‹ Le Bourbonnais Sous La Seconde Restauration: L'Esprit PublicChapitre 32 sur 56 · RARE · texte numérisé non relu

RARE

ral de Franquemont, commandant le 3% corps d'armée (1).

La Saint-Louis, fête du Roi, fut célébrée avec un éclat tout particulier. A côté du préfet de l'Allier, du comte de Serres de Saint-Roman, président du collège électoral, des fonctionnaires «et des notabilités royalistes de Moulins, le général baron de Hügel se rendit à l’église cathédrale, entouré d’un brillant état-major, pour assister au service célébré en l'honneur de Louis XVIII. Le prince Adam de Wurtemberg, ayant accepté l'invitation que lui avait adressée le préfet, assista avec les généraux et officiers supérieurs des troupes sous son commandement au dîner qui réunissait, à l'Hôtel de la Préfecture, les autorités civiles, ainsi que le lieutenant général, comte de France. Et les braves Bourbonnais purent apprendre, par la voie du bulletin administratif, qu'a l'issue de ce dîner, des toasts avaient été portés par les généraux Wurtembergeois au Roi et à la duchesse d'Angoulême et par les comtes de la Vieuville et de France, aux Hautes Puissances Aïlliées et au Prince de Wurtemberg (2).

(1) Arrêté du général de Franquement : 1° La gendarmerie royale de Moulins reste dans toute l'étendue de son activité et de ses fonctions qui lui est assigné par la loi. 20 La neutralité du poste de l'Allier est reconnue. Pour les détails, qui concernent cet objet, M. le baron Hügel, général wurtembergeois, commandant l'infanterie légère à Moulins, est chargé de se concerter et de s'entendre avec M. de Viallanes, général français, commandant pour le Roi, le départe. ment de l'Allier, au delà de ce fleuve ; 3° M. Desbord, commissaire des guerres français, peut continuer ses soins pour coopérer avec les autorités départementales, à l'établissement et au complément des magasins dans les quatre points fixés, sans pourtant lui déléguer d’autres pouvoirs que ceux de co-employé administratif ; 4o M. Bülher, commissaire des guerres wurtembergeois, est désigné pour faire à Moulins les fonctions d’ordonnateur en chef, jusqu'à l’époque que les magasins d'approvisionnement, les formes de distributions, les fournitures de chaque espèce soient réglées et organisées. (Archives départementales, série R. 1815.

@) Bulletin administratif, N° 468, 31 août 1815.

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Les autorités civiles, et en particulier le préfet, considéraient, en effet, les troupes alliées comme de précieux auxiliaires, s’il survenait des désordres. Lorsque wers la fin du mois d'octobre 1815, les Wurtembergeois quittèrent notre département, le comte de la Vieuville ne fut pas sans inquiétude. « Le premier et le plus grand de vos devoirs, écrit-il aux maires, à ce moment, est le maintien du bon ordre et de la tranquillité publique. Des insensés, que la présence des troupes étrangères a comprimés momentanément, oseront encore y attenter. Nous pouvons le craindre, nous devons le prévoir : dès qu'ils seront connus, ils cesseront d'être dangereux. Ils ont effrayé les habitants des campagnes en leur parlant du rétablissement des dîmes et des droits féodaux, de la violation des propriétés garanties par la Charte que le Roi a donnée à son peuple, qu'il a encore dernièrement juré de maintenir et de faire observer. Eclairez sur ce point vos administrés ; qu'ils reconnaissent l'intention des imposteurs ; qu'ils apprennent à les mépriser, mais en même temps, signalez-moi ces individus...» (1).

Le baron de Hügel se permit d’ailleurs, au moment où il quittait Moulins, de laisser quelques conseils à notre administrateur. Il annonçait au préfet, que les mdividus, arrêtés par ses ordres, étaient remis aux mains des autorités francaises et terminait ainsi sa lettre : « Quoiqu'il ne soit pas de mon ressort de prononcer sur le sort futur de ces malveillants, je crois de mon devoir, Monsieur le Comte, de vous recommander fortement à cœur de mettre ces gens de mauvaise foi hors d'état de troubler dorénavant le repos public » (2). Le conseil était superflu ; le préfet n'eut garde - de libérer les malheureux, qui étaient emprisonnés pour avoir crié « Vive la France » au passage des troupes étrangères, ou

(1) Bulletin administratif, No 476, 26 octobre 1815. (2) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re série, 1815.

parce qu’ils avaient la franchise d'avouer qu'ils ne partageaient par les idées de ceux qui étaient au pouvoir.

