SCÈNE III
le secret des armes ne consiste qu’en deux choses s à donner et à ne point recevoir ; et, comme je vous fis voir Fautre jour par raison démonstrative,’ il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l’épée de votre ennemi de la ligne de votre corps : ce qui ne dépend S seulement que ^ d’un petit mouvement du poignet, ou en dedans ou en dehors.
M. Jourdain. — De cette façon donc, un homme, sans avoir du cœur,® est sûr de tuer son homme et de n’être point tué ? 10
Le Maître d’Armes. — Sans doute. N’en vîtes-vous pas la démonstration ?
M. Jourdain. — Oui.
Le Maître d’Armes. — Et c’est en quoi l’on voit^ de quelle considération nous autres nous devons être dans 15 un État, et combien la science des armes l’emporte hautement sur ® toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la. . . .
Le Maître a Danser. — Tout beau ! monsieur le tireur d’armes. ® Ne parlez de la danse qu’avec respect. 20
Le Maître de Musique. — Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la musique.
Le Maître d’Armes. — Vous êtes de plaisantes ’gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne !
Le Maître de Musique. — Voyez un peu l’homme 25 d’importance !
Le Maître a Danser. — Voilà un plaisant animal, avec son plastron ! ®
Le Maître d’Armes. — Mon petit maître à danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit 30 musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.
l8 LE BOURGEOIS GENTILHOMME
Le Maître a Danser. — Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier.
M. Jourdain, au Maître à Danser. — Etes-vous fou de l’aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et 5 qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?
Le Maître a Danser. — Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte.
M. Jourdain, au Maître à Danser. — Tout doux, ^ vous dis-je.
10 Le Maître d’Armes, au Maître à Danser. — Comment ? petit impertinent I
M. Jourdain. — Hé ! mon maître d’armes !
Le Maître a Danser, au Maître d' Armes. — Comment ? grand cheval de carrosse ! ®
15 M. Jourdain. — Hé ! mon maître à danser !
Le Maître d’Armes. — Si je me jette sur vous. . . .
M. Jourdain, au Maître d' Armes. — Doucement 1
Le Maître a Danser. — Si je mets sur vous la main. . .
M. Jourdain, au Maître à Danser. — Tout beau !
20 Le Maître d’Armes. — Je vous étrillerai d’un air . . .
M. Jourdain, au Maître d^ Armes. — De grâce I
Le Maître a Danser. — Je vous rosserai d’une manière. . . .
M. Jourdain, au Maître à Danser. — Je vous prie. . . .
25 Le Maître de Musique. — Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.
M. Jourdain, au Maître de Musique. — Mon Dieu I arrêtez-vous.