LES CHANGEMENTS DANS LA STRUCTURE SOCL\LE
La guerre et ses conséquences immédiates ont profondément remanié la structure sociale. Dans chaque pays, celle-ci comportait une série de couches superposées aux délimitations plus ou moins tranchées ; parfois l'on passait de Tune à l'autre par des dégradations insensibles; parfois aussi la frontière était brutalement tracée ; et les différences, que l'on considérât les moyens d'action, les possibilités de subsister, les modes de vie, éclataient à première vue. Il y avait des pays où l'ancienne noblesse avait prolongé son pouvoir, et d'autres où elle avait presque totalement disparu, en faisant place à une aristocratie nouvelle qui, à la longue, avait consolidé sa position et fixé ses prérogatives. A cet égard, la Hongrie, certaines parties de la Pru?3e ou de l'Angleterre,
OU de la vieille Autriche, offraient des dissemblances notables avec la France ou l'Italie ou la Suisse ou TAmérique. La prédominance ou la disparition progressive de l'élément rural jouaient aussi un rôle éminent, lorsqu'on comparait les contrées les unes aux autres. Mais elles présentaient toutes ce trait commun, et même quand l'industrialisme n'y avait pas encore produit tous ses effets, de compter des effectifs prolétariens puissants, — - c'est-à-dire des masses d'hommes qui demeuraient sans propriété, et qui, par suite, tombaient nécessairement sous la tutelle d'autrui. C'est ce prolétariat qui a grossi démesurément pendant la guerre, tandis que les catégories possédantes se resserraient sur elles-mêmes. On distingue communément la grande propriété terrienne qui, même après la révolution française et toutes les transformations issues de celle-ci, avait conservé une place dans le monde ; la grande bourgeoisie, qui a saisi la domination dans l'ère du machinisme, des chemins de fer et des banques, so)t dans la période intermédiaire du siècle passé; la bourgeoisie moyenne et la petite bourgeoisie — qu'il n'est pas toujours aisé de séparer l'une de l'autre, encore que la première ait le plus souvent tenté de se rapprocher de la grande bourgeoisie, et que la seconde soit sans trêve sous la menace
de la prolétarisation. C'est dans cette moyenne bourgeoisie et dans cette petite bourgeoisie, qu'on classe d'ordinaire les hommes des professions libérales, les fonctionnaires, les retraités ou les petits rentiers. Mais les derniers événements ont attesté combien cette classification était arbitraire.
J'ai dit que les catégories possédantes s'étaient repliées sur elles-mêmes. Le phénomène de la concentration de la richesse, que le marxisme a projeté en pleine lumière, qui a donné lieu jadis à de si vives discussions entre disciples de Marx lui-même (qui a oubHé la controverse Kautsky- Bernstein ?) s'est affirmé, depuis 1914, avec une force singulière. D'énormes accumulations de capitaux se sont créées aux mains d'un petit nomJDre de bénéficiaires. Et il est très vrai sans doute, qu'il y a eu des profiteurs de guerre de toute dimension, que les uns ont entassé des dizaines de millions et que les autres se bornaient à former des fortunes moyennes, mais pour apprécier Tensemble des faits, il faut se demander à combien de ruines ont correspondu ces enrichissements, combien de personnes ont perdu leur avoir, pour d'autres qui ont décuplé ou centuplé le leur, combien parmi celles qui vivaient jusque-là de profits ou d'intérêts ont dû rechercher des appointements ou des salaires, et surtout quelle portion des biens meubles,
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OU immeubles, — de Toutiilage général, a été monopolisée par une oligarchie.
Dans les contrées où la concentration capitaliste s'était opérée de longue date, en vertu même des progrès économiques réalisés, elle s'est accentuée en cinq ans autant qu'elle l'avait fait en cinquante. C'est le cas de l'Angleterre et de la France. Dans les contrées où elle n'avait pas atteint au même degré de puissance, elle s'est accélérée au delà de toute attente ; c'est le cas de l'Italie et des pays neutres : Espagne, Suisse, Suède, Norvège, Danemark, qui ont bénéficié des besoins des belligérants. Chacun de ces États neutres mériterait une monographie, mais elle ne vaudrait d'être écrite que si nous possédions des données capables d'y mesurer avec précision les changements intervenus.
La période de guerre a partout hâté le processus de décomposition et de reconstitution sociale — on voit en quel sens j'emploie ces termes — dont les phases décisives antérieures avaient été les séries 1840-1848; 1860-1870; 1898-1910. Elle a joué le rôle d'une cataracte dans le cours d'un fleuve. Tandis que jusque-là le rassemblement des richesses d'un côté, et la prolétarisation de l'autre, s'étaient efîectuées avec une sorte de lentrur méthodique, c'est une étap^? brusque qui
s'est présentée, et la dépossession violente de quantité de gens a coïncidé avec la formation d'une ploutocratie à laquelle le passé ne pourrait rien comparer.
La noblesse terrienne — et j'entends par là la vieille aristocratie qui avait survécu à l'ancien régime, et qui tirait ses revenus de l'exploitation du fermage et du métayage — avait décliné sans répit depuis trois quarts de siècle. En France, c'était depuis 1789 qu'elle était tombée en décadence, et la vente des biens nationaux lui avait porté le coup mortel, et son retour de fortune, sous la Restauration, n'avait été que précaire, puisque la révolution de Juillet l'avait ramenée au point où elle était en 1814. La grande propriété subsistait encore dans certains départements du Centre et de l'Ouest, mais avec une influence de plus en plus limitée dans l'ordre politique et social.
En Angleterre, le développement de l'industrialisme et l'abolition des taxes sur les céréales avaient ruiné la domination exclusive des landlords. Les remaniements successifs de la loi électorale avaient mesuré la décadence de leur autorité. Des couches nouvelles d'hommes étaient parvenues au pouvoir, et les grosses fortunes n'étaient plus exclusivement réservées aux détenteurs de milliers d'acres.