Naturellement, les territoires sur lesquels étaient cantonnés les étrangers devaient assurer la subsistance de ceux-ci. La charge fut bientôt trop lourde, et nombreuses furent les communes qui firent entendre des plaintes. Les termes dans lesquels fut rédigée celle que les habitants du Donjon adressèrent au sous-préfet de Lapalisse, nous font deviner les exigences des vainqueurs. « Le Donjon, plein d’attachement pour son Roi, ne se plaindrait pas des charges inséparables de l'évènement qui l’a rendu à la France, s’il lui était possible de les supporter plus longtemps... Vous savez que la ration est insuffisante pour des soldats victorieux, dont on ne peut obtenir des égards qu'en les contentant sur cet article.… Nous n'avons plus de vin, plus de possibilité de nous en procurer au loin, plus d'avoine, et d'autre foin que celui qui est dans les métairies, que déjà nous avons entamé. Nous allons consommer la nourriture de nos bestiaux, détruire la cause de nos engrais et de nos récoltes : la seule fortune du pays va donc être absorbée » (1).

Pour soulager la partie de notre département souffrant de l'invasion, on dut faire appel aux communes non occupées. L’arrondissement de Gannat, en particulier, fut frappé de nombreuses réquisitions. Mais les propriétaires étaient peu disposés à fournir lsurs denrées, et les autorités durent user de tous les moyens en leur RAA pour obtenir les quantités demandées.

Pour faire face aux dépenses énormes occasionnées par la présence des troupes d'occupation, le département de l'Al- . lier dut avoir recours à des impositions extraordinaires. Une première fut levée par arrêté du préfet, du 8 août 4845 ; une deuxième, de 25 centimes additionnels aux quatre contri-

(2) Archives départementalés de l'Allier, série R, casier 236,

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butions directes, le fut par un autre arrêté du 1* septembre de la même année. La ville de Moulins elle-même dut lever

sur ses habitants une contribution extraordinaire, dont le

montant fut fixé à soixante mille cinq cent cinquante francs. La manière, dont cette dernière somme fut recouvrée, montre combien était pressant le besoin d'argent et la précipitation avec laquelle on voulait faire rentrer les fonds. L'article 2 de l'arrêté du préfet, en date du 26 août 1815, est ainsi libellé : « Le percepteur enverra, dans les vingt-quatre heures, un seul avertissement à chaque contribuable, portant l'invitation d’acquitter immédiatement les sommes auxquelles chacun se trouve cotisé. Ceux qui, après l'expiration de cinq jours, après la date du présent arrêté, n'auraient pas satisfait à ce payement, y seront contraints par toutes les mesures

- autorisées pour le recouvrement des contributions directes ».

L'Administrafion ne se pressa d’ailleurs pas pour payer les fournitures faites par les habitants, et, en 1820, la plus grande partie de ces fournitures était encore due.

Si nous avons insisté sur la présence des « troupes alliées » dans notre département, c’est pour essayer de montrer que l'occupation étrangère ne contribua pas à faire aimer les Bourbons. Sans doute, en entrant en France, les « troupes alliées » avaient amené la paix, que nos populations désiraient ardemment. Mais les nombreuses vexations qu’eurent à souffrir nos compatriotes, les privations qu'ils durent s’imposer, pour ajouter aux rations des vainqueurs, ce complément dont parlent les habitants du Donjon, les empêchèrent d'apprécier ce retour du Roi, tant chanté et célébré par les poètes et les écrivains royalistes. Le séjour des étrangers fut un des éléments qui contribua à faire naître cette hostilité contre la Monarchie, que nous verrons se développer de plus en plus, hostilité sourde et mal définie encore, à l'époque où

{1) Archives départementales de l'Allier, série R., 1815,

nous sommes, la rigueur de la répression ne permettant pas aux forces opposantes de se grouper, et surtout de se montrer au grand jour,

