleurs, l'histoire nous enseigne que les institutions politiques évoluent bien plus vite et plus facilement que les institutions sociales. Celles-là n'ont, en réalité, qu'une médiocre vie propre ; elles ne plongent pas aussi profondément dans le sol ; une même structure sociale peut engendrer, porter, comme une floraison changeante, des institutions politiques très largement diversifiées.

La vraie révolution est la révolution sociale : c'est la seule qui, une fois accomplie, n'ait pas à craindre les retours du passé, car le jour où elle a triomphé, des masses énormes sont intéressées à son maintien, et son achèvement, la conversion par elle de doctrines en faits, rendent, pour ainsi dire, chimériques toutes entreprises de régression. La monarchie a eu beau être restaurée chez nous en 1815 : le paysan, qui avait conquis la terre,

t't chassé la féodalilô, n'a plue été replacé sou?? le j6Ug dii seigiieur foncier.

Les révolutions pôlitliqUès n'àftectent qUê iiiédiôci^êîh^nt là slructurfe sôèiàlc. Là bôUfgeoisiê est restée flu pouvoir êh FrAhce sous la tnoriàrehie dé Juillet, 60U3 là séGonde RêpUMique^ feolis le second Emjiire, éôiis là troisième RépuJ3liqué} et la tôhditioîi du prolétariat n'a varié éh près d'un siècle, que dans une infime proportioti, puisque îè salariât i^éstait soft l{)t et qU'il n'av&it ni linê iDàfticipàtiôn a la propriété, ni un§ êèftitùdë de Subsistance j ni une garantie contre le chêïriàge; Mais lés révolutions sôciàlêè déte^iîlineni ftâtlirclleiriént là chute des siipéi-Btructurés Jàolitiqlies, i3UisqU'elles se pfôdtiisént a la base même de l'édiûtGi L'aiîàibhssemènt économiqlîC d'ufie elâësd ou sa suppression fengeiîdreftt aùtdmâtiqUemcnfe vme brusque modification dans le mécafiièliie des pouvoirs (^ônstittitiontiels. Et c'est le ispGctacle qUe ndUs a offert la grande révolution fran* çâise et qUe llôUs à proposé ensuite la grâftdi iPôVolutiôh russe.

Gês considérations s'imposent plus qUë jâftiàis dans la période où nous viVônSj et où rien il^àppftraît solide, où tant dé êhôse^j à là fin dé 1919, ^'étaieat déjà tMiisforméés; Je iie veUlî pâê âssigfléf aux boUÎêvefsêmcms palillrjUes pîiis d*irR-

Lès feFrô;NôftËMÉ?îig rofejriyt»-ss 7.j

pdftance qu'ils il'Cn Côraporttût, car au fègard dô riiiëtoii'è géiiéràle^ ils ne ëôht parfois que ck itiifices inciflctilSj et la substitution de là hionafa êhiô parlementaire à l'autôcràtio, cit de la fépu* bliqûô bourgeoise à la irionarchie parlementaire, iî'ëi feôUveftt in soi qu'une gignification restreinte dans le temps et dafis rêspaêe, alors qu'une re* fonte des formés d'appropriation détermine des conséquences illimitées. Mais les effondrements politiques méritent d'être retenus comme dés indices précurseurs d'autres écroulements et quand ill se précipitent de paVs à pays et gagnent une Vàstô étendue d'un Continent^ ils doivent être jUgéâ èomme des préludes d'une subversion uni-» Verselk \ -^ et c'est à ce titre que la chute des trois monarchies des Romaftôw, des Habsbourg et des HôhenzoUérn, même s'il n'y avait pas lieu de la rapprocher de raiïaibhssèmgnt des ianciennes classes dirigeantes en Russie, en Autriche, eft Hongricj en Allemagne, requiert toute nôtre attention. Au surplus; quel est l'esprit tant soit peu aVertij dâfls les pâyg directement intéressés -^ 6u au dehors, ^^ parmi lés propriétaires dé biéfig» fonds et les grands Usiniers qui appréhendaient un affaissement de leur? prérogatives sociales, ou parmi les prolétaires qiû entrevoyaient un sdrt mpillcUr, '-^ qiii n'ait pcréu tout de suite et romme

/b LE BOULEVERSEMENT MONDIAL

d'instinct les effets des événements qui éclataient ? Plus le pouvoir politique qui tombe semblait fort et capable de défier les assauts, et plus sa défaite retentit à travers le monde. La grande terreur des oligarchies a commencé du jour où Xicolas II a été contraint d'abdiquer, et où le tsarisme, comme un grand cadavre, a frappé le sol.

