‹ Le bourgeois gentilhomme (volume 2)Chapitre 1 sur 186 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

sur. LE

1670. — Le Bourgeois gentilhomme est une comédie-ballet : comédie, par la nature de l'action dramatique qui s'y développe; ballet, par les divertissements de chant et de danse qui composaient les ballets de cette époque, et qui sont amenés ici comme des incidents de la comédie elle-même.

Molière avait déjà donné des pièces du même genre, M. de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, entre autres, avaient réuni tout récemment dans le menu1 but — le divertissement du Roi — toutes les ressources offertes à l'art théâtral par la comédie, la mu sique et la danse.

.1/. de Pourceaugnac avait été joué pour la première fois à Ghambord, Les Amants magnifiques à Saint-Germain ; la comédie du Bourgeois gentilhomme fut « faite » à Ghambord, au mois d'octobre 1670, si l'on 'en croit le titre de la première édition ; mais « faite » est-ce « composée », est-ce « représentée »? Nous

penchons pour celte dernière interprétation : il nous paraît impossible que la pièce ail été écrite, apprise, répétée; que la musique ait été composée el apprise; que les danses aient, été réglées; que les habits aienl été faits; que bais les autres préparatifs aient été achevés, pendant le séjour de Molière el de sa troupe à Ghambord. C'est en ell'et le vendredi, 3 octobre, jjit La Grande, que la troupe partit pour Ghambord : le Roi n'arriva que le 9, à cinq heures du soir, et c'est le mardi 11 que Le Bourgeois gentilhomme, « pjèce nouvelle de M. de Molière »? y fut donné pour la première fois. Ce n'est pas en dix jours qu'une telle' comédie put être improvisée et mise en état de paraître devant le Roi; ce temps suffit à peine pour les dispositions matérielles à arrêter.

Il est probable que longtemps avant son départ, peut -être même dès que le succès de Poureenugnac eut fait connaître dans quelle voie on pouvait s'engager à coup sur pour répondre au goût du Roi et de la cour, Molière sut de Louis XIV qu'un spectacle du même genre lui serait ou pourrait lui être demandé l'année suivante; il eut tout le temps de s'y préparer et d'écrire sa pièce à loisir.

Pour la Gazette, pour le Roi lui-même peut-être, le ballet, les divertissements, étaient la partie principale d'un spectacle dont la comédie n'était que le prétexte et l'accessoire :

« Hier, dit la Gazette du 14 octobre, Leurs Majestés eurent pour la première fois le divertissement d'un ballet de sX.x entrées, accompagné de comédie, dont l'ouverture se fit par \|ne merveilleuse symphonie, suivie d'un dialogue en musique des plus agréables, la décoration du théâtre et le Beste ayant joule la magnificence accoutumée dans les divertissements de la ceo;\ »

Le temps a remis les choses à leur place : c'est la comédie qui est accompagnée de danses et de chant, et la comédie seule suffît pour ajouter un riche fleuron à la couronne de Molière.

Nous ne nous arrêterons pas sur les intermèdes qui terminent les trois premiers actes; mais le quatrième a une importance particulière sur laquelle nousnous réservons d'insister plus tard.

Que l'idée soit venue à Molière d'introduire dans sa comédie un intermède turc, on l'explique facilement par les circonstances où Ton se trouvait; mais qu'il ait su l'incorporer si intimement à l'action, là est son art. M. Jourdain créé grand mamamouchi est une heureuse trouvaille, et personne n'était surpris de la hardiesse de l'invention, parce que tout le monde avait lu le roman de Francion, où- Sorel avait fait du pédant Hortcnsius un roi de Pologne, au milieu de cérémonies aussi risquées. Plus tard, et comme si l'on avait voulu vérifier en quelque sorte la vraisemblance de l'aventure, on trouva un abbé de Saint- Martin qui ne se prêta pas avec moins de bonne grâce que M. Jourdain à recevoir le titre de mandarin de première classe. Et pourtant l'abbé de Saint- Martin était docteur en théologie et protonotaire apostolique !

Nous expliquerons dans l'appendice les causes qui amenèrent Molière à donner une si grande placeà la cérémonie turque.

Le Bourgeois gentilhomme nous paraît procéder

(les Précieuses ridicules, plus directement encore que Le Misanthrope du Tartuffe.

Nous croyons avoir démontré, dans l'étude qui précède notre édition du Misanthrope, qu'Alceste commence où finit Orgon; que la victime <le Tartuffe, désabusée, aigrie, ne parle pas autrement que l'ennemi

du genre humain.

La genèse du Bourgeois gentilhomme ne nous parait pas moins facile à établir.

Nous avons dit, en étudiant Les Précieuses ridicules, que Molière n'avait eu d'autre luit que de poursuivre de ses railleries ces pecques provinciales et ces bourgeoises qui voulaient singer les dames de la cour. Leur travers n'allait pas jusqu'à réagir contre la société et les distinctions qui y sont établies; leurs visées, comme il convient à des feirim.es, étaient moins hautes : elles prenaient dans les romans des règles de vie, qu'elles croyaient celles de la cour; elles cherchaient à se rapprocher de la cour, en aspirant à la familiarité des gentilshommes, marquis comme Mascarille ou vicomtes comme Jodelet; elles briguaient, toujours comme les femmes de la cour, l'honneur d'être initiées par les poètes eux-mêmes aux jouissances du bel-esprit; par surcroit, elles se permettaient de rajeunir la langue à l'aide de locutions et de mots condamnés d'avance au ridicule, puisque celles qui osaient les risquer n'avaient pas, comme les Précieux et les Précieuses de la cour, l'autorité nécessaire pour les faire adopter.

