ACTE 11, SCÈNE VI
MONSIEUR JOURDAIN
Oui; mais faites comme si je ne savois pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Cela veut dire que, sans la science, la vie est presque une image de la mort.
Ce latin-là a raison.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
N’avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?
MONSIEUR JOURDAIN
Oh ! oui, je sais lire et écrire.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Par où vous plaît-il que nous commencions^ ? Voulez-vous . que je vous apprenne la logique ?
MONSIEUR JOURDAIN
Qu’est-ce que c’est que cette logique?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’esprit.
MONSIEUR JOURDAIN
Qui sont-elles, ces trois opérations de l’esprit ?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
La première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des universaux ; la seconde, de bien juger, par le moyen des catégories ; et la troisième,, de bien tirer une conséquence, par le moyen des figures Barbara, Celarent, BariL Ferio, Baralipton
1. On a rapproché ce dialogue de celui de Socrate et de Strepsiade dans les Nuées d’Aristophane :
« Socrate. Eh bien ! quelle science veux-tu d’abord apprendre, de toutes celles qu’on ne t’a jamais enseignées? Les mesures, les rhytlimes ou les vers?
«Strepsiade. Ah! les. mesures : l'autre jour, un marchand de f"'*ine m’a fraudé de deux chénix.
« Socrate. Ce n’est pas là ce que je te demande. Mais qu’elle est s /on toi, la plus belle mesure : le trimètre ou tétramètre ? Ce sont des mètres poétiques.)
« Strepsiade. Celle que je préfère est le demi-setier. (Strepsiade comprend qu’il s’agit de mesures de capacité.)
« Socrate. Tu radotes, mon brave homme.
« Strepsiade. Je te parie que ton tétramètre est un demi-setier.
« Socrate. Peste soit du balourd et de l’ignorant ! Allons, peut-être apprendras-tu plus vite les rhythmes, etc. »
H y a incontestablement de l’analogie entre la scène du comique grec et la scène du comique français, mais c’est une ressemblance éloignée.
1. On reconnaît toujours en logique trois opérations de l’esprit, la conception ou perception, le jugement et le raisonnement. Quant aux termes à'universaux et de catégories, ils appartiennent à l’ancien jargon de l’école, heureusement" abandonné aujourd’hui. On comptait cinq universaux , le genre, l’espece, la diflé-
MONSIEUR JOURDAIN
Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logiqiie-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
LE MAITRE DE PHILOSOPDIE
Voulez-vous apprendre la morale ?
MONSIEUR JOURDAIN
La morale?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Oui.
— MONSIEURJOURDAIN.
Qu’est-ce qu’elle dit, cette morale ?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...
MONSIEUR JOURDAIN
Non ; laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n’y a morale qui tienne : je me veux mettre en colère tout mon. soûl, quand il m’en prend envie.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?
MONSIEUR JOURDAIN
Qu’est-ce qu’elle chante, cette physique ?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés des corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l’arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents, et les tourbillons.
MONSIEUR JOURDAIN
Il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouillamini.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Que voulez-vous donc que je vous apprenne?
Apprenez-moi l’orthographe.
rence, le propre et Taccidlcnt. Les catégories^ suivant Aristote, taient au nombre de dix, savoir : la substance, la quantité, la qualité, la relation, la situation, etc. Barbara^ Celarent, Barii, Ferio, Baralipton, est le premiei de quatre vers techniques, composés de mots purement artificiel.s, et inventés comme un moyen de désigner les dix-neuf modes de syllogismes réguliers. Chaque mot est formé de trois syllabes, représentant les trois propositions d’un syllogisme, et la voyelle de chaque syllabe indique la nature de chaque proposition. (Aügbb.)