La crise des régimes politiques s'est marquée d'abord dans les États vaincus. Le phénomène n'a rien d'étonnant. C'est une vérité courante maintenant, que la guerre avait engendré partout les mêmes souffrances, la même détresse financière, la même antipathie des peuples pour les statuts établis, la même volonté d'un avenir meilleur. Mais les gouvernements, qui avaient subi le défaite finale, étaient d'autant plus désarmés pour se défendre au dedans, qu'ils étaient d'essence militaire, et que, succombant sur les champs de bataille, ils perdaient à la fois tout ressort et tout prestige. De longue date, ils étaient condamnés par d'importantes minorités, et ne se soutenaient que par la complaisance passive des masses terrorisées. Du moment où l'instrument même de leur pouvoir, le militarisme, était brisé, ils n'avaient plus de raisons de subsister. Le sort de l'empire russe, de l'empire austro -hongrois, de l'empire allemand fut donc celui des deux empires français

en 1814-1815 et en 1870, et la monarchie bulgare aurait eu, dès la Cm de 1918, les mêmes destinées, si les troupes alliées n'avaient occupé Sofia : chacun sait que ces troupes ont partout défendu, selon un plan calculé des chancelleries, le principe dynastique, et le retour de Tarchiduc Joseph à Budapest, dans l'été de 1919, ne fut pas purement fortuit.

Les maisons de Romanow, de Hohenzollern, de Habsbourg servaient de contreforts à tout un ordre politique et social. Quelles que fussent les différences secondaires, les régimes qu'elles avaient institués et maintenus étaient identiques dans leurs principes. Elles combattaient à la fois la démocratie sociale, parce qu'elle eût été incompatible avec la prolongation de leur souveraineté, la démocratie politique, parce qu'elle menait à la démocratie sociale par des voies plus ou moins sinueuses, et enfin le droit des peuples dont la consécration eût disloqué leurs domaines.

Ces trois maisons s'étaient installées au pouvoir suprême à des dates diverses et avaient connu des vicissitudes variées. Celle des Romanow comptait moins de siècles de commandement que les deux autres, mais elle avait subi moins d'infortunes militaires graves que les Hohenzollern et les Habsbourg. Napoléon était entré dans Moscou, mais il n'avait pas atteint Pétersbourg. Il avait

78 I,E BQLLi^N titàEMEM .MOî^ei^t,

résielé eu Vfîinqueiir dans Berlin et d^m \"mim% mutilé la Ppusse et depeot? rAutriclie. Jusqu'fift 1905, Is tsarisme s'étmt eru invulnérable. La révolution de 1848 avait failli emporter Je r^i do Prusse et Temperevir d'Autriche. En dépit de teut, les trois dynasties, dans leui- orgueil tenaoe et morbide, s'imaginaient que de longs jouvs encore leur étaient réservés, et que les menaees Ë^eeumuléea sur elles resteraient illusoires. Le tsa? ignorait non seulement les Doumas, mais eneor^ les foules énormes des paysans que rindustrie arrachait de plus en plus à la terre, et qui venaient prendre eonsoiene<3 à l'usine des antagonismes fondamentaux. Un Stolypino, après un do Plehve, lui avait suggéré sans peine la eonvictiou q\\e Ja potence, la fusillade, la déportation en Sibérie maîtrisaient tout. Livré aux prestidigitateurs, ôU3è thaumaturges, ^ux moines dépravés, dominé par une femme qui avait perdu la possession d'elle^ mc^me, Nicolas II se préoccupait de sa responsabilité devant la puissance divine, mais se soueiail fort peu de Topinion et des colères des hommea. C'était l'esprit le plus pauvre, le plus Iruatô que l'on pût imaginer, un do ces individus» sans valeuf intellectuelle ni morale qui discréditent le régime qu^ils personnifient.

Guillaume II; arrogant et pusillanime, cerveau

agité, plein d'içlip^ confuses et çûntr^4iwtoii-§§î qui s' efforçai! de c^nciliev aveg uiie nption ^pproxir niftlive du inonde moderne sa conception çpmantique de h piiissa^ee rpyale, ne pouvait brillep quo dans le succès. Çpmme r^içglasi 11^ il avait le niépris des peiiples, la UainQ dp la liberté çl'^U' ti'ui, le souci exclusif de garder intacte rautovité qi;e ses ancêtres lui avaient transmisç. Ainsi qu^pp l'a dit, il jouait toujours un râle, rrt^is il menait de front une multitude d'entreprises, déployait une fébrile activité dans tpus les dpmain§Sj et §'iîigéniait à tout diriger : le Rpma^û^Y préférait rinertie, s'intéressait de loin en loin aux affaires publiques et; se brisait à des volt^ntés plus fprtes que la sieni^e. Ils furent également surprix pC^F l' événement qui les chassa du trône, car leur vanité puérile n'avait pu CQirçevpir niénie l'hypO" tjièse du désastre.