Il est si vrai que la donnée des Précieuses ridicules était analogue à celle du Bourgeois gentilhomme, avec cette différence que Molière visait les bourgeoises

dans la première comédie et les bourgeois dans la seconde, que le comédien Hauteroche, voulant donner une contre-partie au Bourgeois gentilhomme, écrivitLes Bourgeoises de qualité sans faire autre chose que de reprendre, en le développant, le sujet des Précieuses ridicules : Olympe et Angélique, comme Gathos et Madelon, sont trompées par « l'air de qualité », « les façons de parler » (III, ix et V, i), le « certain jargon*» (IV, n) d'un valet déguisa en comte comme Mascarille en marquis. Pour Hauteroche, comme pour Molière dont il suivait la tradition, les Bourgeoises de qualité n'étnient donc que des Précieuses ridicules. L'entêtement de Gathos et de Madelon, déviant légèrement et changeant d'objet, deviendra l'entêtement de M. Jourdain pour l'honneur de vivre avec les gentilshommes et de devenir gentilhomme lui-même.

Hors de sa folie, M. Jourdain no manque pas d'un çerjajn bon sens juste et net; i\ a la reparho vivft fit, narquoise, la naïveté hardie dû vrai bourgeois de Paris. Ce n'est pas à lui qu'on fera trouver bonnes des phrases qui dénatureraient sa pensée sous prétexte de l'embellir ! Ce n'est pas à lui que le maître tailleur fera croire que des bas trop étroits deviendront assez larges s'il ne rompt des mailles, et que ses souliers sont assez grands s'il sent qu'ils le blessent ! Ce n'est pas lui que la timidité arrêtera, et qui n'osera dire ses étonnements quand il apprendra qu'il fait de la prose sans le savoir, et qu'on prononce U en allongeant les lèvres comme pour faire la moue ! Et qui donc oser.iit le blâmer, ce brave homme, qui a un si sincère désir de s'instruire, dut-il être fouetté? — Ah! mon père, ah! ma mère, pourquoi ne m'avez-vous pas fait étudier quand j'étais jeune!

M. Jourdain, fils et gendre de marchands qui a vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent, » leur doit une grande fortune. Los bonnes gens n'ont pas eu l'idée d'acheter à la cour une charge qu'ils lui auraient transmise avec une noblesse déjà bien établie ; lui-même n'a pas l'ait les études nécessaires pour devenir un de ces hommes de lettres qui vivaient sur le pied d'une complète égalité avec les plus grands seigneurs, et compensaient la noblesse par le talent : que faire donc pour qu'on oublie son origine, aussi bien parmi les bourgeois que parmi les gentilshommes? Fera-t-il précéder son nom d'une particule et signerat-il « de Jourdain ? » Non ; il sait que le de n'est point un signe de noblesse, qu'on peut être duc, marquis ou comte, et s'appeler Séguier, Fouquet ou Mansart, et il ne songera pas même à se parer d'un nom d'em- ^ prunt : il ne veut pas qu'on se moque de lui comme de M. de l'Ile ou M. de la Souche. Achètera-t-il un titre en achetant une terre et obtenant du Roi une investiture nécessaire ? Il serait noble, sans doute : mais qui ne l'est pas ? Molière, dont il a vu joiut les pièces ■est uoble, cojnmç nilicier du Roi ; mais il est comraii. lui le fils d'un marchand, et nul à la cour ne l'oublierait s'il n'avait l'art de divertir le Roi. Il ne manque pas de nobles, d'ailleurs, qui mendient eu se prévalant de leur noblesse pour forcer l'aumône. jSA Le jour même où la folie des grandeurs s'empare y de M. Jourdain, il veut, sans plus attendre, trancher du gentilhomme. Que lui manque-t-il? les belles manières ? Ah ! s'il avait étudié à l'Académie ! . . . Mais voici les principaux maîtres qu'il y aurait trouvés, s'il avait été admis chez quelque René de Menou, Pluvinel, ou chez Arnolfini : maître d'armes, maître de musi-

que, maître de danse, en attendant qu'il se décide à monter à cheval, ce qui, à son âge, n'est pas peutêtre sans danger; maître de philosophie, enfin, pour lui meubler l'esprit de belles connaissances : n'estce pas un maître de philosophie que M. Foucaut, conseiller d'Etat, a donné à son fils pour lui apprendre à lire et à écrire ?

Ainsi ramené à l'Académie par le choix de ses mai-i très, M. Jourdain quittera les vêtements noirs desj bourgeois pour prendre l'habit de couleur des gens de) qualité; il aura des laquais, n'osant encore les nommer valets de pied ; il donnera des concerts une fois par semaine : c'est assez pour le moment; plus tard, dans vingt ans, s'il vit encore, il en donnera tous les deux jours/: il ne pourrait faire moins alors qu'Angélique, femme de M. Simon, le notaire «les Bourgeoises à la mode,)

Vienne un hasard qui rapproche M. Jourdain d'un homme de cour, d'un gentilhomme authentique, que ne fera-t-il pas pour lui complaire, l'attirer et le retenir ? — Avez-vous besoin d'argent, monsieur le comte ? En voici .