Pendant que Napoléon hésitait sur la conduite à tenir, ses généraux faisaient tous leurs efforts, pour rallier ce qui restait de l’armée française. Davout, ministre de la Guerre des Cent-Jours, s'était montré un organisateur remarquable. T1 avait employé toute son énergie à soutenir « le mouvement national qui dressait, en un dernier sursaut, la France contre l'Europe » (1). Il s'occupa activement d’organiser la défense de Paris. L'armée existait, malgré Waterloo, et pouvait encore se battre. Un rapport du colonel Bory de Saint-Vincent, député, nous montre nos soldats travaillant fièvreusement à creuser des tranchées autour de la capitale. « Ravis, dit-il, de revoir dans les rangs l’écharpe tricolore, ils nous ont accueillis aux cris de : « Vive l'indépendance, vive la liberté, vive Napoléon II ». Waterloo n’a pas augmenté le nombre de nos ennemis, et vous avez encore une armée dont les soldats sont pleins de courage et ne demandent qu'à se battre. Avec de pareils éléments, commandés par le défenseur de Hambourg, on peut attendre les événements et sauver la gloire du nom français » (2). Le 30 juin, l’armée campée sous Paris envoyait à la Chambre des représentants une adresse, signée par le maréchal prince d'Eckmül, et par les généraux qui l’entouraient, où elle témoignait de sa fidélité et de sa volonté de défendre, « jusqu’à la mort, l'indépendance et l'honneur national ». Dans cette même adresse, elle faisait connaître son opinion sur le retour de Louis XVIII au trône de France. « Les Bourbons

(1) Maurice Dunan : L'Armée d'après guerre il y a cent ans, p. 4. (2) Archives départementales de l'Allier, M, police 2e série, 1815.

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n'offrent aucune garantie à la nation. Nous les avions accueillis avec les sentiments de la plus généreuse confiance ; nous avions oublié tous les maux qu'ils nous avaient causés par leur acharnement à vouloir nous priver de nos droits les plus sacrés. Eh bien ! Comment ont-ils répondu à notre confiance ? Ils nous ont traités comme rebelles et vaincus. Représentants, ces réflexions sont terribles, parce qu'elles sont vraies. L’inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les Bourbons, pour se remettre sur le trône de France ; elle dira aussi la conduite de l'armée, de cette armée essentiellement nationale, et la postérité jugera qui mérita le mieux l'estime du monde » (1).

La Chambre des représentants partageait si bien les dispositions de l’armée, qu’elle ordonna que cette adresse fut imprimée et répandue dans tous les départements. Un fort courant d'idées se dessinait ainsi contre Louis XVIII : on parlait beaucoup de Napoléon II ; le duc d'Orléans avait, lui aussi, de nombreux partisans. Il ne nous appartient pas de rechercher à la suite de quelles manœuvres Louis XV'II remcnta sur le trône, nous voulons seulement essayer de montrer quels étaient les sentiments de notre armée vu lendemain de Waterloo.

Mais, aussitôt après la capitulation de Paris et l’abdication de Napoléon, un mouvement général de désertion se produisit dans tous les corps de troupes. Un grand nombre de soldats avaient hâte de regagner leurs foyers et criaient « à bas la conscription ». Soult, qui avait essayé de réorganiser les troupes de la région de Lyon, ne put y parvenir. Davout, malgré sa haine des Bourbons, dut se résigner à l'inévitable. Il proposait au Gouvernement provisoire de se rallier au Roi, en réclamant, il est vrai, une amnistie générale et le maintien du drapeau tricolore. Il

(1) Archives départementales de l'Allier, M, police 2° série, 1815,

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résignait ses fonctions de Ministre de la Guerre pour conserver le commandement de l’armée (1).

Davout ne fut pas écouté. Le drapeau blanc roderint l'emblème de la France. La soumission de l’armée au Roi fut exigée par le nouveau ministre de la Guerre, le maréchal Gouvicon-Saint-Cyr. Les soldats reçurent l'ordre de e changer leur cocarde tricolore contre la cocarde blanche. | Dès le 17 juillet, les lieutenants-généraux, comte de France et comte de Saint-Germain, adressèrent à Duchézot, le plus ancien conseiller de préfecture de l'Allier, remplaçant le Préfet, l'acte de soumission auquel était joint la note suivante : « Nous vous engageons et au besoin nous vous requérons de le faire imprimer en nombre d’exemplaires suffisants pour qu'il soit affiché à Moulins, et dans tout le département » (2). Le même jour, le comte de Saint-Germain avisait le Préfet qu’il donnait l’ordre, aux troupes placées sous son commandement, « de quitter les couleurs tri- | colores et d'y substituer la cocarde blanche, déclarée natio- = nale par le Roi » (3).