Charles l^? n'était qu'un jcun^ homme. ^^ Héritier, sans avoir attendu l'héritage, d'un souverain qui avait accompli l'un des plus longs pcgne§ de l'histoire, pt qui avait gouverné pay Ja brutalité et par 1^ corruption, il laisse l'impression i'nxi souverain sans consistance ni initiative, H sen^ble qu'il ait prévu la catastrophe, mais qu'il n'ait rien fait pour la prévenir, et qu'il ^e soit entouré presque jusqu'à la d^rftièro h^u.ro clef conseillers

80 I.E BOULEVEPxSEMENT MONDIAL

les moins capables de la conjurer. Du reste, François-Joseph, avec ses nobles sans conscience, ses jésuites fanatiques et ambitieux, ses bureaucrates qui torturaient les nationalités, ses légistes qui forgeaient des complots, ses banquiers qui mettaient l'Etat en coupe réglée, avait aussi sûrement préparé la ruine de la monarchie, que Louis XVI, avec son entourage de politiques tarés et de fmanciers concussionnaires, avait hâté l'effondrement des Bourbons.

Les Romanow, les Hohcnzollern, les Habsbourg avaient été tantôt alliés et tantôt ennemis à travers l'histoire. Ils se disputaient des domaines mitoyens. La Pologne fut longtemps entre eux un brandon de discorde ; plus tard, ce fut dans les Balkans que s'exerça l'antagonisme de la monarchie slave et des monarchies germaniques. Mais quelles que fussent les oppositions passagères, la solidarité des régimes leur suggérait des rapprochements imprévus. Chacune des dynasties s'adossait aux deux autres ; et puis leur commune résistance à tout réveil de la nationalité polonaise leur avait, depuis un siècle au moins, créé des liens tenaces. Dans l'étape qui avait précédé immédiatement la guerre, des négociations étranges s'étaient parfois nouées entre Pétersbourg d'une part, Vienne et Berlin de l'autre, au mépris de»

alliances contractées par ailleurs. Même après 1878, Bismarck professait cette maxime — comme un dogme fondamental, — que toute rupture entre les Romanow et les Ilohenzollern serait nécessairement désastreuse pour ces derniers. Guillaume Jer avait souscrit sans réserve à cette idée. Guillaume II, lui-même, que ses projets orientaux entraînaient à heurter de front la politique russe, s'efforçait de garder l'affection de Nicolas II. Lorsque la première révolution éclata à Pétersbourg, il offrit son concours militaire au tsar ; plus tard, il s'avisa de lui donner des conseils, comme pour l'aider à vaincre un péril politique et social qui menaçait également toutes les couronnes. II essaya môme de se servir de lui pour mettre en œuvre ses grandes combinaisons européennes. — De leur côté, les ministres du souverain russe, qui se souciaient assez peu des conventions conclues avec la république française, ne négligèrent aucune occasion de se concilier les sympathies de Vienne et de Berlin, fût-ce au prix de l'abandon de la loyauté la plus élémentaire. Isvolski n'a jamais pu répondre victorieusement aux attaques que la diplomatie austro -hongroise dirigea contre lui, lors de l'annexion de la Bosnie, — et il apparaît qu'il avait en fait accepté cette violation du traité de 1878, sur la promesse d'une

Paul Louis. — Bouleversement. 6

82 LE DOlLtiVERSEMCNT MO^'DIAL

ouverture des Détroits à la marine russe. Les couversations de Potsdam, qui avaient trait aux affaires orientales, furent à peine plus édifiantes, et chacun se souvient qu'à un certain moment, Tétat-major de Pétersbourg rappela ses troupes de la frontière polonaise et libéra ainsi ime partie des garnisons allemandes, sans avoir consulté Fétat-major français.

Pendant la guerre elle-même se produisirent bien des épisodes étonnants et sur lesquels la clarté n'a pas été faite. Quel fut le rôle exact de la tsarine, qui ne pouvait oublier son origine hessoise ? Quelles furent les relations secrètes de Nicolas II, des grands-ducs, des grandes -duchesses avec les familles princières allemandes, auxquelles ils étaient apparentés ? Les hommes politiques et les généraux russes, qui trahirent l'Entente — - ils furent plus nombreux qu'on ne Fa dit, — et Sturmer, Protopopoff, Miassoiédof, Soukhomlinof, ont seulement le désavantage d'être plus connus que d'autres — pouvaient s'armer d'illustres exemples.

Les attaches dynastiques — tout l'atteste — avaient survécu à tous les conflits des Etats, aux heurts des nationalités. Il est très douteux que Guillaume II ait voulu détruire le tsarisme, car il était assez perspicace pour comprendre qu'il eût du même coup mutilé sa propre puissance.

LES ElTONnHEMEMS PÔLÎTiOVEs 83

François-Joseph conservait une sorte de vénéralion pour l'empire russe, qui, depuis la répression du soulèvement hongrrois, au début de son règne, lui semblait un instrum.ent providentiel. Quant à Nicolas II, il se serait bien gardé de donner l'assaut suprême à l'une ou à l'autre monarchie, dont la dislocation devait avoir, comme effet logique, le morcellement de la sienne.... Il est arrivé que la catastrophe s'est produite presque simultanément pour toutes les trois.