En Allemagne et plus spécialement dans la vieille Prusse, ce domaine privilégié des hobereaux, la féodalité terrienne se défendait âprement, parce que jusqu'au temps de Bismarck, elle avait détenu la prépotence sociale. Mais la transformation économique de l'État, qui a commencé au traité de Francfort pour s'accentuer surtout après 1890, a été désastreuse pour elle. Plus l'évolution cheminait, et plus cette caste sentait péricliter sa souveraineté. Elle avait beau garder ses biens-fonds, et même les accroître : la richesse immobilière ne tenait plus le premier rang et les fortunes des barons de l'acier, ou de la soude, ou du charbon, grossissaient autrement vite que celles des junkers dont les champs produisaient le blé, le seigle, le maïs ou la betterave. Guillaume II lui-même — et ce fait était caractéristique — ne choisissait plus uniquement ses ministres, ses chanceliers dans cette catégorie étroite où les Hohenzollern avaient si longtenlps recruté leurs serviteurs. Prenez les derniers conseillers de la monarchie : ils viennent, du moins pour le plus grand nombre, d'autres miheux. Bethmann-Hollweg ne sortait pas de la même origine que Bismarck. Dernburg et HellTerich sont issus de la haute banque. Le kaiser avait, dit-on, pensé a Ballin pour le mettre à la place où Bulow
avait siégé tant d'années. Rien ne montre mieux le recul de cette noblesse terrienne qui avait été l'assise inébranlable du trône prussien. Je n'ai cité que quelques exemples, mais je pourrais en évoquer bien d'autres.
La guerre a prodigieusement hâté la déchéance sociale de la grande propriété rurale : non point qu'elle ait provoqué un morcellement de la terre, car si l'on excepte les pays où des mesures concertées ont été prises pour donner, aux paysans, l'illusion d'une révolution — la Pologne et la Tchéco -Slovaquie par exemple — il y a eu concentration et non dislocation. Les terres des millions de paysans qui ont été tués — et l'on n'exagère pas en écrivant des millions — ont été s'agréger aux grands domaines déjà formés. Si des transactions immobihères très nombreuses ont été partout enregistrées, en 1919, par le fisc qui y trouvait son compte, elles ont abouti à une diminution significative du nombre des propriétaires.
Mais c'est sous un autre angle que j'envisage la déchéance de la grande aristocratie terrienne. Quelques bénéfices qu'elle ait pu réaliser depuis 1918, en profitant de la majoration des cours, elle ne pourrait comparer sa prospérité à celle de l'aristocratie industrielle. Des fortunes agraires se sont accrues et consolidées, mais nulle part
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elles n'ont atteint aux entassements de capitaux qu'on signale ailleurs. Toutes relations réservées, la propriété rurale a marqué une régression sensible — énorme même parfois — de prestige politique et de richesse, au regard de la propriété mobilière. >
J'ajoute que dans certains pays, il y avait un lien étroit entre la noblesse terrienne et le haut militarisme. Ce lien était surtout visible en Allemagne et en Autriche-Hongrie, mais il apparaissait souvent aussi dans l'Europe de l'Ouest et cette noblesse a participé à la diminution de crédit qui, au lendemain d'une guerre si longue, si sanglante, si coûteuse, a frappé les oligarchies militaires. Les phénomènes d'ordre moral et d'ordre économique ont ici coïncidé.
L'effacement de la noblesse terrienne a laissé en général la place libre à la grande industrie et à la haute banque qui sont devenues les suzeraines omnipotentes de l'Etat. Les agrariens, incapables de jouer un rôle par eux-mêmes, se sont ralliés à elles, et après avoir longtemps défendu leur indépendance et leur prestige, ont accepté une position subalterne.
La primauté est désormais passée sans discussion aux maîtres de forge, qui détiennent partout le rang réservé en d'autres temps aux usi-
LA STAfCTURE SOCIALE 175
niera du textile. La domination des métallurgistes s'est substituée à celle des filateura, et c'est la métallurgie qui apparaît comme l'activité fondamentale. La guerre a été, pour ses dirigeants, une admirable occasion d'expansion et de rançonnement ; ils auraient profité de la paix comme de la guerre, si le désarroi économique ne sévissait pas dans le monde. Ils commandent à la circulation financière comme aux échanges, si bien que les établissements de crédit et d'innombrables branches du commerce sont tombés sous leur tutelle. Une puissante armée d'ouvriers a travaillé sous leurs ordres dans les pays belligérants et aussi dans les pays neutres.
Ce n'est pas le lieu de tracer l'historique des états - majors métallurgiques en Allemagne, en France, en Angleterre, dans l'Union américaine. Ils sont infiniment plus resserrés en elïectifs que les aristocraties d'ancien régime. Ils sont reliés par mille attaches aux états-majors de la banque, de l'armement maritime, des chemins de fer, car quelques centaines de familles, en chaque contrée, distribuent entre elles la gestion des grandes aîTaires. On naît administrateur de sociétés par actions, comme jadis on naissait archevêque ou gouverneur de province. En concentrant une part notable de la fortune publique entre les mains
d'une infime minorité, en hâtant le mouvement économique qui s'affirmait auparavant, la guerre mondiale a renforcé la grande bourgeoisie, disloqué, pulvérisé les couches intermédiaires qui séparaient cette catégorie supérieure des catégories inférieures. Les socialistes français de la monarchie de Juillet, de même que Karl Marx et Engels, qui décrivaient la structure sociale de leur temps, avaient prévu que les caractéristiques de cette société iraient toujours se précisant et qu'un jour viendrait, où une poignée d'hommes qui rassembleraient une puissance financière énorme, se trouveraient en face des sans -propriétés — la presque totalité de la nation. Il ne faut pas se laisser prendre aux statistiques qui attribuent, à tel ou à tel pays, des millions de détenteurs d'immeubles et des milhons de rentiers. On néghge toujours de dire qu'on compte comme bien -fonds le « mouchoir de poche » du paysan, — journalier en même temps que propriétaire — et que le rentier à 20 francs de rente est placé dans la même colonne que le rentier à 200 000.