La disparition des trois couleurs fut, du reste, très impopulaire. Les désertions, déjà nombreuses, se multiplièrent. La plupart des corps furent bientôt réduits à l'état de squelettes. L'autorité militaire n'osa pas faire d'exemple : les déserteurs étaient trop nombreux, et, d’ailleurs, on n'était pas sûr des pelotons d'exécution (4). La discipline, très relächée, permettait aux « grognards » de Napoléon de se lais-

(1) Lorsqu'il connut l'ordonnance du 24 juillet, si contraire aux promesses qu'on lui avait faites, Davoût rompit avec la royauté et donna sa démission. Il fut remplacé à la tête des troupes par Macdonald, :

(2) Archives départementales de l'Allier, M, police 2e série, 1815.

W) Archives départementales, M, police 2 esérie, 1815,

@) Maurice Dunan : L'Armée d’après guerre il y a Cent ans, p. 7 et suivantes.

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ser aller à quelques violences contre les partisans du nouveau régime et de montrer hautement leur confiance dans un retour prochain de l'Empereur, En septembre, le Préfet de l'Allier faisait connaître au Ministre de la police que les troupes cantonnées dans son département étaient animées d'un mauvais esprit. A Moulins, de Conny, royaliste notoire, fut insulté et maltraité par des militaires : il ne dut son salut qu'à une fuite précipitée (1). A Saint-Didier, les dragons cantonnés dans la commune, se réunirent devant la maison du maire et poussèrent les cris de « vive l'Empereur ». A Montmarault, deux maréchaux-des-logis du 7 hussards tenaient des propos injurieux contre les autor rités civiles et proféraient des cris séditieux. A Saint-Pourçain, des jeunes gens, Chasseurs de la garde, qui faisaient une partie de billard dans un café de la ville, entonnaient une chanson en l'honneur de Napoléon. Nombreux furent ces petits faits, qui montrent le laisser-aller et l’état d'esprit de l’armée.

Le licenciement des troupes, exigé par les Alliés, devenait ainsi très difficile. Davout, écœuré qu'on ne tenait pas les promesses solennellement faites, donnait sa démission, et Macdonald le remplaçait à la tête des troupes dont il avait accepté d'opérer la dissolution. La tâche du commandant en chef demandait à la fois de la fermeté et de la modération. Nombreuses, en effet, étaient les causes d'irritation qu'il devait atténuer ou faire disparaître, et dont les moindres n'étaient pas l'abandon des couleurs nationales, | « symbolisant tous les sacrifices consentis pour la gloire de la France », les rancœurs de ceux que « le culte du génie militaire de Napoléon et ses récompenses généreuses avaient fait ses fanatiques », et la déception des nombreux officiers

que les ordonnances du 1* août, annulant les promotions

&) Archives départementales, M, police 1re série, 1815,

des Cent-Jours, privaient d'un grade, ou de « l'étoile des braves ».

Les opérations du licenciement donnèrent lieu à plusieurs manifestations dans notre département, surtout à Montlucon. Les officiers du 3% régiment de tirailleurs se réunirent, le jour du licenciement de ce régiment, en un banquet à l'hôtel de l'Europe. « Le couvert de Bonaparte était mis, plusieurs toasts lui ont été portés. Ils ont terminé cette orgie en allumant des pipes avec des cocardes blanches. Ils se sont fait leurs adieux et, dans leurs embrassements, ils ont juré fidélité à l'Empereur, en disant qu'ils auraient bientôt le bonheur de le revoir. Le serment a été prêté sur des épées » (1).

