PERSONNAGES
Dominique Lacerte, guide des pays-d’ en-haut;
Cadet Blondin, voyageur;
Benn, dit l’Américain, ancien ouvrier aux Etats- Unis, voyageur;
Michel Leveille, voyageur;
François- le- veuf voyageur;
Voyageurs-canotiers (choristes).
La scène se passe en mai, 1810, à Sainte-Anne-de-Bellevue, à l'extrémité ouest de l’île de Montréal. Perspective du lac des Deux-Montagnes. Fin du jour. Sur la grève. Une halte des voyageurs. Des bagages; hardes accrochées aux arbres et fusils posés ça et là.
Les voyageurs sont depuis quelques heures arrivés de Québec, par la rivière des Prairies, et attendant, au rendez-vous de Sainte-Anne, une bande plus nombreuse, qui monte de Lachine. Ils viennent de terminer leur souper. La marmite est encore sur le feu. Les uns se sont levés et ont allumé leur pipe; les autres sont restés assis autour du feu et, chacun frappant son assiette de ferblanc avec une fourchette, accompagnent la chanson qui commence au lever du rideau. Parmi les voyageurs, un violoneux.
FORESTIERS ET VOYAGEURS
1 ère Chanson : “V oici le printempts
Voici le printemps, les amours se renouvellent Et tous les amants vont changer de maîtresse!
Le bon vin m’endort, l’amour m’y réveille.
Et tous les amants vont changer de maîtresse. Changera qui voudra; moi je garde la mienne.
Le bon vin .
Changera qui voudra, moi je garde la mienne; Elle a les yeux doux, et la bouche vermeille. Le bon vin .
Elle a les yeux doux, et la bouche vermeille. Ah! qu’il serait doux d’être aimé de la belle! Le bon vin .
Ah! qu’il serait doux d’être aimé de la belle; Encore bien plus doux d’avoir un baiser d’elle. Le bon vin .
Encore bien plus doux d’avoir un baiser d’elle, Le long d’un ruisseau, d’une claire fontaine.
Le bon vin m’endort L’amour m’y réveille.
LE BOUQUET DE MELUSINE Michel
Regardant du côté de Lachine
Y a belle lurette que le printemps est arrivé, mais nos compagnons de Lachine sont en retard.
François
S’ils n’arrivent pas avant la noirceur, on va aller veiller chez les voisins, pendant qu’on en a encore quelques-uns. Demain soir, on sera déjà loin des derniers établissements.
Benn
Rechignant
Vont-ils nous faire perdre bien du temps à les attendre ici? Le gibier est pas mal clairaud sur cette grève.
Cadet
Bas , à Michel et François
On voit que Benn arrive de l’Amérique où qu’on se laisse pas pousser des toiles d’araignée entre les jambes.
François
Non, c’est pas la place pour veurnousser!
Michel
Meme jeu
Comme les Américains, il est pressé de faire de l’argent.
FORESTIERS ET VOYAGEURS
Dominique Meme jeu
Afin de lui sauver du temps, on pourrait profiter du retard des compagnons pour initier notre Américain avant même d’arriver à la Pointe-au-baptême.
Tous
Flairant un tour à jouer
Oui, oui! On va baptiser Benn!
Benn
Surpris par l' éclat des voix
Qu’est-ce que c’est que ça?
Cadet
Comiquement solennel
Sais-tu donc pas, toi qui sais tout, que les nouveaux engagés qui ont ‘épousé le voyage’ doivent recevoir le baptême-des-pays-d’ en-haut?
Benn
Qui ne comprend pas
Epouser le voyage? .... Epouser le voyage?
Cadet A Michel
Chante-lui donc ça, Michel. Il comprendra mieux en musique.
2ème Chanson: “Epouser le voyage”
Ah! c’est un mariage Que d’épouser le voyage Je plains qui s’y engage Sans y être invité.
Levé tôt, couché tard,
Il faut subir son sort.
S’exposer à la mort.
Dans le cours du voyage Exposé aux naufrages;
Le corps trempé dans l'eau.
Eveillé par les oiseaux;
Nous n’avons de repos Ni le jour ni la nuit,
N’y a que l’ennui.
