C' est pour mon ami Jacques qu’a d’là barbe au menton
Pendant la chanson , Mme de Repentigny va au groupe des foulons, puis à un autre groupe de tisseuses.
Mme de Repentigny A une tisseuse
Combien, ma belle, en avons-nous déjà tissé, de ce joli droguet?
La Tisseuse
Depuis le mois, septante et quelques aunes.
MADAME DE REPENTIGNY
Mme de Repentigny Admirative
Septante aunes !
A une autre tisseuse Et de cette fine flanelle?
L’Autre Tisseuse
Depuis la dernière huitaine, trois bonnes pièces à nos deux métiers. En aunes, quasi nonante.
Mme de Repentigny Jubilant
Quasi nonante aunes! Vous entendez, mesdames, nonante! Que nos amis les foulons ne mettent-ils, au travail, le beau zèle qu’y mettent leurs femmes, fileuses, tisseuses, cardeuses et autres!
Elle s’approche de V auge à foulage et parle aux foulons
Vous avez là, dans cette auge de foulage, une excellente pièce-bâtarde, suffisamment trempée de belle savonnure. Mais elle veut, pour prendre sa consistance, être vivement et longuement fourgonnée par vos pilons. . .
Plante
Rectifiant la désignation des bâtons de foulage.
Nos ‘demoiselles’, s’il vous plaît.
LE BOUQUET DE MELUSINE Mme de Repentigny
Parfaitement, vos demoiselles, français que vous êtes! Mais soyez aussi galants et faites-les danser sans répit.
Bedard
C’est que, voyez-vous, la musique des grandes dames n’est guère usitée parmi nous. Le foulage est besogne assez dure, et, pour vous dire la chose, nous y travaillons mieux en nous aidant de nos chansons d’habitant. Elles nous mènent plus rondement et plus d’accord.
Mme de Repentigny Curieuse
Vite, voyons cela.
Bedard
Avec votre permission, je vais en chanter une des nôtres.
Mme. de Repentigny Allez, je vous en prie.
Bedard Aux foulons
Prenez vos demoiselles!
Les foulons se mettent résolument à l' œuvre.
MADAME DE REPENTIGNY
5ème Chanson: “Je le mene bien, mon dévidoir”
Mon père n’avait fille que moi,
Je le mène bien mon dévidoi,
Encor sur la mer il m’envoi’
Je le mène bien, je le mène au doigt Je le mène bien, je le mène au doigt,
Je le mène bien mon dévidoi.
Le marinier qui m’y menait,
Il devint amoureux de moi.
“Ma mignonnette, embrasse-moi!’’
— “Nenni, monsieur, je n’oserais,
Car si mon papa le savait,
Fille battue ce serait moi.”
“Mais qui, la belle, le lui dirait?”
— “Sont les oiseaux qui vol’ en l’air.”
— “Les oiseaux de l’air parlent-ils?”
Ils parlent quand ils sont appris;
Us pari’ français, latin aussi,
Grand Dieu! que les homm’s sont badins!”
Mme de Repentigny Ravie
Parfait, parfait! Voilà qui va et qui foulonne!
Mme de Champigny A Mme de Repentigny
En vérité, ce beau foulon sera le chasse-avant de votre manufacture.
Mme de Repentigny
Que l’ empressement tout soudain des fouleurs a rendue quelque peu soupçonneuse.
Mais, depuis quand connaissez-vous si bien cette ronde endiablée? Bedard se tait
Point de réponse? Mot?
Bedard
Réticent
Depuis . . . que nous foulons.
Mme de Repentigny Et c’est-à-dire?
Les ouvrières rient sous cape et se poussent l' une l' autre du coude.
Bedard Meme jeu
Depuis . . . quelques années.
MADAME DE REPENTIGNY
Qui comprend tout à fait
Depuis quelques années, vous foulez? Vous foulez des étoffes tissées chez vous, des étoffes du pays?
Bédard courbe la tête et se tait pour ne pas se compromettre
Œilladez-moi, mesdames, ces grands dissimulés avec leurs sournoises compagnes qui filaient, tissaient et foulaient à musse-pot, autant dire à notre nez!
Elle ne peut s’empêcher de trahir son contentement
Bedard
Sur votre respect, madame la patronne, les gens du beau monde sont souvent mal renseignés sur la vie des campagnes.
Mme de Champigny
Nous ne le voyons que trop.
Mme de Repentigny
Ravie du bon tour que les habitants ont joué aux commerçants.
C’est ainsi que vous vous moquiez des gens du commerce !
Bedard
Non sans cause. Ils nous faisaient payer trop cher nos vivres et nos habits.
Un Autre
Faute d’argent pour acheter des hardes de France, nous avons bien été contraints d’en fabriquer.
Les dames pouffent de rire en entendant ces révélations .
Mme de Repentigny S'efforçant de rester grave, à ses dames
Comment nier que les mauvais offices des négociants ont retardé l’agriculture et l’industrie en Nouvelle-France?