Ce ne fut pas, d’ailleurs, le seul incident qui se produisit. Le 6 cctobre, le 2**° régiment de chasseurs de la vieille garde se formait hors de la ville, la traversait aux cris de « Vive l'Empereur » et venait se ranger en bataille devant la porte du sous-préfet. Notons, cependant, qu'aucun officier ne prit part ostensiblement au mouvement. Les soldats et sous-officiers se plaignaient de n'avoir reçu aucune solde depuis trois mois et réclamaient le paiement de l’ar-. riéré. Le sous-préfet n’était pas tranquille ; le bruit ayant couru qu'ii avait requis un escadron du 20%° dragons, en station à Montluçon, de marcher contre les rebelles, ne fit qu'exciter ces derniers ; il rendit compte au Préfet de ce qui se passait et implorait des secours. « Le peuple est infernal ici, écrivait-il, et je ne doute pas qu'il n'ait travaillé l'esprit de ces chasseurs ». La mutinerie n'eut pas de suites sérieuses. Le général baron d’Aigremont, commandant le département de l'Allier, ordonna que le deuxième escadron, le plus compromis dans l'affaire, serait licencié aussitôt ; les militaires le composant devaient être mis en route le jour

(1) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re série, 1815,

même du licenciement ; tous ceux trouvés, hors de la route indiquée sur leur feuille, devaient être arrêtés et traduits devant une commission militaire qui les traiterait comme rebelles (1).

Tous ces soldats, déserteurs, licenciés, allaient répandre dans les coins les plus reculés de la France, le culte de l'Empercur et ajouter encore à son prestige, déjà si grand. Les villes, où s’effectuèrent les opérations du licenciement, gardèrent le souvenir des scènes qu'accompagnaient cette opéralion. « Le mauvais esprit qui y règne, écrira Saint- Martin des Islets, en parlant de Montluçon, ne peut être attribué qu’au séjour des troupes qui y ont passé, et parliculièrement à celles qui y ont cantonné » (2).

. À Moulins, le contact avec la population dura un peu plus longtemps. Ce qui restait des premier et quatrième régiments de dragons y était cantonné. La discipline, très relâchée permettait aux militaires de s’absenter ; ils se réunissaient dans les cafés de la ville où ils s’entretenaient de l'Empereur et de la chute prochaine des Bourbons. « Le mauvais esprit dont paraissent animés les militaires du premier régiment de dragons, écrit le maire de Moulins, se manifest: de plus en plus ». Le gouvernement apercevait le danger. Il pressa les opérations du licenciement et, le 4 dé- cembre 1815, le comte de la Vieuville, préfet de l'Allier, pouvait écrire qu’elles étaient terminées, pour les troupes stationnées dans son département.

Il est inutile de dire que tous les déserteurs étaient partis en emportant leurs effets, armes et équipement. Le Ministre de la Guerre se préoccupa de les faire rentrer. Cependant, il n'osa pas aller jusqu'aux mesures de rigueur et conseilla de se « borner à retirer ce que l’on pouvait obtenir

(1) Archives départernentales de l'Allier, M, police 11° sérik, 1815. (2) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re série, 1815.

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sans user de sévérité ». Il déconseilla de même les poursuites contre ceux qui ne se seraient pas présentés devant les conseils chargés de la réorganisation des nouveaux corps, auxquels on donna le nom de légion.

Ces légions furent d’ailleurs formées, en majorité, par des anciens soldats de l'Empire, gardant, bien au fond de leur cœur, le culte de l’idole. Ils portaient la cocarde blanche à leur schako, mais ils gardaient la cocarde tricolore dans leur sac. En passant la revue des sacs, les officiers y trouvaient toujours des souvenirs se rapportant à l'épopée napoléonienne, boutons à l'aigle, cocardes, etc. Ils ne pouvaient empêcher leurs soldats de fréquenter « les mauvais sujets de la ville, qui dans leur conversation leur faisaient espérer le retour de Bonaparte » (1). A Moulins, ils se réunissaient souvent chez un nommé Saint-Aubin, ancien militaire, signalé par la police comme un des hommes les plus dangereux de la ville. [1 ne faut pas croire que ceux qui se trouvaient ainsi désignés, mauvais sujets, hommes dangereux, étaient des criminels, des voleurs de grands chemins ! Non. C'était tous ceux qui étaient hostiles aux Bourbons, qui ne chanfaient pas leurs louanges et qui gardaient au fond de leur cœur, le souvenir de cette liberté que les révolutionnaires de 1789 avaient essayé de donner à notre pays. Libéraux et partisans de l'Empereur fraternisaient, avaient la même haine des Bourbons, le même espoir d’avènemient d’un régime démocratique, idée, encore confuse, qüi ne devait pas tarder à faire de nombreux adeptes. Mais les lois draconiennes, votées par la Chambre introuvable, mirent à la disposition des autorités civiles des armes telles, que toute manifestation d'opinions contrairés à là royauté légitime, fut punie de l'exil où de la prison. Les Rois, de l'ancien régime,

