livre des Cent et Un le récit piquant de ses véridiques explorations
Aussi n'ai-je pas besoin d^iyouter , pour expliquer 4a maigreur de mes récoltes, que dans le vaste cliamp de l'observation béotienne f mon devancier ne m*a permis que de glaner.
Cette Béotie dans laquelle je vais vous conduire n'est donc pas cette province de la Grice , le Tourcoing dee Brûle-Maison d'Athènes ;
Cette province dont le bon Plutarque disait Ç) qu'elle pi'oduisait des Iwmnes plus vigoureux ijiœ spinhœls ;
Cette province, enfin, que n'ontpurelever dans Tespril des Grecs, ni la naissance de Plutarque, ni celle d'Epamiuoudas « tous deux béotiens : loin de détruire la règle, l'illustration exceptionnelle de ces deux grands hommes n'a fait que la confirmer.
Caril est une fatalité qui s'attache aux cités Gomme aux hommes.
Tourcoing. • • • Toui*coing lui-môme s'éclaireraitaugas, Tourcoing créerait des écoles mutueDes, Tourcoing aujourd hui pour demain donnerait le jour A trente Cuviers et à cinquante VoHrfres,
Tourcoing enfin enverrait à la chambre Châteaubriand ou Carreli que nos ingratspetitsHseveux Jetteraient encore
f Hlommes illustres : Vie d'Epamiaondas.
aux oreilles de ses enfants les pasquillesde François De Gottignies.
N*all6z pas croire, au reste, que je fasse du bourg industrieux, dont le nom vient de tomber de ma plume, le centre, le chef-Ueu de la Béotie.
La Béotie n'est pas ici exclusivement plutAlqueli, ni
là fiuUÂ cp^ici.
Comme le tribunal des Francs-juges , la Béotie est
partout et nulle part.
La Béotie est une abstraction qui prend un corps là où il y a un béotien.
Sertorius ne disait-il pas :
« Rome n*est plus dansRomci elle esi toute où je sois î •
Napoléon ne prétendait-il pas que la France était partout où flottait son drapeau ?
Et cette même France, les Bourbes» de l'Émigration ne la plaçaient-ils pas sous leur tente nomade ?
Cbercbons donc des béotiens, et nous voyagerons en Béotie.
Tenez, un exemple tout récent de béottsme nous servira d*eiorde.
Vous vous rappelés le singulier conflit élevé entre
un parrain et le maire d une coamiune voisine, à propos du nom d'Eliska ou deZuiiska, dont I bonorable parrain
voulait aÛliger uii pauvre nouvoau-ué qui u'eu pouvait (uère.
Quel est le béotien? C'est le maire, a-t-on clamé. Ma foi , moi je crois .que c*est le parrain •
n y a beaucoup i dire sur cette mante d'affubler des eofants au berceau d uii nom bizarre ou étranger, qui, plus tard, peut le vouer au ridicule. Quel r61e la mode et la politi(iiie duivent-cUes jouer daus une circonstance aussi grave?
Le roman de Florian a bit naître les Estelles, celui
de Bernardin de Saint-Pierre les Pauls et les Virginies, la Révolution a ressuscité les héros de la Grèce et de Rome,
l'Empire a entendu nuiiimer des Napoléons par milliers. U n*est pas jusqu^à la Restauration qui n'ait eu ses
Détkrêi. Eh bien ! les taloches 'que nous donnions aux Napoléons devenus des Léons et des NapoU^ nous autres écoliers de la Restauration, les plaisanteries dont nos enfants s^ms doute accablent aujourd'hui les Désirés ^ n'empêchent pas les Lout^-Phitippei d'aller leur ti*ain.
Encore, ici, ne dtons-nousque des noms ordinaires, des noms iionorabies au fond , qui ne peuvent jamais avoir contre eux que les variations amenées par les circonstances , ou bien encore les anomalies causées par le contraste de la profession ou du ph>1^ique avec le nom, ce qui arrive toutes les fois que nous voyons, par exemple, un phtiiisique répondre au nom d'Hereuk ou deSarnson, un huissier au nom d'Homère ou i^Horacey une jeune
if
nile à la peau de safrau au uoia de Rose ou de Blanche^ enfin une grosse dondon pesant trois cent» livreS| poids*
de marc, au nom ossianiquo do ZcpJiinne.
Mais quel incoavénient plus grand» si, grâce à Texaltation ou ft Tesprit d'adulation de ses auteurs, un enfknt devenu homme se voit obligé de répondre à un nom flétri 1 Je connais un honnête employé dont la main se crispe d'horreur toutes les fois qu'il signe : Marat.
