‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 14 sur 119 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Un' Maître de Philosophie, M. Jourdain, Le Maître

DE Musique, Le Maître a Danser, Le Maître

d’ Armes, Un Laquais.

M. Jourdain. — Holà ! monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez S un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

Le Maître de Philosophie. — Qu’est-ce donc? Qu’y a-t-il, messieurs ?

M. Jourdain. — Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu’à se dire des injures 10 et en vouloir venir aux mains.

Le Maître de Philosophie. — Eh quoi, messieurs, faut-il s’emporter de la sorte ? Et n’avez-vous point lu le docte traité que Sénèque ^ a composé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette pas- 15 sion qui fait d’un homme une bête féroce ? Et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?

Le Maître a Danser. — Comment, monsieur ! il vient nous dire des injures à tous deux en méprisant la danse, que j’exerce, et la musique, dont il fait profession ! 20

Le Maître de Philosophie. — Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu’ on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération et la patience.

Le Maître d’Armes. — Ils ont tous deux l’audace de 25 vouloir comparer leurs professions à la mienne !

Le Maître de Philosophie. — Faut-il que cela vous

émeuve ? Ce n’est pas de vaine gloire et de condition ’ que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la sagesse et la vertu.

S Le Maître a Danser. — Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d’honneur.

Le Maître de Musique. — Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.

Le Maître d’Armes. — Et moi, je leur soutiens à 10 tous deux que la science de tirer les armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.

Le Maître de Philosophie. — Et que sera donc la philosophie? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner 15 impudemment le nom de science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin 1 “

Le Maître d’Armes. — Allez, philosophe de chien I ’

20 Le Maître de Musique. — Allez, bélître de pédant 1 Le Maître a Danser. — Allez, cuistre fieffé !

Le Maître de Philosophie. — Comment ! marauds que vous êtes ! . . . .

(Le Philosophe se jette sur eux ^ et tous trois le chargent de 25 coups.)

M. Jourdain. — Monsieur le Philosophe !

Le Maître de Philosophie. — Infâmes! coquins I insolents 1

M. Jourdain. — Monsieur le Philosophe I 30 Le Maître d’Armes. — La peste l’animal 1 *

M. Jourdain. — Messieurs !

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