(1) Archives départementales, M, police te série. Rapport du commissaire de police de Moulins du 6 avril 1816. ;

avec leurs lettres de cachets, avaient moins de pouvoir que les premiers Préfets de la Restauration.

On n'avait d’ailleurs, en haut lieu, pas trop confiance en l’armée. L'autorité milltaire était l’objet d’une surveillance constante de la part des autorités civiles.

Un détachement de la légion en garnison à Moulins, ayant été appelé, par les besoins du service, à séjourner à Gannat, le Préfet ne manqua pas d'inviter le Sous-Préfet de cet arrondissement, à exercer une stricte surveillance sur le détachement et en particulier sur les officiers. Quelques jours après, le sous-préfet écrivait à son chef : « Deux heures après l’arrivée, on me donna quelques soupçons sur la fidélité des soldats, en me rapportant que l’un d'eux, à qui on avait demandé qui était son capitaine, avait répondu d’un ton fort léger : « C’est un noble, c’est un émigré... » On vint me dire un instant après que les officiers à demi-solde faisaient beaucoup d’avances à ceux du détachement pour les circonvenit » (1). Un assez grand nombre d'officiers, en effet, avaient été mis en non activité, au moment du licenciement général de l'armée ; tous ceux qui avaient exprimé leurs idées un peu trop vivement où qui s'étaient prononcés contre le nouveau régime, ne furent pas réintégrés dans les cadres de la nouvelle armée. La plupart, anciens soldats que leur bravoure et leur mérite avaient fait distinguer, n'ayant d’autres ressources que leur solde, furent presque réduits à la misère ; leur haïne pour les Bourbons s’en accrut davanfage. Ne connaissant pas d'autre métier que celui des armes, ils n'avaient pu prendre dans les camps l'habitude du travail. Soldats dans l'âme, aimant l'uniforme et les bataiïlles, leur désappointement fut grand, lorsqu'ils furent réduits à l'inactivité. Ils se réunissaient dans des cafés, et là

(1) Aïéhives départementales, M, police 1re série, 1816. Rapport du Sous-Préfet.

discouraient des heures entières, exaltant la grandeur et la bonté de leur Empereur, affirmant bien haut léurs préférences. Les demi-soldes firent parler d'eux, à Paris surtout, et dans plusieurs grandes villes de province. Ils furent l'âme d'un assez grand nombre de conspirations et de complots. Plus d'une fois, ils entraînèrent avec eux leurs camarades en activité. Si dans notre département, leur influence ne se fit pas sentir d’une manière forte, cela tient surtout à leur petit nombre et à la surveillance dont ils furent l'objet.

Le gouvernement ne pouvait pas voir leurs menées d'un bon œil et des mesures de rigueur furent prises contre eux. Un grand nombre furent changés de département eb obligés d'aller résider dans la ville qu'il plût au gouvernement de leur désigner. Presque tous étaient sous la surveillance de la police.

Une lettre du Ministre de la guerre, du 25 mai 1816, informe les autorités civiles et militaires, que les officiers en demi-solde « ne pourront s'absenter de leur foyer, qu'au moyen de passeports délivrés par l'autorité civile et sur lesquels leurs qualités ét grades militaires devront être soigneusement énoncés. » De plus, ils ne pourraient sortir de leur département « qu'après avoir soumis au visa de l'officier général ou supérieur commandant la place où ils résident, ou le département, le passeport que l'autorité civile leur a délivré (1). »

Maigré la surveillance dont ils furent l’objet, malgré l'absence de grands centres qui auraient pu faciliter leur réunion, les demi-soldes donnèrent quand même quelques

‘inquiétudes aux administrateurs du Bourbonnais. À Mont-

(1) Bulletin de l'Allier, No 17, 25 mai 1816.