Ëvitoos de donner à nos enfants ces noms prétentieux qui peuvent être pour eux la source de mille désagrémentâ. Sans doute , on ne peut pas tout prévoir; des temps arriTent où ie&nomsles plus innocents deviennent suspects. Demandez plutôt aux citoyens qui, de gré ou de force, std^Btituèren) à leurs noms honnêtes ceux plusappropriés à l'époque de CaroUe ou de Chm-fleigr,
Demandez à ce d-devaM, qui , à Tinterpellation que lui adressait un officier municipal , pour connaître son nom, répondit :
€ Nis. — Cestbien court. — Sans doute; je m'apr pelais Saint-Denis , mais vous avez supprimé les mnU et les de.
Encore étaitril plus heureux qu'un H.' de Saint-Cyi qui, grâce à un^^supj)ression du même genre , ne pouvait guère signer que comme Figaro : Anongme,
Tanl de petitesse à une époque de grandeur pi^ouve bien la vérité de cet aduge, que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas !
A'ppek'z tluiic vos eufaots comme tout ie monde , le caleodriâr grégorien oe vous laisse que rembarras du choix. Ce n'est pas à dir^e pour cela qu'il faille renouveler dans les baptistères les noms désormais nsé&àe&Basiles, des Nicoki, des Pancraeeê et des Nieodêmes, saints glorieux qui perdent tous les jours le peu de clients qui leur, testent sur la larre. Ne tombons pas d'un excès dans un autre.
On fiarait un livre intéressant sur les causes qui por- . lent le peuple à adopter tel nom plutôt que tel autre ; car lé peuple, en général, ce n'est pas la flatterie qui le guide dans ses choix : son bon sens le sauve d,u * ridicule.
Mais pourquoi certains noms, principalement ceux que je viens de citer, ont-ils éprouvé un tel discrédit qu'ils en sont devenus grotesques ? '
Les enn^isdeNapoléon lui décochaient comme une
épigramme sanglante le nom de Nicolas, qu'ils soutenaient être le sien } et ses amis l'en défendaient, tant ils comprenaient qu'il fallait écarter de leur héros tout ce qui aurait pu le ridiculiser.
Nicolas !,Mais ce nom veut dire i^i^iiiir des peintes. Nicedéme a la même significalion» Pançrace veut tlirj tûut'jmsmnt, et Basile,.»^
Idées de puissance, de victoire et de tyrannie, vous; ^avez pesé sur le peuple, et lui, il vous chutie aujourd'hui i en jivrant à la riséé les noms qui vous résument (
A la différence de M. Desnoyers qui rangeait les béotiens de Paris dans ime foule innombrable de classes , toutes cmpi uiilccs au lègne animal, je ne partagerai mes béotiens qu*en deux catégories :
Les béotiens passifs et les béotiens actifs.
Ceux-là sont béotiens pour eux, ceux-ci le sont pour les autres ;
En un mot, les premiers sont les innocenta ; les autres, les £icheux»
Heureuseml^t que ces demim sont les moins nombreux.
Au premier rang, dans la catégorie des béotiens lunocents, se présente le béotien gobe-inouche, qui vous racontera, en se promenant sur FEspIanade et à la yue des cygnes qui s'ébattent dans le bassin, au milieu duquel figure la seringue que l'on appelle pompeusement jet-d'eau, comme quoi les cygnes sont des oiseaux sacrés, qu'il y a peine de mort contre ceux qui les tuent Ç)*
I! vous dira aussi que les bourreaux se succèdent de père en ûis, nécessairement, forcément; qu'à défaut de progénitiHne joÉlàéf Koffice relent au plus anden lioucher«: il sait même unebistoire à cette occasion.
(*) I^e béotien a perdu ce si^et si propre à foire valoir son éru diiion. AaJoard*hui le bassin , la seringue et les cygnes sont remplacés par le monument du géuépâl Négrier.
Que si vous avez pai hasaid quelque morceau curieux d'horiogerie ou d'architecture dans la ville j û denoidn^ certain , au dire de notre béotien , que Ton a crevé les yeux à Tauteur poui* quli lim lit pas un semblable.
Il est hoiiiiHe à regretter que Ton n'ait pas agi de même à l'égard de l'architecte iuBegrai.... N'était la cruauté du moyen, je serais presque de son avis.