L'émiettement de la classe moyenne, qui a été jadis très consistante en France, en Angleterre, en Itahe, dans l'Allemagne du Sud, partout où le commerce prospérait et où les professions libérales et l'administration étaient fortement repré-
sentées, est un des traits spécifiques de la période en cours.
Il est très vrai que la guerre et les conjonctures économiques qui en sont issues, ayant été favorables aux brusques changements, une minorité de personnes ont pu sortir de la classe ouvrière pour entrer dans cette catégorie intermédiaire. Des chances inespérées se sont présentées à certains qui ne disposaient d'aucun capital auparavant, et qui, pour tel ou tel motif, ont été entraînés dans la course des gros bénéficiaires. Le phénomène n'est pas nouveau, mais c'est en son ensemble que la classe moyenne mérite d'être envisao-ée. Et, que l'on considère la moyenne propriété terrienne, ou la moyenne industrie, ou le moyen commerce, ou les groupements professionnels qui tenaient d'elle à la fois et de la petite bourgeoisie — qui en est séparée par des gradations insensibles — elle a subi une déchéance caractéristique. Les mêmes observations s'apphqueraient, au surplus, à la petite bourgeoisie.
Au fur et à mesure que la propriété s'est concentrée pendant la guerre, toutes les catégories qui, dans la géologie sociale, se trouvaient audessous de la grande classe possédante, ont été spoliées avec une sorte d'automatisme. Dans le passé, la haute bourgeoisie s'enrichissait aux
Paul Louis. — BouleTcrsement. 12
dépens de la moyenne et celle-ci progressait au détriment de la petite. Ce qui constitue le fait original des dernières années, c'est que la haute bourgeoisie a aspiré, attiré à elle des portions de l'avoir public en lésant toutes les autres classes. Les exceptions, que l'on pourrait citer, ne prouveraient rien, car seule, en l'espèce, la généralité des cas ofTre un intérêt réel.
La moyenne et la petite bourgeoisie ont été incapables, dans l'ordre industriel, de résister à la concurrence des grandes accumulations de capitaux ; les productions, auxquelles elles s'étaient vouées jusque-là; ne prenaient plus, au regard de l'ensemble, qu'une importance très diminuée. Qu'il s'agît de la métallurgie ou des industries chimiques, ou tles industries aliu^entaires, elles supposaient d'énormes rassemblements de fonds, une organisation qui excluait les ressources médiocres et les m.éthodes prudentes.
La moyenne et la petite bourgeoisie eussent pu retrouver, dans le commerce, des éléments de prospérité, mais ici intervenaient deux facteurs considérables : le premier était que les échanges, en dépit des apparences auxquelles s'attachent la masse des esprits, se sont plutôt raréfiés devant les restrictions innom]3rables et les diflicuîtés des communications : le second est que la déprécia-
tion de la monnaie ou, plus exactement, de ce qui en a tenu lieu, a équivalu pour les détenteurs de titres, et pour les entrepreneurs et intermédiaires dont les recettes n'avaient pas au moins triplé, à une véritable expropriation.
Si l'on envisage les rentiers, les personnes qui vivaient de leurs dividendes et de leurs intérêts, les retraités et pensionnés de toute espèce, qui constituaient une portion notable de la bourgeoisie moyenne ou petite en tous pays, et en France spécialement, quantité d'entre eux sont passés de l'aisance à la médiocrité, ou de la médiocrité à une détresse douloureuse. Le ménage qui, avant la guerre, disposait de 15 000 francs de revenus à Paris ou encore dans les grandes villes d'Angleterre ou d'Allemagne, pouvait se juger heureux. Pour subsister, il lui faut désormais se restreindre sur toutes choses.
Le ménage qui, en 1910 ou même en 1913, possédait une rente de 3 000 francs dans un chef -Heu de canton de l'Ouest ou du Centre chez nous — ou dans les pays rhénans, ou dans la Wallonie, ou dans la haute Italie — jouissait de la sécurité. Elle lui est aujourd'hui retirée. Le vieil employé d'administration, le cultivateur fatigue et devenu inapte au travail, le petit commerçant qui vivait dans une petite commune rurale, en
France ou ailleurs, avec 1 200 ou 1 500 francs de ressources annuelles, el parfois moins, avait sa subsistance sûre : il n est plus qu'un malheureux.
La petite propriété paysanne, dont certains vantent si haut la fortune, parce qu'elle a vu tripler, quintupler la valeur de ses produits, est loin d'avoir fait un rêve d'or. Toutes choses ont haussé pour elles comme pour les autres catégories sociales : les instruments et les vêtements ; elle vend plus cher, mais l'ensemble de la production a baissé, et ce qui atteste la précarité de son sort, ce sont précisément les ventes d'immeubles, qui se sont accumulées dans les deux dernières années. Enfin, et ceci requiert l'attention, elle ne tient plus, dans l'économie générale, la place qu'elle occupait auparavant, car nulle catégorie professionnelle ne fut plus fauchée par la tourmente.