Dans le cours du voyage Exposé aux orages;
Préoccupé du temps,
Battu de tous les vents. . .
Ah! je vous dis, mes frèr’s,
Y a personn’ sur la terr’
Qu’endur’ tant de misèr’.
Dans le cours du voyage, 1 ,
Il faut bien du courage; J c aur Vaut mieux être habitant;
On a moins de tourment.
L’habitant sèm’ du grain;
Dort du soir au matin.
Sa femme en a bien soin.
FORESTIERS ET VOYAGEURS
Ah! c’est un mariage Que d’épouser le voyage Moi, j’attends la journée, Jour de mon arrivé’ Jamais plus je n’irai Dans ces pays damnés Pour tant m’y ennuyer.
Benn
A Michel, qui vient de chanter
C’est pas le diable encourageant, ce que tu me chantes là!
Cadet
A Benn
D’abord, pour ton baptême, il faut que tu paies la traite à tes compagnons.
Benn
Haussant les épaules
Je n’ai pas de bouteille, et pas une cope.
Michel et François S' emparant de Benn
De l’argent, on va en trouver.
Ils le déshabillent et mettent ses effets à l' enchère.
Dominique
Présentant la pipe de Benn
Qui veut acheter la pipe à Benn? Combien pour la pipe, une vraie pipe turque, de Boston!
Une Voix
Un sou.
Une Autre Voix Un double pour la pipe.
Une Autre Voix
Quatre.
Une Autre Voix
Cinq sous.
Dominique Au dernier enchérisseur
A toi la pipe. Combien pour la bougrine à Benn? Il présente la bougrine de Benn
Une Voix
Puis une autre , meme peu Un chelin .... Deux chelins.
Dominique Même jeu
Emporte. Son drigail, combien pour le drigail à Benn?
Il présente son sac [96]
FORESTIERS ET VOYAGEURS Une Voix
Puis d' autres, même jeu
Un écu, les yeux fermés . Un écu et demi.
Quatre chelins.
Dominique Même jeu
Ça va. Son batte-feu, combien pour le beau batte-feu?
Une Voix
Puis d' autres, même jeu
Un quart de chelin. . . . Un demi . Quinze
sols.
Dominique Même jeu
Tiens, le v’ià. Le fusil, à c’t’heure, un beau fusil à pierre. Combien? Un vrai tisonnier des Etats!
Une Voix
Puis d' autres, même jeu
Un écu . Un et la demie ....
Deux .... Neuf francs.
Dominique Même jeu
Neuf francs? A toi le fusil. Tâche de bien viser! Sa ceinture fléchée: une vraie, qui vient de sa blonde.
Une Voix Même jeu
Une demi-pistole.
Dominique Se ravisant
Non. Elle est trop belle. Je la garde pour moi.
Il met la ceinture pêchée dans sa poche.
Mais je vais vous vendre ses culottes . .
Il va pour déculotter Benn, qui se rebiffe.
Benn
Pour l’amour du Saint Bon Dieu, laissez-moi mes culottes, et je vous paierai la traite.
Tous
Hourrah !
Cadet
Benn est devenu raisonnable, et nous avons assez d’argent pour acheter une bouteille des compagnons.
Dominique
Il est paré pour le baptême.
Quelques Voix Baptisons-le! Baptisons-le!
Les voyageurs empoignent Benn et le couchent à plat ventre sur les genoux de l'un d' entre eux , qtû le tient solide-
FORESTIERS ET VOYAGEURS
ment. Cadet Blondin s'est improvisé une jupe et une cape, avec des toiles tirées des bagages, pour figurer une "marraine" ; Michel s’est mis un chdle en écharpe, pour figurer le "parrain" , et s'est composé un bouquet à même les fleurs de la grève. La marraine tient les mains de Benn, et le parrain lui tient les pieds. Les voyageurs courent chercher, qui des chaudières, qui des avirons. On fait une danse-ronde autour de Benn, en lui jetant de l' eau au visage et lui frappant les fesses avec les avirons.
François
A Benn, le baptême terminé
C’est ici, mon vieux Benn, qu’il faut renoncer au lard pour s’accoutumer au pémican et à la sagamité.
Benn
Se remettant sur ses pieds, rageur
Le mistigris vous grille!