Et le comte, qui a déjà fait de grands sacrifices pour une femme aimée, pour une marquise, s'il vous plaît, est trop heureux de l'offre de M. Jourdain; et, si M. Jourdain lui demande à son tour quelque bon office, il s'empressera de le lui rendre. — Eh ! quoi, M. Jourdain, vous aimez Dorimène ? Vous voulez lui faire des présents? Vous voulez lui donner des fêtes?. Je lui porterai vos présents, je l'amènerai à vos fêtes ;j •c'est moi qui lui ferai votre cour : payez seulement.

Le procédé de Dorante, spéculant sur la sottise de

M. Jourdain et l'exploitant, est pou délicat et fait peu

d'honneur à la jeune iiobles;->e. Mais quoi ! c'était si peu de chose, un bourgeois ! Et celui-ci se prêtait de si bonne grâce aux bons tours ! Le moyen d'y résister pour un amoureux à la mode ?

On a dit que Molière, en traçant le rôle de Dorante, avait autant voulu railler le bourgeois ridicule que flageller le gentilhomme écornifleur; on a dit que la cour, se sentant blessée, avait l'ait attendre à Molière le succès. C'est là, selon nous, une légende, et nous n'y croyons pas. 11 est nombre de comédies antérieures, contemporaines ou postérieures, qui prêtent à des gentilshommes des sentiments et des procédés plus répréhensibles encore que ceux de Dorante, sans que les spectateurs, nobles ou bourgeois, s'y soient arrêtés et que le succès en ait souffert. 11 n'est personne à la cour, et je n'excepte pas même Montausier, qui ait eu la pensée de donner un blâme à Dorante. Ses emprunts — ne les rendrait-il pas d'ailleurs après son mariage? — étaient une juste revanche de la noblesse appauvrie par ses charges, sur le bourgeois enrichi de ses dépouille-. — A coté des emprunts, il y a aussi l'histoire uo la bague : pure plaisanterie. M. Cïh. Monselet l'a renouvelée, et nul ne croirait manquer à la délicatesse s'il en riait, — sauf à ne pas l'imiter. Mais cette fête que donne le bourgeois, qui donc pourrait excuser le comte qui s'en fait honneur? — Qui? toute la cour, tous les gentilshommes du temps, et c'est là, pour le nôtre, qu'est la vraie et la plus cruelle satire.

Dorante ne serait pas aujourd'hui excusable, et sa conduite serait jugée sévèrement. Molière, aussi indulgent pour lui que ses contemporains, Molière qui n'a

pas laissé échapper un seul trait contre lui, pas plus que contre Valère, de L'Avare, dont Dorante suit la méthode, nous a laissé une image des mœurs de son époque, en nous montrant jusqu'où l'on pouvait aller sans la blesser dans sa délicatesse et même dans son honnêteté : cette image, qu'il a crue seulement" amusante et qui nous, parait odieuse , est pour nous la vraie satire ; cette satire atteint tout le siècle, et va bien au-delà de Dorante.

/^Pourquoi Molière a-t-il introduit dans sa pièce le rôle de Dorimène? Était-il bien nécessaire ? Est-il bien vraisemblable? Cette marquise est coquette, mais elle est honnête ; elle ignore l'amour de M. Jourdain ; elle ne le soupçonnera même jamais sous ses lourdes galanteries; cependant elle vient chez lui; elle y assiste à une fête donnée pour elle, par Dorante il est vrai, mais dans un logis emprunté ; chassée par Mmo Jourdain, elle y revient, et c'est chez cette femme, qui l'a si cruellement offensée, qu'elle signe son contrat de mariage ! Ici, je n'oserais rne jjmnettre de jrouver Molière^ en défaut; mais si ces objections lui étaient faites, je ne sais vraiment comment on pourrait y répondre autrement qu'en rappelant les services rendus par le rôle de Dorimène à Molière qui lui doit , outre plusieurs traits amusants, la scène où l'épouse outragée défend ses droits.

Au bon sens de son mari Ajh^Jpurdain joint je ne sais quoi de plus vulgaire dans l'expression : elle affecte l'emploi des dictons populaires et des proverbes; elle "aime les assonances et les répétitions d'une phrase reprise à rebours. Elle est indulgente pour son mari, dont les fantaisies ne lui paraissent

pas mériter sa colère; elle est bonne pour sa lilie ■élevée simplement, el qu'elle veui maintenir dans aa simplicité huiirirooi semelle est enchantée de pouvoir servuiun amour qu'elle approuve; elle aime la vie de famille, les enfants assis gaiement autour de la table, sans façon; elle tient à l'estime dejses voisins, et ne se pardonnerait pas d'être plus fière parce qu'elle est plus riche ; qu'en diraient ses pères, des marchands, si humbles devant les clients ? Mais ne vous y fiez pas, Dorante ! modeste devant les petits, elle ne se laissera point éblouir par votre titre ni par votr habit; avec elle, nous n'aurez pas le dernier mot. Elle vous tiendra tête, comme elle résiste à son mari, dont elle sait

f'elle finira toujours par avoir raison. Gléonte est l'honnête homme qui, dans presque ites les comédies de Molière, représente la pensée •de l'auteur et dit au spectateur: « Voilà ce qu'il faut -dire, ce qu'il faut faire, ce qu'il faut croire. » Avec l'appui de Mme Jourdain, dont il ne rougit point, bien •qu'il fréquente dans un monde où Dorante et Dorimène ont pu le connaître et l'apprécier, il épousera Jjucile, et M.Jourdain, désabusé des grandeurs, finira par en prendre son parti.