Les professions hbérales relèvent à la vérité de toutes les classes, mais on peut dire, en règle générale, qu'elles ont souffert de la guerre et de ses conséquences en une mesure particulièrement sensible. Beaucoup d'hommes de lettres, d'artistes — en quelque sens qu'on entende le mot — d'avocats, de médecins, méritaient par leurs re venus, par leur genre de vie, d'être rangés dans la bourgeoisie moyenne. Il y a eu un déclassement très apparent pour des milliers et des mil
liers d'individus, qui n'ont pu majorer leurs ressources dans une proportion égale à la hausse des prix. Relativement heureux et aisés avant 1914, ils ont été frappés dans leurs moyens d'existence, soit que ceux-ci fussent diminués par comparaison, soit même qu'ils fussent temporairement abolis. Ils ont connu les pires détresses, et cette constatation garde la plénitude de sa valeur pour la petite bourgeoisie des arts et des lettres. Les ingénieurs, en nombre d'industries, ont pu parfois d'autant mieux obtenir des traitements augmentés, que les aiïaires auxquelles ils collaboraient étaient prospères, mais il n'en allait pas de même des écrivains, des journalistes, des architectes, des musiciens, des acteurs, des peintres et sculpteurs, etc. Pour ceux-ci, ils devaient se féliciter quand leur condition antérieure demeurait invariable, je veux dire lorsqu'en face du renchérissement de toutes choses, ils n'avaient pas encore à enregistrer une réduction de leurs gains.
C'est justement parce que les hommes des professions libérales, hormis de rares exceptions, n'ont pas accru leurs ressources, que la servitude morale et matérielle, où les tenait le grand capitalisme, s'abattait plus lourdement sur eux. Qu'il s*agît des travailleurs de la presse ou de ceux des
théâtres, ou des créateurs proprement dits, dans le domaine des lettres et de la musique, ils vivaient dans une dépendance d'autant plus étroite visà-vis des entrepreneurs et des possédants, que les occasions favorables se faisaient plus rares pour eux. Pendant cette période, ils ont compris que même s'ils semblaient prendre rang dans la bourgeoisie, ils en étaient séparés par la faiblesse de leurs moyens économiques et par la précarité de leur sort.
Le cas des fonctionnaires était, dans une certaine mesure, identique. Quantité d'entre eux s'imaginaient qu'ils ne faisaient pas corps avec le prolétariat, parce qu'ils avaient un traitement un peu supérieur au salaire du cheminot, ou de l'employé de magasin, et parce qu'ils n'encouraient pas les risques du chômage. Mais la hausse des prix a réduit leurs appointements au tiers et même au quart de leur valeur nominale. S'ils arrachaient — non sans peine — une indemnité de cherté de vie ou une augmentation de leurs mensualités, elles étaient dérisoires à côté de la majoration générale. Même pour ceux qui étaient sous-chefs de bureau ou chefs de bureau, ou qui détenaient des postes équivalents, et qui ne disposaient pas d'un avoir personnel, le problème de l'existence devenait infiniment pénible.
LA STRUCTURE SOCiALE 183
Et c'est ainsi que la classe possédante s'est appauvrie d'éléments nombreux, qui coopéraient à la constituer ou qui croyaient lui être solidement liés. Elle s'est désagrégée d'année en année, au fur et à mesure que des contingents abondants descendaient de couche en couche en raison de révolution même des choses, et fmalement allaient s'agréger au prolétariat, dont ils partageaient les conditions matérielles de vie, l'incertitude et le désespoir. Concentrant la bourgeoisie par le haut, la crise a eu pour résultat essentiel de l'émietter, de la disloquer, de la précipiter en partie vers le salariat et vers la misère.
Plus les catégories dirigeantes se resserraient sur elles-mêmes, plus elles percevaient les changements qui s'étaient accomplis dans la structure sociale, plus elles discerfiaient la gravité des périls auxquels elles devaient faire face, et plus elles marquaient d'incertitude dans la décision. Devant la menace révolutionnaire, elles ont oscillé, comme les oligarchies qui les avaient précédées, entre la lente capitulation et la répression violente. Elles appréhendaient d'être spoliées à la fois de leurs privilèges économiques et de leur pouvoir politique, celui-ci étant intimement subordonné à ceux-là. La révolution russe, et dans une mesure beaucoup moindre, les révolutions ou les pré-
révolutions d'Allemagne et d'Autriche avaient fortement agi sur leur pensée ; elles n'ignoraient ni la vigueur de propagande qui s'attache à tout soulèvement ouvrier, ni la faiblesse des assises sur lesquelles elles s'appuyaient elles-mêmes. Leurs sentiments furent ceux que manifestèrent la noblesse anglaise ou allemande, la grande propriété terrienne espagnole ou autrichienne, en apprenant, il y a cent trente ans, que les paysans de France détruisaient les titres domaniaux et prenaient la terre. La coaHtion des gouvernements contre la révolution russe ressemble trait pour trait, on ne saurait trop le redire, à celle qui assaillit alors notre pays sur toutes ses frontières.
Il n'est pas douteux que pendant la période qui a précédé, et durant celle qui a suivi immédiatement l'armistice, la bourgeoisie a essayé de briser le mouvement ouvrier en consentant à des concessions plus ou moins importantes dans l'ordre matériel. C'est ainsi que du 11 novembre 1918 au 1^' juillet 1919, treize États européens ont introduit la journée de huit heures, qui constituait depuis longtemps l'une des revendications prolétariennes fondamentales ; c'est ainsi que la semaine anglaise a peu à peu prévalu dans la masse des commerces et des industries ; c'est ainsi que le salaire nom.inal a été accru dans la
presque totalité des corporations. Devant les grandes grèves qui surgissaient par séries en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, en France, en Belgique, en Italie, les entrepreneurs qui admettaient virtuellement leur impuissance à résister, ont accepté des conditions qu'ils eussent, dans le passé, répudiées avec fracas. Même dans les contrées où ils avaient montré jusque-là le plus d'orgueil et d'incompréhension, la Belgique et l'Espagne par exem.ple, ils ont éprouve le besoin d'écouter certaines réclamations. J'ai déjà dit plus haut ce qu'il fallait penser des hausses nominales de salaires qui ne correspondaient en rien à une amélioration de l'étalon de vie.