A bien analyser les faits, cette catastrophe n'a pas emporté seulement trois monarchies ; elle a frappé à mort le principe du pouvoir personnel et l'hérédité, et tout le mécanisme politique auquel ils étaient associés. Le tsarisme était une façade somptueuse derrière laquelle s'abntaient d'autres institutions, et ces institutions se retrouvaient dans les deux empires germaniques avec des modifications à peine perceptibles. Les Romanow s'appuyaient sur une bureaucratie, sur une armée, sur le Saint -Synode, mais la bureaucratie allemande ou autrichienne ou hongroise ne le cédait en rien à celle de Russie et, comme cette dernière, demeurait l'un des piUcrs de l'Etat ; le militarisme de Berlin ou de Vienne s'égalait à celui de Pétrograd ; le clergé luthérien, calviniste ou cathohque en Allemarme, les jésuites en Autriche

disposaient d'une influence qu'on pouvait rapprocher de celle du Saint-Synode et tenaient le même rôle social; les grands seigneurs fonciers en Russie, et les titulaires des charges de cour qui attendaient tout de la faveur des Romanow, défendaient la même cause que les Junkers de Poméranie et de la vieille Prusse, que les féodaux de Bohême ou les Magnats de Hongrie ; la haute banque poussait de toutes parts ses ramifications dans les trois empires. L'écroulement des dynasties déterminait par contre -coup la chute de toute une

armature.

Lorsque la seconde révolution russe éclata dans sa forme la plus modérée, l'Europe vacilla. On ne sait jamais où s'arrête une révolution. Lvof et Milioukof donnaient toute sécurité au monde occidental, je veux dire au monde dirigeant, mais garderaient -ils le pouvoir? On n'ignorait pas comment et pourquoi le tsarisme s'était effondré : le colosse russe était miné par la corruption, et la trahison s'y exerçait de toutes parts. La dictature, qui y régnait, avait soulevé d'autant plus de colères, une volonté de régénération d'autant plus forte, que ce peuple énorme ne pouvait plus se nourrir. Mais les hommes politiques les plus confiants dans la soHdité des régimes en exercice, : et les plus infatués de leur propre autorité, corn-

prirent que le mouvement franchirait les frontières de la Russie.

Il n'est pas exact que l'abdication de Nicolas II, et les événements qui l'ont accompagnée, aient réjoui de prime abord les milieux oiTiciels d'Allemagne et d'Autriche. L'impression fut la même dans les catégories dirigeantes de tout le Continent. Elles se sentirent atteintes, parce que toute fissure, qui se marquait dans le statut d'un pays, risquait de se reproduire presque instantanément dans le statut des autres. Et l'on sait que les états majors d'Allemagne et d'Autriche prirent des précautions pour combattre la contagion de la mutinerie. Plus tard, la deuxième phase de la révolution russe, avec Kerenski et les travaillistes, leur suggéra les plus vives appréhensions. Ils craignirent d'autant plus pour leur propre autorité, pour les monarchies dont ils étaient les boucliers, que les peuples germaniques montraient la lassitude de la guerre et reportaient sur leurs gouvernements la responsabilité de sa prolongation. Los grèves gigantesques, qui se succédèrent à ce moment dans l'Europe centrale, se reliaient de toute évidence aux événements de l'Europe orientale. Ce fut un universel ébranlement.

Il sera intéressant un jour de montrer que si l'intrusion du capitalisme franco -anglo -belge a

86 LE DOtLEVEHb£.M£.M .MO.NDXAL

fait surgir en Russie un prolétariat socialiste, les fautes de l'Entente, en 1917, ont largement contribué à provoquer l'ouverture de la troisième phase de la révolution, celle qui a été caractérisée par le triomphe du maximalisme aux journées de novembre. Je n'ai pas le loisir de conter longuement ici cette histoire, qui est capitale, et qui nous ouvrirait des aperçus saisissants. Je me bornerai à dire que les Alliés en refusant la revision des pactes conclus secrètement, en interdisant la convocation de la Constituante à Theure où elle eût été accueillie par tous, en excluant le partage des terres — parce qu'elle escomptait toujours le retour du tsarisme, — a précipité la chute do Kerenski. Mais ce n'est qu'une parenthèse.