Lucile nous est connue, nous l'avons vue dans Le Dépit amoureux et retrouvée dans Le Tartuffe: elle se prête à merveille à ces brouilles charmantes, à ces raccommodements délicieux que Molière s'entend si bien à conduire, dût la marche de sa pièce être ralentie par ces hors-d'œuvre.

Parlerai-je de Nicole, cet éclat de rire qui traverse la pièce ? Elle complète joyeusement la série des gens qui, de haut en bas, nous montrent l'effet pro-

'duit par les outrecuidantes prétentions du Bourgeois. — De Covielle, ce coquin de valet, fourbe comme Mascarille ou Scapin, et dont l'audace risque des tours pendables, devant lesquels s'arrêteraient et Cléonte et Dorante lui-même ? — Des maitres de M. Jourdain, si convaincus de leur mérite propre et de la supériorité de leur art? De ce maître de philosophie suitout, qui oublie si vite la modération commandée par ses principes, quand on ose ne pas s'incliner devant lui et devant sa pbilosopbie ? Qu'ils parlent beaucoup ou qu'ils parlent peu, qu'ils tiennent toute la pièce ou seulement une scène, tous ces personnages contribuent de la manière la plus heureuse à l'exposition et à la conduite de la comédie de Molière ; tous ont leur langage, qui permettrait presque de les reconnaître sans même qu'on lût leurs noms dans le livret ou qu'on les vît sur le théâtre.

Les critiques ont rarement consenti à reconnaître à Molière assez de génie pour composer de toutes pièces une comédie sans secours étranger, et Le Bourgeois gentilhomme n'a pas échappé à la recherche qu'on a faite des sources où puisait le maître. Pour nous, Le Bourgeois est une pièce originale ; et si Molière, qui avait une lecture immense, s'est assimilé ici un trait de mœurs ou de caractère, là une situation ou une scène, il en a fait un emploi tout personnel ; il a prêté à tous ces détails une valeur qu'ils lui doivent en propre, et qu'ils n'ont jamais eue là où ils se sont trouvés d'abord. Reprochera-t-on à un peintre d'avoir donné à ses personnages des yeux, un nez, une bouche, parce que d'autres en ont dessiné avant

lui? Son originalité, à lui comme à Molière, est dans sa supériorité à les traiter.

Celte considération ne nous a poinl arrêté quand il s'est présenté soil «les rencontres communes à Molière et à d'autres écrivains, soit des imitations plus ou moins vraisemblables; mais si, dans nos notes, nous avons l'ail, de* rapprochements do ce genre, nous y attachons assez peu d'importance, et nous avons bien plutôt cru faire honneur à ceux qui ont précédé le Maître que diminuer son mérite. Eùt-il imité tout le monde, il est inimitable, même pour ceux à qui on pourrait croire qu'il doit le plus. Qu'est-ce qu'un diamant, s'il est brut? Qu'est-ce qu'un diamant bien taillé, s'il n'est enchâssé avec art?

Il est juste de dire cependant que, si la comédie de Molière est bien son œuvre, est bien une conception de son génie, il eut des collaborateurs qui s'entendirent avec lui pour les divertissements épisodiques. L'un est Lulli, qui régla la musique et les danses des intermèdes, et qui, sous le nom de Chiaccherone, y joua, avec sa bouffonnerie habituelle, le rôle du Muphti. L'autre est le chevalier d'Arvieux ou d'Hervieux, qui, dit-il dans ses Mémoires, fut chargé par le Roi « de tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs ». C'est à Auteuil, où Molière avait « une maison fort jolie », que le chevalier alla savoir ce que le Maître attendait de lui ; après quoi, dit-il, « je demeurai huit jours chez Baraillon pour faire faire les habits. »

Le Bourgeois gentilhomme fut joué, pour la première fois, à Chanibord, le 13 ou le 14 octobre 1670.

Nous avons la note des frais auxquels s'éleva la représentation ; mais comme ces frais sont confondus dans « l'Estat de la dépense » avec ceux de la « répétition faite à Saint-Germain au mois de novembre ensuivant, » et avec ceux de « quelques comédies représentées à Versailles pendant ledit mois de novembre 1670, » il est difficile de fixer le chiffre exact afférent au seul Bourgeois gentilhomme. Nous savons seulement que le total s'élève à la somme énorme de 49,401 liv. 18 s. représentant de 250 à 300,000 fr. de notre monnaie.