Les possédants n'ont pas tardé à saisir que ni la réduction de la journée de labeur, ni les autres progrès de la législation, ni les majorations assurées à la main-d'œuvre ne diviseraient l'attaque prolétarienne. Le problème fondamental restait posé ; il se posait de mieux en mieux à la clarté des faits, dans les luttes quotidiennes, qui semblent parfois se localiser, garder un caractère transitoire, limité dans le temps et dans l'espace, qui sont en réalité les épisodes successifs, liés les uns aux autres, d'une même grande bataille. C'était le problème de l'organisation sociale elle-même, du maintien ou de la suppression d'une hiérarchie, — d'une
18G Lt DûULEVËRSEMEM MONDIAL
consolidation ou d'une abolition de la propriété consacrée. On nourrissait toujours des craintes analogues, et des craintes plus pressantes dans les milieux dirigeants : plus se précisait la volonté de la classe ouvrière, plus s'affirmaient son programme de transformation générale et son refus de se borner à des progi'ès partiels, et plus la bourgeoisie, qui n'avait désormais le choix qu'entre la déchéance totale et brutale et le combat désespéré pour la défense de ses prérogatives inclinait aux solutions de la force. A la phase de diplomatie industrielle et de fléchissement, succéda celle du redressement et de l'offensive armée.
Elle coïncida à peu près avec le milieu de l'été 1019. Chacune des grèves qui avaient surgi jusquelà avait valu des profits matériels et moraux aux travailleurs. Brusquement des mesures de rigueur sont prises partout contre les grévistes. Les gouvernements, à tout conflit nouveau, multiplient les perquisitions, les arrestations, les poursuites pour complot. L'Angleterre et l'Amérique, la crise des chemins de fer outre-ManchC; la crise de l'acier et celle des mines de houille outre -Océan sont là pour illustrer cette assertion. Les corporations patronales qui ont survécu à la guerre, parce que durant la guerre, elles ont formé automatiquement des cartels d'achats, de production et de vente,
LA STRl'CTURE SOCtALl: 187
déploient une énergie renouvelée. Elles reviennent à leur antique objectif, qui était la dislocation du syndicalisme ouvrier. Cette tendance se marque particulièrement dans les royaumes Scandinaves, mais elle se maiiifeste en pleine lumière, dans les propos tenus par le juge Gary à l'enquête américaine sur la grève de l'acier.
C/est un fait significatif que les mouvements ouvriers du second semestre 1919, même quand ils ont réussi, se sont heurtés à une ténacité imprévue des fédérations d'employeurs. Ceux-ci, en dépit de la hausse continue de la vie, se refusent à toute concession nouvelle ; ils répudient même parfois toute conversation directe avec les groupements professionnels de salariés ; ils se flattent de vaincre et de décourager toute réclamation en suspendant, le cas échéant, par le lock-out, l'activité industrielle. La crise catalane est sous ce rapport, comme celle plus localisée de l'imprimerie à Paris, pleine d'enseignements.
Non seulement, le patronat témoigne d'un esprit de combativité, qu'on ne lui avait connu ni en 1917, ni en 1918, mais encore il s'efforce de revenir sur les réformes réalisées. La campagne contre la journée de huit heures n'est pas plus violente en France qu'en Angleterre, en Belgique, en Allemagne ou en Suis«;e. On rend la léo-islation
responsable de la limitation du rendement maniifactiiricr, comme si cette limitation r/était pas de beaucoup antérieure à la mise en œuvre de cette mesure nécessaire d'bygiène sociale.
Au surplus, c'est sur tout le front, et par les moyens les plus divers que la bourgeoisie s'attache à infliger un échec et à imposer une régression au prolétariat. Elle ne ménage pas plus ses coups au socialisme qu'au syndicalisme, car elle nourrit à leur égard les mômes appréhensions et la même hostilité, et durant cette seconde phase, les hommes providentiels, qu'elle acclame dans l'Europe occidentale ou centrale, reçoivent d'elle de pleins pouvoirs pour dompter la menace révolutionnaire. Blessée dans son orgueil, lésée dans ses intérêts, troublée dans ses espoirs, frappée dans l'essentiel de ses privilèges, elle désirerait à tout prix se soustraire au péril qui l'enveloppe de tous côtés. Elle a repris la mentalité de ses aïeux de 1848 et de 1849, mais elle se rend compte qu'elle n'a plus les mêmes chances de succès, parce que le prolétariat est incomparablement plus dense et plus puissant, parce que la crise économique es-t beaucoup plus générale et plus grave, et parce qu'elle-même ne recrute plus, en dehors de la catégorie possédante proprement dite, que des appuis incertains, précaires et onéreux. Si les
techniciens, un peu partout, passent à la cause de la rénovation par le syndicalisme, si le contingent des socialistes grandit avec une célérité inattendue, elle ne demeure pas indifférente à son isolement économique et politique. Elle voudrait instituer un terrorisme pour se doter de l'assurance qu'elle a perdue, mais la volonté n'est pas le pouvoir.
La guerre a d'abord porté la dislocation et le désespoir dans le prolétariat. Bien que les théoriciens du socialisme et du syndicalisme eussent dénoncé le conflit armé comme la conséquence logiqu( quasi inévitable du choc des impérialismes, lei masses avaient espéré qu'il serait reculé de gêné ration en génération. Xi l'affaire de Bosnie ni celle d'Agadir n'avaient provoqué la rupture suprême Jusqu'à la dernière heure, en juillet 191^, les tra vailleurs restèrent persuadés qu'une négociatioi conjurerait la collision.
L'Internationale ouvrière n'avait pas eu la forc( d'imposer le respect de la paix. Il apparut que ci grand organisme n'avait ni créé un centre d'infor mations commun, ni doté les salariés d'une pensée unique, ni convaincu les gouvernements de si
LA CLASSE OUVRIERE EN 1919 l9i
puissance. Le parti socialiste et les syndiqués d'Autriche et de Hongrie, qui eussent dû les premiers entrer en ligne, puisque l'ultimatum du cabinet de Vienne avait été le premier acte, déclarèrent qu'ils étaient incapables de résister au courant du chauvinisme. La social-démocratie allemande et les groupements professionnels, qui cheminaient de concert avec elle, se laissèrent duper par Bethmann-Hollweg, — et les éléments réformistes, qui tremblaient devant la machine impériale, entraînèrent les autres. L'Internationale fut réduite à des tronçons nationaux : presque partout, l'Italie faisant seule exception, l'antagonisme des classes céda la place à 1' « union sacrée» des combattants. Les ouvriers des divers >-. pays belligérants s'entre -tuèrent sur les champs de bataille ; les partis socialistes et les fédérations d'industrie, qui la veille avaient proclamé leur solidarité à travers les frontières, fournissaient des corps / d'armée aux deux combinaisons adverses.