Le signataire de cette lettre était le successeur de Gouvion Saint Cyr, au Ministère de la Guerre, celui qui avait essayé d'arrêter « in extremis » le mouvement bonapartiste en mars 1815, Clarke, crée Comte d'Hunebourg et Duc de Feltre, par Napoléon.

luçon, Georgon, ancien officier en retraite, « homme audacieux et extrêmement dangereux dans un mouvement » dit le sous-préfet, et Hennequin, colonel en non activité, exerçant « une influence extraordinaire sur le parti opposé au gouvernement royal » furent éloignés du département (1). A Moulins, Mitton, lieutenant à demi-solde, prévenu d’avoir « chanté des couplets en l'honneur de l’usurpateur » fut condamné, le 25 mars 1816, à trois mois de détention, cinquante francs d'amende, et trois mois de surveillance.

Les rapports des sous-préfets signalaient presque toujours des militaires, coupables de « propager les mauvais principes ». La révocation de l'exil prononcé contre le général Becker, a produit le plus mauvais effet, écrit le sous-préfet de Gannat. A Néris, où le « mauvais esprit » est entretenu par le grand nombre d'étrangers qui passent, le général Charayre est signalé comme l’un des agitateurs, ainsi que l'ex-inspecteur des forêts Bertrand, frère du général du même nom

Nombreux furent les demi-soldes envoyés en surveillance dans l'Allier. Le colonel Grand, né à Avignon « homme qui s’est mal conduit aux différentes époques de nos troubles civils et notamment pendant la deuxième usurpation », écrit le préfet du Vaucluse (2), fut envoyé à Moulins ainsi que le maréchal de camp Jacquemart.

Le maréchal de camp, baron Simmers, en surveillance à Clermont-Ferrand, ayant obtenu l'autorisation d'aller aux eaux de Néris, fut recommandé en ces termes au Préfet de l'Allier : « Cet officier général a été placé en surveillance en 1815 et on le considérait alors comme ayant des principes peu favorables au Gouvernement. Quoique l’on n'ait pu citer aucun fait à sa charge et que sa conduite postérieure n'ait

() Archives départementales, M, police 1re série, 1816. @) Archives départementales, M, police 1re série, 1816,

rien présenté de répréhensible, il sera bon de faire observer strictement ses démarches pendant son séjour à Néris (1). » Le général baron Gueneheuc, le colonel de cavalerie Grouchy, le prince de la Moskowa, lieutenant au service de la Suède, fils du maréchal Ney, de passage dans notre département, furent également l’objet d’une étroite surveillance.

Cette surveillanec, dont avaient à souffrir les officiers en non activité, dura fort longtemps. En 1820, le directeur de la police écrivait encore aux préfets pour leur recommander, en s'adressant « comfidentiellement aux maires », de lui faire connaître les officiers en disponibilité qui se seraient éloignés de leur résidence, même avec une permission, et la destination qu'ils avaient prise. « Il ne peut être qu'utile d'étendre cette mesure à tous les militaires ayant fait partie

de l’ancienne armée, quelle que soit leur situation, si leur

conduite est de nature à éveiller l'attention (2) ». En 1828, le chef de bataillon Bernard, en non-activité à Honfleur, fut autorisé à passer trois mois à Moulins ; le maire avait été invifé à surveiller ses démarches bien longtemps avant son arrivée. Le colonel de cavalerie Boyer-Peyreleau, qui avait été autorisé à séjourner quelque temps à Vichy, y fut également l’objet d’une étroite surveillance ; et bon nombre d’autres que nous ne pouvons citer, l'étendue que doit avoir cette étude ne permettant pas de le faire. |

Il est vrai qu'à cette époque, les événements d'Espagne pouvaient motiver les mesures de prudence prises par le gouvernement. Quelques nouvelles alarmantes circulèrent un peu partout, telles que le rappel de jeunes gens libérés. Des prisonniers de guerre traversant le département furent bien accueillis par les éléments libéraux : « on les a régalés et secourus par une collecte abondante, en un mot, cela a fait

(@) Archives départementales, M, police ire série, 1816. (2) Archives départementales, M, police 1re série, 3 juillet 1828,

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