Michel
Pas avant que nous t’ayons enseigné comment gréyer un bâtiment.
3ème Chanson: “Le Batiment merveilleux’’
Ce sont les gens de Boucherville,
Se sont fait faire un bâtiment,
Se sont fait faire un bâtiment Pour aller jouer dedans.
Gai Ion là, brunette, gai Ion là gaiment.
La charpent’ du bâtiment C’est un’ boîte de fer blanc.
Les trois mâts du bâtiment,
Sont trois cotons d’herb’ Saint-Jean.
Gai Ion là .
Le gourvernail du bâtiment,
C’est la queue d’un vieux ch’val blanc. Les trois voil’s du bâtiment Sont trois vest’s de bouragan.
Gai Ion là .
Le capitain’ du bâtiment,
C’est un vieux bœuf au front tout blanc. La cuisinièr’ du bâtiment,
C’est un’ vach’ de trente-cinq ans.
Gai Ion là .
L’équipag’ du bâtiment,
Ce sont des agneaux du printemps.
Et tous ceux qui vont dedans,
Ce sont de vrais innocents!
Gai Ion là .
Michel
A Benn
Te v’ià baptisé pour les pays-d’ en-haut. A c’t’heure Dominique va te chanter une chanson de départ, pour mettre aussi de bonne humeur notre Françoisle-veuf.
FORESTIERS ET VOYAGEURS
Cadet
C’est ça. Un bon voyageur ne peut pas porter son sac et le chagrin à la fois.
4ème Chanson: “Les roses blanches”
Par un matin je me suis levée, bis Plus matin que ma tante, bis
Dans mon jardin je m’en suis allée, bis Cueillir la rose blanche, bis
J’en eus pas sitôt cueilli trois, bis Que mon amant y rentre, bis
“M’amie, faites-moi un bouquet, bis Qu’il soit de roses blanches’’, bis
La belle en faisant ce bouquet, bis Eli’ s’est cassé la jambe, bis
Faut aller q’ri le médecin, bis Le médecin de Nantes, bis
“Beau médeci, joli médecin, bis Que dis-tu de ma jambe? bis
— Ta jambe, ell’ne guérira pas, bis
Qu’ell’ n’soit dans l’eau baignante, his
Dans un bassin d’or et d’argent, bis Couvert de roses blanches, bis
Michel
Jusqu’ici, Benn ne s’est pas montré faraud sur l’aviron.
Benn
C’est-y pas assez que vous avez manqué de me neyer dans le Sault-au-Récollet?
Dominique
C’était rien, cette petite plonge-là. Attends qu’on arrive dans la Grande-Rivière!
François
Pour faire -peur à Benn
Le Long-Sault, les Chaudières, les Chats, le Calumet, les Sept-Chutes — quand on y pense! — les Sept-Chutes où Cadieux a chanté son chant de mort!
Cadet Même jeu
Il ne sont pas drus, les canots qui passent les Sept- Chutes!
FORESTIERS ET VOYAGEURS
Dominique
Non, pour le sûr, ils ne sont pas guernus!
Michel Même jeu
Et les rapides de la Culbute, des Allumettes!
Cadet Même jeu
Sans compter les sauteries de la Matsouane, de la rivière des Français, de la Kaministikouya. . .
Dominique
Et les petites tempêtes des lacs Nipissingue, Huron, Supérieur, de la Pluie, des Bois, Ouinipeg — et le reste.
François A V oreille de Benn
Et le reste, ça veut dire les moustiques et les brûlots, les sauvages qui nous ménagent quelques scalpades .
Michel
On fait de l’argent dans les voyages, mais on la gagne!
Cadet
Et pour voir du pays, on voit du pays!
Benn
Commençant à se décourager Y a du goddam là-dedans!
François
Pour que le voyage soit agréable, il faut nager en mesure, comme si qu’on chantait.
5ème Chanson: “Dans les haubans
J’ai fait faire un beau navire, un navire, un bâtiment.
L'équipag' qui le gouverne sont des filles de quinze ans,
Sautons, légères bergères, dansons là légèrement!
L’équipage qui le gouverne sont des filles de quinze ans.
Moi qui suis garçon bon drille, j’me suis engagé dedans.
Sautons, légères bergères .