Ce fut un moment tragique entre tous dans l'histoire du prolétariat universel, un moment dont il faudra un jour écrire l'histoire lorsque nous posséderons tous les documents. L'ordre de mobiHsation sembla détruire l'œuvre d'un quart de siècle. Il ne disloqua pas seulement l'Internationale, dont les assises venaient de crouler ; il détermina en chaque pays le fléchissement des organisations
ou^iières, qui se vidèrent en quelque sorte de leur contenu, et qui, privées de force matérielle, transformèrent leur mentalité.
En France, en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, en Italie, partout, des centaines de milliers, des milliers de travailleurs étaient appelés sous les drapeaux et le plus grand nombre perdaient le contact avec les groupements où ils étaient inscrits dans le passé. Les minorités, qui demeuraient à l'intérieur, et qui représentaient naturellement les éléments les plus âgés et les moins audacieux, restèrent longtemps privées de toute action. La proclamation de l'état de siège, l'institution de la censure, l'interdiction des réunions publiques les réduisirent à la passivité.
A la vérité cette inertie totale du prolétariat ne fut point durable. Dès 1915, des indices du renouveau se manifestèrent et des individualités, puis des fractions socialistes ou syndicalistes, étroites mais résolues, s'efforcèrent de ranimer le vieil esprit en même temps que de travailler au raccourcissement de la guerre. Je n'insisterai pas ici sur les difficultés de la tâche qu'elles entreprirent, car ici, encore il y aurait toute une histoire à écrire : celh de la reconstruction des organismes ouvrierl nationaux et de la restauration de l' Internationale! Le long combat, qui se déroula — en Allemagne entre les Social-démocrates de l'ancien parti et hi
Indépendants, en France entre les majoritaires et les minoritaires des deux tendances, en Angleterre entre le gros du Labour Party et l'Indépendant Labour Party, constitua un épisode grave et passionnant entre tous des annales du prolétariat.^!
L'Internationale n'est pas encore, à la fin de 1919 (1), reliée dans une armature unique et solide, puisque la 3® Internationale s'oppose à la 2«, que dans celle-ci coexistent des éléments qui s'excluent les uns les autres, et que des partis demeurent en suspension entre la 2« et la 3®. L'unité de la pensée socialiste et syndicaliste n'est pas encore rétablie dans les pays qui furent belligérants et pourtant le prolétariat a retrouvé toute sa force combative : il est même plus redoutable pour la classe possédante qu'il ne fut jamais.
Il a reçu les leçons de la guerre, et les souffrances qu'il a subies de 1914 à 1919 l'ont incité à scruter plus profondément le mécanisme de l'État. Il a compris qu'il ne pouvait demeurer indifférent ni à la gestion des affaires intérieures, ni à la conduite de la diplomatie. Lorsqu'on compare le degré d'organisation politique, syndicale, coopérative, auquel il a atteint, et celui qu'il touchait en 1913, l'écart
(1) Je me borne à décrire, sans ajouter aucun commentaire, la situation telle qu'elle se présente en Novembre 1919.
Paul Louis. — Bouleversement. 13
e«t énorme. Il est plus saisissant encore quand on rapproche ces deux dates : 1®' novembre 1918 et l*' novembre 1919.
Dans tous les pays belligérants ou neutres,, le recrutement des partis socialistes et des syndicats s'est accompli au cours de ces douze mois avec une étonnante rapidité. Dans certaines parties de]!' Europe il y a eu quintuplement et même décuplement^ Les trade-unions britanniques et les fédérations libres — c'est-à-dire social-démocratiques — d'Allemagne, montent respectivement à 5 1 /2 et à 7 millions d'adhérents. La C. G. T. française en accuse 2 1/2 millions. Il s'agit ici de contrées fortement industrialisées, mais les royaumes Scandinaves, la Hollanie, l'Italie, l'Espagne^manif estent une concentration corporative non moins accélérée et non moins remarquable. Des catégories professionnelles , qui jusqu'ici s'étaient tenues à l'écart de tout mou vement, et qui répugnaient à s'associer à celles qui, d'ancienne date, pratiquaient la solidarité ouvrière, ont rompu leur isolement. C'est ainsi qu'en France les travailleurs du spectacle et les employés de banque, qui avaient longtemps subi leur sort en silence, ont hé leurs efforts à l'action des métallurgistes, des imprimeurs et des mécaniciens. Un formidable courant a emporté les fonctionnaires de tout rang — dans les postes, dans l'enseignement,
flans les finances, — vers la grande Centrale Nationale, dont ils embrassent désormais les doctrines. Les partis socialistes ont remporté dans les scrutins successifs des avantages significatifs, même lorsque le nombre des mandats acquis n'a pas correspondu à l'effectif des voix recueillies. Victorieux en 1918, Lloyd George a été depuis lors battu à chaque scrutin partiel, et le Labour Party a exercé sur les résultats une influence prépondérante. Les 2 400 000 suffrages, qui constituaient son lot à la consultation générale qui suivit immédiatement Tarmistice, lui promettaient pour un avenir proche des succès retentissants. Les élections communales d'octobre 1919 ont consacré sa force. Les socialistes de Suisse, de Belgique et surtout d'Itah'e ont enregistré, dans le dernier trimestre de cette même année, des victoires qui mesuraient la poussée prolétarienne : toutes les grandes villes du Piémont, de la Lombardie, de la Vénétie, de la Toscane, de la Romagne, ont envoyé à la Chambre de Rome des députés qui avaient souscrit au programme le plus intransigeant, et qui avaient mission de préparer la subversion du régime en vigueur. En France, si les élections du 16 novembre ont réduit le groupe parlementaire socialiste et accru la représentation de la droite, le parti socialiste avait en réalité gagné des centaines de milliers de suffrages
en exposant un plan d'action qui se caractérisait par une complète franchise doctrinale. En Suède et en Bulgarie, la croissance de la fraction socialiste a été telle, qu'elle a mis en péril la stabilité de la monarchie, ébranlé à fond la structure sociale. En Autriche, en Tchéco-Slovaquie, le socialisme détient une partie de la puissance pubhque : ce n'est point à dire que cette collaboration au gouvernement — qui fonctionne aussi au Danemark, en Belgique, qui a fonctionné ailleurs — ait servi la cause prolétarienne, car il n'est pas malaisé de montrer qu'elle refrène le cheminement de la classe ouvrière, mais elle atteste que la classe dirigeante a essayé de composer avec celle-ci, faisant alterner selon sa coutume le recours à la force et la négociation diplomatique. Cette coopération des catégories sociales aux prises n'est, au surplus, partout que temporaire : elle ne marque qu'un armistice entre une phase de lutte et une autre phase de lutte plus accentuée, l'opposition allant sans cesse croissant entre possédants et non possédants, au fur et à mesure que se concentre la propriété et que précipite la prolétarisation.