Mme de Champigny Bas, à Mme de Repentigny
Et qui pourrait improuver les comportements des habitants, pour se tirer d’affaire?
Bedard
Encouragé par la sympathie de Mme de Repentigny
En cachette, nous n’avons guère cessé de brayer le lin; et nos femmes ont tout de même continué à filer la laine de nos moutons, à nous tisser de bonnes étoffes.
Mme de Champigny
Mais vous étiez trop glorieux pour l’avouer.
Mme de Repentigny Clignant de l' œil aux dames
Je les vois assez faisant, en tapinois, la nique aux gens du commerce.
MADAME DE REPENTIGNY
Et j’entends fort bien les refrains de la foulerie cachée sous la ramure, à l’orée des bois, le ronron du rouet dans la pénombre des appentis, le gémissement des métiers dans le secret du fournil .
Bedard
Faites excuse, madame. Les métiers, c’est dans les greniers qu’ils travaillaient.
Mme de Repentigny Bas , à Mme. de Champigny
Retenez-moi de l’aller embrasser.
Mme de Champigny
Tout doux, madame la patronne! Pour la dignité de la manufacture!
Mme de Repentigny
Sans doute, sans doute!
Elle rit
Bedard
Invitez, par exemple, Ma’me Jean-Baptiste Leblond et ses filles de vous montrer comment elles travaillent entre elles, à Sorel.
Mme de Repentigny A Mme Lebond
Donnez-nous ce divertissement, madame Leblond.
Mme Leblond et ses filles se regardent et hésitent.
Allons, allons! Ne vous faites pas tirer. C’est pour le bien de notre manufacture. Nous travaillons et chantons, à présent, pour tout le pays.
6ème Chanson: “Je lui pris sa main blanche”
Après ma journée faite
Et tra et tra et tralirelanlire Après ma journée faite, il est temps de s’en aller,
il est temps de s’en aller, bis
Dans mon chemin rencontre
Et tra et tra et tralirelanlire Dans mon chemin rencontre une fille abandonnée
une fille abandonnée, bis
Je lui pris sa main blanche
Et tra et tra et tralirelanlire
Je lui pris sa main blanche, dans ma chambr’ l’ai emmenée
dans ma chambr’ l’ai emmenée, bis
— ‘ Déshabillez-vous, la belle, dans mon lit vous coucherez.”
—‘‘Mais ma robe est trop petite, mon corset est fort noué.”
MADAME DE REPENTIGNY
— “Mon épée est sur la table, prenez-là et dénouez.”
La belle a pris l’épée, droit au cœur se l’est passée.
“Voilà donc m’ami’ morte, il faut la faire enterrer.”
Faut faire venir le prêtre pour chanter son Libéra.
Aux quatr’ coins de sa fosse le rossignol a chanté.
Les Dames
Bravo, bravo! L’industrie fera merveille en Nouvelle-France.
Mme de Repentigny
Mes apprentis en savent décidément plus que moi. J’en suis ravie de joie.
Une Jeune Ouvrière Astucieuse
Avec une patronne aussi avenante, on fait vite des progrès.
Mme de Repentigny A la jeune ouvrière
Votre cautèle a tant de gentillesse qu’elle mérite un morceau de sucre, de mon sucre du pays.
Mme de Repentigny va à une armoire et en aveint une bonbonnière contenant du sucre d' érable
Mme de Champigny Etonnée.
De votre beau sucre d’érable, pour un tout petit compliment?
Mme de Repentigny
A Mme de Champigny
Vous brûlez de dire que je suis restée bien sensible par ce coin-là, pour donner à cette petite un grain de ma précieuse provision!
Mme de Champigny
C’est encore une industrie à vous que de convertir en sucre la sève de nos arbres.
Mme de Repentigny
Je m’y suis adonnée le printemps passé.
Mme de Champigny
Et avec quel résultat merveilleux !
Mme de Repentigny
Passant la bonbonnière à Mme de Champigny .
J’en suis si contente, en vérité, que l’hiver prochain, je vous le promets, je pousserai les habitants de notre île de Montréal à s’arranger pour en faire des milliers de livres.
MADAME DE REPENTIGNY
Mme de Champigny
Bravo !
Mme de Repentigny
Et quand on saura raffiner le sucre de nos érables comme on raffine aujourd’hui celui des Iles de l’Amérique, vous verrez que cette petite industrie nouvelle deviendra aussi profitable au pays que l’est déjà celle du lin.
Mme de Champigny
Le lin, à ce que nous apprenons, a déj à belle avance sur le sucre d’érable.
Mme Cimon A Mme de Repentigny
Si notre patronne veut savoir sur quel air on braye le lin à la Côte de Beaupré, elle n’a qu’à demander à Donat Lachance.
Mme de Repentigny A Lachance.
Voyons donc sur quel air vous faites ce brayage.
7ème Chanson: “La belle aux oranges’’