Moi qui suis garçon bon drille, j'me suis engagé dedans.
J’ai aperçu ma maîtresse qui dormait dans les haubans.
Sautons, légères bergères .
J’ai aperçu ma maîtresse qui dormait dans les haubans.
J’ai connu son blanc corsage, son visage souriant.
Sautons, légères bergères .
J’ai connu son blanc corsage, son visage souriant.
J’ai aperçu ses mains fines, ses cheveux dans un ruban.
Sautons, légères bergères .
FORESTIERS ET VOYAGEURS
J’ai aperçu ses mains fines, ses cheveux dans un ruban.
Suis monté dans les cordages, après d’elle dans les haubans. Sautons, légères bergères ....
Suis monté dans les cordages, après d’elle dans les haubans,
Lui ai parlé d’amourette; elle m’a dit: “Sois mon amant!" Sautons, légères bergères .
Dominique
Michel en sait une autre pour faire remuer les avirons.
6ème Chanson: “A l’abri d’une olive”
A l’abri d’une olive, y a t’un navir’ d’échoué.
Trois jolies demoiselles s’en vont s’y promener.
Dormez la belle, chantez, le jour, nos jolies amourettes. Chantez l’amour toujours.
La plus jeune d’entre elles s’est mise à soupirer;
“Si j’avais ma colombe, je la ferais chanter.”
Dormez la belle .
Parlant d’une colombe, la belle s’est endormi Le bâtiment au large, la belle s’y réveillit. Dormez la belle .
Demande au capitaine: “Où sommes-nous ici?
— Dessus la mer nous sommes, cent lieues de vos amis. Dormez la belle .
— Que va donc dire ma mère à souper qui m’attend?
— J’vous servirai de mère, avec moi mangerez.
Dormez la belle .
Que va donc dir’ mon frère qui m’attend pour danser? “J’vous servirai de frère, avec moi danserez.
Dormez la belle .
— Qu’est-c’que ma sœur va dire qui m’attend pour coucher? — J’vous servirai de sœur, avec moi vous coucherez.
Dormez la belle .
Cadet
A Benn
Penses-tu que ça va monter, avec les accompagnements qu’on a dans nos sacs!
Benn
Inquiet
Savez-vous bonnement ou’c’qu’on va, comme ça?
Tous
Avec enthousiasme
Dans les pays-d’en-haut!
François
On va rencontrer les nations, faire la traite avec les sauvages et rejoindre autant de gibier qu’en en pourra trouver.
prêt pour la guerre; puis le nuage descend par degrés et tout à coup le Cap Tourmente est envahi par des milliers d’oies criardes.
Elles viennent de la Floride, et après quelques escales le long des côtes du Massachusette et du Maine, elles s’installent en terre canadienne et ravagent sans gêne tout ce qu’elles peuvent arracher de verdure aux prairies et aux champs.
Le cultivateur les redoute, et voudrait les détruire ou les éloigner, mais en vain. Le Cap Tourmente est à elles, bien à elles,à elles pour toujours. Eles y établissent leurs quartiers généraux, bien que leur arrêt ne dure guère plus de trois jours; et que leur campement soit gardé par d’agiles sentinelles qui veillent sur la sécurité commune.
Inutile de dire que le séjour étant terminé, il ne reste rien de frais sur les bords du Cap Tourmente; les petits cours d’eau qui ont servi à rafraîchir les voyageuses portent une bordure de duvet blanc et les longs becs, les pattes rudes ont laissé leur empreinte sur le sable et dans les champs.
Les oies blanches se dirigent vers le Labrador où elles passent la saison d’été, toujours aux mêmes endroits familiers.
A l’automne elles reviennent, fidèles au Cap dont les eaux forment des vagues agitées comme celles de la mer. La halte terminée, elles reprennenut le domaine des airs pour retrouver, loin de nos neiges et de nos glaces, les charmes des ciels d’or et des parfums d’orient.
Et les vagues continuent à se briser sur les flancs du Cap Tourmente.
Page dousse
La revue Jeanne d’Arc
Grand par l’esprit et par le coeur, Monsieur de Montigny laisse dans sa famille, parmi ses amis et dans les rangs des sociétés littéraires un vide profond et de tristes regrets.