‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 19 sur 122 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

MONSIEUR JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE LE MAITRE A DANSER, UN LAQUAIS,

MONSIEUR JOURDAIN

I Voilà qui n’est point sot, et ces gens-là se trémoussent bien.

î. LEMAITREDEMUSIQUE.

Lorsque la danse sera melée avec la musique, cela fera plus d’effet encore ; et vous verrez quelque chose de galant

I dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous.

MONSIEUR JOURDAIN

C’est pour tantôt, au moins ; et la personne pour qui j’ai fait faire tout cela me doit faire l’honneur de venir dîner céans.

LE MAITRE A DANSER

Tout est prêt.

LE MAITRE DE MUSIQUE

Au reste, monsieur, ce n’est pas assez ; il faut qu’une personne comme vous, qui ôtes magnifique, et qui avez de l’inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis

Est-ce que les gens de qualité en ont?

1. Les actes de cette pièce sont séparés par des intermèdes à la manière des anciens ; comme les mêmes personnages se retrouvent toujours sur la scène, rien ne serait plus facile que de réunir les cinq actes en un seul. Le Bourgeois gentilhomme est donc en réalité une pièce en un acte, divisée par des entrées de ballets. Aucun autre des ouvrages de Molière ne présente une pareille singugularité. (Aimé Martin.)

Dans le livre du baliet, le Bourgeois gentilhomme n’est divisé qu’en trois actes ; le premier acte continue après le premier intermède.

2. Il paraît que ces deux jours de la semaine étaient spécialement choisis pour les réunions musicales. Les directeurs de l’Opéra, dont le théâtre fut

1 ouvert l’année suivante (1671, 10 mar.s), ne les prirent pas. L’Opéra donna ses représentations les dimanches, mardis, vendredis, depuis les fêtes de Pâques jusqu’à la Saint-Martin (il novembre). Pour la saison d’hiver, une quatrième représentation par semaine avait lieu le jeudi. Pendant toute l’année, les premières représentations d’ouvrages nouveaux ou remis en scène étaient données invariablement le jeudi.

LE MAITRE DE MUSIQUE

Oui, monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN

J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau?

LE MAITRE DE MUSIQUE

Sans doute. Il vous faudra trois voix, un dessus, une hautecontre^, et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un téorbe, et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour les ritournelles 2.

Il y faudra mettre aussi une trompette marine^. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est^ harmonieux.

LE MAITRE DE MUSIQUE

Laissez-nous gouverner les choses.

MONSIEUR JOURDAIN

Au moins, n’oubliez pas tantôt de m’envoyer des musiciens, pour chanter à table \

1. Le mot haute-contre désignait une voix plus élevée et moins volumineuse que le ténor ; c’était le contraltino des Italiens.

2. Les violes, le téorbe, le luth, le clavecin, avaient le privilège exclusif d’accompagner la musique de chambre. Leur son plus doux, la faculté de former des accords, des arpèges, les faisaient préférer aux violons, à qui l’on abandonnait le soin de jouer les préludes, les ritournelles, et de se faire entendre pendant que les voix se taisaient. La basse de viole est un instrument de la forme du violon, mais beaucoup plus grand, ayant sept cordes, et dont on joue avec l’archet. Il n’est plus d’usage, non plus que le téorbe^ ou iuorbe, espèce de luth à deux manches, dont on joue en pinçant les cordes avec les doigts..

3. Remarquons d’abord que c’est justement le moins harmonieux de tous les instruments de musique. Il est bruyant, mais il n’a d’autre harmonie que celle de ses aliquotes, harmonie fantastique et qu’il faut examiner avec la loupe de Savart ou de Chladni.

Beaucoup de personnes savent ce que c’est qu’une trompette marine. Aux représentations du Bourgeois gentilhomme, je me suis aperçu que plusieurs l’ignoraient. En effet, ce mot de trompette marine donne l’idée d’une conque de triton, d’un cornet à bouquin, d’un buccin, d’un turlututu, d’un taratantara de la même espèce. La trompette marine, ancien monocorde, fidis ad. modum tubœ resonans, est un instrument de la forme d’une grande mandoline. Sur un manche extrêmement long, se déploie une seule corde de boyau très grosse, montée sur un chevalet qui ne touche que d’un pied sur la table. On presse la corde avec le pouce, tandis qu’on la frotte vivement avec l’archet. Les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Anglais, lui donnent le même nom que nous, iromba marina, trompa marina, see trompeté, marine trumpet.

En 1775, les joueurs de trompette marine faisaient encore leur partie dans Aa musique du roi. Le dessus de cet instrument était exécuté par H. G. Carrion de Nisas, la quinle par P. Anores, la basse par P. Féray. Comme les trombones, les trompettes marines figuraient au nombre de trois. Elles ne pouvaient faire sonner les trois notes de l’accord d’une autre manière, la double corde leur étant interdite. (Castil-Blaze.)

4. C’était l’usage, parmi les grands personnages de cette époque, d’égayer les festins avec de la musique et de la danse. On rencontre dans les Mémoires un grand nombre de traces de cette coutume. Citons ces quelques lignes des Mémoires de mademoiselle de Montpensicr ; « Madame de Chatillon entra comme

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