Si l'Allemagne et l'Autriche -Hongrie avaient été victorieuses, elles se seraient attaquées à la lâche qu'a entreprise l'Entente. Elles auraient essayé de renverser le régime soviétique, car leurs gouvernements avaient, contre lui, les mêmes griefs que les gouvernements alUés. L'événement a tourné contre elles, mais leurs classes dirigeantes continuèrent à haïr la révolution russe, parce qu'elles comprenaient que les ilohenzollern et les Habsbourg seraient malaisément restaurés, aussi longtemps que les Romanow n'auraient pas ressaisi leur autorité. Elles ne se sont point méprises sur

LKS EFFONDKEMENIS POUilQLES 87

le rôle que cette révolution russe a joué dans l'ensemble, — clans la décision du conflit mondial. Lorsqu'on envisage cette conflagration, il ne suffit pas de considérer les opérations militaires, — quelques deuils qu'elles aient coûtés, et quelque importance temporaire qu'elles aient revêtue. 11 ne suffit pas de faire état des épisodes, que l'on peut qualifier de fmanciers ou d'économiques. La subversion à peu près sans précédent, qui s'est produite en Russie, se classe au premier rang, et seuls les ignorants ou ceux qui s'abusent volontairement, en peuvent méconnaître la signification. Le soulèvement victorieux du prolétariat russe a changé du tout au tout les conditions de la lutte. Lorsque Ludendorf, dans ses Mémoires., lui attribue une action dominatrice, on peut dire qu'il essaie par là de masquer ses échecs et son infériorité stratégiques : il n'en reste pas moins qu'outre -Rhin comme sur le Danube, la chute du régime tsariste avait brisé l'armature ancienne, La révolution russe a eu les mêmes répercussions que celles de 1789, de 1830, de 1848 chez nous. Soutenir le contraire, serait manifester un insigne parti pris, et d'aiffeurs conduirait à une conclusi-on que les moins instruits pourraient taxer d'erronée. Le comte Czernin, dans des documents confidentiels, et qui ont été publiés durant l'été

1919, attcslait lui-même quelle perturbation intellectuelle et morale l'installation d'une république russe avait engendrée à Vienne et à Pesth. Les peuples n'avaient plus aucune foi en leurs gouvernements. Ils leur refusaient tout crédit ; la discipline sociale s'était perdue. On s'imaginait communément qu'il suffisait de supprimer les trônes pour obtenir une paix rapide et équitable. Au Reichstag et hors du Reichstag germanique, on pouvait suivre le progrès de ces idées. Du printemps 1917 à l'automne 1918, c'est-à-dire jusqu'au moment où l'armistice a été conclu, la fermentation n'a pas cessé un instant dans les deux Empires de l'Europe centrale. La croissance du mouvement syndicaliste, marquée par les brusques suspensions du travail, — l'augmentation des effectifs socialistes et à la fois l'audace grandissante des orateurs et des écrivains, — marquaient combien le vieux système était atteint dans sa vitalité. Sans doute, cette agitation n'a pas influé sur les initiatives gouvernementales elles-mêmes, car si Czernin avait discerné les périls menaçants dans une Autriche qui donnait son dernier effort, les chanceliers allemands ou se refusaient à croire . à la fragilité de l'Empire, ou s'ils l'admettaient en leur conscience, cédaient docilement et humblement aux ordres des états -majors. Mais c'est un

fait éclatant, que la révolution allemande, la révolution autrichienne, la révolution hongroise à leurs débuts, ont adopté les mêmes formations politiques que la révolution russe. Il serait exagéré de soutenir qu'elles sont sorties tout entières de celle-ci, car à la base de tels mouvements, il y a toujours des causes profondes et lointaines, mais elles s'y sont liées logiquement, comme des conséquences immédiates et inévitables.

On pourrait dire : pourquoi la révolution russe a-t-elle surgi la première ? La réponse ne serait point malaisée, encore que je ne prétende pas la développer ici, et le sujet mériterait à lui seul un volume.

La Russie était déjà vaincue, alors que l'Autriche-Hongrie semblait encore debout, et que l'Allemaorne s'enorgueiUissait du territoire couvert par ses troupes. Seules les puissances de l'Entente, pour dissimuler leur déception et prolonger la duperie de leurs peuples, affectaient de croire que les armées russes étaient capables de se reconstituer et de reprendre l'offensive. La disette de l'empire tsarien était autrement grave que celle dont souffraient les deux autres empires. La bureaucratie de Pétrograd, qui fonctionnait déjà péniblement en période normale, était incapable de parer aux exigences d'une époque exceptionnelle. Les masses populaires russes, qui ne sont

DO LE liOCLEVERSEME.M MONDIAL

pas belliqueuses, qui ne comprennent pas la lutte des hommes contre les hommes — et Tolstoï à cet égard a été une admirable expression du sentiment commun, — ne percevaient plus la nécessité de continuer leur effort militaire. Elles sentaient, d'ailleurs, plus ou moins confusément, que leur gouvernement était submergé sous sa tâche et que jamais, avec les médiocres ressources intellectuelles dont il disposait, il ne rétablirait la fortune à son profit. Elles discernaient encore ce que les chancelleries de l'Entente ne voyaient point, ou ne voulaient point voir : la trahison qui s'exerçait de toutes parts, du haut en bas — comme elle s'était déjà exercée dans la guerre d'Extrême- Orient. La plèbe russe — des dizaines et des dizaines de milHons d'hommes — voulait trois choses : la paix, la terre et la liberté. Si l'on admet ce point de vue, la révolution russe devient intelligible dans ses phases successives, qui se déduisent l'une de l'autre. Lvof et Milioukof avaient esquissé une approximation de liberté, mais ajourné la paix et la solution agraire ; Kerenski, en prolongeant la guerre et en démocratisant l'Etat, avait encore, par déférence pour l'Entente, retardé les grandes expropriations. Les commissaires du peuple satisfirent, en principe, à toutes les x^evendications formulées.

