L'AFFAISSEMENT MORAL
Au lendemain de toutes les grandes crises, et dans les périodes de bouleversements profonds, les plus basses passions se sont d'ordinaire donné libre cours. Rien n'est plus explicable. Les hommes sont heureux d'avoir échappé aux catastrophes, d'avoir pu vivre, alors que tant d'autres mouraient ; étreints par la pensée du péril futur, ils veulent épuiser, tandis qu'il -en est temps, les jouissances que la vie peut encore leur offrir. Les historiens de l'antiquité ont tous enrcfristré ces constatations d'une psychologie élémentaire. Jamais la noblesse et le clergé de France ne versèrent plus ouvertement dans le libertinage des mœurs, qu'à la veille de 1789. Alors que leur prestige déclinait déjà avec rapidité, ils précipitaient leur discrédit en étalant leur luxe, leur goût du plaisir, leur indif-
férence à la moralité vulgaire. Chacun voulait s'enrichir rapidement, afm d'égaler en faste les grands traitants, et chacun acceptait de s'enrichir à n'importe quel prix : par la fraude, par le pillage organisé, par les trafics les plus scandaleux, parce que les deux ordres privilégiés avaient perdu tout scrupule, et plus encore qu'au temps de la Régence, affectaient la forfanterie du vice.
Après Thermidor, quand la révolution semble expirante et que les ci -devant reprennent toute leur audace, c'est l'orgie du Directoire. Ceux qui ont redouté, tant de mois, la guillotine, et qui se sont soustraits aux incarcérations et aux condamnations, se livrent aux plus invraisemblables excentricités. Le costume du temps, à lui seul, indiquerait la mentalité régnante : partout l'on rit, l'on danse, l'on chante avec une étonnante absence de soucis. Le relâchement des mœurs, qui sévit dans les milieux dirigeants, rappelle celui qui s'exerça dans les États italiens de la Renaissance.
L'époque que nous vivons diffère de toutes les autres, car nous ne sommes pas seulement au lendemain d'une crise, nous sommes entre deux crises et nul ne se dissimule — je l'ai dit plus haut — que la guerre a été la préface du bouleversement plutôt que le bouleversement lui-même. Le gaspillage, le mépris des besoins d'autrui, le déchaî-
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nement de l'égoïsme, les convoitises illimitées, le dédain de l'intérêt public, la rupture des conventions tacites entre les individus, l'oubli de l'avenir, l'attachement frénétique aux joies présentes ; telles sont les caractéristiques du moment. Il faudrait la phrase pleine et ramassée d'un Thucydide pour les décrire en termes appropriés.
Le monde a traversé comme un prodigieux accès de folie dans les journées qui ont suivi l'armistice. Il semblait que la paix ne dût jamais revenir, que les tristesses de la guerre se reproduiraient à l'infini, que les hommes seraient désormais, de toute éternité, en lutte avec les hommes. L'idée que le canon ne tonnerait plus, que les communiqués officiels ne paraîtraient plus, que les champs ne seraient plus des champs de bataille, semblait chimérique, monstrueusement vaine aux foules. Plus elles aspiraient à la fin de leurs angoisses, et plus elles désespéraient de la voir survenir. On avait pris l'habitude du deuil, de la souffrance, des privations, du danger toujours imminent, de la mort suspendue sur chacun. La clôture des hostilités fut une surprise, et certains se demandèrent si elle n'était pas un rêve. Puis quand on se rendit compte que pour un laps de temps au moins, les régiments ne monteraient plus à l'assaut et qu'il y aurait repos et répit le
Paul Louis. — Bouleversement. H
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long de la ligne de {eu, des millions d*êtres humains s'abandonnèrent à une joie enfantine, comme s'ils venaient de renaître, comme si une vie nouvelle s'ouvrait dans Fhistoire de l'univers. Mais cette joie, dans son principe, était trop juste et trop saine pour qu'on la discutât. Elle n'était pas démoralisatrice ; elle se révélait comme la détente d'une humanité qui avait été comprimée, broyée, martyrisée durant les années les plus tragiques, selon toute évidence, que l'on eût connues.
Mais ce n'est point à cette exaltation de l'individu, enfin rendu à lui-même, que je fais allusion. La gaieté débordante n'est point la corruption ; elle peut s'accommoder de la probité, de la simphcité et n'exclut pas le sentiment de la justice sociale. Ce qui a m.arqué notre époque, c'est précisément l'indifférence à l'honnêteté publique et privée, l'insolence des parvenus, l'avènement d'une nouvelle, étroite et hautaine ohgarchie à la domination de l'Etat.