Vient ensuite le béotien dramatique, dont l'étroit cer- | veau s'est fidt à réoole des qpeetades deprovinee une poétique théâtrale, d'où rien ne saurait le tirer. Ce béotien ne connatt que Fopéra comique. A son premier voyage à Paris, il s'informe de VEllevtou des Français, du Martin du Vaudeville et de la première chaïUeu&e de l'Ambigu. Régie générale : il applaudit à outrance le dénouement des tragédies classiques, et sif&e le drame moderne parce | qu'il fimii moi. ^
Place au béotien mnu, ainsi appelé sans doute du latin nugœ, bagatelles.
Vous Pavez connu enfimt. On l'appelait Catherine au collège à cause de sa petite voix , de ses petits contes et de sa tournure féminine. Il n'est fuère changé*
Le bcoLicn joinu \n 'd\i marché au poisson, met la
table, lait la cuisine , tricote, nettoie sa lampe, borde fort bien ses souliers , et coupe les cheveux à son petit
garçon.
Le béotien mm ne vous accoste pas sans vous de*
mander des nouvelles de votre femme , de votre père , de votre servante , et même de votre chien ; car il n'oublie personne. 11 tâtera le moelleux de votre habit, et s'informera où vous achetez vos souliers qui lui paraissent bien faits. Il vous enlèvej-a adroitement un cheveu égaré qui chatoie sur le coUet de votre habit, et
il vous rendra une épingle qu*il vous aura empruntée
quinze jours auparavant.
Une des conséquences du caractère du béotien num
c'est une scrupuleuse exactitude à remplir les devoirs qu'imposent Tusage et les convenances y dont il est Tesclave.
Si par hasard il passe à côté de vous d'un air sérieux et sans vous regarder, descendez en Yons-mème et cherchez si vous n'êtes pas en retard avec lui d'un dîner, d'un café, d une visite, voire même d'un coup de chapeau, car il tient note exacte de tout.
Il n'est jamais hostile au gouvernement, paie exactement ses contributions, ne contredit personne dans la crainte de se faire des ennemis , et illuiuine pour tous les Ordres de Choses.
Le béotien mm a un antipode : c'est le béotien obélisque de Louqsor, Le premier est une cire molle qui prend toutes les formes que lui imprime la société au milieu de laquelle il vit, le second eat un bloc de granit que le contact du monde ne saurait ni user ni polir, une
vraie pyramide au laiiieu des sabler luûuvaulsde notre civilûatiûa.
Une fois qu^une opinion esl entrée en lui, celte opinion se fait marbre. Tant pis pour ceux qu'elle iroisse. Cette opinion est-elle par hasard poUlique , malheur 1 elle n'est plus seulciaent inflexible, elle se hérisse de tout ce qu'un parti peut avoir de cruauté et de ridicule.
D y des béotiens qui se laissent pousser la barbe jusqu'à l'avénementd' un lait qui n'arrivera peut-être jamais ;^ d'autres qui s'habillent en bhne et twrl^ qui» en rouge^
qui, en tricolore.
Ce ne sont plus des hommes accessibles » en cette
qualité^ à tout ce qui est humain ; des hommes qu'at> tristent un ciel couvert, un temps li oid, une laide femme; que réjouissent un air pur, un horizon bleu, une jolie blonde : ce sont des opinions, des systèmes, des idées.
J'en ai connu un qui avait adopté pour siennes les joies et les infortunes de la Révolution de 1830.
Il a manqué un fort beau mariage , parce que le joui* fixé pour ses noces étant justement ranniversaire de la chute de Varsovie, il a prétendu marcher à l'autel avec un crêpe à son chapeau.
Le béotien ùbéUtque de Louqsor ne conçoit pas ce laissa-aller qui n'exclut pas la conviction, ce quasi-acquiescement aux opinions d'autrui, où conduisent trèssouvent la politesse, l'esprit de bonne compagnie et la crainte de transformer en forum le salon ouvert à l'in-
limité. Il ue compreiul jias qu*on doive quelquefois laisser à la porte 8011 ofûûion coouqô on 6te son chapeau. II est vrai qu*U lui arrive soavent de conserver Tane et rentre.
Jusqu'ici le béotien a été purement passif; il a posé pour nous. Nous arriv<»i8 à la limite de cette Béotie mnoeenie. KmUH h béotien ne se contentera plus d'ttre béotien pour lui seul, il lui faudra une victime.