LES EFFONDREMENTS POUfigtES 91

Méprisé, frustré du prestige qu'il avait gardé tant de siècles, le gouverneraent tsarien n'aurait pu résister au courant de l'opinion, que s'il s'était appuyé sur une forte armature. Or — l'événement a permis de le constater — le pouvoir le plus absolu d'Europe était aussi celui qui reposait sur les assises les moins solides.

De toutes les révolutions européennes, la révolution russe était celle qui devait offrir le moins de difficultés. Il semble que cette opinion soit paradoxale, et pourtant elle ressort des faits comme une leçon brutale. Le tsarisme n'était qu'une façade; le mécanisme politico -social de l'Empire était le plus rudimentaire de tous, parce qu'il n'y avait pas là une bourgeoisie fortement constituée, — une grande bourgeoisie très riche et maîtresse de tous les rouages, — une bourgeoisie moyenne cultivée, dispersée dans les professions libérales, les administrations et les établissements commerciaux ou financiers, — une petite bourgeoisie sou« cieuse de mieux-étre, mais dévouée au pouvoir. L'industrialisme russe restait à la vérité naissant, si on le comparait à l'industrialisme anglais, allemand ou même français ; le commerce intérieur ou extérieur, l'activité financière demeuraient fort en arrière de lu circulation d'argent ou des échanges que l'on pouvait constaler dans l'Europe occiden-

taie et centrale. Aucune classe intermédiaire n'apparaissait entre l'aristocratie de cour qui vivait des abus du régime et qui détenait d'immenses propriétés, et la masse paysanne. Le jour où cette masse paysanne entrerait en branle, le régime serait condamné, — car ses moyens de défense étaient à peu près nuls. Le rôle du prolétariat des usines et des mines — relativement médiocre en effectif — a consisté à donner l'impulsion à ces millions et à ces millions de ruraux, qui souffraient de leur sort, de leur misère, de leur servitude, de leur ignorance, et qui n'ont pris conscience d'eux-mêmes qu'au spectacle du soulèvement des villes. La révolution russe a été avant tout rurale, et fort peu de personnes en Occident ont admis ce point de vue, et c'est l'un des motifs essentiels pour lesquels elles n'ont rien compris aux phases successives de cet immense événement. Mais le sens profond de la révolution française n'avait pas été mieux perçu en 1789, en 1792, en 1793, des contemporains qui voyaient toujours Paris et ne regardaient point les campagnes.

Face à face avec ce prolétariat rural, dont la guerre avait aggravé la détresse, et qui avait perdu sa foi aveugle dans l'autorité centrale, — face à face avec le prolétariat industriel qui était organisé dans les villes, le tsarisme ne pouvait tenir. Le

Saint -Synode s'était discrédité. L'armée s'était, depuis 1914, renouvelée comme tant d'autres, et, formée de paysans qui n'ignoraient point les souffrances de ceux qui demeuraient aux champs, elle abandonnait la cause du régime. La bureaucratie s'affola devant la menace des soldats, devant l'insurrection des marins, et la dernière barrière s'affaissa. Le tsarisme céda sans combat, parce qu'il ne pouvait plus combattre.

Mais un élément, qui n'était point méprisable, entra en ligne dès le premier jour, un élément qui avait déjà tenu son rôle douze ans plus tôt, dans la crise révolutionnaire qui avait suivi les défaites d'Extrême-Orient. Les allogènes, qui enveloppaient l'Empire à l'ouest^ au sud -ouest, au sud-est, s'insurgèrent contre lui. Ils n'avaient été maintenus dans l'obéissance que par la contrainte ; l'instrument de la force fléchissant, ils reprenaient, ils revendiquaient leurs libertés. Or, ils représentaient des dizaines de millions d'hommes et leur culture intellectuelle était plus élevée, leurs aspirations sociales étaient, à ce moment, plus avancées, si l'on peut dire, que celles des Grands-Russes. Leur effort, qui s'exerçait à la périphérie, se concerta avec celui des paysans et des ouvriers, qui se cantonnait au dedans. Le tsarisme tomba comme un fruit desséché. Il ap-

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parut, contiairemcnf à la conviction irraisonnée des hommes d'Etat occidentaux, qu'il était vide de puissance et même d'existence.