Le registre de La Grange nous permet de reconstituer l'histoire de la pièce, du vivant de Molière. Nous y relevons les indications suivantes :

« Ycndrcdy 3m" octobre, la Troupe est partie pour Chambord par ordre du Roy. On y a joué, entre plusieurs comédies, Le Bourgeois gentilhomme, pièce nouvelle de M. de Molière. Le retour a esté le 28rae dudit mois. Receu de part pour nourilures et gratiffication : 600 liv 10'. »

Far suite de ce voyage, le Théâtre du Palais-Royal resta fermé aux Parisiens du 1er octobre au 2 novembre. Puisqu'il s'agissait du divertissement du Hoi, les Parisiens pouvaient bien subir cette privation, même si elle se renouvelait, comme elle le fut en effet du 8 au 16 novembre, la troupe ayant été appelée à Saint-Germain.

Les recettes de novembre furent médiocres à Paris. On fit, le 2, avec Le Misanthrope, 444 liv 10 s ; le 4, avec George Dandin , 266 liv 10 s; le 7, avec Serlorius et L'Ecole des Maris, 369 liv ; le 16 , avec L'Étourdi, 452 liv ; le 18, avec George Dandin et Sganavelle, 199 1,v 5S. Devant cette baisse dans la

recette, on ne joua pas le vendredi ; peut-être aussi préparait-on la première représentation à Paris du

Bourgeois gentilhomme.

« Dimanche, 23 novembre 1670"» Bourgeois gentilhomme pour la lrc fois, 1,397 liv ; — mardy, 2~>, Bourgeois gentilhomme 1,260 ,iv 10'; vendredy, 5 déc, 1,634»» 10"; — dimanche, 7,... 1,081"» lu ■; — mardy, 9, ... 780'" 10»; — vendredy, 19,..'. 881 "♦ 10*; — dimanche, 21, ... 1,018"»; — mardy, 23, ... 792"»;

— vendredy, 2 janv. 1671, 868"»; — dimanche, i. ... 944 liv; — mardy, G, ... 1,105"», 10»; — vendredy, 16, ... 1,058"»; — dimanche, 18, ... 1,273"*, 10'; — mardy, 20, ... 912"»; — vendredy, 6 février, 1,415"»; — dimanches,. . 1,248"» ; — mardy, 10, ... 1,160"»; — vendredy, 20, ... 001 "s 5'; — dimanche, 22,... 968"»; — mardy, 24, ... 1,026"»; — vendredy, 27, ... 639"*/;

— vendredy, 13 mars, 747"»; dimanche lu, 645"»; — mardy, 17, ... 346"»; — mardy, 14 avril 1671, 622*"» 10'; —vendredy, 17, ... 475"» 5"; — dimanche 19, ... 488"»; — mardy, 5 mai, S56"», 5*; — vendredy, 8, ... 335"»," 5" ; — dimanche, 10, ... 375"», 5"; — mardy, 30 juin. 572"»; — vendredy, 3 juillet, 283"», 5»; —dimanche, 5, . . . 510"», 15';— dimanche, 12, ... 310"», 5"; — dimanche, 27 déc, 1,192"», 5'; — mardy, 29, 561 "»; — vendredy, 1°» janv. 1672,479"», 10'; — dimanche, 3,... 471 hv ; — mardy, 24 mai, 824 u» ; vendredy, 29, ... 449 liT ; dimanche 29, ...648"»; — dimanche, 14 août, 381"»; mardy, 16, ...401"»;

— vendredy, 10, ...220"», 15 •; — dimanche, 21, ...317"», 5';— mardy, 27 septemb., 440"», 5»; — vendredy, 3 », ... 277 liv ; — dimanche, l"r octobre, 502"».

Le Bourgeois gentilhomme ne fut plus joué par .Molière depuis celle dernière date, et ne fut repris par la troupe que le vendredi 13 avril 1671. Comme du temps de Molière , à cause des difficultés de la mise en scène, on le donna plusieurs jours de suite.

En général, si Ton compare les recettes du Bourgeois avec celles des spectacles qui précèdent ou qui suivent, on les trouve de beaucoup supérieures au début , et toujours égales ou supérieures' dans la]

suite. Deux pièces vinrent en contrebalancer le succès : la Bérénice de P. Corneille, qui eut un moins grand nombre de représentations fructueuses ; et, à partir du 24 juillet 1671, la Psyché, donnée par La Grange comme « pièce nouvelle de M. de Molière », bien que la plus grande partie des vers fût de Corneille.

Psyché tint la scène jusqu'au 25 octobre, sans interruption, et avec des recettes toujours plus ou moins élevées, si l'on excepte la représentation du mardi 13 octobre (285 liv. 10 s.). Reprise le 15 janvier 1672, l'heureuse pièce fournit une nouvelle carrière de treize représentations dont la moins suivie apporta encore à la troupe une somme de 659 liv. 5 s., de laquelle toutefois il faut retirer les frais ordinaires montant à 351 liv. par soirée.

Psyché, Bérénice et Le Bourgeois gentilhomme furent les trois grands succès du théâtre du Palais- Royal, pendant les trois dernières années de la vie de Molière. Quant à cette dernière pièce, rien, dans les écrits de cette époque, ne permet de penser qu'elle provoqua dans le parterre un sentiment malveillant contre Dorante, et autre chose que la raillerie contre le ridicule de M. Jourdain. Nous avons vu qu'il en

avait été de même à la Cour.