De même que la classe maîtresse oscille entre recours à la force et la négociation diplomatique
— dans ses rapports avec le prolétariat organisa
— de môme celui-ci. chaque fois qu'il accomplii
un progrès numérique ou réalise un surcroît de prestige, hésite entre l'isolement total et de» alliances avec les éléments radicaux de la bourgeoisie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les tendances entrent en lutte dans le socialisme international, Condanmée en principe par les doctrinaires et dans les congrès, la thèse des alliances n'a jamais été complètement abandonnée. La pratique du parlementarisme la favorise ; les conflits internes de la bourgeoisie, soit dans le domaine moral et religieux, soit dans le domaine fiscal, soit dans le domaine militaire, étaient propres à en prolonger la vigueur. Les termes du problème, qui se posaient devant les organisations politiques du prolétariat, s'étaient d'ailleurs déplacés peu à peu, avant qu'on n'assistât à leur renversement total.
Au début, le socialisme ne constituait dans les chambres qu'un faible groupement, qui en servant d'appoint au radicalisme bourgeois, espérait obtenir des concessions substantielles. Ce fut longtemps le c^s du Labour Party. Ailleurs ce groupement é*ait entraîné par la force des circonstances à lier son action à celle de ce radicalisme, pour combattre, dans l'opposition, l'influence de l'Église et de la grande propriété : ce fut le cas du parti ouvrier belge et de la social -démocratie suédoise. Puis vint le jour où la gauche bourgeoise se dissolvant, les
facteurs les plus avancés formèrent une minorité étroite, tandis que le socialisme conquérait de gros contingents de voix. La question fut alors de savoir non point si les socialistes coopéreraient au pouvoir avec les libéraux ou radicaux en recevant d'eux quelques portefeuilles, mais s'ils prendraient le pouvoir en livrant à ceux-ci quelques ministère» pour s'assurer leur appui. Cette situation s'est présentée dans plusieurs États. Enfin une autre éventualité s'est réalisée : les socialistes et leurs adversaires disposaient de forces égales, si bien qu'aucun parti ne détenait la majorité, et qu'une concentration apparaissait comme une formule viable.
Quelques exemples contraires que l'on puisse trouver dans l'histoire la plus récente, l'antagonisme des classes, en sa forme la plus nette et sous son acception intégrale, est le phénomène qui se dégage aujourd'hui de l'examen des faits. Les coalitions qui subsistent depuis plusieurs années, ou qui se sont nouées en ces derniers temps, sont condamnées à périr. Ce n'est pas seulement parce qu'elles contredisent à toutes les idées générales qui dominent le mouvement ouvrier; c'est aussi et surtout parce que l'ensemble des crises qui sévissent dans le monde dénoncent leur parfaite stérilité, et leur danger pour la liberté des travailleurs comme pour le salut des peuples.
LA CLASSE OUVmÈRK EIM 1919 t9d
Si Ton admet que les procédés anciens de gestion ae peuvent parer ni à la détresse financière, ni 4 Tanarchie et au désarroi de la production, ni aux menaces de guerre qui pèsent sur les Continents, il faut conclure que des méthodes nouvelles sont indispensables pour réorganiser les sociétés, et ce» méthodes ne peuvent émaner du capitalisme, puisque c'est le jeu même de ses rouages qui a plongé le« hommes dans tous les maux présents. Or Texpérience Ta prouvé : chaque fois qu'une classe qui monte vers la puissance s'associe aux heures décisive» à des tronçons de la classe déclinante, elle est ellemême arrêtée dans son ascension. Chaque fois que le prolétariat fait leur place, dans le moment même où une révolution s'accomplit, aux fractions extrêmes de la catégorie dirigeante, si animées d'intentions louables que soient celles-ci, les socialisations, qui sont la raison d'être et le moyen normal et manifeste de la transformation, sont écartées, différées, délaissées. Regardons l'Allemagne de Scheidemann, de MuUer, et l'Autriche de Renner et d'Otto Bauer : je veux bien qu'ici les chefs de U révolution aient été d'avance conquis aux solution» intermédiaires et aux mesures dilatoires et qu'ib aient négocié avec la pire réaction intellectuelle et économique : les chrétiens-sociaux à Vienne, 4e centre catholique et la haute banque pseudo-
200 LE BOULEVERSEME^'T MONDIAL
bbérale à Berlin : il n'en reste pas moins que les eombinaisons qui ont abouti dans les deux capitales , et que répudiaient d'ailleurs les éléments radicaux du socialisme, n'ont servi qu'à préparer des retours des régimes déchus. Ailleurs les rapprochements entre les travailleurs et la bourgeoisie réformiste ne pourront que retarder l'apparition d'une struc- 1 ture économique nouvelle, car ce sont toujours les champions du changement qui font les sacrifices suprêmes dans ces compromis.