Les révolutions d'Allemagne et d'Autriche ne pouvaient présenter absolument les mêmes caractères que celles de Russie. Dans l'Empire germanique, le mécanisme social était bien plus compliqué que dans l'Empire moscovite, parce que les ruraux n'y comptaient même plus pour un quart de l'ensemble de la population. — Avec l'expansion du capitalisme s'était constituée une bourgeoisie puissante, sectionnée en tranches superposées, dont chacune avait ses points de vue et ses aspirations, mais qui, au total, pouvait opposer une résistance vigoureuse. Quelque nombreux et concentré que fût le prolétariat dans certaines régions, en Saxe, en Westphalie, en Silésie, il avait à compter non seulement avec la vieille .aristocratie féodale et foncière, mais encore avec une grande industrie fortement organisée, et avec des corporations commerciales urbaines, qui défendaient avec ténacité le statut existant. Pour déterminer la chute des Hohenzollern, qui s'appuyaient sur une hiérarchie sociale encore solide, il fallut la double action de la défaite mihtaire et de la révolution russe. Mais tout a prouvé que la révolution russe, en contribuant à briser

LES EfrÔNDREME>'TS POLITIQUES U)

le ncri vital du militarisme et de la discipline gtTmaniqucs, a précipité la défaite.

Bien que l'Empire allemand contînt plusieurs millions d'allogènes, en Alsace-Lorraine, en Posnanie, en Silcsie, en Prusse orientale, en Slesvig, leur eiïectif n'était pas tel qu'ils pussent exercer sur la révolution éventuelle une influence prédominante.

L'Autriche -Hongrie représentait un stade intermédiaire entre l'Allemagne et la Russie. Ici l'élément rural et l'élément ouvrier des villes se retrouvaient côte à côte, ou plus exactement il y avait des contrées agricoles et des contrées de grande manufacture. La bourgeoisie ne formait pas un bloc massif, comme en Allemagne, et surtout les nationalités, qui combattaient les facteurs ethniques prépondérants, étaient vivaces, fortes par le nombre, par Faclivité et par la culture. La guerre ici a hâté des mouvements, qui s'étaient élaborés de longue date, mais elle en a en même temps accentué la signification, car ni les Tchèques, ni les Yougo-Slaves, ni les Polonais de Galicic, hormis une minorité, n'avaient sonrré à proclamer le séparatisme définitif et à renverser les Habsbourg. Un large fédéralisme semblait, jusqu'en 1914, et même encore plus tard, l'objectif de la majorité d'entre eux.

J'ai dit que les révolutions d'Allemagne, d'Autriche et de Hongrie, avaient emprunté quelquesuns de leurs traits spécifiques à la révolution russe. Les conseils d'ouvriers et de soldats, ou d'ouvriers, de paysans et de soldats, surgirent dans les premiers jours et assumèrent les responsabilités. Mais les révolutions d'Allemagne, d'Autriche et de Hongrie n'ont pas exactement suivi le cours de la révolution russe. A Budapest, Karolyi, qui figurait la môme étape que Lvof et Kerenski, accomplit en un temps ce qu'ils avaient accompli en deux ; Bêla Kun, qui avait instauré le gouvernement des Commissaires du peuple, par consentement de Karolyi, représentait la même étape que Lénine, qui, lui, avait conquis le pouvoir au nom du maximalisme victorieux. Il n'offrit pas aux attaques extérieures la même vigueur de résistance, mais les conditions géographiques étaient autres. La révolution autrichienne fut surtout politique, comme la révolution allemande, quoique toutes deux eussent été accomplies par les masses ouvrières. A Vienne comme à Berlin, une fraction du socialisme, la plus modérée, s'associa aux partis bourgeois — les chrétiens-sociaux d'un côté, les catholiques et les démocrates de l'autre — pour gouverner la république nouvelle. Les communistes furent toujours tenus en dehors

du pouvoir sur le Danube ; sur la Sprée, les Indépendants n'y demeurèrent que peu de temps, puis allèrent rejoindre les Spartaciens dans Topposition.

La révolution russe avait été intégrale ; la révolution autrichienne et la révolution allemande n'ont été que partielles, et c'est pourquoi, à Vienne de même qu'à Berlin, le prolétariat a vécu dans l'attente d'une seconde phase de subversion, qui lui donnerait la maîtrise de l'Etat et qui abohrait les compromis entre les classes ou fractions de classes.

Quoi qu'il en soit, c'est tout un pan de la vieille Europe qui s'est disloqué de 1918 à 1919. Et dans les parties qui n'ont pas été atteintes directement par les mouvements populaires, les institutions ont été ébranlées ; rien n'est resté indemne. Pour nous cantonner dans le domaine strictement politique, nous concevons fort bien que la monarchie en Suède, en Hollande, en Bulgarie, en Espagne, ne présente plus le même degré de soHdité qu'auparavant. Chacun comprend, au surplus, que si les dynasties tombaient à Stockholm, à la Haye, à Madrid, à Sofia, ailleurs encore, elles entrameraicnt avec elles une portion de l'armature sociale.