Le temps n'a rien enlevé au mérite de la comédie de Molière ; quand on l'a reprise, elle a toujours paru venir à propos, parce que le travers qu'elle atteint a toujours existé et existera toujours. Dans tous les siècles, il s'est trouvé des sots, comme M. Jourdain, qui ont mieux aimé devoir l'estime du monde au mérite de leurs ancêtres, vrais ou imaginaires, qu'à leur mérite propre.

Nous avons cité, dans nos notés, un grand nombre d'écrivains qui, avant Molière\pnt attaché leur-satire au ridicule des hommes trop portés à oublier que * leurs deux grands^ères vendoienl du drap auprès de la porte Saint-Innocent, » et à troquer une honorable bourgeoisie contre une noblesse ridicule^

Après Molière, sa comédie a offert à plusieurs auteurs comiques un sujet qu'ils ont aimé à traiter de nouveau et à leur façon. Nous nous bornerons à rappeler les pièces principales.

Nous citerons d'abord Les Bourgeoises de qualité, comédie en cinq actes et en vers, du comédien Hauteroche, imprimée en 1691. Nous avons dit par quels côtés elle se rattachait aux Précieuses ridicules; elle tient aussi du Bourgeois gentilhomme.

Anselme, tils d'un marchand, est le mari d'Olympe, et le père de deux tilles, Angélique et Mariane. Olympe est entêtée de l'air de Cour,

Aussi la nomme-t-on bourgeoise révoltée ;

elle a donné sa folie à sa fille, l'envieuse et hère Angélique, qui trouve tous les partis trop humbles pour elle, trop relevés pour sa sœur Mariane. Celleci se montre au contraire « douce, honnête, engageante et civile ».

Un marquis voudrait épouser Angélique; pour la gagner plus sûrement, en piquant son amourpropre, il se montre très empressé auprès de

Mariane. Celle-ci aime Lisandre, noble, riche, orné de mille qualités, mais que la jalousie d'Angélique ne lui permettra jamais d'épouser, s'il ne cache avec soin tous ses mérites.

Gomment Mariane, comment Lisandre, arriveront-ils à leurs fins? Lisandre a pour valet un autre Covielle, qui s'introduira dans la place, étourdira Olympe et sa fille Angélique par son titre de comte, ses grands airs et son jargon ; maître de leur esprit, il flattera la jalousie d'Angélique et son mauvais vouloir pour Mariane, en présentant Lisandre comme un de ses vassaux, assez pauvre, qui, s'il épouse Mariane, l'emmènera en Auvergne. L'intrigue réussit : Mariane épouse Lisandre, et Angélique épouserait le valet L'Espérance, si le marquis ne le démasquait. Lisandre est reconnu pour le riche gentilhomme qu'il est; l'orgueil de la mère et de la fille aînée est puni par la retraite du marquis et par l'humiliation d'avoir été dupes d'un valet.

Dans la préface qui précède sa pièce, Hauteroche remarque que « toutes les personnes d'esprit et de bon goût ont trouvé son sujet trop simple et trop peu rempli d'incidents ». — « Mais il est vray aussi, ajoutel-il, qu'ils en ont trouvé la conduite assez raisonnable, les caractères bien soutenus, les portraits vifs et ressemblants, les situations agréables, les vers naturels, et la pièce généralement bien écrite. » — Si sa modestie lui reconnaît des droits à de tels éloges, que dirait-il donc de Molière?

L'année suivante, en 1692, fut représentée une autre comédie qui semble, par son titre au moins, plus ou moins directement dériver du Bourgeois gentilhomme.

Nous voulons parler des Bourgeoises à la mode, comprises dans le théâtre de Dancourt, mais que de Beauchamps attribue à Saintyon, ainsi que Le Chevalier à la mode, qui fait également partie du théâtre de Dancourt. La pièce ne mérite guère que doux auteurs s'en disputent la paternité.

Les Bourgeoises à là mode sont Angélique, femme de M. Simon, notaire, et Araminte, femme de M. Griffard, commissaire. Leur grand souci est de se procurer de l'argent, beaucoup d'argent, en ruinant réciproquement le mari Tune de l'autre et en ouvrant leur maison à des joueurs, gens de qualité pour l'ordinaire, que l'on attirera en donnant des concerts trois fois la semaine. L'intrigue de Mariane avec un faux chevalier, soutenu par un Frontin et une Lisette, ne mérite pas qu'on s'y arrête.

D'autres pièces plus récentes ont été inspirées par Le Bourgeois gentilhomme et procèdent de la pensée de Molière. On pourrait jusqu'à un certain point rattacher à ce groupe le Turcaret de Lesage. Turcaret, financier et bourgeois, aime une baronne, comme M. Jourdain aime une marquise ; tous deux sont prêts à tous les sacrifices pour prouver leur passion ; le chevalier n'est pas moins disposé à exploiter l'amour de la baronne que Dorante la vanité de M. Jourdain, et ses procédés sont autrement blâmables que ceux du comte, trouvés si hardis dans Molière. Un concert doit accompagner le souper, dans la pièce de Lesage comme dans celle de Molière ; la femme de Turcaret, comme Mme Jourdain, vient troubler son mari dans ses folies amoureuses ; M. Jourdain a le goût de la trompette marine, et Turcaret trouve que « une belle

voix soutenue d'une trompette, eela jette dans une douce rêverie ». Molière introduit Dorimène dans la maison deM"ie Jourdain, comme Lesage une prétendue comtesse chez Mme la baronne qu'elle ne connaît pas ; mais Lesage prévoit des objections que Molière ne s'est pas faites : — « La comtesse ne fera-t-elle pas difficulté "?. . . — Des difficultés ? oh ! ma comtesse n'est pas si difficultueuse... » — Lesage a raison; mais si la comtesse, qui n'est que la femme de Turcaret, « est revenue des préjugés de l'éducation », il n'en est pas de même de Dorimène, marquise authentique, à qui Molière aurait dû trouver une excuse.