Mais sa mentalité évoluant, la classe ouvrière 8€ prête de moins en moins à ces transactions séduisantes et ruineuses. Elle s'est rendu compte, depuis un an, que les augmentations de salaires n'amélioraient point son sort et que le vieux corporatisme, le trade-unionisme du milieu du siècle passé, le réformisme, laissaient toutes choses en l'état. Plus elle était tentée d'attaquer le système de la production et de la civilisation dans sa racine même, et plus elle se montrait réfractaire aux expédients et aux diversions qui finalement prolongeaient la vie de ce système.
C'est une orientation générale que je tâche de dégager ici, en laissant à l'écart les épisodes particuliers, qui sembleraient aller à l'encontre de certainefi de ces allégations.
Au cours de la période du conflit mondial, randis
que la classe possédante se désagrégeait sous la pression de phénomènes multiples, le prolétariat se renforçait dans toutes ses organisations, et en même temps, il se libérait des conceptions réformistes pour s'élever à la vision d'une société transformée de fond en comble. Il se peut que le nxécontentement issu de la cherté générale, les soufîrances de la guerre et de l'après-guerre, le discrédit du parlementarisme ou mieux de tout le statut politique, la détresse de l'industrie, la crainte d'une fiscalité qui s'alourdirait pour les petits, aient joué un rôle prépondérant dans cette évolution, A la vérité, elle continuait celle qu'on avait enregistrée déjà durant la seconde moitié du xix® siècle. Jamais un courant d'idées ne grandit à ce point en un court laps de temps, lorsqu'il ne prend pas sa source dans une période antérieure. Le bouleversement mondial a été hâté par la guerre, mais les origines s'en retrouvent à l'apparition même du grand industrialisme
Les écrivains socialistes de la période qui a précédé immédiatement 1848, annonçaient une révolution prochaine, — une révolution qui ■ ne serait pas uniquement politique, qui serait aussi sociale. Mais la plupart d'entre eux croyaient qu'elle serait accomplie par l'accord des salariés avec une fraction éclairée de la bourgeoisie : c'est en cette hypothèse
^ue résidait Tutopisme de leur doctrine. Elle était «topique encore, parce qu'ils attribuaient au prolétariat une force dont il était encore privé, et à la classe possédante un affaiblissement et une dispersion qui ne Pavaient pas encore frappée dans la vitalité de sa structure. Mais trois quarts de siècle Bont passés, depuis que Louis Blanc, Vidal, Cabet, Pecqueur et les autres écrivaient leurs ouvrages, dont l'idéalisme généreux n'excluait point une certaine ingénuité. La concentration des capitaux et des moyens de production a été de pair avec celle des effectifs ouvriers. Le second Empire, chez BOUS, a complété en ce domaine, l'œuvre de la monarchie de Juillet, et la troisième République celle du second Empire, — et le cheminement de l'organisme économique a été équivalent dans tous les grands pays. Mais la guerre, par les répercussions qu'elle a engendrées, a créé plus de mouvement dans le monde qu'une longue série d'années. S'il y avait antagonisme des catégories sociales en 1913, cet antagonisme était devenu autrement violent en 1919 ; si la production se révélait anarchique, il y a •ix ans, son dérèglement est autrement manifeste aujourd'hui. Aucune révolution sociale n'avait encore éclaté dans les premières années du siècle, et plusieurs révolutions ont surgi dans le cours de la lutte armée, dont elles ont été les résultats les plus apparents.
Ce qui 8C dégage de toutes les études que Ton peut poursuivre sur les caractères de l'après-guerre, c'est que le régime ancien est condamné à mort. Sa prolongation serait infiniment plus surprenante que sa disparition. Il correspondait à la prédominance d'une classe, dont le prestige est sapé, dont le contingent se réduit sans trêve, — à Tassujettifisement d'une autre classe, dont les effectifs et les moyens d'action sont tels, qu'un jour ou l'autre elle sera partout maîtresse du pouvoir. Cette éventualité est certaine, mais seule elle présente ce caractère de certitude, car il serait illusoire de se livrer à des spéculations sur la nature des événements révolutionnaires, qui peuvent varier de pays à pays, qui ne se réalisent jamais suivant un type unique. Et d'ailleurs l'énergie d'attaque des salariés et la robustesse des dirigeants dans la défensive ne sont pas identiques de contrée à contrée. Une erreur consisterait à croire que tous les peuples sont arrivés absolument au même stade de développement matériel et intellectuel, mais ce serait une autre erreur de croire que l'histoire de l'un de ces peuples ne réagira pas sur celle de tous les autres. De même que la crise de guerre a été mondiale, de même la subversion sera finalement universelle.
D y a une ironie cruelle des choses. Ceux qui déchaînèrent le conflit pensèrent glorifier le mili-
tarismc, rautocratisme, i*impérialisme : ^ils c plongé rhumanité dans le deuil, accumulé les ruini condamné des continents entiers à la nusère, ma. ils ont porté le coup mortel aux principes dont ils étaient les champions. Ils auront été les fossoyeurs du régime politique et social, qu'ils avaient voulu sauver en armant les nations contre les nations. Ils ont mieux servi l'idée révolutionnaire que les communistes les plus tenaces et les plus fougueux, car ceux-ci prêchaient la révolution et ceux-là, accélérant les dislocations et les crises, ont précipité son échéance et aboli les derniers obstacles.
Paris, 5 octobre- 22 novembre igig.