Partout la guerre et ses conséquences innom-

P.\UL Louis. — Doulevcrscment. 7

brables ont exaspéré les passions de la foule : partout les autorités établies ont été contestées et leur prestige s'est affaibli ; partout la dictature de la puissance publique se heurte à des résistances croissantes et qui, là même où elle subsiste encore, ne lui laissent pour Tavenir que de minces espoirs. Si le problème du maintien du parlementarisme se pose d'un bout à l'autre de notre continent, c'est que cette institution est aujourd'hui le centre du commun régime. Bien qu'entre l'absolutisme russe, le demi -absolutisme allemand et autrichien et le statut constitutionnel de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, de la Suisse, de la Hollande, il y eût des difîérences, qui jadis étaient taxées de fondamentales, ces différences avaient tendu à s'atténuer, à s'estomper avec le temps, car le parlementarisme, en face des poussées ouvrières, prenait l'aspect d'un organe de résistance; comme les monarchies de l'Europe centrale et orientale. Ce qui avait surtout caractérisé la révolution rasse, c'était l'apparition de cet élément nouveau qui s'appelait le soviet, qui était antérieur à la phase maximahste, puisqu'il était contemporain des débuts mêmes de la crise et qu'il y avait participé. Or le soviet, le conseil élu pour un laps de temps limité par les salariés, et qui était proprement une assemblée de classe.

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surgissait comme une menace vivante pour les anciennes chambres, fussent-elles issues du suffrage restreint ou censitaire, fussent-elles sorties du suffrage universel et égal. Il a été comme la création spontanée d'un âge nouveau, et quelque discussion qui s'élève sur son origine ou sur sa légitimité, il a fonctionné, il a prouvé sa ^dtaKté en vivant, et dès à présent, les juristes et les historiens ont d^û s'appliquer à en étudier les conditions de fonctionnement et de développement. L'apparition des communes bourgeoises en face du régime féodal fut tout aussi stupéfiante dans les siècles révolus, et ceux dont elles lésaient les intérêts et restreignaient la puissance, montrèrent, à l'égard du régime communal, le même dédain, la même répugnance que les légistes de notre époque marquent vis-à-vis des soviets ou des conseils. C'est un fait pourtant que le pouvoir hybride, ambigu, mal équilibré, qui s'est instauré à Berlin ou à Vienne n'a pu éliminer ces rouages jusque-là inconnus, et qu'il a dû leur réserver une place plus ou moins large à l'ombre de 'lois empruntées à l'esprit démocratique ancien.

Les révolutions de l'Europe orientale et centrale ont donc entamé, avec les survivances dynastiques, le mécanisme qui était issu, dans une bonne partie de notre continent, dua. -d J4.tiij|^de la révo-

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lution française. Elles n'ont pas été une réaction contre celle-ci ; elles en ont prolongé l'eflort en un domaine élargi, dans un monde renouvelé, et où les antagonismes de classes n'étaient plus les mêmes que ceux du passé.

Entre la Russie, l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie d'un côté, la France, l'Angleterre, l'Italie et l'Amérique de l'autre — pour n'envisager que ces contrées, — il y avait des dissemblances dans l'organisation politique, mais il y avait aussi des traits de ressemblance ; les armatures sociales se rapprochaient les unes des autres. La hiérarchie des catégories existait universellement, encore qu'elle fût parfois masquée sous de fausses étiquettes d'égalité ; le contrôle des gouvernés sur les gouvernants était illusoire ; des corps ou des personnes, selon le cas, s'érigeaient en puissances dominantes vis-à-vis de la nation ; les camarillas de cour, à l'Est, correspondaient aux coteries parlementaires à l'Ouest. Partout la gi-ande bourgeoisie industrielle et la grande propriété foncière — quelles que fussent les oppositions contre elles, — conservaient la prédominance ; partout, les clergés gardaient leur influence en s'appuyant sur elles, si bien qu'une tutelle politique plus ou moins apparente mais toujours vivace, pesait sur les foules, dont les droits reconnus ou

contestés demeuraient théoriques. L'absolutisme russe niait catégoriquement la souveraineté populaire ; le monarchisme des Hohenzollern ou des Habsbourg la pulvérisait en face de la suprématie dynastique, mais le parlementarisme français ou anglais qui prétendait la consacrer, n'en était qu'une expression fallacieuse, ou plus exactement il la refrénait en permanence, puisqu'il n'en était qu'une délégation à long délai, maîtresse de ses propres décisions et soumise à une illusoire surveillance.

C'est tout le mécanisme poKtique de l'Etat qui a été atteint par la crise. Il ne s'agit pas de savoir comment on le conservera, mais quels seront les traits essentiels du mécanisme futur.

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