Là s'arrêtent les rapprochements ; ils ne portent que sur des détails. Mais combien la donnée est différente dans les deux pièces ! Où Molière a voulu railler le travers d'un bourgeois infatué de noblesse, Lesage a voulu nous offrir « un ricochet de fourberies, le plus plaisant du monde », et montrer un chevalier non pas « de Malte, chevalier de Paris, qui fait ses caravanes dans les lansquenets », lequel plume une coquette, une coquette qui mange un homme d'affaires, un homme d'affaires qui en pille d'autres.

La différence entre les deux pièces est donc bien plus frappante que les ressemblances.

Mais voici, dans notre siècle, une comédie de Liadières où l'intention d'imiter Molière se manifeste nettement : La race de M. Jourdain, ou un ridicule à la mode, en trois actes. L'auteur met en scène une femme, issue d'une famille noble, mariée à un banquier roturier ; entêtée de noblesse, elle fait souffrir son mari qu'elle efface, et se prépare à faire souffrir sa fille en la donnant à un aventurier paré pour toute

fortune d'un titre d'emprunt, mais que celle-ci n'aime pas, plutôt qu'à un jeune savant déjà illustre, qui porte un nom roturier. Un frère de cette femme hautaine, le duc de Ghâteaudun, riche armateur en Hollande sous le nom de M. Montagne, démasque le Taux noble, découvre le secret du jeune savant qui cache . sa noblesse parce qu'il n'est pas assez riche pour la soutenir, lui donne un million, obtient pour lui la main de sa nièce, et corrige sa sœur en lui démontrant que la noblesse ne tient pas au nom, mais au mérite. Fable enfantine, toute de convention, et qui n'a pas dû avoir grand succès.

A cette comédie, essentiellement fausse, nous préférons la pièce donnée au Gymnase le 13 juin 1857, par Dumanoir et Théodore Barrière : Les Bourgeois gentilshommes, en trois actes.

M. Moulin, que je ne sais quel Bruchon, agent d'affaires héraldiques et matrimoniales, a affublé du surnom de la Besnardière, et M"10 de la Besnardière, aussi sottement vaniteuse que son mari, veulent pour leur bile Juliette un époux qui soit comte tout au moins :

Juliette. Oh! papa, je ne veux pas me marier.

Moulin. Songe donc, comtesse!...

Juliette. Oh ! papa, je l'en prie! tic me dis pas tout ça!... ça me fait peur, d'abord.

Moulin. Peur ?

Juliette. Dame, c'est que je serais plus malheureuse que Lucile, moi.

Moulin. Hein?

Juliette. Je n'aurais pas ma mère pour me protéger, puisqu'elle pense comme toi.

Moulin. Mais quelle est cette Lucile dont lu parles?

Juliette. Vous savez bien!... Lucile, clans la belle comédie que nous avons vue l'autre jour. {Timidement Lucile... la fille de M. Jourdain.

Moulin. Le Bourgeois gentilhomme? [Vexé) Qu'est-ce à dire, mademoiselle ?

Juliette (douteuse). Pardonnez-moi, mon petit père, mais c'est qu'il me semble...

Moulin (très vexé). Il me semble?... Mais il me semble à moi qu'il n'y a aucune analogie entre votre père et M. Jourdain.

Juliette, voulant le calmer. Je vous crois, mon petit papa.

Moulin, s'ëchauffant. Je n'ai pas pris, que je sache, un maître d'armes pour apprendre à tuer par raison démonstrative.

Juliette. Assurément.

Moulin. Je n'ai jamais donné de diamants qu'à Mme Jourdain (se reprenant), de la Besnardière.. .

Juliette. C'est vrai.

Moulin, très monté. Il n'y a pas d'apparence que je vous veuille marier avec le fils du Grand-Turc.

Juliette. Je ne dis pas cela.

Moulin. Et jusqu'à ce jour, je ne me suis point, je crois, fait recevoir grand mamamouchi ?

Juliette. Non, mon papa, pas encore.

Moulin. Comment ?... pas encore...

Juliette, se reprenant. Non, certainement.

Moulin. Eh bien ! alors, qu'est-ce que lu viens me chanter?

Juliette, timidement. Mon Dieu! mon papa., je veux dire seulement que...

Moulin. Eh bien ?

Juliette, vivement. . .. Que toi aussi, lu refuserais ma main à Cléonte, sous prétexte que Cléonte n'est pas gentilhomme.

Moulin. Cléonte? Qui cela, Cléonte?... Il y a donc un Cléonte sous jeu, mademoiselle?

Juliette, vivement. Non, non, mon papa... Mais s'il y en avait un cependant? » — Acte I, Se. m.

