‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 48 sur 119 · ACTE III. SCÈNE XII · texte numérisé non relu

ACTE III. SCÈNE XII

pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

Mme. Jourdain. — Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête 5 homme riche et bien fait qu’un gentilhomme gueux et mal bâti.

Nicole. — Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j’aie jamais vu. 10

M. Jourdain, à Nicole. — Taisez-vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J’ai du bien assez ^ pour ma fille, je n’ai besoin que d’honneurs, et je la veux faire marquise.

Mme. Jourdain. — Marquise ? 15

M. Jourdain. — Oui, marquise.

Mme. Jourdain. — Hélas ! Dieu m’en garde !

M. Jourdain. — C’est une chose que j’ai résolue.

Mme. Jourdain. — C’est une chose, moi, oh je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi “ 20 sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un gendre puisse à ma fille reprocher 3 ses parents, et qu’elle ait des enfants qui aient honte de m’appeler leur grand’maman.^ S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de grand’dame, et qu’elle manquât 25 par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. (( Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la fille de monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame ^ avec 30 nous. Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà.

et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent* Ils ont amassé du bien à* leurs enfants, qu’ils payent maintenant peut-être bien cher en l’autre monde, et l’on ne devient guère si riches à être ® 5 honnêtes gens.» Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m’ait obligation de ma fille et à qui je puisse dire : « Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.»

M. Jourdain. — Voilà bien les sentiments d’un petit îo esprit, de vouloir demeurer toujours dans la 'bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.

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