Les rapines de guerre ont toujours été la source des grandes fortunes. Les banquiers de la Restauration et de Juillet tiraient leur splendeur des fournitures du Directoire et de l'Empire. Il est rare qu'une exploitation industrielle ou commerciale vaille à celui qui la dirige un enrichissement rapide. Deux générations au moins sont, d'habitude,
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nécessaires pour constituer une véritable accumalation de millions. Les cinquante -deux mois de la lutte sanglante ont modifié la répartition des capitaux avec une célérité et une violence sans précédents. Les adjudicataires de l'Etat en tous pays, ceux qui se chargeaient de lui assurer les canons, les munitions, les denrées alimentaires, ont concentré entre leurs mains des sommes fabuleuses. L'impéritie de ceux qui traitaient avec eux, et qui, pressés par la nécessité, souscrivaient aux pires conditions, facilitait la mise en coupe réglée des budgets. Contre des assaillants qui ne reculaient devant rien, les deniers publics étaient bien mal défendus. Ainsi s'accomplit un des plus gigantesques transferts de biens dont on puisse se souvenir. La guerre a équivalu partout à une révolution, à une révolution accomplie au profit d'une infime minorité et dont la masse du peuple payait les frais.
Mais ceux qui étaient, de la sorte, passés de la médiocrité ou de la simple aisance à une condition économique dominante, entendaient user de la puissance conquise. Ce sont eux qui ont donné au monde, en Italie comme en France, en Allemagne comme en Autriche et en Hongrie, le spectacle de leurs folies. Les jouissances grossières et bruyantes étaient leur fait.
Ils s'étaient enrichis par des moyens honteux ; leur appétit d'argent était tel, que les personnages de Balzac et de Zola, auxquels ils ressemblent parfois par tant de côtés et qui évoluent aussi en pleine société capitaliste, nous paraissent petits, effacés, mesquins à côté d'eux ; mais nantis de leurs profits, ils se ruèrent vers les plaisirs, et leurs allures contrastaient étrangement avec la gravité des temps.
Ce n'est point un tableau des mœurs de cet âge, que je prétends tracer ici. J'évoque seulement cette démoralisation, parce qu'elle mesure plus ou moins l'affaissement de la structure sociale. De la catégorie un peu spéciale des nouveaux riches, elle a gagné de proche en proche. La prospérité exceptionnelle des petits théâtres, des cafésconcerts, des lieux de distraction et d'exhibition, quels qu'ils soient, est le signe matériel de ce phénomène. La pauvreté de la littérature, de tous les i arts, de tout ce qui est intellectualité, juge notre époque. Alors que tant d'industries chôment, celles qui s'adressent aux besoins les moins élevés de l'homme n'ont jamais marqué autant d'activité.
Le monde chante, rit, et danse devant la prodigieuse transformation qui se réalise, qu'il sait menaçante pour certains, dont il ne soupçonne] pas l'accomplissement quotidien. Incertain du!
lendemain, il étreint le présent. En tout temps, ce sont les autocraties dirigeantes qui ont imposé à la masse leurs goûts, leurs allures, leurs modes, j'écrirais presque leurs passions.
Lorsque d'aucuns accusent la classe ouvrière de vouloir le gain à tout prix et de ne songer qu'à la jouissance immédiate, ils oublient que l'exemple vient de haut. Ce n'est point la classe ouvrière qui a pris l'initiative de la kermesse ininterrompue qui se déroule sous nos yeux. La vague de paresse, dont on a tant parlé, n'est pas sortie des usines, mais d'autres immeubles et qui ne sont point situés dans les quartiers pauvres des grandes cités.
Pendant les années de guerre, une poignée d'hommes ont enseigné aux autres que la corruption, l'intrigue, le mépris des scrupules, triomphaient de toutes les difficultés. Non seulement, ils ont pu entasser l'argent, mais encore ils ont profité impunément de leurs fortunes acquises dans le pillage ; non seulement, ils sont restés impunis, mais ils savaient d'avance que leur impunité serait garantie et que la puissance pubhque ne châtierait pas leurs actes. Nantis d'une partie abondante de la richesse nationale, ils ont pu se soustraire à tous les devoirs civiques, et en particulier se libérer de l'obligation fiscale. Parce qu'ils avaient des coffres pleins, ils ont exercé
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sur l'État remprise la plus funeste, pesé sur le gouvernement, asservi la presse. Toutes les couches sociales ont été progressivement infectées, atteintes par le double appétit du gain et du plaisir vulgaire.
Les procès qui ont été instruits en certains pays, contre les profiteurs de guerre, et qui, comme par aventure, ne visaient jamais que des comparses, nous ont révélé déjà un des aspects les plus hideux du monde où nous vivons. Ce qu'on devine est plus inquiétant que ce que l'on sait.
Rien n'a plus discrédité le régime social aux yeux de la masse que cette démoralisation issue du jeu de ses rouages. Il a perdu la façade qui en imposait à tant de gens, et révélé sa véritable nature. Lorsque les peuples ont renoncé à toute estime; à tout respect, pour ceux qui manient les affaires publiques, les institutions sont menacées. Il se trouve que l'impuissance de la classe dirigeante à restaurer l'équilibre financier et à rétablir la production s'est affirmée à l'heure même où cette classe étalait ses convoitises, son luxe et ses vices. Cette coïncidence n'était pas indifférente....