C'est qu'il y a un Cléonte, en effet, un jeune ingénieur qui cache son nom et son titre de comte en

même temps que sa pauvreté, oommedans la pièce de- Liadières. Ce titre et ce nom lui ont été volés par un Lecomte, originaire de Varades, et ce M. le comte de Varades doit aussi lui enlever colle qu'il aime. Fort heureusement, un général qui a su rendre glorieux le nom de Moulin, el qui joue ici le rôle de bienfaiteur ; ëx machina que jouail M. Montagne dans La Race dem M. Jourdain, remet toutes choses en place. Il fera la fortune du jeune ingénieur Raimond, véritable comte de Varades, et la fille de M. Moulin deviendra comtesse authentique. Le faux comte est évincé ; un autre sot qui cachait son nom de Pierrot sous celui de Sainte-Menohould reconnaît le danger de se donner un titre auquel il n'a pas droit; Moulin lui-même, convaincu par l'exemple du général qu' « un nom est ce qu'on le fait », renonce aux armoiries que lui a fournies Bruchon, renonce à La Besnardière, et Huit la pièce sur cette déclaration, doublée d'un joli trait de caractère : — « Je ne veux plus m'appeler que Moulin, Moulin, comme le général... Je mettrai tout bonnement sur mes voitures... les armes de mon gendre ! »

La pièce, qui rappelle celle de Liadières, mais revue et corrigée, est vivement conduite ; le souvenir du Bourgeois gentilhomme y est adroitement amené .. Mais que nous sommes loin de Molière !

Nous nous en rapprochons avec Le Gendre de M. Poirier, une des meilleures comédies du siècle. Lueile mariée avec Dorante ruiné ; Dorante cessant, après la dot reçue, de favoriser les espérances de M. Jourdain; M. Jourdain déçu, reprochant durement à Dorante sa déconvenue, composant bourgeoisement

avec les usuriers créanciers de son gendre, brouillant celui-ci avec sa fille, au moment même où le gentilhomme égaré est prêt à lui revenir et à la rendre heureuse ; les maladresses de M. Jourdain ; les fautes de Dorante réparées par le bon sens honnête et les sages idées d'un gentilhomme, ami de Dorante, et d'un bourgeois ami de Jourdain: telle est, en somme, cette pièce remarquable. Il nous semble qu'elle pourrait prendre pour titre : Le Gendre de M. Jourdain, ou la suite du Bourgeois gentilhomme. Nous n'en pouvons faire un plus grand éloge.

Nous pourrions prolonger cette revue, car il est nombre de pièces modernes où, dans une scène, dans une phrase, dans une allusion, on retrouve l'idée dominante de la comédie de Molière. Nous nous bornerons à rappeler cette scène do Victorien Sardou dans laquelle M. Benoiton, un bourgeois bourgeoisantr se trouve en présence de Pardaillan de Ghamprosé, gentilhomme ruiné dont il a acheté le château. « Qu'en avez-vous fait, dit Ghamprosé? — Je l'ai rasé. — Et les statues? — Vendues. — Et les armures? — Vendues. — Et la galerie des portraits? — Ah! les portraits ! je les ai gardés. — Pour en faire de petits Benoiton de Champrosé ? — Tiens!., c'est une idée ça. — N'est-ce pas? — Oui, ça sonne bien... Benoiton de Ghamprosé... Est-ce que vous tenez beaucoup à ce titre-là? »

Et M. Benoiton est tout prêt à acheter ce titre, qui sonne bien; et.il trouve ce marché tout naturel, tant il est fréquent de voir, « malgré la nouvelle loi », de sots bourgeois changés en plus sots gentilshommes.

Toutes ces pièces imitées, tous ces traits épars, ne

font point oublier l'œuvre de Molière; son impérissable comédie a son application dans tous les temps ; elle reprend aussi bien les travers de notre société que ceux du xvnc siècle.

Son succès n'est pas seulement de tous les temps, il est de tous les pays ; je n'en veux pour preuve que le grand nombre de traductions faites, en toutes langues, du Bourgeois gentilhomme.

Dans la notice qui précède Le Bourgeois gentilhomme, M. Paul Mesnard (Collection îles grands Écrivains) a fait un relevé très complet et très exact des successeurs de Molière dans le rôle de M. Jourdain. Après avoir cité Rosimont, Paul Poisson, La Thorillière, Poisson fils, il nomme Prévil comme « le meilleur de tous les Jourdain, depuis Molière ». Vinrent ensuite Dugazon, Michot, et, dans ces derniers temps, Thiron, qui se signala dans la représentation solennelle donnée le 28 octobre 1880, par la Comédie- Française, pour le deuxième centenaire de sa fondation.

Le même savant éditeur relève, après Mlle Molière, M"e Mars dans le rôle de Lucile ; après M"e Beauval, Mlle Bellecour et MUe Emilie Contât, dans le rôle de Nicole; après du Croisy, Grandmesnil, dans le rôledu Maître de Philosopbie.

La première édition (1) du Bourgeois gentilhomme porte le titre suivant :

(1) Cette première édition est extrêmement rare : elle ne se trouve ni à la Bibliothèque nationale, ni à l'Arsenal, ni à la Comédie-Française. C'est celle que nous avons suivie, grâce à la généreuse libéralité de Mm- la baronne James de Rothschild, qui, par l'obligeant intermédiaire de M. Emile Picot, a bien

LE

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