Le plus commun de cette catégoriel c'est le béotien démolisseur : soit distraction, soit afTection nerveasCi il fiiut qu'il empoigne ce fui lui tombe souslamain» qu'il le torture ou le brise. Quand on a des amis comme ce béotien et qu'on est désireux de jouir de leur conver- ÈêOoa il firat commencer par leur mettre la camisole de force ou'bien avoir la précaution de se tenir à distance»
Le béotien démoHsieur allongera les bouts de votre
cravate à vous étrangler , ou , tout en causant, vous tirera les boulons de votre babit avec une ibrce proportionnée à la gravité des événements dont il vous en*
tretiendia.
U y a des béotiens qui vous déshabillent au milieu de
la me, d'autres qui m vous lâchent pas la main qu ils presseront à vous estropier.
Sont-ils assis , ils brisent les dosders, ou, de leurs pieds èpiiepliques, font sauter les bâtons des chaises, ou bien en arrachent la paille pour se fiûre des cure^tents*
Une femme de ménage préirojfante devrait toujours avoir cliez elle une chaise Lieu solide, en bois de chêne, pour les béotiens de cette espèce.
Encore, avec eux on en est quitte pour un dommage matériel; Dieu vous garde du béotien qui vous prend votre temps, ou qui attente à votre santé 1
Vous êtes pressé ; une affaire importante vous appelle i la Douane ou à la Recette générale ; dans votre préoccupaLion, vous n'apercevez \m\s une maison badigeonnée à neuf, et, a la porte , sous la croix de simUre présage encore pendante , une grosse figure de propriétaire, c Mon ami ! mon ami f Vous passez bien iièremeot ; donnei-vous donc la peine d^entrer, que je vous montre ma maison. — Monsieur, vous êtes bien bon,.. Mais je n'ai pas le temps ; jecours... — Bah 1 bab 1 une minute de plus ou moins. »Et le propriétaire vous saisit et vous introduit dans sa maison, dont il vous fait parcourir tous les étages, depuis la cave où vous vous cassez la tète contre les voiiicb iiumides, jusqu'au grenier où les pans de votre redingote balayent les plâtres des murailles.
Heureux encore si le propriétaire n*a pas découvert un nouveau système de fosses inodores i £t quand asphyxié par la térébenthine , harassé par Tescalade de quatre étages, vous sortez en grognant, les coudes blanchis et le chapeau déformé, le gros propriétaire vous conduit jusqu'à sa porte en vous criant : Au plamr de vous revoir 1 Joli plaisir ! Ët il se replace en embuscade
pour renouveler sa politesse au premier passant, car il prend cela pour une politesse*
Ne nie parlez pas des béotiens qui ont la prétention de TOUS faire des honnêtetés t
Vous est- il arrivé d'aller en visite dans une maison OÙ Ton veut à toute force vous faire iMûre ou manger quelque chose?
 peine étes-vous assis : Qu'est-ce que je wm avok* Fhomeur de «ont o/Hr? Voilà la phiase sacramentelle;
c'est par là que le maître commence les lioslilités.
Ou bien encore ; Ett^ aptèilôeafé? Cette dernière demande est grosse de TolBre d^mi mre de hlàre on d'un petit doigt de liqueur.
Que si vous relevez à peine d'une fluxion de poitrine,
ou que vous soyez attaqué d'une gasUile, ou seulement que vous n'ayez ni bim ni soi^ ce qui peut ibri bien arriver pour peu que vous sortiez de table, on prendra votre refus pour une exubérance de politesse qu'il faut vaincre par un redoublement d'instances, et l'on arrivera crescendo à la vieille bouteille de Volney cachée dmière les fagots. Oh I alors , vous auriez mauvaise grâce à ne pas accepter, et, dussiez-TOus vous mettre au lit en sortant , il faut boire le petit doigt sous peine d'être taxé d'entêtement et d'une atroce malhonnêteté.
Il y a dans cette dernière catégorie de béotiens des amis qui, pour vous procurer de l'agrément, en vous forçant
ItO
de resta»* plus kmg-temps diei eux au milieu delà
grosse joie d'une léle, ne se fout pas scrupule de vous donner une indigestion ou de casser un ressort à votre
cabriolet. Les aimables amis !
Id je m'arrête. Non pas que je sois arri?éamt limites de la fertile contrée que j'explore. 11 me resterait encore à décrire d'innombrables variétés de béotiens; mais* je suppose , ami lecteur (style de béotien) , que déjà comme moi , plus que moi peuttètre» vous êtes iatigué du voyage. Heposez-vovs , et si vous voulee vous distraire agréablem€iit et Iranchir d'un saut les frontières de l'Attique, tournes le feuiliet (*).
(*) Ce dernier mol nous force à rappeler que cet article a
paru originairement dans uue revue OÙ il était suivi de travaux d'autres auteurs.